Turquie : forages alarmants, et risque de conflit régional ouvert…

L’engagement d’un navire de forage turc dans une partie Est de la Méditerranée, revendiquée par Chypre, tend à pousser la région vers un conflit régional ouvert.

La Turquie a annoncé cette semaine qu’elle veut «déchirer les cartes» dans la zone Est de la Méditerranée, avec l’engagement d’un navire de forage, le Yavuz, pour la recherche de gisements de gaz au sud-ouest de Chypre.

Le Yavuz est exploité par la société d’État Turkish Petroleum (TPAO). Il est stationné dans une zone revendiquée par Chypre. L’enjeu est un imposant gisement de gaz découvert par l’Égypte, Chypre et Israël. La Turquie prétend qu’ elle a un droit de participation à l’exploitation des hydrocarbures dans la région.

Le vice-président turc Fuat Oktay a déclaré que le déploiement du navire valait déclaration d’intention. La Turquie revendique depuis longtemps une zone Est de la Méditerranée, qu’elle appelle sa  » patrie bleue ». Début juin, il a élargi encore cette revendication au sud de Chypre. Les revendications turques sont rejetées par Chypre, par la Grèce et par de nombreux États signataires de la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer. Cette convention, ratifiée par 168 pays, attribue à chaque État une Zone économique exclusive (ZEE) jusqu’ à 200 miles de ses côtes. La Turquie n’a pas ratifié cette convention.

La Turquie et le Gouvernement d’accord national (GNA) en Libye – qui n’a pas non plus ratifié la convention – ont énoncé de nouvelles revendications de ZEE (qui se rejoignent) au large de leurs côtes. Leurs conjointes revendications rentrent en contradiction avec le projet de gazoduc israélo-chypriote qui devrait acheminer du gaz vers la Grèce et vers les marchés européens.

Mexique : la quatrième transformation. Un article d’ Obey Ament.

« Andrés Manuel Lopez Obrador et la quatrième transformation du Mexique en temps de Covid-19 »

Il est possible de lire la version espagnole de ce texte sur la page du Groupe Amérique Latine du Parti de la Gauche européenne

18 mois se sont écoulés depuis l’élection d’Andrés Manuel Lopez Obrador. Cette élection a été qualifiée d’historique car elle marquait la chute du système établi par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) depuis 1929, et renforcé par la droite représentée par le Parti d’action nationale (PAN) de 2000 à 2006. Alors qu’il était parvenu à revenir au pouvoir en 2012, le PRI traverse actuellement la pire crise de son histoire : il n’est parvenu à remporter que 16 % des suffrages en 2018. Lors de ces mêmes élections, le PAN a atteint 22 % en s’alliant au Parti de la révolution démocratique (PRD). Ce dernier fait partie de l’opposition au gouvernement d’Andrés Manuel Lopez Obrador (AMLO) mais n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut, et il s’en est fallu de peu pour qu’il disparaisse de la liste des partis officiels avec un score d’à peine 5 %.

L’opposition s’est servie de la pandémie de Covid-19 pour lancer une nouvelle offensive à l’encontre du gouvernement d’AMLO. Les critiques pleuvent sur chacune des décisions prises par le président pour faire face à la crise qui s’annonce et qui devrait faire perdre au Mexique 6 à 8 % de PIB. L’opposition s’attaque également à la stratégie du Secrétariat à la santé face à la pandémie, et toute erreur sur le plan médical est exploitée pour dénigrer le gouvernement. La faiblesse des partis d’opposition, le PAN, le PRI et le PRD, a créé un vide que les organisations patronales ont comblé.

1.– Objectifs, défis, stratégies, réussites

Andrés Manuel Lopez Obrador a déclaré à maintes reprises que son objectif était de sortir le pays du néolibéralisme dans lequel il a été plongé pendant 40 ans. Pour résumer rapidement, ses principaux objectifs sont les suivants : démanteler le système établi par le PRI, en finir avec la corruption et l’impunité et mener une politique de lutte contre la pauvreté et les inégalités, qui touchent plus de la moitié de la population. Les 1 % des Mexicains les plus riches détiennent 40 % des richesses du pays, tandis que 50 % de la population, soit 65 millions de pauvres, doivent se partager seulement 3,5 % des richesses.

Concrètement, les mesures économiques, politiques et sociales grâce auxquelles le Président Lopez Obrador souhaite transformer le pays sont les suivantes : arrêter la privatisation de la compagnie pétrolière mexicaine PEMEX et y investir pour en faire l’un des moteurs du développement du pays. Relancer également la Compañía Federal de Electricidad (CFE) avec de nouveaux investissements, et annuler le projet de construction d’un nouvel aéroport international à Mexico ainsi que les contrats conclus dans le cadre d’appels d’offres opaques et dans un contexte de favoritisme envers les chefs d’entreprise alliés au gouvernement du PRI. Un nouvel aéroport sera néanmoins construit mais sur la base de nouveaux appels d’offres à 45 km de Mexico. Cette décision a eu un coût élevédans la mesure où le gouvernement a dû indemniser les investisseurs pour les travaux qui avaient déjà commencé pour la construction du projet de Peña Nieto.

Le gouvernement vise également à rénover les institutions : Lopez Obrador souhaite séparer le pouvoir politique du pouvoir économique, mettant fin aux privilèges et à l’impunité dont jouissent ceux qu’il désigne comme des membres de la « mafia du pouvoir ».

De la même manière, les réformes ont pour objectif d’obtenir une séparation réelle des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Elles mettent fin au pouvoir absolu de l’exécutif, caractéristique des gouvernements antérieurs, et les chambres disposent désormais d’une réelle autonomie, allant parfois même plus loin que les propositions du gouvernement.

À mi-mandat, le Président de la République se soumettra au vote populaire au travers d’un référendum national, qui offrira la possibilité de le démettre de ses fonctions. Le salaire du président et des hauts-fonctionnaires ont été réduits de manière significative comme mesure d’austérité et d’exemplarité.

L’immunité judiciaire du président et des hauts-fonctionnaires va être supprimée, et ils pourront faire l’objet de poursuites. Il s’agit de l’une des mesures prises pour lutter contre la corruption qui, d’après Lopez Obrador, aurait coûté au pays 500 milliards de pesos (20 milliards d’euros), qui vont désormais pouvoir être injectés dans les politiques de développement du pays. Lopez Obrador a proposé une politique « d’austérité républicaine » réduisant les dépenses somptuaires, les grands luxes et les hauts salaires de toutes les personnes exerçant le pouvoir et assumant des responsabilités publiques. Le président et les membres du gouvernement ne disposeront plus d’avions, d’hélicoptères ou de voitures de fonction et devront emprunter des vols commerciaux.

Cette politique d’austérité présente différentes facettes et s’est attirée autant de critiques que de soutiens. Dès son élection, Lopez Obrador avait annoncé la suppression de 200 000 emplois au sein de la fonction publique. En effet, la politique clientéliste du régime imposait à l’État la charge d’emplois fictifs accordés à des alliés, proches ou amis, ces fameux « aviateurs » qu’on ne voit dans les bureaux que le jour de la paie. Dès le premier jour de son gouvernement, Lopez Obrador a annoncé que de nombreux postes allaient disparaître, à commencer par 70 % des contrats « de confiance », c’est-à-dire des « contractuels » ne faisant pas partie de la fonction publique.

La culture, la recherche et l’enseignement supérieur ont perdu une partie de leur budget et les intéressés ont été priés de revoir leur politique de dépenses, sous-entendant que leur gestion était trop laxiste et certaines dépenses injustifiées, sans exclure la possibilité de cas de favoritisme et de corruption. Certes, il existe un précédent qui plaide pour la mise en place d’une politique d’austérité : certaines des plus grandes universités du pays ont en effet participé à un détournement d’argent d’une valeur de plusieurs milliards de pesos en faveur de ministres et responsables du PRI. Le problème, c’est que si les abus et la corruption existent très certainement, de telles coupes budgétaires comportent le risque de faire payer des innocents pour la mauvaise conduite de quelques brebis galeuses. Par exemple, la réduction de 75 % du budget accordé au Conseil national des sciences et technologies conjuguée à la suppression par le gouvernement de fonds fiduciaires dédiés au financement de projets à long terme a suscité l’incompréhension parmi la communauté scientifique, en particulier à un moment où la pandémie impose un renforcement du travail scientifique. La suppression de ces fonds ne concerne pas uniquement la science, mais également d’autres domaines tels que la culture, le cinéma, etc. Le gouvernement a décidé de les supprimer dans le cadre des mesures mises en place pour faire face à la crise résultant de la pandémie et d’intégrer les fonds à la trésorerie de la fédération. Le Secrétariat à la fonction publique considère que « par le passé, ces fonds fiduciaires ont favorisé la corruption et ont été utilisés pour dissimuler des quantités colossales d’argent public ».

Autre facette de « l’austérité républicaine » : la redéfinition des priorités budgétaires, désormais concentrées sur une série de programmes sociaux et de projets de développement des infrastructures. Par exemple, le Secrétariat (ministère) au travail et à la prévision sociale a vu son budget bondir de 320 % en 2019, et celui de la sécurité sociale, qui s’occupe des programmes sociaux, de 29 %. Le budget de la sécurité sociale a quant à lui augmenté de 6,7 % et celui de la défense de 10,6 %.

En revanche, les budgets d’autres secrétariats ont été réduits de manière drastique : Tourisme -74 %, Intérieur -34,8 %, Affaires étrangères -30 %, Agriculture -33,8 %, Fonction publique -37,6 %. Le budget de la présidence a lui-même reculé de 84 %.

Ces coupes budgétaires portent en grande partie sur le fonctionnement des ministères. Par exemple, celui des Affaires étrangères a vu ses voyages et dépenses de fonctionnement se réduire au maximum pour se concentrer sur l’essentiel. Celui de l’Agriculture recule, mais les aides ont été réorientées vers les petits producteurs et les collectivités, tandis que les grands producteurs vont devoir se débrouiller seuls.

Dans le même temps, la politique budgétaire est soumise à une ligne très orthodoxe, dans le sens où le gouvernement surveille de près son niveau d’endettement, l’inflation, les déficits, et tente même d’atteindre l’excédent. Cela contribue très certainement à rassurer les « marchés », la bourse et les investisseurs. Par ailleurs, AMLO défend l’idée d’une sortie du néolibéralisme et s’est heurté à l’opposition de certains membres de son gouvernement. Carlos Urzua, Secrétaire aux Finances, a dû remettre sa démission suite à ses désaccords avec le Lopez Obrador. Le président a qualifié ses choix politiques de « néolibérales »

Les politiques sociales et les grands projets

Certains critiques ont reproché aux politiques sociales de Lopez Obrador de favoriser l’assistanat et d’être trop coûteuses. Pourtant, il existe une grande cohérence entre ces politiques, les grands projets d’infrastructures et les objectifs de lutte contre l’insécurité. Il s’agit d’une vision globale dont les résultats mettront du temps à apparaître, car elle est basée sur des projets qui porteront leurs fruits à moyen et long terme. Ces projets ont été élaborés pour lutter contre la pauvreté, favoriser la création d’emplois et offrir une formation aux jeunes.

Les grandes priorités du nouveau gouvernement se concentrent sur 30 programmes sociaux et une série de projets d’infrastructures : retraite universelle pour les personnes âgées, pensions d’invalidité pour les handicapés, 10,5 millions de bourses pour favoriser l’accès à l’éducation à tous les niveaux, création d’un système de santé universel auquel auront accès tous ceux qui n’ont pas de sécurité sociale (les travailleurs du secteur informel par exemple), création de 230 000 emplois avec le programme de plantation de millions d’arbres fruitiers et à bois, construction de 100 universités, bourses pour les mères qui travaillent, 750 jeunes ont intégré le programme d’apprentissage en entreprise dans l’objectif d’obtenir une formation et un emploi, aide directe aux familles qui participent à la gestion de l’entretien des écoles, 356 000 crédits pour de petites entreprises, aides directes, engrais et prix garantis pour les petits agriculteurs, soutiens à la pêche… la liste est longue.

Les retraites, les bourses pour les étudiants aux faibles revenus, les pensions pour personnes handicapées ainsi que le système de santé universel ont été inscrits dans la Constitution.

Les aides sociales ne passent plus par des intermédiaires du pouvoir qui servaient à établir des réseaux de clientélisme. Désormais, elles sont directement remises aux ayants droit au travers de la banque « Banco del Bienestar » nouvellement créée, qui est le premier distributeur de ressources et de programmes sociaux, mais également au travers de leurs comptes auprès de l’Institut mexicain de la sécurité sociale ou de leurs cartes de crédit s’ils en ont. Les personnes qui n’ont pas de compte bancaire ou ne peuvent accéder aux filiales de la banque « Banco del Bienestar » pour une raison ou pour une autre peuvent obtenir leurs aides via la banque Banco Azteca.

Grands projets d’infrastructures

Dans le même temps, le Plan national de développement (PND) prévu dans le programme électoral d’AMLO se concrétise avec la réalisation de grands projets d’infrastructures qui devront permettre créer de l’emploi et d’intégrer les régions les plus pauvres au développement du pays. Le PND prévoit aussi la construction d’un nouvel aéroport international, réinvestir dans le développement de PEMEXavec l’objectifd’assurer l’autonomie énergétique du Mexique. Le pillage de la compagnie pétrolière a notamment eu pour conséquence que ce pays producteur d’hydrocarbures soit obligé d’importer jusqu’à 60 % du pétrole et du carburant qu’il consomme. Six raffineries laissées à l’abandon vont être rénovées et deux autres vont être construites pour produire entre 600 et 700 000 barils de pétrole brut par jour. Toujours suivant cette ligne de reprise en mais par l’État du secteur énergétique , la CFE, la Compañía Federal de Electricidad, reçoit désormais les moyens nécessaires à son développement afin de pouvoir faire bénéficier les zones les plus défavorisées de l’accès à l’énergie électrique.

Dans le sud du pays, où vivent les populations les plus pauvres, le projet Train Maya a été lancé pour favoriser le tourisme et la création d’emplois. Un corridor interocéanique est également prévu entre la côte du Golfe du Mexique et l’Océan Pacifique pour permettre le transport de 30 % des marchandises actuellement transportées par le Canal de Panama et d’une part importante des marchandises qui transitent par Vancouver, San Diego ou Los Angeles. Ce corridor de 300 km implique la construction ou la modernisation de routes et chemins de fer et pourrait créer 550 000 emplois, non seulement dans le domaine de la construction et du transport, mais également grâce à l’implantation d’entreprises de l’industrie aéronautique ou automobile.

Ces grands projets ont provoqué une levée de boucliers de la part des écologistes de la Convención Nacional Indígena (Convention nationale indigène) et d’autres organisations indigènes présentes dans le sud du Mexique comme l’EZLN. Ces organisations voient dans ces projets une manière de consolider une vision néolibérale de la propriété de la terre et critiquent l’absence de concertation avec les communautés indigènes. Le gouvernement de son côté avance qu’il y a bien eu une concertation, que les communautés indigènes font partie des priorités sociales du gouvernement et que ces projets vont créer de l’emploi et permettront de désenclaver les régions les plus pauvres du pays.

Cette polémique sur la consultation de la population avait déjà eu lieu lorsque le gouvernement de Lopez Obrador avait arrêté les travaux de construction du nouvel aéroport international de Mexico décidépar l’équipe d’Enrique Peña Nieto en raison d’irrégularités dans l’attribution des marchés publics, et parce qu’il constituait une menace pour l’environnement du lac de Texcoco. Lopez Obrador proposa la construction d’un nouvel aéroport à un autre endroit, avec de nouveaux appels d’offres. Il organisa un référendum dans les régions concernées dont le résultat appuya les décisions du nouveau gouvernement. Les défenseurs du projet de Peña Nieto ont critiqué ce référendum en considérant que les participants étaient peu représentatifs de l’opinion du pays. Ceux qui s’opposent à la réalisation des grandes infrastructures émettent les mêmes critiques à l’encontre du référendum organisé dans le sud du pays. Dans les deux cas, les consultations, il est vrai, ont étéorganisées de manière un peu hâtive et pas assez organisées mais cela résulta davantage de la volonté du gouvernement de lancer ses projets le plus rapidement possible, plutôt que de la volonté d’ignorer la volonté populaire. En effet, ces projets font partie du programme pour lequel les Mexicains ont voté lors des élections présidentielles, dans le cadre dun mandat qui se limitera aux six ans prévus par la Constitution, sans possibilité de réélection pour le Président de la République. Andrés Manuel Lopez Obrador sait que l’horloge tourne et qu’il doit faire vite pour mettre en œuvre sa politique s’il souhaite que son projet de transformation soit consolidé avant la fin de son mandat de six ans sans réélection.

Salaire minimum, démocratie syndicale, droit du travail

Outre ces grands projets, sous le gouvernement de Lopez Obrador, le salaire minimum a été augmenté de 20 %, soit la hausse la plus importante en 40 ans. La nouvelle Loi fédérale du travail impose la démocratisation des syndicats, avec la possibilité pour les travailleurs de créer leurs propres syndicats et de choisir leurs dirigeants syndicaux par vote à bulletin secret, sans être obligés d’adhérer aux syndicats existants créés par le PRI, qui se sont distingués par leur corruption et leurs arrangements avec les chefs d’entreprise au détriment des droits des travailleurs. Les conventions collectives seront la règle et non plus l’exception, et la sous-traitance (outsourcing) sera régulée : elle ne pourra plus être utilisée pour priver les travailleurs de leurs droits et son usage sera limité aux cas où le recours à des employés spécialisés serait absolument nécessaire. Cette question de la sous-traitance est l’un des motifs de désaccord entre le Secrétariat au travail, qui défend sa régulation, et certains députés, qui aimeraient la rendre totalement illégale, et que la loi soit appliquée rétroactivement pour que les personnes travaillant déjà dans le cadre de la sous-traitance puissent récupérer leurs droits et salaires.

La réforme de l’éducation que le gouvernement de Peña Nieto avait fait adopter a été abrogée et remplacée par une nouvelle loi suite à une négociation parfois difficile avec la Coordinadora nacional de trabajadores de la Educación (Coordination nationale des travailleurs de l’éducation) et le Sindicato nacional de trabajadores de la Educación (Syndicat national des travailleurs de l’éducation). Cette abrogation est une victoire contre une loi d’inspiration néolibérale qui avait mobilisé les professeurs des écoles dans une lutte de longue haleine. Néanmoins, la promesse du gouvernement de réembaucher les professeurs qui avaient été licenciés par le gouvernement précédent en représailles de leur mobilisation n’a pas encore été tenue, et les mesures requises pour accroître le niveau de vie du personnel enseignant n’ont pas encore été prises non plus.

2.– Résistances institutionnelles, politiques et patronales

Outre les désaccords pouvant apparaître entre le gouvernement et certains militants, députés ou sénateurs de la majorité MORENA-PT, les politiques du nouveau gouvernement ont soulevé de nombreuses résistances de la part de différents secteurs, comme dans les cas du Train Maya et du corridor interocéanique évoqués précédemment. « L’austérité républicaine » a elle aussi suscité des protestations et des plaintes dans l’enseignement supérieur, de la part de certains chercheurs et scientifiques ainsi que dans le secteur de la culture, qui ont tous vu disparaître une partie de leurs ressources. Ce malaise est le résultat d’une baisse réelle du budget des universités, pourtant déjà dans une situation dramatique. Du point de vue du gouvernement, les universités ont elles aussi fonctionné pendant des années avec une gestion peu transparente, avec des cas de favoritisme et de détournement de fonds. Sans augmentation, le budget universitaire baisse de fait en raison de l’inflation et des déficits existants. La culture connaît une situation similaire : en plus de voir ses budgets gelés après des années d’oubli de la part des gouvernements précédents, elle a été soudainement confrontée à une réduction significative de 26 % de ses ressources.

Les syndicats des professeurs, le Sindicato nacional de trabajadores de la Educación (Syndicat national des travailleurs de l’éducation) d’origine priiste, et sa branche dissidente de gauche, la Coordinadora nacional de trabajadores de la Educación (Coordination nationale des travailleurs de l’éducation), qui s’étaient opposés à la réforme de l’éducation adoptée sous Peña Nieto ont continué de se battre pour obtenir son abrogation totale. Après de longues négociations, une nouvelle loi a finalement été adoptée et acceptée par les syndicats. Certains membres de la CNTE ont même été élus à la Chambre des députés en 2018 sur des listes MORENA.

La lutte contre le vol massif de carburants a mis au jour un trafic mêlant les autorités locales, des responsables de la compagnie pétrolière nationale PEMEX, des policiers et des organisations criminelles.

Cette activité appelée « huachicoleo » ou « ordeña » consiste à voler de l’essence et du diesel directement sur les oléoducs qui parcourent certaines régions du pays ou dans les entrepôts de PEMEX. Son coût s’élèverait à 3 milliards d’euros, une fortune dont la perte a évidemment fragilisé encore davantage PEMEX. D’après le Président Lopez Obrador, cette activité a aujourd’hui reculé de 95 %. C’est une victoire clé, puisque fin 2018, chaque jour, 12 500 prélèvements clandestins étaient réalisés, dérobant 15 millions de litres de pétrole.

Des chefs d’entreprise qui comblent le vide laissé par l’opposition

Les résistances les plus fortes proviennent néanmoins du patronat, de ces chefs d’entreprise qui faisaient autrefois partie de ce que Lopez Obrador appelle « la mafia du pouvoir », qui mêlait pouvoir économique et pouvoir politique, favoritisme, corruption, impunité… Aujourd’hui, les grands chefs d’entreprise montrent qu’ils ne se sont pas contentés de se résigner au changement de régime : ils continuent de s’organiser pour fragiliser le gouvernement et le faire tomber avant la fin de son sextennat. Les organisations patronales occupent le vide laissé par la défaite écrasante subie par les partis traditionnels, le PRI et le PAN, et le PRD, qui n’a toujours pas pris ses distances avec la droite la plus nauséabonde.

Il est important de souligner qu’avec le temps, une partie non négligeable d’entre eux en termes de poids économique s’est rapprochée du nouveau gouvernement pour les raisons décrites ci-dessous.

Durant la campagne pour les élections présidentielles, les organisations patronales mexicaines, mais également certains représentants des capitaux étrangers comme le président de BBVA, ont activement participé à une initiative visant à empêcher l’élection de Lopez Obrador. Cette offensive incluait notamment une campagne médiatique associant le candidat de MORENA à la violence, au chavisme, au castrisme, au retour aux années du « desarrollismo » responsable selon eux de la crise de la dette. Après l’élection de Lopez Obrador, les organisations patronales, le Consejo Coordinador Empresarial (CCE) (Conseil de coordination patronal), la Confederación patronal de la República mexicana (COPARMEX) (Confédération patronale de la République mexicaine) et la Cámara nacional de la Industria de la transformación (CANACINTRA) (Chambre nationale de l’industrie et de la transformation) entre autres ont bien dû accepter l’évidence : la population avait massivement soutenu le nouveau président. Pourtant, elles n’ont jamais perdu de leur combativité et ont répondu coup pour coup à chacune des mesures mises en œuvre par le nouveau gouvernement.

L’annulation du projet de nouvel aéroport international à Mexico dans lequel ces chefs d’entreprise avaient investi des milliards de dollars a donné lieu à une campagne visant à mobiliser la société mexicaine contre cette décision. Lopez Obrador a répondu en soulignant que ce gigantesque projet avait été attribué à certains investisseurs en raison de leur proximité avec le gouvernement précédent, dans un contexte de copinage généralisé. Il a alors proposé l’organisation d’un référendum auprès de la population de la région, qui a soutenu sa décision. Ce référendum a déclenché une bataille de plus, durant laquelle le patronat a affirmé qu’il n’était pas possible de baser cette décision sur le choix d’habitants ne disposant pas des connaissances techniques requises. Finalement, le gouvernement a imposé son choix et les investisseurs ont été indemnisés par le gouvernement.Le nouveau projet d’aéroport international est désormais en cours de construction à Santa Lucia par l’armée mexicaine sur des terrains qui étaient autrefois une base militaire, à 45 km de Mexico. Certains capitaux qui avaient participé au projet initial de Peña Nieto ont fini par s’associer à ce nouveau projet.

Les politiques « d’austérité républicaine » du nouveau gouvernement ont également mis à l’arrêt beaucoup d’autres projets cédés aux capitaux privés par Peña Nieto, provoquant la colère des organisations patronales. Une colère qui n’a fait qu’augmenter avec le lancement de la lutte contre l’évasion fiscale, qui a donné de bons résultats, ainsi qu’avec la décision du gouvernement de mettre un terme aux anciennes pratiques d’annulation des dettes des grandes entreprises envers le fisc. Le patronat a qualifié cette nouvelle politique de « terrorisme fiscal » ruinant la « confiance » des chefs d’entreprise et établissant un climat « d’incertitude » peu propice à l’investissement.

D’après le Président Lopez Obrador, la récupération de l’argent détourné par la corruption et récupéré grâce à la lutte contre la fraude fiscale devrait suffire à financier une bonne partie de la transformation du Mexique. Les montants donnent le tournis : la corruption coûte 20 milliards d’euros. Pour ce qui concerne l’évasion fiscale, d’après une liste officielle, 15 grands contribuables devraient — entre les dettes, les amendes et les majorations — un total de 2 milliards d’euros (50 milliards de pesos) au fisc.

La politique énergétique du gouvernement, qui a arrêté la privatisation de PEMEX et de la Compañía Federal de Electricidad (CFE), met elle aussi le patronat en rage. La réforme énergétique adoptée par le gouvernement d’Enrique Peña Nieto n’a pas été abrogée par le nouveau gouvernement, et les contrats et appels d’offres qui avaient été conclus avec des capitaux privés ont été respectés, bien qu’aucune nouvelle concession n’ait été accordée au capital privé. PEMEX et la CFE sont deux des piliers prioritaires du plan de développement du gouvernement actuel. L’objectif est non seulement de mettre un terme au démantèlement entraîné par leur privatisation, mais également de permettre au Mexique de produire ses propres carburants et sa propre énergie. À cause de l’abandon de ces deux grandes entreprises, le Mexique, pourtant producteur de pétrole, doit actuellement importer 60 % du carburant qu’il consomme.

En mai dernier, suite au recul de la consommation d’énergie électrique lié à la pandémie de Covid-19, le gouvernement a publié un « Accord visant à garantir l’efficacité, la fiabilité, la continuité et la sécurité du système électrique national », qui suspend notamment toutes les opérations réalisées par des investisseurs privés sur les installations éoliennes et photovoltaïques. La réaction des chambres patronales de l’industrie et des représentants de l’Union européenne, du Canada et des États-Unis a été immédiate pour condamner cette décision. Elle implique que le gouvernement refuse d’assumer les coûts que représente cette activité pour la CFE, qui se voit obligée d’acheter l’électricité produite par le secteur privé, en réalisant par ailleurs d’importants investissements pour la soutenir. Cette confrontation n’a rien d’anecdotique : il s’agit d’une confrontation avec le grand capital qui participait au démantèlement du secteur public de l’énergie et à sa privatisation sous couvert de la loi énergétique adoptée à l’époque de Peña Nieto. Lopez Obrador a accusé directement les compagnies étrangères, et notamment Iberdrola, de participer au pillage du pays. Outre les organisations patronales, les entreprises ont également reçu le soutien de sept gouverneurs appartenant à l’opposition PRI, PAN et PRD, un soutien qui politise l’affrontement et l’inscrit dans une confrontation entre le projet de transformation de Lopez Obrador et les forces qui bataillent pour revenir au pouvoir.

