La « Revue Nationale Stratégique 2022 » modèle otanien, modèle fallacieux.

Une étude critique du document officiel – Jacques Fath – 19 novembre 2022

La Revue Nationale Stratégique 2022 assume un alignement décomplexé sur l’OTAN. Elle définit ses ennemis et prépare la France aux guerres de haute intensité… sans traiter les enjeux globaux et les grands problèmes du monde porteurs de défis à la sécurité des peuples et à la paix.

Emmanuel Macron a présenté le 9 novembre 2022 à Toulon la nouvelle Revue Nationale Stratégique 2022 (RNS 2022). Cette RNS 2022, prend la suite de celle qui fut élaborée en 2017 puis actualisée en 2021. Il s’agit d’adapter la politique de défense et de sécurité de la France dans un contexte marqué en particulier par la guerre en Ukraine, déclenchée par Vladimir Poutine le 24 février dernier. Cette RNS a vocation à préparer une nouvelle Loi de programmation militaire pour les années 2024 à 2030 (LPM 2024-2030). Cette nouvelle LPM recouvrira donc les deux dernières années de la précédente (LPM 2019-2025).

Notons en préalable que cette RNS 2022 a déjà subi de vives critiques, notamment d’origine parlementaire. Cette Revue, en effet, n’a pas fait l’objet d’un vrai temps de réflexion et de débat comme c’est une évidente nécessité, et une pratique pourtant rentrée dans les habitudes. Il faut souligner qu’au nom de l’urgence (selon les informations à ce jour disponibles), ce document a été rédigé dans un cadre restreint, dans une démarche d’ouverture donc très limitée, et dans une célérité jugée souvent d’autant plus excessive que le contexte international en général, et la guerre en Ukraine en particulier, devraient évidemment contraindre à un processus substantiel d’analyse collective. C’est probablement pour cette contestable raison d’urgence que l’idée quelques fois avancée d’un nouveau Livre blanc défense et sécurité nationale (LBDSN) a manifestement été abandonnée. Un tel travail aurait impliqué la mise en place d’une Commission spéciale chargée d’organiser une période de consultations indispensables, de réflexion et de rédaction… En sachant que ce processus classique ne signifie pas pour autant une démarche de débat inclusif et démocratique respectant tous les courants politiques. L’expérience l’a amplement démontré dans un système institutionnel au sein duquel le pouvoir exécutif et surtout le Président de la République détiennent, sans aimer le partager, l’essentiel du pouvoir de décision.

Notons aussi que le texte de cette Revue, tel qu’il a été rendu public, est un texte expurgé de certains contenus qualifiés de « sensibles », et réservés à une version « classifiée ». On constate ainsi que le modèle français d’élaboration stratégique tend à prendre exemple sur la tradition américaine des Revues qui s’imposent à chaque nouveau Président élu, avec les versions classifiées (accès réservé) ou non classifiées (publiques). Il est dommageable qu’en France cette RNS 2022 puisse avoir elle aussi ses versions secrètes. Mais nous allons voir que la France n’épouse pas seulement les formes américaines de l’expression stratégique.

Il reste que le processus d’élaboration d’un document officiel essentiel à la formulation d’un pouvoir régalien, celui de la défense, aura été marqué par une carence démocratique d’un niveau rarement atteint, au moins dans l’histoire récente. Enfin, au-delà du processus problématique de son élaboration, et d’un langage parfois abscons, ce document pose aussi de très sérieux problèmes de fond. Cette étude critique vise à en soulever quelques uns.

1) Une contradiction majeure entre une autonomie stratégique comme projet, et un alignement stratégique otanien comme réalité revendiquée de façon décomplexée.

La RNS 2022 est on ne peut plus explicite sur un engagement euro-atlantique non seulement consenti mais volontariste de la France. Le partenariat stratégique avec les États-Unis est qualifié de « fondamental » (page 43) tandis que cette Revue, dans le chapitre des objectifs stratégiques, définit la France en tant « qu’allié exemplaire dans l’espace euro-atlantique » (page 39). Ce choix otanien fut rarement, sinon jamais, exprimé auparavant avec une détermination aussi décomplexée.

En quoi doit-on constater qu’il y a là une contradiction avec l’ambition exprimée, elle aussi avec insistance, d’une autonomie stratégique pour la France et pour l’Union européenne ? La réponse semble évidente. Il faut cependant noter que le texte de la RNS rappelle à plusieurs reprises le rôle « spécifique » de la France au sein de l’Alliance atlantique, et sa vocation de « puissance d’équilibre ». Il est donc nécessaire de préciser les choses. La formule « puissance d’équilibre » comporte un certain flou. Elle cherche manifestement à désigner un « équilibre » entre les impératifs d’une alliance et l’autonomie de décision. Cette notion d’équilibre s’inscrit en réalité dans ce qui est devenu, au fil des années, et même des décennies, un mantra et un mythe : l’indépendance politique et la souveraineté stratégique française. Il s’agit d’un mythe car l’appartenance à l’Alliance atlantique et à l’organisation militaire de l’OTAN constitue en soi un cadre assujettissant de contraintes politiques et stratégiques. L’Agenda OTAN 2030 (1), qui fut adopté par le sommet de l’OTAN tenu le 14 juin 2021 à Bruxelles, tend d’ailleurs à renforcer cette réalité et à définir une OTAN plus politique et plus politiquement directrice, après des mois de vives controverses internes et publiques, notamment du fait de la Turquie. Cet Agenda acte la nécessité d’un rôle stratégique plus important des Européens au sein de l’OTAN (ce n’est pas la première fois), une OTAN dont la vocation implique la nécessité d’assurer le respect par tous des principes et des engagements politiques collectifs. La guerre en Ukraine rajoute aujourd’hui au consensus recherché des pays de l’Alliance, sur l’idée de l’unité indispensable dans un choix politique commun. Enfin, l’interopérabilité recherchée des armées (c’est à dire leur capacité à agir ensemble en dépit des modèles stratégiques, des normes, des modes opérationnels, des équipements militaires différents…) s’impose dans la durée comme un mode d’intégration politico-militaire puissant.

