Même Mattis condamne…

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Même l’illustre Général américain James Mattis, connu pour être un « faucon », condamne la brutale répression de l’Administration Trump contre les manifestions anti-racistes, avec une sévérité exceptionnelle…

Dans l’éminent et très ancien magazine culturel « The Atlantic » du 3 juin, le Général James Mattis, ancien Secrétaire à la Défense de Donald Trump, rompt le silence. Dans une déclaration exceptionnelle de condamnation, Mattis dénonce le Président Donald Trump, en le présentant comme une menace à la Constitution.

« Donald Trump est le premier président, de toute ma vie, qui n’essaie pas d’unir le peuple américain – et ne prétend même pas essayer », écrit Mattis. «Nous assistons aux conséquences de trois ans dans cette volonté délibérée.»

« J’ai observé, en colère et consterné, les événements qui se sont déroulés cette semaine, écrit Mattis. Les mots Égalité dans la justice en vertu de la loi sont gravés sur le fronton de la Cour suprême des États-Unis. C’est précisément ce que les manifestants demandent à juste titre. C’est une demande saine et unificatrice – une exigence que nous devrions tous pouvoir soutenir. »

L’OMS, acteur de la santé globale…

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« L’OMS est le seul acteur de la santé globale qui a joué un rôle important, mais sa réforme est nécessaire »

Un article sur BASTAmag, de Jean-Paul Gaudillière et Christoph Gradmann

Malgré ses défauts, l’Organisation mondiale de la santé a montré qu’elle était indispensable, alors que les nouveaux acteurs privés de la « santé globale », comme la fondation Bill et Melinda Gates, sont demeurés « muets » face au covid-19. Mais les menaces de Donald Trump fragilisent l’institution. Tribune.

Le 15 avril dernier, Donald Trump annonçait suspendre la contribution des États-Unis au budget de l’OMS en attendant que son gouvernement enquête sur l’attitude de l’organisation vis-à-vis de la Chine. En version Tweet, le message était plus clair : si l’OMS n’avait pas couvert les silences et dénis de la Chine, l’administration Trump n’aurait pas aujourd’hui à faire face à une double catastrophe sanitaire et économique, et à une crise majeure de leadership. La plupart des commentateurs européens ont pris cet épisode pour ce qu’il est : la quête d’un bouc émissaire et la poursuite d’une offensive de long terme contre les Nations Unies en particulier, et contre le multilatéralisme en général.

Une longue tradition d’hostilité américaine

Trump s’inscrit dans une longue tradition d’hostilité américaine. Depuis sa création, et même lorsqu’ils estimaient que dominer le dispositif onusien était indispensable à la bonne gestion de la guerre froide, les États-Unis ont toujours considéré l’OMS – plus encore que toute autre organisation des Nations Unies – comme une institution bureaucratique et inutile. En 1946, arguant d’une expérience satisfaisante avec l’Organisation Pan Américaine de la Santé, les États-Unis plaidaient « non » pour la création d’une agence de l’ONU, défendant des coordinations régionales et l’extension des programmes d’aide bilatérale. Leur ralliement au projet d’OMS s’est fait à contrecœur. La politique sanitaire internationale de Washington, tout au long des années 50 à 70, a privilégié la construction d’alliances ad hoc avec l’Unicef, l’OMS, la Banque mondiale ou le Pnud (Programme des Nations Unies pour le développement).

La décolonisation, l’adhésion des nouveaux États-nations issus des indépendances et les transformations de l’OMS qui en ont résulté n’ont fait que renforcer ces réserves. La démocratie des États, qui est la norme de l’Assemblée mondiale de la santé, veut en effet que les choix d’orientation et les investissements budgétaires de l’organisation soient décidés selon le principe « un pays, une voix » alors que les contributions au financement de l’institution se font en proportion du PIB. De loin le premier contributeur, les États-Unis ont toujours jugé que leur influence n’était pas à la hauteur de leur apport.

Le pari d’une médecine plus sociale rejeté par Ronald Reagan

Pire, dans les années 70, l’OMS, sous la direction du danois Halfdan Mahler, se fait la porte-parole du « Tiers monde » avec l’adoption, en 1978, d’une stratégie dite des soins de santé primaire, participant largement de la revendication d’un nouvel ordre économique mondial et d’une révision des politiques d’aide au développement. Nombre des grands programmes conçus au Nord se sont révélés inadéquats et peu efficaces, du fait de leurs limites opérationnelles (la résistance des moustiques au DDT dans le cas des programmes malaria), ou de leur caractère socialement inacceptable (comme dans le cas des politiques de stérilisation pour le contrôle des naissances). L’OMS fait alors le pari d’une médecine plus sociale que technique.

Une stratégie « horizontale », en quelque sorte, qui consiste alors à revendiquer un droit à la santé en général, à lier intervention sanitaire et développement, à réduire le rôle des transferts de technologies de pointe au profit des ressources locales et à accorder la priorité aux populations rurales, aux centres de soins de proximité et à l’implication des « communautés ». Contrairement à ce que suggérait le slogan officiel de l’OMS, « la santé pour tous en 2000 », l’ordre du jour n’était pas « toute la santé, pour tous » mais une stricte priorisation des besoins dits « de base », en l’occurrence : la lutte contre les maladies infectieuses, et la santé maternelle et infantile.

L’arrivée à la Présidence de Ronald Reagan a marqué le début d’une offensive en règle contre cette stratégie. Le point d’orgue en est (déjà) la suspension, au milieu des années 80, de la contribution budgétaire des États-Unis, en représailles au soutien que l’OMS accordait à la priorisation, par et pour les pays du Sud, des médicaments génériques avec l’adoption de listes de médicaments « essentiels » et la mise en avant des producteurs locaux. Pour les États-Unis – et en cela ils partageaient le point de vue de la fédération des syndicats de la grande industrie pharmaceutique – la notion même de médicaments « essentiels » pose un problème puisqu’elle implique de relativiser, dans une perspective de santé publique, l’utilité des médicaments les plus récents et les plus coûteux car encore sous brevet.

L’analyse coût-efficacité comme nouvelle boussole

L’épisode a laissé des traces profondes : les États-Unis, soutenus par une partie des Européens, ont obtenu, en échange de leur retour à la table des financements, une refonte de la gouvernance de l’OMS. Celle-ci privilégie un fonctionnement par projet échappant au contrôle de l’Assemblée mondiale de la santé. Ce fonctionnement représente aujourd’hui encore l’essentiel des moyens de l’organisation : des programmes « verticaux » ciblant un objectif unique (comme la vaccination ou la santé maternelle), reposant sur un registre d’intervention limité, et pilotés par les partenariats qui les financent.

Il serait simpliste de faire de ces tensions avec les États-Unis la source de tous les maux et échecs de l’OMS. Si la stratégie des soins de santé primaire est devenue de plus en plus difficile à soutenir dans les années 80 et 90, c’est moins du fait de la seule offensive américaine que de sa conjonction avec l’épidémie de VIH/sida et, surtout, avec l’affaiblissement des « pays à revenu faible et moyen », pris dans la spirale des crises de la dette et des programmes d’ajustement structurel. Surfant sur ces événements, les nouveaux acteurs de ce qui allait désormais s’appeler la santé dite « globale », de la Fondation Bill & Melinda Gates à la Banque mondiale en passant par le Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme, ont très largement repris à leur compte les critiques du fonctionnement de l’OMS et des bureaucraties sanitaires nationales. Faisant du programme « vertical » leur instrument privilégié, ils l’ont associé à un gouvernement par l’audit et l’évaluation de performance médico-économique, idéalement définie par les analyses coût/efficacité.

« L’innovation biotechnologique comme horizon » de la Fondation Gates ou de la Banque mondiale

L’OMS s’est adaptée à cette nouvelle santé globale. Mais, parce que son mandat n’a jamais été celui d’une agence opérationnelle, ses marges de manœuvre étaient limitées. Depuis sa création, son rôle a davantage été celui d’une agence productrice d’expertise, de régulation et de recommandations au profit des États membres que celui d’un centre organisateur de programmes, pourvoyeur de ressources matérielles et financières. Cela a été sa force quand un certain consensus a permis de faire converger les interventions, comme dans le cas des campagnes vaccinales. C’est aussi sa grande faiblesse lorsqu’il s’agit, au contraire, d’infléchir les agendas. Ce que démontre, depuis vingt ans, l’incapacité à traduire en programmes les données et les discours sur la nouvelle transition épidémiologique, autrement dit sur l’impact dramatique des maladies chroniques (de l’obésité et du diabète aux pathologies mentales) en Afrique, Asie et Amérique Latine.

C’est donc sans surprise que l’on retrouve, au cœur de la gestion de la pandémie de Covid-19 par l’OMS, la même conjonction d’inadéquation et de nécessité. Depuis le début de la crise, l’OMS est la seule institution de la santé globale qui ait joué un rôle important. Les autres acteurs du champ sont d’abord restés muets puis, à partir de mars, ont considéré, tels la Fondation Gates ou la Banque mondiale, que les priorités restaient les mêmes : l’Afrique comme principale zone à risque et l’innovation biotechnologique comme horizon.

Endiguement du Covid-19 : faiblesse de l’OMS, responsabilité des États

Or, la lutte contre le Covid-19 prend à rebours nombre des évidences de la gouvernance sanitaire globale : l’expertise concernant les réponses n’est plus seulement localisée en Europe et en Amérique du Nord ; les stratégies d’endiguement de la pandémie supposent la mise en œuvre à grande échelle d’interventions médico-sociales, conditionnée par la qualité d’infrastructures (personnels et hôpitaux) qui sont hors champ des programmes verticaux ; enfin, les interventions reposent de façon quasi-exclusive sur les initiatives des États et de leurs administrations de santé publique.

À partir de la fin janvier, les recommandations techniques et politiques produites à marche forcée par l’OMS ont pris acte de ces trois éléments. L’organisation a également fait preuve d’autonomie par rapport à l’expérience chinoise en mettant l’accent sur la stratégie « tester, tracer, isoler » comme principal horizon pour tenter d’éviter les mesures de confinement généralisé. Que les États, de l’Europe aux États-Unis, n’en aient pendant longtemps pas tenu compte (de sorte que le confinement, partout et pour tous, est devenu inévitable) renvoie certes à la faiblesse de l’OMS mais relève bien, d’abord, de leur responsabilité.

Réinvestir l’OMS

Ce double constat – l’OMS répond mal pas à ses fonctions, alors qu’une organisation politique mondiale de la santé est indispensable – devrait déboucher sur un agenda de réforme concernant aussi bien les financements (avec, par exemple, moins de partenariats à géométries et durées variables et plus de contributions générales) que les objectifs (les urgences sanitaires communes ne se réduisent pas aux épidémies et aux problèmes de biosécurité) et la gouvernance (incluant d’autres acteurs et formes de représentation que la démocratie des États-nations).

En attendant que la conjoncture ouvre la voie à une réinvention de la santé globale, on est au moins en droit d’espérer que les membres de l’Union Européenne tirent quelques leçons de leurs manquements propres ainsi que de l’absence de coordination entre eux pour, dans tous les sens du terme, réinvestir cette même OMS. À défaut, il faudra cesser de se plaindre du fait que la Chine, première puissance économique mondiale et second contributeur de l’OMS, y joue sa partition en solo. http://www.bastamag.net 15 mai 2020

Jean-Paul Gaudillière est directeur de recherche à l’Inserm et directeur d’études à l’EHESS. Christoph Gradmann est historien de la médecine, professeur à l’université d’Oslo.

« COVID-19/se réinventer… »

Daniel Durand « situation nouvelle, causes anciennes ?  »

Un article de Daniel Durand – 18 avril 2020

La crise sanitaire du COVID-19 fera sans doute date dans l’histoire des siècles modernes, non par le nombre de victimes (150 000 mi-avril) assez éloigné de catastrophes récentes comme le HIV et ses 32 millions de morts depuis 1981, la grippe asiatique en 1957-58 avec 1,1 million de morts, la grippe espagnole en 1918-1919 avec 50 millions de morts, mais par des caractéristiques complètement nouvelles. La contagion a été ultra-rapide, accélérée par la mondialisation croissante des échanges, l’émotion à juste titre dans l’opinion à l’échelle planétaire a été grande, avec la résonance donnée par les réseaux sociaux, l’ampleur des décisions de protection des populations et de mise en veilleuse de l’économie a été inédite. Les sommes annoncées pour soutenir l’activité par les principales puissances sont colossales : un plan de soutien de 540 milliards d’euros décidé par l’Union européenne, 100 milliards par la France, 1100 milliards d’euros en Allemagne, 2 000 milliards d’euros aux États-Unis, tout cela dans des pays d’économie libérale, réticents aux interventions de l’État.

Ces dimensions exceptionnelles donnent lieu à des commentaires souvent très emphatiques sur le mode « plus rien ne sera comme avant », « un changement de monde ».. Oui, peut-être, mais comme les mesures financières annoncées ne semblent pas être conditionnées particulièrement à des nouveaux critères de développement, liés par exemple à la transition énergétique ou aux priorités sociétales, il n’est pas sûr qu’on n’assiste pas à une simple tentative de reconstruction du système « à l’identique »…

Je suis également un peu dubitatif en voyant se multiplier sur tout l’arc politique et idéologique des déclarations, la main sur le cœur, affirmant, « il faut innover », foin des vieilles recettes, inventons des solutions nouvelles face à ces défis nouveaux. Nous avons même entendu le Président de la République déclarer « il faudra se réinventer, moi le premier », diantre ! Je suis généralement partant lorsqu’il s’agit d’examiner ou de mettre en œuvre des idées neuves, mais à condition qu’elles reposent sur des fondations sérieuses.

C’est pourquoi je pense que cette énorme crise sanitaire aux dimensions politiques, économiques, sociales, sociétales, souvent inédites mérite de prendre du recul pour en examiner les origines et le contexte de son développement.

Que constate-t-on d’abord sur le plan de la pandémie et de son développement ? Surprenant, inattendu ? Oui, pour une part mais nous découvrons jour après après jour que les signaux d’alerte existaient depuis assez longtemps.

En 2007 déjà, des chercheurs de Hong Kong tiraient la sonnette d’alarme dans Clinical Microbiology Reviews. Que disaient-ils ? «La présence d’un large réservoir de virus de type SARS-CoV chez les chauves-souris rhinolophes, combinée à une culture de consommation de mammifères exotiques dans le sud de la Chine, est une bombe à retardement».

De nombreux chercheurs, historiens, politiques ont mis en cause la destruction de la biodiversité liée à une mondialisation mue par la rentabilité financière, le développement d’une agriculture productiviste mondialisée, l’interdépendance économique et industrielle non maîtrisée. Le but de cet article n’est pas d’aborder ces aspects aussi je m’en tiendrai à l’analyse de certains choix de société effectués depuis 30 ans.

D’un point de vue géostratégique, la question du risque des pandémies est traité dans un rapport d’information de la CIA, écrit en 2005, traduit et publié en France en 2008 (Le nouveau rapport de la CIA : Comment sera le monde en 2025 ? Alexandre Adler, Robert Laffont). On peut y lire : « L’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire humaine virulente, extrêmement contagieuse, pour laquelle il n’existe pas de traitement adéquat, pourrait déclencher une pandémie mondiale. Si une telle maladie apparaît d’ici 2025, des tensions et des conflits internes ou trans-frontaliers ne manqueront pas d’éclater.[..] Si une maladie pandémique se déclare, ce sera sans doute dans une zone à forte densité de population, de grande proximité entre humains et animaux, comme il en existe en Chine et dans le Sud-Est asiatique ».

En 2017, dans « la Revue stratégique de défense et sécurité nationale » , qui a servi à préparer en 2018 la Loi de Programmation militaire (LPM), il y a un chapitre dans lequel est écrit : « Risques sanitaires – L’accroissement de la mobilité de la population favorise l’extension des aires de diffusion de certaines maladies, ainsi que la propagation rapide et à grande échelle de virus à l’origine d’épidémies diverses (syndrome respiratoire aigu sévère – SRAS). Le service de santé des armées et ses capacités de recherche sont ainsi régulièrement mobilisés pour faire face à ce type de situation. [..] Le risque d’émergence d’un nouveau virus franchissant la barrière des espèces ou échappant à un laboratoire de confinement est réel ».

Or ce qui fait problème, c’est de constater quelles réponses ont été apportées à ce risque identifié ? Sans caricaturer outre-mesure, l’épine dorsale de la sécurité de la France telle qu’elle a encore été décidée est essentiellement celle-ci : « Face aux menaces décrites précédemment, la France doit maintenir sur le long terme une dissuasion nucléaire reposant sur deux composantes complémentaires, et relever simultanément quatre défis majeurs.[..] Le premier est celui de la protection du territoire national,[..] Le deuxième défi est celui de la capacité à répondre à une crise dans notre voisinage, ayant aussi un impact direct sur le territoire national. La combinaison des risques peut ainsi conduire nos forces à intervenir, éventuellement seules, dans un conflit à forte dimension humanitaire et migratoire ». Toutes les réponses envisagées sont d’ordre militaire, alors qu’on évoque de nouveaux risques sociaux : pandémies, migrations, risques climatiques, AUCUN de ces risques n’est pris en compte dans la détermination du concept de sécurité, censé être développé dans la Loi de programmation militaire.

Mieux ou pire, le service de santé des Armées a été mis au régime sec. Déjà en 2000, l’établissement du Groupement industriel des armements terrestres (GIAT), à Rennes, qui fabriquaient des abris techniques mobiles (les « shelters », c’est à dire des hôpitaux de campagne) avait été démantelé. Notons qu’il a fallu 10 jours à l’armée pour installer à Mulhouse un hôpital militaire de campagne de 30 lits alors qu’à Londres, un hôpital de campagne de 4 000 lits a été construit en une semaine…

Cela doit faire réfléchir à certaines orientations prises ces dernières décennies en France, mais aussi de manière générale dans une grande partie du monde : les dépenses militaires ont été privilégiées dans le monde depuis 2000. Dans le débat politique, elles ont été présentées comme une « assurance-vie », des « investissements » à « sanctuariser », par contre, les dépenses de santé ou de protection sociale ont été elles montrées comme un « coût » à contenir : il faut « boucher le trou de la Sécu », mettre fin aux « gaspillages des hôpitaux », combler le déficit des retraites.

Exagération ? Je vais m’expliquer.

Les armes, plus que la santé ? Est-ce que j’exagère beaucoup dans cette formule ?

Le 28 février 2015, l’Express écrit « Comment le gouvernement va économiser 3 milliards d’euros dans les hôpitaux ? » ; le 1er octobre 2019, Le Parisien titre « Budget 2020 de la Sécu : les hôpitaux publics à la diète » et explique : « Dans le budget 2020 de la Sécu, les hôpitaux publics, dont six sur dix sont en difficultés financières, devront encore faire 800 millions d’euros d’économies ».

À la même époque, concernant les dépenses militaires, le discours est différent. Le Monde du 07 février 2018, écrit : « L’effort, tel qu’il est annoncé, est colossal : près de 300 milliards d’euros cumulés seront consacrés à la défense nationale à l’horizon 2025 ». Le but, explique le journal, est, selon la ministre des armées, la « régénération » des armées et « la préparation de l’avenir ». Cette priorité au militaire reçoit d’ailleurs un soutien politique large, malgré certaines ambiguïtés, jusque dans certains rangs de la gauche, puisque, explique toujours Le Monde, « Pour le groupe La France insoumise (LFI), la LPM reste victime de l’austérité», alors que « c’est une augmentation rapide qui est indispensable ». commente le journal du 8 février.

Ce mouvement en faveur des militarisations est très marqué en France mais il s’inscrit dans une tendance beaucoup plus globale puisqu’en 2018, le total des dépenses militaires mondiales a augmenté pour la deuxième année consécutive, au niveau le plus élevé depuis 1988. Il a atteint 1822 milliards de dollars selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

Sur le plan sanitaire mondial, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été contrainte après 2000 à se tourner vers des financements privés pour compléter son budget, ce qui l’a conduite à une gestion hasardeuse et alarmiste de la crise du HN1 sous la pression des intérêts des firmes pharmaceutiques. Aujourd’hui, avec sa nouvelle direction issue pour la première fois d’un pays du Sud (ce qui n’a pas plu particulièrement aux pays occidentaux, États-Unis et France compris), elle a créé un programme de gestion des situations d’urgence sanitaire doté de son propre budget et lancé des appels au dépistage massif du coronavirus (avec le slogan «Test, test, test !») qui n’ont pourtant pas été entendus par la grande majorité des gouvernements. Par définition, l’OMS est une organisation intergouvernementale, avec les contraintes politiques et financières que cela suppose. Elle ne peut agir qu’en fonction des moyens et des pouvoirs que les 194 États qui la composent lui confèrent. Comme l’écrit la chercheuse Auriane Guilbaud, dans Libération du 16 avril, « Ce que révèle la crise actuelle, c’est donc le besoin de plus d’OMS, pas de moins. Par exemple, si l’OMS avait autorité pour se rendre dans un pays en cas d’émergence d’une maladie infectieuse, sans avoir à négocier l’entrée sur le territoire des États, cela lui éviterait d’avoir à ménager leur susceptibilité comme elle l’a certainement fait avec la Chine. Si c’est là le problème principal, chiche, une fois la crise passée, étendons le mandat de l’organisation et donnons-lui plus de pouvoir « !

Comme l’écrit B. Girard, sur son blog ( http://journaldecole.canalblog.com/ ), ne faut-il pas se poser cette question simple : « Chaque année, le contribuable offre donc à l’armée plusieurs centaines de blindés supplémentaires, des avions, un sous-marin etc mais combien de lits médicalisés aux hôpitaux, de masques de protection, de tests de détection ? ».

Il poursuit et je partage complètement son point de vue :  » En 2020, si la menace ne vient certes plus de l’Allemand, de l’Anglais ni même du Chinois, ce changement pourtant radical dans l’ordre du monde n’a que peu fait bouger les images mentales ; la sécurité est toujours largement perçue sous l’angle militaire (et policier). Une représentation archaïque qui empêche de prendre la juste mesure – et donc de décider d’une juste politique – des nouveaux défis, bien réels ceux-là (environnementaux, sanitaires etc) qu’il faut dès aujourd’hui affronter ». C’est la même idée que développe le chercheur Bertrand Badie (Ouest-France du 26/03/2020) :  » Cela fait vingt-cinq ans que le Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD) attire notre attention sur les nouvelles insécurités humaines et notamment sanitaires, et que l’on continue à raisonner en termes militaires ».

Des voix de plus en plus fortes et diverses s’élèvent sur la planète. « Ce dont nous avons besoin de toute urgence maintenant, c’est de repenser l’ensemble du concept de sécurité », a écrit l’ancien dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, dans un éditorial publié par le magazine TIME. « Même après la fin de la guerre froide, cela a été envisagé principalement en termes militaires. Au cours des dernières années, nous n’avons entendu parler que d’armes, de missiles et de frappes aériennes » L’épidémie de COVID-19 a souligné une fois de plus que les menaces auxquelles l’humanité est confrontée aujourd’hui sont de nature mondiale et ne peuvent être traitées que collectivement par les nations. « Les ressources actuellement dépensées pour les armes doivent être préparées à de telles crises », a déclaré Gorbatchev.

Nous ne partons pas de rien. Au cœur du concept de sécurité humaine, élaboré à la fin des années 90, figurent aujourd’hui les Objectifs de développement durable (ODD), d’ici 2030. Ces ODD ont été adoptés le 25 septembre 2015 par les chefs d’État et de Gouvernement réunis lors du Sommet spécial sur le développement durable à l’ONU. Ils fixent 17 objectifs de développement durable. Les ODD présentent une vision transversale du développement durable : d’abord ils associent à la lutte contre la pauvreté, la préservation de la planète face aux dérèglements climatiques ; ensuite les enjeux du développement durable englobent l’ensemble des pays de la planète ; enfin ils sont le fruit d’une consultation large d’un ensemble d’acteurs, comme la recherche, la société civile, le secteur privé ou les collectivités locales. Cet Agenda 2030 confirme la priorité au développement durable qui accompagne les Accords de Paris sur le climat, qui visent à limiter la hausse de la température mondiale à 2°C.

La réussite de ces ODD nécessite un financement de 4 000 à 5 000 milliards de dollars chaque année : le déficit annuel est estimé selon l’économiste Jonathan Thébault dans BSI-economics à environ 2 500 milliards de dollars annuels. Or, aujourd’hui, outre la redirection de dépenses militaires extravagantes pointées par le SIPRI, on sait maintenant avec la crise du COVID-19 que les principaux pays développés peuvent mobiliser, d’un claquement de doigt, entre 4 000 à 5 000 milliards de dollars dans le système financier international ! Alors, quels choix politiques innovants pour demain va-t-on prendre ?

Ces remarques qui semblent de bon sens sont apparemment loin d’être partagées. La manière dont a été abordée la crise et son traitement par les hommes d’état et les médias le montre.

Nous sommes en guerre ? Alors, préparons la paix de demain !

« Nous sommes en guerre » : la posture adoptée par Emmanuel Macron est révélatrice d’une certaine culture : « La pandémie à laquelle nous sommes confrontés exige des mesures plutôt opposées à un temps de guerre » explique l’économiste Maxime Combes dans une tribune de Basta ! le 18 mars dernier. « Les impératifs actuels, au vu de la gravité et de l’ampleur de la situation, appellent à la solidarité et au maintien du lien social plus qu’à de discutables rhétoriques mobilisant des imaginaires de guerre totale ayant transformé le monde en un cimetière entre 1914 et 1945 », fait remarquer l’historienne Claire Demoulin dans Libération, le 19 mars dernier.

Le premier moment de surprise passée, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer cette posture et dire que, non, l’heure n’est pas à la mobilisation guerrière sauce 1914, mais à la mobilisation citoyenne, à l’appel à la responsabilité de chacun. Cette posture présidentielle, car il s’agissait d’une posture de communication, n’est pas sans conséquence sur la vie démocratique. Les modalités de l’état d’urgence, ses dimensions bureaucratiques et punitives, restreignent la vie démocratique, (bien que les parlementaires aient réussi à imposer un certain contrôle démocratique) et donc freinent le rassemblement des citoyens, notamment chez les jeunes. La vieille culture de guerre malgré les progrès a encore de beaux jours et la promotion d’une culture de paix et de citoyenneté nécessite toujours un débat au quotidien.

On perçoit de plus en plus clairement qu’actuellement nous vivons une nouvelle étape entre deux visions du monde et de la vie : coopérations ou affrontements, culture de guerre ou culture de paix, ce qui se traduit à l’échelle internationale plus plus de multilatéralisme ou plus de souverainisme, donc plus et mieux d’ONU, et non (en schématisant un peu, je le reconnais) plus d’OTAN et plus de conflits.

Aujourd’hui renaît un début de débat sur le multilatéralisme au travers notamment de deux questions : la caractérisation de la mondialisation et la place de l’OMS (et derrière celle-ci de tous les organismes de l’ONU). Ce débat ne doit pas être biaisé comme l’avait fait Emmanuel Macron dans sa première intervention, en ne parlant que du rôle du G20 et du G7 (les clubs des « riches » de la planète) et pas de l’ONU.