Les politiques d’accès universel à la santé et à des médicaments gratuits ont révélé les complicités entre les administrations corrompues de certains centres de santé et hôpitaux et les entreprises de distribution des médicaments. Quatre entreprises jouaient un rôle d’intermédiaire et monopolisaient la vente de médicaments au profit de 10 grandes compagnies pharmaceutiques internationales et au détriment des 1500 entreprises qui produisent des médicaments au Mexique. Deux de ces entreprises de distribution contrôlaient à elles seules 40 % de la distribution de médicaments.

Ces contrats ont été annulés et le gouvernement a établi des relations directes avec les entreprises productrices de médicaments pour approvisionner les centres de santé. C’est alors qu’est apparue une pénurie de médicaments organisée par les entreprises touchées et la direction des hôpitaux, et certainement accentuée par la réorganisation du système de santé. L’opposition s’est également servie de cette pénurie pour attaquer le gouvernement qui « mettait en péril la vie des patients ».

L’absence d’investissements au cours de la première année de mandat de Lopez Obrador peut être interprétée comme la première réaction du patronat à son élection. En cette première année, l’économie et la création d’emplois n’ont pas progressé, et la droite s’est emparée de cette situation pour dénoncer « l’incompétence » du gouvernement. Dans ce contexte, les politiques de soutien aux plus pauvres, aux personnes âgées et aux jeunes n’ont pas non été suffisantes pour une relance de l’économie. Dans le même temps, malgré les coups reçus et les cris d’alarme, les classes dominantes ont pu profiter de la stabilité de la valeur du peso et sont au fond favorables aux politiques d’austérité qui réduisent les coûts de fonctionnement de l’appareil étatique et permettent de maîtriser l’inflation. De son côté, Lopez Obrador n’a cessé de critiquer et de dénoncer la « mafia du pouvoir », répondant aux attaques sans se laisser intimider. Face aux faibles résultats économiques de la première année de mandat, il a finalement adopté une attitude plus conciliante avec le patronat, dont les investissements représentent 75 % du PIB.

Épaulé par le chef de cabinet de la présidence et par ailleurs grand chef d’entreprise dans le milieu de l’industrie agroalimentaire Alfonso Romo, Lopez Obrador a organisé un rapprochement avec les chefs d’entreprise : des rencontres ont été organisées au plus haut niveau, et une table de négociation a été mise en place avec les entreprises qui s’opposaient le plus vigoureusement au gouvernement. Il a arrondi les angles avec Carlos Slim, l’un des hommes les plus riches du monde et principal investisseur du projet d’aéroport international annulé.

Son discours s’est fait plus conciliant. « Nous n’avons aucun différend, aucun problème avec le monde des affaires, au contraire nous avons tâché d’établir de bonnes relations, et je remercie les représentants des chefs d’entreprise qui agissent avec un grand sens des responsabilités », a-t-il déclaré en août 2019.

En écho, Carlos Slim lui a manifesté son soutien en novembre de la même année, approuvant sa stratégie et expliquant que la première année de mandat du sextennat ne devait pas soulever d’inquiétude car le gouvernement « a mis en place une politique de suppression des dépenses inutiles et un plan d’austérité, a réduit la haute bureaucratie, et force est de constater que nous avons désormais un gouvernement plus sobre, plus austère ». En décembre 2019, Carlos Slim a de nouveau fait l’éloge de la politique de Lopez Obrador, qui « a permis de maintenir une discipline fiscale, d’éviter d’accroître le poids de la dette publique, de réduire l’inflation et d’augmenter le salaire minimum ». Lors de cette même intervention, à la demande de Lopez Obrador, Carlos Slim a présenté un « Accord national d’investissement et d’infrastructure » qui établit les bases d’une nouvelle collaboration entre le gouvernement et le Consejo Coordinador Empresarial (Conseil de coordination des chefs d’entreprise) qui réunit sept grandes organisations patronales.

Cet accord prévoit un investissement dans les infrastructures équivalent à 5 % du PIB. En trois ans, 147 projets seront menés sous l’impulsion de capitaux privés et avec le soutien du gouvernement dans les domaines de la logistique, de l’industrie, de l’énergie et du tourisme. Ces investissements représentent 45 milliards de dollars et concernent directement la région sud, où sera mis en place le projet Train Maya, ainsi que le développement des télécommunications, gazoducs, routes, chemins de fer, ports, aéroports, énergie, tourisme et santé, le tout mené sans endetter le pays.

Ce qui ressemblait à un nouveau pacte entre la « Quatrième transformation » et le patronat a manqué de dérailler à maintes reprises. Les dirigeants de la CCE sont revenus à leurs plaintes habituelles début 2020 et le plan que Lopez Obrador a annoncé pour faire face à la crise économique qui s’annonce suite à la crise sanitaire du Covid-19 les a incités à prendre de nouveau leurs distances avec le gouvernement.

Covid-19, stratégie face à la crise économique et sanitaire et organisation de l’opposition

Dans un pays où la moitié de la population vit dans la pauvreté et où le système de santé s’est fortement dégradé en 40 années de néolibéralisme, les conséquences de la pandémie de Covid-19pourraient être dramatiques. D’autant plus pour cette moitié de la population qui vit de l’économie informelle et doit sortir travailler chaque jour pour pouvoir nourrir sa famille. Dans certaines zones du pays, l’accès à l’eau reste difficile ou presque impossible, et les conditions d’hygiène sont plus que précaires. La faim commence à apparaître dans certaines régions du pays, et les habitants s’organisent en associations pour apporter de la nourriture et du soutien à ceux qui en ont besoin. Certains groupes d’opposition ont intégré ces associations et mènent un travail politique pour renverser l’opinion des plus pauvres qui soutiennent le Président Lopez Obrador.

Depuis le départ, la droite critique la manière dont le gouvernement mexicain gère la pandémie. Certes, Lopez Obrador a fait plusieurs fois preuve de maladresse et semblait peu au courant de l’importance de la pandémie. L’opinion publique a notamment été marquée par la manière dont il a répondu aux questions de la presse qui l’interrogeait notamment sur le maintien de ses tournées en province, où il prenait dans ses bras et embrassait ses partisans et leurs enfants. Naïvement, Lopez Obrador a alors montré face aux caméras le scapulaire et les amulettes que tel ou tel admirateur lui avait offerts. Si cet épisode peut sembler anodin, il a sans aucun doute nuit à la crédibilité du président auprès d’une partie de la population qui est consciente de la gravité de la situation et considère que le Président de la République doit avoir une conduite exemplaire.

Alors que la crise sanitaire commençait sérieusement à se profiler, Lopez Obrador, très certainement bien conseillé par son équipe et par le Sous-secrétaire à la prévention et à la promotion de la santé Hugo Lopez-Gattel, a adopté une attitude différente, plus pédagogue, et a surtout pris une série de mesures pour mobiliser le secteur de la santé, faire face à la crise économique et en atténuer les conséquences potentielles pour les populations les plus pauvres. Pour Lopez Obrador, « le coronavirus est venu précipiter la crise du néolibéralisme ». Plus de quarante années de néolibéralisme ont laissé le système de santé exsangue, sous l’effet combiné des politiques d’abandon, de la réduction des budgets et de la corruption.

Les prévisions tablent sur une diminution drastique de l’activité économique du pays, avec une chute d’au moins 4 % du PIB, voire 8 % pour certaines. Le gouvernement a demandé aux entreprises de maintenir les emplois et les salaires malgré le confinement et la baisse d’activité. Bien que seules les entreprises indispensables soient autorisées à continuer à fonctionner, un certain nombre de chefs d’entreprise, 15 % selon le Secrétariat au travail, ne respecteraient pas la consigne et obligeraient leurs employés à se présenter dans l’entreprise. Dans les maquiladoras (usines d’assemblage) situées à la frontière, de nombreux cas de contamination et de décès liés au Covid-19 ont été enregistrés.

La plupart des mesures qui ont été prises ont pour objectif de protéger les plus pauvres en donnant la priorité aux programmes sociaux et aux grands projets d’infrastructures, notamment le nouvel aéroport international, la construction de raffineries et le Train Maya, autant de projets qui permettront la création de nombreux emplois et constituent des piliers du plan de développement du pays à moyen et long terme.

Le gouvernement a avancé de quatre mois le paiement des pensions de retraite et des pensions pour enfants handicapés, 450 000 crédits ont été mis à la disposition des petites entreprises en plus des 356 000 déjà existants, 200 000 emplois ont été ajoutés au programme « Sembrando vida » et un programme de soutien a été mis en place pour les agriculteurs en plus des prix garantis pour le maïs, le riz, le blé, les haricots et le lait. Les budgets destinés à l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et à l’écoulement ont été renforcés, et 50 000 logements supplémentaires devraient ainsi pouvoir être équipés dans les zones marginalisées de 51 communes.

Dans le secteur de la santé, le gouvernement a terminé la construction de 72 hôpitaux que le gouvernement précédent avait laissés à l’abandon, et 45 médecins et infirmières ont été recrutés. Avec leurs hôpitaux, leurs hôpitaux de campagne et leur personnel médical, l’armée et la marine nationale font également partie du dispositif mis en place face à la pandémie.

Dans le même temps, dix sous-secrétariats ont été supprimés, les fonctionnaires ont été relocalisés, et le salaire des hauts fonctionnaires a été réduit de 25 %.

L’opposition et les organisations patronales ont réagi avec véhémence lorsque la possibilité a été accordée au Président de la République de procéder par décret pour modifier la loi de finances, décision qui a servi de prétexte au lancement d’une campagne accusant Lopez Obrador de s’accaparer tous les pouvoirs. De nouveau, sont réapparues les déclarations dénonçant la volonté du président de « diriger le pays vers le communisme » et ses « tentations autoritaires ».

Les organisations patronales ont alors exigé que le gouvernement débloque des aides pour les entreprises, un moratoire pour le paiement de leurs impôts et le recours à l’endettement. Un paradoxe pour ceux qui se sont toujours opposés aux subventions et aides de l’État. La réponse de Lopez Obrador a été un refus net de tout nouvel endettement du pays et de l’annulation des dettes des entreprises envers le fisc. Il a également rejeté la proposition d’un moratoire pour le paiement des impôts des entreprises. Au contraire, Lopez Obrador a rappelé qu’après la crise financière de 1994, les banques avaient été sauvées grâce au « Fonds de protection de l’épargne » (FOBAPROA), ce qui avait plongé le pays dans l’endettement : 20 milliards de pesos il y a 20 ans et 1 milliard d’intérêts. Le sauvetage des banques avait coûté l’équivalent de 14 % du PIB. Les Mexicains continuent de payer cette dette et, d’après les prévisions, devraient continuer à le faire au moins jusqu’en 2070.

Le président a déclaré récemment : « Pour maintenir la confiance dans le pays, pour ne pas provoquer de crise, pour respecter nos accords, nous avons décidé de continuer à payer les intérêts de cette dette… Moi qui ai pourtant toujours été opposé au Fobaproa. Depuis l’année dernière, il me revient d’envoyer le budget à la Chambre, et je dois prévoir 40 milliards de pesos (2 milliards de dollars) d’intérêts par an ; nous n’allons pas poursuivre sur cette voie ».

« Nous ne pouvons pas accorder un traitement de faveur à ceux qui disposent de moyens économiques alors qu’il y a encore tant de pauvreté au Mexique » a affirmé Lopez Obrador, exigeant que les impôts, si nécessaires pour faire face à la crise, soient payés, tout comme les sommes dues en raison de l’évasion fiscale.

Malgré les mesures mises en œuvre, les défaillances du système de santé apparaissent au grand jour, et notamment le manque d’équipements de protection pour le personnel médical. 11 394 soignants ont été contaminés, et 49 en sont décédés (21 % du nombre total de contaminés dans le pays) par manque d’équipements de protection. Le gouvernement s’est mobilisé pour importer 2000 respirateurs des États-Unis, et le Conseil national de la science et de la technologie a annoncé que 500 respirateurs seraient fabriqués chaque semaine à partir du mois de mai. Un pont aérien a été mis en place entre la Chine et le Mexique et a déjà permis l’arrivée de 10 avions remplis de matériel, tandis que 590 médecins cubains ont été déployés dans le pays pour soutenir les médecins mexicains.

Le 31 mai, le bilan du Covid-19 au Mexique s’élevait à 9930 morts, les régions les plus touchées étant Mexico et son agglomération et la Basse-Californie. D’après une étude de l’Université nationale, le bilan pourrait atteindre les 37 000 morts d’ici au mois d’octobre.

Après avoir tenté de s’appuyer sur les déclarations maladroites du Président Lopez Obrador, l’opposition et les médias proches de l’opposition ont tenté de faire vaciller le Sous-secrétaire à la santé Hugo Lopez-Gattel, d’abord en lui intentant un procès en incompétence, puis en mettant en doute sa stratégie face au virus, et enfin en l’accusant de dissimuler le véritable bilan de contaminations et de décès. Jusqu’à en arriver à certaines extrémités : des journaux de l’État de Chihuahua ont publié en une des photos de corps empilés dans des sacs noirs. Or, ces photos, en réalité, avaient été prises en Équateur.

Ce qui pourrait le plus ternir la bonne image du gouvernement, ce sont les accusations de corruption. La campagne lancée dans la presse pour porter le discrédit sur le gouvernement a certainement déjà laissé des traces dans l’opinion publique, avec l’accusation lancée par une députée du PAN à l’encontre du fils du directeur de la CFE Manuel Bartlett, qui aurait vendu 20 ventilateurs à l’Institut de la sécurité sociale à des prix surfacturés et reçu 11 contrats sans appel d’offres officiel. La Secrétaire à l’énergie fait également l’objet d’attaques. D’après le journal « Reforma », certains de ses amis auraient obtenu des contrats pour l’aménagement des terrains où sera construite la raffinerie de Dos Bocas, l’un des grands projets lancés par Lopez Obrador. Dans les deux cas, le président a défendu l’intégrité de ses ministres, mais ces campagnes ont instillé le doute. Les antécédents de Manuel Bartlett ne jouent pas en sa faveur : il a été ministre de l’Intérieur à l’époque du Président de la Madrid et Secrétaire à l’éducation à l’époque de Salinas de Gortari avant d’abandonner le PRI et de passer à l’opposition en soutenant la candidature à la présidence de Lopez Obrador en 2006.

L’opposition a vu dans cette conjoncture la possibilité de s’organiser. Les partis politiques n’apparaissent pas directement en tête de cette mobilisation, mais mettent en lumière des organisations qui peuvent se réclamer de la société civile. Certaines comme le groupe FRENA (Frente nacional anti-AMLO) se revendiquent d’une droite très extrême liée à certains milieux d’affaires du nord du pays, réclament la démission du président et ont organisé 41 caravanes qui défilent dans des chars dans différentes régions du pays. Ce groupe commence d’ores et déjà sa campagne pour gagner le référendum révocatoire prévu pour mars 2022.

Il peut également s’agir d’intellectuels et d’universitaires restés fidèles à l’ancien pouvoir qui s’organisent dans la perspective des prochaines élections partielles de 2021 (législatives et gouverneurs). Cette opposition fait campagne en affirmant que Lopez Obrador concentre trop de pouvoirs, davantage que ce que la Constitution attribue au Président de la République et que sa gestion de la crise sanitaire du Covid-19 « est criminelle ». Profitant des difficultés du secteur de la santé, de la peur et de l’incertitude qui règne dans le pays, ces personnes participent à la campagne qui cherche à faire passer Lopez Obrador et son gouvernement pour des incompétents et des irresponsables.

Parmi elles figurent Héctor Aguilar Camin, proche du PRI, et l’historien Enrique Krauze, proche de la droite du PAN. Pour Héctor Aguilar Camin, le président est en train de mener une révolution qui « vise à tout effacer et à tout recommencer à zéro ». D’après lui, la révocation est hors de portée, mais les élections du 21 peuvent affaiblir le gouvernement, préparant ainsi le terrain pour une victoire aux présidentielles de 2022. Son calcul est loin d’être absurde. De fait, les conflits et affrontements au sein même de MORENA pourraient être déterminants. Trop occupé à régler ses comptes en interne, le mouvement abandonne la présence sur le terrain, sans organisation de ses militants ni présence d’un discours à même de politiser la population.

Conclusion

Comment identifier Andrés Manuel Lopez Obrador et sa politique. ? Est-il de gauche ? Est-il populiste ? Est-il, finalement, une nouvelle version priiste ? Pour répondre à ces questions, il faut tenir compte à la fois de tout ce que le candidat a fait et dit pour arriver à la présidence de la République, et de ce que le président élu fait et dit. Sur cette base, on pourrait dire que Lopez Obrador est un libéral progressiste comme l’ont été Benito Juárez, Ignacio Madero et Venustiano Carranza. Un libéralisme qui défend un État fort, qui respecte la démocratie et le droit et se caractérise par une orientation sociale très marquée. D’où la priorité donnée à la lutte contre la pauvreté, avec pour slogan « Primero los pobres » (Les pauvres d’abord), dans un cadre où l’État joue pleinement son rôle de chef de file. Lopez Obrador a tendance à se donner des airs de moralisateurs quand il appelle à renforcer la famille en tant que garantie de solidarité et avec sa manière d’exiger l’honnêteté la plus totale de la part des fonctionnaires. Lopez Obrador considère que le peuple est « sage », qu’il « ne se trompe jamais », mais contrairement au Président Lazaro Cardenas, il n’appelle pas à l’organisation des travailleurs. Il préfère appeler chacun à la responsabilité et individualiser les avantages des programmes sociaux. Par ailleurs, après avoir attaqué de front les grands chefs d’entreprise, membres de la « mafia du pouvoir », il s’est rendu compte qu’il ne pourrait pas se passer d’eux et de leurs fonds pour faire fonctionner l’économie. Il a accepté de ne pas renationaliser PEMEX et la CFE, mais a arrêté la privatisation et l’attribution de nouveaux contrats, en respectant néanmoins ceux déjà signés. Le patronat joue le jeu pour ne pas se couper de la réalisation des grands travaux, auxquels participent des capitaux étrangers comme la société para-étatique chinoise China Communications Construction Company et China Railway Construction Corporation, mais ne serait pas fâché de voir Lopez Obrador perdre la majorité en 2021 ou le référendum révocatoire en 2022.

Le peuple mexicain a voté massivement pour Andrés Manuel Lopez Obrador afin qu’il mette un terme au régime de corruption, d’abus et d’impunité. Le président a mis en place une série de changements dans l’objectif de démanteler les institutions du régime priiste. Pour ce faire, il a dû procéder d’une manière qui peut paraître brutale. Créer de nouvelles institutions prend généralement plus de temps que d’en détruire, c’est pourquoi des failles et des dysfonctionnements peuvent apparaître çà et là, donnant lieu à de vives critiques. Malgré tout, les sondages montrent que la majorité de la population continue de faire confiance au Président Lopez Obrador. Cette confiance pourrait néanmoins se voir ternie par les éventuelles affaires de corruption qui pourraient apparaître au sein du gouvernement. Par exemple, l’attribution de certains des grands travaux publics a été remise en question par la presse, sans qu’aucune violation de la loi n’ait été révélée jusqu’à maintenant. Il y a bien eu quelques litiges, comme « l’invitation directe » lancée par le gouvernement à Banco Azteca pour que la banque distribue les « cartes de sécurité sociale » sur lesquelles seraient déposées les aides à destination des bénéficiaires des programmes sociaux. Le problème, c’est que la banque a obtenu ce contrat de distribution « à l’invitation directe » des autorités et sans appel d’offres, et que par ailleurs elle appartient à Ricardo Salinas Pliego, l’un des hommes les plus riches du pays, qui fait partie des chefs d’entreprise à avoir soutenu le candidat Lopez Obrador. L’argument mis en avant est que Banco Azteca est la seule banque commerciale à être présente dans tout le pays, et la Secrétaire aux finances a expliqué « qu’il n’y a pas eu d’appel d’offres car les contrats de services financiers ne sont pas soumis à la loi sur les marchés publics dans la mesure où il s’agit de contrats commerciaux ». Rien d’illégal donc, mais la proximité entre Salinas Pliego et Lopez Obrador fait naître le doute au sein d’une population qui a appris à se méfier de tout rapprochement entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.

Les manifestations organisées le 31 mai dernier par le groupe FRENA n’ont réuni que quelques centaines de personnes qui ont défilé dans leur voiture dans différentes villes du pays. Cet événement a mis en lumière la faiblesse de cette opposition extrémiste qui demande la démission de Lopez Obrador. Le reste de l’opposition attend son heure en préparant les élections partielles de 2021 qui auront pour but d’élire une nouvelle Chambre des Députés, les gouverneurs de 15 États ainsi que les nouveaux Congrès locaux et quelques maires. Cette élection aura un caractère national et constituera la première épreuve du feu pour les représentants de la Quatrième transformation.Leur majorité au Sénat et à la Chambre seront en enjeu..

La façon dont le gouvernement gérera la sortie de crise du Covid-19 et l’efficacité avec laquelle il fera face à la crise économique qui s’annonce seront déterminantes dans cette élection. Le niveau d’insécurité et de violence dans le pays joueront également. Pour le moment, l’un des quelques sondages publiés accorde 18 % des intentions de vote à MORENA (46 % en 2019), 10 % au PAN et 10 % au PRI, tandis que les indécis représentent 60 % des personnes interrogées.

Obey Ament, Juin 2020.

« Révolution » – Un livre de Bernard Deschamps

« L’Algérie, Abdelaziz Bouteflika, le Hirak »

Cet ouvrage de Bernard Deschamps aide à comprendre ce qu’est l’Algérie aujourd’hui. L’Algérie dans ses difficultés, dans ses contradictions… dans une période où l’ensemble du monde arabe est travaillé en profondeur, et souvent dans la violence, par les mutations de l’ordre mondial, par un capitalisme en crise, par les aspirations sociales et démocratiques des peuples en recherche de dignité et d’égalité. Le regard français sur ce grand pays, qui osa faire ses propres choix indépendants, fut marqué durant tant d’années par l’arrogance de l’ancien colonisateur qu’on apprécie cette approche sérieuse et sincère de la réalité. JF

Liban: le gouvernement de Hassan Diab KO…

Un article de Marie Nassif-Debs, ex-Secrétaire générale adjointe du Parti communiste libanais, Coordinatrice du Forum de la gauche arabe qui regroupe 30 partis de 11 pays arabes.

Beyrouth, 10 juin 2020

Quand, à la fin de l’année précédente et à la suite de beaucoup de tergiversations, le président de la République annonça que M. Hassan Diab formerait le nouveau gouvernement libanais, beaucoup de Libanais (dont nous ne faisions pas partie) s’étaient réjouis parce que ce nom qui ne faisait pas partie du club des présidents du Conseil pouvait – selon eux – aider à juguler la crise dans laquelle le Liban est plongé, depuis fin de la guerre civile, à cause d’une classe dominante pourrie par la corruption et le clientélisme, et protégée par un système de quotas confessionnels très particuliers doublé d’allégeance à l42trqnger. L’optimisme chez certains avait même atteint des degrés tels qu’ils avaient cru que bientôt tout rentrerait dans l’ordre puisque le nouvel élu s’était juré que les revendications du soulèvement du 17 octobre 2019 formeraient les titres essentiels de son programme et qu’il serait toujours le porte-parole du peuple…

Bien plus, ces optimistes, parmi lesquels nous comptons des amis très proches et qui connaissaient bien le parcours de certains nouveaux ministres, sont allés jusqu’à nous demander de nous tenir tranquilles pendant les « cent jours » requis par le gouvernement, faisant fi de nos avertissements portant sur le fait que Hassan Diab et ses ministres vont exécuter l’agenda mis au point par « ceux » qui les ont nommés et que les promesses ne vont pas tarder à s’évaporer…

Malheureusement, Hassan Diab ne nous a pas « déçus » sur toute la ligne.

En effet, le programme rédigé par son gouvernement constitue une copie conforme des grandes lignes que contenaient les programmes présentés par tous ceux qui se sont, depuis 1992, succédés à ce poste. Quand aux « nouveautés » qui y sont introduits, on y retrouve le plan de restructuration économique que la société McKinsey avait mis au point en 2018 ainsi que la feuille des « réformes » que le gouvernement sortant de Saad Hariri avait présentée avant de démissionner et qui contenait l’augmentation des taxes et des impôts indirects touchant surtout les petits salaires, en plus des projets de vente (ou de privatisation) des entreprises productives du secteur public… Tout cela accompagné d’une nouvelle restructuration des salaires et des retraites, dans la fonction publique en particulier, telle que l’avaient exigé le Fonds monétaire international et les autres pays créditeurs réunis à la conférence de « CEDRE » qui se tint à la hâte avant les dernières élections législatives, dans le but d’aider les constituants de la classe au pouvoir à consolider leurs positions branlantes et, par suite, de poursuivre leur exploitation des biens que recèle notre pays.

D’ailleurs, si quelqu’un nous demande de compter les « réalisations » que le gouvernement libanais a pu enregistrer durant les cent jours escomptés en plus d’un nouveau mois que sont la vie de ce gouvernement, nous dirons qu’elles sont tellement nombreuses qu’il nous sera difficile de les nommer toutes… à commencer par le faire-part du ministre des finances annonçant, le jour même de la prise de la photo officielle, la mort de notre monnaie nationale, ou, encore, les tergiversations entre le premier ministre et le gouverneur de la Banque centrale qui ont eu les effets les plus néfastes sur cette même monnaie nationale ; sans oublier la destruction par forces de la police des tentes érigées sur les grandes places à Beyrouth et la violence qu’ils opposent aux manifestants. Ajoutons à cela l’immixtion dans les affaires du pouvoir judiciaire, le refus de mettre fin à la contrebande vers la Syrie (surtout le marché des dollars et du fuel), le dernier scandale concernant le fuel frelaté (qui nous coûte de nouvelles coupures de courant), le dollar qui est passé de 1515 à 6000 livres, le chômage qui a dépassé le seuil des cinquante pour cent de la population active, ainsi que le scandale des dernières nominations administratives… Tout cela à l’ombre de la pandémie du Covid 19 et tout ce qui en a résulté. Cependant, dans ce décompte, le danger le plus virulent reste celui créé par les directives données par le groupe mondial de conseil financier Lazard et par les diktats du FMI qui fut appelé parmi nous depuis plus d’un mois.

