Leçons politiques, et risques du détournement d’avions…

Une opération inacceptable. Qui est Roman Protassevitch ? N’ayons pas la mémoire courte et sélective. Le détournement d’avions : exception ou manifestation de la dégradation inquiétante des relations internationales ?

Le Président de la Biélorussie, Alexander Loukachenko, n’est guère crédible – comment pourrait-il l’être ? – lorsqu’il certifie que le droit international n’a pas été violé le dimanche 23 mai dans le « déroutement » sur Minsk d’un Boeing de la Ryanair. A bord de cet avion l’opposant Roman Protassevitch avait pris place depuis Athènes pour se rendre à Vilnius. Protassevitch fût effectivement arrêté à l’aéroport de Minsk… confirmant que tel était bien l’objectif. Sauf excessive naïveté, nul ne peut croire à la fable de l’alerte à la bombe visant l’appareil. Ce fut un détournement à des fins de politique intérieure biélorusse.

Protassevitch : un drôle de paroissien…

La presse et les médias ont d’ailleurs donné des détails qui accréditent l’intention véritable de cette inacceptable et scandaleuse opération. On aurait apprécié que l’attention médiatique ainsi accordée quant aux faits eux-mêmes puisse s’élargir à la personnalité pour le moins controversée de Roman Protassevitch. Celui-ci, en effet, est accusé avec insistance et avec quelques photos compromettantes à la clé (diffusées sur les « réseaux sociaux »), d’être ou d’avoir été un activiste aux sympathie néonazies, associé au Bataillon ukrainien Azov, de triste réputation. Protassevitch ne serait donc pas un innocent « influenceur » démocrate mais un drôle de paroissien d’extrême droite. Sa jeunesse pourrait-elle « expliquer » un curriculum vitae aussi lourd ? Son CV, pourtant, ne semble pas avoir effrayé les autorités américaines puisqu’il fut un temps employé comme reporter à l’antenne russe de Radio Free Europe financée par les États-Unis.

Évidemment, avec un Protassevitch aux tendances néonazies – si tout cela est confirmé – on est loin du profil moral avantageux du « combattant de la liberté »… Preuve en est la discrétion gênée qui accompagne cet aspect singulier d’une opération globalement peu ragoûtante. Il reste qu’un opposant politique quel qu’il soit, ne peut être arrêté au mépris de toute légalité. Il doit être traité dans le respect des droits de sa personne et dans le cadre d’un État de droit d’essence démocratique digne de ce nom. Mais le détournement de l’avion de la Ryanair par les autorités biélorusses tend à montrer que le droit n’est pas la meilleure spécialité du régime de Minsk.

On ne joue pas avec le transport aérien

L’usage de la force pour le détournement d’un avion de ligne n’est pas un fait banal. C’est d’abord un acte contraire au droit international, et en particulier contraire à la Convention de Chicago. Celle-ci établit depuis avril 1947 les règles internationales du transport aérien, et installe l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI), agence spécialisée des Nations-Unies chargée de la supervision et de la régulation du transport aérien dans le cadre des normes et des procédures aujourd’hui acceptées par rien moins que les 193 pays membres de l’ONU. Si la formulation de « communauté internationale » peut, exceptionnellement, prendre un sens véritable (c’est rare), ce système international le permet qui a pu installer, et dans l’ensemble garanti depuis 74 ans, une gestion consensuelle du transport aérien.

Enfreindre ces règles collectives constitue un acte grave au titre du droit, mais aussi en regard des potentiels risques pour la sécurité en général. Pour la sécurité des passagers, des personnels, des aéroports, des aéronefs… Jouer avec ça n’est jamais une manifestation de responsabilité. Un détournement d’avion est aujourd’hui un événement assez rare qui suscite étonnement et inquiétude. Un tel acte est souvent associé à du terrorisme dans un contexte de problématiques géopolitiques. Comment faut-il alors traiter un acte de ce type lorsqu’il est perpétré par un État pour des raisons de politique intérieure?