En vérité, la France, si prompte à employer la rhétorique de l’autonomie, se conduit dans les faits, et ce n’est pas d’aujourd’hui, comme un membre de l’OTAN très déterminé, assumant un rôle souvent moteur dans les exercices militaires et les initiatives stratégiques de l’Alliance, capable notamment d’assurer un rôle de « nation cadre » dans des missions opérationnelles. Emmanuel Macron l’a souligné pour valoriser la capacité française à se conduire comme un pays leader au sein de l’Alliance. De facto, la France est un des meilleurs éléments de l’OTAN. La RNS 2022 confirme ce choix avec une certaine allégresse.

L’Alliance atlantique et son organisation militaire, son « concept stratégique » commun, son rôle politique, ses documents d’orientation, son commandement intégré (donc unique), et les processus de l’interopérabilité… tout cela converge effectivement pour faire de l’appartenance à l’Alliance, en dépit des affirmations contraires, un véritable processus d’intégration stratégique et de contrainte politique. Même si, en contradiction avec les réalités, la France se dit en permanence libre de ses choix. Pour appuyer son discours elle rappelle qu’elle n’appartient pas au Groupe des Plans nucléaires de l’OTAN. Cette non appartenance apparaît aussi comme le maintien d’une fiction au regard des faits et des textes officiels. Tous les documents de l’Alliance, depuis des années, utilisent volontairement les mêmes mots et la même formulation afin d’exprimer, sans aucune contestation de Paris, le fait que la force nucléaire française joue un rôle dissuasif propre contribuant au renforcement global de la dissuasion de l’OTAN. Enfin, Emmanuel Macron assume très explicitement l’idée que l’arsenal nucléaire français est objectivement une force de dissuasion à dimension européenne. Cela dans un contexte ou l’UE et l’OTAN ne cessent de renforcer leur identité de vision stratégique et leur coopération. Il est d’ailleurs rappelé dans le texte de la RNS 2022 (page 31) que les forces nucléaires françaises jouent un « rôle essentiel » pour la sécurité de l’espace euro-atlantique. L’arsenal nucléaire français s’inscrit bien dans un consensus stratégique euro-atlantique renforcé et dans la défense collective de l’OTAN. C’est sans équivoque.

L’ensemble des constats qui précèdent touchent à l’évidence mais il est nécessaire de rappeler ces faits afin de mettre en lumière cette consternante contradiction entre la rhétorique officielle française sur l’autonomie et la souveraineté, et la réalité de l’appartenance très assumée de la France à une vraie politique de bloc stratégique. Le texte même de la RNS 2022 le confirme dans une clarté d’expression qui ne laisse aucune interrogation : « aussi – est-il spécifié page 9 – la Revue Nationale Stratégique 2022 s’inscrit-elle dans la continuité et en complément de la Boussole stratégique de l’Union européenne (UE) et du concept stratégique de l’OTAN adoptés cette année. Elle vise à décliner ces stratégies en intégrant nos spécificités nationales ». Vous avez bien lu : la RNS 2022 s’inscrit « dans la continuité et en complément du concept stratégique de l’OTAN »… Difficile de faire plus clair. Et dans un tel cadre, que peuvent bien valoir les « spécificités nationales » ici invoquées ? L’OTAN les intègre explicitement en les considérant comme un facteur utile à la stratégie commune pour compliquer les calculs stratégiques des adversaires de l’Alliance. Dans l’organisation des alignements, il n’y a pas une tête qui dépasse.

2) Rhétorique de la puissance d’équilibre et de l’approche globale

La RNS 2022 souligne encore (page 13) que « la robustesse de nos partenariats, le maintien d’un haut niveau d’interopérabilité avec les États-Unis, notre capacité à construire des alignements stratégiques permanents ou temporaires dans un environnement mouvant conditionneront plus sûrement notre influence globale et notre poids dans le développement d’un environnement plus stable ». Il y a là une façon d’expliquer que le rôle effectif de la France, sa capacité à peser dans l’ordre international, est directement fonction de son alignement stratégique sur les États-Unis et sur l’OTAN. Alors, comment concilier un tel aveu (hors de Washington, point de salut !) avec l’affirmation de la France comme puissance d’équilibre qui « refuse de d’enfermer dans une logique de bloc » (page 15). La formulation d’une France « puissance d’équilibre » n’a pas lieu d’être. A l’évidence, la puissance française, telle qu’elle est aujourd’hui, doit être requalifiée dans sa réalité otanienne et dans le rôle que le pouvoir lui attribue ainsi pour l’avenir. La RNS 2022 est un document officiel insincère.

Cette Revue stratégique suggère aussi de curieux constats quant à la vérité de la puissance française à laquelle, de façon étonnante, il est attribué une capacité « d’approche globale pour jouer pleinement son rôle de puissance d’équilibre » (page 7). Une approche globale est une caractéristique des rares puissances qui ont les moyens d’une maîtrise de ce niveau stratégique de summum. Il n’est pas évident, loin de là, que la France puisse se prévaloir, ni aujourd’hui, ni demain, d’une telle ambition. Cependant, il est dit aussi, de façon plus réaliste, que « nos capacités militaires nous permettent de produire des effets opérationnels… » Des effets opérationnels… donc militaires, donc des effets limités, même si, au final, ils peuvent avoir des dimensions politiques. Selon cette formulation (contradictoire avec la précédente), la France n’aurait donc pas un potentiel suffisant pour imposer des transformations globales ou de contexte. C’est ici aussi très clair. Ces formulations très opposées (où est la cohérence?) semblent traduire la difficulté à décrire et accepter la vérité du poids réel français dans un ordre international ultra-hiérarchisé, et de plus en plus militarisé dans lequel le niveau requis de la puissance nécessaire pour jouer un rôle effectif de prééminence, d’autorité et de transformation nécessite des moyens très élevés, des capacités de défense de plus en plus considérables et une capacité d’approche globale. On peut penser que pour la France, le saut à effectuer est probablement hors d’atteinte d’ici 2030…

On ne peut pas ne pas en conclure que la France, avec cette RNS 2022, prétend se choisir un rôle potentiel de grande (?) puissance, par ses alliances (l’OTAN en particulier) et par son choix volontariste de contribution très active à la course aux armements et à la militarisation. Cette militarisation, cependant, est initiée, propulsée surtout par une stratégie américaine centrée sur le pivot vers l’Asie et la volonté de contrer la montée en puissance de la Chine. Les États-Unis veulent réaffirmer pour cela une suprématie stratégique et militaire qui, elle, s’inscrit évidemment dans une « approche globale » qui ne relève pas de la rhétorique.