Et, tandis que la famine frappe à nos portes et que des milliers et des milliers de PME, suivies par quelques grandes entreprises, ferment leurs portes au nez des ouvriers et employés, la classe au pouvoir brandit le spectre de la guerre civile face au peuple soulevé : telle fut l’image captée, le 6 juin, dans les rues de Beyrouth et de sa banlieue sud, image dessinée par les deux factions de la bourgeoisie libanaise (appelées communément les groupes du 8 et 14 mars).

Tous ces faits et, surtout, méfaits nous poussent à brandir le mot d’ordre d’en finir avec tous les corrompus-corrupteurs qui sont toujours prêts à mettre le pays à feu et à sang afin de se maintenir sur les sièges du pouvoir qu’ils gardent jalousement depuis trente ans (et plus pour certains d’entre eux).

Oui, le gouvernement de Hassan Diab est KO, non seulement parce qu’il a suivi les traces de ses prédécesseurs qui ont pressuré le peuple depuis trente ans et plus, mais aussi par le fait des personnes qui la composent, ou qui lui assurent sa force, et le programme qu’elle a adopté. Le gouvernement est surtout KO parce qu’il nous a mis à nouveau au bord du gouffre appelé « guerre civile »… et ce KO lui fut asséné par ceux qui avaient demandé à ce que nous lui donnions le temps de réaliser ses promesses et qui eurent la plus mauvaise surprise de leur vie quand ils ont vu la guerre civile se profiler devant leurs yeux.

Devant de tels dangers, il était devenu indispensable d’appeler au départ de ce gouvernement et, avec lui, toutes les composantes de la classe dirigeante, tant celles au pouvoir aujourd’hui que celles qui se trouvent dans « l’opposition ».

Il est temps de revenir aux titres sur lesquels la majorité des composantes du mouvement populaire s’était entendue le 17 octobre 2019, et que nous avions résumés par l’appel à un gouvernement d’union populaire ayant de larges prérogatives dans les trois directions suivantes :

La première direction étant la restructuration de l’économie nationale dans le sens du développement des secteurs productifs et de la sortie de l’économie rentière, tout en déterminant les priorités qui peuvent sortir les pays de la crise à court et moyen termes.

La seconde consistant à prendre des décisions, précises et rapides, sur les plans financiers et monétaires, dont le problème des petits épargnants, ainsi que celui de la dette publique et le rôle des banques (qui ont gagné des sommes mirobolantes durant les dix dernières années) afin d’aider à sortir le pays de l’impasse dans laquelle il se trouve.

Quant à la troisième direction, elle consiste à la création d’un conseil spécial formé de juges aux mains propres. Le but en est de traduire en justice toutes celles et tous ceux qui étaient des personnalités publiques depuis trente ans, et, ce, afin de récupérer les deniers publics là où ils se trouvent.

… Tout cela accompagné, bien entendu, de la promulgation d’une nouvelle loi électorale anti-confessionnelle, basée sur la proportionnelle et la circonscription unique, afin de créer des institutions représentatives et non basées sur les quotas confessionnels.

LES EXPORTATIONS D’ARMES DE LA FRANCE UNE MENACE POUR LA SÉCURITÉ DES ÉTATS — Armer Désarmer

En pleine crise du COVID, le ministère des armées reconnait dès le 1er chapître du rapport au Parlement sur les exportations d’armement de la France 2020[1] que le réarmement : « du monde s’illustre par l’accroissement des arsenaux, la dissémination non contrôlée d’équipements conventionnels modernes et l’utilisation toujours plus innovante des technologies civiles à des fins militaires. […]

via LES EXPORTATIONS D’ARMES DE LA FRANCE UNE MENACE POUR LA SÉCURITÉ DES ÉTATS — Armer Désarmer

« Iran: épidémie du Covid-19, tsunami des privatisations » – Behrouz Farahani

Manifestation Iran

Photos extraite du site ESSF. Manifestation d’étudiants iraniens progressistes.

ESSF

Cet article de juin 2020 a été publié sur le site Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF)

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article53550&var_mode=calcul

Cet article de Behrouz Farahani, consacré aux questions économiques et sociales intérieures de l’Iran, en période de crise du coronavirus, propose un tableau très préoccupant des réalités actuelles dans ce pays qui, sous la pression américaine en particulier, subit sans discontinuer, depuis 25 ans, un régime de sanctions et d’embargos très lourd. L’Union Européenne a, elle aussi, pris sa part dans cet étranglement financier que l’Administration Trump a choisi d’aggraver encore en se retirant de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien et en renforçant les sanctions. Cet accord, dont nous avons déjà largement traité dans ce blog, a été ainsi vidé de son contenu et rendu obsolète alors qu’il aurait pu permettre un processus d’amélioration de la situation, voire un règlement de la crise. On sait aussi que le Président Rouhani, le 8 avril dernier, a « exhorté » le FMI d’accorder à l’Iran un prêt de 5 milliards de dollars pour faire face à la situation économique et sociale. Deux mois plus tard, soit le 11 juin 2020 exactement, date de la dernière mise à jour de la liste des pays ayant pu bénéficier d’une aide, l’Iran ne figure toujours pas parmi les bénéficiaires, alors que Téhéran est en droit d’y accéder. Pourtant, le FMI prétend officiellement fournir « une aide financière d’urgence et un allègement de la dette aux pays membres confrontés à l’impact de la pandémie du Covid-19 ». Le FMI connaît d’abord les amis de Washington… Mais on le savait. Une ignominie américaine supplémentaire. La France va-t-elle se taire et laisser faire ?  Jacques Fath

Voir: https://www.imf.org/en/Topics/imf-and-covid19/COVID-Lending-Tracker#MCD

Iran : Epidémie de Covid – 19, Tsunami des privatisations

L’Iran a été l’un des pays touchés dès le début de la pandémie. Selon les dernières statistiques officielles, il y aurait à ce jour plus de 169 000 personnes contaminées et 8209 décédées. La fiabilité de ces chiffres est contestée de façon quasi-unanime, y compris au sein même du Gouvernement Rouhani et de l’appareil d’État. Un membre du Conseil de la ville de Téhéran, monsieur Ahmad Hagh Shénasse, a même été convoqué par le redoutable organe sécuritaire du gouvernement central, le Ministère de l’Information, pour « mise en doute » des chiffres officiels !

Au-delà de ce contexte, une chose est sûre : après le déni initial, un vent de panique a rapidement soufflé sur les hôpitaux publics du pays, en raison du nombre exponentiellement croissant des malades présentant des symptômes qui ont pris d’assaut leurs services.

Ironie de l’histoire, l’origine de l’épidémie se trouvait dans la ville sainte de Qom, le « Vatican » de l’Iran. La réponse du gouvernement fut semblable à celle des dirigeants d’extrême droite comme Trump et Bolsonaro : minimiser le danger et mettre l’accent sur l’importance de continuer la vie économique.

Considérant l’importance du symbole de la ville sainte censée « produire des miracles » , fournir des remèdes aux maladies incurables, ainsi que constituer une énorme source de revenus pour le clergé, la ville de Qom n’a pas été mise en quarantaine. Et elle n’a été concernée par aucune mesure de restriction de voyage ou d’obligation de rester chez soi. Le Président Rouhani a passé son temps à rassurer la population et inviter tout le monde à continuer comme si rien de rien n’était. Sa formule répétée chaque fin de semaine, « la semaine prochaine tout rentrera dans l’ordre ! », a provoqué d’innombrables moqueries sur les réseaux sociaux.

Même les prières du vendredi, où la foule traditionnellement constituée de fidèles regroupés en situation de forte promiscuité, ainsi que les événements sportifs, n’ont été interdits que pendant les 45 premiers jours après la découverte du « patient zéro ». La plupart des vols internationaux des compagnies iraniennes ont pour leur part été maintenus.

Mais avec l’explosion du nombre de malades touché-es par le Covid-19, le gouvernement, sans imposer de quarantaine, ni interdire les voyages et déplacements interurbains, a appelé à la vigilance, fermant les écoles et les universités, les services de l’État et les commerces « non-essentiels », interdisant les prières collectives, les concerts et les événements sportifs, etc.

Quelques personnalités religieuses de haut rang ont été touchées par la pandémie. Le gouvernement a alors été contraint de fermer aux pèlerins le mausolée de l’Imam Réza (huitième imam des chiites) dans la ville sainte de Meched, ainsi que celui de Hazrat é Massoumeh à Qom. Selon les dires sarcastiques des citoyen-nes, il espérait peut-être que dans ces centres de « méditation et de spiritualité religieuse », il soit ainsi mis fin à la « production par milliers de malades en lieu et place des manifestations de miracles ! » Chose jamais arrivée dans toute l’histoire religieuse d’Iran ! Tout en invitant, toujours, les iranien-nes à se rendre au travail « avec précaution ».

Le manque d’équipement et d’objets essentiels en la circonstance comme du gel désinfectant, des masques, et des appareils à oxygène était criant, même pour le personnel médical. Officiellement, 107 médecins iranien-nes sont tombé-es malades pendant cette période en luttant contre le Covid-19, une hécatombe à l’ampleur inédite dans le pays. Partout sur les réseaux sociaux et même sur les chaînes de télévision d’État, les critiques ont fusé.

En ce qui concerne l’aide à celles et ceux ayant perdu leur emploi, les colporteurs de rue en sont exclus sans ménagement, et aucune aide sérieuse ne leur a été proposée. Sous la pression, le Président Rouhani a demandé au Guide Suprême Khamenei l’autorisation de débloquer, en urgence, un milliard de dollars de la réserve nationale, gérée directement par Khamenei. Le Guide a mis 11 jours pour répondre favorablement à cette demande. L’opposition, à juste titre, a souligné le contraste entre ces hésitations et la promptitude à verser la prime de 200 millions de dollars accordée par Khamenei aux forces de Qods, le bras armé des Gardiens de la révolution pour les opérations à l’étranger, au lendemain de l’assassinat de leur chef, le général Qassem Soléimani, par les américains.

La réponse tardive et limitée du gouvernement iranien a amplifié la crise économique, déjà bien profonde. Plus de 50 banques centrales dans le monde ont pris des mesures importantes pour réduire les taux d’intérêt bancaires, poursuivant une politique monétaire expansionniste pour réduire les coûts des entreprises et stimuler celles-ci. La Banque centrale d’Iran, elle, se garde toujours d’annoncer une possible réduction des taux d’intérêt bancaires. Elle a même disqualifié comme « rumeurs » l’idée d’éventuelles délégations par l’État de ces décisions aux banques elles-mêmes, ou l’idée que le gouvernement s’apprêterait à séparer les taux d’intérêt bancaires des demandeurs réels et légaux, et leur appliquer des taux différents.

Par ailleurs, une politique budgétaire qui consisterait à abaisser les taux d’imposition ou augmenter le niveau des exonérations fiscales, n’a pas reçu beaucoup d’attention de la part des décideurs économiques iraniens. La politique de soutien aux marchés financiers, qui a été conçue et mise en œuvre dans un certain nombre de pays à travers le monde, n’a pas non plus été à l’ordre du jour des planificateurs économiques iraniens, au vu de l’état des finances publiques (voir plus bas). Dans ces domaines, seul le report de trois mois du remboursement des échéances des prêts bancaires, ainsi que celui des paiements d’impôts au cours de cette période, ont été annoncés comme programmes de soutien.

Quels ont donc été les plans et politiques du gouvernement iranien pour répondre à la crise provoquée par la Covid-19 ?

A ce jour, le gouvernement a budgété 100 000 milliards de tomans (moins de 6.25 milliards de dollars au taux du marché) pour la mise en œuvre de ses programmes de soutien. Sur ce montant, comme l’a déclaré Mohammad Nahavandian, le Vice-président de la République d’Iran chargé de l’économie, 25 000 milliards de tomans (1.56 milliards de dollars) seront alloués à des subventions. Par ailleurs, 75 000 milliards de tomans (4.67 milliards de dollars) seront alloués aux ménages et aux entreprises sous forme de crédit et de facilités, mais avec un taux d’intérêt de 12% remboursable en 2 ans, le taux moyen en vigueur étant entre 15 et 18%. L’aide aux entreprises est conditionnée à la continuation d’activité et le non-licenciement des employé-es. Mais, en pratique, la mise en application de cette aide est restée floue. Seule une aide dérisoire d’un million de tomans, équivalant à 2/3 d’un mois de salaire minimum par famille, a été versée.

Dans les entreprises restées ouvertes, aucune mesure de distanciation sociale n’a été imposée aux patrons, ni la moindre contrainte sanitaire. N’ont été édictées que de vagues « recommandations ». En d’autres termes, les salarié-es d’Iran ont été envoyé-es à l’abattoir. D’après les chiffres officiels, plus de 107 médecins sont décédé-es des suites d’une infection par le virus. Il faut y ajouter des centaines des soignant-es, des enseignant-es, des travailleurs-euses de l’industrie, des salarié-es du secteur de service, etc. Ils/elles sont mort-es pour avoir été contraint-es de continuer à travailler, sans la moindre protection fournie par le patronat ou l’État. Partout les salarié-es ont eu recours au système « D » pour se protéger sur le lieu du travail.

En somme, l’attitude de l’État iranien doit être classée sous le signe de la priorité absolue donnée à l’économie, en sacrifiant pour ce faire la santé des citoyen-nes et en particulier celle des salarié-es. Si le nombre de mort-es reste limité (bien qu’indéterminé encore à ce jour), on le doit surtout à la vigilance de la société civile qui s’est imposée elle-même une auto-quarantaine, autant que possible, a respecté la distanciation sociale, a créé des comités d’entraide dans plusieurs grandes villes (surtout au Kurdistan iranien), et a mobilisé des moyens financiers par des dons privés et le volontariat des citoyen-nes.

Il ne faut pas négliger un autre facteur très important, voir déterminant, qui est l’âge moyen très jeune des iranien-nes : plus de la moitié des iranien-nes ont moins de 35 ans, et il n’y a que 5.5% (ou 7%, selon les sources) de citoyen-nes âgé-es de plus de 65 ans, beaucoup moins que la moyenne mondiale. On peut donc raisonnablement imaginer qu’existe une résistance naturelle contre le Covid-19 malgré l’importance du nombre de malades contaminé-es par le virus. En somme l’État iranien n’a joué aucun rôle déterminant dans le contrôle de l’épidémie de Covid-19.

Par contre sur la scène économique, Rouhani et ses ministres ont été très actifs, agressifs et même très « innovants ». Avant même l’épidémie, une politique agressive de vente de biens appartenant à l’État était en place, ce qui a affolé la Bourse de Téhéran. Et ce, malgré le fait que l’économie iranienne est en récession, et que le nombre d’entreprises réduisant leur production sous prétexte de manque de liquidités et de faible demande, augmente de jour en jour. La conséquence en est l’envoi de milliers des travailleurs-euses en congés forcés, ainsi que des licenciements tout court à tour de bras.

Les exportations de pétrole et de produits non pétroliers sont tombées à leur plus bas niveau de ces dernières années. Le gouvernement n’a même pas été en mesure de financer le budget des « programmes du développement » entrepris selon le plan quinquennal et a décidé d’externaliser au secteur privé les projets en cours. Pourtant, malgré cette situation, la Bourse de Téhéran est en plein essor et établit chaque jour un nouveau record.

Comment cela est-il possible ?

Pour trouver une explication il faut revenir quelques mois en arrière. Lorsqu’en décembre 2019, le gouvernement a présenté son projet de budget, appelé « Budget de la Résilience » pour l’année en cours, l’ensemble des observateurs ont constaté que non seulement celui-ci souffrait d’un déficit budgétaire abyssal de plus de 23% (131 sur 563 00 milliards de tomans de recette selon les calculs, déjà optimistes, du Centre des recherches de l’Assemblée Islamique), mais qu’en plus, les projections de ressources estimées par l’État n’étaient pas réalistes, notamment pour des prévisions de revenus pétroliers inatteignables, car basés sur la vente théorique d’un minimum d’un million de barils à 40 à 50 dollars. Afin de combler ce déficit, des nouvelles recettes néolibérales ont été mises sur la table et l’on raconte qu’une délégation du FMI était même allée à Téhéran pour prodiguer ses conseils avisés !

Des investisseurs privés et/ou de riches citoyens détiennent d’énormes liquidités, dont le montant total, qui a doublé au cours des 5 dernières années, est estimé à plus de 4 fois le revenu actuel de l’État iranien. Ces sommes ne sont pas réinvesties dans le secteur de la production industrielle considéré comme insuffisamment rentable à court terme. Elles alimentent, tour à tour, les marchés de l’or et devises ou le marché immobilier, créant à chaque fois une bulle spéculative énorme. Tirant prétexte de cette situation, Rouhani et ses conseillers ont décidé de canaliser ces liquidités vers la bourse.

En ce sens, et dans le but de « stimuler » la bourse des valeurs, le gouvernement a introduit 10% des actions de Shasta (nom abrégé de l’immense holding de 178 sociétés géré par l’organisme de Sécurité Sociale) pour « alimenter », disent-ils, le marché boursier depuis le début de la nouvelle année. L’introduction des stocks d’actions du « Fonds Négociables de l’État » (équivalent iranien d’EFT – Exchange Traded Fund) est aussi à l’ordre du jour. Rouhani a ordonné une augmentation de l’offre d’actions des grandes entreprises d’État. Le Conseil des Ministres a ainsi approuvé le transfert des actions négociables des fonds d’investissement.

Dans un premier temps, les actions de Bank Méllate, Bank Téjarate, Bank Sadérate, Amin Reliance Insurance et Alborz Insurance sont entrées en bourse. Par la suite, les actions de « Trading Investment Fund of Automotive and Metal Industries », y compris les actions restantes détenues par le gouvernement ou des sociétés d’État, seront offertes à la vente en bourse. Une remise de 25% (s’il vous plaît !) sera accordée, concernant Iran Khodro, Saipa, National Iranian Copper Industries et Mobarakeh Steel. Sera également concerné le « Fonds d’investissement pour les industries du raffinage du pétrole et de la pétrochimie », qui comprend les parts détenues par l’État ou des sociétés d’État dans les Industries Pétrochimiques du Golfe Persique, la raffinerie de Tabriz, la raffinerie de Bandar Abbas, la raffinerie d’Ispahan et la raffinerie de Téhéran.

Et pour couronner le tout, dans la soirée du mardi 28 avril, Ali Khamenei a accepté l’introduction en bourse des « Actions de Edalate (=Justice) ». Ces actions avaient été accordées à des millions d’Iraniens au cours des vastes projets de privatisation entrepris par le Président Ahmadinéjad, afin de créer un « actionnariat populaire » ! Ces actions étaient bloquées et interdites de transaction. Avec cette décision historique, la Bourse de Téhéran a poursuivi sa tendance à la hausse le mercredi 1er mai, avec une augmentation de 31 876 points d’indice, établissant un nouveau record historique.

Pour la forme, vue la surchauffe et l’invasion de la Bourse de Téhéran par des « hordes » d’investisseurs privés, le ministre de l’Économie et des Finances a mis en garde contre l’achat « d’actions » par des « profiteurs ». Mais le nombre de candidats aux achats d’actions a explosé, et « une montagne d’argent liquide », selon les représentants du gouvernement, a « erré » dans la salle de bourse. Les analystes économiques critiques du gouvernement sont unanimes, et considèrent les conséquences de la stimulation des marchés boursiers comme très dangereuses, et l’apparition d’une « super bulle » boursière inévitable à moyen terme. Le gouvernement entend cependant dynamiser les fonds d’investissement en proposant encore plus d’actions détenues par l’État ou des sociétés d’État.

L’indice boursier a déjà augmenté d’environ 68% au cours des trois derniers mois. Cependant, ce chiffre n’est pas conforme à la situation actuelle de l’économie iranienne qui est en forte récession de -9.5% (-5% en 2018) avec des prévisions beaucoup plus sombres pour 2020, aggravée par la crise du Covid-19. Mais le gouvernement Rouhani est satisfait de la situation. Rouhani a appelé « à libérer » encore plus d’actions du « Fonds d’Investissement d’État », déjà cotées en bourse. L’esprit de Madame Thatcher semble s’être emparé du corps de Monsieur Rouhani ! Une telle liquidation des avoirs d’État est tout simplement du jamais vu, même à l’époque du président Ahmadinéjad, pourtant champion en titre des privatisations, félicité en 2010 pour cela par Monsieur Strauss-Kahn, alors président du FMI.

Ainsi en pleine crise du Covid-19, un tsunami de ventes de divers avoirs d’État a déferlé sur les biens publics iraniens avec l’aval explicite du Guide suprême. Au même moment à Kerman, 3 500 ouvriers des mines ont organisé la plus grande grève de leur histoire … contre la décision de la direction d’introduire 40% des actions de leur société en bourse. Déjà au cours de l’année dernière, les salarié-es de la Sucrerie de Haft Tapeh, privatisée il y a plusieurs années, avaient mené des actions de protestation, réclamant la nationalisation de leur société, tout comme les travailleurs du complexe de Hépco, Mines d’Agh Ghaléh, etc. qui demandent la reprise de leurs sociétés par l’État à cause de sa gestion catastrophique et des faillites provoquées par la vente de ces sociétés d’État. En effet, ces ventes avaient eu lieu dans des conditions et des termes les plus opaques au cours des privatisations précédentes, mises en œuvre par les gouvernements Rafsandjani, Khatami et Ahmadinéjad, tous sans exception.

Cela montre que les actions récentes du gouvernement Rouhani, et il faut le répéter, avec l’aval du Guide Suprême, vont à l’encontre des revendications des travailleurs-euses d’Iran. Dans un pays où en pleine crise de pandémie, trois à quatre mouvements de protestations et/ou grèves ont lieu par jour, la situation va inévitablement déboucher sur un conflit frontal et des soulèvements de l’ampleur comme l’Iran en avait connu en décembre 2017 et novembre 2018.

Affaire à suivre…

Behrouz Farahani

50 millions de personnes menacées par la faim en Afrique de l’Ouest – OXFAM, 21 avril 2020.

OXFAM (2)

Valérie Mukangerero, 53 ans, travaille sur ses terres, dans le village de Rwamurema (district de Kirehe, Rwanda). Photo : Aurelie Marrier d’Unienville/Oxfam

Un appel de 8 organisations de solidarité

D’après la CEDEAO, avec l’impact du COVID 19, le nombre de personnes en crise alimentaire et nutritionnelle en Afrique de l’ouest pourrait passer de 17 à 50 millions entre juin et août 2020.

Alors que débute cette semaine le ramadan, 8 organisations régionales et internationales alertent sur l’impact du coronavirus conjugué à la période de soudure et à l’insécurité, qui va mettre à l’épreuve les populations d’Afrique de l’Ouest dans une période de jeûne pour certains et de partage.

Les agriculteurs, éleveurs, pêcheurs et transformateurs peinent à poursuivre leurs activités et voient leurs moyens d’existences menacés. Des mesures doivent être prises pour protéger les plus vulnérables et assurer la production alimentaire, pour que la faim et la malnutrition ne soient plus un danger quotidien.

Dans les villes comme dans les zones rurales de la région, malgré les efforts des États, les populations sont aujourd’hui confrontées à des difficultés d’accès aux marchés alimentaires, à un début de hausse des prix, à une baisse de la disponibilité de certaines denrées de base, conséquences des mesures restrictives mises en place, confinement ou couvre-feu, la fermeture des frontières et insécurité dans certaines zones.

Au Burkina Faso, Amadou Hamadoun DICKO, président de l’Association pour la Promotion de l’Elevage au Sahel et en Savane (APESS) raconte : « En quelques jours le sac de 100 kg de mil est passé de 16 000 à 19 000 CFA et le litre d’huile pour la cuisine a presque doublé. De même, pour les éleveurs, le prix du sac de tourteau de coton pour nourrir les animaux a augmenté. Avec le virus en plus de l’insécurité, je me demande comment le mois de Ramadan sera vécu cette année. »

La crise du coronavirus conjuguée à l’insécurité, exacerbe la menace de la stabilité des marchés et frappe de plein fouet une situation alimentaire déjà très fragile. Dans les pays confrontés à des crises humanitaires, l’accès à la nourriture est devenu très difficile. Au Burkina-Faso ou au Niger, l’aide humanitaire ne parvient pas à atteindre et à couvrir les besoins alimentaires des milliers de déplacés, l’urgence est devenue vitale.

Alors que débute également la campagne agricole, les producteurs et les agriculteurs sont déjà sévèrement touchés économiquement par la crise et ont des difficultés pour accéder aux semences et aux engrais de qualité. L’agriculture contribue à 30,5% de l’économie de l’Afrique de l’Ouest qui est la plus grande source de revenus et de moyens d’existence pour 70 à 80 % de la population , des femmes principalement qui se retrouvent en première ligne. Au Burkina-Faso, Madame TOE HAZARA Promotrice de la laiterie Café Rio témoigne : « Nous avons perdu 75% de notre marché à cause du confinement de la ville de Bobo Dioulasso. Cette situation est intenable car on ne peut plus supporter les charges de nos 13 employés et payer nos fournisseurs. »

Les communautés pastorales, confrontées déjà durement aux impacts du changement climatique, sont également impactées, ne pouvant plus assurer la transhumance du bétail, rendue impossible à cause de la fermeture des régions ou des frontières, ce qui risque d’augmenter les conflits entre éleveurs et agriculteurs. Ismael AG, éleveur membre du Réseau Billital Maroobé (RBM) témoigne : « L’instauration du couvre-feu restreint la possibilité d’abreuver les animaux pendant la nuit, du coup l’affluence autour des points d’eau est très forte pendant la journée. »

Pour surmonter cette crise, les agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs et les acteurs de la transformation agroalimentaire comptent sur le soutien des Gouvernements, afin de mener à bien cette campagne de production qui a commencé dans la plupart des localités. Ibrahima COULIBALY, Président du Réseau des Organisations Paysannes et des Producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) ajoute : « Nous espérons aussi une prise de conscience des décideurs politiques et des citoyens, encourager la production et la consommation locale a encore plus de sens et d’enjeu aujourd’hui. »

Nous, responsables des réseaux d’Organisations Paysannes et des ONG internationales appelons l’ensemble des gouvernements à, d’une part contrôler les prix, assurer l’approvisionnement des marchés en denrées alimentaires issues des exploitations familiales et les transports de marchandises, et d’autre part, mettre en place des filets sociaux, pour venir en aide aux plus vulnérables.

Dans cette crise globale, la solidarité régionale et internationale est également de mise et l’appui des bailleurs de fonds aux Etats ouest-africains, aux organisations paysannes et à la société civile pour les aider à affronter cette crise dans un contexte régional fragile est indispensable.

Les organisations signataires :

  • Action Contre la Faim
  • Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en Savane (APESS)
  • Care
  • Oxfam
  • Réseau Billital Maroobé (RBM) – RBM est un cadre régional ouest africain des éleveurs et pasteurs
  • Réseau des Organisations Paysannes et de Producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA)
  • Solidarités International
  • Save the Children

Sur l’élimination du chef d’AQMI au Sahel. Un article de Bernard Deschamps

7 juin 2020

L’élimination d’Abdelmalek Droukdel, un succès militaire en trompe-l’œil.

