Une montée fasciste… réalité politique en France.

Jacques Fath. 8 décembre 2021

Je n’ai pas coutume de traiter des enjeux de politique intérieure. Mes attentions et mes compétences sont ailleurs. Mais j’ai eu la curiosité de regarder et surtout écouter avec attention, sur vidéo, le discours d’Eric Zemmour, dimanche 5 décembre 2021, à Villepinte. Son premier discours de candidat à l’élection présidentielle. Je veux ici formuler quelques réflexions après cet événement.

En quelque 50 années d’activités politiques diverses (surtout internationales) je crois avoir compris ce qu’est un discours d’extrême droite. Rien qu’en France la famille Le Pen nous a, en effet, diversement alimenté en la matière. Les forces de gauche ont pris l’habitude (si j’ose dire) de traiter la question politique et électorale du Front, puis du Rassemblement National afin que cette organisation, en dépit d’un contexte lui étant souvent favorable, puisse ne pas réaliser ses ambitions. Au prix d’impasses électorales, de compromis et de conséquences disons… problématiques.

Aujourd’hui la candidature de Zemmour à la présidentielle change la donne. Elle nous met devant une grave question. Non pas du fait du personnage en lui-même. En raison de ce qu’il cristallise autour de lui. En raison de ce qui le porte, et de ce qui le pousse dans une société française en crise profonde. Une société dans laquelle ne cessent de monter des thèses idéologiques ultra-réactionnaires. Avec des bienveillances et des complicités politiques très diverses.

Le discours de Zemmour à Villepinte est un discours de rhétorique, de contenus et dessein fasciste. En quelque 50 années d’activités politiques diverses je peux dire que n’ai jamais entendu une exhortation de cette nature, avec ce niveau de soutiens et de médiatisation complaisante et politicienne. Il ne s’agit pas seulement un discours d’extrême droite. On est loin, aussi, du populisme ou de l’expression dite anti-système… Nous sommes sortis de ces cadres-là. Je pense qu’il s’agit d’un projet encore plus menaçant. Un projet de liquidation des valeurs et des institutions telles qu’elles sont issues de la longue histoire de la France depuis la Révolution. Un dessein qui s’exprime avec une grande habileté et une sinistre démagogie. Il nourrit la haine et le racisme. Il vaut la peine d’y regarder d’un peu plus près.

Zemmour utilise trois paramètres : il joue sur les valeurs. Il instrumentalise l’histoire. Il prétend détenir un projet. Il affecte ne pas être fasciste, car nous utilisons, dit-il, «notre liberté à mettre des mots sur la réalité ». Une façon d’évacuer la question… Mais quels sont ses mots ?

Les valeurs de Zemmour sont celles d’un passé instrumentalisé qui nourrit et justifie les reculs de société les plus rétrogrades. Une France d’hier supposée « d’excellence », une sorte d’Éden perdu et indéfini, sert aujourd’hui de référence. Sans explications. C’est l’usage du nationalisme comme discours aux vertus magnétiques, qui fait quasiment rentrer des sympathisants en exaltation frénétique. Le mérite, l’effort, le respect, l’héritage… Zemmour associe le souvenir de sa mère avec l’amour de la France… Il est suffisamment malin pour ne pas scander « travail – famille – patrie »… mais tout ce qu’il dit nous y conduit.

L’histoire. C’est un aspect majeur de son discours. C’est d’abord l’histoire récente, celle de la deuxième partie du 20ème siècle. Il se réfère plusieurs fois à un passé de 30 à 40 ans. Il s’arrête à Pompidou, probablement pour éviter de citer De Gaulle qu’il a déjà essayé, si pauvrement, de mimer. Mais pourquoi s’attache-t-il aux 30 ou 40 dernières années ? L’enjeu, pour lui est de montrer qu’il est différent de toutes les autres personnalités présentes dans la mémoire des générations auxquelles il veut s’adresser. Il n’aurait donc rien à voir avec ceux qui ont précédemment dirigé la France. C’est « un temps révolu », dit-il. Il prétend alors être capable de ne pas « trahir » les électeurs, de refuser une « alternance de plus », de mettre à bas le système, afin de conduire une « reconquête », c’est à dire une « grande bataille pour la France ». Il accuse les précédents dirigeants d’avoir considéré le peuple « à jamais disparu »… mais, il le souligne : « à chaque fois nous sommes revenus »… Ce thème du « retour » est glaçant. Zemmour se permet, en quelque sorte, le langage d’une « révolution nationale ». Sans le spécifier, il reprend ainsi l’identification idéologique officielle du régime de Vichy sous l’occupation nazie. L’habileté des formules et du style ne parvient pas à cacher la vérité des références historiques et des intentions.

Ensuite, Zemmour s’empare de l’histoire de longue durée. Les formules sont multiples et variées. Chaque fois on comprend qu’il cherche à se donner de « l’épaisseur ». Comme s’il fallait nourrir la crédibilité du discours en s’inscrivant dans une histoire de longue durée qui serait en elle-même la garantie de la solidité et du sens des orientations politiques avancées. Avec une allusion à la Révolution et à Danton, il décline ce qu’il faut selon lui sauver : notre patrie, notre civilisation, notre culture, notre littérature, notre école, nos paysages… et notre peuple. C’est un « combat plus grand que nous » affirme-t-il. C’est une « reconquête » qu’il place au niveau historique. Il utilise à plaisir cette formule attribuée à Napoléon : « Impossible n’est pas français ». Il souligne que « notre existence en tant que peuple français n’est pas négociable. Notre survie en tant que nation française n’est pas soumise aux bons vouloirs des traités ou des juges européens ». Il se sert de l’histoire, il l’instrumentalise comme légitimation. Après avoir vilipendé les « idéologies hors sol » et le « néant » de Macron, celui qui « n’est personne »… Il ajoute alors : « nous remplacerons le vide par l’identité, le dérisoire par l’histoire ». La salle vibre à l’écoute de ses formules bien balancées. Des spectateurs nombreux et souvent endimanchés opinent fiévreusement du bonnet.

Enfin, Zemmour annonce un projet. Il en dira quelques mots. Ce qui frappe de prime abord c’est la misère des contenus. Sur le plan économique et social, ce qu’il prévoit s’inscrit dans une approche néolibérale. Avec quelques propositions comme la baisse des charges pour les (petits ) entrepreneurs, le rapprochement du salaire brut et du salaire net, la réindustrialisation, un « grand Ministère de l’industrie », la simplification administrative, la nécessité de privilégier les entreprises françaises dans les marchés publics… Rien que l’on ne connaisse déjà. En vérité, on se demande dans quelle cohérence politique et financière crédible il pourrait choisir un tel mode de gestion, tellement il fait bon marché (pas un mot) des contradictions béantes devant lesquelles il va se heurter. Il faudrait bien autre chose pour affronter et surmonter de façon créative les contraintes européennes, américaines et celles de la mondialisation. Il ne veut pas (re)connaître ce monde d’aujourd’hui et ses défis majeurs. Mais l’idéologie est rarement un obstacle aux affaires. Surtout dans un contexte de crise sociale et politique qui lui permettra de rencontrer les intérêts d’au moins une partie du patronat. Ces questions seront certainement un point déficient de ce qu’il appelle un « projet » qu’il dit vouloir décliner dans la suite de la campagne.

Il faut cependant remarquer une thématique transversale. Celle de la puissance.

Il dit vouloir que la France redevienne une grande puissance industrielle. Il dit aussi que la France doit sortir du déclassement et préserver son indépendance. Il aligne les engagements : sortir du commandement militaire de l’OTAN. Ne pas être les vassaux des USA, de l’OTAN, de l’UE. Parler à tout le monde, mais se méfier de toute géopolitique car celle-ci « n’est pas un long fleuve tranquille ». Il faut donc « renouer avec notre puissance pour les décennies suivantes », et que la France « retrouve son rang ». Tout cela, d’une façon ou d’une autre, a déjà été dit, proposé, explicité par la droite, le PS et par d’autres. On est ici dans le bocal doctrinal, le tronc commun partagé (même si c’est dans des formulations diverses) des discours stratégiques français et européen après le mandat Trump, après la crise des sous-marins avec Biden, avec les effets de la pandémie, avec les contradictions au sein de l’OTAN, avec les nouveaux et vrais risques de guerre, avec l’enjeu indopacifique et la confrontation sino-américaine… Lorsque la portée des questions soulevées devraient l’obliger de sortir, si peu que ce soit, de sa démagogie, Zemmour devient alors un candidat de médiocre expression. Mais les formulations qu’il a ainsi égrenées dans son discours ont rencontré l’assentiment de spectateurs chauffés à blanc par le nationalisme, et en mal de réponses crédibles face à la situation internationale. Zemmour essaye de présenter la puissance comme la réponse adaptée aux insécurités de notre temps. Mais l’affirmation de la puissance – comme le moment historique actuel nous le montre – n’a jamais été que le paramètre principal et le facteur d’aggravation des vulnérabilités et des insécurités internationales.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce discours et ce qu’il annonce. En particulier sur l’agressivité instantanée et la violence de type identitaire avec laquelle des militants anti-racistes ont été traités lors de ce meeting. Mais ce qui précède est suffisant pour pouvoir en tirer quelques conclusions politiques.

La candidature Zemmour est un fait. Il obtiendra sans doute ses 500 parrainages. Les sondages lui ont donné de hauts scores dont certains à 17 %, un court moment devant Marine Le Pen. Évidemment, rien est donné d’avance. Mais une leçon doit être tirée de cette situation très préoccupante. Le journaliste Jean-Michel Apathie dit sans ambage : à Villepinte, « j’ai vu un monstre ». J’ai vu, moi aussi, cette figure-là se dessiner dans le paysage politique français. Ma mère, maintenant centenaire, m’en a souvent parlé, alors qu’entre 18 et 24 ans elle a connu l’occupation nazie à Paris.