Du « jamais vu », vraiment ?..

Il faut prendre un peu de hauteur. Pour certains, cette opération de détournement d’avion afin de s’emparer d’un opposant politique… c’est « du jamais vu ». Du jamais vu, vraiment ? Il faut bien mesurer de quoi on parle. Il s’agit bien d’un acte de violation délibérée du droit international à des fins relevant strictement de politique nationale et de répression intérieure. C’est effectivement un mode d’action peu habituel. Mais n’ayons pas la mémoire courte et sélective.

Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi, opposant au régime de Riyad, journaliste de nationalité saoudienne au prestigieux quotidien The Washington Post, est entré dans son consulat d’Istanbul. Il n’en est jamais ressorti vivant. Un rapport de la CIA rendu public le 25 février 2021 met clairement en accusation le prince héritier Mohamed Ben Salman. Un autre rapport, en date du 19 juin 2019, rédigé par Agnès Calamard qui était alors, pour les Nations-Unies, en charge des questions relatives aux exécutions extra-judiciaires, sommaires ou arbitraires, aboutit à la même conclusion. L’opposant Khashoggi fut torturé, étranglé et découpé en morceaux à la scie à os par un commando de 15 exécutants des basses œuvres, venus tôt le matin d’Arabie Saoudite, et reparti le soir même après ces inimaginables exactions criminelles, explicitées avec force détails dans le rapport onusien.

Le Royaume saoudien s’est donc comporté comme un État voyou totalement hors de la légalité internationale. MBS se sentait-il hors d’atteinte, sous la protection de Donald Trump, pour se permettre d’assumer la responsabilité d’un tel crime ? En tous les cas, on est ici aussi dans la configuration d’une violation manifeste du droit, non seulement de toutes les règles diplomatiques, mais aussi, évidemment, des droits humains et des valeurs universelles qui les légitiment, dans le but de faire taire un opposant. Avec une différence de taille : le régime de Loukachenko sera sanctionné, tandis que celui de MBS ne le sera jamais…Evidemment.

Deux poids, deux mesures

Le 2 juillet 2013, le Falcon 900 présidentiel d’Evo Morales décolla de Vnoukovo, en Russie, pour un retour en Bolivie après une visite d’État à Moscou. Une visite au cours de laquelle il évoqua la possibilité d’offrir l’asile à Edward Snowden en Bolivie. Sous la pression de Washington, la France, l’Espagne, l’Italie, le Portugal interdisent le survol de leur espace aérien. L’avion doit donc se poser, contraint et forcé, non pas comme prévu en Espagne pour un plein de carburant, mais en Autriche, à Vienne. Une escale de 13 heures afin de vérifier, sur ordre des États-Unis, si Edward Snowden n’était pas à bord comme une rumeur infondée avait essayé de l’accréditer. Ainsi, les États-Unis, qui condamnent aujourd’hui le régime de Biélorussie pour le détournement de Minsk et l’arrestation de Protassevitch, agirent de la même manière pour pouvoir s’emparer de Snowden au mépris du droit et de toutes les normes diplomatiques, avec la contribution obéissante et empressée de ses principaux alliés de l’OTAN, dont la France alors sous la présidence de François Hollande. Ce détournement d’un avion présidentiel défie toutes les pratiques de la diplomatie et bafoue les règles du transport aérien. Le scandale n’est pas moins grand que celui provoqué par Loukachenko. D’ailleurs, dans toute l’Amérique latine la colère et l’indignation s’exprimèrent avec détermination contre ce qui fut vécu, à juste titre, comme une humiliation volontaire et un mépris de tous les principes. Pourtant, si on voit aujourd’hui qu’il y aura des représailles sévères contre Minsk. On constate en revanche qu’il n’y en aura jamais contre Washington. Évidemment.