On devine bien aujourd’hui que, derrière le mauvais procès fait à l’OMS par Donald Trump, se cache l’aiguisement de l’affrontement de puissances, USA contre Chine, débat repris en France par Emmanuel Macron, sur le thème « que cache la Chine ? ». Il y a une convergence des puissances occidentales pour empêcher la Chine de gagner en influence dans les pays en développement : ils veulent faire oublier la faiblesse de leur aide et ne supportent pas que la place vide qu’ils laissent soit occupée par une autre puissance, surtout si celle-ci est émergente. Les dirigeants chinois mènent une politique obscure et opaque, peu démocratique, nous ne sommes pas naïfs, mais rien ne peut cacher le fait que si la Chine, dont la population fait 20 fois celle de la France, avait eu un nombre de morts de la même ampleur, elle déplorerait environ 400 000 victimes…

Derrière les nouveautés que revêtent certains aspects de la crise du COVID-19, on voit que perdurent vieilles idées et vieilles conceptions du monde. Oui, il faut inventer, imaginer de nouvelles solutions, mais elles ne peuvent que reposer sur un paradigme, peut-être ancien, mais fondamental : les peuples et l’humain (le « We, the people » de Koffi Annan) doivent être au centre des politiques, ce qui donne une jeunesse renouvelée à ce double concept des années 1990 : la nécessité de construire une sécurité humaine étendue, reposant sur une culture de paix généralisée.

Des solutions nouvelles, « se réinventer » ? Oui, mais est-ce que ce sera pour continuer d’affecter 2% des PIB aux dépenses militaires ou les dirigeants mondiaux vont-ils dès cette année réduire les dépenses militaires de 10 à 15% ? « C’est le moins qu’ils devraient faire maintenant, comme un premier pas vers une nouvelle conscience, une nouvelle civilisation », a fait remarquer Mikhaïl Gorbatchev. Il a raison.

Va-t-on pour se « réinventer » continuer à dépenser des centaines de milliards pour les armes nucléaires alors que les forces de « dissuasion » ont montré leurs limites devant une « simple » pandémie virale ? Comme le fait remarquer IDN (Iniative pour le désarmement nucléaire) dans sa revue de presse du 17 avril, quasiment toutes les bases nucléaires américaines ainsi qu’au moins quatre porte-avions ont été touchés par le virus – situation qui rappelle celle du Charles-de-Gaulle en France (la moitié de l’équipage contaminé !). Même la pérennité de la fameuse « chaîne de commandement », l’autorité sur le lancement des armes devant éventuellement être déléguée, a pu être temporairement fragilisée comme le montre le cas de Boris Johnson au Royaume-Uni.

Est-ce que « se réinventer » serait un remake de la fameuse formule dans le Guépard écrit par Lampedusa et mis en scène par Fellini : « Il faut que tout change pour que rien ne change « !

Je suis de ceux qui pensent que cette crise doit déboucher d’abord sur un nouveau regard porté sur la priorité à donner aux besoins humains à l’échelle mondiale : la santé, le travail, le revenu décent pour vivre. Et c’est autour de ces préoccupations que doivent se mobiliser les intelligences et les forces sociales et politiques. Je pense également que la réflexion doit être élargie à la construction d’une mondialisation plus solidaire, qui n’oppose pas coopérations inter-étatiques et développements nationaux. Cela passera forcément par un monde moins militarisé, où les intérêts égoïstes des États seront plus contenus, et où la voix des peuples se ferait plus entendre, ce qui serait une formidable innovation !

On peut espérer que ce débat pourra émerger dans la seconde partie de l’année 2020 autour du 75e anniversaire de la création des Nations unies, de leur Charte et de l’ensemble des institutions. Il y a besoin d’un débat sur leur réforme et sur un double élargissement : une meilleure représentation des États émergents comme nouveaux membres permanents au Conseil de sécurité, une représentation plus directe des peuples à côté de l’Assemblée générale des États, avec la création d’Assemblée des peuples, une Assemblée parlementaire mondiale ?

Mais je suis convaincu que dès maintenant l’opinion devrait se mobiliser pour quelques grandes décisions simples et novatrices.

Il suffit d’écouter des grandes voix qui se sont élevées dans la cacophonie autour du virus COVID-19 : la première, celle du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres le 23 mars 2020 qui a déclaré : « La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie. Mettons un terme au fléau de la guerre et luttons contre la maladie qui ravage notre monde. C’est la raison pour laquelle j’appelle aujourd’hui à un cessez-le-feu immédiat, partout dans le monde ».

La seconde est celle du pape François dans son traditionnel message de Pâques, prononcé le dimanche 12 avril 2020 appelant à l’abolition de la dette pour les pays les plus pauvres et au « courage » d’un « cessez le feu mondial » avec arrêt de la fabrication des armes.

Local et mondial sont liés ! Oui, sachons nous réinventer en tournant le dos aux vieux dogmes du passé, aux logiques d’affrontement, pour travailler lucidement à une vraie « mondialisation heureuse » !

« Le coronavirus comme catalyseur: autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste ». Un article de Saïd Bouamama

corona

Sur le blog de Saïd Bouamama

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent. Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

Précisions conceptuelles

La comparaison entre les effets du cyclone Ivan qui touche Cuba en septembre 2004 et ceux du cyclone Katrina qui s’abat sur la Floride, la Louisiane et le Mississipi un an après permet d’apporter quelques précisions conceptuelles sur les notions de risque, d’aléa, de catastrophe et de vulnérabilité. Tous deux de catégories 5 c’est-à-dire avec des vitesses de vent dépassant 249 km/h, les deux cyclones se soldent pourtant par des bilans humains aux antipodes : aucun décès à Cuba ; 1836 morts et 135 disparus aux USA. Des aléas similaires débouchent ainsi sur des conséquences diamétralement opposées. Le vocabulaire élaboré pour décrire ces phénomènes naturels exceptionnels et leurs conséquences tout aussi exceptionnelles peuvent aider à comprendre ce qui se joue actuellement face à la pandémie en cours.

Un premier concept clef est celui d’aléa naturel. Celui-ci désigne des événements climatiques sur lesquels l’homme n’a pas d’influence au moment de leurs déclenchements (inondation, ouragan, éruption volcanique, etc.). Bien que de nature différente l’apparition d’un virus meurtrier peut, du moins dans l’état actuel des connaissances, être défini comme relevant de cette définition. Les aléas sont porteurs de risques pour l’homme, ce concept pouvant se définir comme un danger c’est-à-dire une conséquence potentielle de l’aléa. La vulnérabilité désigne pour sa part les effets prévisibles d’un aléa sur l’homme dépendant eux-mêmes d’un certain nombre de facteurs : densité de population des zones à risque, capacité de prévention, état des infrastructures permettant de réagir efficacement et rapidement, etc. Enfin la catastrophe définit un risque dont la potentialité s’est transformée en réalité et dont les conséquences seront fonction de la vulnérabilité.

Rendre compte d’une catastrophe sans aborder la question de la vulnérabilité est une ruse idéologique permettant de dédouaner les classes dominantes par évacuation des causes économiques, politiques et sociales expliquant l’ampleur des conséquences. Cette opération consiste en effet à référer entièrement à la nature des conséquences dont une partie essentielle relève des choix économiques et politiques. L’ampleur de la catastrophe est dépendante à la fois de l’état d’une société au moment où survient l’aléa et des décisions prises pour réagir à celui-ci.

Si sur le long terme on peut attendre des progrès de la science une meilleure connaissance et une plus forte maîtrise des aléas, dans le court terme seule la réduction de la vulnérabilité est en mesure de limiter drastiquement les conséquences des aléas c’est-à-dire d’éviter qu’il ne se transforme en catastrophe ou de limiter celle-ci. La pandémie actuelle peut dès lors être considérée comme un révélateur de la vulnérabilité : « Les bilans socio-économiques et les nombreux retours d’expérience menés ces dernières années, nous enseignent que les catastrophes sont de véritables révélateurs de vulnérabilités humaines et territoriales au sein des communautés et sociétés frappées[i] » résument les géographes Frédéric Leone et Freddy Vinet. La fonction de révélateur intervient ici à un double niveau : le degré d’exposition au risque qui interroge dans le cas des maladies les politiques de prévention et les inégalités sociales et la capacité à réagir à la catastrophe qui questionne l’état du système de santé, de ses infrastructures et de ses moyens. Par ailleurs les politiques concernant d’autres secteurs de la vie sociale et politique viennent impacter la capacité à réagir : politique de logement, politique migratoire, politique carcérale, etc. C’est pourquoi à l’échelle mondiale comme à l’échelle française la pandémie peut être considérée comme un analyseur de la mondialisation capitaliste.

Une vulnérabilité collective fille de la mondialisation capitaliste

Les idéologies d’accompagnement de la mondialisation capitaliste sont bâties à partir de deux postulats complémentaires repris en boucle par les discours politiques et médiatiques dominants depuis des décennies. Le premier est le primat de l’individu sur les structures dans l’explication des problèmes sociaux à l’échelle de chaque nation. Ce postulat permet d’évacuer la notion de classe sociale et d’inégalité sociale au profit d’une pseudo responsabilité individuelle qui se traduit fréquemment dans le discours de la prise de risque individuelle. Les vulnérabilités inégales face à la santé et aux maladies ne sont plus référées aux inégalités sociales mais aux caractéristiques individuelles d’une part et aux comportements individuels d’autre part. Le discours de la responsabilité individuelle sert ici à masquer la responsabilité du système social c’est-à-dire des classes dominantes qui en décident les règles de fonctionnement. « La vulnérabilité sociale des populations est encore très largement envisagée sous l’angle de l’individu et de sa place dans le groupe. Si ce sont les individus qui traversent bien les épreuves de la vulnérabilité, c’est au niveau des structures sociales que se manifestent les conditions qui rendent ces épreuves plus ou moins supportables. Autrement dit, entre l’individu et l’aléa, il y a aussi les structures sociales[ii] » résument les géographes de la santé Marion Borderon et Sébastien Oliveau. S’il est évident que la pandémie actuelle du fait de son ampleur touchera l’ensemble des classes sociales, il est tout aussi incontestable que la morbidité touchera en premier lieu les classes populaires et parmi elles les segments les plus précarisés.

Le second postulat est le prima de chaque nation sur les structures régissant les rapports internationaux. Ce postulats permet d’occulter les rapports de domination entre les pays du centre dominant et ceux de la périphérie dominées. Les vulnérabilités nationales inégales face à la santé et la maladie ne sont plus du tout référées aux inégalités sociales mondiales mais aux caractéristiques spécifiques de chaque nation (climat et catastrophes naturelles, culture, démographie, etc.) d’une part et aux seuls choix politiques nationaux d’autre part. Le discours de la responsabilité nationale sert ici à masquer l’existence du néocolonialisme et de l’impérialisme. Il suffit pourtant de regarder la géographie des inégalités de santé dans le monde pour s’apercevoir qu’elle recoupe parfaitement la division binaire centre-périphérie, à l’exception de quelques pays significatifs comme Cuba par exemple. Les statistiques de l’OMS sur le nombre de médecins par pays en 2015 précisent ainsi que l’on compte 52 médecins pour 10 000 habitants en Autriche, 39 en Italie et en Espagne, 32 en France, etc., et à l’autre bout de la chaîne : 1 seul médecin au Rwanda et en Ouganda, 9 au Sri Lanka ou 10 au Pakistan. Tous les autres indicateurs (nombre de personnels infirmiers, part de la santé dans le budget national, disponibilité des médicaments, etc.) présentent des classements similaires[iii].

Ce regard photographique ne suffit cependant pas à prendre toute la mesure de la signification de la mondialisation capitaliste pour la santé humaine. Il convient de le compléter par la prise en compte de la dégradation de l’accès au soin au centre comme à la périphérie. La lecture synchronique doit être complétée par une approche diachronique. La mondialisation capitaliste n’est en effet pas seulement le capitalisme, elle est aussi le capitalisme d’une séquence historique précise marquée par la domination de l’ultralibéralisme en matière de politique économique. Le désinvestissement de l’Etat, la fragilisation et/ou la privatisation des services publics, les politiques d’austérités, etc., ont conduit partout sur la planète à une hausse de la vulnérabilité. C’est celle-ci qui se révèle dans toute son ampleur avec la crise du Coronavirus.

Dans un pays comme la France le capitalisme mondialisé et sa politique économique ultralibérale ont depuis quatre décennies accrues considérablement la vulnérabilité. Dans le vocabulaire libéral de santé cela s’appelle la « rationalisation de l’offre de soin ». Concrètement cela signifie la suppression de 13 % des lits d’hospitalisation à temps plein (c’est-à-dire accueillant un patient plus de 24 heure) pour la seule période 2003-2016 (69 000 lits) selon les propres chiffres du ministère de la santé[iv]. Que l’on prenne comme indicateur les budgets des hôpitaux, les effectifs des personnels de soin ou le nombre d’établissements publics le bilan est similaire : une « casse du siècle » selon l’expression des sociologues Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent[v]. C’est cette vulnérabilité grandissante qui se révèle aujourd’hui avec l’épreuve de la pandémie dans le manque de lits de réanimation et de tests de dépistage tout comme dans le feuilleton macabre de la pénurie de masques. Les pénuries de tests et de masques ne sont nullement le résultat d’une erreur mais un des axiomes clef de la logique ultralibérale, à savoir la production « en flux tendu » consistant à réduire au minimum les stocks pour réduire les coûts. Ce qui s’est installé au cours des quatre décennies ce n’est rien d’autre qu’une « privatisation insidieuse » de l’hôpital public résume le syndicat CGT santé : « La privatisation de l’hôpital s’est faite par morceau, petit à petit, au fil des réformes successives. Il y a au moins deux étapes clés pour comprendre la transformation de l’hôpital public: la managérialisation (modification de l’organisation de l’hôpital selon les modalités du privé) et la marchandisation (introduction d’une logique de rentabilité marchande dans les actes de soin). Ces deux points forment ce que l’on pourrait appeler la « privatisation insidieuse» de l’hôpital. Les hôpitaux, s’ils ne deviennent pas privés juridiquement, le sont dans les faits, reproduisant trait pour trait les méthodes, modèles d’organisation et objectifs du privé[vi]. »

La même logique mais avec une violence encore plus destructrice s’est déployée dans les pays de la périphérie dominée. Les Plans d’Ajustement Structurel (PAS) qui ont été imposé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale c’est-à-dire par les puissances impérialistes ont démantelés les systèmes nationaux de santé. Parmi les conditionnalités imposées par ces PAS pour obtenir un prêt figurent systématiquement la baisse des budgets publics et la privatisation des services publics. La santé et l’éducation seront quasiment partout les deux secteurs les plus touchés par ces coupes budgétaires imposées. Un des effets induit par les PAS sera la « fuite des cerveaux » et en particulier des médecins et autres personnels de santé qui étaient essentiellement employés dans ces services publics sacrifiés. Les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les États-Unis : « La fuite des médecins de l’Afrique subsaharienne vers les États-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et s’est accéléré dans les années 1990 au cours des années d’application des programmes d’ajustement structurel imposé par […] le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale[vii]. » Les médecins nord-africains ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe. Les dégâts qu’annoncent la pandémie en Afrique par exemple, si elle n’est pas jugulée entre-temps, seront d’une ampleur sans commune mesure avec celle que nous connaissons en Europe. Le regard euro-centré dominant dans les médias invisibilise cette hécatombe de masse potentielle.

Les apories de la mondialisation capitaliste révélées par la pandémie

« Quand tout sera privé, nous serons privé de tout ». Ce slogan des pancartes de nos manifestations résume à merveille la rationalité des classes dominantes dans la séquence historique mondiale actuelle ultralibérale. Contrairement à une critique trop rapide et trop fréquente les classes dominantes ne sont ni idiotes ni irrationnelles. Elles ont simplement la rationalité de leurs intérêts. Bien entendu cette rationalité dominante est antagoniste avec une autre rationalité : celle qui n’est pas basée sur la maximisation du profit. La lutte des classes est ainsi aussi une lutte de rationalité. C’est ce qu’illustrent les nombreuses apories que montre les stratégies de lutte contre la pandémie en France. Une aporie est une contradiction insoluble. Donnons deux exemples non exhaustifs que révèle l’épreuve de vérité que constitue la pandémie.

Le premier exemple significatif est celui de la politique carcérale depuis plusieurs décennies. La surpopulation carcérale est une réalité massive largement documentée. Le taux d’occupation des établissements pénitentiaires « est aujourd’hui de 116% avec 70 651 prisonniers pour 61 080 places (au 1er janvier 2020). La surpopulation se concentre dans les maisons d’arrêts, qui accueillent les personnes en attente de jugement et celles condamnées à des courtes peines de prison. Dans ces établissements, qui abritent plus des deux tiers de la population carcérale, le taux d’occupation moyen est de 138%, contraignant deux à trois personnes – parfois plus – à partager une même cellule et plus de 1 600 personnes à dormir chaque nuit sur des matelas posés au sol[viii] » résume l’Observatoire National des Prisons. Une telle situation est à la fois contradictoire avec une lutte efficace contre la pandémie et constitue un sacrifice ciblé d’une partie de la population. Des situations similaires existent avec la politique migratoire et l’entassement dans des sites comme Calais, dans des centres de rétention surpeuplés ou dans des logements insalubres tout aussi surpeuplés ; avec celle en direction des sans-abris ; avec celle du logement productrice d’une sur-occupation massive pour les classes populaires ou enfin avec l’absence de réelle politique de lutte pour l’égalité entre les sexes. L’ampleur du prix humain que nous paierons au cours de cette pandémie et la répartition par classe sociale, par sexe et par origine de celui-ci découlent directement de ces apories. La morbidité liée à la pandémie aura indéniablement une dimension de classe et sera également inévitablement genrée et colorée.

Le second exemple tout aussi significatif est celui des réfugiés qui s’entassent dans les hotspots en Italie et en Grèce du fait de la politique de l’Europe forteresse. Alors que l’ouverture des frontières turques et la réaction brutale et répressive de l’État grec a encore renforcé les conditions scandaleuses d’existence de ces réfugiés, les médias dominants organisent le silence et l’invisibilité. Avant même celles-ci la juriste Claire Rodier dressait le bilan suivant pour les hotspots grecs : « problèmes de promiscuité, de cohabitation de mineurs isolés avec des adultes, de nourriture insuffisante, de conditions d’hygiène dégradées du fait de la saturation des équipements sanitaires, etc. [ …] En janvier 2017, Amnesty International relevait un taux d’occupation de 148 % à Lesbos, de 215 % à Samos et de 163 % à Kos. Pendant l’hiver 2016-2017, particulièrement rigoureux dans la région, certains d’entre eux ont de ce fait été contraints de dormir en plein air, enveloppés dans de simples couvertures que la neige recouvrait pendant la nuit. [ix] » Le bilan des hotspots italiens est dans la même veine complète Claire Rodier en se basant sur les rapports de mission d’Amnesty International[x]. L’ONG Médecins Sans Frontière utilise à juste titre l’expression « bombe sanitaire » pour caractériser la situation : « Dans certaines parties du camp de Moria, il n’y a qu’un seul point d’eau pour 1 300 personnes et pas de savon. Des familles de cinq ou six personnes doivent dormir dans des espaces ne dépassant pas 3m². Cela signifie que les mesures recommandées comme le lavage fréquent des mains et la distanciation sociale pour prévenir la propagation du virus sont tout simplement impossibles[xi]. » Ici aussi le résultat est similaire : un affaiblissement de la capacité à faire face efficacement à la pandémie d’une part et le sacrifice des réfugiés d’autre part.

Le jour d’après

Des apories aussi importantes affaiblissent considérablement l’efficacité de l’idéologie dominante déjà largement ébranlée par le mouvement des Gilets jaunes et par le mouvement contre la réforme des retraites. Il n’est plus possible, au moins momentanément, de tenir un discours libéral sur la santé, de mépriser les services publics et de louanger le privé et même simplement de diaboliser l’intervention de l’État. Cependant d’ores et déjà le jour d’après la pandémie est en préparation par l’Élysée. Sans être exhaustif on peut déjà repérer quelques composantes de cette préparation. Le premier se situe dans la mise en scène d’une pseudo « irresponsabilité » d’une partie des citoyens. Les images diffusées en boucle de personnes ne respectant pas le confinement, la place de cette « irresponsabilité » dans la communication gouvernementale, le rappel médiatique quotidien du nombre de verbalisations, etc., autant d’éléments soulignant une stratégie visant à présenter l’ampleur prévisibles des conséquences de la pandémie comme résultat de l’indiscipline irresponsable et non comme découlant de causes politiques et économiques. L’objectif est également d’instrumentaliser la peur légitime de la pandémie pour diffuser l’image d’un gouvernement responsable faisant face malgré l’indiscipline à la « guerre » pour reprendre l’expression de Macron.

La seconde composante de la préparation se situe sur le versant économique. Il s’agit ici de préparer l’opinion à un nouveau cycle austéritaire pour le « jour d’après ». Alors que la pandémie démontre le coût humain des politiques de réduction des budgets sociaux, l’objectif est ici de l’instrumentaliser pour relégitimer l’idée de nécessaires restrictions budgétaires justifiées par les « dégâts de guerre » et l’impératif de la « reconstruction ». Le vocabulaire de la « guerre » et de l’ « unité nationale » va dans cette direction. Nous sommes en présence d’un exemple de ce que la journaliste Naomi Klein appelle La stratégie du choc. Elle démontre dans son livre publié en 2007 l’utilisation des chocs psychologiques suscités par des désastres pour imposer un ultralibéralisme encore plus poussé. Ce processus qu’elle nomme « capitalisme du désastre » « met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation[xii] » explique-t-elle.

La troisième composante est juridique et prend la forme d’une loi « d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid -19 » remettant en cause plusieurs droits des travailleurs. Cette loi permet au gouvernement de prendre par ordonnance des dispositions « provisoires » en matière de droit du travail. Elle autorise les employeurs des « secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation ou à la continuité de la vie économique et sociale » qui, seront définis par décret, « de déroger […] aux stipulations conventionnelles relatives à la durée du travail, au repos hebdomadaire et au repos dominical» (art 17). Elle ramène le délai de prévenance pour les congés payés de quatre semaines à six jours. Elle autorise enfin le gouvernement à modifier « les modalités d’information et de consultation des instances représentatives du personnel et notamment du comité social et économique ». Alors qu’il ne semble pas urgent au gouvernement de fournir des masques dans de nombreux métiers de contact, il considère comme urgent de remettre en cause les droits des salariés.

Si la pandémie est un analyseur de la mondialisation capitaliste et de sa politique économique ultralibérale, elle n’en est pas pour autant sa défaite. Le jour d’après sera celui de la facture et de la désignation de qui la paiera. Malgré notre atomisation liée au confinement, il est impératif de le préparer dès aujourd’hui comme le prépare d’ores et déjà les classes dominantes. Il est tout aussi impératif d’exiger dès à présent une aide massive et sans condition pour les pays d’Afrique pour faire face à la pandémie, pays que les gouvernements occidentaux ont sciemment rendus hyper-vulnérables en matière de santé. Plus que jamais les dominés sur l’ensemble de la planète ont intérêt de porter leurs luttes sur les causes de la situation et non seulement sur les conséquences. Le corona virus démontre sans appel que ces causes se situent dans la mondialisation capitaliste. C’est à celle-ci que nous devons nous attaquer. Si un autre monde est possible, il est aussi nécessaire et urgent. 23 mars 2020

[i] Frédéric Leone et Freddy Vinet, La vulnérabilité, un concept fondamental au cœur des méthodes d’évaluation des risques naturels, in Frédéric Leone et Freddy Vinet (dir.), La vulnérabilité des sociétés et des territoires face aux menaces naturelles, Publication de l’université Paul Valery de Montpellier 3, 2005, p. 9.

[ii] Marion Borderon et Sébastien Oliveau, Vulnérabilités sociales et changement d’échelle, Espaces, populations et sociétés, n° 2016/3, p. 1.

[iii] Base de données de l’OMS, section « Health systems », http://apps.who.int/gho/data/node.main.475?lang=en, consulté le 21 mars 2020 à 20 h 53.

[iv] Bénédicte Boisguérin (coord.), Les établissements de santé, Ministère de la santé et des solidarités, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Edition 2019, p. 8.

[v] Pierre-André Juven, Frédéric Pierru, Fanny Vincent, La Casse du siècle : à propos des réformes de l’hôpital public, Raison d’Agir, Paris, 2019.

[vi] Anne Braun, Alya Lécrivain, Diane Beaudenon, Victorien Pâté et Mathieu Cocq, L’Hôpital public : vers une privatisation contrainte ?, 2019, pp. 3-4.

[vii] Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16.

[viii] Section française de l’Observatoire National des Prisons, Surpopulation carcérale, https://oip.org/decrypter/thematiques/surpopulation-carcerale/, consulté le 21 mars 2020 à 11 h 10.

[ix] Claire Rodier, Le faux semblant des hotspots, La revue des droits de l’homme, n° 13, 2018, p. 5.

[x] Ibid, pp. 8-9.

[xi] Communiqué de MSF du 13 mars 2020, Coronavirus : plus que jamais, l’urgence de l’évacuation des camps grecs, https://www.msf.fr/actualites/coronavirus-plus-que-jamais-l-urgence-de-l-evacuation-des-camps-grecs, consulté le 22 mars 2020 à 12 h 15.

[xii] Naomie Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008, quatrième de couverture.

« Géopolitique d’après… » un article de Richard Labévière

 

Screenshot_2020-04-01 GEOPOLITIQUE D’APRES…

Inédite, cette pandémie n’est vraisemblablement pas la fin du monde, mais signe assurément la fin d’« un » monde : celui de la mondialisation libérale, néo-libérale et ultra-libérale ; en dernière instance, celui du village planétaire de Marshall McLuhan. En 1967, dans son ouvrage Le Médium est le message (1), le sociologue canadien (1911 – 1980) affirmait que les médias de masse fonderaient l’ensemble des micro-sociétés en une seule et même « famille humaine », un « seul village » où « l’on vivrait dans un même temps, au même rythme et donc dans un même espace ».

On sait – au moins depuis le sommet de la terre de Rio de 1992 – qu’on va droit dans le mur si l’on continue à détruire la planète (exploitation exponentielle des ressources naturelles, rejets massifs des gaz à effet de serre et autres vecteurs de réchauffement climatique, extinction de la biodiversité), et on y va sûrement… mais à un rythme lent, étalé dans le temps. De la même inexorable manière, l’actuelle pandémie nous fait basculer dans l’inconnu, mais c’est tout de suite, brusquement, globalement – ici et maintenant -, sans que l’on sache très bien comment tout cela va se terminer et si cela va se terminer vraiment… dans la mesure où plus rien ne pourra être comme avant !

DARWINISME SOCIAL « COMPRESSE »

A Beyrouth, Walid Charara écrit dans le quotidien Al-Akhbar qu’on savait depuis longtemps que « les mécanismes du capitalisme libéral induisent un darwinisme social généralisé rendant les plus pauvres toujours plus pauvres, les plus faibles toujours plus faibles allant jusqu’à disparaître pour laisser place aux plus riches et aux plus forts. Cette implacable logique suivait le rythme lent des cycles économiques, alors qu’aujourd’hui la pandémie provoque un darwinisme social ‘compressé’, brutal et d’une violence décuplée ».

Le cas du prince Albert de Monaco ne doit pas cacher la forêt et il restera à dresser une sociologie précise des contaminés pour constater que le virus aura contribué à aggraver les inégalités sociales – les confinés sont tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres -, les confrontations et les crises internationales.

Derrière le réflexe immédiat de fermer les frontières, moult questions se posent et continueront à se poser à l’encontre de dirigeants redécouvrant subitement les bienfaits régaliens de l’État-nation, aux accents mélancoliques d’un Conseil national de la Résistance (CNR) dont il était de bon ton de proclamer – il n’y a pas si longtemps encore – que son programme n’était qu’une collection de vœux pieux à remiser au cabinet des curiosités historiques. On entendit même tout récemment Angela Merkel recommander la « nationalisation » – oui, la nationalisation ! – de plusieurs « secteurs sensibles » de l’économie allemande. Il se passe vraiment quelque chose d’inédit !

