Un « monde d’après » sans vision ni clairvoyance…

De la militarisation, de la force et de la puissance… quand l’Institut Montaigne nous livre UNE inquiétante vision du monde et de la France dans l’ordre international…

Le « monde d’après » est dans tous les médias, dans tous les discours. Pas forcément pour le meilleur. C’est un euphémisme. C’est parfois même inquiétant… mais de façon contradictoire, cela peut, en effet, révéler des enjeux importants. L’Institut Montaigne a récemment rendu public un rapport sur la défense (voir les références en fin de texte) qui relève de ce paradoxe… pas si étonnant. Pas si étonnant parce qu’on connaît déjà les problèmes essentiels relevés dans ce rapport. Mais celui-ci constitue une telle mise en cohérence sur les plans national et international de ce qu’il faut combattre, ici et maintenant, qu’il vaut la peine d’en examiner le sens, les silences et les hypocrisies.

« Nous les pouvons donq bien appeler barbares, eu esgard aux règles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ».

Montaigne. Essais, 1579-1580.

Ce rapport été préparé par un groupe de travail de 12 personnes spécialisées et de 11 rapporteur(e)s et assistant(e)s. Près de 50 personnalités ont été auditionnées préalablement à sa rédaction : universitaires, chercheurs, experts, hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres, représentants de groupes industriels de défense, officiers généraux dont le Chef d’état-major des Armées françaises, François Lecointre. Il est précisé que « les opinions exprimées dans ce rapport n’engagent ni les personnes précédemment citées, ni les instituons qu’elles représentent ». Cette formulation de pure convention signifie que ce ne sont pas seulement des personnalités « indépendantes » qui sont auditionnées, mais aussi des personnes appartenant à des institutions et des acteurs économiques privés : Armée, ministères, administrations, groupes industriels. Ce rapport s’inspire donc, même si cela n’est pas officiel, d’apports institutionnels et économiques importants, liés notamment à l’industrie de défense. Nul doute que le rapport de l’Institut Montaigne servira de référence pour bien des pouvoirs… dans des convergences de forces politiques. Raison de plus pour en proposer une (courte) analyse.

Le rapport de l’Institut Montaigne (plus de 150 pages) s’intitule « repenser la défense face aux crises du 21ème siècle ». Il concerne donc d’abord les enjeux militaires. Il va cependant au-delà. Il touche à l’ensemble des crises et des défis globaux de notre période, et pas seulement celui de la sécurité (extérieure et intérieure) considéré comme « décisif ». Cependant, même dans cette approche nettement plus large, la démarche reste essentiellement militarisée. « Les Armées, souligne le rapport, sont conduites à apporter un soutien ponctuel et déterminant à la gestion des crises, quel que soit leur nature. (…) Ainsi, parce qu’elles pourraient être l’acteur principal des prochaines crises, mais surtout parce qu’elles seront certainement en appui dans leur résolution, les Armées méritent une attention particulièrement dans la période qui s’ouvre » (p.29).

Pas un mot sur l’enjeu social.

Dès les premières lignes le rapport énumère les chocs et les crises qui constitue « le propre de l’histoire du 21ème siècle » : krach financier de 2008, tourmente de l’euro, attentats islamistes, vague migratoire, expansionnisme de la Russie en Ukraine et au Moyen-Orient, de la Turquie en Syrie et en Méditerranée. Et, évidemment, la pandémie. Le texte insiste sur la montée des périls planétaires… mais pas un mot sur la crise sociale et sur l’enjeu social, sur les inégalités, sur les injustices comme causes des crises et des chocs d’aujourd’hui et de demain.

Le rapport de l’Institut Montaigne n’est pas seulement dans un « mainstream » qui fait de certains acteurs extérieurs (le terrorisme, la Russie, la Turquie, l’Iran…) les principales origines des menaces et des risques européens et mondiaux : d’emblée, il écarte de l’analyse le social, la pauvreté et ses causes, les difficultés de vie rencontrées au quotidien par des centaines de millions de personnes en France, en Europe et sur tous les continents. C’est une façon assez simpliste, et tellement classique, de se libérer du devoir d’une critique pourtant incontournable des politiques néolibérales, du capitalisme, des formes actuelles de la prédation néocoloniale et de la domination. La cause des problèmes est donc toujours à l’extérieur. Les problèmes c’est toujours… les autres.