L’élimination le 3 juin du chef d’AQMI au Sahel, par l’armée française avec l’aide du renseignement américain, est abondamment commentée par les médias. « Un succès majeur pour l’armée française.», écrit Le Point. La mise hors combat d’un chef terroriste est évidemment un coup dur pour son organisation. Mais cela ne peut faire oublier l’échec de l’option militaire au Sahel qui, depuis l’opération Serval lancée en 2013 par François Hollande, suivie de l’opération Barkhane en cours, n’a pu enrayer la montée de la violence et apparaît au regard des populations autochtones comme une ingérence étrangère qui alimente les ralliements aux groupes terroristes.

Le terreau sur lequel prospère le terrorisme est en effet la persistance du retard économique et de la misère et la négation des spécificités culturelles de cette région. Voici ce que déclarait le 25 septembre dernier, Antonio Guterres, le Secrétaire général de l’ONU (1): « Je crains que nous n’ayons collectivement échoué à enrayer les causes profondes de la crise – la pauvreté, les failles de gouvernance, l’impunité – qui nourrissent la montée de l’extrémisme violent. Les groupes terroristes instrumentalisent les conflits locaux et se positionnent en défenseurs des communautés », a-t-il ajouté. « Tout cela est aggravé par le changement climatique. La raréfaction des ressources naturelles exacerbe les tensions. Au Nigeria, les heurts entre éleveurs et agriculteurs ont l’année dernière fait plus de victimes que Boko Haram ».

Selon lui « partout, ce sont les civils qui en payent le prix. Dans les seuls pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), le nombre de morts civils entre 2012 et 2018 a été multiplié par quatre. Plus de 5 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire, plus de 4 millions ont été déplacées, 3 millions d’enfants ne sont pas scolarisés et près de 2 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire. » Il a estimé que « ces efforts devaient d’abord être centrés sur le front politique ».

Ce n’est pas l’orientation retenue par Emmanuel Macron qui, le 13 janvier a réuni à Pau les responsables du G5 pour intensifier les opérations de guerre.

Les groupes armés qui ont fait allégeance à AQMI n’étaient pourtant pas à l’origine radicalisés. La plupart ont tenté de faire valoir pacifiquement leurs revendications en passant des accords avec les gouvernements en place. Ceux-ci ne respecteront pas la parole donnée.

Le 26 mars 1991, est conclu l’Accord de Tamanrasset entre le Mali et Ansar Dine.

Voici comment le Nouvel Observateur (2) décrivait le chef d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali : « 53 ans […] ancien bassiste du célèbre groupe Tinariwen […] militaire formé en Libye, il est envoyé par Kadhafi pour faire la guerre au Liban contre Israël (1980-1982) avant de diriger les opérations commandos contre l’armée tchadienne […] il connaît tout du désert, sait se battre et vaincre. Iyad Ag Ghali est le leader charismatique, notable et chef de guerre, une icône, une légende, celui devant qui tous les Touaregs, même les plus bouillants, s’inclinent.» Ansar Dine « apparaît comme le mouvement clé de la guerre du désert […] avec ses trois mille hommes armés, sa nature exclusivement touarègue, sa légitimité historique, un chef charismatique et des tribus fidèles. »

En 2002, Iyad Ag Ghali servira de médiateur pour faire libérer 32 touristes enlevés à Djanet en Algérie. « Le fondateur d’Ansar Dine était en effet médiateur, chargé de libérer les otages occidentaux. D’ailleurs c’est lui-même en personne qui a négocié la libération de l’humanitaire Pierre Camatte, premier français enlevé au Mali, à Ménaka le 26 novembre 2009, avant d’être relâché le 23 février 2010, par Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Selon les médias suisses, il a aussi été la clé de la libération de nombreux otages helvétiques en 2003, 2009 et 2012 »(3).

En 2006, nouvelle rébellion, nouveaux accords et nouvel échec.

Le 15 mai 2015 est signé L’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger, à l’initiative de l’ONU et sous la médiation de l’Algérie en raison de ses bonnes relations avec les États voisins et avec les groupes touaregs. Accord conclu entre l’Etat malien et la « Coordination des mouvements de l’Azawad » (CMA) qui regroupait le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), une aile du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA).

Le principal signataire, le MNLA « est né de la fusion entre le MNA (Mouvement national de l’Azawad) et le MTNM (Mouvement touareg du Nord Mali). Les deux mouvements, pacifique pour le premier, armé pour le second, se sont réunis du 7 au 15 octobre 2011 afin d’œuvrer à la création d’une nouvelle organisation politique touareg, soucieuse d’asseoir les revendications de tous les Touareg de « l’ Azawad […] Le MNLA est l’héritier d’une longue histoire conflictuelle entre Touareg du nord-Mali et gouvernement malien. […] depuis trente ans, on discute avec le gouvernement, on signe des accords, mais ils restent sans effet », déclare le président du bureau politique du MNLA. Revendications qui se sont traduites depuis l’indépendance du pays en 1960 par trois rébellions touareg : en 1963, en 1990 et en 2006. En 1962-1963, la première rébellion touareg est durement réprimée par l’armée malienne et le mouvement est affaibli. Ce n’est qu’en 1990 que les combats reprennent, amenant la signature en 1991 des accords de Tamanrasset et du Pacte national en 1992 » (4).

Ces accords décident tous de la fin des opérations armées et prennent en compte les revendications économiques, sociales, culturelles et politiques des populations défavorisées.

L’Accord de Tamanrasset de 1991 :

« ARTICLE 1er : Il est mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l’ensemble du territoire et principalement dans les 6è et 7è régions du Mali le 06/11/91 à 14 heures. ARTICLE 2 : Les deux parties s’engagent à interdire tout recours aux actes de violences, collectifs ou individuels. Toute action clandestine ou contraire à l’ordre publié doit prendre fin ainsi que toute infiltration d’éléments armés venant de l’extérieur.

Les deux parties ont convenu que les populations des trois régions du nord du Mali géreront librement leurs affaires régionales et locales par le biais de leurs représentants dans des assemblées élues, selon un statut particulier consacré par la loi.

Dans ce cadre, les assemblées locales constituées d’un organe délibérant et d’un organe exécutif, réglementent dans tous les domaines liés à leurs spécificités en matière économique, sociale et culturelle.

Ces assemblées élisent en leur sein leurs représentants qui se constituent en un conseil consultatif régional chargé de délibérer sur toutes questions intéressant les trois régions.

Dans le cadre du développement régional, 47,3% des crédits du quatrième programme d’investissement seront affectés à ces trois régions. »

En 2015, l’Accord d’Alger se prononce sans ambiguïté contre « le terrorisme et la criminalité transnationale organisée.» (Préambule et Titre III, Chap. 11) et il précise les conditions du désarmement, de la démobilisation, de la réinsertion des combattants et de leur intégration dans l’armée nationale. (Titre II, Chap.8, 9, 10 et Annexe 2/ II et III).

Il reconnaît l’appellation Azawad (zones saharienne et sahélienne du Nord- Mali habitées par les touaregs) et entend dans le cadre de « l’unité nationale, respecter la diversité humaine caractéristique de la Nation malienne […] éthique, culturelle, géographique, socio-économique […] socio-historique. » (Préambule et Titre I, Chap.1, Art.1). Il insiste sur les décisions qui devront être appliquées pour « une plus grande représentation des populations du Nord au sein des institutions nationales.» (Préambule et Titre I, Chap. 2, Art. 15). Il énumère les politiques à mettre en œuvre dans les domaines économique, social, éducatif, culturel afin de faire reculer le sous-développement du Nord dont on sait qu’il est le terreau du terrorisme. Afin de ne laisser aucun intervalle à une interprétation restrictive, il décide de la création d’une Zone de développement des régions du Nord-Mali, avec la création de Villages artisanaux, et des aides aux micro-entreprises. Cette Zone devra être pilotée par un Comité consultatif interrégional et il énumère un certain nombre de réalisations à entreprendre, avec leur implantation : points d’eau, routes, aéroports, hôpitaux, écoles, (y compris l’aide aux cantines scolaires), etc.(Annexes II et III). L’État malien s’engageait par cet accord à dégager les moyens financiers indispensables qui devaient être abondés par des apports internationaux.

Aucun de ces accords ne sera appliqué, les gouvernements du Mali n’ayant pas respecté leurs engagements. Ce qui entraînera la radicalisation des groupes touaregs et leur ralliement à AQMI, Al-Qaida au Maghreb islamique, descendant du GIA algérien puis du GSPC.

Le 10 mars 2020, Le Point annonçait cependant que : «Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), principale alliance djihadiste du Sahel affiliée à Al-Qaïda, s’est dit prêt à accepter de négocier avec Bamako à la suite de la récente décision du président malien Ibrahim Boubacar Keïta de rompre avec la ligne directive suivie officiellement depuis 2012. Mais à une condition : que la France et l’ONU retirent leurs forces du Mali. »

L’État français saisira-t-il cette opportunité ?

Bernard DESCHAMPS, 7 juin 2020

1) ONU info/ news.un.org › story › 2019/09

2) le Nouvel Observateur du 5 décembre 2012, site nouvelobs.com

3)Afrik.com, Iyad ag Ghaly, un poète devenu djihadiste par Assanatou Baldé – 27 février 2013.

4) Julia Dufour, 2012, Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité.

Même Mattis condamne…

The Atlantichttps://www.theatlantic.com/politics/archive/2020/06/james-mattis-denounces-trump-protests-militarization/612640/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=atlantic-daily-newsletter&utm_content=20200603&silverid-ref=MzMwNDY3ODcxNDI5S0

Même l’illustre Général américain James Mattis, connu pour être un « faucon », condamne la brutale répression de l’Administration Trump contre les manifestions anti-racistes, avec une sévérité exceptionnelle…

Dans l’éminent et très ancien magazine culturel « The Atlantic » du 3 juin, le Général James Mattis, ancien Secrétaire à la Défense de Donald Trump, rompt le silence. Dans une déclaration exceptionnelle de condamnation, Mattis dénonce le Président Donald Trump, en le présentant comme une menace à la Constitution.

« Donald Trump est le premier président, de toute ma vie, qui n’essaie pas d’unir le peuple américain – et ne prétend même pas essayer », écrit Mattis. «Nous assistons aux conséquences de trois ans dans cette volonté délibérée.»

« J’ai observé, en colère et consterné, les événements qui se sont déroulés cette semaine, écrit Mattis. Les mots Égalité dans la justice en vertu de la loi sont gravés sur le fronton de la Cour suprême des États-Unis. C’est précisément ce que les manifestants demandent à juste titre. C’est une demande saine et unificatrice – une exigence que nous devrions tous pouvoir soutenir. »

L’OMS, acteur de la santé globale…

Image OMSImage OMS

« L’OMS est le seul acteur de la santé globale qui a joué un rôle important, mais sa réforme est nécessaire »

Un article sur BASTAmag, de Jean-Paul Gaudillière et Christoph Gradmann

Malgré ses défauts, l’Organisation mondiale de la santé a montré qu’elle était indispensable, alors que les nouveaux acteurs privés de la « santé globale », comme la fondation Bill et Melinda Gates, sont demeurés « muets » face au covid-19. Mais les menaces de Donald Trump fragilisent l’institution. Tribune.

Le 15 avril dernier, Donald Trump annonçait suspendre la contribution des États-Unis au budget de l’OMS en attendant que son gouvernement enquête sur l’attitude de l’organisation vis-à-vis de la Chine. En version Tweet, le message était plus clair : si l’OMS n’avait pas couvert les silences et dénis de la Chine, l’administration Trump n’aurait pas aujourd’hui à faire face à une double catastrophe sanitaire et économique, et à une crise majeure de leadership. La plupart des commentateurs européens ont pris cet épisode pour ce qu’il est : la quête d’un bouc émissaire et la poursuite d’une offensive de long terme contre les Nations Unies en particulier, et contre le multilatéralisme en général.

Une longue tradition d’hostilité américaine

Trump s’inscrit dans une longue tradition d’hostilité américaine. Depuis sa création, et même lorsqu’ils estimaient que dominer le dispositif onusien était indispensable à la bonne gestion de la guerre froide, les États-Unis ont toujours considéré l’OMS – plus encore que toute autre organisation des Nations Unies – comme une institution bureaucratique et inutile. En 1946, arguant d’une expérience satisfaisante avec l’Organisation Pan Américaine de la Santé, les États-Unis plaidaient « non » pour la création d’une agence de l’ONU, défendant des coordinations régionales et l’extension des programmes d’aide bilatérale. Leur ralliement au projet d’OMS s’est fait à contrecœur. La politique sanitaire internationale de Washington, tout au long des années 50 à 70, a privilégié la construction d’alliances ad hoc avec l’Unicef, l’OMS, la Banque mondiale ou le Pnud (Programme des Nations Unies pour le développement).

La décolonisation, l’adhésion des nouveaux États-nations issus des indépendances et les transformations de l’OMS qui en ont résulté n’ont fait que renforcer ces réserves. La démocratie des États, qui est la norme de l’Assemblée mondiale de la santé, veut en effet que les choix d’orientation et les investissements budgétaires de l’organisation soient décidés selon le principe « un pays, une voix » alors que les contributions au financement de l’institution se font en proportion du PIB. De loin le premier contributeur, les États-Unis ont toujours jugé que leur influence n’était pas à la hauteur de leur apport.

Le pari d’une médecine plus sociale rejeté par Ronald Reagan

Pire, dans les années 70, l’OMS, sous la direction du danois Halfdan Mahler, se fait la porte-parole du « Tiers monde » avec l’adoption, en 1978, d’une stratégie dite des soins de santé primaire, participant largement de la revendication d’un nouvel ordre économique mondial et d’une révision des politiques d’aide au développement. Nombre des grands programmes conçus au Nord se sont révélés inadéquats et peu efficaces, du fait de leurs limites opérationnelles (la résistance des moustiques au DDT dans le cas des programmes malaria), ou de leur caractère socialement inacceptable (comme dans le cas des politiques de stérilisation pour le contrôle des naissances). L’OMS fait alors le pari d’une médecine plus sociale que technique.

Une stratégie « horizontale », en quelque sorte, qui consiste alors à revendiquer un droit à la santé en général, à lier intervention sanitaire et développement, à réduire le rôle des transferts de technologies de pointe au profit des ressources locales et à accorder la priorité aux populations rurales, aux centres de soins de proximité et à l’implication des « communautés ». Contrairement à ce que suggérait le slogan officiel de l’OMS, « la santé pour tous en 2000 », l’ordre du jour n’était pas « toute la santé, pour tous » mais une stricte priorisation des besoins dits « de base », en l’occurrence : la lutte contre les maladies infectieuses, et la santé maternelle et infantile.

L’arrivée à la Présidence de Ronald Reagan a marqué le début d’une offensive en règle contre cette stratégie. Le point d’orgue en est (déjà) la suspension, au milieu des années 80, de la contribution budgétaire des États-Unis, en représailles au soutien que l’OMS accordait à la priorisation, par et pour les pays du Sud, des médicaments génériques avec l’adoption de listes de médicaments « essentiels » et la mise en avant des producteurs locaux. Pour les États-Unis – et en cela ils partageaient le point de vue de la fédération des syndicats de la grande industrie pharmaceutique – la notion même de médicaments « essentiels » pose un problème puisqu’elle implique de relativiser, dans une perspective de santé publique, l’utilité des médicaments les plus récents et les plus coûteux car encore sous brevet.

L’analyse coût-efficacité comme nouvelle boussole

L’épisode a laissé des traces profondes : les États-Unis, soutenus par une partie des Européens, ont obtenu, en échange de leur retour à la table des financements, une refonte de la gouvernance de l’OMS. Celle-ci privilégie un fonctionnement par projet échappant au contrôle de l’Assemblée mondiale de la santé. Ce fonctionnement représente aujourd’hui encore l’essentiel des moyens de l’organisation : des programmes « verticaux » ciblant un objectif unique (comme la vaccination ou la santé maternelle), reposant sur un registre d’intervention limité, et pilotés par les partenariats qui les financent.

Il serait simpliste de faire de ces tensions avec les États-Unis la source de tous les maux et échecs de l’OMS. Si la stratégie des soins de santé primaire est devenue de plus en plus difficile à soutenir dans les années 80 et 90, c’est moins du fait de la seule offensive américaine que de sa conjonction avec l’épidémie de VIH/sida et, surtout, avec l’affaiblissement des « pays à revenu faible et moyen », pris dans la spirale des crises de la dette et des programmes d’ajustement structurel. Surfant sur ces événements, les nouveaux acteurs de ce qui allait désormais s’appeler la santé dite « globale », de la Fondation Bill & Melinda Gates à la Banque mondiale en passant par le Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme, ont très largement repris à leur compte les critiques du fonctionnement de l’OMS et des bureaucraties sanitaires nationales. Faisant du programme « vertical » leur instrument privilégié, ils l’ont associé à un gouvernement par l’audit et l’évaluation de performance médico-économique, idéalement définie par les analyses coût/efficacité.

« L’innovation biotechnologique comme horizon » de la Fondation Gates ou de la Banque mondiale

L’OMS s’est adaptée à cette nouvelle santé globale. Mais, parce que son mandat n’a jamais été celui d’une agence opérationnelle, ses marges de manœuvre étaient limitées. Depuis sa création, son rôle a davantage été celui d’une agence productrice d’expertise, de régulation et de recommandations au profit des États membres que celui d’un centre organisateur de programmes, pourvoyeur de ressources matérielles et financières. Cela a été sa force quand un certain consensus a permis de faire converger les interventions, comme dans le cas des campagnes vaccinales. C’est aussi sa grande faiblesse lorsqu’il s’agit, au contraire, d’infléchir les agendas. Ce que démontre, depuis vingt ans, l’incapacité à traduire en programmes les données et les discours sur la nouvelle transition épidémiologique, autrement dit sur l’impact dramatique des maladies chroniques (de l’obésité et du diabète aux pathologies mentales) en Afrique, Asie et Amérique Latine.

C’est donc sans surprise que l’on retrouve, au cœur de la gestion de la pandémie de Covid-19 par l’OMS, la même conjonction d’inadéquation et de nécessité. Depuis le début de la crise, l’OMS est la seule institution de la santé globale qui ait joué un rôle important. Les autres acteurs du champ sont d’abord restés muets puis, à partir de mars, ont considéré, tels la Fondation Gates ou la Banque mondiale, que les priorités restaient les mêmes : l’Afrique comme principale zone à risque et l’innovation biotechnologique comme horizon.

Endiguement du Covid-19 : faiblesse de l’OMS, responsabilité des États

Or, la lutte contre le Covid-19 prend à rebours nombre des évidences de la gouvernance sanitaire globale : l’expertise concernant les réponses n’est plus seulement localisée en Europe et en Amérique du Nord ; les stratégies d’endiguement de la pandémie supposent la mise en œuvre à grande échelle d’interventions médico-sociales, conditionnée par la qualité d’infrastructures (personnels et hôpitaux) qui sont hors champ des programmes verticaux ; enfin, les interventions reposent de façon quasi-exclusive sur les initiatives des États et de leurs administrations de santé publique.

À partir de la fin janvier, les recommandations techniques et politiques produites à marche forcée par l’OMS ont pris acte de ces trois éléments. L’organisation a également fait preuve d’autonomie par rapport à l’expérience chinoise en mettant l’accent sur la stratégie « tester, tracer, isoler » comme principal horizon pour tenter d’éviter les mesures de confinement généralisé. Que les États, de l’Europe aux États-Unis, n’en aient pendant longtemps pas tenu compte (de sorte que le confinement, partout et pour tous, est devenu inévitable) renvoie certes à la faiblesse de l’OMS mais relève bien, d’abord, de leur responsabilité.

Réinvestir l’OMS

Ce double constat – l’OMS répond mal pas à ses fonctions, alors qu’une organisation politique mondiale de la santé est indispensable – devrait déboucher sur un agenda de réforme concernant aussi bien les financements (avec, par exemple, moins de partenariats à géométries et durées variables et plus de contributions générales) que les objectifs (les urgences sanitaires communes ne se réduisent pas aux épidémies et aux problèmes de biosécurité) et la gouvernance (incluant d’autres acteurs et formes de représentation que la démocratie des États-nations).

En attendant que la conjoncture ouvre la voie à une réinvention de la santé globale, on est au moins en droit d’espérer que les membres de l’Union Européenne tirent quelques leçons de leurs manquements propres ainsi que de l’absence de coordination entre eux pour, dans tous les sens du terme, réinvestir cette même OMS. À défaut, il faudra cesser de se plaindre du fait que la Chine, première puissance économique mondiale et second contributeur de l’OMS, y joue sa partition en solo. http://www.bastamag.net 15 mai 2020

Jean-Paul Gaudillière est directeur de recherche à l’Inserm et directeur d’études à l’EHESS. Christoph Gradmann est historien de la médecine, professeur à l’université d’Oslo.

« COVID-19/se réinventer… »

Daniel Durand « situation nouvelle, causes anciennes ?  »

Un article de Daniel Durand – 18 avril 2020

La crise sanitaire du COVID-19 fera sans doute date dans l’histoire des siècles modernes, non par le nombre de victimes (150 000 mi-avril) assez éloigné de catastrophes récentes comme le HIV et ses 32 millions de morts depuis 1981, la grippe asiatique en 1957-58 avec 1,1 million de morts, la grippe espagnole en 1918-1919 avec 50 millions de morts, mais par des caractéristiques complètement nouvelles. La contagion a été ultra-rapide, accélérée par la mondialisation croissante des échanges, l’émotion à juste titre dans l’opinion à l’échelle planétaire a été grande, avec la résonance donnée par les réseaux sociaux, l’ampleur des décisions de protection des populations et de mise en veilleuse de l’économie a été inédite. Les sommes annoncées pour soutenir l’activité par les principales puissances sont colossales : un plan de soutien de 540 milliards d’euros décidé par l’Union européenne, 100 milliards par la France, 1100 milliards d’euros en Allemagne, 2 000 milliards d’euros aux États-Unis, tout cela dans des pays d’économie libérale, réticents aux interventions de l’État.

Ces dimensions exceptionnelles donnent lieu à des commentaires souvent très emphatiques sur le mode « plus rien ne sera comme avant », « un changement de monde ».. Oui, peut-être, mais comme les mesures financières annoncées ne semblent pas être conditionnées particulièrement à des nouveaux critères de développement, liés par exemple à la transition énergétique ou aux priorités sociétales, il n’est pas sûr qu’on n’assiste pas à une simple tentative de reconstruction du système « à l’identique »…

Je suis également un peu dubitatif en voyant se multiplier sur tout l’arc politique et idéologique des déclarations, la main sur le cœur, affirmant, « il faut innover », foin des vieilles recettes, inventons des solutions nouvelles face à ces défis nouveaux. Nous avons même entendu le Président de la République déclarer « il faudra se réinventer, moi le premier », diantre ! Je suis généralement partant lorsqu’il s’agit d’examiner ou de mettre en œuvre des idées neuves, mais à condition qu’elles reposent sur des fondations sérieuses.

C’est pourquoi je pense que cette énorme crise sanitaire aux dimensions politiques, économiques, sociales, sociétales, souvent inédites mérite de prendre du recul pour en examiner les origines et le contexte de son développement.

Que constate-t-on d’abord sur le plan de la pandémie et de son développement ? Surprenant, inattendu ? Oui, pour une part mais nous découvrons jour après après jour que les signaux d’alerte existaient depuis assez longtemps.

En 2007 déjà, des chercheurs de Hong Kong tiraient la sonnette d’alarme dans Clinical Microbiology Reviews. Que disaient-ils ? «La présence d’un large réservoir de virus de type SARS-CoV chez les chauves-souris rhinolophes, combinée à une culture de consommation de mammifères exotiques dans le sud de la Chine, est une bombe à retardement».

De nombreux chercheurs, historiens, politiques ont mis en cause la destruction de la biodiversité liée à une mondialisation mue par la rentabilité financière, le développement d’une agriculture productiviste mondialisée, l’interdépendance économique et industrielle non maîtrisée. Le but de cet article n’est pas d’aborder ces aspects aussi je m’en tiendrai à l’analyse de certains choix de société effectués depuis 30 ans.

D’un point de vue géostratégique, la question du risque des pandémies est traité dans un rapport d’information de la CIA, écrit en 2005, traduit et publié en France en 2008 (Le nouveau rapport de la CIA : Comment sera le monde en 2025 ? Alexandre Adler, Robert Laffont). On peut y lire : « L’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire humaine virulente, extrêmement contagieuse, pour laquelle il n’existe pas de traitement adéquat, pourrait déclencher une pandémie mondiale. Si une telle maladie apparaît d’ici 2025, des tensions et des conflits internes ou trans-frontaliers ne manqueront pas d’éclater.[..] Si une maladie pandémique se déclare, ce sera sans doute dans une zone à forte densité de population, de grande proximité entre humains et animaux, comme il en existe en Chine et dans le Sud-Est asiatique ».

En 2017, dans « la Revue stratégique de défense et sécurité nationale » , qui a servi à préparer en 2018 la Loi de Programmation militaire (LPM), il y a un chapitre dans lequel est écrit : « Risques sanitaires – L’accroissement de la mobilité de la population favorise l’extension des aires de diffusion de certaines maladies, ainsi que la propagation rapide et à grande échelle de virus à l’origine d’épidémies diverses (syndrome respiratoire aigu sévère – SRAS). Le service de santé des armées et ses capacités de recherche sont ainsi régulièrement mobilisés pour faire face à ce type de situation. [..] Le risque d’émergence d’un nouveau virus franchissant la barrière des espèces ou échappant à un laboratoire de confinement est réel ».

Or ce qui fait problème, c’est de constater quelles réponses ont été apportées à ce risque identifié ? Sans caricaturer outre-mesure, l’épine dorsale de la sécurité de la France telle qu’elle a encore été décidée est essentiellement celle-ci : « Face aux menaces décrites précédemment, la France doit maintenir sur le long terme une dissuasion nucléaire reposant sur deux composantes complémentaires, et relever simultanément quatre défis majeurs.[..] Le premier est celui de la protection du territoire national,[..] Le deuxième défi est celui de la capacité à répondre à une crise dans notre voisinage, ayant aussi un impact direct sur le territoire national. La combinaison des risques peut ainsi conduire nos forces à intervenir, éventuellement seules, dans un conflit à forte dimension humanitaire et migratoire ». Toutes les réponses envisagées sont d’ordre militaire, alors qu’on évoque de nouveaux risques sociaux : pandémies, migrations, risques climatiques, AUCUN de ces risques n’est pris en compte dans la détermination du concept de sécurité, censé être développé dans la Loi de programmation militaire.

