Quand la CIA parle du futur…

« Global Trends 2040. A more contested world ». Dans ce dernier rapport, la Communauté américaine du renseignement (dont la CIA) imagine le monde de demain. C’est à a fois terriblement banal et très… intéressant. Ce rapport de 156 pages (« Tendances globales 2040. Un monde plus contesté ») a été publié en mars 2021 par le Conseil national du renseignement des États-Unis. Il traite de multiples enjeux : démographie, environnement, économie, technologie… dans l’ordre des sociétés, des États et de l’international.

Cet exercice Global Trends paraît tous les 4 ans à l’occasion de l’élection d’un nouveau Président. Les rapports du renseignement américain (National Intelligence Council) sont régulièrement publiés et, par la suite, édités en français. Ce rapport Global Trends 2040 n’est pas encore traduit. Il est toujours nécessaire d’analyser le contenu de ce genre d’exercice. Que nous dit cette version pour 2040 ?

On peut dire qu’elle présente des constats, des aveux et des silences. Ces constats, ces aveux et ces silences en disent beaucoup sur les contradictions du système capitaliste, sur le niveau de la crise globale et sur les échecs stratégiques majeurs qui aujourd’hui s’imposent. Dans cet article, j’ai choisi de privilégier, sans préjudices pour une compréhension politique d’ensemble, quelques questions générales ainsi que le chapitre international. Celui-ci est évidemment traversé par l’actualité et la trajectoire périlleuse de la rivalité sino-américaine dans un monde qualifié de plus contesté, plus incertain et plus conflictuel. Ce qui n’est pas faux.

Le rapport confirme donc une évidence : c’est la rivalité Chine/États-Unis qui va constituer le cœur des confrontations de puissances. Et celles-ci vont être vives (elles le sont déjà). La Chine, souligne le rapport, « va vraisemblablement déployer des capacités militaires qui mettront à haut risque les forces alliées dans la région. (…) Les leaders chinois espèrent certainement que Taïwan se rapprochera de la réunification d’ici 2040, possiblement par une coercition soutenue et intensive » (p.94). Ajoutons que Washington n’est pas en reste quant aux initiatives de militarisation du détroit de Taiwan. Celui-ci promet donc d’être un des lieux majeurs de la tension internationale. Le rapport, prudemment, affirme aussi qu’aucun État ne pourra dominer seul l’ensemble des régions et des domaines dans le monde. Ce qui est une façon de refuser d’envisager la perspective d’une Chine à la première place mondiale. On se rassure comme on peut.

On ne pourra pas dire que les auteurs du rapport ne font pas preuve d’une certaine lucidité, comme en témoigne cette formulation : « ces dynamiques de puissance sont susceptibles de produire un environnement géopolitique plus volatile et plus confrontationnel, de remodeler le multilatéralisme, et d’élargir le fossé existant entre les défis transnationaux et les dispositions de coopération nécessaires pour y faire face » (p. 92). En fait, l’idée d’une problématique d’aggravation des tensions et d’impasse mondiale traverse l’ensemble du rapport. Avec le constat selon lequel « durant les deux dernières décennies, l’intensité de la compétition pour une influence globale a atteint son plus haut niveau depuis la Guerre froide » (p. 92). Dans un tel contexte géopolitique les États, selon le rapport, devront faire face (on y est déjà) à une conjugaison d’armes conventionnelles hautement destructrices et précises, d’armes stratégiques, de cyber-activités contre les infrastructures civiles et militaires, dans un environnement déstabilisant de désinformation.

L’Enjeu des très hautes technologies militaires

Cette escalade dans la course aux armements est déjà une réalité. On peut cependant s’étonner que cette invasion des très hautes technologies dans ce qui constitue une mutation en cours des armements et des formes de la guerre, ne soit pas traitée davantage dans sa portée réelle, au-delà des strictes problématiques de sécurité et de défense, alors que la production américaine sur la question (information, expertise, analyse…) est déjà tout à fait considérable. Est-ce pour ne pas trop s’appesantir sur un certain retards des États-Unis sur l’hypersonique par rapport à la Russie, mais aussi par rapport à la Chine ?

L’enjeu est de toutes façons particulièrement élevé. C’est, en effet, la guerre du futur qui se dessine dès aujourd’hui dans l’association de la numérisation, de l’intégration des systèmes d’armes (conventionnel, hautes technologies, nucléaire), et d’une tendance à penser la guerre comme des ensembles d’opérations « multi-domaines » ou de « combats collaboratifs » intégrant l’action dans tous les espaces : terre, mer, air, espace extra-atmosphérique, cyberespace. Tous les domaines existant, de l’espace extra-atmosphérique jusqu’au corps humain, sont de plus en plus investis par des hautes technologies, des bio-technologies, des systèmes d’armements à très haut niveau de puissance et d’efficacité. Et il ne s’agit pas seulement de projets en expérimentations. En 2040, cette guerre du futur aura pris des dimensions concrètes qui, n’en doutons pas, changeront dramatiquement les conditions, déjà très dégradées, de la sécurité internationale. La Communauté américaine du renseignement ne s’aventure guère sur ce terrain pourtant d’actualité.