Le rapport de l’Institut Montaigne touche à l’état du monde. On pourrait s’en féliciter. Mais il est fondamentalement un des rapports parmi les plus à droite, certainement parmi les plus néoconservateurs récemment produits. Il n’y aurait pas lieu de s’y attarder davantage s’il ne contenait pas une somme considérable d’informations et un cadrage d’orientations pour la France et pour l’Europe en matière de défense. Ces orientations sont déjà connues dans leurs grandes lignes, mais le rapport en fait une synthèse à la fois précise, et très préoccupante pour l’avenir. Ses auteurs, pourtant, l’assument sans barguigner.

Notons donc au passage que ce travail a été piloté par Nicolas Baverez et Bernard Cazeneuve. Le premier, membre du Comité directeur de l’Institut Montaigne, est dans son rôle habituel. Il s’affirme toujours à droite et même très à droite. Quant au second, ancien et dernier Premier ministre éphémère et socialiste de François Hollande, il ne semble pas souffrir ou nourrir de sentiments contraires vis à vis de ce pensum unilatéralement belligène… mais politiquement utile pour celles et ceux qui choisiront de s’en servir, de manière critique, afin de mesurer les enjeux et d’alerter sur l’ampleur et la nature des défis.

« Comment faire face… »

Pour comprendre le sens du rapport de l’Institut Montaigne il faut naturellement en faire ressortir les argumentations essentielles. On y trouve un ensemble de constats et d’affirmations politiques de départ. Des constats et des affirmations censés justifier la question (et ses réponses) : comment faire face ? Il s’agit en particulier de la probabilité grandissante de conflits de haute intensité dans un « climat » général de désinhibition de l’emploi de la force. Dans ce contexte, le modèle d’armée français serait devenu insuffisant en termes de moyens. L’Union européenne serait « cernée par les crises » (ce qui n’est pas faux), avec les crises au Proche-Orient, la menace djihadiste, la pression de la Russie et de la Turquie… La course à la « rupture technologique et stratégique » notamment dans le domaine des armements de la très haute technologie obligerait à l’innovation en matière de défense.

On notera cependant une forte discrétion et des non-dits sur les engagements très concrets de la France dans une politique de développement de ces armements de très haute technologie depuis les années 90. Rien est explicité sur les graves insécurités nouvelles, sur la militarisation sans limite et les risques démultipliés d’un ordre mondial chaotique surplombé par la confrontation des puissances et les très hautes technologies de défense concernant le cyber, l’espace, l’hypersonique, le soldat augmenté… Le rapport souligne pourtant que l’hypothèse d’une escalade militaire non maîtrisée se fait aujourd’hui de plus en plus crédible. Juste constat. Alors pourquoi ne pas expliquer que le risque est dramatiquement accentué avec le développement mondial de ces armes ultra-sophistiquées ? Parce que la France participe activement à cette nouvelle course aux armements ?

Enfin, le rapport souligne que l’amélioration de l’efficience de l’armée constitue un « impératif pour maintenir les ambitions françaises sur la scène internationale » (p.66). Le tableau de départ est donc brossé très clairement : il faut faire face aux menaces extérieures qui s’exacerbent, notamment le terrorisme, la Russie, la Turquie… mais pas trop la Chine qui pose pour l’Europe, un défi stratégique aujourd’hui non directement militaire, ou encore pas trop militaire. Cette situation d’ensemble poserait un problème de moyens pour la défense. La clé serait donc (on s’en doutait) une remontée en puissance durable de l’effort budgétaire de défense.

