Georges Haoui, la trempe d’un homme d’État.

Pour ce qu’il fut, et pour ce qu’il fit…il fut assassiné voici 20 ans, en plein centre de Beyrouth.

Voici ce texte destiné au Tribunal :

 » Georges Haoui : la trempe d’un homme d’État.

J’ai connu Georges Haoui dans un cadre politique, celui des relations entre le Parti communiste français (PCF) et le Parti communiste libanais (PCL). Ce cadre était si dense et si marqué par les convergences que la relation des dirigeants des deux organisations a pu atteindre une forme d’amitié, de proximité et de confiance réciproque particulière. Ayant assisté à de nombreuses rencontres bilatérales, y compris au plus haut niveau, j’ai pu constater et apprécier la qualité de cette relation. Cette amitié se traduisait par une solidarité très forte, visible au quotidien comme dans les moments dramatiques, à travers des actes, des attentions spéciales et un soutien mutuel qui allait de soi.

Lorsque Georges Haoui en était le Secrétaire général, le PCL traversa des moments difficiles du fait de la crise majeure qui déchirait le Proche-Orient, et en particulier la guerre civile au Liban. Ce dur contexte fit que tout ne fut pas seulement politique. Il y eu aussi beaucoup d’humanité entre communistes libanais et français dans ce cadre-là. Une lettre de Georges Marchais (Secrétaire général du PCF) en date du 19 février 1987 témoigne, dans sa tonalité et son contenu de cet esprit de proximité et de solidarité. Dans cette lettre, Georges Marchais rappelait l’assassinat de plusieurs dirigeants du PCL (ce fut le cas notamment Hussein Mroué, intellectuel de renom), et il reprenait volontairement la formule à vocation patriotique d’un « Liban démocratique, uni et indépendant » afin de la légitimer et de saluer ainsi le combat de Georges Haoui et des Communistes libanais.

Georges Haoui était une personnalité rayonnante, d’une grande dimension intellectuelle. C’était un tempérament combatif, optimiste et positif. Son jugement était toujours clairvoyant et marqué par l’acuité des contradictions en temps de guerre. Il était aussi caractérisé par une grande fermeté sur les principes, c’est à dire par l’exigence de ne pas céder sur ce qui constitue l’essentiel du combat politique engagé. Sa vision montrait une volonté de partir des conditions concrètes du présent pour se projeter vers des solutions et des ambitions d’avenir et de changement durable. Il associait ainsi les impératifs de l’immédiat avec la longue durée. Le 19 août 1987, par exemple, au cours d’une rencontre à Paris, Georges Marchais et Georges Haoui ont souligné ensemble que tous les peuples étant au quotidien confrontés aux lourdes conséquences des politiques de domination, la nécessité s’imposait d’autant plus « d’une solution globale au conflit du Moyen-Orient ». Autre exemple : dans une interview à la télévision libanaise le 13 décembre 1990, Georges Haoui s’affirme favorable à la dissolution des milices et à une solution pour leurs membres dans le cadre des institutions de l’État, mais avant tout, il faut que l’État – insiste-t-il alors – soit « un État de démocratie et d’égalité ». Il resitue ainsi la question immédiate de la légitimité des armes dans l’enjeu politique principal de l’existence, de la nature et du rôle de l’État.

L’approche politique de Georges Haoui.

Son approche politique était fondée sur trois valeurs fondamentales inséparables : l’identité, l’unité et la démocratie.

L’identité nationale libanaise apparaissait comme le moteur de ses choix nationaux et de politique étrangère puisqu’au Liban on ne pouvait, hier pas plus qu’aujourd’hui, séparer les enjeux internes, régionaux et mondiaux. Ce choix de l’identité était souvent désigné par Georges Haoui et par beaucoup d’autres comme celui d’une « identité arabe » du Liban contre le poids des immixtions américaines, occidentales et israéliennes permanentes et dominatrices, contre l’occupation étrangère, contre l’occupation militaire et le processus colonial israélien au Proche-Orient et en terre palestinienne. Cette volonté d’affirmer une identité nationale – que veut dire être libanais ? – ne souffrait pas d’exceptions, même si elle s’inscrivait dans un contexte compliqué, et des rapports de forces impossibles à contourner.

Georges Haoui savait, en effet, mesurer l’évolution alors préoccupante des rapports de forces et le poids de certains pays du monde arabe au Proche-Orient, en particulier celui de la Syrie. Il chercha tous les moyens politiques pour garantir un rôle indépendant du Liban malgré les pressions qui s’exerçaient sur un pays où n’ont cessé de s’entrechoquer les intérêts de puissances extérieures, et l’effet exacerbé des contradictions géopolitiques.