Tout ceci nous conduit à estimer que cette Revue définit un projet de défense et un modèle d’armée incertains, contestables et aventureux qui tendent à se situer au-delà des capacités de la France. Cette situation est doublement problématique. Elle induit une analyse stratégique de l’ordre international actuel qui nécessiterait un vrai débat de fond. Mais celui-ci est dans les faits évacué. Soulignons aussi le danger qu’il y a pour la France à vouloir définir une approche qui dépasse ses moyens dans un contexte où notre pays, mais aussi la Grande Bretagne et la Russie apparaissent aujourd’hui comme des puissances dépassées du 20ème siècle. Cela dans un ordre international maintenant ultra-dominé par les États-Unis et par la Chine, deux acteurs de prépondérance en rivalité stratégique totale, qui vont déterminer et structurer les mutations, les événements, et peut-être même les catastrophes du 21ème siècle… hélas possibles si rien n’est entrepris pour les contrecarrer. Et c’est maintenant qu’il faut y penser.

Du contenu de cette Revue stratégique, on retire vraiment la conviction que les autorités françaises ne veulent pas mesurer ce qu’elles devraient faire dans ce monde actuel du risque et de la guerre. En vérité, le choix français est celui de la recherche frénétique des moyens nécessaires pour figurer à la table des grands dans un ordre international et des rapports de forces qui, dans les faits, la submergent. Un ordre international dans lequel la Grande-Bretagne, plus militariste et plus alignée que jamais sur Washington, n’a pas fait la preuve de l’efficacité de son concept de « Global Britain » pourtant conçu pour réaffirmer un leadership stratégique renouvelé après le Brexit. Tandis que la Russie de Poutine montre en Ukraine les limites de sa puissance dans un échec stratégique aux conséquences probablement durables. A l’évidence, les puissances européennes majeures de la Guerre froide sont aujourd’hui singulièrement relativisées et diminuées.

3) Une stratégie élaborée pour les grandes guerres sans mesurer les conséquences de celle qui est en cours

Cette RNS 2022 est un projet stratégique qui repose sur la préparation à la guerre, sur l’économie de guerre, sur la participation à la militarisation et à la confrontation stratégique globale à partir d’un axe et d’une intégration euro-atlantique très affirmés. Ce choix soulève des questions essentielles et des contradictions importantes.

Comment concilier un tel projet aussi confrontationnel vis à vis de la Russie, alors que celle-ci, face à la résistance ukrainienne et à l’intense soutien des puissances occidentales, fait la preuve qu’elle n’a plus les ressorts stratégiques et les moyens d’une puissance hégémonique majeure, y compris sur le plan militaire conventionnel. Déjà, Barak Obama avait osé la formulation d’une Russie devenue acteur « régional » . Ce qui est formellement inexact du fait de l’existence de l’arsenal nucléaire russe. On ne peut échapper, de toutes façons, à l’échec stratégique de Vladimir Poutine en Ukraine. Comme dit le Colonel Michel Goya, la Russie a voulu mettre en place un modèle d’armée de riches sans en avoir les moyens (2). La Guerre froide, ses enjeux et ses rapports de forces sont une période bien dépassée.

Pourtant, la RNS 2022 affirme (page 10) que « la rupture introduite par la guerre et l’irréversibilité des choix stratégiques russes imposent d’anticiper une confrontation avec Moscou ». Dans un entretien sur France Inter, le 9 novembre 2022, Bruno Tertrais, Directeur-adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) souligne à l’inverse « qu’on imagine pas un scénario d’invasion massive de la France, comme ça a été le cas pour l’Ukraine ». Un tel constat, évidemment, ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de risques d’une guerre de haute intensité par exemple entre la Russie et un État membre de l’OTAN et/ou de l’UE… mais cela tend tout de même à relativiser les hypothèses de guerre, c’est à dire de grande guerre en Europe. Cela nécessiterait un vrai débat. On sait d’ailleurs que le cumul des budgets de la défense des pays de l’OTAN est plus de 10 fois supérieur au budget russe. Le texte de la RNS 2022 comporte d’ailleurs quelques allusions à cette réalité, et plus précisément à l’avenir de la puissance russe comme « enjeu dimensionnant » (comme mesure) pour les projets stratégiques occidentaux à l’issue de la guerre (page 9, §18). Mais il faut bien le constater, la Revue engage une stratégie faite pour les grandes guerres avant même de pouvoir évaluer vraiment les conséquences de celle qui est en cours.