Mieux ou pire, le service de santé des Armées a été mis au régime sec. Déjà en 2000, l’établissement du Groupement industriel des armements terrestres (GIAT), à Rennes, qui fabriquaient des abris techniques mobiles (les « shelters », c’est à dire des hôpitaux de campagne) avait été démantelé. Notons qu’il a fallu 10 jours à l’armée pour installer à Mulhouse un hôpital militaire de campagne de 30 lits alors qu’à Londres, un hôpital de campagne de 4 000 lits a été construit en une semaine…

Cela doit faire réfléchir à certaines orientations prises ces dernières décennies en France, mais aussi de manière générale dans une grande partie du monde : les dépenses militaires ont été privilégiées dans le monde depuis 2000. Dans le débat politique, elles ont été présentées comme une « assurance-vie », des « investissements » à « sanctuariser », par contre, les dépenses de santé ou de protection sociale ont été elles montrées comme un « coût » à contenir : il faut « boucher le trou de la Sécu », mettre fin aux « gaspillages des hôpitaux », combler le déficit des retraites.

Exagération ? Je vais m’expliquer.

Les armes, plus que la santé ? Est-ce que j’exagère beaucoup dans cette formule ?

Le 28 février 2015, l’Express écrit « Comment le gouvernement va économiser 3 milliards d’euros dans les hôpitaux ? » ; le 1er octobre 2019, Le Parisien titre « Budget 2020 de la Sécu : les hôpitaux publics à la diète » et explique : « Dans le budget 2020 de la Sécu, les hôpitaux publics, dont six sur dix sont en difficultés financières, devront encore faire 800 millions d’euros d’économies ».

À la même époque, concernant les dépenses militaires, le discours est différent. Le Monde du 07 février 2018, écrit : « L’effort, tel qu’il est annoncé, est colossal : près de 300 milliards d’euros cumulés seront consacrés à la défense nationale à l’horizon 2025 ». Le but, explique le journal, est, selon la ministre des armées, la « régénération » des armées et « la préparation de l’avenir ». Cette priorité au militaire reçoit d’ailleurs un soutien politique large, malgré certaines ambiguïtés, jusque dans certains rangs de la gauche, puisque, explique toujours Le Monde, « Pour le groupe La France insoumise (LFI), la LPM reste victime de l’austérité», alors que « c’est une augmentation rapide qui est indispensable ». commente le journal du 8 février.

Ce mouvement en faveur des militarisations est très marqué en France mais il s’inscrit dans une tendance beaucoup plus globale puisqu’en 2018, le total des dépenses militaires mondiales a augmenté pour la deuxième année consécutive, au niveau le plus élevé depuis 1988. Il a atteint 1822 milliards de dollars selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

Sur le plan sanitaire mondial, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été contrainte après 2000 à se tourner vers des financements privés pour compléter son budget, ce qui l’a conduite à une gestion hasardeuse et alarmiste de la crise du HN1 sous la pression des intérêts des firmes pharmaceutiques. Aujourd’hui, avec sa nouvelle direction issue pour la première fois d’un pays du Sud (ce qui n’a pas plu particulièrement aux pays occidentaux, États-Unis et France compris), elle a créé un programme de gestion des situations d’urgence sanitaire doté de son propre budget et lancé des appels au dépistage massif du coronavirus (avec le slogan «Test, test, test !») qui n’ont pourtant pas été entendus par la grande majorité des gouvernements. Par définition, l’OMS est une organisation intergouvernementale, avec les contraintes politiques et financières que cela suppose. Elle ne peut agir qu’en fonction des moyens et des pouvoirs que les 194 États qui la composent lui confèrent. Comme l’écrit la chercheuse Auriane Guilbaud, dans Libération du 16 avril, « Ce que révèle la crise actuelle, c’est donc le besoin de plus d’OMS, pas de moins. Par exemple, si l’OMS avait autorité pour se rendre dans un pays en cas d’émergence d’une maladie infectieuse, sans avoir à négocier l’entrée sur le territoire des États, cela lui éviterait d’avoir à ménager leur susceptibilité comme elle l’a certainement fait avec la Chine. Si c’est là le problème principal, chiche, une fois la crise passée, étendons le mandat de l’organisation et donnons-lui plus de pouvoir « !

Comme l’écrit B. Girard, sur son blog ( http://journaldecole.canalblog.com/ ), ne faut-il pas se poser cette question simple : « Chaque année, le contribuable offre donc à l’armée plusieurs centaines de blindés supplémentaires, des avions, un sous-marin etc mais combien de lits médicalisés aux hôpitaux, de masques de protection, de tests de détection ? ».

Il poursuit et je partage complètement son point de vue :  » En 2020, si la menace ne vient certes plus de l’Allemand, de l’Anglais ni même du Chinois, ce changement pourtant radical dans l’ordre du monde n’a que peu fait bouger les images mentales ; la sécurité est toujours largement perçue sous l’angle militaire (et policier). Une représentation archaïque qui empêche de prendre la juste mesure – et donc de décider d’une juste politique – des nouveaux défis, bien réels ceux-là (environnementaux, sanitaires etc) qu’il faut dès aujourd’hui affronter ». C’est la même idée que développe le chercheur Bertrand Badie (Ouest-France du 26/03/2020) :  » Cela fait vingt-cinq ans que le Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD) attire notre attention sur les nouvelles insécurités humaines et notamment sanitaires, et que l’on continue à raisonner en termes militaires ».

Des voix de plus en plus fortes et diverses s’élèvent sur la planète. « Ce dont nous avons besoin de toute urgence maintenant, c’est de repenser l’ensemble du concept de sécurité », a écrit l’ancien dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, dans un éditorial publié par le magazine TIME. « Même après la fin de la guerre froide, cela a été envisagé principalement en termes militaires. Au cours des dernières années, nous n’avons entendu parler que d’armes, de missiles et de frappes aériennes » L’épidémie de COVID-19 a souligné une fois de plus que les menaces auxquelles l’humanité est confrontée aujourd’hui sont de nature mondiale et ne peuvent être traitées que collectivement par les nations. « Les ressources actuellement dépensées pour les armes doivent être préparées à de telles crises », a déclaré Gorbatchev.

Nous ne partons pas de rien. Au cœur du concept de sécurité humaine, élaboré à la fin des années 90, figurent aujourd’hui les Objectifs de développement durable (ODD), d’ici 2030. Ces ODD ont été adoptés le 25 septembre 2015 par les chefs d’État et de Gouvernement réunis lors du Sommet spécial sur le développement durable à l’ONU. Ils fixent 17 objectifs de développement durable. Les ODD présentent une vision transversale du développement durable : d’abord ils associent à la lutte contre la pauvreté, la préservation de la planète face aux dérèglements climatiques ; ensuite les enjeux du développement durable englobent l’ensemble des pays de la planète ; enfin ils sont le fruit d’une consultation large d’un ensemble d’acteurs, comme la recherche, la société civile, le secteur privé ou les collectivités locales. Cet Agenda 2030 confirme la priorité au développement durable qui accompagne les Accords de Paris sur le climat, qui visent à limiter la hausse de la température mondiale à 2°C.

La réussite de ces ODD nécessite un financement de 4 000 à 5 000 milliards de dollars chaque année : le déficit annuel est estimé selon l’économiste Jonathan Thébault dans BSI-economics à environ 2 500 milliards de dollars annuels. Or, aujourd’hui, outre la redirection de dépenses militaires extravagantes pointées par le SIPRI, on sait maintenant avec la crise du COVID-19 que les principaux pays développés peuvent mobiliser, d’un claquement de doigt, entre 4 000 à 5 000 milliards de dollars dans le système financier international ! Alors, quels choix politiques innovants pour demain va-t-on prendre ?

Ces remarques qui semblent de bon sens sont apparemment loin d’être partagées. La manière dont a été abordée la crise et son traitement par les hommes d’état et les médias le montre.

Nous sommes en guerre ? Alors, préparons la paix de demain !

« Nous sommes en guerre » : la posture adoptée par Emmanuel Macron est révélatrice d’une certaine culture : « La pandémie à laquelle nous sommes confrontés exige des mesures plutôt opposées à un temps de guerre » explique l’économiste Maxime Combes dans une tribune de Basta ! le 18 mars dernier. « Les impératifs actuels, au vu de la gravité et de l’ampleur de la situation, appellent à la solidarité et au maintien du lien social plus qu’à de discutables rhétoriques mobilisant des imaginaires de guerre totale ayant transformé le monde en un cimetière entre 1914 et 1945 », fait remarquer l’historienne Claire Demoulin dans Libération, le 19 mars dernier.

Le premier moment de surprise passée, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer cette posture et dire que, non, l’heure n’est pas à la mobilisation guerrière sauce 1914, mais à la mobilisation citoyenne, à l’appel à la responsabilité de chacun. Cette posture présidentielle, car il s’agissait d’une posture de communication, n’est pas sans conséquence sur la vie démocratique. Les modalités de l’état d’urgence, ses dimensions bureaucratiques et punitives, restreignent la vie démocratique, (bien que les parlementaires aient réussi à imposer un certain contrôle démocratique) et donc freinent le rassemblement des citoyens, notamment chez les jeunes. La vieille culture de guerre malgré les progrès a encore de beaux jours et la promotion d’une culture de paix et de citoyenneté nécessite toujours un débat au quotidien.

On perçoit de plus en plus clairement qu’actuellement nous vivons une nouvelle étape entre deux visions du monde et de la vie : coopérations ou affrontements, culture de guerre ou culture de paix, ce qui se traduit à l’échelle internationale plus plus de multilatéralisme ou plus de souverainisme, donc plus et mieux d’ONU, et non (en schématisant un peu, je le reconnais) plus d’OTAN et plus de conflits.

Aujourd’hui renaît un début de débat sur le multilatéralisme au travers notamment de deux questions : la caractérisation de la mondialisation et la place de l’OMS (et derrière celle-ci de tous les organismes de l’ONU). Ce débat ne doit pas être biaisé comme l’avait fait Emmanuel Macron dans sa première intervention, en ne parlant que du rôle du G20 et du G7 (les clubs des « riches » de la planète) et pas de l’ONU.

On devine bien aujourd’hui que, derrière le mauvais procès fait à l’OMS par Donald Trump, se cache l’aiguisement de l’affrontement de puissances, USA contre Chine, débat repris en France par Emmanuel Macron, sur le thème « que cache la Chine ? ». Il y a une convergence des puissances occidentales pour empêcher la Chine de gagner en influence dans les pays en développement : ils veulent faire oublier la faiblesse de leur aide et ne supportent pas que la place vide qu’ils laissent soit occupée par une autre puissance, surtout si celle-ci est émergente. Les dirigeants chinois mènent une politique obscure et opaque, peu démocratique, nous ne sommes pas naïfs, mais rien ne peut cacher le fait que si la Chine, dont la population fait 20 fois celle de la France, avait eu un nombre de morts de la même ampleur, elle déplorerait environ 400 000 victimes…

Derrière les nouveautés que revêtent certains aspects de la crise du COVID-19, on voit que perdurent vieilles idées et vieilles conceptions du monde. Oui, il faut inventer, imaginer de nouvelles solutions, mais elles ne peuvent que reposer sur un paradigme, peut-être ancien, mais fondamental : les peuples et l’humain (le « We, the people » de Koffi Annan) doivent être au centre des politiques, ce qui donne une jeunesse renouvelée à ce double concept des années 1990 : la nécessité de construire une sécurité humaine étendue, reposant sur une culture de paix généralisée.

Des solutions nouvelles, « se réinventer » ? Oui, mais est-ce que ce sera pour continuer d’affecter 2% des PIB aux dépenses militaires ou les dirigeants mondiaux vont-ils dès cette année réduire les dépenses militaires de 10 à 15% ? « C’est le moins qu’ils devraient faire maintenant, comme un premier pas vers une nouvelle conscience, une nouvelle civilisation », a fait remarquer Mikhaïl Gorbatchev. Il a raison.

Va-t-on pour se « réinventer » continuer à dépenser des centaines de milliards pour les armes nucléaires alors que les forces de « dissuasion » ont montré leurs limites devant une « simple » pandémie virale ? Comme le fait remarquer IDN (Iniative pour le désarmement nucléaire) dans sa revue de presse du 17 avril, quasiment toutes les bases nucléaires américaines ainsi qu’au moins quatre porte-avions ont été touchés par le virus – situation qui rappelle celle du Charles-de-Gaulle en France (la moitié de l’équipage contaminé !). Même la pérennité de la fameuse « chaîne de commandement », l’autorité sur le lancement des armes devant éventuellement être déléguée, a pu être temporairement fragilisée comme le montre le cas de Boris Johnson au Royaume-Uni.

Est-ce que « se réinventer » serait un remake de la fameuse formule dans le Guépard écrit par Lampedusa et mis en scène par Fellini : « Il faut que tout change pour que rien ne change « !

Je suis de ceux qui pensent que cette crise doit déboucher d’abord sur un nouveau regard porté sur la priorité à donner aux besoins humains à l’échelle mondiale : la santé, le travail, le revenu décent pour vivre. Et c’est autour de ces préoccupations que doivent se mobiliser les intelligences et les forces sociales et politiques. Je pense également que la réflexion doit être élargie à la construction d’une mondialisation plus solidaire, qui n’oppose pas coopérations inter-étatiques et développements nationaux. Cela passera forcément par un monde moins militarisé, où les intérêts égoïstes des États seront plus contenus, et où la voix des peuples se ferait plus entendre, ce qui serait une formidable innovation !

On peut espérer que ce débat pourra émerger dans la seconde partie de l’année 2020 autour du 75e anniversaire de la création des Nations unies, de leur Charte et de l’ensemble des institutions. Il y a besoin d’un débat sur leur réforme et sur un double élargissement : une meilleure représentation des États émergents comme nouveaux membres permanents au Conseil de sécurité, une représentation plus directe des peuples à côté de l’Assemblée générale des États, avec la création d’Assemblée des peuples, une Assemblée parlementaire mondiale ?

Mais je suis convaincu que dès maintenant l’opinion devrait se mobiliser pour quelques grandes décisions simples et novatrices.

Il suffit d’écouter des grandes voix qui se sont élevées dans la cacophonie autour du virus COVID-19 : la première, celle du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres le 23 mars 2020 qui a déclaré : « La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie. Mettons un terme au fléau de la guerre et luttons contre la maladie qui ravage notre monde. C’est la raison pour laquelle j’appelle aujourd’hui à un cessez-le-feu immédiat, partout dans le monde ».

La seconde est celle du pape François dans son traditionnel message de Pâques, prononcé le dimanche 12 avril 2020 appelant à l’abolition de la dette pour les pays les plus pauvres et au « courage » d’un « cessez le feu mondial » avec arrêt de la fabrication des armes.

Local et mondial sont liés ! Oui, sachons nous réinventer en tournant le dos aux vieux dogmes du passé, aux logiques d’affrontement, pour travailler lucidement à une vraie « mondialisation heureuse » !

« Le coronavirus comme catalyseur: autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste ». Un article de Saïd Bouamama

corona

Sur le blog de Saïd Bouamama

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent. Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

Précisions conceptuelles

La comparaison entre les effets du cyclone Ivan qui touche Cuba en septembre 2004 et ceux du cyclone Katrina qui s’abat sur la Floride, la Louisiane et le Mississipi un an après permet d’apporter quelques précisions conceptuelles sur les notions de risque, d’aléa, de catastrophe et de vulnérabilité. Tous deux de catégories 5 c’est-à-dire avec des vitesses de vent dépassant 249 km/h, les deux cyclones se soldent pourtant par des bilans humains aux antipodes : aucun décès à Cuba ; 1836 morts et 135 disparus aux USA. Des aléas similaires débouchent ainsi sur des conséquences diamétralement opposées. Le vocabulaire élaboré pour décrire ces phénomènes naturels exceptionnels et leurs conséquences tout aussi exceptionnelles peuvent aider à comprendre ce qui se joue actuellement face à la pandémie en cours.

Un premier concept clef est celui d’aléa naturel. Celui-ci désigne des événements climatiques sur lesquels l’homme n’a pas d’influence au moment de leurs déclenchements (inondation, ouragan, éruption volcanique, etc.). Bien que de nature différente l’apparition d’un virus meurtrier peut, du moins dans l’état actuel des connaissances, être défini comme relevant de cette définition. Les aléas sont porteurs de risques pour l’homme, ce concept pouvant se définir comme un danger c’est-à-dire une conséquence potentielle de l’aléa. La vulnérabilité désigne pour sa part les effets prévisibles d’un aléa sur l’homme dépendant eux-mêmes d’un certain nombre de facteurs : densité de population des zones à risque, capacité de prévention, état des infrastructures permettant de réagir efficacement et rapidement, etc. Enfin la catastrophe définit un risque dont la potentialité s’est transformée en réalité et dont les conséquences seront fonction de la vulnérabilité.

Rendre compte d’une catastrophe sans aborder la question de la vulnérabilité est une ruse idéologique permettant de dédouaner les classes dominantes par évacuation des causes économiques, politiques et sociales expliquant l’ampleur des conséquences. Cette opération consiste en effet à référer entièrement à la nature des conséquences dont une partie essentielle relève des choix économiques et politiques. L’ampleur de la catastrophe est dépendante à la fois de l’état d’une société au moment où survient l’aléa et des décisions prises pour réagir à celui-ci.

Si sur le long terme on peut attendre des progrès de la science une meilleure connaissance et une plus forte maîtrise des aléas, dans le court terme seule la réduction de la vulnérabilité est en mesure de limiter drastiquement les conséquences des aléas c’est-à-dire d’éviter qu’il ne se transforme en catastrophe ou de limiter celle-ci. La pandémie actuelle peut dès lors être considérée comme un révélateur de la vulnérabilité : « Les bilans socio-économiques et les nombreux retours d’expérience menés ces dernières années, nous enseignent que les catastrophes sont de véritables révélateurs de vulnérabilités humaines et territoriales au sein des communautés et sociétés frappées[i] » résument les géographes Frédéric Leone et Freddy Vinet. La fonction de révélateur intervient ici à un double niveau : le degré d’exposition au risque qui interroge dans le cas des maladies les politiques de prévention et les inégalités sociales et la capacité à réagir à la catastrophe qui questionne l’état du système de santé, de ses infrastructures et de ses moyens. Par ailleurs les politiques concernant d’autres secteurs de la vie sociale et politique viennent impacter la capacité à réagir : politique de logement, politique migratoire, politique carcérale, etc. C’est pourquoi à l’échelle mondiale comme à l’échelle française la pandémie peut être considérée comme un analyseur de la mondialisation capitaliste.

Une vulnérabilité collective fille de la mondialisation capitaliste

Les idéologies d’accompagnement de la mondialisation capitaliste sont bâties à partir de deux postulats complémentaires repris en boucle par les discours politiques et médiatiques dominants depuis des décennies. Le premier est le primat de l’individu sur les structures dans l’explication des problèmes sociaux à l’échelle de chaque nation. Ce postulat permet d’évacuer la notion de classe sociale et d’inégalité sociale au profit d’une pseudo responsabilité individuelle qui se traduit fréquemment dans le discours de la prise de risque individuelle. Les vulnérabilités inégales face à la santé et aux maladies ne sont plus référées aux inégalités sociales mais aux caractéristiques individuelles d’une part et aux comportements individuels d’autre part. Le discours de la responsabilité individuelle sert ici à masquer la responsabilité du système social c’est-à-dire des classes dominantes qui en décident les règles de fonctionnement. « La vulnérabilité sociale des populations est encore très largement envisagée sous l’angle de l’individu et de sa place dans le groupe. Si ce sont les individus qui traversent bien les épreuves de la vulnérabilité, c’est au niveau des structures sociales que se manifestent les conditions qui rendent ces épreuves plus ou moins supportables. Autrement dit, entre l’individu et l’aléa, il y a aussi les structures sociales[ii] » résument les géographes de la santé Marion Borderon et Sébastien Oliveau. S’il est évident que la pandémie actuelle du fait de son ampleur touchera l’ensemble des classes sociales, il est tout aussi incontestable que la morbidité touchera en premier lieu les classes populaires et parmi elles les segments les plus précarisés.

Le second postulat est le prima de chaque nation sur les structures régissant les rapports internationaux. Ce postulats permet d’occulter les rapports de domination entre les pays du centre dominant et ceux de la périphérie dominées. Les vulnérabilités nationales inégales face à la santé et la maladie ne sont plus du tout référées aux inégalités sociales mondiales mais aux caractéristiques spécifiques de chaque nation (climat et catastrophes naturelles, culture, démographie, etc.) d’une part et aux seuls choix politiques nationaux d’autre part. Le discours de la responsabilité nationale sert ici à masquer l’existence du néocolonialisme et de l’impérialisme. Il suffit pourtant de regarder la géographie des inégalités de santé dans le monde pour s’apercevoir qu’elle recoupe parfaitement la division binaire centre-périphérie, à l’exception de quelques pays significatifs comme Cuba par exemple. Les statistiques de l’OMS sur le nombre de médecins par pays en 2015 précisent ainsi que l’on compte 52 médecins pour 10 000 habitants en Autriche, 39 en Italie et en Espagne, 32 en France, etc., et à l’autre bout de la chaîne : 1 seul médecin au Rwanda et en Ouganda, 9 au Sri Lanka ou 10 au Pakistan. Tous les autres indicateurs (nombre de personnels infirmiers, part de la santé dans le budget national, disponibilité des médicaments, etc.) présentent des classements similaires[iii].

Ce regard photographique ne suffit cependant pas à prendre toute la mesure de la signification de la mondialisation capitaliste pour la santé humaine. Il convient de le compléter par la prise en compte de la dégradation de l’accès au soin au centre comme à la périphérie. La lecture synchronique doit être complétée par une approche diachronique. La mondialisation capitaliste n’est en effet pas seulement le capitalisme, elle est aussi le capitalisme d’une séquence historique précise marquée par la domination de l’ultralibéralisme en matière de politique économique. Le désinvestissement de l’Etat, la fragilisation et/ou la privatisation des services publics, les politiques d’austérités, etc., ont conduit partout sur la planète à une hausse de la vulnérabilité. C’est celle-ci qui se révèle dans toute son ampleur avec la crise du Coronavirus.

Dans un pays comme la France le capitalisme mondialisé et sa politique économique ultralibérale ont depuis quatre décennies accrues considérablement la vulnérabilité. Dans le vocabulaire libéral de santé cela s’appelle la « rationalisation de l’offre de soin ». Concrètement cela signifie la suppression de 13 % des lits d’hospitalisation à temps plein (c’est-à-dire accueillant un patient plus de 24 heure) pour la seule période 2003-2016 (69 000 lits) selon les propres chiffres du ministère de la santé[iv]. Que l’on prenne comme indicateur les budgets des hôpitaux, les effectifs des personnels de soin ou le nombre d’établissements publics le bilan est similaire : une « casse du siècle » selon l’expression des sociologues Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent[v]. C’est cette vulnérabilité grandissante qui se révèle aujourd’hui avec l’épreuve de la pandémie dans le manque de lits de réanimation et de tests de dépistage tout comme dans le feuilleton macabre de la pénurie de masques. Les pénuries de tests et de masques ne sont nullement le résultat d’une erreur mais un des axiomes clef de la logique ultralibérale, à savoir la production « en flux tendu » consistant à réduire au minimum les stocks pour réduire les coûts. Ce qui s’est installé au cours des quatre décennies ce n’est rien d’autre qu’une « privatisation insidieuse » de l’hôpital public résume le syndicat CGT santé : « La privatisation de l’hôpital s’est faite par morceau, petit à petit, au fil des réformes successives. Il y a au moins deux étapes clés pour comprendre la transformation de l’hôpital public: la managérialisation (modification de l’organisation de l’hôpital selon les modalités du privé) et la marchandisation (introduction d’une logique de rentabilité marchande dans les actes de soin). Ces deux points forment ce que l’on pourrait appeler la « privatisation insidieuse» de l’hôpital. Les hôpitaux, s’ils ne deviennent pas privés juridiquement, le sont dans les faits, reproduisant trait pour trait les méthodes, modèles d’organisation et objectifs du privé[vi]. »

La même logique mais avec une violence encore plus destructrice s’est déployée dans les pays de la périphérie dominée. Les Plans d’Ajustement Structurel (PAS) qui ont été imposé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale c’est-à-dire par les puissances impérialistes ont démantelés les systèmes nationaux de santé. Parmi les conditionnalités imposées par ces PAS pour obtenir un prêt figurent systématiquement la baisse des budgets publics et la privatisation des services publics. La santé et l’éducation seront quasiment partout les deux secteurs les plus touchés par ces coupes budgétaires imposées. Un des effets induit par les PAS sera la « fuite des cerveaux » et en particulier des médecins et autres personnels de santé qui étaient essentiellement employés dans ces services publics sacrifiés. Les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les États-Unis : « La fuite des médecins de l’Afrique subsaharienne vers les États-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et s’est accéléré dans les années 1990 au cours des années d’application des programmes d’ajustement structurel imposé par […] le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale[vii]. » Les médecins nord-africains ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe. Les dégâts qu’annoncent la pandémie en Afrique par exemple, si elle n’est pas jugulée entre-temps, seront d’une ampleur sans commune mesure avec celle que nous connaissons en Europe. Le regard euro-centré dominant dans les médias invisibilise cette hécatombe de masse potentielle.

Les apories de la mondialisation capitaliste révélées par la pandémie

« Quand tout sera privé, nous serons privé de tout ». Ce slogan des pancartes de nos manifestations résume à merveille la rationalité des classes dominantes dans la séquence historique mondiale actuelle ultralibérale. Contrairement à une critique trop rapide et trop fréquente les classes dominantes ne sont ni idiotes ni irrationnelles. Elles ont simplement la rationalité de leurs intérêts. Bien entendu cette rationalité dominante est antagoniste avec une autre rationalité : celle qui n’est pas basée sur la maximisation du profit. La lutte des classes est ainsi aussi une lutte de rationalité. C’est ce qu’illustrent les nombreuses apories que montre les stratégies de lutte contre la pandémie en France. Une aporie est une contradiction insoluble. Donnons deux exemples non exhaustifs que révèle l’épreuve de vérité que constitue la pandémie.

Le premier exemple significatif est celui de la politique carcérale depuis plusieurs décennies. La surpopulation carcérale est une réalité massive largement documentée. Le taux d’occupation des établissements pénitentiaires « est aujourd’hui de 116% avec 70 651 prisonniers pour 61 080 places (au 1er janvier 2020). La surpopulation se concentre dans les maisons d’arrêts, qui accueillent les personnes en attente de jugement et celles condamnées à des courtes peines de prison. Dans ces établissements, qui abritent plus des deux tiers de la population carcérale, le taux d’occupation moyen est de 138%, contraignant deux à trois personnes – parfois plus – à partager une même cellule et plus de 1 600 personnes à dormir chaque nuit sur des matelas posés au sol[viii] » résume l’Observatoire National des Prisons. Une telle situation est à la fois contradictoire avec une lutte efficace contre la pandémie et constitue un sacrifice ciblé d’une partie de la population. Des situations similaires existent avec la politique migratoire et l’entassement dans des sites comme Calais, dans des centres de rétention surpeuplés ou dans des logements insalubres tout aussi surpeuplés ; avec celle en direction des sans-abris ; avec celle du logement productrice d’une sur-occupation massive pour les classes populaires ou enfin avec l’absence de réelle politique de lutte pour l’égalité entre les sexes. L’ampleur du prix humain que nous paierons au cours de cette pandémie et la répartition par classe sociale, par sexe et par origine de celui-ci découlent directement de ces apories. La morbidité liée à la pandémie aura indéniablement une dimension de classe et sera également inévitablement genrée et colorée.