Georges Haoui travaillait dans ce difficile contexte au rejet de toutes les formes d’hégémonies. S’il était assurément, par choix fondamental, un anti-impérialiste convaincu, il s’est parfois défié de certains choix soviétiques, comme celui de l’autorisation de « l’immigration de juifs soviétiques en Palestine », refusant ainsi que cette immigration vienne nourrir la colonisation. En 1990, la direction du PCL dénonça aussi la décision soviétique d’établir des relations diplomatiques au niveau consulaire et des liaisons aériennes avec Israël comme étant « en contradiction avec les déclarations des dirigeants soviétiques de ne reprendre les relations avec Israël qu’en cas de changement de politique de ce dernier vis à vis du peuple palestinien et de sa juste cause nationale » (déclaration d’un porte parole du Bureau politique du PCL, 1er octobre 1991). Enfin, lors d’une rencontre avec Georges Marchais le 13 mars 1991, il souligna l’urgence de démasquer davantage les États-Unis, « sans éviter de faire la juste critique des erreurs de l’Union soviétique, mais aussi du Mouvement national arabe ».

La recherche de l’unité du peuple libanais et des forces politiques et sociales du Liban constitua pour Georges Haoui un travail permanent et un but primordial. Kamal Joumblatt, grand rassembleur progressiste (assassiné en 1977), fondateur du Parti socialiste progressiste libanais, fut pour Georges Haoui, une référence dans cette bataille de l’unité. Il voulu notamment unifier la résistance libanaise dans le contexte de la guerre et de l’occupation. En 1982, avec Mohsen Ibrahim (ancien dirigeant historique de la gauche libanaise et fondateur de l’Organisation d’action communiste libanaise – OACL), alors que Beyrouth est sous occupation israélienne, il créa, dans l’esprit d’un large mouvement de libération, le Front de la Résistance Nationale Libanaise (FRNL), pour un Liban indépendant et souverain. Le 13 décembre 1990, il dit devant les cameras de la télévision libanaise, au cours d’une longue interview, qu’il faut atteindre ce qu’il nomme « une entente entre tous ceux qui se sont fait la guerre auparavant ». C’était un appel au dialogue national, alors que la guerre civile était alors en train de s’achever. Il pensait nécessaire de « fermer le dossier de la guerre civile » et d’aller vers une réconciliation nationale.

Pour Georges Haoui la démocratie, entendue comme état de droit citoyen et rôle du peuple, constituait un fil conducteur et une finalité de l’action. Lors d’une cérémonie d’obsèques en l’honneur de militants tués dans une confrontation armée avec la troupe israélienne, il n’hésita pas à évoquer ainsi ce qu’il appelle « l’arme la plus redoutable, à savoir la confiance du peuple, et sa volonté de lutter ». Pour lui, droit des peuples, aspirations à l’émancipation, lutte contre la pauvreté, contre les discriminations, pour l’égalité devaient se compléter dans un « contrat social » national, dans une conception de rassemblement pour la justice au profit de tous, pour l’unité et pour l’indépendance. Dans cet esprit, il apparaissait d’autant plus indispensable de mettre fin au système confessionnel libanais, devenu déjà manifestement incapable d’assurer une garantie d’unité du pays. Plusieurs décennies plus tard, les manifestations populaires actuelles au Liban, et l’impasse historique visible de ce système politico-institutionnel confirment la pertinence de la vision de Georges Haoui.

Georges Haoui entendait aussi la démocratie comme le respect du Droit international et des résolutions des Nations-Unies. Pas seulement l’application du droit existant, mais la création de nouveaux droits et de nouvelles formes de coopération dans un contexte international en transformation majeure. Lors de sa rencontre avec Georges Marchais le 13 mars 1991, il revint à plusieurs reprises sur l’idée qu’après la Guerre du Golfe, le monde en général et le monde arabe en particulier, y compris concernant la question de Palestine, s’inscrivent alors dans une situation complètement nouvelle, et qu’ainsi « tout va être remis en cause ». C’était faire preuve de lucidité quant aux évolutions prévisibles et redoutées pour les décennies à venir. L’enjeu d’un nouvel ordre international, dès ce moment, devenait politiquement crucial dans un contexte désormais encore bien plus difficile.

Une des forces intellectuelles et politiques de Georges Haoui résidait dans sa créativité et sa capacité à percevoir les mutations en cours, dans sa volonté à sortie des dogmes, à refuser les peurs et les sectarismes… Cette force, cette capacité d’ouverture, lui permettait de chercher ce qu’on pourrait appeler « une voie juste ». Un voie juste dans la complexité des réalités, afin d’éviter à la fois la renonciation et la soumission face aux difficultés du combat, mais aussi l’aventurisme qui conduit à l’échec et contribue à briser l’espoir. Il sut poser les questions fondamentales de la nation, de l’unité, de la démocratie, mais aussi de l’ordre international avec l’intelligence d’une dialectique marxiste à l’épreuve, souvent douloureuse, des faits. Il l’a payé de sa vie.

Georges Haoui avait la trempe d’un homme d’État. « 


En savoir plus sur jacquesfath.international

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire sur “Georges Haoui, la trempe d’un homme d’État.

Laisser un commentaire