Gageons que Zemmour ne sera très probablement pas élu Président de la République. C’est en tous les cas ce que je crois, et ce que l’on peut espérer… Mais on voit donc qu’un courant fasciste se développe dans notre pays. Une montée fasciste est maintenant une réalité en France. Et ce courant va se structurer. Cela dans un contexte où, globalement, l’extrême droite, le courant fasciste, et une droite (y compris celle de Macron), largement radicalisée ou « ciottisée », représentent ensemble entre les deux tiers et les trois quarts de l’électorat…

Cette montée fasciste dans un tel champ politique doit sonner comme une alarme. C’est cela qui change la donne politique dans notre pays. Pour les formations se réclamant de la gauche – une gauche aujourd’hui sans dynamique – l’enjeu est donc désormais différent. Peut-on laisser sans réponse la réalité de cette montée fasciste ? L’exigence est donc à la construction d’un front large et ouvert qui rassemble et qui se donne du souffle. Un front large progressiste et anti-fasciste. Non pas avec le but unique et ultime de gagner la présidentielle. Mais d’abord pour provoquer un sursaut. D’abord, avec une forte ambition pour l’avenir. Il faut commencer maintenant en saisissant le moment électoral déterminant de la présidentielle pour rechercher l’unité et les logiciels communs indispensables. Construire un futur différent pour la France, cela peut et doit commencer maintenant. Avec l’ensemble des organisations politiques et sociales pouvant y trouver une nouvelle énergie collective. Et c’est cela, précisément, qui peut aussi redonner de l’ambition pour la présidentielle. Pourquoi les partis de la gauche continueraient-ils obstinément à refuser d’ouvrir une telle perspective ?

Inquiétante « Boussole » de l’Union européenne…

Le 15 novembre 2021, le Conseil des Ministres de l’Union européenne a discuté la première version d’un projet européen de Boussole stratégique sur la base d’un document de 28 pages, resté confidentiel… mais transmis à la presse. Celle-ci en a donné une idée générale et un peu de sa substance. Ce qui permet (avec prudence et sous réserves) l’approche qui suit.

Cette Boussole stratégique a fait l’objet de premiers travaux sous présidence allemande de l’Union (juillet-décembre 2020). Il devrait être finalisé et adopté en mars 2022, sous présidence française. De quoi s’agit-il ? On peut définir ce projet comme une stratégie globale de l’UE en matière de sécurité et de défense, à l’horizon 2030. Cette stratégie recouvre officiellement 4 volets : gestion de crise, résilience, développement capacitaire et partenariats. L’enjeu est d’importance pour la crédibilité de l’UE. Toujours officiellement, il faudrait en effet parvenir à un consensus à 27 à la fois sur l’analyse des menaces qui pèsent sur l’Europe, et sur les moyens d’y faire face dans un contexte où les États membres ont des cultures stratégiques, des approches politiques et des priorités très différentes, voire difficilement compatibles.

L’idée persistante et problématique d’une Europe puissance

L’idée « d’Europe puissance » ressurgit (elle n’a jamais disparu), et cette Boussole en serait un instrument. L’UE se veut maintenant « géopolitique ». Elle cherche une voie d’accession à ce qu’on appelle une « culture stratégique ». Certes, elle dispose déjà, depuis 2016, d’un texte définissant une politique de sécurité et de défense générale de l’UE (1). Mais elle veut aller plus beaucoup plus loin et sortir de ce que l’on peut nommer son inexistence de facto en tant qu’acteur stratégique sur le plan international. Comme l’explique Josep Borrell, Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, et Vice-Président de la Commission (HRVP), la force militaire d’intervention prévue dans cette Boussole stratégique doit être opérationnelle, c’est à dire, effectivement prête à l’emploi. « Nous devons être prêts à réagir », dit-il, afin de marquer la différence avec les projets et dispositifs militaires précédents n’ayant pas été mis en œuvre …

La carence d’initiatives européennes lors du retrait des forces occidentales d’Afghanistan, et la création par Washington de la nouvelle alliance AUKUS liée à la liquidation, au profit des États-Unis, du contrat franco-australien portant sur 12 sous-marins… constituent les derniers événements ayant contribué à justifier une urgence pour ce projet européen auquel la France contribue activement.

Cette première version de la Boussole présente des ambitions particulièrement élevées. Voici ce que l’on peut savoir des principales options telles qu’elles apparaissent dans les nombreux articles consultés.

– Création d’une force de réaction rapide européenne pouvant compter jusqu’à 5000 soldats, et composée de divisions terrestres, maritimes et aériennes. Il s’agit d’une force de projection à l’extérieur. Si les informations recueillies sont exactes, ce serait une force dite « d’entrée initiale » donc une force militaire robuste faite pour une entrée en action déterminée ou « en premier » sur un théâtre conflictuel. Les capacités ou initiatives de cette force seraient définies à partir de « scénarios opérationnels », sans plus de précision. Le commandement et le contrôle seraient attribués à des quartiers généraux nationaux identifiés, ou bien à un état-major de l’UE.

– Les gouvernements de l’UE sont invités à élever le niveau de préparation et d’exercices militaires conjoints, à combler les lacunes en matière de capacités, et à se concentrer notamment sur 6 systèmes de défense « de nouvelle génération » (complexes et très connectés…) : le Système de combat aérien du futur (SCAF), le nouveau char de combat ou Main ground combat system (MGCS), des navires de patrouille, la défense dans l’espace, des systèmes aériens et une mobilité militaire accrue (2).

– Les budgets nationaux de défense devraient être augmentés dans les années à venir, et les engagements financiers des États membres en faveur des initiatives communes (Fonds européen de défense en particulier) devraient être aussi revus à la hausse.

– Création d’un pôle d’innovation défense au sein de l’Agence européenne de défense (AED).

– Développement de la logistique et du transport aérien à long rayon d’action.

– Mise en place « d’équipes européennes » de réponses rapides aux menaces hybrides, de capacités pour la dissuasion cybernétique et pour les risques et incidents dans l’espace.

– Le projet de Boussole prévoit que l’UE assure sa présence maritime dans « les zones d’intérêt » en commençant par l’indopacifique. Ceci impliquerait des escales et des patrouilles plus fréquentes de l’UE, et des exercices maritimes avec les partenaires régionaux : Japon, Corée du Sud, Inde, Indonésie, Vietnam.

On voit ainsi à quel point la barque des ambitions européennes est chargée. Josep Borrell le confirme. Dans le web-magazine américain « Project Syndicate », il signe un article dans lequel il écrit : «… l’UE ne doit bien sûr pas limiter ses actions au déploiement de forces militaires. La Boussole stratégique met également l’accent sur la cybersécurité, la sécurité maritime et la sécurité spatiale. Pour anticiper les menaces, elle propose de renforcer les capacités de renseignement et d’élargir la gamme d’outils permettant de contrer les attaques hybrides et les cyberattaques, ainsi que la désinformation et l’ingérence étrangères. Elle fixe également des objectifs d’investissement pour doter nos forces armées des capacités et des technologies innovantes nécessaires, combler nos lacunes stratégiques et réduire nos dépendances technologiques et industrielles » (3).

Le choix de la conformité stratégique avec Washington

Peu d’informations ont été données concernant les orientations politico-stratégiques de la future Boussole. Les quelques éléments utilisables confirment à l’évidence le tropisme atlantique global traditionnel de l’Union européenne.

Il s’agit de s’adapter au basculement stratégique des États-Unis vers l’indopacifique, et pour l’UE de contribuer aux initiatives américaines prises dans ce cadre afin de contrer la Chine. L’administration Biden, comme les deux précédentes, est nettement plus préoccupée par l’indopacifique et la compétition face à la Chine, que du sort de l’Europe. Mais elle ne semble pas opposée à l’idée de la force européenne de réaction rapide, ni même à un rôle stratégique plus affirmé des Européens, dès l’instant où cela s’inscrit comme un projet « complémentaire » de l’OTAN. Ce qui ne fait aucun doute… Il n’y aura pas de « découplage » entre les deux rives de l’Atlantique. Les inquiets peuvent compter sur le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, qui continue à manifester très régulièrement sa scrupuleuse vigilance de gardien du temple otanien. Les choix politiques et géopolitiques de la Boussole européenne ne seront de toutes façons en rien contradictoire avec le prochain concept stratégique de l’OTAN qui sera défini lors du sommet des 29 et 30 juin 2022 à Madrid. Le rapport OTAN 2030 (4) en prescrit déjà l’esprit et les choix essentiels (5). Il n’y aura pas de surprise. La Boussole de l’Union européenne ne risque pas de perdre le Nord de la géopolitique américaine.

Pour l’UE, il faut aussi ne pas laisser le terrain à d’autres puissances. Sont citées la Russie, la Chine, l’Iran, le Pakistan, le Qatar. Quid de la Turquie ? La Russie et la Chine occupent une place importante dans le projet de Boussole. Il est spécifié que « les actions de la Russie dans notre voisinage commun et sur d’autres théâtres sont en contradiction avec la vision du monde et les intérêts de l’Union européenne ». Concernant la Chine, malgré son « affirmation croissante »« nous continuerons à coopérer dans des domaines d’intérêt commun tels que la lutte contre la piraterie, le climat et la sécurité ». L’attitude annoncée apparaît donc nuancée.

L’Union européenne prévoit de poursuivre un dialogue spécifique sur la sécurité et la défense avec les États-Unis, comme convenu lors du sommet conjoint de juin 2021. Celui-ci avait défini « un partenariat transatlantique renouvelé », et la déclaration commune soulignait « notre soutien indéfectible à une solide coopération OTAN-UE » avec la volonté d’élever le niveau d’ambition commune afin de renforcer ce partenariat stratégique.