Naturellement, nul n’est obligé de prendre pour argent comptant ces options initiales. Le rapport prend le soin de les inscrire dans la longue durée pour leur donner de la crédibilité. Ce qui permet aussi de diluer la responsabilité. Ainsi se cumulent comme constats et comme facteurs explicatifs, la désindustrialisation depuis les années 70 ; une vulnérabilité technologique structurelle ; des retards accumulés par plusieurs décennies de réduction de l’effort de défense ; l’inadaptation, depuis des années, des moyens de la police et de la gendarmerie avec des missions qui leur sont assignées dans une « pression opérationnelle » découlant notamment de la menace terroriste et d’un « durcissement de la contestation sociale » (p. 25). Vous avez bien lu : une pression opérationnelle découlant (notamment) d’un durcissement de la contestation sociale. On remarque ainsi au passage que si le rapport ne veut pas connaître de l’enjeu social comme paramètre déterminant dans l’histoire du 21ème siècle… il en considère néanmoins volontiers les manifestations et les conséquences issue d’une montée de la contestation. On veut voir les effets en fermant les yeux sur les causes… Belle gymnastique sémantique.

La contradiction est d’autant plus évidente que le rapport de l’Institut Montaigne, sur cette question, cite explicitement, comme référence, un autre rapport, issu d’une Commission d’enquête de l’Assemblée nationale (1). Ce rapport parlementaire souligne « la prévalence de situations sociales complexes dans les faits de délinquance ». Il précise que « la question sociale a trop longtemps été négligée comme l’une des causes sinon de la délinquance, de son évolution. Ajoutée à des changements plus profonds dans la structure et les interactions dans notre société, elle est pourtant une composante à part entière des situations rencontrées par les agents des forces de l’ordre ». Ces explications, qui rappellent des évidences, sont issues d’une contribution du Groupe des Républicains de l’Assemblée. Le Groupe des Républicains serait-il donc trop à gauche, ou pas assez à droite pour MM. Baverez et Cazeneuve qui ne veulent ainsi considérer le social qu’à travers les conséquences de la dévastation néolibérale, et les réponses sécuritaires issues de la « pression opérationnelle » qui en découle ?

Des scénarios durs.

Cette dérive ultra-sécuritaire conduit en tous les cas les auteurs du rapport de l’Institut Montaigne à recommander (2) d’anticiper des scénarios plus durs et multidimensionnels : « catastrophe climatique ou technologique du type Fukushima, paralysie numérique totale, pandémie à fort taux de mortalité, crise de sécurité intérieure, engrenage dans un conflit armé majeur dans le monde ayant des conséquences sécuritaires et économiques en Europe » (p.112). La puissance serait en conséquence nécessaire dans un tel contexte pour faire face, pour assumer un leadership sur la scène internationale, se maintenir au niveau des principales puissances militaires, affirmer sa place dans les reconfigurations géopolitiques en cours, ne pas se laisser déclasser ou distancier (p.110).

L’idée est de favoriser la résilience (se préparer pour assurer la continuité de la vie de la nation dans un environnement dégradé), et de monter en puissance. Cela dans tous les domaines et particulièrement dans les capacités militaires. Cette double option stratégique résilience / puissance se présente comme la réponse « réaliste » la plus appropriée aux crises à prévoir et à venir. Pourtant, elle a quelque chose de très idéologique. Il n’est guère besoin d’étude prospective poussée, en effet, pour comprendre que les scénarios durs (hélas plausibles) imaginés dans ce rapport ne pourraient être simplement « gérés » comme n’importe quelle crise, avec un avant, un pendant, et avec un après-crise c’est à dire un retour à une situation initiale ou « normale ». Comme si les sociétés d’aujourd’hui, les économies et les rapports sociaux actuels pouvaient faire face à des chocs majeurs sans conséquences structurelles d’un semblable niveau.

On voit déjà que les sociétés frappées par la pandémie ne sortiront pas indemnes de celle-ci. On comprend le niveau potentiellement catastrophique d’un crise climatique aiguë. On mesure la menace existentielle pour la civilisation elle-même d’un conflit de haute intensité, c’est à dire une grande guerre impliquant les plus grandes puissances. Avec les armes nucléaires (aujourd’hui en cours de modernisation), et les armes de la très haute technologie (3) on pourrait assister, au-delà des deux guerres mondiales du 20ème siècle, à une troisième épreuve globale de destructions et d’anéantissement. Les tragédies du siècle précédent n’auront-t-elle servi à rien ? N’a-t-on rien appris ? Pourquoi cette faiblesse du débat national sur les armes nucléaires ? Pourquoi ce silence quasi général sur les très hautes technologies de défense ?