Le second exemple tout aussi significatif est celui des réfugiés qui s’entassent dans les hotspots en Italie et en Grèce du fait de la politique de l’Europe forteresse. Alors que l’ouverture des frontières turques et la réaction brutale et répressive de l’État grec a encore renforcé les conditions scandaleuses d’existence de ces réfugiés, les médias dominants organisent le silence et l’invisibilité. Avant même celles-ci la juriste Claire Rodier dressait le bilan suivant pour les hotspots grecs : « problèmes de promiscuité, de cohabitation de mineurs isolés avec des adultes, de nourriture insuffisante, de conditions d’hygiène dégradées du fait de la saturation des équipements sanitaires, etc. [ …] En janvier 2017, Amnesty International relevait un taux d’occupation de 148 % à Lesbos, de 215 % à Samos et de 163 % à Kos. Pendant l’hiver 2016-2017, particulièrement rigoureux dans la région, certains d’entre eux ont de ce fait été contraints de dormir en plein air, enveloppés dans de simples couvertures que la neige recouvrait pendant la nuit. [ix] » Le bilan des hotspots italiens est dans la même veine complète Claire Rodier en se basant sur les rapports de mission d’Amnesty International[x]. L’ONG Médecins Sans Frontière utilise à juste titre l’expression « bombe sanitaire » pour caractériser la situation : « Dans certaines parties du camp de Moria, il n’y a qu’un seul point d’eau pour 1 300 personnes et pas de savon. Des familles de cinq ou six personnes doivent dormir dans des espaces ne dépassant pas 3m². Cela signifie que les mesures recommandées comme le lavage fréquent des mains et la distanciation sociale pour prévenir la propagation du virus sont tout simplement impossibles[xi]. » Ici aussi le résultat est similaire : un affaiblissement de la capacité à faire face efficacement à la pandémie d’une part et le sacrifice des réfugiés d’autre part.

Le jour d’après

Des apories aussi importantes affaiblissent considérablement l’efficacité de l’idéologie dominante déjà largement ébranlée par le mouvement des Gilets jaunes et par le mouvement contre la réforme des retraites. Il n’est plus possible, au moins momentanément, de tenir un discours libéral sur la santé, de mépriser les services publics et de louanger le privé et même simplement de diaboliser l’intervention de l’État. Cependant d’ores et déjà le jour d’après la pandémie est en préparation par l’Élysée. Sans être exhaustif on peut déjà repérer quelques composantes de cette préparation. Le premier se situe dans la mise en scène d’une pseudo « irresponsabilité » d’une partie des citoyens. Les images diffusées en boucle de personnes ne respectant pas le confinement, la place de cette « irresponsabilité » dans la communication gouvernementale, le rappel médiatique quotidien du nombre de verbalisations, etc., autant d’éléments soulignant une stratégie visant à présenter l’ampleur prévisibles des conséquences de la pandémie comme résultat de l’indiscipline irresponsable et non comme découlant de causes politiques et économiques. L’objectif est également d’instrumentaliser la peur légitime de la pandémie pour diffuser l’image d’un gouvernement responsable faisant face malgré l’indiscipline à la « guerre » pour reprendre l’expression de Macron.

La seconde composante de la préparation se situe sur le versant économique. Il s’agit ici de préparer l’opinion à un nouveau cycle austéritaire pour le « jour d’après ». Alors que la pandémie démontre le coût humain des politiques de réduction des budgets sociaux, l’objectif est ici de l’instrumentaliser pour relégitimer l’idée de nécessaires restrictions budgétaires justifiées par les « dégâts de guerre » et l’impératif de la « reconstruction ». Le vocabulaire de la « guerre » et de l’ « unité nationale » va dans cette direction. Nous sommes en présence d’un exemple de ce que la journaliste Naomi Klein appelle La stratégie du choc. Elle démontre dans son livre publié en 2007 l’utilisation des chocs psychologiques suscités par des désastres pour imposer un ultralibéralisme encore plus poussé. Ce processus qu’elle nomme « capitalisme du désastre » « met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation[xii] » explique-t-elle.

La troisième composante est juridique et prend la forme d’une loi « d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid -19 » remettant en cause plusieurs droits des travailleurs. Cette loi permet au gouvernement de prendre par ordonnance des dispositions « provisoires » en matière de droit du travail. Elle autorise les employeurs des « secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation ou à la continuité de la vie économique et sociale » qui, seront définis par décret, « de déroger […] aux stipulations conventionnelles relatives à la durée du travail, au repos hebdomadaire et au repos dominical» (art 17). Elle ramène le délai de prévenance pour les congés payés de quatre semaines à six jours. Elle autorise enfin le gouvernement à modifier « les modalités d’information et de consultation des instances représentatives du personnel et notamment du comité social et économique ». Alors qu’il ne semble pas urgent au gouvernement de fournir des masques dans de nombreux métiers de contact, il considère comme urgent de remettre en cause les droits des salariés.

Si la pandémie est un analyseur de la mondialisation capitaliste et de sa politique économique ultralibérale, elle n’en est pas pour autant sa défaite. Le jour d’après sera celui de la facture et de la désignation de qui la paiera. Malgré notre atomisation liée au confinement, il est impératif de le préparer dès aujourd’hui comme le prépare d’ores et déjà les classes dominantes. Il est tout aussi impératif d’exiger dès à présent une aide massive et sans condition pour les pays d’Afrique pour faire face à la pandémie, pays que les gouvernements occidentaux ont sciemment rendus hyper-vulnérables en matière de santé. Plus que jamais les dominés sur l’ensemble de la planète ont intérêt de porter leurs luttes sur les causes de la situation et non seulement sur les conséquences. Le corona virus démontre sans appel que ces causes se situent dans la mondialisation capitaliste. C’est à celle-ci que nous devons nous attaquer. Si un autre monde est possible, il est aussi nécessaire et urgent. 23 mars 2020

[i] Frédéric Leone et Freddy Vinet, La vulnérabilité, un concept fondamental au cœur des méthodes d’évaluation des risques naturels, in Frédéric Leone et Freddy Vinet (dir.), La vulnérabilité des sociétés et des territoires face aux menaces naturelles, Publication de l’université Paul Valery de Montpellier 3, 2005, p. 9.

[ii] Marion Borderon et Sébastien Oliveau, Vulnérabilités sociales et changement d’échelle, Espaces, populations et sociétés, n° 2016/3, p. 1.

[iii] Base de données de l’OMS, section « Health systems », http://apps.who.int/gho/data/node.main.475?lang=en, consulté le 21 mars 2020 à 20 h 53.

[iv] Bénédicte Boisguérin (coord.), Les établissements de santé, Ministère de la santé et des solidarités, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Edition 2019, p. 8.

[v] Pierre-André Juven, Frédéric Pierru, Fanny Vincent, La Casse du siècle : à propos des réformes de l’hôpital public, Raison d’Agir, Paris, 2019.

[vi] Anne Braun, Alya Lécrivain, Diane Beaudenon, Victorien Pâté et Mathieu Cocq, L’Hôpital public : vers une privatisation contrainte ?, 2019, pp. 3-4.

[vii] Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16.

[viii] Section française de l’Observatoire National des Prisons, Surpopulation carcérale, https://oip.org/decrypter/thematiques/surpopulation-carcerale/, consulté le 21 mars 2020 à 11 h 10.

[ix] Claire Rodier, Le faux semblant des hotspots, La revue des droits de l’homme, n° 13, 2018, p. 5.

[x] Ibid, pp. 8-9.

[xi] Communiqué de MSF du 13 mars 2020, Coronavirus : plus que jamais, l’urgence de l’évacuation des camps grecs, https://www.msf.fr/actualites/coronavirus-plus-que-jamais-l-urgence-de-l-evacuation-des-camps-grecs, consulté le 22 mars 2020 à 12 h 15.

[xii] Naomie Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008, quatrième de couverture.

« Géopolitique d’après… » un article de Richard Labévière

 

Screenshot_2020-04-01 GEOPOLITIQUE D’APRES…

Inédite, cette pandémie n’est vraisemblablement pas la fin du monde, mais signe assurément la fin d’« un » monde : celui de la mondialisation libérale, néo-libérale et ultra-libérale ; en dernière instance, celui du village planétaire de Marshall McLuhan. En 1967, dans son ouvrage Le Médium est le message (1), le sociologue canadien (1911 – 1980) affirmait que les médias de masse fonderaient l’ensemble des micro-sociétés en une seule et même « famille humaine », un « seul village » où « l’on vivrait dans un même temps, au même rythme et donc dans un même espace ».

On sait – au moins depuis le sommet de la terre de Rio de 1992 – qu’on va droit dans le mur si l’on continue à détruire la planète (exploitation exponentielle des ressources naturelles, rejets massifs des gaz à effet de serre et autres vecteurs de réchauffement climatique, extinction de la biodiversité), et on y va sûrement… mais à un rythme lent, étalé dans le temps. De la même inexorable manière, l’actuelle pandémie nous fait basculer dans l’inconnu, mais c’est tout de suite, brusquement, globalement – ici et maintenant -, sans que l’on sache très bien comment tout cela va se terminer et si cela va se terminer vraiment… dans la mesure où plus rien ne pourra être comme avant !

DARWINISME SOCIAL « COMPRESSE »

A Beyrouth, Walid Charara écrit dans le quotidien Al-Akhbar qu’on savait depuis longtemps que « les mécanismes du capitalisme libéral induisent un darwinisme social généralisé rendant les plus pauvres toujours plus pauvres, les plus faibles toujours plus faibles allant jusqu’à disparaître pour laisser place aux plus riches et aux plus forts. Cette implacable logique suivait le rythme lent des cycles économiques, alors qu’aujourd’hui la pandémie provoque un darwinisme social ‘compressé’, brutal et d’une violence décuplée ».

Le cas du prince Albert de Monaco ne doit pas cacher la forêt et il restera à dresser une sociologie précise des contaminés pour constater que le virus aura contribué à aggraver les inégalités sociales – les confinés sont tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres -, les confrontations et les crises internationales.

Derrière le réflexe immédiat de fermer les frontières, moult questions se posent et continueront à se poser à l’encontre de dirigeants redécouvrant subitement les bienfaits régaliens de l’État-nation, aux accents mélancoliques d’un Conseil national de la Résistance (CNR) dont il était de bon ton de proclamer – il n’y a pas si longtemps encore – que son programme n’était qu’une collection de vœux pieux à remiser au cabinet des curiosités historiques. On entendit même tout récemment Angela Merkel recommander la « nationalisation » – oui, la nationalisation ! – de plusieurs « secteurs sensibles » de l’économie allemande. Il se passe vraiment quelque chose d’inédit !

D’une soudaine grande sagesse, le président de notre République a remisé à plus tard sa grande réforme des retraites. Bravo ! Et l’on peut d’ores et déjà imaginer que son hypothétique remise en route ne pourra s’effectuer à l’identique de son dernier lancement… Transposée sur le plan international, cette soudaine clairvoyance devrait remettre aussi à plus tard toutes les expéditions militaires, les guerres asymétriques et toutes les sanctions économiques, quels que soient leurs fondements ! En effet, une trêve des confiseurs généralisée devrait être la règle sur l’ensemble de la planète.

Au lieu de cela, on assiste impuissant et dans l’incompréhension la plus totale à un durcissement, sinon à une accélération d’un darwinisme géopolitique aggravé.

DES CRISES INTERNATIONALES AGGRAVÉES

Dans son « Bulletin quotidien Covid-19 », l’excellent général Dominique Delawarde – dont la veille est l’une des meilleures qui soient – nous indique que s’agissant de l’Iran, « il faut rappeler que ce pays est sous sanctions des gouvernances occidentales qui se soumettent aux pressions des lobbies pro-israéliens (États-Unis, Union européenne, OTAN). Ces sanctions affectent l’approvisionnement en médicaments et matériel médical et contraint le pays à se tourner toujours plus vers la Chine et la Russie. Cette prise en otage de la population iranienne pour des raisons politiques ne peut être que contre-productive pour le quatuor « États-Unis/Israël, UE, OTAN» pour deux raisons principales : 1) elle ne grandit pas l’image de cette « coalition occidentale » dont les gouvernances se targuent en permanence d’humanité, de « droits de l’homme », de devoir « d’ingérence humanitaire » et qui, au nom de ces principes à géométrie variable, sèment le chaos sur la planète depuis un quart de siècle. Le cynisme des gouvernances EU-UE dans cette affaire d’épidémie (embargo sur les médicaments) restera dans la mémoire des peuples. 2) favoriser consciemment, pour des raisons de basse politique, le maintien d’un foyer épidémique dans le monde, n’est bon pour personne. D’ailleurs, par une triste ironie du sort, ce sont, entre autres, des soldats américains déployés sur l’ensemble de la planète pour y assurer l’hégémonie américaine, qui ont été y contracter ce virus pour le ramener chez eux. Au rythme où vont les choses, les États-Unis pourraient bien être classés, in fine, devant l’Iran et, peut-être même devant la Chine et l’Italie au palmarès du nombre des victimes ».

Ce même constat affligeant peut être dressé pour la bande de Gaza, confinée puis des décennies par la soldatesque israélienne qui renforce actuellement l’isolement de ce territoire palestinien en y aggravant sciemment les conditions d’approvisionnement et d’assistance sanitaire. Les partisans et soutiens de la prétendue unique « démocratie » du Proche-Orient devraient s’interroger aussi sur les conséquences de l’instauration de « l’État juif » de Benjamin Netanyahou, imposition d’un véritable apartheid qui n’a fait que s’accentuer depuis la généralisation de la pandémie. Là, plus qu’ailleurs, les confinés sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres…

Quant au Yémen, plusieurs sources militaires et diplomatiques de prochetmoyen-orient.ch confirment – qu’avec le développement de la pandémie – les autorités saoudiennes ont intensifié les bombardements des infrastructures civiles et sanitaires du sud de cette péninsule arabique, abritant les populations les plus pauvres de la planète. Hallucinant !

Plutôt que de réorienter ses capacités militaires contre l’extension du virus (comme cela se fait dans la plupart des pays), la dictature wahhabite – avec la bénédiction d’Allah et de la Maison Blanche – renforce, au contraire, ses offensives meurtrières à l’encontre des populations civiles du Yémen. Pionniers en la matière, les mêmes responsables s’étaient réjouis d’une pandémie de choléra qui ravage ce même pays depuis un an et demi, s’efforçant de « canaliser » le mal vers les « régions ennemies ».

On pourrait tout aussi bien insister sur les effets contaminants du maintien des sanctions et de l’embargo à destination de Cuba (qui ne menace plus personne depuis longtemps) et d’un Venezuela exsangue qu’il faudrait aider aussi, plutôt que punir pour faire main basse sur son pétrole!

GOUVERNANCE MONDIALE

OU COOPÉRATION INTERNATIONALE ?

Face à ces effets aggravants de la pandémie sur les crises internationales en cours, que faire ou plutôt comment imaginer l’après ? Vaste point d’interrogation… Une fois de plus l’Union européenne aura démontré son incapacité à peser sur le réel et ses défis les plus urgents. D’autres organisations régionales comme l’Union africaine ou la Ligue arabe n’ont guère été plus brillantes, restant aux abonnés absents.

Reste l’Organisation des nations unies, cette bonne vieille ONU et ses agences spécialisées (OMS, HCR, PNUD, etc.) sans lesquelles le monde actuel serait encore plus mal en point qu’il n’est aujourd’hui.

Sachant d’ores et déjà que plus rien ne sera comme avant, c’est-à-dire qu’une fois sorti de cette pandémie du Covid-19, pourraient survenir d’autres menaces de Covid-20, 21, 22, 23 jusqu’à l’infini – les spécialistes estimant qu’on doit s’attendre à une pandémie de type viral tous les cinq ans -comment envisager la défense, sinon la riposte, en tout cas l’organisation, voire la régulation du nouveau monde ?

Aujourd’hui on le sait, le multilatéralisme – ce luxe de temps de paix, pour reprendre les mots de Guillaume Berlat – est en crise profonde. Et il faut rappeler ici que cette crise ne tombe pas du ciel, mais qu’elle a, belle et bien, été consciemment provoquée et fabriquée par l’invasion anglo-américaine de l’Irak au printemps 2003, totalement illégale et illégitime, contournant sciemment l’avis du conseil de sécurité. Rappelons aussi qu’à l’époque, dans leur entreprise de démolition de l’ONU, Londres et Washington ont enchaîné les mensonges d’État grâce à la grande presse affirmant que les armes de destruction massive de Saddam Hussein pouvaient menacer la planète entière en moins de 45 minutes et que le dictateur de Bagdad était le meilleur copain d’Oussama Ben Laden… Quelle foutaise !

Toujours est-il qu’aujourd’hui l’ONU est par terre… Par extension, après avoir déchiré l’accord sur le nucléaire iranien, le traité des missiles de portée intermédiaire et les avancées de la COP-21 sur le réchauffement climatique entre autres, Donald Trump et son clan ont fragilisé, sinon anéanti les acquis des multilatéralismes politique, économique et judiciaire patiemment tricotés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Dans ces conditions, refonder l’ONU ou une nouvelle ONU ne va pas être simple.

Dimanche dernier (15 mars) sur France-Culture, une brève passe d’armes entre Bertrand Badie (éminent professeur de relations internationales) et l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, résume bien le dilemme : le premier estime que l’actuelle pandémie va fatalement amener les dirigeants de la planète à partager les grandes lignes directrices d’une « gouvernance mondiale » afin de faire face aux menaces globales : pandémies, réchauffement climatique, terrorisme, etc. Hubert Védrine réplique en soulignant que le premier réflexe des dirigeants des grandes puissances a été de fermer leurs frontières, et appelant chaque gouvernement à s’efforcer d’exercer ses responsabilités afin d’être à même de développer efficacement une « coopération internationale », visant à fixer des « normes communes » sur les grands dossiers d’intérêts globaux. Comme la communauté internationale qui n’existe pas , pour Védrine , la gouvernance mondiale est un mythe.

REFONDER L’ONU ?

L’évolution des différents traitements nationaux de la pandémie font plutôt pencher la balance en direction du réalisme d’Hubert Védrine. En l’occurrence, ce ne sont pas les G-7 ou G-20 successifs, qui servent surtout de « photo-opportunities », plutôt que d’expression d’une gouvernance mondiale en acte, qui vont régler nos problèmes… Et la nécessité de nouvelles formes de coopération internationale nous renvoie inévitablement à l’ONU, créée aux lendemains de la Seconde guerre mondiale pour remplacer la SDN (Société des Nations) qui n’avait pu empêcher le déclenchement d’un nouvel embrasement mondial.

De fait et même si elle fixe l’égalité des États souverains, la Charte de l’ONU n’a jamais pu être pleinement respectée et elle n’a pu empêcher la multiplication d’une multitude de guerres régionales – le plus souvent asymétriques – organiquement liées à la Guerre froide et encadrées par l’affirmation de la dissuasion nucléaire. Mais toujours est-il – pour reprendre les propres termes du regretté Stéphane Hessel -, que « le monde sans ONU serait bien pire »…

Nous vivons en fait une nouvelle rupture historique majeure comparable à celles de la fin de la Seconde guerre mondiale, de la fin de la Guerre froide et d’un terrorisme global. Cela dit, les conditions et les contraintes dans lesquelles a été adoptée la Charte de San Francisco (2) furent très différentes de celles qui président maintenant aux jours d’aujourd’hui. L’interdépendance entre États membres est plus grande – infiniment plus grande – qu’en 1945 : réchauffement climatique, terrorisme, malnutrition, accès à l’eau, pauvreté, analphabétisme, pandémies, hyper-communication, réseaux a-sociaux, etc. Ajoutons à ces évolutions proprement rhizomatiques, une multiplication incontrôlable des acteurs, de leurs financements et de leurs agendas.

Gouvernance mondiale ou coopération internationale, les deux discours de la méthode ramènent l’un et l’autre à l’existant, ou plutôt à ce qui subsiste de l’Organisation des Nations unies et c’est sans doute, à partir de ses fondamentaux qu’il faudra remettre l’ouvrage sur le métier et inversement. Parce qu’il est parfaitement évident qu’une fois le Covid-19 jugulé, le monde ne pourra pas repartir comme s’il ne s’était rien passé. Gouvernance ou coopération, un minimum de nouvelles règles sanitaires, sécuritaires, politiques et économiques devront être adoptées. Comment celles-ci pourront-elles être appliquées et respectées avec un minimum d’efficience ? Quelles nouvelles instances pourront veiller au grain et ramener les moutons noirs dans les troupeaux de Camargue et d’ailleurs ? Quelles forces et quelles puissances pourront ramener les « salopards » à une raison minimale, garantie de sécurité collective ? C’est toute la question…

UN SALOPARD !

Justement, à la rubrique des faits divers les plus aberrants, on apprend que Donald Trump a cherché à acquérir auprès d’un laboratoire allemand l’exclusivité d’un probable vaccin contre le coronavirus. Sursaut de dignité nationale, le laboratoire d’outre-Rhin l’a – heureusement – proprement éconduit. Et l’empressement du président américain ne s’explique pas, semble-t-il, par souci de venir au secours de la planète, mais bien pour que les États-Unis soient les premiers et les seuls à ainsi bénéficier d’une solution viable et immédiate de survie et à faire avec cela un maximum d’argent…

En dépit de ses foucades d’agent immobilier et au-delà de toutes considérations politiques, philosophiques ou autres, on sait désormais avec certitude que Donald Trump est un authentique salopard, qu’il peut exprimer et mettre en œuvre le pire dont est capable le genre humain… oui, un vrai salopard !

Au sortir de la crise, le confinement durable d’un tel individu et de son clan s’avérera plus que nécessaire et salutaire. En effet, l’une des tâches prioritaires des systèmes multilatéraux de demain sera bien de se prémunir contre les malveillances des États-Unis et de leurs dirigeants, de trouver les mécanismes pour isoler ce pays dangereux du reste de l’humanité et surtout de traîner ses dirigeants devant une cour de justice internationale.

En attendant, la rédaction de prochetmoyen-orient.ch – elle-aussi confinée -n’en poursuivra pas moins ses livraisons hebdomadaires. Restant loin de Facebook et des autres réseaux numériques a-sociaux, elle ne s’abonnera pas non plus à Netflix pour attendre des jours meilleurs, préférant chaque semaine vous proposer une lecture ou relecture de choix.

Cette semaine, nous avons opté pour Le Temps des cathédrales de Georges Duby (3). Extrait : « Dans la pensée sauvage qui dominait toutes les consciences et celles des plus savants (au XIème siècle), l’univers se montre comme une sorte de forêt mystérieuse dont nul ne peut faire le tour. Pour le pénétrer, pour se défendre des dangers qu’il renferme, il convient de se comporter comme le font les chasseurs, de suivre des pistes sinueuses, de se fier à des traces et de se laisser guider par un jeu de coïncidences illogiques. L’ordre du monde repose sur un tissu de liens ténus, pénétré d’influx magiques. Tout ce que les sens perçoivent est signe : le mot, le bruit, le geste, l’éclair. Et c’est en débrouillant patiemment l’écheveau complexe de ces symboles que l’homme parvient à progresser peu à peu, à se mouvoir dans le taillis touffu où la nature l’emprisonne ».

On pourrait se croire revenu au XIème siècle, au temps des cathédrales. Bonne lecture et à la semaine prochaine. Prenez soin de vous et des autres. 23 mars 2020

1 Marshall McLuhan : The Medium is the Massage : An Inventory of Effects, Bantam Books, New York, 1967.

2 La Charte de San Francisco est le traité qui définit les buts et les principes de l’Organisation des Nations unies ainsi que la composition, la mission et les pouvoirs de ses organes exécutifs (le Conseil de sécurité), délibératifs (l’Assemblée générale), judiciaires (la Cour internationale de justice) et administratifs (le Conseil économique et social, le Conseil de tutelle et le Secrétariat général). Elle a été adoptée à la fin de la conférence de San Francisco, le 26 juin 1945.

3 Georges Duby : Le Temps des cathédrales – L’art et la société 980-1420. Éditions Gallimard – Bibliothèque des histoire, mai 1980.

Algérie: pour la libération d’Abdelouahab Fersaoui, Président du RAJ, et de tous les détenu(e)s du Hirak

Algérie drapeau

Avec toutes les signatures déjà obtenues, et les contacts pour signer cet appel…

Il y a plus d’un an, en Algérie, a surgi un mouvement populaire massif et inédit dans l’histoire de ce pays, qui a fait renaître l’espoir pour les Algériennes et les Algériens et, au-delà, pour tout le Maghreb : l’espoir d’un pays libre et démocratique, où les citoyennes et citoyens vivraient dans la sécurité et dans la dignité.

Malgré le caractère pacifique de ce mouvement – son atout majeur et décisif –, le pouvoir autoritaire n’a cessé de multiplier les actes de répression : harcèlements, kidnappings, passages à tabac, arrestations arbitraires de militants et de manifestants, matraquages médiatiques et campagnes de haine sur les réseaux sociaux, bouclage de la capitale par la gendarmerie, présence policière massive… Sont tout particulièrement visés les animateurs de la vie politique et associative, qui jouent un rôle important dans la mobilisation populaire.

Il en est ainsi de notre camarade Abdelouahab Fersaoui, président de RAJ (Rassemblements Actions Jeunesse), membre éminent du Forum social maghrébin et partenaire d’Euromed Droits, qui a été arrêté par la police à Alger, le 10 octobre 2019, lors d’un rassemblement de soutien aux détenus d’opinion. Alors qu’il manifestait de manière pacifique, il est poursuivi pour « incitation à la violence » et « atteinte à l’intégrité territoriale ». Depuis cette date, la justice a rejeté toutes les demandes de sa libération, et ne cesse de prolonger sa détention : son mandat de dépôt, qui devait expirer le 10 février dernier, a été renouvelé de quatre mois par le tribunal de Sidi-M’hammed.

Nous, militant.e.s et citoyen.ne.s maghrébin.e.s solidaires, ami.e.s de l’Algérie, signataires de cet appel, condamnons cette détention arbitraire de notre camarade Abdelouahab Fersaoui, ainsi que toutes celles qui frappent aujourd’hui journalistes, étudiants et militants, ou simples citoyens. Nous demandons leur libération sans délai et sans condition, en conformité avec les lois algériennes garantissant la liberté d’expression et le droit de manifester pacifiquement, et en respect des engagements internationaux de l’Algérie, notamment du Pacte international relatif aux droits civils et politiques qu’elle a signé et ratifié.