On peut donc dire que la Boussole de l’UE est en réalité un choix explicite de conformité stratégique avec Washington, autrement dit (et non dit) d’alignement. Reste à savoir où finira par s’arrêter le curseur de cet alignement quand on voit comment l’UE débat et se divise sur le degré d’hostilité stratégique estimé nécessaire vis à vis de la Russie et de la Chine (voir plus bas, le point 4). L’Union européenne a officiellement « installé », dans le cadre politique euro-atlantique, le principe d’une très relative autonomie stratégique… mais celle-ci n’existe pas dans la réalité.

Il est précisé, enfin, que les agences nationales du renseignement seraient invitées à revoir l’analyse des menaces auxquelles l’UE doit faire face, « au moins tous les 5 ans à partir de 2025, ou plus tôt si l’évolution du contexte stratégique l’exige ». On ne pourra pas dire que l’UE choisit de faire dans la transparence en prévoyant des consultations/révisions sur un mode aussi restreint. Il y aurait pourtant des solutions pour associer au minimum les parlements et des acteurs publics moins… furtifs.

Des questions majeures…

Ce projet de Boussole stratégique de l’UE est-il trop ambitieux ? Dans son article de Project Syndicate, Josep Borrell écrit aussi : « C’est aux États membres de l’UE qu’il appartient de déterminer si les changements géopolitiques d’aujourd’hui ne seront qu’un nouvel appel à un réveil non entendu et si le débat renouvelé sur la défense européenne ne sera qu’un nouveau faux départ ». Cette prudence de langage n’est pas de trop. Ce projet de Boussole se heurte à des questions et des obstacles considérables.

1- Sur la question des modalités de décision.

Mettre en place une force de réaction rapide, c’est à dire déployable en urgence, nécessite des décisions elles-mêmes rapides, ce qui est d’autant plus compliqué dans un contexte traditionnel de divisions européennes. Il est donc prévu de faire évoluer le cadre institutionnel et décisionnel communautaire, celui de l’unanimité pour la politique étrangère et de sécurité commune, considéré comme trop rigide. Il s’agira d’introduire de la flexibilité. « Nous ne pouvons pas décider à l’unanimité à chaque étape des processus », et « tout le monde ne doit pas être mobilisé pour participer ». Dans l’esprit de la flexibilité l’idée est avancée d’une option « d’abstention positive » lors des votes afin d’ouvrir la possibilité à certains États membres de ne pas s’associer à une décision, sans pour autant l’empêcher. L’article 44 du Traité sur l’Union européenne est aussi invoqué puisqu’il permet à un groupe d’États membres de l’UE de mettre en œuvre une mission de l’UE, sur décision du Conseil et en collaboration avec le HRVP. Tout cela constitue évidement des questions à suivre. La mise en cause de l’unanimité ne se fera probablement pas aisément et elle comporte des risques évidents dans le cadre politico-stratégique qui se dessine.

2- Sur la question de la légitimité et de la légalité

Dans les articles de presse consacrés à cette première version de la Boussole il n’est jamais question de la légitimité et de la légalité internationale des initiatives politiques et militaires que l’UE déciderait de prendre. Quid de l’ONU ?

On sait que le Traité sur l’Union européenne (article 42, § 4 et 5) dispose que « les décisions relatives à la politique de sécurité et de défense commune, y compris celles portant sur le lancement d’une mission visée au présent article, sont adoptées par le Conseil statuant à l’unanimité, sur proposition du Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ou sur initiative d’un État membre ». On voit qu’il n’est pas question ici, dans le Traité, et à aucun moment dans l’ensemble des dispositions touchant à la politique de sécurité et de défense, que les missions de l’UE devraient s’appuyer sur un mandat explicite des Nations-Unies. Certes, il est fait une évanescente référence aux « principes » de la Charte de l’ONU, mais sans la moindre obligation ou volonté de légitimer les initiatives et l’action européenne par le droit international, et à travers l’universalité des Nations-Unies. Alors, la Boussole stratégique de l’UE va-t-elle prolonger cette inacceptable mise à l’écart de l’ONU ?

Dans un entretien avec plusieurs médias, début novembre, Josep Borrell s’est permis de déclarer : « ce n’est pas la force qui détermine la mission, c’est la mission qui devrait déterminer la force » (6) Qu’est-ce que cela veut dire ? Cette formule est une réédition à peine modifiée d’une sentence prononcée par… Donald Rumsfeld après le 11 septembre 2001. Rumsfeld, en effet, avait alors affirmé : « ce n’est pas la coalition qui détermine la mission, mais la mission qui détermine la coalition ». L’ancien Secrétaire à la défense de G. W. Bush voulut affirmer de cette façon que les États-Unis choisissent désormais seuls comment agir et avec qui, en dehors de tout cadre institutionnel, qu’il s’agisse de l’ONU ou même de l’OTAN. C’est la relativisation et même le bannissement des alliances traditionnelles, des institutions et des organisations internationales. C’est l’unilatéralisme poussé au bout de sa logique. Ce consternant plagiat de Donald Rumsfeld par Josep Borrell confirme l’esprit d’une Boussole stratégique voulue comme l’expression d’une puissance européenne. Au mépris du droit international et du multilatéralisme. Si ce choix devait finalement se confirmer, cela ne manquerait pas de jeter un discrédit certain sur l’ambition et sur l’action même de l’Union européenne.

3- Sur le coût d’un tel projet

Réaliser cette Boussole stratégique et militaire nécessiterait des coûts considérables. Nous ne disposons pas d’informations sur un calendrier de réalisation, sur les financements et leurs partages. Mais il est explicitement précisé que les budgets nationaux de défense devront augmenter. Des questions devront ainsi être posées quant au bien fondé de certains programmes et de leurs coûts. Par exemple celui du SCAF qui mériterait d’être sur la sellette. Le coût exorbitant de cet avion, ou système aérien de nouvelle génération, a été évalué entre 60 et 80 milliards d’euros… Un vrai débat politique plus général, sur les choix à faire et y compris quant à la logique d’ensemble, devra donc s’imposer. Certains, d’ailleurs, s’étonnent déjà que tant de programmes sont prévus pour le court terme (2025/2030), alors que les investissements en matière de défense et d’industrie de défense s’inscrivent (lourdement) dans la longue durée.

Il est précisé que l’UE devra s’investir militairement dans des initiatives en indopacifique. De telles missions, en particulier maritimes, aussi éloignées et de longue durée, ont des coûts très élevés. La question financière sera cruciale. Que fera l’UE ? Puisqu’il s’agit de la mise en œuvre d’une stratégie européenne, intégrera-t-elle ces coûts dans ses budgets propres ? Et plus fondamentalement, l’UE doit-elle payer et s’engager au côté des États-Unis contre la Chine ? Est-ce sa responsabilité et son intérêt ? Cette compétition de puissances pour la domination doit-elle faire partie de ses propres choix ? On sent bien que cette Boussole de l’UE veut nous y conduire alors que les 27 devraient refuser clairement de s’engager dans cette voie dangereuse.

Enfin, on peut poser la question de la crédibilité même des projets contenus dans cette Boussole de l’UE. En 1999, l’Union européenne avait décidé de mettre sur pieds une force de 50 000 à 60 000 soldats, déployable en 60 jours. Cette force ne vit pas le jour. En 2007, elle décida beaucoup plus modestement la mise en œuvre de « groupements tactiques » de 1500 personnels chacun. Cette initiative n’a jamais été concrétisée. L’UE aura-t-elle la capacité de développer aujourd’hui une force de réaction rapide complexe et réellement opérationnelle de 5000 soldats ? Le doute est permis.

4- Sur les pratiques et les divisions européennes

On a vu dans un passé très récent comment le Ministre des affaires étrangères en passe d’être nommé au sein d’un nouveau gouvernement de la République tchèque veut infléchir la politique étrangère de Prague, limiter les investissements chinois dans les infrastructures afin de restreindre les échanges avec Pékin. Dans ce cadre, certaines activités économiques chinoises pourraient être qualifiées d’hostiles… Mais surtout, la Lituanie s’est bruyamment manifestée en décidant l’ouverture d’un bureau de représentation lituanienne à Taïwan, parallèlement à l’ouverture d’un bureau de Taïwan à Vilnius. Ce choix vient en opposition à la politique officielle de l’UE. Celle-ci affirme vouloir respecter « la politique d’une seule Chine » impliquant, malgré les relations avec Taïpeh, la non reconnaissance d’un statut étatique de l’Île. Pékin a immédiatement décidé de rétrograder la représentation officielle lituanienne du rang d’ambassadeur à celui de chargé d’affaires, ce qui constitue un acte diplomatique (un avertissement) rare, et significatif de la colère chinoise. Certes, en la matière, la politique de l’UE ne manque pas d’ambiguïtés. Josep Borrell distingue ainsi le « principe » d’une seule Chine, de la « politique » d’une seule Chine, afin de justifier la coopération avec Taïwan (7).

En réalité, il s’agit d’un problème dépassant largement les questions diplomatiques. En octobre dernier le Ministre taïwanais des affaires étrangères, Joseph Wu, a conduit une délégation commerciale ayant effectué une tournée qualifiée d’historique (et très politique) en République tchèque, en Slovaquie, en Pologne, en Lituanie… et même à Bruxelles. Les décisions « diplomatiques » de Vilnius ne sont donc pas une surprise. Elles s’inscrivent dans un processus de pressions politiques multiples pour infléchir et durcir de manière décisive la politique européenne face à la Chine, mais aussi face à la Russie. Avant le « Sommet des démocraties » réuni par Joe Biden en décembre. Avant la finalisation de la Boussole stratégique de l’UE en mars 2022. Avant le sommet de l’OTAN à Madrid en juin…

Vilnius se félicite d’avoir imposé un débat sur Taïwan à Bruxelles. Son initiative d’échange de représentations diplomatiques avec Taïwan ne pouvait mieux tomber dans un calendrier qui est une bénédiction politique pour la Lituanie. Celle-ci cherche ainsi à faire pression sur l’UE et ses États membres pour qu’ils prennent des distances de portée politique et stratégique avec la Chine. Avec au surplus le soutien direct de Washington puisque l’Administration Biden s’est engagée à fournir une aide de 600 millions de dollars à Vilnius dans le cadre d’un accord de crédit à l’exportation, afin de compenser les pertes financières qui résulteraient des hostilités ainsi ouvertes avec Pékin.