Alors, il y a quelque chose d’indécent dans ce rapport de l’Institut Montaigne à vouloir simplement anticiper le pire, se « préparer », assurer la continuité, assumer un « leadership »… jamais la question décisive n’est posée : qu’est-ce qui ne fonctionne pas avec les politiques mises en œuvre, avec l’ordre international libéral actuel, avec le capitalisme lui-même ? Qu’y-a-t-il de si problématique dans nos institutions, dans notre culture et dans notre civilisation pour que la viabilité et le futur de celle-ci soient devenu un enjeu à ce point existentiel ? Il faut que l’intérêt des classes et des pouvoirs dominant à sauvegarder ce système et cet ordre soit particulièrement élevé pour que ces derniers soient prêts à en payer (ou plutôt à en faire payer) le prix le plus élevé et même le plus irresponsable. On reste stupéfaits devant cette contradiction énorme et permanente entre, d’une part, le niveau des enjeux mondiaux, la gravité inédite des risques et des menaces, et d’autre part, la faiblesse et la vulnérabilité des alternatives politiques existantes.

Une pensée stratégique qui nourrit le désastre.

Le rapport de l’Institut Montaigne rabâche, pour la France et pour l’UE, les choix d’une politique de défense déjà mille fois réitérés : relance de l’OTAN, autonomie stratégique française et européenne, modèle d’armée complet (à reconstruire pour 2030), durcissement des armées pour gagner en force et en masse critique, modernisation nucléaire, développement de la cyberdéfense, maintien d’une trajectoire financière croissante pour la mission défense, etc. Peu importe si les 20 années qui précèdent montrent la vanité et la non pertinence de ce type de choix. Peu importe si l’armée française et ses alliés sont en échec au Sahel. Peu importe si les guerres en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs encore sont des faillites politiques sans fin. Peu importe si la militarisation n’est pas la solution mais un moteur des problèmes et des crises. La pensée stratégique fondée sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force continue de nourrir le désastre en marche dans une culture de la puissance et de la force dangereuse et dépassée.

Derrière la belle assurance d’un texte outrageusement centré sur cette culture militarisée pointe cependant de multiples inquiétudes. D’abord des inquiétudes touchant à la montée des rivalités de puissances, à la dépendance technologique, à l’impuissance de la force et du discours sur la force. A l’incapacité à stabiliser le Sahel, zone d’intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires français (notamment en raison de l’uranium du Niger) s’ajoute tant d’autres problèmes comme l’incertitude sur l’avenir de la crise libyenne, sur la situation en Méditerranée, en Algérie, au Liban, et puis, évidemment, quant au rôle grandissant de la Russie (y compris en Afrique…), mais aussi de la Chine. Pour faire face à toutes ces situations, il n’y aurait donc d’abord que la force et le militaire ?

Le rapport se félicite des « succès tactiques » des armées françaises au Sahel, qui contribueraient à la « crédibilité politique et militaire française » (p.92), mais la déception n’est pas loin qui se lit dans le constat d’une action politique « qui tarde à prendre le relais ». Le rapport souligne alors qu’il faut « travailler à la sortie de crise. D’abord ne pas croire aux fantasmes d’une opération coup de poing. L’historique montre que l’ordre de grandeur d’un théâtre de guerre est au moins la décennie. Ensuite, travailler à la transformation de succès tactiques en succès politiques avec une approche globale de sortie de crise… » Voilà qui est joliment tourné… mais, depuis 2013, les forces françaises sont en guerre (opération Serval, puis Barkhane avec 5100 soldats) sans voir le bout du tunnel. Avec les forces maliennes et les forces de l’ONU (MINUSMA avec 15000 militaires et policiers), c’est un déploiement de forces au-delà des 20 000 militaires qui a jusqu’ici manifesté son incapacité à faire face. On peut douter que les 1200 soldats tchadiens supplémentaires à venir puissent contribuer à autre chose qu’à de nouveaux… soit disant succès tactiques. Comment peut-on, dans un tel contexte, disserter abstraitement sur « une approche globale » sans prendre en considération, ici aussi, pour l’ensemble des pays et des peuples concernés, les enjeux sociaux, ceux de la sécurité humaine et des conditions structurelles du développement dans toutes ses dimensions et dans la durée ?