D’une soudaine grande sagesse, le président de notre République a remisé à plus tard sa grande réforme des retraites. Bravo ! Et l’on peut d’ores et déjà imaginer que son hypothétique remise en route ne pourra s’effectuer à l’identique de son dernier lancement… Transposée sur le plan international, cette soudaine clairvoyance devrait remettre aussi à plus tard toutes les expéditions militaires, les guerres asymétriques et toutes les sanctions économiques, quels que soient leurs fondements ! En effet, une trêve des confiseurs généralisée devrait être la règle sur l’ensemble de la planète.

Au lieu de cela, on assiste impuissant et dans l’incompréhension la plus totale à un durcissement, sinon à une accélération d’un darwinisme géopolitique aggravé.

DES CRISES INTERNATIONALES AGGRAVÉES

Dans son « Bulletin quotidien Covid-19 », l’excellent général Dominique Delawarde – dont la veille est l’une des meilleures qui soient – nous indique que s’agissant de l’Iran, « il faut rappeler que ce pays est sous sanctions des gouvernances occidentales qui se soumettent aux pressions des lobbies pro-israéliens (États-Unis, Union européenne, OTAN). Ces sanctions affectent l’approvisionnement en médicaments et matériel médical et contraint le pays à se tourner toujours plus vers la Chine et la Russie. Cette prise en otage de la population iranienne pour des raisons politiques ne peut être que contre-productive pour le quatuor « États-Unis/Israël, UE, OTAN» pour deux raisons principales : 1) elle ne grandit pas l’image de cette « coalition occidentale » dont les gouvernances se targuent en permanence d’humanité, de « droits de l’homme », de devoir « d’ingérence humanitaire » et qui, au nom de ces principes à géométrie variable, sèment le chaos sur la planète depuis un quart de siècle. Le cynisme des gouvernances EU-UE dans cette affaire d’épidémie (embargo sur les médicaments) restera dans la mémoire des peuples. 2) favoriser consciemment, pour des raisons de basse politique, le maintien d’un foyer épidémique dans le monde, n’est bon pour personne. D’ailleurs, par une triste ironie du sort, ce sont, entre autres, des soldats américains déployés sur l’ensemble de la planète pour y assurer l’hégémonie américaine, qui ont été y contracter ce virus pour le ramener chez eux. Au rythme où vont les choses, les États-Unis pourraient bien être classés, in fine, devant l’Iran et, peut-être même devant la Chine et l’Italie au palmarès du nombre des victimes ».

Ce même constat affligeant peut être dressé pour la bande de Gaza, confinée puis des décennies par la soldatesque israélienne qui renforce actuellement l’isolement de ce territoire palestinien en y aggravant sciemment les conditions d’approvisionnement et d’assistance sanitaire. Les partisans et soutiens de la prétendue unique « démocratie » du Proche-Orient devraient s’interroger aussi sur les conséquences de l’instauration de « l’État juif » de Benjamin Netanyahou, imposition d’un véritable apartheid qui n’a fait que s’accentuer depuis la généralisation de la pandémie. Là, plus qu’ailleurs, les confinés sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres…

Quant au Yémen, plusieurs sources militaires et diplomatiques de prochetmoyen-orient.ch confirment – qu’avec le développement de la pandémie – les autorités saoudiennes ont intensifié les bombardements des infrastructures civiles et sanitaires du sud de cette péninsule arabique, abritant les populations les plus pauvres de la planète. Hallucinant !

Plutôt que de réorienter ses capacités militaires contre l’extension du virus (comme cela se fait dans la plupart des pays), la dictature wahhabite – avec la bénédiction d’Allah et de la Maison Blanche – renforce, au contraire, ses offensives meurtrières à l’encontre des populations civiles du Yémen. Pionniers en la matière, les mêmes responsables s’étaient réjouis d’une pandémie de choléra qui ravage ce même pays depuis un an et demi, s’efforçant de « canaliser » le mal vers les « régions ennemies ».

On pourrait tout aussi bien insister sur les effets contaminants du maintien des sanctions et de l’embargo à destination de Cuba (qui ne menace plus personne depuis longtemps) et d’un Venezuela exsangue qu’il faudrait aider aussi, plutôt que punir pour faire main basse sur son pétrole!

GOUVERNANCE MONDIALE

OU COOPÉRATION INTERNATIONALE ?

Face à ces effets aggravants de la pandémie sur les crises internationales en cours, que faire ou plutôt comment imaginer l’après ? Vaste point d’interrogation… Une fois de plus l’Union européenne aura démontré son incapacité à peser sur le réel et ses défis les plus urgents. D’autres organisations régionales comme l’Union africaine ou la Ligue arabe n’ont guère été plus brillantes, restant aux abonnés absents.

Reste l’Organisation des nations unies, cette bonne vieille ONU et ses agences spécialisées (OMS, HCR, PNUD, etc.) sans lesquelles le monde actuel serait encore plus mal en point qu’il n’est aujourd’hui.

Sachant d’ores et déjà que plus rien ne sera comme avant, c’est-à-dire qu’une fois sorti de cette pandémie du Covid-19, pourraient survenir d’autres menaces de Covid-20, 21, 22, 23 jusqu’à l’infini – les spécialistes estimant qu’on doit s’attendre à une pandémie de type viral tous les cinq ans -comment envisager la défense, sinon la riposte, en tout cas l’organisation, voire la régulation du nouveau monde ?

Aujourd’hui on le sait, le multilatéralisme – ce luxe de temps de paix, pour reprendre les mots de Guillaume Berlat – est en crise profonde. Et il faut rappeler ici que cette crise ne tombe pas du ciel, mais qu’elle a, belle et bien, été consciemment provoquée et fabriquée par l’invasion anglo-américaine de l’Irak au printemps 2003, totalement illégale et illégitime, contournant sciemment l’avis du conseil de sécurité. Rappelons aussi qu’à l’époque, dans leur entreprise de démolition de l’ONU, Londres et Washington ont enchaîné les mensonges d’État grâce à la grande presse affirmant que les armes de destruction massive de Saddam Hussein pouvaient menacer la planète entière en moins de 45 minutes et que le dictateur de Bagdad était le meilleur copain d’Oussama Ben Laden… Quelle foutaise !

Toujours est-il qu’aujourd’hui l’ONU est par terre… Par extension, après avoir déchiré l’accord sur le nucléaire iranien, le traité des missiles de portée intermédiaire et les avancées de la COP-21 sur le réchauffement climatique entre autres, Donald Trump et son clan ont fragilisé, sinon anéanti les acquis des multilatéralismes politique, économique et judiciaire patiemment tricotés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Dans ces conditions, refonder l’ONU ou une nouvelle ONU ne va pas être simple.

Dimanche dernier (15 mars) sur France-Culture, une brève passe d’armes entre Bertrand Badie (éminent professeur de relations internationales) et l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, résume bien le dilemme : le premier estime que l’actuelle pandémie va fatalement amener les dirigeants de la planète à partager les grandes lignes directrices d’une « gouvernance mondiale » afin de faire face aux menaces globales : pandémies, réchauffement climatique, terrorisme, etc. Hubert Védrine réplique en soulignant que le premier réflexe des dirigeants des grandes puissances a été de fermer leurs frontières, et appelant chaque gouvernement à s’efforcer d’exercer ses responsabilités afin d’être à même de développer efficacement une « coopération internationale », visant à fixer des « normes communes » sur les grands dossiers d’intérêts globaux. Comme la communauté internationale qui n’existe pas , pour Védrine , la gouvernance mondiale est un mythe.

REFONDER L’ONU ?

L’évolution des différents traitements nationaux de la pandémie font plutôt pencher la balance en direction du réalisme d’Hubert Védrine. En l’occurrence, ce ne sont pas les G-7 ou G-20 successifs, qui servent surtout de « photo-opportunities », plutôt que d’expression d’une gouvernance mondiale en acte, qui vont régler nos problèmes… Et la nécessité de nouvelles formes de coopération internationale nous renvoie inévitablement à l’ONU, créée aux lendemains de la Seconde guerre mondiale pour remplacer la SDN (Société des Nations) qui n’avait pu empêcher le déclenchement d’un nouvel embrasement mondial.

De fait et même si elle fixe l’égalité des États souverains, la Charte de l’ONU n’a jamais pu être pleinement respectée et elle n’a pu empêcher la multiplication d’une multitude de guerres régionales – le plus souvent asymétriques – organiquement liées à la Guerre froide et encadrées par l’affirmation de la dissuasion nucléaire. Mais toujours est-il – pour reprendre les propres termes du regretté Stéphane Hessel -, que « le monde sans ONU serait bien pire »…

Nous vivons en fait une nouvelle rupture historique majeure comparable à celles de la fin de la Seconde guerre mondiale, de la fin de la Guerre froide et d’un terrorisme global. Cela dit, les conditions et les contraintes dans lesquelles a été adoptée la Charte de San Francisco (2) furent très différentes de celles qui président maintenant aux jours d’aujourd’hui. L’interdépendance entre États membres est plus grande – infiniment plus grande – qu’en 1945 : réchauffement climatique, terrorisme, malnutrition, accès à l’eau, pauvreté, analphabétisme, pandémies, hyper-communication, réseaux a-sociaux, etc. Ajoutons à ces évolutions proprement rhizomatiques, une multiplication incontrôlable des acteurs, de leurs financements et de leurs agendas.

Gouvernance mondiale ou coopération internationale, les deux discours de la méthode ramènent l’un et l’autre à l’existant, ou plutôt à ce qui subsiste de l’Organisation des Nations unies et c’est sans doute, à partir de ses fondamentaux qu’il faudra remettre l’ouvrage sur le métier et inversement. Parce qu’il est parfaitement évident qu’une fois le Covid-19 jugulé, le monde ne pourra pas repartir comme s’il ne s’était rien passé. Gouvernance ou coopération, un minimum de nouvelles règles sanitaires, sécuritaires, politiques et économiques devront être adoptées. Comment celles-ci pourront-elles être appliquées et respectées avec un minimum d’efficience ? Quelles nouvelles instances pourront veiller au grain et ramener les moutons noirs dans les troupeaux de Camargue et d’ailleurs ? Quelles forces et quelles puissances pourront ramener les « salopards » à une raison minimale, garantie de sécurité collective ? C’est toute la question…

UN SALOPARD !

Justement, à la rubrique des faits divers les plus aberrants, on apprend que Donald Trump a cherché à acquérir auprès d’un laboratoire allemand l’exclusivité d’un probable vaccin contre le coronavirus. Sursaut de dignité nationale, le laboratoire d’outre-Rhin l’a – heureusement – proprement éconduit. Et l’empressement du président américain ne s’explique pas, semble-t-il, par souci de venir au secours de la planète, mais bien pour que les États-Unis soient les premiers et les seuls à ainsi bénéficier d’une solution viable et immédiate de survie et à faire avec cela un maximum d’argent…

En dépit de ses foucades d’agent immobilier et au-delà de toutes considérations politiques, philosophiques ou autres, on sait désormais avec certitude que Donald Trump est un authentique salopard, qu’il peut exprimer et mettre en œuvre le pire dont est capable le genre humain… oui, un vrai salopard !

Au sortir de la crise, le confinement durable d’un tel individu et de son clan s’avérera plus que nécessaire et salutaire. En effet, l’une des tâches prioritaires des systèmes multilatéraux de demain sera bien de se prémunir contre les malveillances des États-Unis et de leurs dirigeants, de trouver les mécanismes pour isoler ce pays dangereux du reste de l’humanité et surtout de traîner ses dirigeants devant une cour de justice internationale.

En attendant, la rédaction de prochetmoyen-orient.ch – elle-aussi confinée -n’en poursuivra pas moins ses livraisons hebdomadaires. Restant loin de Facebook et des autres réseaux numériques a-sociaux, elle ne s’abonnera pas non plus à Netflix pour attendre des jours meilleurs, préférant chaque semaine vous proposer une lecture ou relecture de choix.

Cette semaine, nous avons opté pour Le Temps des cathédrales de Georges Duby (3). Extrait : « Dans la pensée sauvage qui dominait toutes les consciences et celles des plus savants (au XIème siècle), l’univers se montre comme une sorte de forêt mystérieuse dont nul ne peut faire le tour. Pour le pénétrer, pour se défendre des dangers qu’il renferme, il convient de se comporter comme le font les chasseurs, de suivre des pistes sinueuses, de se fier à des traces et de se laisser guider par un jeu de coïncidences illogiques. L’ordre du monde repose sur un tissu de liens ténus, pénétré d’influx magiques. Tout ce que les sens perçoivent est signe : le mot, le bruit, le geste, l’éclair. Et c’est en débrouillant patiemment l’écheveau complexe de ces symboles que l’homme parvient à progresser peu à peu, à se mouvoir dans le taillis touffu où la nature l’emprisonne ».

On pourrait se croire revenu au XIème siècle, au temps des cathédrales. Bonne lecture et à la semaine prochaine. Prenez soin de vous et des autres. 23 mars 2020

1 Marshall McLuhan : The Medium is the Massage : An Inventory of Effects, Bantam Books, New York, 1967.

2 La Charte de San Francisco est le traité qui définit les buts et les principes de l’Organisation des Nations unies ainsi que la composition, la mission et les pouvoirs de ses organes exécutifs (le Conseil de sécurité), délibératifs (l’Assemblée générale), judiciaires (la Cour internationale de justice) et administratifs (le Conseil économique et social, le Conseil de tutelle et le Secrétariat général). Elle a été adoptée à la fin de la conférence de San Francisco, le 26 juin 1945.

3 Georges Duby : Le Temps des cathédrales – L’art et la société 980-1420. Éditions Gallimard – Bibliothèque des histoire, mai 1980.

Algérie: pour la libération d’Abdelouahab Fersaoui, Président du RAJ, et de tous les détenu(e)s du Hirak

Algérie drapeau

Avec toutes les signatures déjà obtenues, et les contacts pour signer cet appel…

Il y a plus d’un an, en Algérie, a surgi un mouvement populaire massif et inédit dans l’histoire de ce pays, qui a fait renaître l’espoir pour les Algériennes et les Algériens et, au-delà, pour tout le Maghreb : l’espoir d’un pays libre et démocratique, où les citoyennes et citoyens vivraient dans la sécurité et dans la dignité.

Malgré le caractère pacifique de ce mouvement – son atout majeur et décisif –, le pouvoir autoritaire n’a cessé de multiplier les actes de répression : harcèlements, kidnappings, passages à tabac, arrestations arbitraires de militants et de manifestants, matraquages médiatiques et campagnes de haine sur les réseaux sociaux, bouclage de la capitale par la gendarmerie, présence policière massive… Sont tout particulièrement visés les animateurs de la vie politique et associative, qui jouent un rôle important dans la mobilisation populaire.

Il en est ainsi de notre camarade Abdelouahab Fersaoui, président de RAJ (Rassemblements Actions Jeunesse), membre éminent du Forum social maghrébin et partenaire d’Euromed Droits, qui a été arrêté par la police à Alger, le 10 octobre 2019, lors d’un rassemblement de soutien aux détenus d’opinion. Alors qu’il manifestait de manière pacifique, il est poursuivi pour « incitation à la violence » et « atteinte à l’intégrité territoriale ». Depuis cette date, la justice a rejeté toutes les demandes de sa libération, et ne cesse de prolonger sa détention : son mandat de dépôt, qui devait expirer le 10 février dernier, a été renouvelé de quatre mois par le tribunal de Sidi-M’hammed.

Nous, militant.e.s et citoyen.ne.s maghrébin.e.s solidaires, ami.e.s de l’Algérie, signataires de cet appel, condamnons cette détention arbitraire de notre camarade Abdelouahab Fersaoui, ainsi que toutes celles qui frappent aujourd’hui journalistes, étudiants et militants, ou simples citoyens. Nous demandons leur libération sans délai et sans condition, en conformité avec les lois algériennes garantissant la liberté d’expression et le droit de manifester pacifiquement, et en respect des engagements internationaux de l’Algérie, notamment du Pacte international relatif aux droits civils et politiques qu’elle a signé et ratifié.

Premiers signataires

ASSOCIATIONS

Agir pour le changemenAvec toutes les signatures et les contacts…Avec toutes les signatures et les contacts…t et la démocratie en Algérie (ACDA)

Action Jeunesse (FMAS), Maroc

ASBL Na’oura, Bruxelles

Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (ACORT)

Association ADALA, Maroc

Association Alternatives citoyennes, Maroc

Association BEITY, Tunisie

Association Beni-Snassen pour la culture le développement et la solidarité (ABCDS), Oujda/Maroc  

Association Citoyenneté, développement, cultures et migrations des deux rives (CDCMIR), Tunisie

Association de défense des droits de l’Homme au Maroc (ASDOHM)

Association démocratique de Tunisiens en France (ADTF)

Association des familles des prisonniers et disparus sahraouis (AFAPREDESA)

Association des Femmes tunisiennes pour la recherche et le développement (AFTURD)  

Association des Marocains en France (AMF)
Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF)

Association des Tunisiens en France (ATF)

Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH)

Association Nomade 08, Tunisie

Association Troisième Millénaire, Maroc

Association tunisienne de l’Isère citoyens des deux rives (ATI-CDR) 

Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD)

Association tunisienne de défense des valeurs universitaires (ATDVU) 

Association Vigilance pour la démocratie et l’Etat civique, Tunisie

CEDETIM, France  

Centre euro-méditerranéen Migration et développement (EMCEMO), Pays-Bas

Centre tunisien pour la liberté de la presse  

Coalition marocaine pour la justice climatique

Collectif des ami(e)s du Manifeste pour une Algérie nouvelle (CAMAN)

Comité de Vigilance pourAvec toutes les signatures et les contacts… la démocratie en Tunisie (CVDT), Belgique

Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT)

Comités pour le développement et le patrimoine (CDP), Palestine/France

Coordination maghrébine des organisations des droits de l’Homme (CMODH)

Droits devant !!, France

Droits ici et là-bas (DIEL), France

Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR)

Femmes plurielles

Fondation Ahmed-Tlili, Tunisie

Forum associatif (FAS), Maroc

Forum marocain Démocratie et citoyenneté

Forum marocain des alternatives Sud (FMAS)

Forum marocain Vérité et justice (FMVT)

Forum Palestine Citoyenneté

Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES)

Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP)

Immigration Développement Démocratie (IDD)

Instance marocaine des droits de l’Homme (IMDH) 

Institut de formation et l’accompagnement des associations de proximité (IFAAP), Maroc

Institut Mehdi-Ben Barka – Mémoire vivante 

Jeunesse ouvrière marocaine (JOM)

Juristes sans frontières, Libye

Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH)

Ligue marocaine des droits de l’Homme (LMDH) 

Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH)

Observatoire amazigh des droits et libertés, Maroc

Observatoire marocain des libertés publiques

Observatoire marocain des prisons (OMP) 

Organisation des jeunes de Tawergha, Libye

Organisation contre la torture en Tunisie (OCTT)

Organisation pour les libertés d’information et d’expression (OLIE/HATEM), Maroc

Plateforme euro-marocaine migration, développement, citoyenneté, démocratie (MDCD)

Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ)

Réseau amazighe pour la citoyenneté-Azetta, Maroc

Réseau de défense des droits des femmes, Libye

Réseau Espace libre mohammedi, Mohammadia, Maroc

Réseau Wassyla

SOS Migrants, Belgique

Tharwa n’Fadhma n’Soumer

Union des Tunisiens pour l’action citoyenne (UTAC)
Terre Espoir Mauritanie

Transparency Maroc 

SYNDICATS

Confédération générale des travailleurs en Algérie (CGTA)

Confédération générale des travailleurs de Mauritanie (CGTM) 

Syndicat autonome de l’administration publique en Algérie (SNAPAP)

Union général du travail de Tunisie (UGTT)

Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT)

PARTIS

Parti communiste français (PCF)
La France insoumise (LFI)

PERSONNES

Héla Abdeljaouad, militante féministe, Tunisie

Adel Abderezak, enseignant universitaire, Algérie

Hichem Abdessamad, militant associatif, Tunisie   

Abderrahim Afarki, bibliothécaire, France/Maroc 

Kacem Afaya, militant de la société civile et ancien membre du bureau exécutif de l’UGTT

Fatna Afid, syndicaliste, Maroc

Ayad Ahram, défenseur des droits humains, Paris

Farid Aïssani, militant politique (membre du conseil national du PS, militant du FFS)

Ali Aït Djoudi, militant associatif, France/Algérie

Louiza Aït-Hamou, universitaire, militante féministe, Algérie

Ali Akika, documentariste, France/Algérie

Sanhadja Akrouf, militante féministe et associative

Hala Alabdala, cinéaste syrienne

Fatma Alioua, militante droits des femmes, Algérie

Mourad Allal, militant associatif, Tunisie/France

Tewfik Allal, militant associatif, Algérie/France

Ahmed Amara, ancien prisonnier politique, Tunisie

Jean-Claude Amara, porte-parole de Droits devant !!

Ahmed Amarouchène, étudiant à l’UMMTO et militant associatif (RAJ)

Arezki Amazouz, Algérie

Ghanima Ammour, poétesse, Algérie/France

Samia Ammour, féministe internationaliste, Algérie/France

Jean-Loup Amselle, anthropologue

Ahmed Assid, militant des droits humains (OADL), Maroc 

Pierre Audin, fils de Josette et Maurice Audin

Nabil Ayouch, cinéaste, Maroc

Thamy Ayouch, professeur des universités, Paris

Soad Baba-Aïssa, militante associative, France/Algérie

Malika Bakhti, fonctionnaire

Hichem Baraka, président d’ABCS, Oujda Maroc 

Brigitte Bardet-Allal, professeure de lettres

Ahmed Bardouhi, RECFD-Mohamadia, Maroc

Sami Bargaoui, universitaire, Tunisie

Mohammed Bazza, co-président du Réseau IDD (Immigration Développement Démocratie)

Abdeljelil Bedoui, économiste, ancien président du FTDES, Tunisie

Habib Belhadi, animateur culturel, Tunisie

Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH, Tunisie

Baghta Belkhadi, militante féministe, Tunisie

Lotfi Ben Aïssa, militant politique, Tunisie

Ali Ben Ameur, universitaire, France/Tunisie 

Bachir Ben Barka, enseignant retraité, France/Maroc

Madjid Benchikh, ancien Président d’Amnesty international en Algérie

Tarek Ben Hiba, militant associatif, France/Tunis

Fathi Ben Haj Yahya, écrivain, Tunisie 

Noureddine Benisaad, président de la LADDH, Algérie

Ali Bensaad, géographe, professeur des universités

Mohammed Bensaïd, militant associatif

Hayat Berrada-Bousta, responsable du site « Maroc Réalités »

Sophie Bessis, historienne

Boussaâd Bouaïch, documentaliste multimédia

Saïd Bouamama, sociologue

Hajer Bouden, traductrice, France/Tunisie

Mouloud Boumghar, juriste 

Ahmed Boumkass, Maroc  

Karim Bourai, député à l’APN de la wilaya de Bejaia, Algérie

Omar Bouraba, entrepreneur, militant associatif

Samir Bouzid, militant associatif, Maroc

Ali Brahimi, juriste, Algérie

Françoise Carrasse, militante associative

Khémaïes Chammari, militant des droits humains, Tunisie

Taoufik Chammari, militant contre la corruption, Tunisie

Kacem Chebab, militant associatif FMVJ, Maroc

Amina Chabellah, militante associative (Tharwa n’Fadma n’Soumer).

Houssem Cheikhrouhou, militant des droits humains, Tunisie

Hédi Chenchabi, militant associatif et culturel, Tunisie/France

Mouhieddine Cherbib, militant associatif

Khadija Chérif, militante féministe, Tunisie

Mondher Cherni, président de l’OCT, Tunisie  

Alice Cherki, psychiatre, psychanalyste, essayiste

Larbi Chouikha, universitaire, Tunisie

Ahmed Dahmani, économiste, France/Algérie

Jocelyne Dakhlia, universitaire, France/Tunisie

Soufiane Denane, militant des droits de l’Homme, Algérie

Nacer Djabi, sociologue, Algérie

Daho Djerbal, universitaire

Mohsen Dridi, militant associatif, France/Tunisie

Louiza Dris-Aït Hamadouche, universitaire, Algérie

Lalia Ducos, militante associative

Mohammed-Lakhdar Ellala, militant associatif

Mohamed El-Khamlichi, coordinateur de Coalition des sites de conscience 

Driss El-Khorchi, militant associatif, Belgique

Sihem El Mabrouk Chaouachi, militante des droits humains, Tunisie

Mohamed Ennouhi, vice-président de l’IMDH, Maroc 

Djallal Firas Farhat, militant pour la démocratie, Oran, Algérie

Feriel Fatès, anthropologue, Algérie/France

Yosra Frawes, présidente de l’ATFD, Tunisie

Abderrahmane Frihi, syndicaliste, France/Tunisie

Jacques Gaillot, évêque

Ahmed Galai, membre du comite scientifique de IADH, Tunisie

Yasmine Graine, Algérie

Latefa Narriman Guemar, chercheur et militante des droits des réfugié(e)s, Londres

Ali Guenoun, historien, Algérie/France

Amel Hadjadj, militante féministe, Algérie 

Ratiba Hadj-Moussa, professeure Canada/Algérie

Béchir Hakem, fondateur du CLA et du SNAPEST, Algérie

Salem Hamdi, étudiant à l’UMMTO et militant associatif, Algérie

Hamma Hammami, militant politique, Tunisie

Mohammad Harbi, historien

Fouad Hassam, syndicaliste, militant des droits humains, Oran, Algérie

Abderrahmane Hedhili, président du FTDES, Tunisie

Larbi Henna, étudiant à l’UMMTO et militant associatif (RAJ), Algérie

Lyes Idiri, étudiant à l’UMMTO et militant politique, Algérie

Yasmine Ingrachen, étudiante à l’UMMTO et militante associative, Algérie

Abdel Jelloul, Tunisie/France

Kamel Jendoubi, militant des droits de l’homme, Tunisie/France

Abdelkebir Jmaiai, militant associatif, Maroc

Mohamed Larbi Kabbaj, militant du Forum marocain

Yasmina Kacha, citoyenne maghrébine, militante des droits humains

Aïssa Kadri, sociologue

Amirouche Kamour, étudiant à l’UMMTO et militant politique, Algérie

Nacer Kefi, universitaire, Tunisie

Myriam Kendsi, artiste peintre

Ramy Khouli, militant des droits humains, Tunisie

Abdellatif Laabi, écrivain poète

Youssef Laaraj, acteur associatif, Maroc

Kamel Lahbib, militant associatif, Maroc

Hosni Lahmar, PSL, Tunisie

Abdou Lassouad, militant associatif, Belgique

Jean-Marc Lévy-Leblond, professeur émérite de l’Université

Patrice Loraux, philosophe

Mohamed Maali, journaliste, écrivain, Tunisie 

Gilles Manceron, historien

Farès Mansouri, militant LADDH, Algérie

Karim Messaoudi, militant associatif

Gustavo Massiah, économiste

Abdou Menebhi, président du Emcemo, Amsterdam

Umit Metin, coordinateur ACORT

Ezzeddine Mhedhbi, militant contre la corruption, Tunisie

Abdelmajid Mhenni, journaliste, militant politique et de droits humains, Algérie

Aziz Mkechri, militant, associatif, Belgique

Dalila Morsly, chercheure en sociolinguistique

Rosa Moussaoui, grand reporter à « L’Humanité »

Bachir Moutik, militant associatif sahraoui

Radhia Nasraoui, militante des droits de l’homme, Tunisie

Kamel Nemmiche, militant associatif (RAJ)

Zouhour Ouamara, enseignante universitaire en droit public et consultante régionale, Algérie 

Habib Ouarda, France/Tunisie

Nadia Ouarek Amedjout, citoyenne, Algérie

Mohamed Ouni, Maroc

Bernard Ravenel, historien

Kahina Redjala, étudiante

Rahim Rezigat, responsable associatif

Marguerite Rollande, militante des droits humains, France

Messaoud Romdhani, militant des droits humains, Tunisie

Djamel Rouani, syndicaliste retraité, Algérie

Khadija Ryadi, lauréate 2013 du Prix des droits de l’Homme des Nations unies, Maroc

Lana Sadeq, militante de Forum Palestine Citoyenneté

Saïd Salhi, vice-président de la LADDH, Algérie

Jamila Sayouri, présidente Association Adala, Maroc

Aldja Samia Seghir, militante du Mouvement Ibtykar, Algérie

Yosra Seghir, universitaire, Tunisie

Brahim Senouci, écrivain, maître de conférences, Algérie/France

Ridha Sfaxi, Tunisie/France

Houcine Sifaoui, Algérie

Mohammed Smida, militant associatif et politique, France/Tunisie

Abderrahim Sioui, défenseur des droits de l’Homme, Maroc

Taoufiq Tahani, universitaire, Maroc/France

Djamel Takka, Algérie

Khaoula Taleb-Ibrahimi, universitaire, sociolinguiste, Algérie

Meriem Tangour, militante des droits humains, Tunisie

Saïd Tbel, militant des droits humains, Maroc

Emmanuel Terray, anthropologue

Ridha Tlili, Fondation Ahmed-Tlili, Tunisie

Abdelkrim Tounsy, enseignant, Tunisie

Mokhtar Trifi, ancien président de la LDHT, Tunisie

Souad Triki, universitaire, Tunisie

Souad Wheidi, Observatory on Gender in Crisis, Maroc

Djaouida Zmerli, Algérie

Abdallah Zniber, militant associatif, Maroc/France

Contacts

FRANCE

Tewfik Allal : tewfik.allal@mailfr.com – 00 33 (0)6 81 60 65 43

Mouhieddine Cherbib : mouhieddinecherbib@gmail.com 00 33 (0)6 50 52 04 16

Abdallah Zniber : abdallah.zniber@wanadoo.fr – 00 33 (0)6 71 21 35 54

ALGERIE

Kamel Nemmiche : nemmichek@yahoo.fr – 00 213 7 79 16 02 18

MAROC

Kamel Lahbib : kamal.lahbib@gmail.com – 00 212 6 61 14 24 60

TUNISIE

Messaoud Romdhani : mah.talbi@gmail.com –  00 216 97 32 29 21

Cherbib Mouhieddine

0033650520416

0021623021802

Algérie: Un article de Bernard Deschamps.