L’hypocrisie de la Lituanie qui prétend n’avoir rien fait qui puisse excéder les positions européennes établies, ne peut masquer ce qui constitue dans les faits une politique de force pour peser, avec l’appui américain, sur la politique de l’Union européenne. De façon très offensive, Vilnius demande d’ailleurs la réunion d’un « sommet à 27 + 1 » pour que chaque État membre puisse avoir la chance de rencontrer (affronter) la Chine. Avec des pratiques de ce genre, on ne pourra pas dire que les négociations européennes sur la Boussole stratégique s’annoncent comme un débat amical et serein.

5- Sur la pertinence stratégique de la Boussole de l’Union européenne

Dans le contexte actuel, comment l’UE pourrait-elle acquérir les capacités nécessaires et la stature stratégique et militaire suffisante pour faire face, à la fois, à l’échelle des forces en présence, à la dimension des enjeux, à la nature des crises, à la prégnance de leurs causes sociales, aux difficultés budgétaires et politiques, aux contradictions et divisions … Il faut donc s’interroger quant à la pertinence, pour l’Europe, de vouloir se hisser au rang de puissance majeure, et au plus près possible du niveau des plus grandes puissances, les États-Unis, la Chine et même la Russie.

Il est vrai cependant que l’UE peut et devrait se donner un vrai rôle positif, alors qu’elle est « encerclée » par les crises, par les situations de conflits et de tensions. Cet enjeu de la sécurité sur le continent européen, en Afrique, au Proche-Orient notamment, est décisif pour l’avenir. Mais persister dans le choix des réponses militaires n’est pas réaliste… Et c’est aussi un risque évident et redoutable. L’échec des guerres américaines et occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs encore, est là pour le rappeler dramatiquement.

La responsabilité de l’UE n’est pas de s’épuiser et de prendre tous les risques en cherchant à jouer dans une catégorie qui n’est pas la sienne. Elle n’est pas non plus de faire monter les enchères et de participer à la confrontation sino-américaine pour la domination dans l’ordre international, au péril d’une grande guerre qui ne serait pas non plus la sienne.

En revanche, devant la globalité des enjeux, des menaces et des risques, elle devrait s’attacher à trouver une toute autre implication internationale, qui pourrait être de haut niveau, en posant prioritairement les défis de la sécurité collective et du multilatéralisme, du développement dans toutes ses dimensions sociales, économiques, écologiques, institutionnelles… L’UE devrait défricher ce terrain là, celui de la réponse aux vulnérabilités, aux impasses sociales et aux déliquescences atteintes, à des degrés divers, sur tous les continents du fait des politiques conduites et des contradictions d’un capitalisme qui produit sa propre crise dans une quête systémique de la puissance. L’exigence de sécurité doit être prise comme un enjeu global qui touche à tous les domaines du développement humain social et durable. Il n’y aura pas de sécurité pour les peuples sans la prise en compte de cette responsabilité collective.

Dans ce contexte, figure naturellement l’effort que les États européens devraient engager pour le désarmement et le contrôle des armements, pour le règlement des conflits, pour le dialogue politique (y compris avec la Russie), pour la recherche de mesures de confiance mutuelle dans les domaines de la défense et de la sécurité, pour une approche réaliste et prudentielle qui réduise tous les risques et qui oblige à prendre en compte les lignes rouges et les intérêts de sécurité de l’autre… En résumé pour éviter le piège de la guerre.

Les Européens devraient et pourraient contribuer à un contexte qui ne soit pas, qui ne soit plus étouffé par l’escalade de la compétition de puissances et des hostilités. Il faut rechercher ainsi les conditions d’une coexistence pleinement assumée comme un premier pas dans un processus de stabilité, de recul des conflits et de sécurité collective. On ne construit pas de la sécurité par le militaire, mais au contraire par le recul de celui-ci, en tous les cas par le refus de l’escalade et de la course aux armements, y compris nucléaires.

Florence Parly, Ministre des Armées, a cru bon d’utiliser la mélodieuse formule suivante : « soit l’Europe fait face, soit l’Europe s’efface ». Faire face… ou bien y contribuer, il le faut. Certainement. Mais pour faire quoi ? Avec quelle vision du monde et de l’avenir ? Voilà une Boussole qui ne rassure certainement pas quant à la direction qu’elle est censée nous indiquer.

1) « Une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne », Conseil de l’Union européenne, 28 juin 2016. https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-10715-2016-INIT/fr/pdf

2) La « mobilité militaire » correspond à des programmes visant à faciliter une libre circulation des armées alliées sur le territoire européen par l’élimination des obstacles physiques (infrastructures inadaptées par exemple) mais aussi administratifs.

3) « Une boussole stratégique pour l’Europe », Josep Borrell, Project Syndicate, November 12, 2021.

https://www.project-syndicate.org/commentary/eu-strategic-compass-by-josep-borrell-2021-11/french

4) Voir sur ce blog « 2021 : un réalignement stratégique de portée mondiale », J.Fath, 26 janvier 2021.

5) « OTAN 2030 : unis pour une nouvelle ère », Analyse et recommandations du Groupe de réflexion constitué par le secrétaire général de l’OTAN, 25 novembre 2020. https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/2020/12/pdf/201201-Reflection-Group-Final-Report-Fre.pdf

6) « L’Europe doit devenir un fournisseur de sécurité », Josep Borrell, Euractiv, 11 novembre 2021. https://www.euractiv.fr/section/politique/interview/leurope-doit-devenir-un-fournisseur-de-securite-selon-josep-borrell/

7) Voir par exemple « Comment la Lituanie est devenue l’opposant numéro 1 à la Chine en Europe », Sébastien Seibt, France 24, 20 novembre 2021. https://www.france24.com/fr/europe/20211120-comment-la-lituanie-est-devenue-l-opposant-num%C3%A9ro-1-%C3%A0-la-chine-en-europe

Les technologies émergentes vont-elles rendre la dissuasion nucléaire obsolète ?

Un article de Bernard Norlain Général d’armée aérienne (2S ), Président d’Initiative pour le Désarmement Nucléaire (IDN). Cette tribune a été initialement publiée dans le magazine hebdomadaire AIR et COSMOS, N° 2728 du 19 novembre 2021.

L’IDN a récemment publié un rapport intitulé « Les nouvelles technologies et la stratégie nucléaire » que le lecteur peut aisément retrouver sur ce blog, en français et en anglais. L’article de Bernard Norlain ci-dessous en donne l’importance et tout le sens.

DEPUIS QUELQUES ANNÉES, LE DÉVELOPPEMENT DE NOUVELLES TECHNOLOGIES INNOVANTES SUSCITE DE NOMBREUSES RÉFLEXIONS ET INTERROGATIONS. CONCERNANT LES CHANGEMENTS PROFONDS QU’ELLES IMPLIQUENT POUR NOS MODES DE VIE, DANS TOUS LEURS ASPECTS. PARMI CES COMMENTAIRES, L’IDÉE DE LEUR IMPACT DISRUPTIF SUR LA GÉOPOLITIQUE ET DONC SUR LES POLITIQUES DE SÉCURITÉ A FAIT RAPIDEMENT CONSENSUS.

Dans un monde interconnecté où la maîtrise de l’information devient un enjeu existentiel, un monde complexe mis sous tension par une compétition internationale exacerbée, les atouts que peut procurer la suprématie technologique font de celle-ci un enjeu stratégique essentiel. Dans quelle mesure ces technologies sont-elles susceptibles d’impacter la stabilité stratégique et en particulier peuvent-elles remettre en cause l’ordre nucléaire dans lequel nous vivons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Si l’on peut discerner aujourd’hui les contours de ce que pourrait être une « guerre du futur », on ne mesure pas encore à quel point les nouvelles technologies pourraient changer l’ordre, ou le désordre, stratégique actuel.

CHAMPS D’APPLICATION.

Les champs d’application de ces technologies sont extrêmement vastes, ils peuvent être spécialisés comme dans le cas des véhicules hypersoniques ou des armes à énergie dirigée, ou bien transverses, comme dans le cas de l’intelligence artificielle, de la cybernétique, des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’espace ou de la mécanique quantique. Mais ils présentent des caractéristiques communes qui révolutionnent l’espace stratégique.

Tout d’abord leur nature duale, multiforme : public-privé, civil-militaire et nucléaire-conventionnel. Avec pour conséquences une diversité des acteurs, étatiques et non étatiques et une diversité des usages, car les applications civiles sont transposables dans le domaine militaire. Cette dualité contribue ainsi à la création d’un espace conflictuel flou où les frontières, qu’elles soient technologiques, sociétales ou étatiques se dissolvent et augmentent le brouillard de la guerre. Ainsi les notions de guerre et paix, ami et ennemi n’ont plus de sens clairement établi. Un espace gris, où en particulier la dissuasion nucléaire qui repose sur une identification des menaces et la stabilité du paysage stratégique, perd ainsi sa pertinence.

UN ESPACE CONFLICTUEL ÉLARGI ET DIVERSIFIÉ.