L’inquiétude perce aussi sur des terrains plus directement politiques, en particulier quant à l’insuffisance de la réponse sécuritaire de l’UE qui « fait preuve d’une relative apathie » (p.17), mais aussi quant à l’affaiblissement du système multilatéral, la France ne pouvant que de moins en moins compter sur ce système et sur ses alliances. Enfin, on sent poindre une réelle préoccupation concernant la société française elle-même, sa résilience c’est à dire sa capacité à résister aux chocs à venir, aux aux coûts de la préparation à ces chocs.

Préparer les Français…

Il faudrait donc préparer les Français (même si cela n’est pas dit explicitement) aux coûts (financiers et sociaux) de l’effort demandé en prévision des chocs prévisibles, comme un conflit de haute intensité qui ne manquerait pas d’impliquer toute la société. L’enjeu ici est la recréation d’un « esprit de défense » et d’une « culture militaire ». Le rapport souligne ainsi, dans un subtil euphémisme, que « le manque de connaissance en matière de défense peut limiter le débat public » (p.38). Pour être plus direct, disons que l’objectif est d’assurer que la militarisation des esprits, par la pression idéologique et la montée de la peur, puisse suivre et s’adapter à la militarisation des stratégies.

A aucun moment les inquiétudes exprimées ouvrent sur un questionnement plus fondamental quant à la nature des défis mondiaux, quant aux causes des incertitudes stratégiques, des menaces de chocs majeurs et des crises actuelles … Les auteurs du rapport osent même expliquer que « les chocs ont été de nature très différentes : financière, économique, sécuritaire, migratoire et sanitaire. Ils n’ont pas d’explication commune, ni de lien de causalité, même s’ils ont tous eu, dans une plus ou moins large mesure, une origine et des incidences internationales » (p.13). Vous avez bien lu : il n’y aurait pas d’explication commune, ni de lien de causalité… Ainsi, les auteurs du rapport ne veulent pas voir cette évidence des impasses d’une crise globale du système capitaliste et d’un ordre international libéral installé en 1945 sous hégémonie américaine. Pourtant, si les auteurs dénient ainsi la globalité de la crise, ils n’en prônent pas moins… une réponse de stratégie pour eux forcément globale. Il est ainsi clairement souligné que « le politique, le militaire, le diplomatique et l’économique doivent être mis en cohérence et articulés pour obtenir des résultats » (p.11). Ici encore, la contradiction est manifeste. Comment évacuer la nature globale et systémique du problème tout en l’acceptant comme base de réponse stratégique ? Toujours la gymnastique sémantique…

En vérité, d’une certaine façon, on est déjà dans cette globalité puisque les stratégies françaises, européennes et occidentales intègrent l’ensemble de ces enjeux dans un système prédateur qui tend à maintenir sa domination, ses zones d’influence, ses intérêts par l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force dans une approche ultra-sécuritaire et militarisée. Celle-ci traduit cependant la conscience inavouée qu’un tel système a ses limites. C’est ce qui transpire du début à la fin de de rapport. Celui-ci affirme qu’il faut donc fermer « la parenthèse des dividendes de la paix » pour revenir à la priorité dite de « l’ultima ratio regum » défini depuis Richelieu comme le « dernier argument des rois », celui de la force, lorsqu’il n’y aurait plus d’autre solution possible (p.38). Quoiqu’un peu usée, cette savante formule latine vise à montrer que l’on sait prendre de la hauteur… Elle permet surtout d’éviter cette autre formule beaucoup plus simple : faire la guerre. Surtout lorsque les guerres que l’on fait sont des échecs. Les vertus du langage peuvent être infinies… On peut aussi relativiser l’argument en considération des évolutions enregistrées… depuis le 17ème siècle.