A11

« Le Hirak a un an. Où va l’Algérie ?

Regard d’un observateur bienveillant et respectueux de la souveraineté du peuple algérien. »

Dans quelques jours, le 22 février, le Hirak célébrera son premier anniversaire. Ce mouvement populaire, sans précédent depuis l’indépendance en 1962, a imposé la démission du Président Bouteflika. Il a préservé son caractère pacifique auquel le régime a répondu par de nombreuses arrestations, mais la police et l’armée ont fait preuve de retenue, contrairement à la France où, dans la même période, la répression du mouvement des Gilets jaunes a fait des dizaines de blessés graves.

Le hirak dont l’objectif principal est « système dégage », avait réussi à mettre en échec les deux tentatives d’élections présidentielles du 18 avril et du 4 juillet 2019 souhaitées par le pouvoir en place, mais il n’a pu faire obstacle à la tenue de l’élection du 12 décembre. Celle-ci a été largement boycottée et le nouveau président Abdelmadjid Tebboune n’a été élu que par 1/5e du corps électoral, l’abstention et les votes blancs ou nuls ayant dépassé le chiffre record de 70 %. Bien que son élection soit conforme à la Constitution, sa légitimité est contestée par la rue et par les partis d’opposition.

Il reste qu’un point a été marqué par le régime, et depuis, un nouveau gouvernement est en place qui compte 1/3 d’anciens ministres et 2/3 de nouveaux.

Cependant, chaque mardi et chaque vendredi le Hirak continue, à peine essoufflé et les ami(e)s de l’Algérie s’interrogent : où va l’Algérie si proche géographiquement et si proche de nos cœurs ? Continuité ? Bouleversement ? Situation d’équilibre précaire ?

J’avais dès le départ affirmé que le mouvement populaire conserverait son caractère pacifique, qu’il ne serait pas noyé dans le sang et que les héritiers des fondamentalistes de la décennie noire n’en tireraient pas profit. Cette prévision s’est jusqu’à maintenant avérée exacte. L’histoire de l’humanité est jalonnée d’accidents dramatiques et l’on ne peut prévoir l’avenir avec exactitude, mais il me parait évident que le peuple algérien qui a tant souffert des années noires 1980-1990 est bien décidé à préserver la paix et de son côté, l’armée qui est toujours basée sur la conscription et qui est de ce fait proche du peuple et se considère comme la conscience de la Révolution est résolue, contrairement aux épisodes tragiques des années 80, à éviter le pire. Elle entend, c’est évident continuer à inspirer la politique algérienne, mais pas en première ligne. Le président Tebboune a été candidat avec son accord sur l’insistance du défunt général-major Gaïd Salah.

Une certaine démocratisation plus proche du modèle occidental parait se dessiner, mais de nombreuses incertitudes demeurent quant au futur régime économique et social.

Le président Tebboune a mis en place un comité de 17 experts chargé d’élaborer un projet de nouvelle Constitution. Le président de ce comité, M. Ahmed Laraba, est professeur de Droit international public, membre de la Commission du Droit international de l’ONU et le rapporteur général du Comité est M. Walid Laggoune, professeur de Droit public à l’Université d’Alger. Il compte dans ses rangs un ancien juge à la Cour africaine des Droits de l’Homme, M. Fatsah Ouguergouz, et une membre de la Commission africaine des Droits de l’Homme, Mme Maya Sahli. Ce sont des juristes compétents, reconnus internationalement et des nationalistes acquis à l’économie de marché.

Jusqu’où ira la démocratisation ? Quid de la séparation des pouvoirs ? Du système électoral ? Des pouvoirs du parlement ? Quel sera le régime économique de l’Algérie ?

Le Président Tebboune s’est engagé à consulter le Hirak. Avec qui prendra-t-il contact alors que les partis ont une influence limitée et en l’absence de leaders reconnus issus du mouvement populaire? Celui-ci d’ailleurs refuse de s’inscrire dans cette démarche et prône l’élaboration d’une nouvelle Constitution à partir de la base.

Les partis de l’Alternative démocratique – – FFS (Front des Forces Socialiste), RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), PST (Parti Socialiste des Travailleurs), PT (Parti des Travailleurs), MDS (Mouvement Démocratique et Social), UCP (Union pour le Changement et le Progrès), RAJ (Rassemblement Action Jeunesse) et LADDH (Ligue Algérienne Des Droits de l’Homme) – se prononcent pour la « tenue d’une Conférence nationale indépendante du système. Celle-ci rassemblera toutes les forces agissantes de la société qui s’engagent à concrétiser les exigences démocratiques exprimées par le peuple depuis le 22 février et qui refusent le coup de force du 12 décembre. »

Pour témoigner de sa bonne volonté, le nouveau pouvoir a fait libérer 13 détenus d’opinion fin décembre 2019 et 76, dans les premiers jours de janvier. De son côté la justice militaire a réduit la peine de Louisa Hanoune, la secrétaire générale du PT, désormais libre, tout en maintenant contre elle l’accusation de « non dénonciation de complot contre l’autorité de l’État». Mais la CNLD (Commission Nationale pour la Libération des Détenus) estime à une centaine le nombre de prisonniers d’opinion encore sous les verrous.

Depuis le début du mouvement – comme je l’ai mentionné à plusieurs reprises – les lobbies financiers algériens et mondiaux exercent des pressions considérables, à la fois sur le pouvoir en place, auprès des faiseurs d’opinion et dans le Hirak lui-même afin de préserver leurs intérêts. Ils avaient obtenu du gouvernement intérimaire de Bédoui, le vote d’une loi ouvrant une brèche dans le secteur nationalisé des hydrocarbures et l’annulation de la règle du 49/51 qui réserve la majorité de 51% à L’Algérie dans les montages financiers avec des entreprises privées occidentales. Ces deux lois votées avant l’élection présidentielle du 12 décembre, seront-elles remises en cause ? Ce n’est pas le cas pour l’instant. Le Plan d’action du Gouvernement qui a été adopté le 13 février par le Parlement (APN), y compris par les partis islamistes, les députés de l’opposition de gauche ayant voté contre, n’en fait pas mention.

De leur côté, les chancelleries occidentales sont très actives afin d’obtenir des infléchissements de la politique extérieure de l’Algérie jusqu’alors favorable à un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale ; à l’autodétermination du Sahara Occidental ; hostile à l’implantation sur le sol algérien de l’Africom, le commandement intégré de l’OTAN et à toute intervention de l’armée algérienne hors de ses frontières. Le profond attachement du peuple algérien à la cause palestinienne parait garantir le maintien du statu quo, comme l’a confirmé récemment M. Sabri Boukadoume, le ministre algérien des Affaires Étrangères. Il en est, me semble-t-il, de même au sujet du Sahara Occidental. L’Algérie, par contre, résistera-t-elle aux pressions américaines et françaises et acceptera-t-elle de participer à des opérations militaires hors de ses frontières sous le prétexte de lutter contre le terrorisme ? Les Algériens attachés à la politique de paix de leur pays s’en inquiètent.

Le Président Tebboune a été reconnu et félicité par la France, la Chine, la Russie et la plupart des pays. Il a été invité à la Conférence de Berlin sur la Libye en dépit des réticences manifestées par certains participants. Il a invité Recep Tayyip Erd à Alger, ce qui peut laisser prévoir un rapprochement avec le régime islamo-conservateur de Turquie. L’Algérie, après l’intérim Bensalah-Bedoui, retrouve une place au plan international.

En résumé, il me semble que l’Algérie, s’inscrivant dans l’air du temps, s’achemine vers une démocratie à l’occidentale (dont les modèles ne sont pourtant pas à imiter) et une adaptation de son économie au néolibéralisme mondial avec une remise en cause des lois sociales héritées de la période révolutionnaire post-1962. Mais rien n’est joué. Je note en effet que les partis de l’Alternative démocratique – FFS, RCD, PST, PT, MDS, UCP, RAJ et LADDH – (à laquelle n’adhèrent pas les Communistes du PADS qui la considèrent comme réformiste) qui jusqu’à maintenant étaient plutôt favorables à la privatisation du secteur public considéré comme responsable de la corruption, se sont prononcés le 25 janvier dernier, pour : « La souveraineté populaire sur les ressources naturelles de la nation […] L’arrêt de toutes les mesures de bradage des richesses nationales avec annulation immédiate de toutes les lois y afférentes. [..] La lutte contre les inégalités socio-économiques et la pauvreté par la consécration d’une justice sociale et d’une solidarité nationale effectives. » Les observateurs font remarquer qu’il s’agit d’une avancée même si elle est timide. En tout état de cause cela témoigne d’une poussée populaire.

Décidément, le peuple algérien continue de nous étonner et l’avenir peut nous réserver des surprises.

Bernard DESCHAMPS  15 février 2020      http://www.bernard-deschamps.net   

Violence et ignominie d’un « deal du siècle » sans avenir.

Palestine Drapeau

Ce qu’il y a de plus choquant dans ce soit-disant « deal du siècle », c’est sa violence.

La violence de l’acte colonial, c’est à dire l’officialisation de la dépossession territoriale des Palestiniens, avec même un élargissement de cette dépossession, en particulier à la Vallée du Jourdain.

La violence de l’humiliation et de l’écrasement de la légitimité nationale, de la dignité et des droits de tout un peuple.

La violence de l’éradication de facto de tout le corpus du droit international consacré depuis des dizaines d’années à l’établissement et à l’expression, aux yeux du monde, d’une réponse juste à la question de Palestine, dans le respect des buts et des principes des Nations-Unies.

Peut-on imaginer, aujourd’hui, ce que les Palestiniens peuvent ressentir et penser après la manifestation d’une telle violence ? Après une telle menace sur leur existence en tant que peuple ? Peut-on mesurer leur colère face à tant de mépris ? Peut-on mesurer l’immense et l’inévitable lassitude devant tant de lâcheté partagée par autant de chefs d’État et de gouvernement, en particulier en France, qui ont depuis longtemps choisi de soutenir unilatéralement l’inacceptable politique israélienne d’occupation militaire et de colonisation ?

Trump et Netanyahou viennent en quelque sorte de cracher à la figure des Palestiniens en les traitant comme quantité négligeable… Mais ils s’attaquent à plus grand qu’eux. Ils font semblant d’oublier une ineffaçable réalité : les Palestiniens sont un peuple. Ils ont une histoire. Ils ont une terre. Ils ont des droits inaliénables. Alors le « plan » de Donald Trump ne peut pas être qualifié « d’efforts » (selon l’incroyable formule d’Emmanuel Macron), de tentative ou de dernière chance de paix alors qu’avec leur peuple, toutes les forces politiques et sociales palestiniennes convergent vers son rejet total, parce qu’il s’agit d’abord d’une ignominie politique et morale. Cette ignominie est une menace, mais elle n’a aucun avenir. Sinon celui d’autres violences.

L’écrivain libanais Elias Khoury avait dit un jour que l’attention que l’on porte à la question de Palestine est « un indice de la moralité humaine ». Cette juste formule prend terriblement tout son sens aujourd’hui.

Il faut donc revenir à l’essentiel, c’est à dire au droit à l’autodétermination qui appartient en propre au peuple palestinien. Ce doit doit être respecté et réalisé. Les principes et les conditions de sa réalisation sont contenues dans l’ensemble des résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations-Unies, qui doivent donc être appliquées. Ce qui doit guider l’action c’est le droit avant tout chose, ce qui n’exclut aucune négociation pourvu qu’elle s’établisse dans le cadre de la légalité et de l’égalité. Dans ce cadre, il ne peut y avoir de solution juste sans la création, à côte de l’État d’Israël, d’un État palestinien complètement souverain, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, avec le retour des réfugiés…

Si Israël ne veut pas de cette solution, alors il en reste une autre : celle d’un État unique, qui doit être démocratique, avec les mêmes droits pour tous, avec, inévitablement, une population palestinienne qui sera majoritaire… Il n’y a que ces deux solutions possibles qui peuvent assurer un avenir acceptable et commun à tous.

Quelle que soit la solution choisie il faudra bien, un jour, aller au-delà du règlement politique et commencer à travailler en faveur d’une paix vraiment juste et durable, qui permette d’assumer un si dur passé. Mais, après tant d’outrages, après tant d’humiliations, après tant d’agressions il ne pourra jamais y avoir de « réconciliation » humaine véritable tant que les dirigeants israéliens ne reconnaîtront pas l’injustice fondamentale qu’ils ont si longtemps imposée aux Palestiniens, et leur évidente responsabilité dans cette trop longue histoire de violence et de guerre contre tout un peuple. 

Jacques Fath, 30 Janvier 2020.

Algérie: après la présidentielle…

Un article de Bernard DESCHAMPS

 » Ébauche d’analyse de la situation en Algérie après la présidentielle du 12 décembre 2019.

Conformément à l’article 85 (alinéa 2)  de la Constitution de l’Algérie, Monsieur Abdelmadjid Tebboune a été officiellement investi le 19 décembre 2019, Président de la République Algérienne Démocratique et Populaire. Il a immédiatement pris ses fonctions et succède ainsi au Président Abdelaziz Bouteflika qui avait été contraint le 2 avril dernier de renoncer à briguer un cinquième mandat.

     Monsieur Tebboune est arrivé en tête avec 4 947 523 voix soit 58,13% des suffrages exprimés lors de l’élection présidentielle du 12 décembre décidée par le Président par intérim M. Abdelkader Bensalah contre la volonté de l’immense mouvement populaire (Hirak) engagé le 22 février dernier. Les autres candidats ont obtenu :  Abdelkader Bengrina (Al Binaa, islamiste), 1 477 836 voix soit 17,37 % ; Ali Benflis ( Avant-garde des libertés), 897 831 voix soit 10,55 % ; Azzedine Mihoubi (RND), 619 225 voix  soit 7,28 % ; Abdelaziz Belaïd ( Front El Moustakbal),  568 000 voix soit 6,67 %.

    Le Hirak, la presse et les partis d’opposition qui ne faisaient pas confiance aux autorités en place pour organiser ce scrutin, contestent ces résultats et notamment le pourcentage de votants 39, 88% qu’ils pensent avoir été artificiellement gonflé. C’est en tout état de cause le pourcentage le plus bas de toutes les présidentielles depuis l’indépendance en 1962.

   Jusqu’au dernier moment les pronostics donnaient gagnant M. Azzedine Mihoubi, le responsable par intérim du RND, et c’est Abdelmadjid Tebboune qui est élu.  Le candidat arrivé second, M. Abdelkader Bengrina qui n’est pas un des dirigeants de premier plan de la mouvance islamiste , ceux-ci  n’ayant pas jugé utile de se présenter, réalise 17, 37% . Ce résultat semble confirmer la décrue de l’islamisme politique qui dispose encore cependant d’une réelle influence et le quotidien Liberté du milliardaire Rebrab, dans son éditorial du 17 décembre, suggère au nouveau Président de la République de faire alliance avec lui.

    Les deux candidats les plus investis dans les politiques antérieures, MM. Ali Benflis et Azzedine Mihoubi obtiennent deux des trois plus mauvais résultats, ce qui confirme le rejet massif du « système ».

    Le Conseil Constitutionnel composé de douze membres nommés par les autorités en place avant la démission du Président Bouteflika qui personnellement a nommé le président et le vice-président de cette instance, a le 16 décembre validé ces résultats. Ceux-ci sont donc jugés conformes à la Constitution mais illégitimes par la rue et l’opposition qui font remarquer que le nouveau Président de la République, même en prenant en compte les chiffres officiels, est élu avec 5 millions de voix sur 24 millions d’électeurs pour 42 millions d’habitants.

      Quoi qu’il en soit, une situation nouvelle est désormais créée. Quelle va être  l’attitude et l’orientation du Hirak qui ne semble pas s’essouffler et qui s’est à nouveau manifesté avec force depuis  l’élection ? Quelle politique va promouvoir le nouveau président ? Quelle sera son attitude à l’égard du Hirak ?

Un nouveau président pour quelle politique ?       

    J’ai écouté avec attention son Discours à la Nation lors de son investiture le 19 décembre.   Il a évidemment rendu hommage au président par intérim M. Abdelkader Bensalah et surtout remercié chaleureusement et à plusieurs reprises le Chef d’Etat-major Ahmed Gaïd Salah dont la presse algérienne dit qu’il serait à l’origine de sa candidature. Il a insisté sur le rôle de l’Armée Populaire Nationale, « bouclier contre les ingérences étrangères et les complots intérieurs », héritière  de l’Armée de Libération Nationale et il s’est réclamé des valeurs de la « Glorieuse révolution du 1er novembre ».  

    Il a affirmé avoir  « accompagné » le Hirak et il a promis d’engager le dialogue avec le mouvement populaire sans en préciser les contours ni les conditions. 

    Il a abordé un grand nombre de sujets : la future Constitution algérienne ; l’organisation des pouvoirs, l’économie de l’Algérie ; la lutte contre la corruption ; la politique sociale ; la liberté de la presse ; l’éducation ; la santé ; la culture…Le ton était celui d’un homme de bonne volonté se cantonnant à des généralités sans leur donner un contenu concret précis. Il a cependant annoncé la limitation à deux mandats présidentiels.

   Il est resté dans le flou sur  l’amazighité au sujet de laquelle il avait déclaré le 24 novembre au quotidien El-Hiwar : « Le document que je compte proposer « préservera les constantes de l’identité nationale, y compris l’amazighité, question déjà tranchée dans l’actuelle Constitution ».

    Libèrera-t-il, comme l’exige le Hirak, les prisonniers d’opinion: Louisa Hanoune, Lakdar Bouregaâ, Karim Tebou, Hakim Haddad et les autres dirigeants du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) ainsi que les porteurs du drapeau amazigh, alors que la culture et la langue berbères sont reconnues par la Constitution algérienne et enseignées dans les écoles ?    Pendant la campagne électorale, la presse algérienne avait noté son « embarras », se bornant à dire qu’il entend « respecter la justice ». Faut-il comprendre qu’il n’y aura  pas de grâce présidentielle comme cela avait été le cas le 5 juillet 2006 quand le Président Bouteflika avait fait libérer 200 journalistes dont Mohamed Benchicou ancien directeur du journal Le Matin ?

Quelle sera la politique extérieure de l’Algérie ?

    En politique extérieure, il a réaffirmé la volonté de dialogue et de coopération de l’Algérie avec les pays avec lesquels elle a des relations diplomatiques, ce qui parait exclure l’Etat d’Israël.

    Une des premières décisions du nouveau Président a été de nommer en qualité de Premier Ministre, M. Sabri Boukadoum, le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement sortant et M.Kamel Beldjoud, Ministre de l’Intérieur en remplacement de M. Salaheddine Dahmoune qui s’était distingué par ses déclarations homophobes.

    Le  nouveau Premier Ministre lorsqu’il était Ministre des Affaires Etrangères, dans une interview accordée depuis Rome à l’agence de presse russe Sputnik, le 9 décembre dernier, semblait souhaiter une normalisation des relations avec le Maroc. Est-ce le signe d’un tournant par rapport au soutien traditionnel de l’Algérie au droit à l’autodétermination du Sahara occidental dont le territoire est revendiqué par le Maroc ?

     A propos de la Palestine, selon  Le Courrier de l’Algérie , le ministre des Affaires étrangères, M. Sabri Boukadoum, s’était prononcé au Caire, pour des  « pression sur l’administration américaine et Israël pour la reprise du processus des négociations, notamment en ce qui concerne la solution à deux États, conformément aux références internationales, aux résolutions de la légalité internationale et à l’initiative arabe de paix.  »     Sur la Libye : « L’Algérie n’a eu de cesse […] d’appeler au respect du principe de non- ingérence dans les affaires internes et de prôner le dialogue afin de parvenir à une solution politique consensuelle devant préserver la souveraineté de la Libye, son indépendance et l’unité de son peuple ».

   Poursuivra-t-il la politique traditionnelle de paix de l’Algérie et son soutien au droit du peuple palestinien à un Etat dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale ? Maintiendra-t-il le soutien de l’Algérie au droit du Sahara Occidental à l’autodétermination et le refus de  l’installation du commandement de l’OTAN,  l’Africom ?

     Les prochaines semaines nous diront si ces orientations sont maintenues.

 Quelle politique économique ?

    Le 15 décembre j’avais publié  sur ce blog, l’article du très officiel El Moudjahid qui suggérait  « une véritable économie de marché qui favorise l’éclosion d’entreprises créatrices de richesse et d’emploi» «  et « un «diagnostic qui touchera entre autres les finances publiques, les entreprises publiques, les banques publiques, à la dette du Trésor public vis-à-vis de la Banque d’Algérie. Au terme de cet audit, il sera constaté que les finances publiques sont «plombées» pour 10 ans». Aussi le gouvernement de Tebboune aura à revoir la politique industrielle baptisée «Made in Algeria».

    Cet article faisait écho au quotidien El Watan qui, le 14 juin dernier préconisait « le passage de l’économie planifiée à l’économie de marché » en prenant pour exemples les anciens pays « socialistes » la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. Les Communistes algériens du PADS  ont dénoncé les projets de démantèlement des entreprises publiques du secteur nationalisé.

     Le pouvoir intérimaire de Bensalah a fait adopter le 14 novembre par l’Assemblée Populaire Nationale une nouvelle loi visant à assouplir et simplifier le régime juridique et fiscal du secteur des hydrocarbures détenu à 100% par l’Etat algérien. Le Président Tebboune fera-t-il annuler cette loi accusée de brader la richesse nationale aux multinationales ? La Loi de finances pour 2020 entend supprimer la règle du 51/49 qui impose une majorité de 51% en faveur des capitaux algériens dans les montages financiers avec des entreprises étrangères. Le Président Tebboune maintiendra-t-il cette règle favorable à la souveraineté économique de l’Algérie ?

    C’est aux actes – a déclaré Benjamin Stora – que le peuple algériens jugera cette nouvelle présidence »

Bernard DESCHAMPS

Mon hommage à Jean Chatain.

Jean Chatain

Ci-dessus et ci-dessous, Jean Chatain à la Fête de L’Humanité en 1977 ou 1978.

A l’attention de Françoise Burg Chatain, Sarah et Eva

Chère Françoise,

Je suis vraiment touché par la disparition de Jean. Même si nos parcours de vie respectifs nous ont éloigné longtemps. Je n’oublie pas que Jean – avec Henri Charvenet – avait accueilli chaleureusement le jeune provincial que j’étais en 1977. J’avais alors 27 ans. Nouvellement débarqué en région parisienne pour travailler à « Économie et Politique ». J’ai appris beaucoup avec lui. Pas sur l’économie mais plutôt sur… les rapports humains.

Jean était un homme respectueux mais indépendant, rigoureux dans sa façon d’écrire et de travailler, et dans la considération qu’il avait vis à vis des hiérarchies. J’aimais bien sa capacité critique rarement prise en défaut. Mais aussi la pertinence de ses analyses. Je me souviens du remarquable et courageux travail qu’il a effectué pour L’Humanité concernant le génocide au Rwanda. Sur place. Il fallait y aller… En 2007, il en a tiré un livre, précis, documenté, important : « Paysage après le génocide ». Ses articles et son livre devraient faire davantage référence aujourd’hui, alors que le débat et la confrontation politique sur ce fait majeur du 20ème siècle, sur les responsabilités dans ce génocide, et notamment celles du pouvoir français, est toujours forte. Je viens de relire la dédicace qu’il m’écrivit. Quelques mots modestes. C’était ça aussi Jean : une élégance et une force.

Et puis Jean aimait bien la bonne chère et le bon vin. Je m’en souviens. Ça aussi, c’est une élégance. Savoir vivre et savoir bien vivre. Merci Jean !

Jean Chatain (2)

Algérie (1): hirak, une analyse d’Omar Bessaoud.

Omar Bessaoud

Omar Bessaoud est économiste, docteur en économie et diplômé d’études politiques. Il a été enseignant à l’Université d’Alger de 1975 à 1993. Il a occupé le poste d’enseignant-chercheur et d’administrateur scientifique principal au CIHEAM-Institut agronomique méditerranéen de Montpellier de 1994 à 2017. Depuis 2018, il est membre correspondant associé de l’Académie d’Agriculture de France.

« Dégager le système, c’est aussi couper les racines économiques qui le nourrissent »

Publié par LSA le 09.04.2019 – Avec l’aimable autorisation d’Omar Bessaoud.

Si le débat politique portant sur les aspects juridiques (sur les questions constitutionnelles et celles des libertés) a une importance majeure, le débat sur les questions économiques me paraît tout à fait essentiel si l’on veut « dégager le système ».

Je vous soumets une lecture sur cette question économique dans le simple but d’alimenter le débat public.

Le régime politique que recouvre le terme de « système » couramment employé par la rue, est pour moi inséparable du régime économique installé dès le début des années 1980.

Ce sont des réformes libérales et néo-libérales imposées par des forces sociales internes – fortement opposées aux options économiques des années Boumediène —, des organisations internationales (Banque mondiale et FMI et son plan d’ajustement signé en 1994), de même que les pouvoirs qui se sont succédé depuis l’ère Chadli qui ont installé et défini les règles de fonctionnement de ce régime. Ce régime de croissance économique, qui s’est considérablement renforcé au cours de la décennie noire, période qui avait de fait affaibli les capacités de résistance de la société, a connu un essor tout particulier avec l’accession de Bouteflika à la Présidence. A la mort de Boumediène (décembre 1978), ma génération se souvient que, comparé au colonel Yahiaoui, Bouteflika était classé politiquement comme libéral sur le plan de ses options politiques, ce qui lui valut d’être écarté de la succession à la présidence de la République (le choix de l’armée s’étant porté sur Chadli). Son tiers-mondisme était on le sait aujourd’hui factice, et l’homme a su faire le dos rond quand la situation et ses intérêts l’exigeaient. La preuve en est de son long séjour (qualifié de façon inique de « traversée du désert » aux côtés de ses amis du Golfe, à qui il renverra, une fois élu à la présidence de la République, l’ascenseur en leur accordant des contrats juteux, et en leur organisant des séjours pour chasser dans nos espaces steppiques l’outarde, espèce qui est comme on le sait protégée.