Cette extension du domaine de la lutte investit de nouveaux domaines : cyberespace, espace extra-atmosphérique, espace cognitif. La lutte informationnelle ou la guerre des perceptions, par exemple, devient un enjeu stratégique majeur. La paralysie des systèmes de communication, la manipulation de l’information sous toutes ses formes constituent, à moindre coût, des menaces existentielles.

Dans ces nouveaux espaces, la difficulté d’attribution certaine d’un acte hostile en termes d’identification ou de matérialisation de l’adversaire prive la dissuasion nucléaire de son cadre conceptuel et de sa capacité de frappe. De plus, la vulnérabilité de ses systèmes de communication et de commandement et de localisation, notamment spatiaux, comme la possibilité offerte par les nanotechnologies et la mécanique quantique de détection des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins lui font perdre sa crédibilité et donc la confiance en son efficacité. Par ailleurs, les développements technologiques en améliorant les performances des systèmes d’armes, mais surtout en diversifiant et multipliant les domaines d’applications comme les nanotechnologies ou les biotechnologies, donnent à d’autres formes de dissuasion une efficacité à la fois plus grande, plus souple et mieux adaptée aux nouvelles menaces, que la stratégie nucléaire. Apparaissent ainsi, entre autres, de nouveaux concepts comme la dissuasion cyber ou la dissuasion nanotechnologique

ROBOTISATION ET AUTONOMISATION.

La robotisation et l’autonomisation des systèmes d’armes et de commandement que leur apporte l’intelligence artificielle, si elle favorise la mise à distance du combattant et une augmentation de l’efficacité des armements conventionnels qui permet de disposer d’une dissuasion conventionnelle crédible, présentent en revanche le risque d’un abaissement du seuil d’un conflit et aussi un risque d’automatisation de la décision d’engagement de frappes nucléaires. Enfin, l’accélération du rythme des développements technologiques et leur impact sur l’espace stratégique s’accordent mal avec la rigidité des programmes d’armement nucléaires. Ceux-ci engagent les forces aux plans financier et opérationnel sur plus de cinquante ans. Qui peut prédire ce que sera le paysage stratégique à la fin du siècle ?

STRATÉGIE NUCLÉAIRE.

En définitive, l’irruption des nouvelles technologies met en évidence le nouveau paradoxe de la stratégie nucléaire. D’une part, dans le cadre d’un espace stratégique complexe, mouvant, confus, elle devient contournable, vulnérable et perd ainsi sa légitimité et sa crédibilité, car ces nouvelles technologies intégrées dans une stratégie globale peuvent constituer une alternative, voire un substitut, à la dissuasion nucléaire. D’autre part, elle devient plus dangereuse car la perte de confiance dans son efficacité et sa vulnérabilité peuvent constituer une invitation à une première frappe nucléaire, à des frappes préemptives, et le surcroît d’efficacité que peuvent lui apporter ces technologies comme la miniaturisation de charges nucléaires grâce aux nanotechnologies pourrait abaisser le seuil d’emploi de ces armes. La dissuasion nucléaire, qui est stricto-sensu une stratégie de terreur nucléaire, mais reposant sur l’impossibilité de la guerre nucléaire, donc sur le non-emploi, deviendrait alors une stratégie de persuasion pour laquelle l’emploi de l’arme nucléaire est possible, avec tous les risques d’escalade que cela comporte. Elle s’avère d’autant plus dangereuse que l’apparition de nouveaux acteurs favorisée par le développement des technologies émergentes a pour conséquence une course accélérée à des systèmes d’armes dont les performances concurrencent en termes d’efficacité et de crédibilité les armes nucléaires, augmentant de ce fait le risque de frappes nucléaires préventives.

Dans ces conditions, la raison et la lucidité voudraient que l’arme nucléaire perdant sa pertinence, soit abandonnée comme d’autres technologies devenues obsolètes, comme l’atteste l’histoire scientifique et guerrière de l’humanité. Mais le prestige que confère, à tort ou à raison, dans l’imaginaire sécuritaire cette arme symbole de puissance et de souveraineté, ne peut être effacé d’un trait de plume et conduit à l’intégrer sous la forme d’une dissuasion minimale, dans une stratégie globale où les nouvelles technologies disruptives qui vont façonner l’espace stratégique et la guerre du futur devraient devenir prépondérantes, dans leurs aspects conceptuels, scientifiques, industriels et militaires.

ÉQUILIBRE STRATÉGIQUE.

L’équilibre stratégique du monde à venir dépend du développement très rapide de ces nouvelles technologies dont les applications ouvrent des perspectives vertigineuses dans tous les domaines. Mais ce développement doit être maîtrisé, car ses possibilités soulèvent des questions éthiques, sociétales et sécuritaires et il doit s’inscrire dans le cadre d’un concept de sécurité humaine globale.


	

New technologies and nuclear Strategy.

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Dear Madam/Sir,

As you may know, IDN is acting in favour of a multilateral, gradual, and verified nuclear disarmament as well as the urgent reduction of risks of use of nuclear weapons. Our organization is, like many others, currently concerned by the increasing arms race between great powers and the dangerous lowering of the threshold of use of nuclear weapons that threatens humanity and the environment. This situation is aggravated by the emergence of new technologies, sometimes qualified as ‘disruptive’, that contribute both to a heightened nuclear risk and to the obsolescence of nuclear weapons. IDN thus asked its experts to address the impact on the strategy of nuclear terror of eight technologies (hypersonic missiles, directed energy weapons, cyber threats, space warfare, artificial intelligence, biotechnologies, nanotechnologies, and quantum technologies) that seem to us crucial due to their innovative and prospective aspects. We hope that this contribution will allow dialogue and reflections on the proper response to such threats. The only effective one in our view would be to eliminate the cause of the risk, the nuclear weapon.

This study is published as a tribute to Paul Quilès, president-founder of IDN, and Michel Drain, Bureau member, who passed away after contributing to this initiative and its elaboration.

Best regards

Le Pape François pour un désarmement intégral.

Mémorial de la paix, Hiroshima, Japon, 24 novembre 2019

Pour promouvoir la paix dans le monde, le pape François plaide pour une dynamique de « désarmement intégral ». Il appelle à « repenser notre mode de vie et nos systèmes économiques et sociaux » et à « avancer sur le chemin du bien commun, du soin des pauvres et de la maison commune ».

Le pape François a en effet adressé un message, en date du 30 octobre dernier, au 4ème Forum de Paris sur la Paix, qui se déroule du 11 au 13 novembre 2021, sur le thème « Réduire les fractures mondiales ». Le message est publié par le Saint-Siège en français ce 11 novembre 2021.

Message du pape François. Texte intégral (fr.zenit.org)

Autorités distinguées, Mesdames et Messieurs !

A chacun d’entre vous réunis pour le 4ème Forum de Paris sur la Paix, j’adresse mon salut cordial. Je suis reconnaissant pour cette occasion de rencontre et de réflexion. J’espère qu’elle sera fructueuse et contribuera à promouvoir la paix, la bonne gouvernance et un avenir meilleur pour tous. Qu’elle nous aide à sortir meilleur de la pandémie de Covid-19.

En ce moment historique, la famille humaine est confrontée à un choix. La première possibilité est celle du soi-disant «retour à la normalité». Mais la réalité que nous connaissions avant la pandémie était celle dans laquelle la richesse et la croissance économique étaient réservées à une minorité, alors que des millions de personnes étaient incapables de satisfaire aux besoins les plus élémentaires et de mener une vie digne ; un monde dans lequel notre Terre était saccagée par une exploitation myope des ressources, par la pollution, par le consumérisme « jetable » (cf. Enc. Laudato si’, n. 22) et blessée par les guerres et les expérimentations d’armes de destruction massive. Le retour à la normale signifierait aussi un retour aux anciennes structures sociales inspirées par «l’autosuffisance, le nationalisme, le protectionnisme, l’individualisme et l’isolement» en excluant nos frères et sœurs les plus pauvres.[1] Est-ce là un avenir que nous pouvons choisir ?

Dans ce monde globalisé mais déchiré, les décisions que nous prenons aujourd’hui pour sortir de la crise déterminent la «trajectoire» des générations à venir. Nous perdons souvent de vue que nous sommes une communauté mondiale et que «personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble» (Enc. Fratelli tutti, n. 32). C’est pour cette raison que nous avons besoin d’une nouvelle issue ; nous devons travailler ensemble pour en sortir meilleurs qu’avant.[2]

La première et la plus urgente question sur laquelle nous devons porter notre attention est qu’il ne peut y avoir de coopération pacificatrice sans un engagement collectif concret en faveur du désarmement intégral. Les dépenses militaires mondiales dépassent désormais le niveau enregistré à la fin de la «guerre froide» et augmentent systématiquement chaque année. Les classes dirigeantes et les gouvernements justifient en effet ce réarmement en évoquant l’idée abusive d’une dissuasion fondée sur l’équilibre des armements. Dans cette perspective, les États sont enclins à poursuivre leurs intérêts principalement sur la base de l’usage ou de la menace de la force. Ce système, cependant, ne garantit pas la construction ni le maintien de la paix. L’idée de dissuasion, en fait s’est avérée, dans de nombreux cas, trompeuse, conduisant à des tragédies humanitaires à grande échelle. Le Pape Jean XXIII avait déjà affirmé dans sa Lettre encyclique Pacem in terris:«À l’axiome qui veut que la paix résulte de l’équilibre des armements, on substitue le principe que la vraie paix ne peut s’édifier que dans la confiance mutuelle» (n. 113).

Il convient également de souligner qu’à la logique de dissuasion a été associée la logique du marché libéral selon laquelle les armements peuvent être considérés sur un pied d’égalité avec tous les autres produits manufacturés et donc, à ce titre, librement commercialisés dans le monde entier. Ce n’est donc pas un hasard si, pendant des années, nous avons assisté sans réserve d’aucune part à l’expansion du marché des armes à l’échelle mondiale.