Rien de tout cela n’apporte des analyses et des informations dépassant les lieux communs de l’expertise la plus commune. On pourrait dire la plus banale. Mais il faut prendre un peu de recul afin de comprendre certains aveux du rapport. Celui-ci montre clairement que ce qui domine l’ordre international, par choix délibéré et par « nécessité » systémique, ce n’est pas le paramètre des droits humains et de la démocratie instrumentalisé aujourd’hui comme clé d’interprétation ou de justification des puissances occidentales dans leur politique d’affrontement avec les régimes qualifiés globalement d’autoritaires et d’agressifs.

Ce qui constitue le vrai moteur des relations internationales, c’est l’affirmation de la puissance et la volonté d’imposer ou gagner une certaine hiérarchie des puissances. Le rapport explicite assez clairement (il y va de sa crédibilité) que les rivalités de puissances dominent, et que la démocratie n’est donc pas ce qui structure réellement l’ordre international. Précisons-le, cela ne veut pas dire, sur le fond, que l’enjeu démocratique est subalterne. La démocratie, c’est une longue histoire des peuples, et c’est aussi l’accompagnant idéologique privilégié des politiques de puissances associées au capitalisme occidental.

La crise du modèle occidental

Par ailleurs, si la Chine et la Russie n’ont pas les caractéristiques d’États démocratiques chérissant les libertés… on peut aussi souligner que les systèmes politiques et institutionnels occidentaux peuvent difficilement être présentés comme des parangons de vertu. Cela ne tient pas à l’analyse. L’épuisement de la démocratie représentative, le démantèlement systématique des droits sociaux, le recul inquiétant des libertés et de l’état de droit au nom de la sécurité, la montée de l’autoritarisme et d’une certaine violence d’État, mais aussi l’appui désinhibé à des régimes alliés répressifs, agressifs et trop souvent si peu respectueux de la légalité internationale (Israël, Turquie, Arabie Saoudite, Émirats du Golfe, Égypte, Colombie, par exemple)… tout cela témoigne, on le sait, d’une dégénérescence des valeurs dans une crise profonde du modèle occidental.

La Russie, la Chine, la Turquie (et quelques autres) assument très explicitement que le « référent démocratique » occidental n’est pas leur choix. Ces puissances confirment qu’elles se définissent d’abord comme les (dissemblables) « challengers » d’un ordre international libéral sous domination américaine, aujourd’hui de facto dépassé. C’est d’abord le choix stratégique explicite de contrer ou remodeler l’ordre international en fonction de leurs propres vision et intérêts. Mais aussi de leur propre histoire. Il y a chaque fois la recherche d’une revanche sur l’histoire, sur les humiliations et les formes d’ascendance ou d’assujettissements subis. Joe Biden, l’OTAN (voir le Rapport OTAN 2030) et même l’UE ont traduit cela en nécessité d’une Nouvelle alliance stratégique globale contre les régimes autoritaires. Avec davantage d’intégration politico-militaire et toujours moins de multilatéralisme. Exit, la vérité des responsabilités et des complexités dans un ordre international où le chacun pour soi et les alliances changeantes font culminer les paramètres de la puissance et de la force, de la sécurité dite nationale, de la méfiance et de l’intimidation, de la recherche de la suprématie politique, idéologique et culturelle…

Mais avions-nous besoin de la Communauté américaine du renseignement pour comprendre cela ? Évidemment non. Il faut souligner cependant que ni l’instrumentalisation occidentale de la démocratie comme justification ou alibi des logiques de puissance, ni la volonté de revanche et d’affirmation stratégique des « challengers » ne produisent en elles-mêmes une légitimité de fait, ou bien une vision du futur par elle-même acceptable. Choisir entre différents types de logiques de puissance, c’est forcément, le plus souvent, privilégier le rapport de force, rechercher la prépondérance et l’affrontement et préparer la possibilité de la guerre. C’est ce choix qui domine outrageusement aujourd’hui dans toutes les stratégies d’ambition et de moyens hégémoniques. Et qui domine d’autant plus, au fur et à mesure de l’affaiblissement de l’ONU, du recul des pratiques de la diplomatie, de l’effondrement du multilatéralisme, du démantèlement de l’architecture internationale de sécurité construite au 20ème siècle avec l’ensemble des traités de contrôle des armements et de désarmement.

Qui sonne à la porte de l’histoire?..