Une fois installé dans ses fonctions de Président, Bouteflika et son régime instaurent les règles qui présentent des similitudes avec ceux qui caractérisent le système makhzénien du pays voisin (le livre du prince « rouge » Hicham, cousin germain du roi Mohammed VI, décrit avec force détails le mode de fonctionnement du Makhzen marocain) .

Dans ce système politique, où le pouvoir politique se mêle étroitement aux puissances d’argent, et où l’argent public est employé à enrichir une minorité, dans ce système politique, les services ne seront accordés qu’à des clients fidèles, et la moindre infidélité peut compliquer l’accès aux faveurs et privilèges économiques. En un mot, c’est le degré de proximité et d’allégeance avec le système politique qui va faire de vous ou non un milliardaire ; il y a une étroite imbrication entre les règles de la domination politique et les intérêts économiques. Autrement dit, pouvoir politique et pouvoir de l’argent sont entremêlés. De nombreuses fonctions (de députés, sénateurs, responsables de parti, de syndicat ou même d’administrations et offices d’Etat) résultent de cette proximité, et s’achètent afin d’assurer une accumulation durable.

Ce « système », comme l’appelle la rue, va prospérer sur la base d’une corruption généralisée – voire institutionnalisée — et va polluer toutes les institutions et administrations du pays.

Pour résumer ou qualifier la nature du système, et caractériser les règles de son fonctionnement réel, le langage populaire emploie couramment les termes de « chipa », de « chkara » et de « rachwa ».

C’est sous le règne de Bouteflika que l’on verra ainsi émerger une oligarchie puissante et un patronat organisé, mais aussi une classe de gros commerçants, de promoteurs immobiliers, d’intermédiaires de sociétés étrangères… groupes sociaux partis de peu en termes de capital, mais dont les trajectoires ont croisé des réseaux politiques insérés dans les institutions chargées de la gouvernance des richesses du pays.

Ce que je viens de dire décrit ou caractérise brièvement le système économique mais n’explique pas les bases sur lesquelles il se développe.

Je commencerai par rappeler rapidement le contexte général avant de proposer une explication générale portant sur le mode de fonctionnement de ce système économique qualifié de rentier.

Le régime économique mis en place à l’occasion des réformes – repose sur des termes-clés : l’ouverture à l’extérieur, la liberté de commerce et les lois d’airain du marché (« khali nass tekhdem » comme l’exprimaient à ses débuts certains partisans de ce régime).

Ces réformes mises en place se sont réduites, il faut le rappeler à l’irruption sur la scène économique de 40 à 45 000 sociétés d’importation qualifiées indûment « d’import-export », d’une classe qui a récupéré des actifs économiques de dizaines de milliers de petites et moyennes entreprises publiques dissoutes (avec un cortège de centaines de milliers de travailleurs mis au chômage), de ventes de grandes entreprises à des multinationales (cas de l’unité sidérurgique de Annaba à ArcelorMittal, reprise par la suite par l’Etat ou des usines d’engrais cédées au groupe étranger Fertial que Monsieur Haddad voulait ajouter à son portefeuille d’affaires il n’y a pas si longtemps).

Ces réformes ont abouti au transfert d’activités monopolisées par des entreprises d’Etat au profit de sociétés monopolisées par une minorité de privés (Sogedia, Enasucre, Eaux minérales, Enial pour les semouleries-minoteries…). Il ne faudrait surtout pas que la notoriété de certains oligarques ayant tissé des liens forts sont avec le pouvoir en place cachent d’autres oligarques tout aussi fortunés qui ne doivent leur ascension qu’au système politique.

Le régime ou le système politique est selon moi assis sur trois gisements de richesses qu’il contrôle, et qui seront exploités par ces nouveaux « acteurs économiques » produits par les réformes libérales. Ces trois gisements économiques seront à l’origine des fortunes qui seront bâties.

Ces trois gisements économiques exploités à ciel ouvert sont le commerce extérieur, les banques publiques et le foncier rural, industriel et urbain (la terre et la pierre comme réserve de valeur et placements spéculatifs).

Le commerce extérieur

L’économie productive et la très jeune industrie nationale étaient disqualifiées –par les réformes – au prétexte de sa non compétitivité. Toute l’industrie manufacturière a été cassée, démantelée au nom de l’ouverture économique (les chaussures et autres produits issus de l’industrie du cuir, le textile avec les costumes, les chemises et draps de très bonne qualité…les confitures, jus de fruits, les frigidaires, camions, tracteurs, acier… sortaient de nos usines créées dans les années 1970)… L’industrie qui représentait près du quart de notre PIB dans les années 1970-80, ne représente plus aujourd’hui que 5% du PIB (ensembles des richesses créées dans un pays), et l’Algérie est le pays devenu sous-industrialisé, pire, le moins industrialisé de la région.

Le commerce extérieur est le premier gisement d’exploitation de nos richesses, et par de simples autorisations ou licence d’importation (une signature portée sur un document), certains ont eu dorénavant accès à l’achat de produits achetés à l’étranger, puis distribués sur nos marchés. Tous ceux qui ont articulé leurs activités économiques sur le commerce extérieur ont réussi à s’enrichir assez rapidement. Les infrastructures routières construites leur ont servi par la suite à mieux redistribuer, et dans les coins les plus reculés du pays, ces produits importés.

Le secteur de l’agroalimentaire (branche de l’activité industrielle la plus importante), mais aussi bien d’autres secteurs de l’activité économique ne fonctionnent aujourd’hui que grâce à cette ouverture sur le commerce…Plus de 80% des intrants, les équipements, les pièces détachées, les produits finis (jusqu’aux allumettes) sont importés.

Avoir accès aux importations et aux licences fera à coup sûr de vous un homme (ou une femme) riche. Il y a bien sûr l’importance des flux que vous allez contrôler qui vous positionnera dans le degré de la richesse acquise. La surfacturation, faute de contrôle, ou la non-conformité de la marchandise importée avec le document d’importation fera de surcroît de vous un millionnaire en devises.

Le mode de fonctionnement de ces importations de biens et services qui font fait l’objet de surfacturations ont permis une accumulation de ressources en devises placées dans les banques étrangères, dans l’achat de biens immobiliers, ou réalisées avec des dépenses somptuaires à l’étranger.

Les exemples de ces détournements ne manquent pas, et les « panama papers » qu’il faudrait aujourd’hui exhumer nous donnent une petite idée de l’importance de cet argent placé dans des banques offshore.

Le développement hypertrophié de ce capital commercial ne pouvait que combler d’aise les alliés de l’économie politique islamiste qui ont aussi été les bénéficiaires de ce modèle. Les islamistes-notamment leurs chefs- ont tiré un grand parti de ce système économique, et « la concorde nationale » initiée par Bouteflika et son régime aura exprimé sur le plan politique l’alliance de ces forces avec le système.

Les positions de rente qui sont assises sur les marchés, internes et externes, ont nourri tous ces petits métiers de vente ainsi que le commerce informel de produits asiatiques, européens, turques, etc. distribués par les importateurs et par le commerce de gros.

Ce gisement qui est le commerce extérieur (relayé par la sphère commerciale interne) a bien entendu été alimenté par la rente pétrolière et gazière, monopole de l’Etat.

Le montant des importations en marchandises (non compris les services) atteint plus de 58 milliards de dollars en 2014 et 44 milliards de dollars en 2018. Cela donne approximativement une idée sur le volume des richesses en jeu. Ce sera plus de 500 milliards de dollars qui auraient été dépensés dans les importations de marchandises entre 2010 et 2018, soit plus de 3 fois le PIB de l’Algérie de l’année 2018. C’est dire l’importance des flux de richesses monétaires en devises étrangères qui ont circulé sur les marchés.

L’accès à l’argent via les banques publiques

L’accès à l’argent via les banques publiques est un autre secret dans le fonctionnement de l’Etat makhzénien et libéral actuel.

Cet accès a donné lieu à des modes de répartition très inégaux des richesses, et à un pillage à ciel ouvert de nos ressources financières. Le mouvement populaire, qui a attiré l’attention sur les flux financiers des institutions bancaires en cette période, ne s’est certainement pas trompé de cible. Les banques sont en effet, le lieu où l’argent public (celui issu de nos ressources, des dinars aux devises) est déposé et géré. Les marchés publics et les divers fonds que l’Etat contrôle ont été dispensés généreusement aux acteurs du secteur privé, clients et soutiens du régime. Les « créateurs de richesses », terme parfois utilisé pour qualifier certains « grands capitaines de l’industrie », émargent aux guichets publics et très souvent leurs richesses proviennent des aides financières accordées par l’Etat. L’accès aux marchés publics, aux subventions d’Etat et aux crédits publics (régulièrement alimentés par le Trésor public ou aujourd’hui la planche à billets), a été l’un des moyens les plus puissants de renforcement de cette oligarchie… Il faut savoir qu’une bonne partie des investissements privés résultent de crédits publics accordés par les banques publiques. Même le financement des importations est dépendant de cet argent public (en devises) détenu par les banques.

Concessions de terres publiques, partenariat public-privé, ventes d’actifs industriels au dinar symbolique et marchés publics ont été l’occasion pour des groupes articulés aux réseaux politiques d’accumuler d’immenses richesses. Autrement dit, ces groupes ont prospéré à l’ombre de l’Etat, ont bénéficié de sa bienveillance et de sa générosité. Les marchés publics offerts aux amis, les affaires confiées aux clients avec l’aide de réseaux (familiaux ou autres) organisés ont également nourri la corruption (affaire Khelil et Bedjaoui). Les banques publiques qui ont dispensé des crédits ou des subventions –via de multiples fonds, dont le Fonds national d’investissement aujourd’hui l’objet d’un scandale- ont permis le détournement des richesses du peuple et de la rente pétrolière. La corruption que nourrissent ces formes d’accès à l’argent public – les crédits, les subventions accordés par les banques et autres institutions financières ne peut ainsi être éradiquée sans remettre en question ces formes d’accès à l’argent public.

L’accès au foncier rural, urbain et industriel

C’est là le troisième gisement de rentes qui est exploité par la nouvelle bourgeoisie (compradore car dépendante des importations étrangères) et qui explique l’accumulation privée des richesses nationales.

Pour pérenniser les revenus du capital acquis via le commerce extérieur et l’argent public des banques, les prédateurs se sont tournés vers le secteur de la « promotion immobilière » et vers l’acquisition du foncier rural, urbain et industriel.

Dans une société où l’économie est peu diversifiée, la pierre et la terre ont toujours été considérées comme des réserves de valeur, ou des placements à haute rentabilité. En un sens, la rente accaparée va être placée dans la terre ou la pierre pour produire de nouveau des rentes. Les derniers scandales qui ont récemment éclaté (affaire de Kamel El Boucher par exemple) illustrent le fonctionnement du régime économique actuel. Cet exemple n’est pas isolé. Nombreux ont été les oligarques ou nouveaux riches à s’intéresser à l’immobilier, à l’agriculture (presque tous les patrons de l’agroindustrie ont acquis des concessions de terres agricoles et bénéficié très généreusement des aides financières de l’Etat pour accaparer et exploiter à titre privé, souvent de façon minière, les ressources en sol et en eau, qui sont selon la loi la propriété de la nation entière ). Les terres publiques ont été souvent redistribuées en leur faveur et le foncier urbain (au prétexte de promotions immobilières) et industriel tant convoité ont été de formidables sources d’accumulation de rentes. Ces rentes accaparées par les nouvelles puissances d’argent leur ont permis par la suite de partir à la conquête des institutions de l’Etat national (Assemblée nationale par exemple, postes au Sénat, dans les ministères et la haute administration publique…) polluant ainsi la vie politique du pays. Ces derniers ont eu de plus en plus tendance à dicter leurs lois et à imposer leurs intérêts aux « décideurs politiques ». L’on a été jusqu’à promouvoir des ministres – authentiques représentants de ces puissances d’argent — à des postes économiques clés. Nous savons et le peuple a dévoilé aujourd’hui le lien étroit existant entre le système politique et les nouvelles puissances d’argent.

Sans engager une chasse aux sorcières, et afin de couper les sources de cet enrichissement moralement condamnable et économiquement destructeur de notre société, il est nécessaire que le mouvement populaire en cours identifie avec intelligence ces gisements de rente, écarte dans ses choix et préférences des responsables politiques qui ont été les défenseurs zélés de ce système économique, et qu’il renverse les règles de gestion du régime économique prédateur qui domine aujourd’hui notre économie nationale.

A titre d’exemple, la transparence dans les modes d’affectation des ressources financières publiques devra être la règle dans le futur.

Il est urgent, surtout urgent de repenser les fondements du système économique, de créer une économie productive basée sur l’effort, le travail et une répartition équitable des richesses au sein de la société.

Il faut que l’éradication du régime politique actuel soit accompagnée de la mise en place d’un modèle de développement économique qui mobilise les compétences formées dans nos universités et nos centres de formation, qui les emploie en rapport avec leurs qualifications acquises.

Le pays est aujourd’hui orphelin d’un vrai tissu industriel ayant recours aux innovations technologiques et aux acquis de l’économie de la connaissance. Les investissements productifs publics et privés doivent placer l’emploi au cœur du modèle, car des centaines de milliers de jeunes ingénieurs, polytechniciens, informaticiens, physiciens, chimistes, économistes et gestionnaires sont en attente de mettre leurs compétences et leur intelligence au service de l’économie nationale. Il faut investir dans la recherche scientifique, la culture et les arts, l’industrie du cinéma et du livre… afin générer davantage des richesses. Tant de chantiers restent à ouvrir pour mettre fin à la dilapidation des richesses nationales.

Si l’on ne transforme pas de fond en comble le système économique, si l’on ne répartit pas de façon équitable les richesses du pays, les forces sociales qui le supportent reproduiront le système politique que la rue dénonce vigoureusement. O. B.

Algérie (2): le pillage du foncier agricole.

Omar Bessaoud

« Economie politique du pillage du foncier agricole ». Une étude d’Omar Bessaoud, économiste. Publié par LSA le 19.06.2019 – Avec l’aimable autorisation d’Omar Bessaoud

L’ex-wali d’El-Bayadh et l’Office national des terres agricoles (Onta) ont pris, tout récemment, la décision d’annuler une concession de terres accordée à Ali Haddad d’une superficie de 50 000 ha. Plus récemment, des citoyens de Blida ont dénoncé, auprès du wali, les attributions abusives de terres à des clients du régime et réclamé leur restitution. Les scandales liés au détournement du foncier ou d’attribution en violation des lois du pays révèlent à l’opinion publique l’une des sources d’enrichissement illégitime de nombreux affairistes et des appétits sans limite d’une classe de prédateurs aidés en cela par l’Etat makhzénien.

La liste des hommes d’affaires qui ont bénéficié des largesses des autorités et des institutions publiques (services agricoles, Onta) dans cette région du pays est longue, car de nombreuses mesures foncières ­— prises sous le prétexte de la réalisation de «projets structurants», selon l’expression du ministère de l’Agriculture — ont facilité ces quasi-acquisitions. Le projet de privatisation des terres arch (terres de jouissance communautaire) est aujourd’hui estimé entre 2 et 2,5 millions d’hectares, et un groupe de travail a été mis en place l’automne 2018 avec le ministère de l’Intérieur pour enquêter sur les exploitants de ces terres, «afin de les sécuriser et doter ses occupants d’actes administratifs».

Pour n’évoquer que le cas de la wilaya d’El Bayadh, rappelons que plus de 360 000 ha de terres qui ont le statut de arch auraient été délimités pour être redistribués à des affairistes influents parmi lesquels — et la liste n’est pas exhaustive — le groupe de Abdelmalek Sahraoui (bénéficiaire de 18 000 ha), le fils Tahkout (à qui l’on vient de reprendre les 8 000 ha concédés), le groupe Lachheb (35 000 ha) et Sami Agli (actuel candidat à la présidence du FCE, concessionnaire de 5 000 ha)…

Le compromis historique, qui date de l’ère coloniale (senatus-consulte de 1863), était que même si ces terres sont toujours classées dans le domaine de l’Etat, les droits historiques de possession sont exercés par les tribus locales, et la coutume en vigueur était que les attributions individuelles se réalisaient avec l’assentiment des représentants des communautés rurales locales.

Ces concessions à grande échelle aux milieux d’affaires nous rappellent celles que Napoléon III et le IIe Empire (1850-1870) avait accordées en 1865 à de riches entrepreneurs, aux banques et autres sociétés financières. Près de 350 000 ha avaient ainsi été distribués et livrés à la spéculation (concession de 25 000 ha à la société française de l’Habra et de La Macta, de 100 000 ha localisés pour l’essentiel dans l’est du pays, vastes concessions de terres du domaine de l’Etat à l’ouest…).

Les cas d’attribution de terres de l’Etat aux entrepreneurs nationaux que nous venons d’évoquer ne sont pas isolés. Tous les nouveaux riches (affairistes, commerçants, grands propriétaires, industriels, dignitaires et clients du système) se sont empressés, au cours de ces quatre dernières décennies, soit de racheter à des bénéficiaires, souvent démunis de moyens, les actifs fonciers attribués par l’Etat, soit ont bénéficié de concessions foncières du pays à la faveur des mesures foncières adoptées par les différents gouvernements depuis la présidence de Chadli… La réforme agricole de 1987 a été le prélude au détournement du foncier hérité de la colonisation : rappelons-nous la publication, en 1990, par El-Moudjahid, et ce, à l’initiative du gouvernement Hamrouche, des listes des attributions illégales de terres.

De très nombreux scandales ont, depuis, jalonné l’histoire foncière du pays. Rappelons, à titre d’exemple, les attributions d’assiettes foncières par les responsables élus du FIS en 1990 qui ont effacé du paysage agricole le périmètre irrigué du Hamiz, à l’est d’Alger.

L’histoire du foncier rural algérien est riche d’épisodes, où l’accumulation des richesses matérielles et l’accaparement des terres se sont réalisés dans un climat de violence politique et sociale extrême. C’est, par exemple, au cours des années 1990 que l’on a observé une accélération des processus d’accaparement des terres agricoles de l’Etat. La terre changera de main à la faveur de la décomposition des collectifs ouvriers, et toutes les réformes agricoles (loi 87/19 et la loi foncière 90/25 de décembre 1990 pour laquelle le FIS avait beaucoup milité) ont été favorables à l’émergence d’investisseurs privés mieux dotés en capitaux (monétaires, physiques ou sociaux) et bien mieux insérés aux marchés des produits agricoles (souvent spéculatifs) que la majorité des fellahs.

Les fortes pressions exercées par certains industriels, relayés par des réseaux politiques influents, ont souvent brisé les résistances des collectifs ouvriers des exploitations agricoles collectives et individuelles (EAC/EAI), disqualifiés par les banques dans l’accès aux crédits, les actes administratifs établis ne présentant pas une garantie suffisante.

De nombreux attributaires se sont vu ainsi proposer des millions (de 200 millions de centimes à 1 milliard) dans la Mitidja pour la cession des actifs fonciers qui leur avaient été attribués par l’Etat. Les quelques enquêtes instruites par les services de l’Etat, à l’instar de l’IGF (Inspection générale des finances), ou de la Cour des comptes ont attesté de ces pratiques totalement illégales. Nous citerons pour mémoire l’affaire du domaine Bouchaoui (que la presse avait évoquée en 2006), et où l’enquête de la Gendarmerie nationale décrivait les pratiques d’industriels puissants dans l’accaparement de parcelles agricoles d’EAC, en violation même des textes régissant la cession des droits d’exploitation des terres du domaine privé de l’Etat.

Un groupe immobilier, celui du richissime homme d’affaires libanais Hariri, s’était même porté candidat pour acquérir des terres agricoles de ce domaine dans le but de réaliser un projet immobilier ; on affectera ces terres à un projet national réalisé par le directeur de la Société d’investissement hôtelier (Club-des-Pins). Que reste-il aujourd’hui du domaine Bouchaoui, l’un des premiers domaines autogérés, créé sur les terres du colon Borgeaud, et qui fut un symbole de la colonisation des terres algériennes ?… Si le vent libérateur qui soufflait en 1962 avait permis aux ouvriers agricoles d’accomplir la tâche historique de transférer au jeune Etat national, en voie d’installation, les terres coloniales spoliées au peuple algérien et à la paysannerie, des vents contraires portés par le climat libéral des années 1990 aura eu raison de cette période. «Les capitalistes qui rôdent autour des agriculteurs ont déjà acheté locaux, étables et bâtisses en tous genres. Ils louent leurs terres à l’année et achètent à l’avance les productions. Ils sont largement entrés dans les territoires des exploitations de l’ancien domaine autogéré», témoignait un ouvrier agricole d’une EAC (exploitation agricole collective) à un journaliste d’investigation… Le bilan de ces pratiques d’accaparement reste à établir : que sont devenus, par exemple, les actifs fonciers (ne parlons pas des actifs économiques) des centaines de coopératives communales de services, des offices nationaux (terrains et hangars des Offices des fruits et légumes, l’Office du matériel agricole… et des autres Sociétés agricoles de prévoyance) dissous, sans fondement juridique, et effacés définitivement du paysage agricole ? Quel bilan peut-on faire de toutes les mesures liées à l’accession de la propriété foncière agricole (APFA) qui date, faut-il le rappeler, de 1983 (il y a donc plus de 35 ans), et quels sont les résultats des grandes exploitations modèles créées à cette époque et équipées de forages, de pivots, très souvent soutenus à coups de subventions publiques, et qui nous promettaient un nouvel eldorado ?

La nation s’est-elle enrichie et a-t-elle gagné en termes de sécurité alimentaire, et la population achète-t-elle moins cher les fruits et légumes produits sur ces nouveaux périmètres ? Quels sont les groupes qui contrôlent aujourd’hui les actifs fonciers agricoles de l’Etat, plus de cinquante ans après la récupération des terres coloniales ?

Le bilan provisoire que l’on peut établir est que si l’offre agricole (de lait, de céréales, de fruits ou de légumes) est aujourd’hui plus abondante, cela résulte essentiellement du travail de centaines de milliers de producteurs agricoles familiaux de petite et moyenne échelle, et de l’effort de familles paysannes de toutes les régions du pays, qui ont su mobiliser leurs ressources et tirer profit d’investissements publics inédits dans l’histoire agricole du pays (dans le domaine de l’irrigation agricole et la mise en valeur des terres, de l’équipement en matériel, de l’approvisionnement en intrants agricoles, de l’encadrement technique…). Avec les multiples fonds créés dans le cadre du Programme national de développement agricole au début des années 2000, le secteur agricole a été, comme on le sait, l’un des premiers secteurs économiques à bénéficier des plans de relance de l’économie nationale — plus de 500 millions de dollars/an entre 2000 et 2007 et plus de 1,5 milliard de dollars/an sur la période quinquennale 2010-2014.

Les grands concessionnaires ont, quant à eux, été davantage intéressés par la rentabilité financière (qui est fondée sur l’intérêt privé et non sur l’intérêt général) d’une agriculture de mieux en mieux dotée en ressources (eau et terre, capital, matériel), et fortement motivés par la conquête des marchés (nationaux et étrangers) ; ils ont combiné, dans leurs stratégies d’expansion, mobilisation des fonds publics, fonds privés et fait valoir un partenariat technique étranger, qui s’est révélé très souvent défaillant. Comme l’évoquait la presse en novembre 2016, la concession agricole était devenue, «après l’importation, le commerce des grandes-surfaces, l’immobilier ou le BTP», le «nouveau business juteux des dirigeants algériens». Ils se sont portés candidats à la concession de terres dans le cadre de la mise en valeur mais aussi au partenariat public-privé qui a concerné, non seulement les terres des EAC, mais surtout aussi les terres des fermes-pilotes, terres qui sont, comme tout le monde le sait, les terres les mieux situées et les plus fertiles du pays.

Les principaux partenaires algériens identifiés dans le cadre de ce partenariat public-privé sont pour leur majorité des groupes de l’agroalimentaire (Sim de Blida, Sarl Hodna Lait, Cevi-Agro Alger, Laacheb de Blida, la Société Tifralait, le groupe Safruit…), ou des «professionnels» impliqués dans le développement de filières agricoles, des commerçants, des propriétaires de biens immobiliers ou des hommes politiques. Certains hommes d’affaires se sont même vu attribuer plusieurs fermes-pilotes (de 100 ha en irrigués dans la plaine de la Mitidja à près de 1000 ha dans d’autres régions agricoles du pays), en violation des règles et lois agricoles du pays.

L’on connaît le sort politique qui a été réservé à l’ancien Premier ministre Tebboune qui avait décidé en juin 2017 de remettre en question les décisions de l’ancien Premier ministre Sellal d’attribuer des terres de fermes-pilotes au profit de ces hommes d’affaires alliés du système, voire d’autoriser des sociétés étrangères à bénéficier de ce partenariat… A quoi donc aura servi la lutte engagée par le peuple algérien pour recouvrer sa souveraineté et récupérer, en 1962, des terres spoliées par le colonisateur pour les transférer, un demi-siècle plus tard, à d’autres «colonisateurs»?… L’accès à la rente foncière était ouvertement mise au service d’une rente politique, et l’on est loin ici des formes d’alliance politique avec la paysannerie que le mouvement national avait su tisser au cours de l’histoire récente pour libérer le pays de l’oppression et de l’exploitation coloniale.

Le partenariat public-privé et l’attribution de grandes concessions aux investisseurs privés ont donc été autant de mécanismes qui ont contribué à transformer les conditions d’accès à la terre ; ils sont à l’origine d’un ordre foncier qui a été mis au service de groupes qui ne sont pas des «gens de terre» (pour reprendre une expression de Jacques Berque), et donc est non seulement injuste socialement, mais aussi inefficace sur le plan économique.

Face aux changements climatiques qui se profilent, cet ordre foncier menace, par ailleurs, gravement des ressources naturelles, objet aujourd’hui d’une exploitation minière, car, comme dans tous les secteurs où l’Etat cède des actifs naturels ou distribue généreusement des soutiens financiers, aucun instrument ne permet de contrôler efficacement l’usage réel qui est fait des communs ou des ressources foncières partagées.

Le mouvement en cours dans notre pays et la dénonciation de la corruption et du pillage de nos ressources qu’il développe («klitou lebled ya serraqine») concernent aussi la terre et l’eau qui sont des patrimoines naturels que la nation partage.

La question de la préservation de ces ressources naturelles est d’une importance vitale pour l’avenir du pays (ses sécurité et souveraineté alimentaires, l’emploi, le développement des territoires ruraux…). Il est temps de mettre fin à ce pillage, à la dégradation de nos ressources, et de renouer avec les aspirations historiques d’un peuple qui a libéré le pays du système colonial, et qui exprime aujourd’hui sa fidélité à nos martyrs, peuple qui s’est mobilisé pour garder le contrôle des terres des colons après l’indépendance.

Le message profond que le mouvement en cours nous invite à entendre est que ces terres algériennes spoliées par le système colonial ne doivent aucunement être de nouveau confisquées par un système politique et économique fondé, lui également, à la fois sur l’appropriation individuelle et à grande échelle des terres qui appartiennent à la nation entière, sur la confiscation des droits historiques des communautés rurales du pays et sur l’exploitation du travail paysan. O. B.

Yémen: mes réponses aux questions de l’hebdomadaire « Yémen ».