La pandémie a été pour nous tous une révélation sur les limites et les lacunes de nos sociétés et de nos modes de vie. Pourtant, au milieu de cette réalité sombre, nous devons espérer, car l’espérance est «génératrice d’énergie, qui stimule l’intelligence et donne à la volonté tout son dynamisme» .[3] L’espérance nous invite à rêver en grand et à laisser place à l’imagination de nouvelles possibilités. L’espérance est audacieuse et encourage l’action fondée dans la conscience que la réalité peut être changée.[4] Mon espoir est que la tradition chrétienne, en particulier la doctrine sociale de l’Église, ainsi que d’autres traditions religieuses, puissent contribuer à assurer à votre rencontre la ferme espérance que l’injustice et la violence ne sont pas inévitables, qu’elles ne sont pas notre destin.

Face aux conséquences de la grande tempête qui a bouleversé le monde, notre conscience nous appelle donc à une espérance responsable, c’est-à-dire, concrètement, ne pas suivre la voie facile du retour à une «normalité» marquée par l’injustice, mais à accepter le défi d’assumer la crise comme «une réelle occasion de conversion et de changement pour repenser notre mode de vie et nos systèmes économiques et sociaux».[5] L’espérance responsable nous permet de repousser la tentation des solutions faciles et nous donne le courage d’avancer sur le chemin du bien commun, du soin des pauvres et de la maison commune.

Ne gâchons pas cette opportunité d’améliorer notre monde ; d’adopter des moyens résolument plus justes pour faire progresser et construire la paix. Animé par cette conviction, il est possible de générer des modèles économiques qui servent les besoins de tous tout en préservant les dons de la nature, ainsi que des politiques clairvoyants qui favorisent le développement intégral de la famille humaine.[6]

Mesdames et Messieurs, affrontons ensemble cette crise en essayant de guérir en profondeur les blessures de la famille humaine. Que cette parole que le prophète Jérémie adressa au peuple en temps de crise grave nous inspire:«Arrêtez-vous en chemin et voyez, interrogez les sentiers de toujours. Où donc est le chemin du bien? Suivez-le, et trouvez pour vous-mêmes le repos.» (Jr 6, 16).

Je vous souhaite un bon travail et invoque sur vous les bénédictions célestes.

Pape François Le Vatican, 30 octobre 2021

______________________

[1] Cf. Message vidéo à l’occasion de la 75e Session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 25 septembre 2020.

[2] Cf. Catéchèse – “Guérir le monde” : 5. La solidarité et la vertu de la foi, 2 septembre 2020.

[3] Benoît XVI, Discours aux Autorités, Cotonou-Benin, 19 novembre 2011.

[4] Cf. Catéchèse “Guérir le monde” : 9. Préparer l’avenir avec Jésus qui sauve et guérit, 30 septembre 2020.

[5] Cf. Message vidéo à l’occasion de la 75e Session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 25 septembre 2020.

[6] Cf. ibid.

[01565-FR.01] [Texte original: Français]

« Les nouvelles technologies et la stratégie nucléaire »

Une étude de l’Initiative pour le Désarmement Nucléaire (IDN)

IDN milite pour un désarmement nucléaire multilatéral, progressif et contrôlé ainsi que pour la réduction urgente des risques d’emploi des armes nucléaires. Notre association est, comme d’autres, actuellement préoccupée par la relance de la course aux armements entre grandes puissances et l’abaissement dangereux du seuil d’utilisation des armes nucléaires qui menace l’humanité et l’environnement. Cette situation est aggravée par l’émergence de nouvelles technologies, parfois dites « disruptives », qui contribuent à la fois à augmenter le risque nucléaire et à rendre les armes nucléaires obsolètes. IDN a donc demandé à ses experts de se pencher sur l’impact sur la stratégie de terreur nucléaire de huit technologies (missiles hypersoniques, armes à énergie dirigée, menace cyber, guerre de l’espace, intelligence artificielle, biotechnologies, nanotechnologies et technologie quantique) qui nous ont paru essentielles par leur aspect novateur et prospectif. Nous espérons que cette contribution permettra un dialogue et une réflexion sur la réponse à apporter à ces menaces. La seule qui nous paraîtrait efficace serait l’élimination de la cause du risque, à savoir l’arme nucléaire.

Cette étude est publiée en hommage à Paul Quilès, président-fondateur d’IDN, et Michel Drain, membre du Bureau, qui nous ont quittés après voir contribué au lancement et à la rédaction de cette étude.

Michel Delplace  – Témoignage au procès des attentats du 13 novembre 2015.

audience du 21 octobre 2021

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs de la Cour,

Le 13 novembre, ma fille Elsa, sa maman Patricia, ma première épouse, et mon petit-fils sont au Bataclan.

Elsa et Patricia sont tuées. Elles se trouvaient devant le « stand marchand ».

Mon petit-fils est indemne physiquement.

*****

Je voudrais avant tout poser quelques repères :

Je suis né en 1950 et j’habite en Seine-Saint-Denis.

Je me marie avec Patricia en 1978.

De ce mariage, naissent Elsa en 1980 et Fabien en 1984.

Nous divorçons en 1992.

Patricia se remarie avec Franck en 2002,

et moi-même, je me remarie avec Isabelle en 2009.

Maintenant à la retraite, j’ai exercé différents métiers qui relèvent de l’éducation populaire mais je crois utile de préciser,

que j’ai fait des études de géographie consacrées spécialement à la connaissance du monde arabe,

que je me suis rendu dans les années 70 au Liban, en Syrie, en Irak,… Au Maghreb également et tout particulièrement en Algérie,

et cela, régulièrement jusqu’en 1987.

Peu de temps après, nous entrons dans la « décennie noire ».

Je suis retourné en Algérie seulement en 2013.

Et, si j’ai choisi d’être athée, je connais un peu les religions du Livre.

*****

Cela fait des mois que je pense à ce témoignage

comme chacun et chacune ici.

Comme chacun et chacune ici, je me suis demandé :

En quoi peut-il être utile ?

Quels mots ? Quel sens donner devant cette Cour ?

Comment servir ?

Etre à la barre aujourd’hui,

je sais que c’est une grande responsabilité.

C’est pourquoi j’ai préféré écrire ce témoignage pour

m’assurer d’aller au bout,

en respectant tout le sens que je veux lui donner.

*****

Pendant combien de minutes, combien de secondes, Elsa et Patricia se sont-elles vues mourir ?

Peut-on imaginer ce que mon petit-fils a vécu cette nuit-là ?

Il a 11 ans maintenant. //

Mon épouse, Isabelle, a retrouvé le policier qui, avec ses collègues de la BAC75N, a sorti notre petit-fils du Bataclan.

Tout part d’un article paru dans la revue syndicale « La Tribune du Commissaire ».

Dans cet article signé « Un commissaire de la DSPAP » -c’est lui qui a témoigné ici le 22 septembre dernier- on peut lire :

« Un de mes effectifs est allé chercher dans ses bras un petit garçon de 5 ans qui était sous une personne… Cette image fut terrible pour tous. »

Voici le témoignage qu’Isabelle a recueilli

(et c’est avec l’autorisation du policier que je le livre à la Cour, Monsieur le Président) :

«Un commissaire de police -mon chef- et son chauffeur sont arrivés les premiers.

5 minutes après, avec 2 équipiers, j’arrive à mon tour sur place. Nous entendons la fusillade à l’intérieur.

Nous faisons une première tentative pour entrer dans la salle, sur le côté après le vestiaire. Nous faisons demi-tour car trop exposés et sous-armés.

2ème tentative : entrés sur le côté droit, nous voyons, à environ 5 mètres, les pieds d’un enfant bouger sous un corps inanimé (une femme ou un homme ? je ne sais pas). Nous faisons à nouveau demi-tour car trop exposés, puis nous attendons l’arrivée de la BRI.

Arrivée de la BRI, silence de cathédrale. Notre équipe progresse très lentement vers l’enfant, avec d’infinies précautions.

Nous parvenons enfin à extraire le petit en le tirant par les pieds. Je le prends dans mes bras ; j’ouvre tout de suite mon blouson pour y cacher sa tête. Il portait un casque anti-bruit sur les oreilles.

Il n’oppose aucune résistance.

J’ai bien vérifié qu’il n’avait aucune blessure. Je le porte ensuite jusqu’au poste médical avancé et je repars à l’intérieur du Bataclan rejoindre mes collègues.

Tout le temps où le petit est dans mes bras, il me répète

« Vous êtes gentil, monsieur, vous êtes gentil, monsieur ».

Nous gardons ce sentiment d’impuissance, de colère, d’avoir dû attendre l’arrivée de la BRI faute d’équipement,

ce sentiment de frustration de ne pas avoir pu faire plus ce soir-là. »

Fin de son témoignage.

Nous pensons souvent à eux et à ce qu’ils ont vécu et réalisé cette nuit-là. Nous les assurons de toute notre reconnaissance.

Mon petit-fils est conduit ensuite à l’hôpital Bégin.

Plus tard dans la nuit, il retrouve son papa, Jeremy.

Aujourd’hui, on peut dire qu’il va bien grâce à tous ceux et celles qui l’entourent.

Cette année, il est entré au collège.

Il fait du karaté, du foot, de la musique. Il adore Dragonball et les mangas, (cela ne surprendra personne…)

Il a beaucoup de copains, de copines,…

enfants du monde issus de tous les horizons…

Et il continue de voir une pédopsychiatre chaque semaine…

Et pour longtemps encore…

*****

Faut-il répéter ici qu’il y a un avant et un après-13 novembre ?

(« Tu te rappelles ? Quand nous sommes allés à tel endroit, c’était avant ou après 2015 ? »).