On pourrait évoquer d’autres épisodes. Il est souvent mentionné, par exemple, que le 22 octobre 1956, un avion de la compagnie Air Atlas (Maroc) dans lequel voyageaient cinq dirigeants du FLN algérien fut détourné par les services français du SDECE. Il s’agissait cependant d’un acte de guerre coloniale, et pas d’une opération visant à faire taire des opposants… nationaux. Evidemment.

On peut rappeler un détournement d’avion qui a laissé moins de traces médiatiques, même s’il fut lié aux exactions criminelles d’une dictature qui se mettait alors en place, celle de Jaafar Nimeiry au Soudan. Le 22 juillet 1971, un avion de la British Overseas Airways Corporation (BOAC) assurant la liaison Londres – Khartoum fut contraint de se poser à Benghazi, en Libye, sous la menace des chasseurs-bombardiers de Tripoli. A bord, se trouvaient Babiker al-Nour, tout nouveau Chef du Conseil de la Révolution soudanaise, le Commandant Osman Hamada, alors pressenti pour présider un nouveau gouvernement, et le Général Hashim al-Atta. Ces trois personnalités progressistes furent extradées au Soudan sur ordre de Kadhafi pour y être exécutées peu après, à la suite d’un procès qui fut un simulacre de justice. Cette terrible affaire s’inscrivit dans l’histoire politique compliquée du Soudan. Mais une histoire nationale tragique marquée par une répression sanglante, des massacres d’officiers, et par l’exécution, le 28 juillet 1971, du Secrétaire général du Parti communiste soudanais Abdel Khaliq Mahjoub, du Secrétaire général des Syndicats ouvriers Al-Shafei Ahmed el-Sheikh, et de Joseph Garang, responsable politique au Sud Soudan. Le Colonel Kadhafi s’est donc permis de détourner un vol commercial normal pour aider la dictature soudanaise à briser le courant progressiste, à s’attaquer aux syndicats, et à décapiter le Parti communiste, alors le plus puissant d’Afrique.

Tirer la sonnette d’alarme

Alors, lorsque le Président Loukachenko détourne un avion pour arrêter un opposant, on ne peut pas vraiment dire : « c’est du jamais vu »… Et on ne peut pas faire comme si le cynisme était une exclusivité des régimes issus de ce qu’on appelait le bloc de l’Est. Là encore les charges criminelles sont très partagées. Le détournement commis sous les ordres de Loukachenko doit être clairement condamné. Mais les exactions du prince MBS devraient l’être tout autant, et peut-être même davantage en considération de l’ampleur et de la cruauté des crimes commis. Quant au détournement de l’avion présidentiel bolivien…peut-être relève-t-il du « jamais vu » auparavant. A vérifier. Évidemment.

Le détournement biélorusse, le crime saoudien et tous les actes délictueux ou criminels à vocation de politique intérieure posent cependant un autre problème. La violation des régulations « techniques » de la coopération quotidienne dans le transport aérien, ou la négation des pratiques diplomatiques les plus habituelles au nom d’enjeux strictement nationaux, ne sont pas une réalité si courante dans l’ordre international. Mais si ces méthodes devaient se multiplier et se banaliser, comme si tout devenait permis au nom du pouvoir régalien et de ses seules affaires de politique intérieure… alors, on ne ferait qu’en rajouter dangereusement à la férocité actuelle des relations internationales, des confrontations géopolitiques, des rivalités de puissances et des rapports de domination. Alors que le multilatéralisme est déjà en crise, et que montent de façon inquiétante les idéologies identitaires et les extrêmes droites. Le détournement de Minsk, parce qu’il est le plus récent, doit être considéré comme un avertissement. Un avertissement à tout le monde. A tous les acteurs dans l’ordre international actuel. Tous les États, et singulièrement les principales puissances, devraient en effet se comporter avec le sens et l’exigence de la responsabilité et de l’égalité. Les relations internationales ont déjà atteint un trop haut niveau de dégradation collective. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme. Est-ce évident pour tous le monde ?

JF 28 05 2021

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