JF Nouveau YémenLe journal « Yémen » est un hebdomadaire indépendant qui sort le dimanche. Il traite des affaires internationales, régionales et locales. Il sera quotidien à partir du 1er janvier 2020. Merci à Abdullah Mutaher, traducteur francophone qui, dans la presse, assume un rôle de dialogue avec de nombreux écrivains et rédacteurs en chef de journaux du monde entier, en particulier des pays du monde francophone.

1) Abdullah Mutaher, pour le journal « Yémen » : Pouvez-vous nous parler un peu de vous, de votre travail et de vos activités en France?

Jacques Fath : Je suis un chercheur indépendant dans le domaine des questions internationales et stratégiques. J’ai écrit deux livres sur ces questions. Le premier porte sur les enjeux généraux des relations internationales (politiques de puissance, conflits, paix et désarmement…). Il est sorti en 2015. Le deuxième porte sur le terrorisme et les causes réelles du terrorisme. Il est sorti en 2019. Je suis en train d écrire un troisième livre sur la crise de l’ordre international, sur la politique de Trump, sur la nouvelle course aux armements, sur la politique étrangère et de défense de la France et de l’Union européenne… Je pense qu’il sortira en 2020.

Je tiens un blog sur les questions internationales ( https://jacquesfath.international/ ). Ce qui est difficile tellement l’actualité est lourde, et l’écriture de mon nouveau livre me prend beaucoup de temps.

Pour être complet je dois préciser que je fus le Responsable des relations internationales du Parti communiste français durant 7 années, jusqu’en 2013. Aujourd’hui, je ne suis plus membre du PCF mais mes idées n’ont pas changé.

2 – Vous savez que notre pays, le Yémen, est attaqué par une coalition internationale dirigée par l’Arabie saoudite depuis mars 2015. A votre avis, quelle est la nature de cette guerre d’agression? Et comment le peuple français, les médias et les milieux politiques français considèrent cette agression de la coalition régionale et internationale contre le Yémen ?

Vous devez mesurer que pour une très large majorité de Français le Yémen… c’est très loin. C’est un pays que les gens ne connaissent pas beaucoup. Je dirais pas assez… Et la guerre actuelle dans votre pays est si complexe… Les médias français donnent des informations très partielles et parfois partiales. Hélas, il n’y a pas, en France, une vraie conscience des enjeux réels.

3 – Le rôle français ne s’est pas limité de l’agression au Yémen: depuis les premiers mois, la France y participe directement et indirectement, par divers mécanismes et moyens. Que pouvez-vous dire à propos de cette affirmation?

Oui, à sa façon, on peut dire que la France « contribue » à cette guerre. Il s’agit d’une contribution effective à travers les ventes d’armes, en particulier à l’Arabie saoudite. Ce pays est en effet, depuis de nombreuses années, un très bon client de l’industrie militaire de la France. Le soutien français à l’Arabie Saoudite, pour cette raison, est très affirmé. Mais il s’agit aussi d’un soutien politique et d’une convergence stratégique avec les États-Unis et avec Israël. Le rôle français au Proche-Orient, très engagé au côté de Washington et de Tel Aviv, est très problématique.

4. L’Arabie Saoudite a dépensé des milliards de dollars pour les États-Unis, la Grande-Bretagne, Israël, la France, etc… afin de commettre des massacres au Yémen. Comment évaluez-vous ce que font ces pays?

Les principales puissances occidentales jouent un rôle particulièrement négatif au Proche-Orient. D’abord par un soutien total et unilatéral à Israël. Alors que la politique israélienne a rarement, dans l’histoire, atteint un tel niveau de mépris et d’agression contre le peuple palestinien et contre d’autres peuples dans la région, notamment le peuple libanais. Ce soutien permanent à la politique d’occupation illégale, et au processus de colonisation du territoire palestinien est intolérable. Israël bafoue le droit international, les résolutions de l’ONU et les conventions humanitaires depuis des dizaines d’années dans l’impunité la plus complète. C’est tout simplement scandaleux. Pourtant, que ce soit en France ou en Europe – sauf quelques exceptions – cela ne suscite pas de réactions qui soient à la mesure de cette inacceptable situation. Malgré un mouvement de solidarité très actif et très large.

Concernant le Yémen, ni la France, ni les autres puissances occidentales ne devraient s’ingérer et prendre partie pour un certain camp, contre un autre. Le peuple de votre pays souffre très durement de cette guerre. La crise humanitaire est très grave. Le Secrétaire général de l’ONU a eu des mots très forts pour alerter. Selon de récentes déclarations officielles des Nations-Unies, le Yémen pourrait devenir le pays le plus pauvre du monde si la guerre devait continuer… Il est donc nécessaire et urgent de contribuer à une solution politique durable et juste écartant les interventions extérieures. La France devrait agir dans ce sens.

5. Les Yéménites ont frappé l’Arabie saoudite avec des capacités simples, telles que des drones ciblant la plus grande installation pétrolière d’Arabie saoudite, Aramco, mais aussi dans un changement stratégique de la guerre. Quelle est l’ampleur des changements de l’opinion publique mondiale et de la prise de conscience de la réalité de ce changement?

Il n’y a guère de débat en France sur les évolutions de la guerre et sur les rapports de forces dans cette guerre. Les informations données par les médias suscitent surtout de l’inquiétude pour l’avenir et pour le sort du peuple yéménite. Mais, bien sûr, l’information circule malgré les volontés officielles de cacher les réalités. Dans ces réalités il y a l’appui militaire des occidentaux à l’Arabie Saoudite et la coalition qu’elle dirige. Il y a le renseignement fourni, les soutiens logistiques et les aides militaires directes. Il y a l’implication au sol de commandos américains (voir le New York Times du 3 mai 2018) et même l’implication de forces spéciales françaises au côté des troupes des Émirats Arabes Unis (pour la reconquête du port d’Hodeïda selon plusieurs grands quotidiens français)… Beaucoup de gens et de médias comprennent que malgré tout cela l’intervention militaire saoudienne est un vrai fiasco militaire et politique. Il faut d’ailleurs noter que cette guerre suscite des oppositions et des problèmes politiques réels dans certains pays d’Europe, par exemple l’Allemagne ou les Pays-Bas, ou encore la Belgique et la Norvège.

6. Des groupes français affirment leur solidarité avec le Yémen et ont demandé au gouvernement français de suspendre et d’arrêter les ventes d’armes aux pays de la coalition arabe, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, avec le soutien du Parti communiste français. Avez-vous reçu une réponse du gouvernement français?

Des organisations politiques et des forces appartenant à ce qu’on appelle de la société civile ont demandé à la France de cesser son aide militaire et ses ventes d’armes à l’Arabie Saoudite. Mais le gouvernement français, en substance, répond que les armes vendues à Riyad ne constituent pas une aide à l’engagement militaire saoudien. Ces armes ne seraient pas utilisées pour les besoins militaires saoudiens au Yémen… Et la France n’interviendrait pas militairement au Yémen. De tels arguments n’ont guère de crédibilité. Cela pourrait faire sourire si cela n’était pas d’abord tragique.

7 – Mohammed bin Salman, le meurtrier du journaliste saoudien Jamal Khashoggi est un criminel de guerre. Ses crimes reflètent l’arrogance du pouvoir, une stupidité excessive et un échec politique, quel est votre commentaire sur l’échec de la politique de Mohammed bin Salman?

MBS, ce « prince héritier » saoudien a de drôles de manières pour un « prince »… En novembre 2017, il s’est permis de prendre en otage le Premier Ministre libanais, Saad Hariri durant 18 jours. Considérant probablement que le sort du Liban appartient lui aussi à l’Arabie saoudite… En octobre 2018, Il se permet de faire assassiner, et découper en morceaux à la scie à os, un journaliste d’opposition travaillant pour le Washington Post, M. Jamal Kashoggi. MBS, comme ses amis Israéliens, bénéficie d’une incroyable impunité. Il s’est pourtant conduit comme un voyou.

Il faut lire le rapport de l’ONU sur l’assassinat de Jamal Kashoggi. Je l’ai publié in extenso, sur mon blog ( https://jacquesfath.international/ ). Dès le début, ce rapport met directement en cause les plus hautes autorités saoudiennes.

Comment peut-on ne pas réagir devant de tels crimes ? C’est pourtant ce qui se passe aujourd’hui. MBS peut dormir tranquille, tout en continuant à se présenter comme un « réformateur »… aucun des principaux dirigeants occidentaux ne lui reproche formellement quoi que ce soit. Il ne faut pas fâcher un si bon client…

8 – Cinq années de génocide contre le peuple yéménite, et aucun pays n’a montré à travers son peuple la protestation contre les auteurs de ces crimes ni la solidarité avec le peuple yéménite, qu’est-ce qui a provoqué ce silence à votre avis?

Ce silence est le fruit de la méconnaissance et de la complexité des enjeux, du soutien français à l’Arabie Saoudite, et du choix occidental de privilégier l’alliance avec Riyad, Tel Aviv et Washington contre Téhéran. Car l’objet essentiel de la guerre au Yémen est global et stratégique. Cette guerre s’inscrit dans les actuelles confrontations de puissances. Et c’est le peuple yéménite, les civils surtout, qui en paie le prix.

9. Le Yémen est un pays de souffrance et de résilience, Que pouvez-vous dire de leur résilience?

Je pense que le peuple yéménite est un peuple résistant et courageux. Il souffre terriblement de la guerre. Je l’ai souligné. J’ajoute que les peuples des autres pays du monde arabe vivent des situations souvent très difficiles. Je connais assez bien le monde arabe. Je suis venu au Yémen plusieurs fois, il y a longtemps : en septembre 1971 pour la première fois (j’avais 21 ans). Il y avait deux Yémen à cette époque. Et puis j’ai fait quelques autres visites dans les années 80 et 90. Je suis très attaché à votre beau pays, cette « Arabie Heureuse » qui ne l’est plus aujourd’hui et qui, je l’espère, pourra retrouver bientôt le chemin de la paix et du développement dans toutes ses dimensions. Il est vraiment cruel que le Yémen, dont l’histoire ancienne se confond avec la longue histoire des peuples arabes, et dont le patrimoine est si précieux… soit aujourd’hui l’objet d’une guerre si destructrice et si meurtrière.

A chaque visite dans votre pays je fus accueilli chaleureusement comme un visiteur bienvenu, même lorsque les circonstances étaient compliquées. Je pense que mon pays, la France, devrait jouer un tout autre rôle aujourd’hui, et je ne suis pas le seul à penser ainsi.

10 – Que pensez-vous du mouvement Ansar Allah représenté par son chef, M. Abdul Malik Badr al-Din al-Houthi?

J’espère vivement qu’Abdul Malik Badr al-Din al-Houthi pourra trouver des interlocuteurs sincères avec qui engager un véritable dialogue. Il faudra bien, en effet, prendre le chemin, forcément multilatéral, d’un règlement politique.

11- Quel est le dernier message que vous voulez dire?

Dans les années 60, j’habitais à Genève. Je finissais mes études en France dans un lycée proche. Durant les mois d’été, je travaillais dans une station service pour vendre de l’essence. Cela me rapportait un peu d’argent. Je me souviens très bien d’un autre jeune, prénommé Ali, qui lavait les voitures. Nous étions des copains. Il était yéménite. Je l’ai rencontré, tout à fait par hasard, à Sanaa, sur la route qui menait à l’ambassade de France, en septembre 1971, lors de cette première visite au Yémen que j’avais effectuée avec un ami d’enfance. Si ma mémoire est bonne, Ali travaillait alors pour l’ambassade de France (il était parfaitement francophone). Il nous conduisit à l’ambassade où nous avions été très aimablement reçus. Et puis, nous nous sommes perdus de vue. C’est la vie… J’espère qu’il aura l’occasion de lire ces quelques lignes.

Non, Mayotte, ce n’est pas la France.

A peine arrivé sur l’île de Mayotte le 22 octobre dernier, le Président de la République, Emmanuel Macron, s’est exclamé : « Mayotte, c’est la France ! ».

Non, Monsieur le Président, Mayotte ce n’est pas la France.

Vous ne pouvez pas dire cela. C’est une contre-vérité historique et juridique. C’est surtout le résultat d’une manipulation politique et d’un outrage aux grands principes qui fondent le droit international.

Mayotte devrait, en droit, être considéré comme une des quatre îles de l’Archipel des Comores. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Cette île a été intégrée comme région et comme département français en 2011, et comme région ultra-périphérique de l’Union européenne en 2014.

Pourquoi en est-il ainsi ?

Le 22 décembre 1974, les autorités françaises (Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, alors son Premier Ministre), ont organisé un référendum d’autodétermination sur l’Archipel comorien, donc, évidemment, sur les quatre îles. Trois îles (Grande Comores, Anjouan et Mohéli) ont choisi l’indépendance à près de 95 % des votants, tandis que, pour des raisons politiques compliquées, Mayotte s’est prononcé à 63, 82 % en faveur d’un maintien dans la République française. Les autorités françaises ont ensuite fait revoter séparément les habitants de Mayotte pour pouvoir acter ce résultat et imposer ainsi le maintien d’un statut séparé et spécifique à une seule île sur les trois de l’ensemble territorial comoriens. Comme si l’on pouvait ainsi, selon son bon vouloir et ses propres intérêts, « charcuter » les réalités historiques et géographiques de tout un peuple.

Cette manipulation constitue une véritable forfaiture. Et pourtant elle a été acceptée en silence par tout les Présidents qui ont succédé à VGE (ou « à regret » par François Mitterrand). Mais qui, aujourd’hui, s’en préoccupe ?

Puisque la France permit à l’ensemble du peuple comorien, dans ses quatre îles, à exprimer un choix d’autodétermination, c’est (logiquement) le résultat sur l’ensemble des quatre îles qui devait être pris en compte et respecté. Évidemment. Un tel choix aurait été conforme au droit international, au droit inaliénable des peuples à l’autodétermination et aux pratiques les plus communément admises dans les relations internationales. Mais la France voulait conserver une « possession » coloniale dans l’Océan Indien. Pour les ressources à exploiter, pour l’intérêt stratégique, pour pouvoir triomphalement s’exclamer (encore) « la France est la deuxième puissance maritime mondiale ! » … Pour tout cela, et pour bien des raisons propres à la politique de puissance de la France, les autorités ont alors fait ce qu’il fallait contre la volonté majoritaire du peuple comorien pour imposer unilatéralement un choix illégal. Le peuple des Comores a été bafoué dans son unité et dans son intégrité. De scandaleuse façon.

Aujourd’hui, on oublie trop ces faits très graves. Malgré le nombre impressionnant des résolutions des Nations-Unies qui (comme l’Union africaine) n’ont pas accepté cette politique de force contre la souveraineté comorienne, et n’ont cessé d’en exprimer son inadmissibilité. La France est ainsi hors la loi depuis 1974.

Depuis, plusieurs dizaines d’années, des milliers de comoriens se sont noyés en cherchant à rejoindre Mayotte. Beaucoup voulaient pouvoir bénéficier (on les comprend) des services sociaux et de santé installés à Mayotte. Et les liens familiaux et culturels subsistent. D’ année en année, la France a durcit sa politique de répression et de refoulement en développant des moyens policiers et judiciaires importants pour empêcher l’accès à Mayotte. En traitant la question comme un enjeux de lutte contre « l’immigration clandestine ». C’est inacceptable. Ceux qui risquent leur vie sur les « kwassa-kwassa » ne sont pas des migrants mais des citoyens comoriens qui ont un droit imprescriptible de circulation sur tout leur territoire.

Le peuple comoriens est Un. C’est un seul peuple. Le processus colonial français ne peut pas être endossé comme un fait accompli malgré le temps qui passe, et malgré la lâcheté des responsables politiques : tous ceux qui ne disent rien et qui ne font rien depuis tant d’années. Il faut trouver une issue de justice et de dignité pour le peuple comorien… et aussi pour la France qui s’est déconsidérée au regard du droit et de l’éthique en politique.

Mayotte, aujourd’hui, c’est près de 180 années de colonialisme français. Il serait temps d’en sortir.  La France doit reconnaître et assumer clairement tout son passé colonial, et engager une politique volontariste afin de contribuer au développement des Comores dans l’intégrité de son territoire historique : celui des quatre îles qui le constituent. En coopération avec les autorités comoriennes, avec l’Union africaine et l’ONU. Avec l’aide de l’Union européenne et des institutions financières internationales. Il est nécessaire de construire ainsi, pour l’ensemble du peuple comorien, les conditions économiques, sociales, institutionnelles pour l’affirmation d’une unité comorienne dans la souveraineté, l’indépendance et l’égalité, dans le progrès social pour toutes et pour tous. Ce serait une forme de révolution contre les honteux héritages du colonialisme. Il faudra bien pour cela donner l’exemple. Il y a certainement diverses façons de dépasser les dominations et les prédations qui prolongent outrageusement le fait colonial. Il faut les inventer et les construire avec les peuples concernés. Ce qui est donc nécessaire, c’est un nouvel ordre international. Personne ne dit que c’est facile… C’est un défi énorme. Un défi de civilisation. Mais les peuples qui ont subi la colonisation y ont droit. Et quant on voit l’évolution de la situation internationale, les violences et les guerres d’ aujourd’hui, on se dit que c’est plutôt urgent…

Tunisie: communiqué de 17 organisations de défense des droits humains.

Tunisie Drapeau

« L’incitation à la violence et les agressions contre les journalistes ne servent, depuis 2011, que les adversaires d’une véritable réforme dans tous les domaines, y compris celui de l’information »

Tunis, le 21 octobre 2019

Les organisations de défense des droits humains soussignées expriment leur profonde préoccupation au sujet des incitations à la violence et des agressions dont la Tunisie est le théâtre, particulièrement depuis la proclamation des résultats des élections législatives et présidentielles et qui ciblent des journalistes et des commentateurs de stations de radio et de chaînes de télévision privées.

Tout en exprimant leur conviction que les médias sont tenus de respecter la déontologie journalistique et d’avoir une attitude positive à l’égard des décisions prises par les instances de régulation, les organisations soussignées soulignent que l’incitation à la violence et les agressions contre les journalistes ou les commentateurs – quel que soit leur manquement à la déontologie journalistique ou leur implication dans des campagnes de désinformation ou de diffamation à l’encontre de candidats aux élections – sont considérés comme une violation flagrante de la liberté d’expression et une menace pour la sécurité des travailleurs dans le secteur de l’information.

Par ailleurs, ils ne servent, en dernière analyse, que les intérêts des lobbys et des partis politiques qui ont entravé, depuis 2011, les efforts sérieux destinés à réformer tous les secteurs, dont celui de l’information, et à les protéger de la propagation de la corruption. Ces lobbys et ces partis ont également empêché, depuis des années, la mise en place de La Cour constitutionnelle.

Les organisations soussignées expriment, en outre, leur étonnement face aux déclarations vagues et pernicieuses du président du «Conseil de « la Choura » du Mouvement Ennahdha, Abdelkrim Harouni, recueillies récemment par Radio Diwan et relatives à la nécessité de faire du secteur de l’information, dans les délais les plus brefs, « l’un des instruments de la révolution » et de remplacer la HAICA par « une instance en phase avec les exigences de la prochaine étape » et avec « la volonté du peuple ». Cela n’est pas sans rappeler les slogans et les pratiques des régimes politiques qui sont les plus despotiques du monde et qui violent le plus la liberté d’expression et la liberté de presse.

La vague d’incitation à la violence et des agressions de ces derniers jours rappelle, à titre d’exemple, les faits survenus de 2012, quelques semaines après la constitution du gouvernement de la « troïka », jusqu’à la période antérieure aux dernières élections présidentielles et législatives parmi lesquels :

– l’orchestration de campagnes d’incitation à la violence et d’agressions à l’encontre des journalistes, les velléités hégémoniques visant les médias publics et plus particulièrement l’Établissement de la Télévision nationale et les menaces de vente de médias publics au secteur privé, brandies par le président du Mouvement Ennahdha Rached Ghannouchi dans une déclaration faite en 2012 à deux journaux du Golfe.

– La primauté accordée aux critères de l’allégeance et de l’obéissance au détriment des critères de la compétence et de l’indépendance d’opinion quand il s’agit de procéder à des nominations à la tête de médias publics ou de médias confisqués comme Dar Assabah et Radio Zitouna,

– Le refus de tenir compte des recommandations de l’Instance nationale de réforme de l’information et de la communication (INRIC) et les entraves à l’application des deux décrets-lois 115 et 116 publiés en 2011 et relatifs à la liberté de la presse écrite, de la presse électronique et de la communication audio-visuelle, dans le but de préparer le terrain à la création de stations de radio et des chaînes de télévisions appartenant à des partis dont la chaîne de TV Zitouna qui a fait, en violation à la loi, allégeance au Mouvement Ennahdha ,

– L’hégémonie permanente et indue du Mouvement Ennahdha sur la radio Zitouna confisquée en 2011,

– L’indifférence ou le soutien de gouvernements et de partis influents au sein de l’Assemblée constituante et ensuite au sein de l’Assemblée des représentants du peuple à des stations de radio et des chaînes de télévision hors-la loi et faisant fi des recommandations et des décisions de la HAICA (haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle).

– Les pressions accrues exercées par la Présidence du Gouvernement et de la Présidence de la République sur des médias publics, et particulièrement l’Établissement de la télévision tunisienne et l’Agence Tunis Afrique presse pour influencer leur ligne éditoriale sans compter le souci de placer l’intérêt de certaines stations de radio et chaînes de télévision privées au détriment de l’intérêt des médias nationaux, et le limogeage du Président Directeur général de l’Établissement de la télévision nationale en 2015 parce qu’il a défendu l’indépendance de la ligne éditoriale de ce média.

– La multiplication des parodies de consultations gouvernementales au sujet de questions fondamentales relatives à l’information et les tentatives menées depuis 2017 pour substituer, au décret-loi 116 relatif à la liberté de la communication audio-visuelle et à la création de la HAICA, une autre loi de régulation moins protectrice du paysage audiovisuel et une nouvelle instance de régulation qui place l’intérêt des patrons des radios et des chaînes de télévision privées et appartenant aux partis au- dessus de l’intérêt des médias audiovisuels publics et du droit des Tunisiennes et des Tunisiens à une information de meilleure qualité, plus respectueuse de leur intelligence ainsi que des normes de la profession journalistique et de sa déontologie.

Les organisations des droits humains soussignées appellent toutes les composantes de la société civile à davantage de vigilance et à œuvrer en commun pour préserver les acquis dans le domaine de la liberté d’expression, de la liberté d’information et des libertés académiques considérées comme un pilier fondamental dans toute société démocratique, et pour les protéger contre les pratiques de partis qui ont entravé, dans le passé, toutes les tentatives sérieuses de réforme de l’information et qui ont remporté, au début du mois courant, des élections législatives boycottées par la majorité des citoyennes et des citoyens inscrits sur les registres de l’Instance supérieure indépendante pour les élections.

Organisation signataires :

– Association tunisienne de défense des libertés individuelles

– Association tunisienne de défense des valeurs universitaires

– Association des femmes tunisienne pour la recherche sur le développement

– Association Free Sight

– Association Lam Echaml

– Association tunisienne de prévention positive

– Association pour la promotion du droit à la différence

– Association tunisienne de soutien des minorités

– Association Vigilance pour la démocratie et l’État civique

– Centre de Tunis pour la liberté de la presse

– Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie

– Coalition tunisienne pour l’abolition de la peine de mort

– Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives

– Forum des femmes tunisiennes

– Fondation Ahmed Tlili pour la culture démocratique

– Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme

Pour plus de renseignements, prière contacter

Association Vigilance pour la démocratie et l’État civique

Taoufik Yacoub, Mob 95037894, Mail tayacoub@yahoo.fr

Cherbib Mouhieddine              0033650520416              0021623021802

Gaza, la vie… malgré tout.

Merci à Ziad Medoukh, professeur de français à Gaza, pour ce beau texte combatif, intelligent et optimiste, et pour ces photos qui nous en disent beaucoup sur le courage et la détermination de tout le Peuple palestinien, malgré la politique israélienne de blocus permanent, malgré la violence de l’occupation militaire illégale, malgré le processus continuel de la colonisation, malgré la répression brutale et criminelle, malgré la destruction des maisons et des cultures… Malgré tout, le Peuple palestinien vit. Il résiste.

 

« Gaza , une ville enfermée mais une ville qui impressionne ! »

Ziad Medoukh

Il est difficile pour un observateur étranger de comprendre la situation actuelle dans la bande de Gaza, une région en souffrance permanente, mais une région qui continue à s’accrocher à la vie malgré tout.

Souvent les médias étrangers parlent de la bande de Gaza comme d’une région liée à la violence, aux bombardements, aux morts, aux blessés, aux roquettes, à la division, et récemment, à la marche du retour. Mais, ils évoquent rarement la vie à Gaza et la volonté de sa population civile.

Ce territoire de 41 km de long sur la côte orientale de la mer Méditerranée, d’une largeur de 6 à 12 km et d’une superficie de 365 km2 souffre depuis plus de treize ans d’un blocus israélien mortel. Et pourtant ses deux millions d’habitants existent et persistent. Ils vivent!

En plus du blocus israélien inhumain qui paralyse la vie économique et sociale, la population civile de cette région enfermée subit au quotidien des agressions , des incursions et des bombardements israéliens.

Malgré l’absence de perspectives pour les Palestiniens de Gaza, du fait notamment de la conjoncture actuelle, et malgré le silence complice d’un monde officiel muet, ces Palestiniens donnent à chaque instant une leçon de courage , de volonté et de détermination. Une leçon de vie qui mérite qu’on s’y arrête et qu’on valorise.

Oui, la bande de Gaza est devenue une prison à ciel ouvert. Oui à la situation insupportable et injuste! Cependant, elle impressionne le monde entier par sa résilience, sa capacité à vivre et à exister.

On constate souvent ,chez les habitants de Gaza , un double sentiment: la population se sent abandonnée par la communauté internationale officielle, et en même temps elle se sait soutenue par des personnes solidaires de bonne volonté partout dans le monde.

Cette population n’ a rien, et en même temps elle a tout.

A Gaza, il y a la pénurie mais personne ne meurt de faim.

En cette fin 2019, il y a toujours des maisons détruites ou endommagées par les bombardements israéliens, et non rebâties du fait de l’interdiction israélienne de faire entrer les matériaux de construction. Pourtant personne ne dort dans la rue.

A Gaza, le taux de chômage dépasse les 57 % ,et celui de la pauvreté est en augmentation constante, mais le niveau de criminalité est le plus bas au monde et le nombre de délinquants en diminution,

La bande de Gaza impressionne le monde par sa capacité de création. Dans cette région sous blocus, la société civile est non seulement très active, mais elle résiste contre les mesures de l’occupation et la division inter palestinienne. Elle crée, elle a participé au développement de la résistance non-violente avec la naissance de la Marche du retour initiée le 30 mars 2018, et qui entre dans sa deuxième année. Une marche qui se poursuit malgré les pertes humaines et le bilan très lourd: plus de 320 morts et 32000 blessés en dix-huit mois.

Les Palestiniens de Gaza souffrent au quotidien, mais ils sont solidaires de leurs concitoyens et compatriotes de Jérusalem, de la Cisjordanie, des territoires de 1948; ils sont aussi solidaires du reste du monde via des manifestations et des rassemblements quand il y a des attentats, des incendies et autres catastrophes.

Ils citent les noms de chaque événement dramatique dans leur pays ou dans le monde lors des marches du retour du vendredi .

Certes, la situation dans la bande de Gaza est catastrophique avec le blocus, le chômage, les difficultés et le manque de moyens, mais les habitants ne se plaignent pas. Il y a une vie, une détermination, une volonté. Et surtout une dignité.

On trouve maints exemples de la résilience remarquable de cette population civile de Gaza qui espère et espère encore et toujours.