Premiers signataires

ASSOCIATIONS

Agir pour le changemenAvec toutes les signatures et les contacts…Avec toutes les signatures et les contacts…t et la démocratie en Algérie (ACDA)

Action Jeunesse (FMAS), Maroc

ASBL Na’oura, Bruxelles

Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (ACORT)

Association ADALA, Maroc

Association Alternatives citoyennes, Maroc

Association BEITY, Tunisie

Association Beni-Snassen pour la culture le développement et la solidarité (ABCDS), Oujda/Maroc  

Association Citoyenneté, développement, cultures et migrations des deux rives (CDCMIR), Tunisie

Association de défense des droits de l’Homme au Maroc (ASDOHM)

Association démocratique de Tunisiens en France (ADTF)

Association des familles des prisonniers et disparus sahraouis (AFAPREDESA)

Association des Femmes tunisiennes pour la recherche et le développement (AFTURD)  

Association des Marocains en France (AMF)
Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF)

Association des Tunisiens en France (ATF)

Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH)

Association Nomade 08, Tunisie

Association Troisième Millénaire, Maroc

Association tunisienne de l’Isère citoyens des deux rives (ATI-CDR) 

Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD)

Association tunisienne de défense des valeurs universitaires (ATDVU) 

Association Vigilance pour la démocratie et l’Etat civique, Tunisie

CEDETIM, France  

Centre euro-méditerranéen Migration et développement (EMCEMO), Pays-Bas

Centre tunisien pour la liberté de la presse  

Coalition marocaine pour la justice climatique

Collectif des ami(e)s du Manifeste pour une Algérie nouvelle (CAMAN)

Comité de Vigilance pourAvec toutes les signatures et les contacts… la démocratie en Tunisie (CVDT), Belgique

Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT)

Comités pour le développement et le patrimoine (CDP), Palestine/France

Coordination maghrébine des organisations des droits de l’Homme (CMODH)

Droits devant !!, France

Droits ici et là-bas (DIEL), France

Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR)

Femmes plurielles

Fondation Ahmed-Tlili, Tunisie

Forum associatif (FAS), Maroc

Forum marocain Démocratie et citoyenneté

Forum marocain des alternatives Sud (FMAS)

Forum marocain Vérité et justice (FMVT)

Forum Palestine Citoyenneté

Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES)

Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP)

Immigration Développement Démocratie (IDD)

Instance marocaine des droits de l’Homme (IMDH) 

Institut de formation et l’accompagnement des associations de proximité (IFAAP), Maroc

Institut Mehdi-Ben Barka – Mémoire vivante 

Jeunesse ouvrière marocaine (JOM)

Juristes sans frontières, Libye

Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH)

Ligue marocaine des droits de l’Homme (LMDH) 

Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH)

Observatoire amazigh des droits et libertés, Maroc

Observatoire marocain des libertés publiques

Observatoire marocain des prisons (OMP) 

Organisation des jeunes de Tawergha, Libye

Organisation contre la torture en Tunisie (OCTT)

Organisation pour les libertés d’information et d’expression (OLIE/HATEM), Maroc

Plateforme euro-marocaine migration, développement, citoyenneté, démocratie (MDCD)

Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ)

Réseau amazighe pour la citoyenneté-Azetta, Maroc

Réseau de défense des droits des femmes, Libye

Réseau Espace libre mohammedi, Mohammadia, Maroc

Réseau Wassyla

SOS Migrants, Belgique

Tharwa n’Fadhma n’Soumer

Union des Tunisiens pour l’action citoyenne (UTAC)
Terre Espoir Mauritanie

Transparency Maroc 

SYNDICATS

Confédération générale des travailleurs en Algérie (CGTA)

Confédération générale des travailleurs de Mauritanie (CGTM) 

Syndicat autonome de l’administration publique en Algérie (SNAPAP)

Union général du travail de Tunisie (UGTT)

Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT)

PARTIS

Parti communiste français (PCF)
La France insoumise (LFI)

PERSONNES

Héla Abdeljaouad, militante féministe, Tunisie

Adel Abderezak, enseignant universitaire, Algérie

Hichem Abdessamad, militant associatif, Tunisie   

Abderrahim Afarki, bibliothécaire, France/Maroc 

Kacem Afaya, militant de la société civile et ancien membre du bureau exécutif de l’UGTT

Fatna Afid, syndicaliste, Maroc

Ayad Ahram, défenseur des droits humains, Paris

Farid Aïssani, militant politique (membre du conseil national du PS, militant du FFS)

Ali Aït Djoudi, militant associatif, France/Algérie

Louiza Aït-Hamou, universitaire, militante féministe, Algérie

Ali Akika, documentariste, France/Algérie

Sanhadja Akrouf, militante féministe et associative

Hala Alabdala, cinéaste syrienne

Fatma Alioua, militante droits des femmes, Algérie

Mourad Allal, militant associatif, Tunisie/France

Tewfik Allal, militant associatif, Algérie/France

Ahmed Amara, ancien prisonnier politique, Tunisie

Jean-Claude Amara, porte-parole de Droits devant !!

Ahmed Amarouchène, étudiant à l’UMMTO et militant associatif (RAJ)

Arezki Amazouz, Algérie

Ghanima Ammour, poétesse, Algérie/France

Samia Ammour, féministe internationaliste, Algérie/France

Jean-Loup Amselle, anthropologue

Ahmed Assid, militant des droits humains (OADL), Maroc 

Pierre Audin, fils de Josette et Maurice Audin

Nabil Ayouch, cinéaste, Maroc

Thamy Ayouch, professeur des universités, Paris

Soad Baba-Aïssa, militante associative, France/Algérie

Malika Bakhti, fonctionnaire

Hichem Baraka, président d’ABCS, Oujda Maroc 

Brigitte Bardet-Allal, professeure de lettres

Ahmed Bardouhi, RECFD-Mohamadia, Maroc

Sami Bargaoui, universitaire, Tunisie

Mohammed Bazza, co-président du Réseau IDD (Immigration Développement Démocratie)

Abdeljelil Bedoui, économiste, ancien président du FTDES, Tunisie

Habib Belhadi, animateur culturel, Tunisie

Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH, Tunisie

Baghta Belkhadi, militante féministe, Tunisie

Lotfi Ben Aïssa, militant politique, Tunisie

Ali Ben Ameur, universitaire, France/Tunisie 

Bachir Ben Barka, enseignant retraité, France/Maroc

Madjid Benchikh, ancien Président d’Amnesty international en Algérie

Tarek Ben Hiba, militant associatif, France/Tunis

Fathi Ben Haj Yahya, écrivain, Tunisie 

Noureddine Benisaad, président de la LADDH, Algérie

Ali Bensaad, géographe, professeur des universités

Mohammed Bensaïd, militant associatif

Hayat Berrada-Bousta, responsable du site « Maroc Réalités »

Sophie Bessis, historienne

Boussaâd Bouaïch, documentaliste multimédia

Saïd Bouamama, sociologue

Hajer Bouden, traductrice, France/Tunisie

Mouloud Boumghar, juriste 

Ahmed Boumkass, Maroc  

Karim Bourai, député à l’APN de la wilaya de Bejaia, Algérie

Omar Bouraba, entrepreneur, militant associatif

Samir Bouzid, militant associatif, Maroc

Ali Brahimi, juriste, Algérie

Françoise Carrasse, militante associative

Khémaïes Chammari, militant des droits humains, Tunisie

Taoufik Chammari, militant contre la corruption, Tunisie

Kacem Chebab, militant associatif FMVJ, Maroc

Amina Chabellah, militante associative (Tharwa n’Fadma n’Soumer).

Houssem Cheikhrouhou, militant des droits humains, Tunisie

Hédi Chenchabi, militant associatif et culturel, Tunisie/France

Mouhieddine Cherbib, militant associatif

Khadija Chérif, militante féministe, Tunisie

Mondher Cherni, président de l’OCT, Tunisie  

Alice Cherki, psychiatre, psychanalyste, essayiste

Larbi Chouikha, universitaire, Tunisie

Ahmed Dahmani, économiste, France/Algérie

Jocelyne Dakhlia, universitaire, France/Tunisie

Soufiane Denane, militant des droits de l’Homme, Algérie

Nacer Djabi, sociologue, Algérie

Daho Djerbal, universitaire

Mohsen Dridi, militant associatif, France/Tunisie

Louiza Dris-Aït Hamadouche, universitaire, Algérie

Lalia Ducos, militante associative

Mohammed-Lakhdar Ellala, militant associatif

Mohamed El-Khamlichi, coordinateur de Coalition des sites de conscience 

Driss El-Khorchi, militant associatif, Belgique

Sihem El Mabrouk Chaouachi, militante des droits humains, Tunisie

Mohamed Ennouhi, vice-président de l’IMDH, Maroc 

Djallal Firas Farhat, militant pour la démocratie, Oran, Algérie

Feriel Fatès, anthropologue, Algérie/France

Yosra Frawes, présidente de l’ATFD, Tunisie

Abderrahmane Frihi, syndicaliste, France/Tunisie

Jacques Gaillot, évêque

Ahmed Galai, membre du comite scientifique de IADH, Tunisie

Yasmine Graine, Algérie

Latefa Narriman Guemar, chercheur et militante des droits des réfugié(e)s, Londres

Ali Guenoun, historien, Algérie/France

Amel Hadjadj, militante féministe, Algérie 

Ratiba Hadj-Moussa, professeure Canada/Algérie

Béchir Hakem, fondateur du CLA et du SNAPEST, Algérie

Salem Hamdi, étudiant à l’UMMTO et militant associatif, Algérie

Hamma Hammami, militant politique, Tunisie

Mohammad Harbi, historien

Fouad Hassam, syndicaliste, militant des droits humains, Oran, Algérie

Abderrahmane Hedhili, président du FTDES, Tunisie

Larbi Henna, étudiant à l’UMMTO et militant associatif (RAJ), Algérie

Lyes Idiri, étudiant à l’UMMTO et militant politique, Algérie

Yasmine Ingrachen, étudiante à l’UMMTO et militante associative, Algérie

Abdel Jelloul, Tunisie/France

Kamel Jendoubi, militant des droits de l’homme, Tunisie/France

Abdelkebir Jmaiai, militant associatif, Maroc

Mohamed Larbi Kabbaj, militant du Forum marocain

Yasmina Kacha, citoyenne maghrébine, militante des droits humains

Aïssa Kadri, sociologue

Amirouche Kamour, étudiant à l’UMMTO et militant politique, Algérie

Nacer Kefi, universitaire, Tunisie

Myriam Kendsi, artiste peintre

Ramy Khouli, militant des droits humains, Tunisie

Abdellatif Laabi, écrivain poète

Youssef Laaraj, acteur associatif, Maroc

Kamel Lahbib, militant associatif, Maroc

Hosni Lahmar, PSL, Tunisie

Abdou Lassouad, militant associatif, Belgique

Jean-Marc Lévy-Leblond, professeur émérite de l’Université

Patrice Loraux, philosophe

Mohamed Maali, journaliste, écrivain, Tunisie 

Gilles Manceron, historien

Farès Mansouri, militant LADDH, Algérie

Karim Messaoudi, militant associatif

Gustavo Massiah, économiste

Abdou Menebhi, président du Emcemo, Amsterdam

Umit Metin, coordinateur ACORT

Ezzeddine Mhedhbi, militant contre la corruption, Tunisie

Abdelmajid Mhenni, journaliste, militant politique et de droits humains, Algérie

Aziz Mkechri, militant, associatif, Belgique

Dalila Morsly, chercheure en sociolinguistique

Rosa Moussaoui, grand reporter à « L’Humanité »

Bachir Moutik, militant associatif sahraoui

Radhia Nasraoui, militante des droits de l’homme, Tunisie

Kamel Nemmiche, militant associatif (RAJ)

Zouhour Ouamara, enseignante universitaire en droit public et consultante régionale, Algérie 

Habib Ouarda, France/Tunisie

Nadia Ouarek Amedjout, citoyenne, Algérie

Mohamed Ouni, Maroc

Bernard Ravenel, historien

Kahina Redjala, étudiante

Rahim Rezigat, responsable associatif

Marguerite Rollande, militante des droits humains, France

Messaoud Romdhani, militant des droits humains, Tunisie

Djamel Rouani, syndicaliste retraité, Algérie

Khadija Ryadi, lauréate 2013 du Prix des droits de l’Homme des Nations unies, Maroc

Lana Sadeq, militante de Forum Palestine Citoyenneté

Saïd Salhi, vice-président de la LADDH, Algérie

Jamila Sayouri, présidente Association Adala, Maroc

Aldja Samia Seghir, militante du Mouvement Ibtykar, Algérie

Yosra Seghir, universitaire, Tunisie

Brahim Senouci, écrivain, maître de conférences, Algérie/France

Ridha Sfaxi, Tunisie/France

Houcine Sifaoui, Algérie

Mohammed Smida, militant associatif et politique, France/Tunisie

Abderrahim Sioui, défenseur des droits de l’Homme, Maroc

Taoufiq Tahani, universitaire, Maroc/France

Djamel Takka, Algérie

Khaoula Taleb-Ibrahimi, universitaire, sociolinguiste, Algérie

Meriem Tangour, militante des droits humains, Tunisie

Saïd Tbel, militant des droits humains, Maroc

Emmanuel Terray, anthropologue

Ridha Tlili, Fondation Ahmed-Tlili, Tunisie

Abdelkrim Tounsy, enseignant, Tunisie

Mokhtar Trifi, ancien président de la LDHT, Tunisie

Souad Triki, universitaire, Tunisie

Souad Wheidi, Observatory on Gender in Crisis, Maroc

Djaouida Zmerli, Algérie

Abdallah Zniber, militant associatif, Maroc/France

Contacts

FRANCE

Tewfik Allal : tewfik.allal@mailfr.com – 00 33 (0)6 81 60 65 43

Mouhieddine Cherbib : mouhieddinecherbib@gmail.com 00 33 (0)6 50 52 04 16

Abdallah Zniber : abdallah.zniber@wanadoo.fr – 00 33 (0)6 71 21 35 54

ALGERIE

Kamel Nemmiche : nemmichek@yahoo.fr – 00 213 7 79 16 02 18

MAROC

Kamel Lahbib : kamal.lahbib@gmail.com – 00 212 6 61 14 24 60

TUNISIE

Messaoud Romdhani : mah.talbi@gmail.com –  00 216 97 32 29 21

Cherbib Mouhieddine

0033650520416

0021623021802

Algérie: Un article de Bernard Deschamps.

A11

« Le Hirak a un an. Où va l’Algérie ?

Regard d’un observateur bienveillant et respectueux de la souveraineté du peuple algérien. »

Dans quelques jours, le 22 février, le Hirak célébrera son premier anniversaire. Ce mouvement populaire, sans précédent depuis l’indépendance en 1962, a imposé la démission du Président Bouteflika. Il a préservé son caractère pacifique auquel le régime a répondu par de nombreuses arrestations, mais la police et l’armée ont fait preuve de retenue, contrairement à la France où, dans la même période, la répression du mouvement des Gilets jaunes a fait des dizaines de blessés graves.

Le hirak dont l’objectif principal est « système dégage », avait réussi à mettre en échec les deux tentatives d’élections présidentielles du 18 avril et du 4 juillet 2019 souhaitées par le pouvoir en place, mais il n’a pu faire obstacle à la tenue de l’élection du 12 décembre. Celle-ci a été largement boycottée et le nouveau président Abdelmadjid Tebboune n’a été élu que par 1/5e du corps électoral, l’abstention et les votes blancs ou nuls ayant dépassé le chiffre record de 70 %. Bien que son élection soit conforme à la Constitution, sa légitimité est contestée par la rue et par les partis d’opposition.

Il reste qu’un point a été marqué par le régime, et depuis, un nouveau gouvernement est en place qui compte 1/3 d’anciens ministres et 2/3 de nouveaux.

Cependant, chaque mardi et chaque vendredi le Hirak continue, à peine essoufflé et les ami(e)s de l’Algérie s’interrogent : où va l’Algérie si proche géographiquement et si proche de nos cœurs ? Continuité ? Bouleversement ? Situation d’équilibre précaire ?

J’avais dès le départ affirmé que le mouvement populaire conserverait son caractère pacifique, qu’il ne serait pas noyé dans le sang et que les héritiers des fondamentalistes de la décennie noire n’en tireraient pas profit. Cette prévision s’est jusqu’à maintenant avérée exacte. L’histoire de l’humanité est jalonnée d’accidents dramatiques et l’on ne peut prévoir l’avenir avec exactitude, mais il me parait évident que le peuple algérien qui a tant souffert des années noires 1980-1990 est bien décidé à préserver la paix et de son côté, l’armée qui est toujours basée sur la conscription et qui est de ce fait proche du peuple et se considère comme la conscience de la Révolution est résolue, contrairement aux épisodes tragiques des années 80, à éviter le pire. Elle entend, c’est évident continuer à inspirer la politique algérienne, mais pas en première ligne. Le président Tebboune a été candidat avec son accord sur l’insistance du défunt général-major Gaïd Salah.

Une certaine démocratisation plus proche du modèle occidental parait se dessiner, mais de nombreuses incertitudes demeurent quant au futur régime économique et social.

Le président Tebboune a mis en place un comité de 17 experts chargé d’élaborer un projet de nouvelle Constitution. Le président de ce comité, M. Ahmed Laraba, est professeur de Droit international public, membre de la Commission du Droit international de l’ONU et le rapporteur général du Comité est M. Walid Laggoune, professeur de Droit public à l’Université d’Alger. Il compte dans ses rangs un ancien juge à la Cour africaine des Droits de l’Homme, M. Fatsah Ouguergouz, et une membre de la Commission africaine des Droits de l’Homme, Mme Maya Sahli. Ce sont des juristes compétents, reconnus internationalement et des nationalistes acquis à l’économie de marché.

Jusqu’où ira la démocratisation ? Quid de la séparation des pouvoirs ? Du système électoral ? Des pouvoirs du parlement ? Quel sera le régime économique de l’Algérie ?

Le Président Tebboune s’est engagé à consulter le Hirak. Avec qui prendra-t-il contact alors que les partis ont une influence limitée et en l’absence de leaders reconnus issus du mouvement populaire? Celui-ci d’ailleurs refuse de s’inscrire dans cette démarche et prône l’élaboration d’une nouvelle Constitution à partir de la base.

Les partis de l’Alternative démocratique – – FFS (Front des Forces Socialiste), RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), PST (Parti Socialiste des Travailleurs), PT (Parti des Travailleurs), MDS (Mouvement Démocratique et Social), UCP (Union pour le Changement et le Progrès), RAJ (Rassemblement Action Jeunesse) et LADDH (Ligue Algérienne Des Droits de l’Homme) – se prononcent pour la « tenue d’une Conférence nationale indépendante du système. Celle-ci rassemblera toutes les forces agissantes de la société qui s’engagent à concrétiser les exigences démocratiques exprimées par le peuple depuis le 22 février et qui refusent le coup de force du 12 décembre. »

Pour témoigner de sa bonne volonté, le nouveau pouvoir a fait libérer 13 détenus d’opinion fin décembre 2019 et 76, dans les premiers jours de janvier. De son côté la justice militaire a réduit la peine de Louisa Hanoune, la secrétaire générale du PT, désormais libre, tout en maintenant contre elle l’accusation de « non dénonciation de complot contre l’autorité de l’État». Mais la CNLD (Commission Nationale pour la Libération des Détenus) estime à une centaine le nombre de prisonniers d’opinion encore sous les verrous.

Depuis le début du mouvement – comme je l’ai mentionné à plusieurs reprises – les lobbies financiers algériens et mondiaux exercent des pressions considérables, à la fois sur le pouvoir en place, auprès des faiseurs d’opinion et dans le Hirak lui-même afin de préserver leurs intérêts. Ils avaient obtenu du gouvernement intérimaire de Bédoui, le vote d’une loi ouvrant une brèche dans le secteur nationalisé des hydrocarbures et l’annulation de la règle du 49/51 qui réserve la majorité de 51% à L’Algérie dans les montages financiers avec des entreprises privées occidentales. Ces deux lois votées avant l’élection présidentielle du 12 décembre, seront-elles remises en cause ? Ce n’est pas le cas pour l’instant. Le Plan d’action du Gouvernement qui a été adopté le 13 février par le Parlement (APN), y compris par les partis islamistes, les députés de l’opposition de gauche ayant voté contre, n’en fait pas mention.

De leur côté, les chancelleries occidentales sont très actives afin d’obtenir des infléchissements de la politique extérieure de l’Algérie jusqu’alors favorable à un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale ; à l’autodétermination du Sahara Occidental ; hostile à l’implantation sur le sol algérien de l’Africom, le commandement intégré de l’OTAN et à toute intervention de l’armée algérienne hors de ses frontières. Le profond attachement du peuple algérien à la cause palestinienne parait garantir le maintien du statu quo, comme l’a confirmé récemment M. Sabri Boukadoume, le ministre algérien des Affaires Étrangères. Il en est, me semble-t-il, de même au sujet du Sahara Occidental. L’Algérie, par contre, résistera-t-elle aux pressions américaines et françaises et acceptera-t-elle de participer à des opérations militaires hors de ses frontières sous le prétexte de lutter contre le terrorisme ? Les Algériens attachés à la politique de paix de leur pays s’en inquiètent.

Le Président Tebboune a été reconnu et félicité par la France, la Chine, la Russie et la plupart des pays. Il a été invité à la Conférence de Berlin sur la Libye en dépit des réticences manifestées par certains participants. Il a invité Recep Tayyip Erd à Alger, ce qui peut laisser prévoir un rapprochement avec le régime islamo-conservateur de Turquie. L’Algérie, après l’intérim Bensalah-Bedoui, retrouve une place au plan international.

En résumé, il me semble que l’Algérie, s’inscrivant dans l’air du temps, s’achemine vers une démocratie à l’occidentale (dont les modèles ne sont pourtant pas à imiter) et une adaptation de son économie au néolibéralisme mondial avec une remise en cause des lois sociales héritées de la période révolutionnaire post-1962. Mais rien n’est joué. Je note en effet que les partis de l’Alternative démocratique – FFS, RCD, PST, PT, MDS, UCP, RAJ et LADDH – (à laquelle n’adhèrent pas les Communistes du PADS qui la considèrent comme réformiste) qui jusqu’à maintenant étaient plutôt favorables à la privatisation du secteur public considéré comme responsable de la corruption, se sont prononcés le 25 janvier dernier, pour : « La souveraineté populaire sur les ressources naturelles de la nation […] L’arrêt de toutes les mesures de bradage des richesses nationales avec annulation immédiate de toutes les lois y afférentes. [..] La lutte contre les inégalités socio-économiques et la pauvreté par la consécration d’une justice sociale et d’une solidarité nationale effectives. » Les observateurs font remarquer qu’il s’agit d’une avancée même si elle est timide. En tout état de cause cela témoigne d’une poussée populaire.

Décidément, le peuple algérien continue de nous étonner et l’avenir peut nous réserver des surprises.

Bernard DESCHAMPS  15 février 2020      http://www.bernard-deschamps.net   

Violence et ignominie d’un « deal du siècle » sans avenir.

Palestine Drapeau

Ce qu’il y a de plus choquant dans ce soit-disant « deal du siècle », c’est sa violence.

La violence de l’acte colonial, c’est à dire l’officialisation de la dépossession territoriale des Palestiniens, avec même un élargissement de cette dépossession, en particulier à la Vallée du Jourdain.

La violence de l’humiliation et de l’écrasement de la légitimité nationale, de la dignité et des droits de tout un peuple.

La violence de l’éradication de facto de tout le corpus du droit international consacré depuis des dizaines d’années à l’établissement et à l’expression, aux yeux du monde, d’une réponse juste à la question de Palestine, dans le respect des buts et des principes des Nations-Unies.

Peut-on imaginer, aujourd’hui, ce que les Palestiniens peuvent ressentir et penser après la manifestation d’une telle violence ? Après une telle menace sur leur existence en tant que peuple ? Peut-on mesurer leur colère face à tant de mépris ? Peut-on mesurer l’immense et l’inévitable lassitude devant tant de lâcheté partagée par autant de chefs d’État et de gouvernement, en particulier en France, qui ont depuis longtemps choisi de soutenir unilatéralement l’inacceptable politique israélienne d’occupation militaire et de colonisation ?

Trump et Netanyahou viennent en quelque sorte de cracher à la figure des Palestiniens en les traitant comme quantité négligeable… Mais ils s’attaquent à plus grand qu’eux. Ils font semblant d’oublier une ineffaçable réalité : les Palestiniens sont un peuple. Ils ont une histoire. Ils ont une terre. Ils ont des droits inaliénables. Alors le « plan » de Donald Trump ne peut pas être qualifié « d’efforts » (selon l’incroyable formule d’Emmanuel Macron), de tentative ou de dernière chance de paix alors qu’avec leur peuple, toutes les forces politiques et sociales palestiniennes convergent vers son rejet total, parce qu’il s’agit d’abord d’une ignominie politique et morale. Cette ignominie est une menace, mais elle n’a aucun avenir. Sinon celui d’autres violences.

L’écrivain libanais Elias Khoury avait dit un jour que l’attention que l’on porte à la question de Palestine est « un indice de la moralité humaine ». Cette juste formule prend terriblement tout son sens aujourd’hui.

Il faut donc revenir à l’essentiel, c’est à dire au droit à l’autodétermination qui appartient en propre au peuple palestinien. Ce doit doit être respecté et réalisé. Les principes et les conditions de sa réalisation sont contenues dans l’ensemble des résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations-Unies, qui doivent donc être appliquées. Ce qui doit guider l’action c’est le droit avant tout chose, ce qui n’exclut aucune négociation pourvu qu’elle s’établisse dans le cadre de la légalité et de l’égalité. Dans ce cadre, il ne peut y avoir de solution juste sans la création, à côte de l’État d’Israël, d’un État palestinien complètement souverain, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, avec le retour des réfugiés…

Si Israël ne veut pas de cette solution, alors il en reste une autre : celle d’un État unique, qui doit être démocratique, avec les mêmes droits pour tous, avec, inévitablement, une population palestinienne qui sera majoritaire… Il n’y a que ces deux solutions possibles qui peuvent assurer un avenir acceptable et commun à tous.

Quelle que soit la solution choisie il faudra bien, un jour, aller au-delà du règlement politique et commencer à travailler en faveur d’une paix vraiment juste et durable, qui permette d’assumer un si dur passé. Mais, après tant d’outrages, après tant d’humiliations, après tant d’agressions il ne pourra jamais y avoir de « réconciliation » humaine véritable tant que les dirigeants israéliens ne reconnaîtront pas l’injustice fondamentale qu’ils ont si longtemps imposée aux Palestiniens, et leur évidente responsabilité dans cette trop longue histoire de violence et de guerre contre tout un peuple. 

Jacques Fath, 30 Janvier 2020.

Algérie: après la présidentielle…

Un article de Bernard DESCHAMPS

 » Ébauche d’analyse de la situation en Algérie après la présidentielle du 12 décembre 2019.