Alors, pourquoi la France, dans ce contexte, s’engage-t-elle sur une stratégie de surmilitarisation et de confrontation stratégique avec la Russie comme adversaire désigné ? Les sanctions vont effectivement continuer à affaiblir relativement mais progressivement la Russie qui mettra des années à reconstituer une armée conventionnelle crédible en quantité et en qualité. Plus généralement, on peut constater l’affaiblissement structurel de la Russie d’abord avec l’effondrement de l’URSS en 1990/1991, et puis aujourd’hui même, dans la guerre, sous la pression de la stratégie américaine, sous le poids économique et politique énorme de l’effort de guerre, et en raison des fragilités et des insuffisances inhérentes au modèle russe d’armée. Cet affaiblissement devrait imposer tout autre chose qu’une Revue stratégique faite pour lier le rôle français à l’hégémonie américaine dans une course épuisante à la puissance. Mais la France choisit d’en rajouter en s’alignant dans les faits sur le choix américain d’utiliser la guerre en Ukraine comme une opportunité à saisir dans le but d’affaiblir la Russie. Bien sûr, il y a en même temps la volonté de préserver un équilibre de puissance et d’ascendance politique en Europe, à côté de l’Allemagne qui s’adapte elle aussi en force, en réaffirmation très atlantiste, et en rivalité avec la France. On voit ainsi que le choix d’Emmanuel Macron aujourd’hui ressemble en tous points à celui de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci décida, en novembre 2007, la réintégration officielle de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Il s’agissait déjà d’attacher le rôle français au train stratégique des puissances occidentales. C’est toujours le même calcul : tenter de conserver de la puissance et des marges de manœuvre, essayer d’éviter une relativisation et un affaiblissement de son rôle en s’intégrant dans un cadre otanien qui, dans la réalité, conduit au contraire à l’acceptation d’un alignement stratégique et d’un rôle secondaire. C’est un engrenage descendant. C’est la logique illusoire qui s’impose lorsque les moyens dont on dispose se situent au bas de l’échelle véritable de la puissance dans le monde actuel.

La France ne peut que perdre en choisissant de boxer dans une catégorie qui n’est pas la sienne… Comment faire autrement ? Cette question-là devrait être posée. Elle ne l’est pas puisque le pouvoir, aujourd’hui comme hier, ne veut pas avouer qu’il essaie d’accéder à un rôle de puissance en s’alignant sur les États-Unis et leurs choix stratégiques, et en s’intégrant totalement dans le cadre de l’OTAN.

4) Le choix réel de l’endiguement de la Chine en Indopacifique avec Washington et l’OTAN

La RNS 2022 confirme l’engagement des puissances occidentales dans une convergence recherchée pour coordonner un « containment » (endiguement et confrontation) de la Chine. L’OTAN et ses États membres se coordonnent dans l’action politique, militaire et stratégique pour effectivement contrer la Chine. Les alliés asiatiques les plus proches de Washington et des Européens ont d’ailleurs participé au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022. L’Alliance ne cache pas sa volonté de resserrer ces partenariats asiatiques face à l’affirmation de puissance chinoise. Le nouveau concept stratégique adopté lors de ce sommet traite d’ailleurs explicitement de la Chine comme enjeu pour le monde occidental et pour l’OTAN. Certes, la France a formulé un positionnement spécifique selon lequel l’Alliance doit en rester à son domaine transatlantique. La Chine serait donc hors champ de l’OTAN. Nous allons voir que nous en sommes très loin dans un contexte international où la guerre en Ukraine et la confrontation avec la Chine constituent de facto un seul et même enjeu stratégique global dicté par les logiques de puissance et les visées hégémoniques. Non seulement les États-Unis veulent profiter d’un contexte inédit pour faire reculer l’adversaire historique de la guerre froide, mais ils ont maintenant besoin de l’affaiblissement russe pour pouvoir gérer leur pivot asiatique, se concentrer sur l’enjeu chinois sans être devant la nécessité d’avoir à traiter deux adversaires majeurs en même temps. Certes, le texte de la RNS 2022 n’approuve pas explicitement cette priorité stratégique américaine « de temps long » contre la Chine, mais cette modération dans le propos est loin de traduire la réalité.

Il ne suffit pas de rappeler que le cadre OTAN doit rester circonscrit à la dimension euro-atlantique. Il faut au moins ouvrir le débat politique sur la question de la puissance chinoise et des relations que l’on doit entretenir avec Pékin. Surtout lorsque dans les faits et dans les textes, la France se targue d’avoir des présences de souveraineté et des moyens, y compris militaires, susceptibles de contribuer concrètement aux initiatives des alliés occidentaux dans l’Indopacifique. C’est ce qu’elle a déjà fait à plusieurs reprises. En 2019, par exemple, les autorités françaises ont fait naviguer une frégate dans le détroit de Taïwan, initiative qui suscita une vive réaction de Pékin. En 2020/2021, elle assuma, en très bonne entente avec les États-Unis, l’Australie et d’autres partenaires des occidentaux, une mission stratégique de longue projection (7 mois) dans cette même zone Indopacifique et en Mer de Chine, avec un dispositif militaire naval comprenant le sous-marin nucléaire d’attaque Émeraude.

Choisir d’affirmer sa présence militaire et de patrouiller dans une zone de confrontation aiguë ne peut évidemment pas être considéré comme un acte neutre ou anodin. C’est au contraire afficher sa volonté d’assurer une présence dans un contexte explicite de rapports de forces. Florence Parly, comme Ministre de la défense, avait d’ailleurs avancé le projet de faire naviguer tous les ans des patrouilles maritimes dans la zone. La Marine comme l’Armée de l’air et de l’espace déploient maintenant régulièrement des missions militaires de nature stratégique en Indopacifique afin d’identifier la France comme acteur de puissance, malgré des moyens singulièrement limités au regard de la dimension des enjeux et de l’importance des forces en présence, chinoises et américaines, dans cette immense zone à cheval sur l’Océan indien et sur l’Océan pacifique.

Dans leur Stratégie de défense en Indopacifique rendue publique en mai 2019, les autorités françaises annoncent vouloir renforcer les partenariats avec les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon en particulier. Elle souligne l’importance de ses alliances, et dit vouloir soutenir ses partenaires régionaux. Et elle situe d’emblée cette stratégie nationale « dans le cadre de la compétition sino-américaine… ». Il y a donc bien un choix stratégique français de se situer au côté des États-Unis dans les confrontations actuelles avec la Chine. Et ici encore, on constate que la question politique essentielle n’est pas posée. La France doit-elle vraiment s’aligner sur cette priorité asiatique et chinoise américaine, aux implications stratégiques et militaires potentiellement énormes ?

Le texte de la RNS 2022 cite à plusieurs reprises, comme une référence, la stratégie Indopacifique de l’UE (effectivement plus précise sur les enjeux de sécurité), mais jamais explicitement la stratégie française (très générale), même si la Revue en décline quelques orientations ? Pourquoi cette préférence ? Afin de faire prendre en charge cet enjeu de très grande dimension à 27 ? Afin de limiter les inquiétudes que pourraient légitimement susciter l’assurance d’un engagement militaire français au côté de Washington contre la Chine, en cas de conflit armé?