Gaza est une ville en mutation, en reconstruction permanente. Malgré le blocus et l’interdiction par les force d’occupation israéliennes de laisser entrer les matériaux de construction ,on y voit partout des tours, des bâtiments, des immeubles.

Plus de 900 usines, ateliers, et entreprises de 1050 existaient avant 2014 ont été détruits totalement, surtout lors de l’offensive israélienne de 2014, et malgré cela, Gaza consomme de ses produits et organise des expositions pour promouvoir les produits locaux.

A Gaza, ville moderne, on trouve tout : magasins, voitures récentes, boutiques modernes, grandes surfaces, banques, sociétés de communications, hôtels de luxe, cafés et restaurants branchés, chalets et résidences sur la plage, et centres commerciaux.

C’est à la fois une ville magnifique et triste , une ville contradictoire , avec des hôtels et des restaurants de luxe sur la côte, qui côtoient des camps de réfugiés avec ses habitations modestes et précaires. Et pourtant tout le monde vit!

A Gaza, il n’y a ni véritable port, ni aéroport, ni marchés financiers, mais c’est une ville merveilleuse par sa capacité à vivre , à créer, et à supporter l’insupportable.

Gaza voit chaque jour une partie de ses jeunes être tués ou blessés, parfois à vie, par les forces d’occupant. Elle sait qu’elle peut compter sur le courage de ces jeunes prêts à risquer leur vie et leur santé pour la patrie, et en même temps elle s’accroche à la vie !

C’est la seule ville au monde dont la population est continuellement frappée aussi durement dans toutes ses composantes: enfants, personnes âgées, handicapés, amputés, femmes, jeunes, intellectuels, ouvriers, sportifs, médecins, infirmiers, secouristes, journalistes, professeurs, étudiants, écoliers… Tous ses habitants sont certes prêts à mourir pour leur pays, mais ils adorent la vie!

A Gaza , il y a de la création, de la culture, de l’art, une adaptation à un contexte dur.

A chaque seconde, des bébés naissent dans cette ville bombardée presque au quotidien et abandonnée du reste du monde.

Chaque jour, un nouveau magasin ouvre ses portes, et pourtant les frontières sont fermées.

Gaza est un phénomène , Gaza n’est plus une bande ou une région, ni une enclave encerclée, Gaza est devenue un continent . Oui un continent!

Un continent qui exporte le courage, la bravoure, la constance, la patience et la ténacité au monde entier.

Un continent, car chaque jour l’armée israélienne invente de nouvelles façons de tuer les Gazaouis. Mais ces derniers inventent à leur tour de multiples moyens et formes pour vivre et résister ; même les pneus sont utilisés dans la résistance, sans oublier les cerfs-volants , les pierres, et les drapeaux…

Les soldats israéliens font couler à chaque instant le sang palestinien, et propagent la mort, mais les Palestiniens de Gaza font couler leur sueur qui propage la vie et l’espoir.

Gaza est plus grande qu’un pays, c’est une région dynamique et créatrice.

Si la Suisse a inventé les montres pour mesurer le temps, Gaza n’ a pas besoin de montres, car c’est elle qui crée et gère le temps.

A Gaza, il y cinq saisons et non plus quatre; la cinquième est la saison du blocus, créée et inventée par sa population, car treize ans de blocus israélien n’ont rien changé dans la détermination de cette population digne.

Des éléments forts caractérisent l’attitude de la population de Gaza :

La Solidarité. A Gaza, il y a une solidarité familiale et sociale remarquable ! Des personnes solidaires et des liens familiaux très forts, des actions de solidarité toujours et partout.

On ne laisse personne dormir dans la rue . Quand une famille est expulsée d’une maison car elle ne peut pas à payer son loyer, beaucoup d’autres familles viennent la recueillir pour l’héberger.

Pour information, le seul centre pour orphelins à Gaza abrite seulement 75 enfants, en majorité venus de Syrie, car à Gaza, les familles n’abandonnent jamais leurs enfants quelles que soient leurs difficultés économiques.

L’unique centre pour personnes âgées dans la bande de Gaza accueille seulement 40 personnes, qui sont là parce que leurs enfants ont été tués dans des attaques israéliennes. Car chez nous il est rare d’envoyer les parents dans tels centres.

La Générosité. Dans cette région, il y a une générosité remarquable, une réelle entraide entre les familles et entre les habitants. Les personnes aisées essaient d’aider les pauvres selon leurs moyens. Les habitants sont très accueillants, ils n’ont rien, mais ils donnent et ils peuvent donner tout . Souvent pendant les fêtes et les autres occasions, des colis alimentaires sont distribués aux pauvres, des cartables et des fournitures scolaires aux élèves dans le besoin.

La Volonté. Il y a ici une volonté remarquable de vivre, de construire et de reconstruire. Les trois dernières offensives israéliennes ont provoqué des destructions massives, mais à Gaza la reconstruction est une priorité: beaucoup d’ infrastructures civiles, d’écoles, de maisons, de routes, d’immeubles ont été reconstruits.

La Vitalité. La vie continue à Gaza malgré une situation catastrophique à tous les niveaux. On voit des paysans, des pécheurs qui continuent de travailler, malgré les menaces et les tirs israéliens. Les familles continuent d’envoyer leurs enfants à l’école, même si beaucoup d’élèves y vont sans argent de poche ni goûter. A Gaza, le un taux de scolarisation dépasse les 93 %.

Des mariages et des fêtes sont aussi organisés presque tous les jours, même en pleine attaque israélienne.

La Dignité. Gaza souffre mais résiste en toute dignité. On trouve des dizaines d’exemples de personnes de tous âges qui créent, travaillent , refusent de mendier à l’intérieur ou à l’extérieur. En septembre 2019, selon les statistiques du ministère des Affaires sociales. le nombre de mendiants ne dépassait pas les 150 pour toute la bande de Gaza .

A Gaza les gens souffrent certes, mais qui ils restent dignes et ne demandent jamais la charité. Ils cherchent du travail, montent des projets, essaient de créer leurs petites coopératives afin pour vivre dignement.

Beaucoup de femmes, jeunes ou âgées, travaillent pour aider leurs familles, vendent des produits artisanaux, des gâteaux sur commande qu’elles confectionnent chez elles afin de vivre dignement.

Gaza est presque la seule ville au monde où personne ne dort dans la rue. J’ai visité personnellement plus de quarante pays pour mes études, mon travail ou des conférences, et j’ai vu des gens dormir dans les stations de métro, y compris dans des grandes villes riches.

La Créativité. Dans la bande de Gaza, on trouve tout: les magasins modernes , les nouvelles technologies, internet, les téléphones portables. On utilise des groupes électrogènes ou des panneaux solaires pour faire face aux longues coupures d’électricité.

On a même créé un  » Festival de Cannes » en mai pour projeter des films dans les quartiers dévastés par les agressions israéliennes.

A Gaza, les groupes de musique donnent des concerts devant les immeubles détruits par l’aviation israélienne.

A Gaza, les amputés de la marche du retour organisent des championnats de football malgré leur handicap.

L’Adaptation. Les Palestiniens de Gaza s’adaptent facilement à leur contexte. Quand ils manquent de moyens, ils peuvent ne faire qu’un ou deux repas par jour. Imaginez-vous que presque tous les fonctionnaires de Gaza, qu’ils travaillent dans la fonction publique ou dans les universités, touchent seulement la moitié de leurs salaires. Depuis plus de deux ans l’Autorité palestinienne à Ramallah ne verse à ses 73.000 fonctionnaires que 30 à 50 0% de leurs salaires, et le Hamas ne paie que 40% à ses 45.000 fonctionnaires. Tout le monde s’adapte , ils laissent tomber quelques loisirs et la vie continue

Souvent les Palestiniens de Gaza n’ont droit qu’à trois ou quatre heures d’électricité par jour, mais ils s’adaptent à ces longues coupures d’électricité.

Les Initiatives. A Gaza, chaque jour, des jeunes, des femmes lancent des initiatives et des actions de bénévolat, par exemple pour aider les paysans dans les fermes et les coopératives. Des diplômés de français prélèvent des livres de leurs bibliothèques personnelles pour les distribuer aux écoliers qui apprennent le français, des étudiants en médecine collectent des médicaments qu’ils donnent aux plus pauvres.

La Patience. Il y a une patience extraordinaire chez ces Palestiniens. Ils ne se plaignent pas. Treize ans d’enfermement, et ils vivent toujours. Quand un habitant de Gaza est obligé de voyager pour se soigner ou pour étudier, il passe souvent trois jours d’ enfer, notamment à la frontière avec l’Egypte. Et malgré cela, il supporte cette situation avec patience et endurance.

L’Attachement. Malgré toutes les difficultés sur place, les Palestiniens de Gaza ont décidé de rester et ne pas partir .

Malgré trois offensives militaires en cinq ans, malgré l’absence de perspectives, et malgré les tentatives israéliennes de faire partir les habitants de Gaza , peu de personnes quittent Gaza chaque année. Depuis 2014, selon la direction du passage de Rafah , le seul qui relie la bande de Gaza à l’extérieur , sur les 32.000 Gazaouis qui se sont rendus à l’étranger en 2019, plus de 25000 sont revenus.

A Gaza, trois temps forts montrent la vitalité des habitants: la période scolaire, avec ses milliers d’élèves sur le chemin de l’école et un taux d’absentéisme très faible; l’été avec un monde fou sur la plage, seul lieu de détente des Gazaouis, et les moments de bombardements, lorsque les gens se rassemblent en masse sur le lieu attaqué pour aider les secours, sans craindre un nouveau bombardement possible ou l’explosion d’un missile au même endroit.

« Gaza la vie! » telle est la réponse de n’importe quel palestinien de Gaza pour qualifier la résilience de cette population civile qui souffre certes, mais qui vit.

Le slogan « Gaza la vie  » est d’ailleurs celui que l’on choisit dans la bande de Gaza pour beaucoup d’événements culturels, éducatifs, universitaires, associatifs et sportifs.

Pour bien vivre cette réalité, vous pourrez visionner les 300 vidéos en français réalisées en 2019 par la chaîne francophone gratuite  » Gaza la vie  » qui montre la continuité de la vie dans la bande de Gaza et la volonté de sa population civile courageuse et digne. La jeune équipe de « Gaza la vie », bénévole et motivée, est un exemple-type de la créativité et de la dignité des Palestiniens de Gaza.

Gaza ne se fatigue pas, elle n’abondera jamais son élan de vie et d’espoir. Elle restera toujours vivante.

Oui, Gaza résiste en toute dignité ! Elle sera toujours débout !

Les Palestiniens de Gaza essaient simplement de mener une vie aussi normale que possible dans des circonstances extrêmement anormales.

Une leçon de courage, de vie et de détermination

Gaza n’aime pas la mort, et en même temps elle n’a pas peur de la mort

Elle est toujours prête à donner et à sacrifier

Gaza a fait son choix depuis longtemps: la vie

Oui, Gaza la vie ! Et elle mérite la vie !

Sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires…

…Dès maintenant, penser et préparer l’après !

Daniel Durand

Un article de Daniel Durand, ancien Secrétaire national du Mouvement de la paix. https://ddurand42.wixsite.com/culturedepaix

La 74e session de l’Assemblée générale des Nations unies vient de s’ouvrir. Deux sujets dominent cette semaine les débats à New-York : le réchauffement climatique dès ce lundi et le désarmement nucléaire ce jeudi 26 septembre.

Sur ce dernier point, les débats ne pourront pas échapper à l’assombrissement de la situation internationale : crise de Corée du nord qui perdure, tension grandissante entre les États-Unis et l’Iran, dégradation des relations entre USA et Russie après la mise à l’encan du traité INF sur les missiles à moyenne portée, suivie par le lancement d’un nouveau missile par les USA. L’affaiblissement des mécanismes de régulation, des traités de contrôle des armements, plus la dégradation des relations de confiance entre les deux « Grands », ainsi que l’apparition de nouvelles technologies comme les cyber-attaques font dire aux spécialistes et anciens dirigeants américains, Ernest J. Moniz et Sam Nunn, que le risque d’un conflit nucléaire « accidentel » n’a jamais été aussi élevé.

Les échanges de ce jeudi 26 septembre à New-York auront aussi en toile de fond la préparation des positionnements des États avant la Conférence d’examen du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire) qui aura lieu en mai 2020, soit 25 ans après la décision de prorogation indéfinie de ce Traité. Enfin, beaucoup de diplomates du désarmement penseront à la dynamique qui se développe progressivement autour de la ratification du TIAN (Traité d’interdiction des armes nucléaires). Celui-ci atteint maintenant la moitié des signatures de ratification nécessaires pour son entrée en vigueur. On peut penser que les fameuses 50 signatures seront obtenues justement avant l’ouverture de la Conférence du TNP. Nous serons donc dans une configuration inédite : l’apparition d’une nouvelle norme internationale en matière d’armes nucléaires, l’interdiction juridique, venant renforcer et donner substance à l’obligation déjà contenue dans l’article VI du TNP et jamais mise en oeuvre : « Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace ».

Un fossé irrémédiable se creusera-t-il entre les puissances nucléaires, officielles (les P5) et non-officielles (Corée du nord, Inde, Israël, Pakistan) et les États non-nucléaires dont l’immense majorité (122 pays) avaient voté en 2017 en faveur du fameux TIAN ? Les puissances nucléaires s’opposeront-elles au droit international et à l’interdiction des armes nucléaires au nom de la défense d’une « sécurité non-diminuée pour tous » ? Ce fossé avivera-t-il les tensions, néfastes à la paix que nous voulons renforcer ? L’enjeu est de taille !

Cette perspective ne doit-elle pas inciter toutes les forces attachées au désarmement, à la promotion de la paix, à réfléchir dès maintenant, voire même à travailler concrètement sur « l’après TIAN » ?

Certes, il ne s’agit pas de « vendre la peau de l’ours » avant de l’avoir tué ! Tous les efforts diplomatiques, politiques doivent continuer et s’intensifier pour que les conditions de l’entrée en vigueur du TIAN soient réunies au plus vite, dès le début de l’année 2020 mais, parallèlement, ne faut-il pas développer les débats pour rendre plus forte l’idée que l’interdiction des armes nucléaires RENFORCERA la sécurité collective et ne l’affaiblira pas, qu’elle permettra de construire un monde plus sûr parce que moins militarisé. Ce travail a certes commencé dans plusieurs colloques récents comme celui d’ ICAN à Bruxelles le 14 septembre, mais cette réflexion doit, me semble-t-il, s’élargir.

La question centrale est bien sûr de créer les conditions pour que les puissances nucléaires adoptent une attitude plus ouverte vis à vis du TIAN, qu’elles relancent le processus de réduction du nombre d’armes nucléaires (d’abord américaines et russes, certes, mais en trouvant un moyen d’y associer les autres pays nucléaires) même si elles ne signent pas toute de suite le Traité. Il faut faire pression pour qu’elles acceptent de favoriser la finalisation et l’entrée en vigueur de deux traités nucléaires, « annexes » mais essentiels : le Traité d’interdiction des essais nucléaires (TICE) déjà ratifié par 168 États, mais dont cinq pays « bloquent » l’entrée en vigueur (Chine, Égypte, États-Unis, Iran, Israël) ; le Traité sur l’interdiction de fabrication et la destruction des stocks de matières fissiles (FMCT) en panne à la Conférence du désarmement de Genève.

Il est vital de faire grandir dans les opinions que le choix n’est pas TIAN ou TNP comme le prône un État nucléaire comme la France, mais TIAN ET TNP.

Des États nucléaires comme la France et la Chine pourraient jouer un rôle de « facilitateurs » entre ces deux positionnements puisque les doctrines officielles des deux pays proclament ne menacer personne.

Les mesures proposées par de nombreux experts visant à rétablir la confiance et des échanges entres États-Unis et Russie, l’allongement des temps de réponse des missiles, la relance du Traité de réduction des missiles NEW START, la négociation d’une feuille de route impliquant toutes les puissances nucléaires liée au renforcement des mesures de garantie et de contrôle prévues dans le TNP, toutes ces mesures ne s’opposent pas aux positions défendues publiquement par ces deux États.

L’année 2020 sera cruciale pour que TNP et TIAN soient vus comme complémentaires et non opposés, pour que cette connexion entre ces deux Traités soit la base d’une nouvelle « assurance vie » pour tous les États, grands ou petits, de la planète.

Les militants français pour le désarmement, militants associatifs, militants politiques, ont une responsabilité particulière. La première est de rendre crédible dans l’opinion que la meilleure posture internationale pour la France est d’être en pointe pour la démilitarisation des relations internationales, notamment par le désarmement nucléaire, de jouer un rôle de « puissance positive », tout comme elle se veut en pointe pour la lutte contre le réchauffement climatique. Le président Macron affirme haut et fort que seul le multilatéralisme peut permettre un monde viable. Pour être crédible dans cette position, il doit ré-orienter les positions françaises en matière de relance du désarmement nucléaire. Par exemple, il s’honorerait en décidant que la France participera comme observatrice à la future conférence du TIAN en 2020.

La deuxième responsabilité des militants français est d’améliorer la mobilisation citoyenne en France pour le désarmement nucléaire. Certes, sur une interrogation globale, en 2018, 67% des Français se déclaraient favorables à la signature par la France d’un TIAN (IFOP – La Croix – Mouvement de la paix). Ce chiffre s’opposait à ceux publiés en 2017 par le Ministère des armées, qui estimaient que 60 % des sondés souhaitaient moderniser les forces nucléaires. Chiffres préoccupants aussi que ceux publiés par les chercheurs Benoît Pelopidas et Frédéric Ramel dans un sondage de 2018 qui montrent de grosses lacunes dans la connaissance des Français des armes nucléaires : ainsi « 31% des sondés en France ne citent pas la France comme État doté d’armes nucléaires et 77% des sondés nous disent ne pas savoir combien il y a d’armes nucléaires dans le pays. Enfin, alors que les États-Unis et la Russie possèdent plus de 92% des armes nucléaires sur la planète, seuls 64% des sondés Français les citent comme États dotés ; moins de 25% citent l’Inde et le Pakistan. A contrario, plus de 35% citent l’Iran comme déjà doté d’armes nucléaires, reflétant la focalisation commune aux journalistes, experts et officiels français sur l’Iran comme problème de prolifération depuis 2006 » (Humanité du 6/08/2019).

La création d’un courant d’opinion suffisamment puissant et efficace pour influencer la politique française en matière de dissuasion nucléaire a certes une dimension de mobilisation militante, et donc souvent simplificatrice, mais aussi, il y a un besoin urgent de faire un effort nouveau en matière « d’éducation populaire de masse » sur le nucléaire militaire.

Alors, oui, les partisans français de l’élimination complète des armes nucléaires sont, 70 ans après le fameux meeting de Pleyel, à Paris, qui lança le mouvement anti-nucléaire, devant une période passionnante : remporter avec la communauté mondiale une première victoire celle d’un Traité d’élimination des armes nucléaires, et, dès maintenant, penser « l’après », pour construire sa réussite, c’est-à-dire, la disparition concrète, organisée, de l’arme nucléaire. (22 septembre 2019)

« Le LBD 40: une arme au cœur de la crise des Gilets jaunes en France. »

Un texte du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP). 467 chaussée de Louvain, B-1030 Bruxelles – 16 Septembre 2019. 

https://www.grip.org/fr/node/2826

LBD 40 bilan

Bilan des violences policières recensées par Allô @Place_Beauvau – Source : David Dufresne, 2019

Avec le mouvement des Gilets jaunes, la question des violences policières en France s’est imposée dans l’actualité médiatique. En effet, depuis le mois de novembre 2018 et le début d’un mouvement de protestation sans précédent, près de 2 200 manifestants (ou non) ont été blessés par les troupes de maintien de l’ordre[1]. Un type d’arme en particulier est tenu pour responsable de certaines des blessures les plus graves. Il s’agit des lanceurs de balles de défense (LBD) qui équipent certaines unités de la police et de la gendarmerie. Ces armes à létalité réduite équipent notamment les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) et les Brigades anticriminelles (BAC) de la Police nationale déployées notamment dans le cadre des manifestations.

Les LBD 40[2] sont accusés de causer des blessures graves, particulièrement au visage (un œil perdu par plus d’une dizaine de manifestants entre novembre 2018 et février 2019) et à la main. Ses détracteurs affirment que le LBD 40 n’a rien à faire dans le cadre du maintien de l’ordre, car il est inadapté à la situation.

Ses défenseurs affirment au contraire qu’il est indispensable, surtout lorsque la police doit répondre aux violences dont elle est la cible lors de certaines manifestations. Les LBD 40 seraient une option évitant de devoir recourir à des armes plus dangereuses encore.

Une arme trop précise ?

Le producteur suisse de cet équipement, B&T, nie toute responsabilité dans les blessures graves causées et met implicitement la faute sur le ministère de l’Intérieur français. Il reproche à ce dernier d’équiper les LBD 40 de munitions qui seraient moins précises que les siennes[3]. Ce ne serait donc pas l’arme en elle-même qui causerait les dégâts, mais ses munitions.

Cette version est contredite par le ministère de l’Intérieur, selon lequel le choix s’est porté sur les balles d’Alsetex plutôt que celles de B&T précisément en raison de la plus grande dangerosité de ces dernières dans le cadre des missions de maintien de l’ordre[4]. Cependant, les tirs de LBD 40, ainsi que d’autres violences policières, ont blessé plusieurs centaines de personnes depuis novembre 2018, comme le montre le journaliste David Dufresne dans la compilation « Allô @Place Beauvau[5]. »

Les avis divergent quant à la dangerosité du LBD 40. D’un côté, les autorités françaises et l’armurier B&T affirment que l’arme n’est pas dangereuse en elle-même. Toutefois, B&T précise que cette affirmation vaut uniquement dans le cas où les balles de sa propre fabrication sont utilisées, citant des tests effectués par la police bernoise. Ces tests montrent, selon B&T, que leurs LBD, associés avec leurs balles, sont sans danger pour les personnes visées[6]. Par conséquent, la position de B&T insinue que les forces de l’ordre françaises blessent délibérément les manifestants.

Si l’on peut sourciller face à un argument visant à dire que ce n’est pas l’outil qui sert à propulser un projectile qui blesse, mais uniquement le projectile, B&T a le mérite de renvoyer les utilisateurs de l’arme à leurs responsabilités.

Un usage suspect ?

Le collectif Désarmons-les ainsi que le défenseur des droits Jacques Toubon plaident pour une interdiction du LBD parmi les forces de l’ordre. Selon les décomptes du journaliste David Dufresne, la majorité des blessures graves du côté des manifestants sont imputables aux tirs de LBD. En mettant l’accent sur l’arme, on occulte cependant le fait qu’elle est utilisée par divers corps des forces de l’ordre dont le niveau de formation est variable. Plusieurs sources policières rapportent en effet dans les médias que les problèmes viennent avant tout de troupes qui ne sont pas suffisamment formées pour des missions de maintien de l’ordre[7]. Les brigades anticriminelles sont particulièrement visées par ces accusations. En effet, de nombreux des tirs de LBD ayant entraîné des blessures graves auraient pour origine une arme aux mains de ces brigades.

Le 28 avril 2019, le collectif des Mutilés pour l’exemple, qui est composé de personnes blessées par l’utilisation notamment de LBD par les forces de l’ordre, a été créé pour réclamer l’interdiction du LBD 40 et d’autres armes de guerre utilisées par les forces de l’ordre. Dénonçant, « l’ultra violence de la répression »[8], ce collectif a notamment appelé à manifester à Paris le 26 mai pour se faire entendre par les autorités.

En dépit d’appels de plus en plus insistants à ne pas équiper les forces de l’ordre avec ces armes, les autorités françaises restent sur leur position et considèrent que les LBD 40 ne contreviennent pas aux règlementations en place. De plus, selon le Conseil d’État, la loi concernant leur utilisation est assez claire et il a par conséquent rejeté la demande de saisine du Conseil constitutionnel qui lui a été adressée par la Ligue des droits humains afin de trancher sur la question de la légalité de ce type d’armes[9]. De son côté, le gouvernement français ne compte pas faire machine arrière alors qu’il a lancé un appel d’offres le 23 décembre 2018 afin d’acquérir 1 280 LBD 40 supplémentaires[10].

Selon des sources policières[11], si la formation initiale est suffisante pour apprendre la manipulation et l’utilisation d’un LBD, la formation continue est insuffisante. En effet, la seule obligation consiste en des cours de mise à niveau tous les trois ans. Si cette mesure pouvait paraître suffisante aux yeux de l’opinion publique avant le mouvement des Gilets jaunes, une utilisation massive du LBD 40 par une partie des forces de l’ordre depuis le mois de novembre 2018 a rendu ces armes particulièrement impopulaires auprès de la population.

Une solution consisterait peut-être à équiper de LBD 40 uniquement les forces les mieux entraînées aux missions de maintien de l’ordre. Cette option ne saurait cependant pas faire l’impasse sur une révision en profondeur des doctrines encadrant l’usage des d’armes ayant mutilé des personnes ayant simplement exercé leur droit de manifester ou qui, pour certaines, se trouvaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment. En effet, plusieurs des personnes ciblées n’avaient rien à voir avec les manifestations.

Une communication gouvernementale adaptée ?

Le ministère l’Intérieur ne remet aucunement en question l’utilisation des LBD 40 lors des manifestations des Gilets jaunes. Il se contente d’affirmer que chaque cas d’utilisation du LBD 40 est passé en revue et que des mesures sont prises en cas d’utilisation abusive avérée. Toutefois, le fait que l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) n’ait trouvé aucun cas d’abus de la police, et ce malgré des centaines de témoignages en ce sens et près de 250 enquêtes ouvertes, pose la question du fonctionnement de cette institution et in fine de son impartialité. Le ministère de l’Intérieur se retrouve donc à blanchir le ministère de l’Intérieur. La belle affaire pour un gouvernement, particulièrement le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, ayant fait du durcissement de la réponse politique la clé de voûte de sa réponse au mouvement des Gilets jaunes.

La France a pourtant été vivement critiquée pour ses méthodes d’encadrement des manifestations par le Conseil de l’Europe, qui recommande à la France de « suspendre l’usage du LBD »[12] par l’intermédiaire d’un rapport publié par sa Commissaire aux droits humains. De plus, la Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains a réclamé le 6 mars 2019 une « enquête approfondie »[13] sur les violences policières commises lors de la répression des manifestants.

Pourtant, le président français Emmanuel Macron a fait comprendre dès le lendemain de ces déclarations qu’il juge les mesures que son gouvernement a prises suffisantes et accuse de manière à peine voilée les manifestants hebdomadaires d’être des casseurs[14], justifiant selon lui les actions policières. Pour Macron, les efforts consentis, notamment l’utilisation de caméras embarquées par les policiers équipés de LBD, sont largement suffisants pour éviter les abus des forces de l’ordre dans les manifestations. À partir du rassemblement du 16 mars 2019, nettement moins de blessures par LBD ont été constatées, mais les manifestations ont tendance à se radicaliser, avec la présence de casseurs, que la plupart des Gilets jaunes ne considèrent pas comme faisant partie de leur mouvement, mais qui leur sont associés par le gouvernement.

La communication officielle du gouvernement encourage implicitement le durcissement du comportement des forces de l’ordre. Non seulement Macron et son cabinet justifient le comportement des forces de l’ordre, mais Castaner est allé jusqu’à décorer des policiers « impliqués dans des enquêtes concernant des violences policières »[15].

La nette réduction du nombre de blessures par LBD récemment constatée ne s’explique ainsi peut-être pas tant par une plus grande retenue des forces de l’ordre que par l’essoufflement des manifestations. En effet, alors que près de 280 000 manifestants se sont mobilisés dans toute la France au début du mouvement le 17 novembre 2018, il n’en restait que 32 000 le 16 mars 2019 et 9 500 le 1er juin 2019, selon les chiffres fournis par le ministère de l’Intérieur.