Conformément à l’article 85 (alinéa 2)  de la Constitution de l’Algérie, Monsieur Abdelmadjid Tebboune a été officiellement investi le 19 décembre 2019, Président de la République Algérienne Démocratique et Populaire. Il a immédiatement pris ses fonctions et succède ainsi au Président Abdelaziz Bouteflika qui avait été contraint le 2 avril dernier de renoncer à briguer un cinquième mandat.

     Monsieur Tebboune est arrivé en tête avec 4 947 523 voix soit 58,13% des suffrages exprimés lors de l’élection présidentielle du 12 décembre décidée par le Président par intérim M. Abdelkader Bensalah contre la volonté de l’immense mouvement populaire (Hirak) engagé le 22 février dernier. Les autres candidats ont obtenu :  Abdelkader Bengrina (Al Binaa, islamiste), 1 477 836 voix soit 17,37 % ; Ali Benflis ( Avant-garde des libertés), 897 831 voix soit 10,55 % ; Azzedine Mihoubi (RND), 619 225 voix  soit 7,28 % ; Abdelaziz Belaïd ( Front El Moustakbal),  568 000 voix soit 6,67 %.

    Le Hirak, la presse et les partis d’opposition qui ne faisaient pas confiance aux autorités en place pour organiser ce scrutin, contestent ces résultats et notamment le pourcentage de votants 39, 88% qu’ils pensent avoir été artificiellement gonflé. C’est en tout état de cause le pourcentage le plus bas de toutes les présidentielles depuis l’indépendance en 1962.

   Jusqu’au dernier moment les pronostics donnaient gagnant M. Azzedine Mihoubi, le responsable par intérim du RND, et c’est Abdelmadjid Tebboune qui est élu.  Le candidat arrivé second, M. Abdelkader Bengrina qui n’est pas un des dirigeants de premier plan de la mouvance islamiste , ceux-ci  n’ayant pas jugé utile de se présenter, réalise 17, 37% . Ce résultat semble confirmer la décrue de l’islamisme politique qui dispose encore cependant d’une réelle influence et le quotidien Liberté du milliardaire Rebrab, dans son éditorial du 17 décembre, suggère au nouveau Président de la République de faire alliance avec lui.

    Les deux candidats les plus investis dans les politiques antérieures, MM. Ali Benflis et Azzedine Mihoubi obtiennent deux des trois plus mauvais résultats, ce qui confirme le rejet massif du « système ».

    Le Conseil Constitutionnel composé de douze membres nommés par les autorités en place avant la démission du Président Bouteflika qui personnellement a nommé le président et le vice-président de cette instance, a le 16 décembre validé ces résultats. Ceux-ci sont donc jugés conformes à la Constitution mais illégitimes par la rue et l’opposition qui font remarquer que le nouveau Président de la République, même en prenant en compte les chiffres officiels, est élu avec 5 millions de voix sur 24 millions d’électeurs pour 42 millions d’habitants.

      Quoi qu’il en soit, une situation nouvelle est désormais créée. Quelle va être  l’attitude et l’orientation du Hirak qui ne semble pas s’essouffler et qui s’est à nouveau manifesté avec force depuis  l’élection ? Quelle politique va promouvoir le nouveau président ? Quelle sera son attitude à l’égard du Hirak ?

Un nouveau président pour quelle politique ?       

    J’ai écouté avec attention son Discours à la Nation lors de son investiture le 19 décembre.   Il a évidemment rendu hommage au président par intérim M. Abdelkader Bensalah et surtout remercié chaleureusement et à plusieurs reprises le Chef d’Etat-major Ahmed Gaïd Salah dont la presse algérienne dit qu’il serait à l’origine de sa candidature. Il a insisté sur le rôle de l’Armée Populaire Nationale, « bouclier contre les ingérences étrangères et les complots intérieurs », héritière  de l’Armée de Libération Nationale et il s’est réclamé des valeurs de la « Glorieuse révolution du 1er novembre ».  

    Il a affirmé avoir  « accompagné » le Hirak et il a promis d’engager le dialogue avec le mouvement populaire sans en préciser les contours ni les conditions. 

    Il a abordé un grand nombre de sujets : la future Constitution algérienne ; l’organisation des pouvoirs, l’économie de l’Algérie ; la lutte contre la corruption ; la politique sociale ; la liberté de la presse ; l’éducation ; la santé ; la culture…Le ton était celui d’un homme de bonne volonté se cantonnant à des généralités sans leur donner un contenu concret précis. Il a cependant annoncé la limitation à deux mandats présidentiels.

   Il est resté dans le flou sur  l’amazighité au sujet de laquelle il avait déclaré le 24 novembre au quotidien El-Hiwar : « Le document que je compte proposer « préservera les constantes de l’identité nationale, y compris l’amazighité, question déjà tranchée dans l’actuelle Constitution ».

    Libèrera-t-il, comme l’exige le Hirak, les prisonniers d’opinion: Louisa Hanoune, Lakdar Bouregaâ, Karim Tebou, Hakim Haddad et les autres dirigeants du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) ainsi que les porteurs du drapeau amazigh, alors que la culture et la langue berbères sont reconnues par la Constitution algérienne et enseignées dans les écoles ?    Pendant la campagne électorale, la presse algérienne avait noté son « embarras », se bornant à dire qu’il entend « respecter la justice ». Faut-il comprendre qu’il n’y aura  pas de grâce présidentielle comme cela avait été le cas le 5 juillet 2006 quand le Président Bouteflika avait fait libérer 200 journalistes dont Mohamed Benchicou ancien directeur du journal Le Matin ?

Quelle sera la politique extérieure de l’Algérie ?

    En politique extérieure, il a réaffirmé la volonté de dialogue et de coopération de l’Algérie avec les pays avec lesquels elle a des relations diplomatiques, ce qui parait exclure l’Etat d’Israël.

    Une des premières décisions du nouveau Président a été de nommer en qualité de Premier Ministre, M. Sabri Boukadoum, le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement sortant et M.Kamel Beldjoud, Ministre de l’Intérieur en remplacement de M. Salaheddine Dahmoune qui s’était distingué par ses déclarations homophobes.

    Le  nouveau Premier Ministre lorsqu’il était Ministre des Affaires Etrangères, dans une interview accordée depuis Rome à l’agence de presse russe Sputnik, le 9 décembre dernier, semblait souhaiter une normalisation des relations avec le Maroc. Est-ce le signe d’un tournant par rapport au soutien traditionnel de l’Algérie au droit à l’autodétermination du Sahara occidental dont le territoire est revendiqué par le Maroc ?

     A propos de la Palestine, selon  Le Courrier de l’Algérie , le ministre des Affaires étrangères, M. Sabri Boukadoum, s’était prononcé au Caire, pour des  « pression sur l’administration américaine et Israël pour la reprise du processus des négociations, notamment en ce qui concerne la solution à deux États, conformément aux références internationales, aux résolutions de la légalité internationale et à l’initiative arabe de paix.  »     Sur la Libye : « L’Algérie n’a eu de cesse […] d’appeler au respect du principe de non- ingérence dans les affaires internes et de prôner le dialogue afin de parvenir à une solution politique consensuelle devant préserver la souveraineté de la Libye, son indépendance et l’unité de son peuple ».

   Poursuivra-t-il la politique traditionnelle de paix de l’Algérie et son soutien au droit du peuple palestinien à un Etat dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale ? Maintiendra-t-il le soutien de l’Algérie au droit du Sahara Occidental à l’autodétermination et le refus de  l’installation du commandement de l’OTAN,  l’Africom ?

     Les prochaines semaines nous diront si ces orientations sont maintenues.

 Quelle politique économique ?

    Le 15 décembre j’avais publié  sur ce blog, l’article du très officiel El Moudjahid qui suggérait  « une véritable économie de marché qui favorise l’éclosion d’entreprises créatrices de richesse et d’emploi» «  et « un «diagnostic qui touchera entre autres les finances publiques, les entreprises publiques, les banques publiques, à la dette du Trésor public vis-à-vis de la Banque d’Algérie. Au terme de cet audit, il sera constaté que les finances publiques sont «plombées» pour 10 ans». Aussi le gouvernement de Tebboune aura à revoir la politique industrielle baptisée «Made in Algeria».

    Cet article faisait écho au quotidien El Watan qui, le 14 juin dernier préconisait « le passage de l’économie planifiée à l’économie de marché » en prenant pour exemples les anciens pays « socialistes » la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. Les Communistes algériens du PADS  ont dénoncé les projets de démantèlement des entreprises publiques du secteur nationalisé.

     Le pouvoir intérimaire de Bensalah a fait adopter le 14 novembre par l’Assemblée Populaire Nationale une nouvelle loi visant à assouplir et simplifier le régime juridique et fiscal du secteur des hydrocarbures détenu à 100% par l’Etat algérien. Le Président Tebboune fera-t-il annuler cette loi accusée de brader la richesse nationale aux multinationales ? La Loi de finances pour 2020 entend supprimer la règle du 51/49 qui impose une majorité de 51% en faveur des capitaux algériens dans les montages financiers avec des entreprises étrangères. Le Président Tebboune maintiendra-t-il cette règle favorable à la souveraineté économique de l’Algérie ?

    C’est aux actes – a déclaré Benjamin Stora – que le peuple algériens jugera cette nouvelle présidence »

Bernard DESCHAMPS

Mon hommage à Jean Chatain.

Jean Chatain

Ci-dessus et ci-dessous, Jean Chatain à la Fête de L’Humanité en 1977 ou 1978.

A l’attention de Françoise Burg Chatain, Sarah et Eva

Chère Françoise,

Je suis vraiment touché par la disparition de Jean. Même si nos parcours de vie respectifs nous ont éloigné longtemps. Je n’oublie pas que Jean – avec Henri Charvenet – avait accueilli chaleureusement le jeune provincial que j’étais en 1977. J’avais alors 27 ans. Nouvellement débarqué en région parisienne pour travailler à « Économie et Politique ». J’ai appris beaucoup avec lui. Pas sur l’économie mais plutôt sur… les rapports humains.

Jean était un homme respectueux mais indépendant, rigoureux dans sa façon d’écrire et de travailler, et dans la considération qu’il avait vis à vis des hiérarchies. J’aimais bien sa capacité critique rarement prise en défaut. Mais aussi la pertinence de ses analyses. Je me souviens du remarquable et courageux travail qu’il a effectué pour L’Humanité concernant le génocide au Rwanda. Sur place. Il fallait y aller… En 2007, il en a tiré un livre, précis, documenté, important : « Paysage après le génocide ». Ses articles et son livre devraient faire davantage référence aujourd’hui, alors que le débat et la confrontation politique sur ce fait majeur du 20ème siècle, sur les responsabilités dans ce génocide, et notamment celles du pouvoir français, est toujours forte. Je viens de relire la dédicace qu’il m’écrivit. Quelques mots modestes. C’était ça aussi Jean : une élégance et une force.

Et puis Jean aimait bien la bonne chère et le bon vin. Je m’en souviens. Ça aussi, c’est une élégance. Savoir vivre et savoir bien vivre. Merci Jean !

Jean Chatain (2)

Algérie (1): hirak, une analyse d’Omar Bessaoud.

Omar Bessaoud

Omar Bessaoud est économiste, docteur en économie et diplômé d’études politiques. Il a été enseignant à l’Université d’Alger de 1975 à 1993. Il a occupé le poste d’enseignant-chercheur et d’administrateur scientifique principal au CIHEAM-Institut agronomique méditerranéen de Montpellier de 1994 à 2017. Depuis 2018, il est membre correspondant associé de l’Académie d’Agriculture de France.

« Dégager le système, c’est aussi couper les racines économiques qui le nourrissent »

Publié par LSA le 09.04.2019 – Avec l’aimable autorisation d’Omar Bessaoud.

Si le débat politique portant sur les aspects juridiques (sur les questions constitutionnelles et celles des libertés) a une importance majeure, le débat sur les questions économiques me paraît tout à fait essentiel si l’on veut « dégager le système ».

Je vous soumets une lecture sur cette question économique dans le simple but d’alimenter le débat public.

Le régime politique que recouvre le terme de « système » couramment employé par la rue, est pour moi inséparable du régime économique installé dès le début des années 1980.

Ce sont des réformes libérales et néo-libérales imposées par des forces sociales internes – fortement opposées aux options économiques des années Boumediène —, des organisations internationales (Banque mondiale et FMI et son plan d’ajustement signé en 1994), de même que les pouvoirs qui se sont succédé depuis l’ère Chadli qui ont installé et défini les règles de fonctionnement de ce régime. Ce régime de croissance économique, qui s’est considérablement renforcé au cours de la décennie noire, période qui avait de fait affaibli les capacités de résistance de la société, a connu un essor tout particulier avec l’accession de Bouteflika à la Présidence. A la mort de Boumediène (décembre 1978), ma génération se souvient que, comparé au colonel Yahiaoui, Bouteflika était classé politiquement comme libéral sur le plan de ses options politiques, ce qui lui valut d’être écarté de la succession à la présidence de la République (le choix de l’armée s’étant porté sur Chadli). Son tiers-mondisme était on le sait aujourd’hui factice, et l’homme a su faire le dos rond quand la situation et ses intérêts l’exigeaient. La preuve en est de son long séjour (qualifié de façon inique de « traversée du désert » aux côtés de ses amis du Golfe, à qui il renverra, une fois élu à la présidence de la République, l’ascenseur en leur accordant des contrats juteux, et en leur organisant des séjours pour chasser dans nos espaces steppiques l’outarde, espèce qui est comme on le sait protégée.

Une fois installé dans ses fonctions de Président, Bouteflika et son régime instaurent les règles qui présentent des similitudes avec ceux qui caractérisent le système makhzénien du pays voisin (le livre du prince « rouge » Hicham, cousin germain du roi Mohammed VI, décrit avec force détails le mode de fonctionnement du Makhzen marocain) .

Dans ce système politique, où le pouvoir politique se mêle étroitement aux puissances d’argent, et où l’argent public est employé à enrichir une minorité, dans ce système politique, les services ne seront accordés qu’à des clients fidèles, et la moindre infidélité peut compliquer l’accès aux faveurs et privilèges économiques. En un mot, c’est le degré de proximité et d’allégeance avec le système politique qui va faire de vous ou non un milliardaire ; il y a une étroite imbrication entre les règles de la domination politique et les intérêts économiques. Autrement dit, pouvoir politique et pouvoir de l’argent sont entremêlés. De nombreuses fonctions (de députés, sénateurs, responsables de parti, de syndicat ou même d’administrations et offices d’Etat) résultent de cette proximité, et s’achètent afin d’assurer une accumulation durable.

Ce « système », comme l’appelle la rue, va prospérer sur la base d’une corruption généralisée – voire institutionnalisée — et va polluer toutes les institutions et administrations du pays.

Pour résumer ou qualifier la nature du système, et caractériser les règles de son fonctionnement réel, le langage populaire emploie couramment les termes de « chipa », de « chkara » et de « rachwa ».

C’est sous le règne de Bouteflika que l’on verra ainsi émerger une oligarchie puissante et un patronat organisé, mais aussi une classe de gros commerçants, de promoteurs immobiliers, d’intermédiaires de sociétés étrangères… groupes sociaux partis de peu en termes de capital, mais dont les trajectoires ont croisé des réseaux politiques insérés dans les institutions chargées de la gouvernance des richesses du pays.

Ce que je viens de dire décrit ou caractérise brièvement le système économique mais n’explique pas les bases sur lesquelles il se développe.

Je commencerai par rappeler rapidement le contexte général avant de proposer une explication générale portant sur le mode de fonctionnement de ce système économique qualifié de rentier.

Le régime économique mis en place à l’occasion des réformes – repose sur des termes-clés : l’ouverture à l’extérieur, la liberté de commerce et les lois d’airain du marché (« khali nass tekhdem » comme l’exprimaient à ses débuts certains partisans de ce régime).

Ces réformes mises en place se sont réduites, il faut le rappeler à l’irruption sur la scène économique de 40 à 45 000 sociétés d’importation qualifiées indûment « d’import-export », d’une classe qui a récupéré des actifs économiques de dizaines de milliers de petites et moyennes entreprises publiques dissoutes (avec un cortège de centaines de milliers de travailleurs mis au chômage), de ventes de grandes entreprises à des multinationales (cas de l’unité sidérurgique de Annaba à ArcelorMittal, reprise par la suite par l’Etat ou des usines d’engrais cédées au groupe étranger Fertial que Monsieur Haddad voulait ajouter à son portefeuille d’affaires il n’y a pas si longtemps).

Ces réformes ont abouti au transfert d’activités monopolisées par des entreprises d’Etat au profit de sociétés monopolisées par une minorité de privés (Sogedia, Enasucre, Eaux minérales, Enial pour les semouleries-minoteries…). Il ne faudrait surtout pas que la notoriété de certains oligarques ayant tissé des liens forts sont avec le pouvoir en place cachent d’autres oligarques tout aussi fortunés qui ne doivent leur ascension qu’au système politique.

Le régime ou le système politique est selon moi assis sur trois gisements de richesses qu’il contrôle, et qui seront exploités par ces nouveaux « acteurs économiques » produits par les réformes libérales. Ces trois gisements économiques seront à l’origine des fortunes qui seront bâties.

Ces trois gisements économiques exploités à ciel ouvert sont le commerce extérieur, les banques publiques et le foncier rural, industriel et urbain (la terre et la pierre comme réserve de valeur et placements spéculatifs).

Le commerce extérieur

L’économie productive et la très jeune industrie nationale étaient disqualifiées –par les réformes – au prétexte de sa non compétitivité. Toute l’industrie manufacturière a été cassée, démantelée au nom de l’ouverture économique (les chaussures et autres produits issus de l’industrie du cuir, le textile avec les costumes, les chemises et draps de très bonne qualité…les confitures, jus de fruits, les frigidaires, camions, tracteurs, acier… sortaient de nos usines créées dans les années 1970)… L’industrie qui représentait près du quart de notre PIB dans les années 1970-80, ne représente plus aujourd’hui que 5% du PIB (ensembles des richesses créées dans un pays), et l’Algérie est le pays devenu sous-industrialisé, pire, le moins industrialisé de la région.

Le commerce extérieur est le premier gisement d’exploitation de nos richesses, et par de simples autorisations ou licence d’importation (une signature portée sur un document), certains ont eu dorénavant accès à l’achat de produits achetés à l’étranger, puis distribués sur nos marchés. Tous ceux qui ont articulé leurs activités économiques sur le commerce extérieur ont réussi à s’enrichir assez rapidement. Les infrastructures routières construites leur ont servi par la suite à mieux redistribuer, et dans les coins les plus reculés du pays, ces produits importés.

Le secteur de l’agroalimentaire (branche de l’activité industrielle la plus importante), mais aussi bien d’autres secteurs de l’activité économique ne fonctionnent aujourd’hui que grâce à cette ouverture sur le commerce…Plus de 80% des intrants, les équipements, les pièces détachées, les produits finis (jusqu’aux allumettes) sont importés.

Avoir accès aux importations et aux licences fera à coup sûr de vous un homme (ou une femme) riche. Il y a bien sûr l’importance des flux que vous allez contrôler qui vous positionnera dans le degré de la richesse acquise. La surfacturation, faute de contrôle, ou la non-conformité de la marchandise importée avec le document d’importation fera de surcroît de vous un millionnaire en devises.

Le mode de fonctionnement de ces importations de biens et services qui font fait l’objet de surfacturations ont permis une accumulation de ressources en devises placées dans les banques étrangères, dans l’achat de biens immobiliers, ou réalisées avec des dépenses somptuaires à l’étranger.

Les exemples de ces détournements ne manquent pas, et les « panama papers » qu’il faudrait aujourd’hui exhumer nous donnent une petite idée de l’importance de cet argent placé dans des banques offshore.

Le développement hypertrophié de ce capital commercial ne pouvait que combler d’aise les alliés de l’économie politique islamiste qui ont aussi été les bénéficiaires de ce modèle. Les islamistes-notamment leurs chefs- ont tiré un grand parti de ce système économique, et « la concorde nationale » initiée par Bouteflika et son régime aura exprimé sur le plan politique l’alliance de ces forces avec le système.

Les positions de rente qui sont assises sur les marchés, internes et externes, ont nourri tous ces petits métiers de vente ainsi que le commerce informel de produits asiatiques, européens, turques, etc. distribués par les importateurs et par le commerce de gros.

Ce gisement qui est le commerce extérieur (relayé par la sphère commerciale interne) a bien entendu été alimenté par la rente pétrolière et gazière, monopole de l’Etat.

Le montant des importations en marchandises (non compris les services) atteint plus de 58 milliards de dollars en 2014 et 44 milliards de dollars en 2018. Cela donne approximativement une idée sur le volume des richesses en jeu. Ce sera plus de 500 milliards de dollars qui auraient été dépensés dans les importations de marchandises entre 2010 et 2018, soit plus de 3 fois le PIB de l’Algérie de l’année 2018. C’est dire l’importance des flux de richesses monétaires en devises étrangères qui ont circulé sur les marchés.

L’accès à l’argent via les banques publiques

L’accès à l’argent via les banques publiques est un autre secret dans le fonctionnement de l’Etat makhzénien et libéral actuel.

Cet accès a donné lieu à des modes de répartition très inégaux des richesses, et à un pillage à ciel ouvert de nos ressources financières. Le mouvement populaire, qui a attiré l’attention sur les flux financiers des institutions bancaires en cette période, ne s’est certainement pas trompé de cible. Les banques sont en effet, le lieu où l’argent public (celui issu de nos ressources, des dinars aux devises) est déposé et géré. Les marchés publics et les divers fonds que l’Etat contrôle ont été dispensés généreusement aux acteurs du secteur privé, clients et soutiens du régime. Les « créateurs de richesses », terme parfois utilisé pour qualifier certains « grands capitaines de l’industrie », émargent aux guichets publics et très souvent leurs richesses proviennent des aides financières accordées par l’Etat. L’accès aux marchés publics, aux subventions d’Etat et aux crédits publics (régulièrement alimentés par le Trésor public ou aujourd’hui la planche à billets), a été l’un des moyens les plus puissants de renforcement de cette oligarchie… Il faut savoir qu’une bonne partie des investissements privés résultent de crédits publics accordés par les banques publiques. Même le financement des importations est dépendant de cet argent public (en devises) détenu par les banques.

Concessions de terres publiques, partenariat public-privé, ventes d’actifs industriels au dinar symbolique et marchés publics ont été l’occasion pour des groupes articulés aux réseaux politiques d’accumuler d’immenses richesses. Autrement dit, ces groupes ont prospéré à l’ombre de l’Etat, ont bénéficié de sa bienveillance et de sa générosité. Les marchés publics offerts aux amis, les affaires confiées aux clients avec l’aide de réseaux (familiaux ou autres) organisés ont également nourri la corruption (affaire Khelil et Bedjaoui). Les banques publiques qui ont dispensé des crédits ou des subventions –via de multiples fonds, dont le Fonds national d’investissement aujourd’hui l’objet d’un scandale- ont permis le détournement des richesses du peuple et de la rente pétrolière. La corruption que nourrissent ces formes d’accès à l’argent public – les crédits, les subventions accordés par les banques et autres institutions financières ne peut ainsi être éradiquée sans remettre en question ces formes d’accès à l’argent public.

L’accès au foncier rural, urbain et industriel

C’est là le troisième gisement de rentes qui est exploité par la nouvelle bourgeoisie (compradore car dépendante des importations étrangères) et qui explique l’accumulation privée des richesses nationales.

Pour pérenniser les revenus du capital acquis via le commerce extérieur et l’argent public des banques, les prédateurs se sont tournés vers le secteur de la « promotion immobilière » et vers l’acquisition du foncier rural, urbain et industriel.

Dans une société où l’économie est peu diversifiée, la pierre et la terre ont toujours été considérées comme des réserves de valeur, ou des placements à haute rentabilité. En un sens, la rente accaparée va être placée dans la terre ou la pierre pour produire de nouveau des rentes. Les derniers scandales qui ont récemment éclaté (affaire de Kamel El Boucher par exemple) illustrent le fonctionnement du régime économique actuel. Cet exemple n’est pas isolé. Nombreux ont été les oligarques ou nouveaux riches à s’intéresser à l’immobilier, à l’agriculture (presque tous les patrons de l’agroindustrie ont acquis des concessions de terres agricoles et bénéficié très généreusement des aides financières de l’Etat pour accaparer et exploiter à titre privé, souvent de façon minière, les ressources en sol et en eau, qui sont selon la loi la propriété de la nation entière ). Les terres publiques ont été souvent redistribuées en leur faveur et le foncier urbain (au prétexte de promotions immobilières) et industriel tant convoité ont été de formidables sources d’accumulation de rentes. Ces rentes accaparées par les nouvelles puissances d’argent leur ont permis par la suite de partir à la conquête des institutions de l’Etat national (Assemblée nationale par exemple, postes au Sénat, dans les ministères et la haute administration publique…) polluant ainsi la vie politique du pays. Ces derniers ont eu de plus en plus tendance à dicter leurs lois et à imposer leurs intérêts aux « décideurs politiques ». L’on a été jusqu’à promouvoir des ministres – authentiques représentants de ces puissances d’argent — à des postes économiques clés. Nous savons et le peuple a dévoilé aujourd’hui le lien étroit existant entre le système politique et les nouvelles puissances d’argent.

Sans engager une chasse aux sorcières, et afin de couper les sources de cet enrichissement moralement condamnable et économiquement destructeur de notre société, il est nécessaire que le mouvement populaire en cours identifie avec intelligence ces gisements de rente, écarte dans ses choix et préférences des responsables politiques qui ont été les défenseurs zélés de ce système économique, et qu’il renverse les règles de gestion du régime économique prédateur qui domine aujourd’hui notre économie nationale.

A titre d’exemple, la transparence dans les modes d’affectation des ressources financières publiques devra être la règle dans le futur.

Il est urgent, surtout urgent de repenser les fondements du système économique, de créer une économie productive basée sur l’effort, le travail et une répartition équitable des richesses au sein de la société.

Il faut que l’éradication du régime politique actuel soit accompagnée de la mise en place d’un modèle de développement économique qui mobilise les compétences formées dans nos universités et nos centres de formation, qui les emploie en rapport avec leurs qualifications acquises.

Le pays est aujourd’hui orphelin d’un vrai tissu industriel ayant recours aux innovations technologiques et aux acquis de l’économie de la connaissance. Les investissements productifs publics et privés doivent placer l’emploi au cœur du modèle, car des centaines de milliers de jeunes ingénieurs, polytechniciens, informaticiens, physiciens, chimistes, économistes et gestionnaires sont en attente de mettre leurs compétences et leur intelligence au service de l’économie nationale. Il faut investir dans la recherche scientifique, la culture et les arts, l’industrie du cinéma et du livre… afin générer davantage des richesses. Tant de chantiers restent à ouvrir pour mettre fin à la dilapidation des richesses nationales.

Si l’on ne transforme pas de fond en comble le système économique, si l’on ne répartit pas de façon équitable les richesses du pays, les forces sociales qui le supportent reproduiront le système politique que la rue dénonce vigoureusement. O. B.