Il reste que la RNS 2022 ne pose pas la question : que ferait la France en cas d’affrontement militaire direct sino-américain en Mer de Chine ou à propos de Taïwan ? Pourquoi cette question n’est-elle pas posée clairement alors que pour bien des experts et des responsables militaires, en particulier américains, il ne s’agit pas de savoir si un tel affrontement aura lieu, mais quand il se produira. Un amiral de la Navy a d’ailleurs récemment confirmé son évaluation selon laquelle une telle épreuve devrait intervenir d’ici 2027 (3). Les États-Unis seraient-ils pressés d’en découdre avant que la Chine ne devienne un adversaire trop puissant ?

Une guerre sino-américaine en Asie prendrait une telle dimension et présenterait de tels dangers que nul ne peut faire l’impasse sur le risque militaire qui comprendrait évidemment des aspects nucléaires. Alors, pourquoi les autorités françaises choisissent de ne pas poser la question ? A moins que cela ne figure dans la version de la Revue non expurgée des questions sensibles… Il reste que la France devra faire des choix en cas de guerre ou de menace de guerre sino-américaine. Une telle guerre, n’en doutons pas, serait d’abord un dantesque affrontement de puissances majeures pour la domination, et pour de grands intérêts stratégiques, économiques, technologiques. Une participation à un tel conflit armé correspondrait-il à l’intérêt national et à la vision du monde dont notre pays devrait se faire le porteur ? Certainement pas… Mais est-ce qu’il n’y aurait pas pour la France l’opportunité de jouer un rôle diplomatique, notamment avec l’ONU et d’autres acteurs européens et asiatiques, afin d’empêcher un tel affrontement, afin de contribuer à dessiner des terrains d’entente, à trouver des options politiques de stabilisation durable et de solution négociée. Voilà encore une question qui méritait d’être posée au moins pour ouvrir un débat et favoriser la prise d’initiative de prévention.

5) Construire de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui 

La RNS 2022 décrit donc une ambition stratégique particulièrement problématique. Une ambition probablement trop élevée, nous l’avons déjà souligné. Trop élevée au regard de ce qu’est la puissance française. Et trop militarisée pour correspondre aux exigences de la sécurité internationale aujourd’hui. Quelles que soient les investissements capacitaires et stratégiques qui pourront être réalisés, on a du mal à croire comment la France, d’ici 2030, au-delà de la défense de son territoire métropolitain et ultra-marin pourrait devenir un acteur stratégique capable, comme le décrit le texte (page 27), de s’engager dans un conflit de haute intensité, de peser en Europe et dans l’espace euro-atlantique, en Méditerranée et en Mer rouge, d’être pourvoyeuse de sécurité « dans une zone allant de l’Afrique subsaharienne au Golfe arabo-persique en passant par la Corne de l’Afrique », et, enfin, de contribuer à la stabilité de la zone Indopacifique… Quels que soient les nouveaux moyens qui seront acquis, la marche à franchir par la France pour concrétiser d’aussi vastes intentions est très haute, certainement trop, alors que la fin de Barkhane comme opération géographiquement, militairement et politiquement ingérable, montre à quel point la priorité au militaire pour « rétablir de la sécurité » dans les crises multiples du mode de développement est une illusion et un puits sans fond.

La somme et le sens des ambitions présentées semble beaucoup trop importante pour être crédible. Ce constat est d’autant plus incontournable que dans cette ambition-là devront figurer des investissements très lourds sur le plan militaire : renouvellement des deux composantes de l’arsenal nucléaire, reconstitution d’une force conventionnelle « robuste », remplacement décidé du porte-avions Charles de Gaulle par un nouveau porte-avion nucléaire (et interrogation sur un 2ème porte-avions), réalisation – au coût rédhibitoire – des projets d’avion et de char d’initiative franco-allemande : le Système de combat aérien du futur (SCAF) et le Système principal de combat terrestre (MGCS). Enfin, l’objectif d’une économie de guerre, concept maximisé dans sa vocation, mais très flou dans sa définition (les mots et la chose font d’ailleurs problème), devrait se traduire par des investissements en termes de stocks stratégiques financièrement pesants.

En suivant l’ordre de marche de la RNS 2022, la France s’engagerait dans une montée astronomique et dangereuse des coûts du fait de choix stratégiques contribuant donc à la militarisation des relations internationales et à la course aux armements, y compris pour la mise au point d’armements de très haute technologie impliquant l’hyper-vélocité (ou hypersonique), l’intelligence artificielle, les armes à énergie dirigée (à rayonnement), les satellites et les systèmes spatiaux, les systèmes d’armes létales autonomes, jusqu’au « soldat augmenté » c’est à dire le soldat transformé physiquement et psychologiquement par des technologies qui permettent, pour le combat, un dépassement des « limites » dites initiales de l’individu.… Sur l’ensemble de ces enjeux décisifs pour l’avenir la RNS 2022 ne dit rien. Pas un mot. On aimerait donc que les autorités françaises se décident enfin à rendre publiques les intentions, les recherches engagées et les programmes en cours (et leur coût) sur ces hautes technologies militaires du futur qui vont élargir les domaines de la guerre, générer de nouveaux risques et exacerber le poids intrusif des logiques de puissance…Les guerres du futur ne méritent-elles pas quelque information et débat ? Est-ce trop demander ?