En vérité, l’inquiétude manifestée et l’indétermination du langage politique traduisent un certain désarroi devant la dimension des problèmes et l’incapacité assez évidente à y faire face. En témoigne cette courte réflexion, à la fin du rapport (p.118), sur ce que l’on appelle « l’état final recherché ». Il s’agit d’une notion essentiellement militaire. Sans « état final recherché », clairement annoncé, dit cependant le rapport, « une stratégie globale est plus difficile à faire partager, à décliner et à mettre en œuvre ». Cette remarque à vocation générale est plutôt pertinente. Elle peut d’ailleurs s’appliquer assez bien au rapport de l’Institut Montaigne lui-même. Ce rapport, en effet, est clair sur la démarche et sur les moyens (c’est le moins qu’on puisse dire), mais il n’explicite en rien un but terminal défini à l’avance, ou un quelconque  « état final recherché ». C’est en effet impossible. Faire face aux défis globaux d’aujourd’hui avec ces mêmes politiques qui ont conduit aux crises et aux impasses que l’on connaît dans tous les domaines… voilà une cause essentielle des incertitudes, des risques et de l’incapacité à prévoir et maîtriser un avenir, et encore moins un « état final ». Ce n’est pas seulement l’impossibilité d’une prospective. C’est l’impuissance à continuer comme avant sans ouvrir des contextes de crises encore plus incertains, encore plus dangereux qu’aujourd’hui. D’ailleurs, même les militaires ne peuvent plus déterminer un « état final recherché » dans les guerres et les conflits en cours, que ce soit au Sahel, en Afghanistan, en Libye, voire dans la grave crise sur le nucléaire iranien. Le rapport de l’Institut Montaigne est en réalité une forme d’aveu qui n’ose pas dire son nom. Au fond, Baverez et Cazeneuve auraient pu logiquement conclure en déclarant : « nous ne pouvons plus continuer comme cela ». Ils ont préféré signer un texte sans vision ni clairvoyance.

Alors, comment faire ?

Il y a évidemment des options politiques (il n’en manque pas dans les programmes) à formuler, à valoriser, à soutenir parce qu’elles sont plus sociale, plus égalitaire, plus écologique, plus pacifique, plus démocratique, plus solidaire… Que la France et l’Union européenne puissent éventuellement y mettre leur poids serait positif… mais dans l’ordre actuel des stratégies dominantes et des rapports de forces on a peine à croire – il faut le dire clairement – que des changements structurels positifs pourraient maintenant advenir. Ni la France, ni l’UE ne veulent aujourd’hui sortir de leurs logiques atlantistes, néolibérales, autoritaires et militarisées. Au contraire. On assiste (ce rapport de l’Institut Montaigne est là pour le montrer) à un resserrement et un durcissement des stratégies adoptées par les puissances occidentales, sur ces logiques-là, en dépit de discours fallacieux sur d’autres valeurs. Notamment sur le multilatéralisme aujourd’hui systématiquement instrumentalisé pour tenter de faire admettre que les logiques propres à ces puissances sont les seules à pouvoir prétendre à la légitimité et à l’universalité face aux régimes autoritaires. Cela ne devrait surprendre personne puisque cette mystification persiste avec l’ordre international libéral depuis 1945… Malgré une forte et positive montée de luttes et de résistances, de mouvements populaires et d’insurrections sociales un peu partout dans le monde, les relations internationales sont aujourd’hui profondément structurées par une géopolitique de la confrontation des puissances et de l’usage de la force, qu’il s’agisse de la force armée ou de toute autre forme de contrainte. Pour faire face, pour se donner quelques chances de peser il faut donc d’abord ré-insuffler l’exigence d’une pensée critique et d’une nouvelle vision du monde, travailler à la réinterprétation du discours dominant, de ses contradictions et des stratégies qu’il sous-tend. Reconstruire une vraie capacité d’analyse et d’alternative.

Références du rapport:  « Repenser la défense face aux crises du 21ème siècle » Rapport de l’Institut Montaigne, Février 2021. https://www.institutmontaigne.org/publications/repenser-la-defense-face-aux-crises-du-21e-siecle

NOTES:

1) «  Rapport de la Commission d’enquête sur la situation, les missions et les moyens des forces de sécurité, qu’il s’agisse de la police nationale, de la gendarmerie ou de la police municipale – Assemblée nationale, rapport n° 2111 du 3 juillet 2019. https://www2.assemblee-nationale.fr/15/autres-commissions/commissions-d-enquete/commission-d-enquete-sur-les-moyens-des-forces-de-securite/(block)/RapEnquete

2) Le rapport formule 12 recommandations.

3) Voir sur cette question « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J.Fath, éditions du croquant, 2020, pages 101 à 142.

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