« La police la plus brutale d’Europe[16] » ?

La position du gouvernement pose d’importantes questions. Elle peut être interprétée comme étant constitutive d’un blanc-seing donné aux forces de l’ordre pour réprimer des manifestants. Cette interprétation donne lieu à un précédent qui peut s’avérer dangereux en cas de nouvelles manifestations. La communication du pouvoir et l’apparente complaisance des mécanismes de contrôle de l’action policière participent d’une situation où on laisse les forces de l’ordre décider de leur propre chef des conditions acceptables de tir et des cibles légitimes sans qu’elles aient à craindre de conséquences sérieuses en cas de décision abusive. En France, les mécanismes permettant de ne pas entraver les forces de l’ordre dans leur action légitime tout en sanctionnant les abus restent à inventer.

Le LBD 40 fait intégralement partie du problème ne serait-ce que parce que la présence d’une arme à létalité dans l’arsenal déployé pour maintenir l’ordre rend son usage plus systématique (un phénomène déjà observé pour les Taser). L’arme n’est cependant qu’un volet du problème profond touchant à la gestion par l’appareil de sécurité hexagonal des foules et de ses éventuelles composantes violentes. Les forces de maintien de l’ordre françaises ont moins tendance à chercher la désescalade avec leurs vis-à-vis que leurs homologues d’autres pays démocratiques (l’Allemagne, par exemple). Au contraire, on doit relever des modes opératoires propices aux affrontements lors de manifestations. En France, la dispersion ou l’arrestation d’une poignée d’individus violents est une priorité qui l’emporte sur la gestion d’une vaste majorité de citoyens pacifiques, le respect de leurs droits et de leur intégrité physique.

La pérennisation de ce mode opératoire est une responsabilité qui incombe aux hommes et aux femmes politiques, particulièrement à ceux qui exercent le pouvoir. Ces derniers participent donc à la violence exercée contre la population. Ils ont contribué à créer un climat propice aux abus en s’abstenant de condamner les dérives et en refusant d’implanter les mécanismes permettant de les constater, de les punir et de les prévenir. Ils ont aussi omis tout appel à la mesure pour au contraire tenir des discours qui entretiennent à dessein la confusion entre protestations et troubles de l’ordre public.

Le LBD 40 et l’usage qui en est fait, des mécanismes administratifs défaillants, des doctrines de maintien de l’ordre facteurs de crispations et une communication gouvernementale plus politicienne que politique ont valu à la police française une réputation internationale peu enviable. Le spectacle des violences saisies par les caméras de smartphones, les séquelles spectaculaires sur les visages et les corps des multiples citoyens anonymes aux vies soudainement bouleversées, l’impunité systémique qui caractérise le traitement des violences policières en France sont autant d’éléments qui nourrissent une perte de confiance d’une partie de la société envers ceux qui sont supposés garantir leur sécurité.

Un changement culturel improbable à court terme

Le remède à la situation révélée, malgré eux, par les Gilets jaunes passe par une approche plus précautionneuse du maintien de l’ordre impliquant un changement de mentalité au sein de l’appareil sécuritaire. Une révision des doctrines, une meilleure formation du personnel faisant usage des armes à létalité réduite, des échanges plus fréquents avec les autres polices européennes s’imposent afin de limiter les violences dans les manifestations.

Cette refonte en profondeur du dispositif policier nécessiterait un changement culturel porté durablement par le ministère de l’Intérieur, le gouvernement et, en réalité, par la classe politique hexagonale dans son ensemble. Malheureusement, sauf à penser qu’un pyromane est un acteur crédible dans la lutte contre le feu qu’il alimente, on doit douter qu’un gouvernement ayant sciemment opté pour le durcissement de sa réponse au mouvement des Gilets jaunes ait simplement l’intention d’initier les profondes réformes qui rapprocherait la République française des pratiques plus progressives et mesurées en vigueur dans plusieurs autres démocraties européennes.

Plus généralement, une rhétorique en vogue depuis plusieurs années fait de la surenchère sécuritaire un moteur essentiel des joutes électorales. Dans une ère médiatique parfois qualifiée de post-vérité, la radicalisation, l’outrance et une forme de spectacle dont on aurait tort de croire qu’ils ne sont qu’américains ou britanniques ou réservés à quelques personnages colorés façonnent les postures et les ordres du jour politiques. Dans cet environnement, les appels à la mesure sont ceux qui peinent le plus à se faire entendre. D’ailleurs, un des éléments les plus troublants de la crise des Gilets jaunes réside peut-être aussi dans le seuil d’acceptabilité de la société française face à des violences répressives qu’on pensait confinées à d’autres États ou à d’autres temps.

Auteur

Stagiaire assistant de recherche au GRIP dans la section armement/désarmement, Alexandre Munier a étudié les relations internationales à l’Université de Genève et à l’ULB (Bruxelles).

[1]. « Infographies. Manifestants, blessés, interpellations, enquêtes… Quatre mois de mouvement des « gilets jaunes » résumés en chiffres », France Info, 16 mars 2019.

[2]. Fabriquées par l’armurier suisse Brügger&Thomet (B&T), les LBD 40 remplacent depuis 2016 les « Flash-balls » du fabricant français Verney-Carron et sont considérés comme « matériel de guerre » par les autorités suisses.

[3]. Communiqué de B&T traduit en français par Wikistrike.

[4]. « Enquête sur les LBD: les munitions sont-elles les bonnes? », L’Express, 31 janvier 2019.

[5]. David Dufresne, « Allô Place Beauvau ? », davduf.net, 28 février 2019.

[6]. B&T avance un éparpillement d’une dizaine de centimètres à une distance de 50 mètres.

[7]. « Gilets jaunes: seuls 10 % des tirs de LBD 40 ont été effectués par des gendarmes », L’Essor, 1er février 2019.

[8]. « Des « gilets jaunes » blessés créent un collectif, « Mutilés pour l’exemple » », RTL, 29 avril 2019.

[9]. « Le Conseil constitutionnel ne sera pas saisi sur le LBD », Le Figaro, 12 avril 2019.

[10]. « Lanceurs de balles de défense : Beauvau en recommande 1280 », Libération, 26 décembre 2018.

[11]. « Pourquoi les autorités refusent d’interdire le LBD 40 », Slate, 25 janvier 2019.

[12]. « Le Conseil de l’Europe demande à la France de « suspendre l’usage du LBD » », Le Monde, 26 février 2019

[13] « Michelle Bachelet inquiète de la répression des manifestations au Venezuela, au Soudan et en France », UN News, 6 mars 2019.

[14] « « Gilets jaunes »: Macron veut l’arrêt des manifestations », Le Figaro, 27 février 2019.

[15] « Christophe Castaner décore des policiers soupçonnés de violences », France24, 19 juillet 2019.

[16] Martiba Maiester, « ‘Brutalste in ganz Europa’ – Die Gründe für Frankreichs Polizeigewalt », Die Welt, 9 juillet 2019.

Causes et effets d’une rentrée aux senteurs islamophobes. Le discours sur la menace »fondamentaliste ».

Bouamma planter-du-blanc

Un texte de Saïd Bouamama : Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires

https://bouamamas.wordpress.com/ 12 septembre 2019

La rentrée sociale 2019 a décidément un goût amer pour les citoyens musulmans de France ou supposés tels. Coup sur coup en quelques semaines, ils se retrouvent à faire la une des médias à trois reprises à leurs corps défendant. La couverture et les polémiques médiatiques de ces « affaires » contribuent, une nouvelle fois à les construire comme « problème social », à les désigner comme « soucis politique», à les présenter comme « menace idéologique». Les protestations contre la multiplication des règlements intérieurs interdisant le port de « maillots de bain couvrant » (nouvel euphémisme pour désigner le « Burkini ») a été l’occasion une nouvelle fois de présenter la laïcité comme étant menacée (après l’école et les hôpitaux c’est au tour de nos piscines). Le « droit d’être islamophobe » proclamé par le philosophe Henri Peña-Ruiz à l’université d’été de la France Insoumise en avançant la nécessité de distinguer le rejet de l’islam et le rejet des musulmans, accrédite une nouvelle fois l’idée d’une liberté de critique des religions menacée. La déclaration mensongère du ministre de l’éducation sur la non scolarisation des fillettes « musulmanes » en raison du « fondamentalisme islamique » qui gangrènerait, certains territoires, ajoute enfin la touche angoissante d’une société menacée dans ses fondements et ses valeurs par un « ennemi de l’intérieur » disposant d’appuis internationaux.

La laïcité vestimentaire

A trois reprises ces dernières semaines des groupes de femmes décident de se baigner en « Burkini » pour protester contre la multiplication des règlements intérieurs leur interdisant l’accès à ces lieux de loisir. Immédiatement le premier ministre déclare « il y a des règles sur les tenues qui sont celles qui doivent être utilisées pour venir se baigner. Et aucune conviction religieuse ne peut venir faire obstacle au respect de ces règles, il faut être ferme avec ses règles ». La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye condamne pour sa part l’action d’ « associations à caractère communautariste ». Pendant plusieurs jours nos médias se font dès lors l’écho de discours présentant ces militantes comme refusant les « règles » communes de la République. Or les règles vestimentaires définies par la loi ne prennent en compte à juste titre qu’un critère : l’hygiène et la sécurité. Voici ce qu’en dit un guide publié en mai 2019 par le ministère des sports :

Les personnes fréquentant ces bassins peuvent être considérées comme des usagers du service public vis-à-vis desquels il n’existe pas de législation restrictive quant au port d’une tenue qui s’apparenterait à un motif religieux. En d’autres termes, la manifestation de la liberté de conscience prime tant qu’elle ne trouble pas l’ordre public. […] Des règles qui imposeraient le port d’une tenue adaptée à la pratique sportive, en visant directement ou indirectement l’interdiction du port du burkini, ne pourraient être légales que sur la base de raisons objectives telles que l’hygiène et/ou la sécurité, mais aussi démontrables afin de ne pas aboutir à une discrimination indirecte pour des raisons religieuses[i].

A aucun moment il n’a été question dans ces actions militantes de refuser des règles d’hygiènes (telle que l’obligation de prendre une douche avant l’entrée dans la piscine ou l’interdiction de certains tissus par exemple). Ce qui est contesté c’est l’amalgame généralisé entre un vêtement et l’absence d’hygiène qui fait glisser subrepticement l’interdit d’un champ à un autre, de l’hygiène des tenues à la discrimination des porteuses d’une certaine tenue. Comme il fallait s’y attendre ce nouvel épisode a suscité la mobilisation de la facho-sphère avec l’habituelle reprise de certains de ses arguments dans un champ plus large. Parmi ceux-ci celui d’un comportement « sécessionniste » ou « isolationniste » entravant le fameux « vivre ensemble » a été particulièrement avancé. Le magasine Causeur titre ainsi un de ses articles « Burkini : L’islam séparatiste à l’assaut des piscines[ii] ». Des femmes exigeant de pouvoir aller dans des lieux communs sont ainsi présentées comme « séparatistes ». Étrange logique que celle d’un « vivre ensemble » interdisant l’accès aux espaces publics. Après la valse des arrêtés municipaux interdisant le port du « Burkini » sur les plages d’il y a quelques années (Cannes, Villeneuve Loubet, Sisco, le Touquet, etc.), nous avons à faire aujourd’hui à la valse des règlements intérieurs interdisant de nouveau l’accès à un espace public. La succession des interdits vestimentaires contribuent concrètement à distiller toujours plus fortement les images d’une population rétive aux règles communes, d’une religion contradictoire avec le « vivre ensemble », et d’une menace grandissante issue d’une offensive « fondamentaliste ». Comment s’étonner alors que cette « islamophobie par le haut » finisse par engendrer une « islamophobie par le bas » c’est-à-dire au sein d’une population française déjà déstabilisée par la précarisation généralisée des conditions d’existence.

Les mensonges essentialistes d’un ministre

Le 31 août c’est au tour du ministre de l’éducation nationale d’apporter sa contribution à la banalisation de l’islamophobie. Abordant la question de la déscolarisation dans les écoles maternelles, il déclare :

« Il y a plus de filles que de garçons qui ne vont pas à l’école maternelle pour des raisons sociétales […] Et appelons un chat un chat, le fondamentalisme islamiste dans certains territoires a fait que certaines petites filles vont à l’école le plus tard possible[iii]. » L’affirmation est tout simplement un mensonge comme en témoigne le rapport de l’éducation nationale sur la fréquentation des maternelles en 2018 soulignant que 50.3 % des élèves de 2 ans sont des filles[iv]. Malgré le démenti des données statistiques, le ministère de l’éducation nationale persiste en soulignant que le ministre parlait de « certains quartiers, certaines zones » et non une réalité nationale sans avancer bien ses sources. « Ce n’est pas quelque chose de statistique, et même si ça concerne une dizaine de filles et pas des milliers ça doit évidemment faire partie des choses auxquelles on fait attention» énonce le ministre en annonçant « un point sur la laïcité à l’école d’ici fin septembre[v] ».

Nous sommes ici en présence d’un idéaltype de la logique essentialiste. La situation de quelques fillettes est généralisée à des « quartiers », des « zones » et des « territoires » entiers. Elle est en outre référée à une causalité unique : le fondamentalisme islamique. Le résultat d’une telle logique est sans surprise : le renforcement de l’image d’une société menacée dans certains de ses territoires par un danger « fondamentaliste islamique » rendant nécessaire un sursaut collectif et unitaire. Notre école va tellement bien que, le ministre a le loisir de se préoccuper du sort d’une « dizaine de filles ». Les autres problèmes de l’éducation nationale sont si minimes qu’il a le temps de se pencher une nouvelle fois sur la laïcité. La « laïcité » et/ou le « danger fondamentaliste » sont réellement devenus des « débats-écran » facilement mobilisables pour détourner l’attention vers d’autres questions que celles qui dévoilent les véritables problèmes sociaux et politiques. Dans un livre de 2004 nous soulignons déjà que la logique enclenchée par la « loi sur les signes religieux dans les écoles publiques » installait une « boite de pandore » que l’on pourrait ouvrir à loisir pour des préoccupations tactiques :

La loi pose un abcès de fixation qui ne peut que remettre régulièrement sur le devant de la scène les populations issues de la colonisation comme « ennemi de l’intérieur » menaçant pêle-mêle la République, la laïcité, l’Identité nationale, etc. Les métastases du débat de cette année se multiplieront, réenclenchant le même film, suscitant les mêmes propos véhéments, produisant les mêmes résultats en termes de stigmatisation d’une partie du peuple de France caractérisée par son origine, elle-même réduite à une unique dimension religieuse[vi].

SI la facho-sphère est devenue très efficace pour rouvrir régulièrement cette boite de pandore, la déclaration de notre ministre souligne qu’elle n’est pas la seule à connaître son mode d’emploi.

« Le droit d’être islamophobe » de la France Insoumise

L’université d’été de la France Insoumise a permis de prendre la mesure des métastases que nous évoquons ci-dessus. Elles s’étendent tout simplement à la quasi-totalité du champ politique. Lors de cette université d’été le philosophe Henri Peña-Ruiz autorise « le droit d’être islamophobe » comme suit :

Le racisme, qu’est-ce que c’est ? Mise au point : c’est la mise en question des personnes pour ce qu’elles sont. Mais ce n’est pas la mise en question de la religion. On a le droit, disait le regretté Charb, disait mon ami Stéphane Charbonnier, assassiné par les frères Kouachi en janvier 2015. On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans. Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel. Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un. On a le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être cathophobe. En revanche, on n’a pas le droit d’être homophobe, pourquoi ? Parce que le rejet des homosexuels vise les personnes. On rejette des gens pour ce qu’ils sont, et là on n’a pas le droit de le faire. Le rejet ne peut porter que sur ce qu’on fait et non pas sur ce qu’on est[vii].

L’argument d’autorité consistant à donner une définition arbitraire d’un concept permettant ensuite de tirer logiquement les conclusions préalablement souhaitées est un outil rhétorique classique. N’en déplaise à notre philosophe le racisme ne peut pas se limiter à la « mise en question des personnes pour ce qu’elles sont ». Des décennies de débats et de recherches ont stabilisées quelques définitions qui mettent en évidence le réductionnisme de l’ « innovation sémantique » proposée. Faut-il encore rappeler les précisions d’un Albert Memmi datant de 1964 : « Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression[viii]. » Il ne s’agit pas d’une quelconque « mise en question » mais d’un processus de hiérarchisation de groupes sociaux définis par une couleur, une origine, une culture, une religion, etc. Nous ne sommes pas non plus en présence d’un « rejet » « des personnes pour ce qu’elles sont » car les différences invoquées pour stigmatiser peuvent relever (et le sont même généralement) de l’imaginaire. Notre philosophe a tout simplement oublié ici que la forme d’expression du racisme dépend du rapport des forces idéologiques. Celui-ci contraint le racisme à s’adapter c’est-à-dire à prendre de nouveaux visages afin de maintenir son efficacité politique. Il est ainsi passé historiquement d’une forme « biologique » (l’affirmation de la supériorité d’une race sur les autres ») à une forme culturaliste (l’infériorisation de certaines « cultures ») à enfin plus récemment une forme centrée sur une religion. Cette mutation des visages du racisme ou cette dynamique historique des formes d’expression est déjà mise en avant par Frantz Fanon dès 1956 :

Le racisme n’a pas pu se scléroser. Il lui a fallu se renouveler, se nuancer, changer de physionomie. Il lui a fallu subir le sort de l’ensemble culturel qui l’informait. Le racisme vulgaire, primitif, simpliste prétendait trouver dans le biologique, les Écritures s’étant révélées insuffisantes la base matérielle de la doctrine. […] De telles affirmations brutales et massives, cèdent la place à une argumentation plus fine. […] Ce racisme qui se veut rationnel, individuel, déterminé, génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel. L’objet du racisme n’est plus l’homme particulier mais une certaine forme d’exister[ix].

Le racisme peut ainsi prendre la forme d’une « critique de la religion » n’en déplaise à notre philosophe et à ses arguties sémantiques. Cela ne veut bien entendu pas dire que toute les critiques d’une religion sont raciste mais que celles qui conduisent à l’infériorisation le sont. L’islamophobie prend aussi la forme d’une critique de la religion à des fins d’infériorisations justifiant un traitement d’exception. Depuis que le racisme biologique a cédé le pas au racisme culturaliste c’est toujours en s’attaquant à ces cultures que se légitime l’agression contre les porteurs de cette culture réels ou supposés. La réduction de l’islamophobie à la « critique de la religion musulmane » pour la rendre « légitime » et « respectable » se retrouve de manière significative chez Éric Zemmour qui déclare en avril 2019 : « L’islamophobie n’existe pas. Ce n’est pas un délit, c’est la volonté des minorités islamistes qui essayent de nous imposer ce délit d’islamophobie qui n’existe pas. […) On a le droit de critiquer l’Islam, on a le droit même de détester l’Islam, on a le droit d’avoir peur de l’Islam, comme on a le droit de détester, de critiquer le christianisme, le judaïsme, le protestantisme, etc. » On la retrouve également sous la plume d’un Bruckner : « le terme islamophobie a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme. Cette création, digne des propagandes totalitaires, entretient une confusion délibérée entre une religion, système de piété spécifique, et les fidèles de toutes origines qui y adhèrent. » Elle est également présente chez Finkielkraut, Fourest, etc. On la retrouve enfin dans la prose des sites d’extrême-droite comme Français de souche. Cela fait quand même beaucoup pour un malentendu. Il ne s’agit pas d’un débat de vocabulaire comme voudrait le faire croire le communiqué officiel de la France Insoumise du 29 août mais d’une divergence politique et idéologique. Faut-il être surpris que Peña-Ruiz occulte ou méconnaisse ces fondamentaux ? Rappelons simplement qu’il s’est prononcé pour l’interdiction aux mères portant le foulard d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires. Ceux qui l’ont invité à l’université d’été le savaient[x].

L’odeur nauséabonde des municipales

Une nouvelle fois la fièvre islamophobe ne ressurgit pas indépendamment du contexte. De nouveau c’est l’approche d’élections qui caractérise la montée de la température islamophobe. Ce statut particulier des séquences électorales révèle l’ampleur de la lepénisation des esprits c’est-à-dire l’imposition par l’extrême-droite à l’ensemble du théâtre politique de son vocabulaire, de ses thèmes et de ses logiques. En juin 1990 en effet, Bruno Mégret expliquait comme suit la « bataille pour le champ lexical » : « Notre stratégie de conquête du pouvoir passe par une bataille du vocabulaire. […] Lorsqu’ils parlent d’identité, de libanisation, de classe politico-médiatique, lorsqu’ils utilisent des termes comme l’établissement, le cosmopolitisme, le peuple, le totalitarisme larvé, hommes de la rue, journalistes et politiciens entrent dans notre champ lexical[xi]. » Il convient simplement de compléter la liste des mots et expression en ajoutant : laïcité menacée, communautarisme, fondamentalisme, territoires perdus de la république, crise migratoire, afflux massif de réfugiés, etc. Le champ lexical dominant aujourd’hui a bien une origine précise. Son extension conduit désormais à faire de chaque élection un moment propice au prurit islamophobe dans l’espoir (conscient ou non importe peu ici sur le plan des conséquences) d’attirer une partie de l’opinion publique sensible à ce nouveau message du racisme.

Mais cela n’est possible que parce que le terrain n’était pas immunisé. Force est en conséquence d’interroger, au-delà de l’extrême-droite, le rapport hérité mais aussi actuelle, à certaines composantes de la société française. Sur le plan de l’héritage nous sommes une nouvelle fois en présence d’une vision assimilationniste et civilisatrice au sein d’une partie non négligeable de la gauche. Au sein de celle-ci, les musulmans sont acceptables mais à condition d’être discrets, invisibles, silencieux, etc. La nation n’est pas saisie comme une réalité historique en mouvement travaillée par des contradictions d’intérêts mais comme une essence immuable dans laquelle doivent se fondre les nouveaux arrivants en acceptant de se faire « civiliser ». Le débat bascule dès lors du champ de l’égalité des droits à celui de « l’intégration », euphémisme policé de la logique de l’assimilation coloniale trop connotée négativement par les leçons de l’histoire récente. En témoigne la sur-inflation des discours sur l’universalisme menacé, la laïcité menacée, le « modèle social français menacée », l’intégration menacée, etc. Cette menace n’est pas située du côté d’un capitalisme mondialisé qui précarise et privatise l’école publique, détruits les conquis sociaux (qui ne sont pas un « modèle » mais des conquêtes de luttes exprimant un rapport des forces à un moment donné de l’histoire), accroît les discriminations racistes systémiques qui hiérarchise la société française selon une ligne de couleur pour mieux la précariser dans son ensemble, etc., mais du côté des femmes portant le burkini, de ceux qui ont choisis le terme « d’islamophobie » pour désigner le racisme qui détruit leurs vies, de ceux qui dénoncent le racisme d’État, les lois d’exceptions, la gestion coloniale des quartiers populaires et en particulier la surveillance policière de ces quartiers, etc. Cet « universalisme » particulier n’en est pas un. Il est une arme idéologique des dominants pour désarmer les contestations de l’ordre dominant et de ses injustices en les détournant vers d’autres cibles que celle de la classe dominante. Il a servi dans le passé à cautionner la colonisation et à tenter d’« intégrer » la gauche dans la défense du système de domination capitaliste. Cela était d’autant plus possible que la surexploitation coloniale puis néocoloniale permettait aux classes dominantes de « négocier » des concessions sociales face aux luttes populaires et ouvrières sans danger pour le maintien de ses profits.

Cet « universalisme » qui n’en est pas un sert aujourd’hui à produire une logique de menace devant laquelle les autres problèmes sociaux acquièrent une place secondaire. L’idée centrale de cette logique est l’affirmation de l’existence d’une menace sur « notre » modèle, « nos » valeurs », « notre » mode de vie, etc. issue pêle-mêle du « communautarisme » congénital de certaines populations, d’une offensive djihadiste protéiforme allant du burkini au droit pour les mères voilées d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires en passant par l’exigence de viande hallal dans les écoles, d’une remise en cause du droit de critiquer les religions au prétexte de lutter contre l’islamophobie, de l’arrivée « massive » de réfugiés, etc. Ce n’est pas un hasard que dans la même période la Commission Européenne décide de renommer un de ses « commissaires ». Le portefeuille dédié aux questions migratoires s’appellera désormais « commissaire à la protection du mode de vie européen[xii] ». Une nouvelle thématique d’extrême-droite est ainsi consacrée et légitimée par les instances européennes.

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L’islamophobie et le discours sur les réfugiés qui menaceraient l’identité française et/ou européenne ou le « modèle social français et/ou européen» sont les deux mamelles contemporaines du désarmement des contestations sociales et politiques de l’ordre dominant que le mouvement des Gilets Jaunes a ébranlé sérieusement. La violence de la répression de ce mouvement, jusque-là réservée justement aux quartiers populaires en général et à leurs habitants noirs et arabes en particulier, est un indicateur de l’urgence pour la classe dominante de retrouver une idéologie de légitimation désarmant les luttes sociales. Ce n’est pas en affirmant le « droit d’être islamophobe » en dépit des subtilités sémantiques qui accompagnent ce discours que l’on pourra contrecarrer cette nouvelle séquence de la lutte idéologique, elle-même reflet de la lutte des classes au cœur plus que jamais du capitalisme mondialisé que ce soit sur le plan national ou sur le plan international dans sa dimension anti-impérialiste. Le seul résultat possible de ce type de propos est de contribuer à banaliser l’islamophobie (volontairement ou non, consciemment ou non importe peu ici) d’une part et de faciliter le travail de la petite minorité de véritables « fondamentalistes » surfant sur la stigmatisation des citoyens de confession musulmane réels ou supposés d’autre part. Le seul chemin disponible pour une telle dynamique de réarmement des luttes sociales est de jeter aux orties le fatras idéologique à base « d’universalisme », de « modèle français », d’ « intégration », de « crise migratoire », etc.

[i] Laïcité et fait religieux dans le champ du sport. « Mieux vivre ensemble », Guide du Ministère des sports, mai 2019, p. 39.

[ii] Sophie Bachat, Burkini : L’islam séparatiste à l’assaut des piscines, Causeur du 24 mai 2019.

[iii] Déscolarisation pour Blanquer , la faute au fondamentalisme islamique ?, https://www.valeursactuelles.com/societe/descolarisation-pour-blanquer-la-faute-au-fondamentalisme-islamique-110340, Valeurs actuelles du 31 août 2019.

[iv] Adrien Sénecat, L’erreur de Jean-Michel Blanquer sur les « petites filles qui ne vont pas à l’école maternelle, Le Monde du 1er septembre 2019.

[v] Blanquer promet « un point » sur la laïcité à l’école « d’ici fin septembre », dépêche AFP du 2 septembre 2019 à 13 h 32.

[vi] Saïd Bouamama, L’Affaire du foulard islamique : la production d’un racisme respectable, Le GEAI Bleu, Roubaix, 2004, p. 127.

[vii] Nous citons l’intégralité du passage parce qu’une des lignes de défense de responsables de la France Insoumise a été d’affirmer que la phrase avait été malhonnêtement détachée de son contexte.

[viii] Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, Paris, 1982, p. 154.

[ix] Frantz Fanon, racisme et culture, in Pour la Révolution Africaine, La Découverte, Paris, 2001, p. 40.

[x] Rappelons que mon intervention lors de l’université d’été 2018 de la France Insoumise a été annulée à la dernière minute sans aucune explication.

[xi] Bruno Mégret, Interview à Présent du 16 juin 1990.

[xii] Ludovic Delory, Cette Commission européenne qui veut « protéger le mode de vie européen », https://www.contrepoints.org/2019/09/12/353337-cette-commission-qui-veut-proteger-le-mode-de-vie-europeen