La France doit-elle tout faire ? A quel prix ? Dans quelle vision stratégique d’ensemble et pour quel rôle dans le contexte international actuel ? La RNS 2022 peine à répondre à ces questions parce qu’elle n’apparaît ni réaliste, ni sincère, et trop souvent silencieuse. Certes, le texte présenté pourra, semble-t-il être modifié, et la LPM qui suivra devra nécessairement apporter les précisions indispensables. Mais en considération des choix et de l’esprit dominant, on peut craindre dès maintenant une pression énorme sur les finances publiques, sur les budgets sociaux et sur ce que beaucoup appellent, de façon inacceptable, le coût excessif de l’état providence. Déjà, en 2015, le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre avait critiqué les Français qui, selon lui, « préfèrent les douceurs de l’état providence, cet opium des nations qui, par un processus d’enchaînements pervers conduit à leur engourdissement ». En conséquence, pour que la France soit « défendue », il avait avancé comme une nécessité impérieuse (4) le choix de restructurer complètement l’ensemble du budget national en assurant la priorité aux dépenses régaliennes, en particulier la défense et la sécurité (il ajoutait la diplomatie et la justice). En soulignant ainsi que « la réforme du modèle économique et social français constitue une priorité absolue ». Si l’économie de guerre se présente comme une destruction sociale, alors il faut se poser la question : renforce-t-on la France en affaiblissant encore ses logiques économiques et en aggravant les difficultés de vie pour des millions de personnes ?

On constate d’ailleurs que cette Revue Nationale Stratégique 2022 ne traite pas la question des dépenses ou des augmentations de coûts que les choix annoncés vont inévitablement et globalement provoquer. On ne trouve que des allusions furtives à « une remontée en puissance collective » et à la nécessité d’assumer « collectivement davantage de responsabilité en matière de dépenses » (page 14). Il est cependant signalé aussi, et c’est tout de même un peu plus significatif, que la norme définie en 2014 par l’OTAN (2 % du PIB en dépenses de défense dont au moins 20 % pour l’acquisition d’équipements majeurs) ne serait plus un niveau à atteindre mais un « plancher » nécessaire « pour être à la hauteur de la rupture stratégique provoquée par la guerre en Ukraine… » (page 39-40). Il est évident qu’un tel plancher est conçu pour permettre d’aller nettement au-delà, par exemple jusqu’à 3 % du PIB. La Pologne a annoncé ce niveau pour 2023. Tous les pays européens se sont engagés à des augmentations (5). Naturellement, plus le PIB des pays considérés est élevé, plus l’augmentation va conduire les dépenses de défense à des niveaux élevés. C’est le cas pour l’Allemagne, mais aussi, en Asie, pour le Japon. Si Tokyo décidait d’atteindre déjà les 2 % du PIB, cela ferait du Japon une des premières puissances militaires au monde, en considération de son budget défense. La France reste aujourd’hui dans le flou, mais elle pourrait se fixer un tel horizon à 3 %. C’est dans le débat… L’objectif non dit est-il d’éviter de se voir trop dépasser par l’Allemagne ?

Jusqu’où ? Jusqu’où la France et l’UE, dans l’esprit de cette Revue, pourront ainsi contribuer à une telle stratégie de préparation à la guerre, de course aux armements et d’alignement sur le plus puissant ? La situation internationale actuelle, incertaine, risquée et dangereuse, appelle autre chose qu’une escalade sans limite et une surenchère militarisée sans que soit jamais posée la question essentielle : comment peut-on et comment doit-on construire de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui ?

La France alimente une rhétorique d’autonomie stratégique, de responsabilité, de multilatéralisme et de paix… mais dans les faits elle s’engage dans cette course à la guerre en suivant très concrètement la logique de puissance américaine et la stratégie de Washington fondée d’abord sur l’endiguement de la Chine, la compétition et la confrontation avec Pékin, et l’affirmation d’une suprématie non contestée. C’est ce qui va continuer à prédominer dans l’ordre international. La ligne de confrontation ne se situe pas entre le « camp » des démocraties contre celui des autocraties, thèse idéologique éculée de toutes les administrations américaines depuis des lustres. Ce qui ne signifie pas, évidemment, que l’enjeu démocratique est négligeable… Mais il ne peut pas être posé ainsi dans cette caricature d’approche idéologique. La ligne d’affrontement structurante est déterminée par la compétition ouverte entre les deux plus grandes puissances pour l’hégémonie stratégique et la domination. La France et l’Europe démontrent leur faiblesse et leur suivisme par leur incapacité (leur non volonté) de proposer une stratégie alternative qui puisse conduire à autre chose qu’une exacerbation de la situation. A force de se préparer à la guerre, le B. A. BA de la diplomatie et du politique sont relégués et étouffés dans un processus qui ressemble à la juste formule de l’historien Christopher Clark décrivant comment les Européens, à l’été 1914, ont marché à la guerre, comme des somnambules, en préparant ainsi les conditions d’une des plus grandes catastrophes mondiales de l’histoire contemporaine (). Évidemment, nous n’en sommes pas là, dans une perspective aussi noire. Évidemment. Le contexte, à conditions de le vouloir, peut permettre d’agir et de trouver les moyens de faire baisser les tensions internationales, de pousser partout au dialogue, de construire des alternatives à l’utilisation de la force, et notamment de sortir de cette impasse terrible de la guerre en Ukraine.

6) La question du politique

Bien sûr, on peut se dire que nombre de questions absentes de la version publique de la RNS 2022 figurent peut-être dans la version classifiée, non expurgée des questions dites sensibles. Si c’est le cas, comment le justifier ? La RNS 2022 prétend, en effet, « promouvoir durablement l’esprit de défense dans la société et l’État » et développer « les forces morales individuelles du citoyen » concernant la résilience collective. Il est question aussi de développer l’attractivité du métier des armes. Il est souligné que la stratégie française doit concerner jusqu’aux associations et la population. De façon plus nette encore, la RNS 2022 souligne que « l’engagement de toute la nation est une nécessité » (page 34). On ne voit pas comment le texte présenté pourrait satisfaire vraiment à une telle exigence d’implication de toute la nation.

Comment, en effet, crédibiliser une telle ambition en restant dans un flou persistant et en soustrayant à la connaissance du public de vraies questions posées et des enjeux essentiels conditionnant les décisions en matière de défense ?.. On ne peut présenter un document stratégique officiel aussi important en restant dans l’approximation et le refus du débat. Cette Revue stratégique donne vraiment le sentiment d’avoir été bâclée et surtout verrouillée.