Il s’est passé 6 ans. 6 ans ! Toutes les images sont là,

et l’inquiétude,

l’attente des nouvelles,

l’angoisse,

l’irréparable désastre,

la colère.

Et quand bien même on réussit à apprivoiser la douleur,

on continue à porter ce poids terrible.

Sans fin.

Je veux remercier à ce moment tous les professionnels, toutes les personnes que je rencontre depuis 2015 qui m’aident, qui nous aident encore…

*****

Le 1er septembre 2016, j’adressais une longue lettre à quelques ami.es.

(Plusieurs d’entre eux, plusieurs d’entre elles, sont ici, dans cette enceinte. Merci à vous, merci d’être là)

J’avais besoin, depuis un bon moment, de mettre noir sur blanc

ce que j’avais vécu,

ce que je vivais…

Je voudrais,

monsieur le Président,

en donner quelques extraits :

« Cher.es ami.es,

Je viens vous donner des nouvelles, dix mois bientôt après la mort au Bataclan d’Elsa et Patricia.

Je vais vous parler de moi. Je ne dirai rien de mon petit-fils ni de ceux et celles qui m’entourent. Il est impensable que je parle en leur nom.


Mais comment donner des nouvelles à vous,

des centaines qui êtes si proches,

même si vous habitez à l’autre bout de la France, en Allemagne, en Espagne, au Chili ou sur l’autre rive de la Méditerranée ?

Quelles nouvelles ?… Quelles nouvelles alors que je tiens tant à ces quelques vers écrits il y a 1000 ans par le poète persan Omar Khayyam ?

Je le cite :

« Si assuré et ferme que tu sois, ne cause de peine à personne ;
Que personne n’ait à subir le poids de ta colère .
Si le désir est en toi de la paix éternelle,
Souffre seul, sans que l’on puisse, ô victime, te traiter de bourreau. »

Après cet avertissement, je commençais ainsi :

« …Aujourd’hui, nous sommes le 1er septembre 2016, jour de rentrée scolaire.

Il y a trente ans, c’est en chantant « Allons enfants de la patrie… » qu’Elsa faisait son entrée à l’école élémentaire Paul Éluard. Au fronton de l’école, il y avait, -il y a encore heureusement,

« J’écris ton nom, Liberté ».

Quel beau signe pour une enfant de six ans !

Libre, Elsa l’a toujours été. Parfois un peu trop à mon goût. Elle suivait son chemin… »

Je continuais un peu plus loin :

« …Le 10 novembre 2015, en fin de journée, elle m’appelait (elle était dans le métro ou le RER) pour m’apprendre, joyeuse et fière, que son employeur (…), sans attendre la fin de sa période d’essai, la passait en CDI. Ils appréciaient, je reprends leurs propos, « son grain de folie ».

Comme j’étais heureux de voir qu’elle avait trouvé enfin un point de stabilité après tant d’années de recherches.

Épanouie, elle l’était.

C’était trois jours avant le Bataclan !

C’est la dernière fois que je l’entendais.

***

« Des images, des moments que je revis sans cesse :

Le samedi 14 novembre, la recherche frénétique d’informations fiables (police, hôpitaux) sur ce que Elsa et Patricia étaient devenues.

Fort heureusement, le petit était à l’abri dans la famille.

En milieu de journée, nous arrive l’information, officieuse, qu’elles étaient sur la liste des victimes.

Désespoir, colère (les murs sont solides). Mais rien n’est encore sûr, n’est-ce pas ? Même si elles ne répondent pas sur leur portable.

On me dit : «Il faut attendre l’annonce officielle ; dans ces cas-là, ce n’est pas par téléphone, quelqu’un se déplace au domicile des proches ». Les heures passent. Anxiété.

Le samedi soir, rien n’a bougé. Nous allons de nous-mêmes à l’Ecole Militaire où se trouve la cellule interministérielle d’aide aux victimes (CIAV).

100 personnes sont , dans l’attente de nouvelles de leurs proches.

, la prise en charge est totale pour recevoir la voix officielle d’un juge d’instruction.

Il n’y a plus de doutes.

Et pourtant…

Oui, monsieur le Président, vous le savez : on garde espoir jusqu’au bout…

« Le dimanche soir, nous nous rendons à l’institut médico-légal.

Quelle attente ! Oui, il y a beaucoup de monde. Le personnel est débordé.

Mais maintenant, c’est sûr. Je les ai vues : ma fille Elsa et sa mère Patricia ont été tuées au Bataclan alors qu’elles se faisaient une joie avec le petit (chez mamie Paulette, son arrière-grand-mère, il dansait sur le CD) d’assister au concert des Eagles of Death Metal… »

A cet endroit de ma lettre, je posais cette question :

« …Les assassins sont-ils des fous, des forcenés ?

Non, ils sont tous passés par la Syrie rejoindre Daech. Une organisation, une logistique puissantes, nous expliquent les juges d’instruction chargés de l’enquête.

Et contrairement à ce que certains ici ont avancé après l’assassinat du père Jacques Hamel, il ne s’agit pas d’une guerre de religions. Je connais un peu l’Islam. Je connais beaucoup de musulmans, je sais que eux n’ont rien à voir avec le 13 novembre, avec Nice, avec Saint-Étienne-du-Rouvray.

Daech tue aussi des musulmans partout dans le monde. »

Un peu plus loin dans ma lettre, je faisais référence à un ami qui m’avait dit ceci :

«Et si on se posait les bonnes questions :

Pourquoi nos sociétés européennes produisent-elles tant de jeunes djihadistes ?

Pourquoi notre monde se déchire-t-il si cruellement au Proche-Orient, en Afrique… ?

Pourquoi des Etats s’effondrent-t-ils ?

Pourquoi des idéologies violentes, sectaires et mortifères gagnent-elles des sociétés ?

Que faut-il changer ici et là-bas ?».

Ces quelques mots, monsieur le Président, m’ont beaucoup aidé à reprendre le dessus,

à faire face…

Comprendre pour mieux combattre, oui.

*****

Je reprends ma « lettre aux ami.es » :

«…aucune logique de guerre n’a jamais engendré un monde où l’on devrait vivre en harmonie,

seule une logique de paix pourra faire naître un monde tel que ceux qui nous ont quittés brutalement l’aurait imaginé…»,

c’est ce que j’écrivais au Président de la République le 27 novembre 2015, jour de l’hommage aux Invalides.

Le jour des obsèques, un quotidien titrait

« A quand un monde selon Elsa ? »

Non,

la mort d’Elsa,

la mort de Patricia,

la souffrance du petit,

la souffrance de toutes ces familles,

non, il n’y avait rien de fatal à cela…

Et je ne ferai jamais l’amalgame entre une croyance religieuse légitime et la folie meurtrière d’individus criminels envoyés par l’Etat islamique… »

Plus loin, j’écrivais ceci :

« … Le 30 novembre. Le funérarium des Joncherolles. Le cimetière.

Souvent je revois vos visages, je ressens la stupéfaction et la reconnaissance que j’ai eus à vous savoir là,

venus du quartier voisin,

des régions (comme on dit maintenant),

venus de l’étranger spécialement…

Je relis tous les mots manuscrits, les mails, les SMS, messenger…

Cela fait chaud au cœur, cela tire les larmes.

J’entends souvent les notes de musique qui ont rempli la salle des Joncherolles,

la musique qui remplissait la vie d’Elsa.

Son violoncelle, je l’ai avec moi. Peut-être le petit voudra-t-il en jouer un jour ?

***

La vie continue, dit-on. Mais, vous ne serez pas surpris, elle ne continue pas comme avant.

Je poursuivais, monsieur le Président, en rappelant ceci :

« L’association « 13onze15-Fraternité et Vérité » s’est créée en Janvier 2016. J’y ai adhéré. Elle regroupe des victimes et proches de victimes des attentats du 13 novembre.

C’est un des moyens pour que cette catastrophe ne soit pas oubliée…

Pour, disent les statuts,

« contribuer à toute réflexion et action s’inscrivant dans la lutte contre le terrorisme ».

Lutter contre l’oubli, contre la banalisation, pour les droits, pour la vérité.

***

…Maintenant, qu’y a-t-il devant ?

Nous approchons du 13 novembre 2016. Quelle attitude prendre ?

Être partie prenante des manifestations commémoratives ?

Me tenir retranché, loin de tout cela ?

Je ne sais pas encore… »

Et je terminais ma lettre par ces mots que Paul Eluard écrivait en 1936 au moment de la Guerre d’Espagne :

« On s’habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place. »

*****

« Sauf à leur céder la place. »

, étaient la conviction et l’engagement de Patricia et Elsa.

Loin de toute haine,

défendant joyeusement l’idée qu’un monde de paix était possible…

Je pense qu’elles ont participé à toutes les manifestations contre les guerres en Irak ou en Syrie…

Aussi, quand j’entends les assassins d’Elsa et Patricia tenter de justifier leurs actes par la vengeance,

ça ne passe pas,

monsieur le Président

NON, ça ne passe pas !…

Pour eux,

le petit n’existe pas,

Elsa et Patricia sont des morts anonymes…

…Mais elles étaient faites de chair ! de cœur ! d’esprit !

Elles sont la vie !

Ce ne sont pas seulement des noms sur une plaque !

Ce sont des êtres humains… pas des objets désignés au hasard d’une vengeance fanatique !

*****

Qui est donc Patricia ? Qui est Elsa ?

Patricia est née au Chili en 1954.

Après le coup d’état du général Pinochet, le 11 septembre 1973, son père, Rolando, comme des milliers d’autres démocrates chiliens, est arrêté et contraint à l’exil.

En 1976, il doit partir pour la France où Patricia et sa maman, Betty, vont le rejoindre.