Au fond, ce que la Communauté américaine du renseignement nous rappelle, à son corps défendant, dans sa presque lucidité, et dans ses silences, c’est l’impasse dangereuse pour l’avenir de l’ordre international des stratégies reposant sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Le retrait piteux d’Afghanistan, comme défaite stratégique américaine et occidentale, traduit cette vanité de la puissance et de la force… quand ce qui sonne avec tant d’insistance à la porte de l’histoire, ce sont d’abord les urgences sociales, l’effondrement des États les plus faibles, les immenses besoins non satisfaits, la quête de dignité humaine, la colère montante des peuples…et, avec cela, la nécessité absolue de la responsabilité collective et la sécurité collective (principes essentiels dans la Charte des Nations-Unies) face aux risques de chocs majeurs, face aux défis globaux alors que le futur est terriblement incertain.

Évidemment, le rapport ne va pas jusqu’à ce constat pourtant si indéniable. Mais l’inquiétude est là, formulée noir sur blanc. Une inquiétude qui porte sur l’essentiel. Ce que dit assez clairement le rapport c’est, en fait, l’incapacité des gouvernements à faire face, et la méfiance des populations vis à vis des pouvoirs et des institutions. C’est la non pertinence des politiques mises en œuvre . C’est l’inadéquation du mode de développement (p. 3, 6 et 8). « Aucunerégion, aucune idéologie ou système de gouvernance semble exonérée ou être susceptible d’avoir les réponses ». La crise impose ses contraintes en l’absence de stratégies d’adaptation suffisante, explique le rapport.

L’inquiétude politique et sociale est particulièrement visible dans la description d’un déséquilibre essentiel : « au sein des États et des sociétés, il y aura probablement un fossé persistant et croissant entre ce que les gens demandent et ce que les gouvernements et les entreprises peuvent offrir. (…) Alors que les acteurs à tous les niveaux peinent à s’entendre sur de nouveaux modèles de civilisation » (p.3). On peut difficilement être plus explicite sur le constat d’un processus d’épuisement et d’une impasse de nature fondamentale.

Le rapport souligne aussi que ce nouveau contexte « est susceptible de produire à tous les niveaux une contestation plus grande que celle qu’on a pu connaître depuis la fin de la Guerre froide » (p.7). Il nourrit ce constat en notant cependant que de nouvelles « allégeances identitaires » dans un environnement informationnel plus fermé, aggravent les fractures au sein des États, dégradent le civisme et accentue l’instabilité. Ce qui correspond, de fait, à une situation très préoccupante que nous vivons aujourd’hui déjà, avec la poussée (trop souvent sans réponses au moins convergentes sinon communes à la hauteur) de courants très réactionnaires et de forces d’extrême droite, ou qualifiées de populistes.

Le temps des incapacités systémiques

Comme tant d’autres instances, la Communauté américaine du renseignement a besoin de caractériser ce qu’elle perçoit comme « notre monde futur ». Elle définit ainsi cinq scénarios pour 2040. En voici la liste très résumée :

1) Un monde de renaissance démocratique conduit par des États-Unis et leurs alliés

2) Un monde à la dérive, chaotique et instable dans lequel les défis globaux ne sont pas relevés

3) Un monde de coexistence confrontationnel dans la compétition et les rivalités

4) Un monde fragmenté en blocs, incapable de faire face aux défis globaux

5) Un monde mobilisé face à la tragédie climatique, à la catastrophe alimentaire et à la pauvreté

Seul le premier scénario résonne positivement mais sa crédibilité est bien faible. Il figure manifestement comme option formelle incontournable dans un rapport officiel des États-Unis. Les autres scénarios décrivent des situations évidemment alarmantes qui peuvent se conjuguer. La prospective est un art difficile. Rien est écrit à l’avance.

La pandémie du Coronavirus a mis cette thématique du monde futur sur le devant de la scène politico-médiatique. On aura, en effet, rarement autant soulevé cette question du monde de demain. Pourtant, si la pandémie fut un facteur révélateur et déclenchant de nombreux thèmes et réflexions sur le futur, elle n’en est pas le seul moteur. Son moteur principal, c’est l’impasse systémique des « gouvernances », du mode de développement et de l’ordre international aujourd’hui dominants avec un capitalisme à la peine dans une crise structurelle globale. Même les adaptations n’y suffisent plus. C’est ce que nous dit, en réalité, ce rapport de la CIA et consort. Mais avait-on besoin de cette Communauté américaine du renseignement pour en arriver là ? Une fois encore, certainement pas. Mais quand le système qu’il faut combattre avoue à sa façon, sous le poids de ses propres contradictions, ne plus être en capacité ni de maîtriser ses propres perspectives, ni de penser et construire un futur plus positif… on aurait tort de faire les difficiles. Certains experts bien en vue dans le monde du « mainstream » politico-médiatique jugent ce rapport trop « pessimiste ». On les comprend. Mettez-vous à leur place…