Le pouvoir exécutif ne peut pas se féliciter de voir les citoyens et les citoyennes résister à tout, à la Covid, à la guerre, à la crise climatique, à la crise sanitaire et du système de santé, à la crise énergétique, à l’inflation et au coût de la vie… et ne pas être à la hauteur des attentes. Pour le peuple français dans son ensemble, à des degrés très divers, et hormis les privilégiés de la fortune et du pouvoir, l’état du monde et de la société sont devenus un harcèlement au quotidien auquel il faut bien faire face. Pour eux, il n’y a pas de « quoi qu’il en coûte ». Pourtant, la Présidence de la République et le Gouvernement estiment ne pas devoir informer sérieusement sur les enjeux à venir, sur le futur des insécurités et la réalités des menaces, c’est à dire sur le monde qu’ils contribuent eux-mêmes à construire… Évidemment, estimer que le peuple n’a pas la maturité nécessaire pour juger et affronter ces défis, voilà qui n’est pas un comportement politique acceptable.

La RNS 2022, on peut le dire ainsi, manque son objectif : clarifier les enjeux, proposer des choix pertinents, permettre la réflexion, ouvrir le débat. Emmanuel Macron souligne en introduction la nécessité d’une stratégie française et européenne « face à un bouleversement des équilibres mondiaux ». Quant on se fixe un tel dessein, il faut savoir être crédible. Et cette question de la crédibilité, en revanche, est bel et bien posée.

La RNS 2022 fait de l’influence une fonction stratégique. Cette caractérisation de l’influence comme processus stratégique peut être interprétée comme une forme de relativisation ou réduction du rôle international possible de la France. En effet traditionnellement, l’influence (6) ne peut pas définir, ne peut pas constituer la puissance à elle seule. La puissance c’est bien autre chose. Certes, que la capacité d’influence puisse mesurer le poids relatif et le rôle circonscrit de la France dans le monde, voilà qui est peut-être une approche réaliste. Mais on peut se demander si l’influence française est encore en situation de peser en quoi que ce soit, par exemple en Afrique ou au Proche-Orient, des zones qui sont historiquement classées comme relevant d’une influence traditionnelle française. Au Proche-Orient la France ne pèse plus.

Une tout autre question est alors posée : l’influence peut-elle être prioritairement considérée comme une fonction de la puissance, donc de la capacité à exercer une certaine force, un pouvoir, une ascendance ? Est-ce une conception pertinente de la part de la RNS 2022 ? Pourquoi tout ramener à la puissance et ainsi à l’exercice de la force ? L’influence devrait d’abord être mesurée comme une capacité à jouer un rôle à travers la diplomatie et les engagements de politique étrangère… Mais on assiste à une décomposition du rôle diplomatique et politique de la France depuis des années. Cette décomposition s’est progressivement accentuée au fil des décennies, au fur et à mesure de l’avancée du processus de réintégration de la France dans la « famille occidentale » et dans l’organisation militaire de l’OTAN, en symbiose avec les choix stratégiques américains et otaniens. Ce que certains appellent le « gaullo-mitterrandisme » (formule toute faite pour désigner une soit-disant constante de la politique française d’indépendance depuis la fin de la Seconde guerre mondiale) est un fantasme. Ni la France, ni l’UE ne sont aujourd’hui en capacité de proposer une stratégie d’autonomie politique et stratégique véritable (hors OTAN) pourtant réitérée à satiété dans le texte de la RNS 2022. C’est la situation qui s’impose concernant la guerre en Ukraine (on l’a déjà souligné), alors qu’il faudra bien qu’un processus diplomatique puisse ouvrir la voie à une règlement négocié fondé à la fois sur des principes fondamentaux (non acquisition de territoires par la force, respect des frontières internationalement reconnues…), et sur des accords particuliers de droit et de sécurité collective portant par exemple sur des statuts institutionnels et stratégiques sous garantie multilatérale dans le cadre ONU et/ou OSCE. Loin d’une approche de cette nature, la France et l’UE se sont insérées dans la stratégie américaine visant des intérêts stratégiques globaux, notamment l’affaiblissement russe, y compris en rapport direct avec la question de la confrontation avec la Chine. La guerre, mesure ultime de la puissance, écrase tout y compris les velléités d’autonomie qui n’ont de toutes façons pas de réalité tangible dans le monde stratégique occidental. On assiste à l’effondrement durable du bien-fondé et de l’opportunité du politique. Et l’alignement stratégique des Européens sur Washington aura rarement atteint un tel niveau depuis la fin de la Guerre froide.

Le problème le plus grave soulevé par cette RNS 2022 se situe donc à la fois dans la nature de l’analyse proposée, et dans la contradiction manifeste entre les valeurs, les principes revendiqués ou annoncés, et la réalité des choix français. Ce document, comme ceux des administrations américaines successives, pointe la Russie et la Chine comme menaces essentielles, immédiate pour l’une, et prioritaire pour l’autre. La Russie et la Chine constituent évidemment des défis qu’il convient de mesurer pour ce qu’ils sont, avec lucidité et responsabilité. Il s’agit donc pour la France d’adapter une stratégie qui soit pertinente et politiquement positive. Cela implique un temps de débat démocratique indispensable concernant les problématiques stratégiques concernant la Russie, la Chine et les États-Unis. Il ne peut y avoir d’autonomie politique sans un tel effort.

Il faut aussi constater que cette hyper-concentration sur les défis de la puissance peut conduire à une sous-estimation de la globalité des risques et des menaces inhérentes à l’ordre international actuel : déstabilisations sociales et politiques, inégalités, injustices, dominations et prédations de plus en plus légitimement contestées, montée de la violence et des radicalismes les plus réactionnaires, affirmation des logiques de puissances et du rôle de puissances émergentes, décomposition de l’architecture internationale des traités de sécurité collective, affaiblissement du rôle de l’ONU et du multilatéralisme, négation récurrente des droits humains… nous vivons un monde de risques exacerbé, et une « société du risque ». Cela devrait impliquer une réflexion de fond, bien au-delà du militaire, sur la crise du mode de développement et sur les insécurités structurantes de l’ordre international et du monde. Celles-ci posent à tout le monde de grandes questions sur les paramètres devant guider les réponses aux inquiétudes et aux attentes sociales, écologiques et démocratiques des peuples pour une sécurité humaine globale.

7) Un livre blanc diplomatie et politique étrangère ?

Dans l’ordre international actuel, les tensions, les risques et les dangers de guerre ne cessent de monter du fait de l’accumulation de facteurs négatifs : escalade des rivalités, compétitions stratégiques, logiques de puissance, course aux armements, militarisation de la pensée stratégique et primauté de la force… Dans ce contexte périlleux où les uns et les autres ont leur responsabilité, la France devrait faire le choix de se mettre, avec une grande détermination, au service du besoin de dialogue, de diplomatie, de politique et d’éthique en politique, de concertation, de négociation, de droit, de coopération et de solidarité… Les alternatives positives peuvent prendre tant de formes utiles. La France devrait rappeler les pratiques et les règles d’un ordre international politiquement soutenable qui puisse laisser toute la place à la réflexion collective et à l’élaboration de solutions durables concernant les enjeux globaux et la crise du mode développement. Elle devrait en particulier se donner la tâche de contribuer au renforcement du rôle des Nations-Unies, dans ses buts et ses principes, par la priorité au multilatéralisme.

La RNS 2022 affirme d’ailleurs que le multilatéralisme est le choix correspondant aux engagements de la France. Une telle affirmation mériterait en soi tout une analyse critique. On observe d’ailleurs trop souvent que cet engagement est à géométrie très variable. En témoigne, au-delà des discours, le choix consternant d’un soutien permanent à la politique israélienne, y compris dans ses aspects les plus inacceptables : occupation militaire et colonisation de la Palestine, installation d’un régime d’apartheid, mépris du droit international et des résolutions de l’ONU, répression militaire systématique et brutale… La politique israélienne est un outrage permanent à la Charte des Nations-Unies et aux valeurs humaines universelles. On ne peut la soutenir sans risquer une accusation de complicité. Dans un article du quotidien Le Monde, Justin Vaïsse, fondateur du très officiel Forum de Paris sur la paix, ancien Directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Ministère de l’Europe et des affaires étrangères écrit à juste titre :  « l’universalisme et le multilatéralisme sont vus comme des principes à géométrie variable que les Occidentaux ont institués lorsqu’ils étaient dominants, au milieux du 20ème siècle, et qu’ils instrumentalisent à leur guise à présent. » (7)

Aujourd’hui, on planifie la défense par des Livres blancs, par des lois de programmation, par des Revues stratégiques et des budgets contraignant qui servent à durablement à imposer des choix politiques et militaires. L’idée n’est jamais venue à aucun gouvernement (semble-t-il), que l’on pourrait bâtir la même chose pour d’autres domaines. Pourquoi ne pas prévoir l’élaboration régulière d’un Livre blanc diplomatie et politique étrangère afin d’identifier les enjeux, de (re)définir les choix et les réponses possibles, engager le débat public, cela dans un cadre de valeurs et de respect des textes fondamentaux de principes et de droit rédigés au 20ème siècle, au premier rang desquels la Charte des Nations-Unies ? Est-ce trop demander de revenir a ce qu’on appelle la responsabilité collective comme alternative aux logiques de puissance. Personne ne dit que s’est une chose facile… mais ceux qui préfèrent la confrontation, l’escalade des tensions et la guerre pourraient finir un jour par regretter amèrement de ne pas avoir essayé autre chose…

NOTES :

1) Il s’agit d’un rapport élaboré par 10 experts dont Hubert Védrine pour la France. Le groupe de travail ayant élaboré ce rapport fut co-présidé par Thomas de Maizière, ancien ministre allemand de la défense, et West Mitchell, ancien secrétaire d’état américain aux affaires européennes et eurasiennes.

2) « Audition de Michel Goya : quelles leçons tirer de la guerre en Ukraine ? », Sénat 2 novembre 2022. https://www.youtube.com/watch?v=aZe5diu87sk

3) Voir « L’US Navy confirme ses craintes d’une annexion de Taïwan par Pékin d’ici 2027 », Meta-Défense, 21 10 2022 https://meta-defense.fr/2022/10/21/lus-navy-confirme-ses-craintes-dune-annexion-de-taiwan-par-pekin-dici-2027/

4) Voir « La dernière bataille de France », Vincent Desportes, Gallimard, 2015.

5) En 2020, les États membres de l’UE ont consacré 232 milliards de dollars à leur défense, soit 1,6 % de leur PIB en moyenne. Fin 2021, plusieurs pays de l’Union dépassent ou atteignent les 2 % : la Grèce (2,8 %), l’Estonie, la Lettonie, la Finlande, la Roumanie (2,3 %), la Pologne (2,2 %), la France, le Portugal et la Lituanie (environ 2 à 2,1 %). La Grande Bretagne est à 2,3.

6) L’influence est souvent assimilée à ce qu’on appelle le « soft power », notion un peu différente, plus proche de l’idée de rayonnement ou de pouvoir d’attraction.

7) « La logique de guerre gagnera du terrain si les fossés continuent de s’approfondir entre l’Est et l’Ouest ainsi qu’entre le Nord et le Sud », Justin Vaïsse, Le Monde, 09 11 2022.

Un débat sur le fil des actualités concernant la guerre en Ukraine

J’ai participé à « LCI Midi » le jeudi 03 novembre 2022 (de 12 à 15 h.)

Il est possible de revoir cette (longue) émission à partir du lien suivant :

https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-lci-midi-du-jeudi-03-novembre-2022-2237527.html


À la Une

« Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine »

En librairie ou auprès des éditions du Croquant (15 euros).

https://editions-croquant.org

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre inter-étatique en Europe, fait silence sur trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités et les périls d’un monde chaotique, et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force. Ce livre contient aussi, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, d’importants et significatifs documents officiels américains et russes, préalables au déclenchement de la guerre…