La solidarité ici s’était organisée sous toutes les formes. C’est ainsi que Patricia va rejoindre une troupe de théâtre chilienne qui est accueillie, depuis un moment déjà, en région parisienne :

le Théâtre de la Résistance.

La première pièce présentée s’intitule « Chili Liberté » et s’ouvre avec la chanson « Gracias a la vida »,

« merci à la vie qui m’a tant donné… ».

Devenue agent de la fonction publique dans une commune de Seine-Saint-Denis, Patricia s’engage dans l’action syndicale où elle se trouve rapidement en charge de responsabilités.

Au lendemain du 13 novembre, ses ami.es lui rendent hommage et écrivent ceci :

(je cite)

« …Patricia a fui l’oppression pour venir s’installer dans notre pays, patrie des droits de l’homme.

Qui aurait pu imaginer qu’un jour, dans son pays d’accueil, elle aurait pu être victime de fanatiques adeptes du pire obscurantisme ?

Patricia luttait pour un monde plus juste, pour un monde de paix, de fraternité…

Nous avons été nombreux à savourer son accent et son phrasé inimitables.

La voix de Patricia continuera de chanter dans nos souvenirs et dans nos cœurs…»

Fin de citation

Et c’est vrai, Elsa et Fabien sont, pour elle, « Elsita »et« Fabito »… Et, pour son petit-fils, elle restera « abuelita »

*****

Elsa est arrivée au monde en 1980.

Elsa, c’est le refus du compromis et une langue bien pendue.

Elle ne fait aucune concession. Tous ceux et toutes celles qui l’ont connue, s’en souviennent encore ! Moi le premier.

Elsa, c’est l’image d’une vie trépidante avec cette grande fragilité qu’elle cache au fond d’elle-même…

Attentive aux autres, généreuse, elle entreprend une foule de choses, surtout dans le domaine de la culture, et elle va finalement intégrer un cabinet international de Conseil en Management.

Et, parmi toutes les expériences qu’elle a lancées,

je pense tout particulièrement à cette aventure photographique que l’on peut difficilement raconter

et qu’elle appelle avec ses ami.e.s

« Les instants folies »…

Elle affiche alors sur les réseaux sociaux :

« Chaque jour est une vie entière ».

Et il y a ce mot qu’elle porte en tatouage : « Levantate»,

« Lève-toi », c’est le titre d’une chanson de Victor Jara, assassiné par les militaires chiliens…

Levantate…

« Lève-toi et regarde la montagne

Apporte-nous ton royaume de justice et d’égalité… » dit la chanson.

//

Et puis, monsieur le Président, je souhaite partager avec vous l’étonnement que j’ai eu en rangeant les affaires qu’Elsa a laissées derrière elle :

J’ai retrouvé la copie d’une lettredont j’avais perdu le souvenir. Elle est datée du 9 décembre 1987. Je ne savais pas qu’Elsa l’avait gardée. Elle devait compter pour elle…

Cette lettre, je l’adressais à son institutrice : (je cite)

« Aujourd’hui le monde connaît un moment d’espoir extraordinaire, mais combien sous-estimé, avec la signature de l’accord qui prévoit la destruction de missiles nucléaires pour la première fois dans l’Histoire

-ou bien la Préhistoire ?-.

Nous avons cherché avec Elsa ce qui pourrait marquer cette journée, étape nouvelle pour l’avenir de tous les enfants du monde.

Ils ne doivent plus apprendre la guerre mais la paix.

C’est pourquoi nous nous permettons de vous remettre pour votre classe une sérigraphie du peintre chilien Jose Balmes en souvenir de ce premier pas vers une nouvelle façon de penser et de vivre :

détruire des armes au lieu de les construire.

Vous savez combien la vie mérite tous les efforts patients et obstinés. »

(fin de citation)

Espoir, Espérance…

Amertume ?

En tout cas,

C’est ainsi qu’Elsa grandit et j’en suis fier.

*****

Elsa repose maintenant dans un cimetière de Seine-Saint-Denis auprès de son grand-père de France.

Les cendres de Patricia ont été déposées au Chili, sa terre natale, par Fabien, mon fils, et Franck, son mari.

Patricia avait souvent dit sa volonté de reposer au Chili le jour venu. C’est ce qui a été fait, mais qui peut accepter l’idée que ce jour était venu ?

*****

Aujourd’hui,

les questions restent entières :

Pourquoi Elsa et Patricia ont-elles été tuées ?

Pourquoi mon petit-fils a-t-il vécu le pire ?

Pourquoi ces attentats du 13 novembre ?

Ce procès permettra de dégager les réponses, j’en suis persuadé.

Mais,

monsieur le Président,

à la fin du mois de mai, le jugement une fois rendu,

nous n’en aurons pas fini.

D’autres questions sont là, qui ne relèvent pas de ce tribunal :

Quelles sont les causes profondes du terrorisme djihadiste ?

Comment le prévenir ?

Comment l’éradiquer ?… si cela est un jour possible.

Que faut-il changer dans ce monde pour que plus personne,

où que ce soit,

ne vive ce que nous vivons ?

J’ai en mémoire ce qu’a dit Rachid Benzine, auteur de « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? ». Avec son autorisation, je le cite :

« Il est possible de détruire le territoire physique de Daesh. Mais le territoire des esprits, c’est une autre paire de manche ».

Je pense que là est le défi que doit relever notre humanité :

« Bousculer toutes les intelligences,…

les yeux de la curiosité, l’esprit de la raison, le cœur, grand ouverts »

comme je le disais l’an passé, lors de l’hommage rendu dans ma ville à Samuel Paty.

*****

Pour terminer, Monsieur le Président,

Je veux dire ma conviction, toute simple :

Rien ne fera disparaître les victimes du 13 novembre,

au Stade de France,

sur les terrasses,

au Bataclan,

tuées

ou blessées dans leur chair et dans leur âme,

Rien ne fera disparaître Elsa et Patricia,

ni leur idéal de liberté et de justice.

« Tunisie : décret du 22 septembre 2021, état d’exception et constitution. »

« Des conceptions de Carl Schmitt à celles de Kaïs Sayed ». Un article de Mohamed Chérif FERJANI, Professeur Honoraire de l’Université Lyon2, Président du Haut Conseil Scientifique de Timbuktu Institute, African Center for Peace Studies.

En annexe: le texte intégral du décret présidentiel

Le 22 septembre 2021, près de deux mois après les décisions exceptionnelles concernant la dissolution du gouvernement, la suspension des activités du parlement et la levée de l’immunité dont avaient abusé les députés, le Président de la République, Kaïs Saied, a franchi un nouveau pas dans le sens de l’instauration de la « dictature » de « l’Etat d’exception ». Le décret présidentiel relatif à de nouvelles « mesures exceptionnelles » qu’il vient de promulguer, sans aucune consultation préalable avec les forces sociales et politiques attachées à la démocratie et objectifs de la révolution, met tout le monde devant le fait accompli, et compris celles et ceux qui ont soutenu les décisions du 25 juillet 2021. Certains, moins nombreux qu’il y a deux mois, continuent à applaudir « l’homme providentiel » voyant dans les nouvelles mesures un coup de main « du destin » pour tourner la page de la « fausse démocratie» et jeter les bases de « la vraie démocratie ». D’autres voient là une confirmation de leurs craintes inspirées tout autant par les discours et les conceptions affichées par Kaïs Saied, avant et après les dernières élections présidentielles, que par sa manière autocratique d’exercer le pouvoir. En effet, sa façon de gérer le pouvoir n’est pas rassurante quant à l’avenir de la démocratie et des aspirations qui avaient porté la révolution de 2010-2011, trahies par les islamistes et leurs alliés successifs depuis 2011. Le décret présidentiel se veut rassurant en annonçant que le préambule de la constitution, les chapitres 1 et 2 (principes généraux et droits et libertés) sont maintenus. Ces assurances sont destinées à faire croire qu’on est encore dans la légalité constitutionnelle, d’une part, et, d’autre part, que les conditions internationales concernant l’état d’exception sont respectées. En effet, lors de l’adoption des lois exceptionnelles concernant la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001, des garanties ont été demandées aux pays proclamant « l’état d’exception » pour éradiquer la menace terroriste. En raison des risques que fait peser l’état d’exception, sur les droits humains et sur les démocraties, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (article 4), la Convention européenne des droits humains, (article 15, « Dérogation à l’état d’urgence »), la Convention américaine relative aux droits humains (article 27, « Suspension des garanties »), la Charte arabe des droits humains (révisée en 2004), entre autres, disposent que « les États Parties qui veulent déroger à certains droits garantis doivent notifier aux autres les dispositions auxquelles ils ont dérogé, leurs motifs et la durée ou la date de fin de la dérogation ». Cependant, certains droits fondamentaux (appelés « droits intangibles ») demeurent non susceptibles de dérogation, en toute circonstance : droit à la reconnaissance de la personnalité juridique (dans la loi américaine), droit à la vie, droit à l’intégrité de la personne, interdiction de l’esclavage et de la servitude, pincipes de légalité et de non rétroactivité en matière pénale, liberté de conscience et de religion, protection de la famille, droit à un nom, droits de l’enfant, droit à une nationalité, droits politiques, garanties procédurales indispensables à la protection de ces droits, droit à un procès équitable, droit d’introduire un recours en cas d’arrestation ou de détention, protection contre la torture et contre toute autre forme de traitement inhumain ou dégradant, etc.

Ce qui est grave dans le décret présidentiel c’est l’inversion de la hiérarchie des normes lorsqu’il stipule que l’ensemble des dispositions constitutionnelles qui ne s’opposent pas à ces mesures exceptionnelles restent en vigueur : C’est le décret présidentiel qui détermine ce qui reste, ou non, en vigueur de la Constitution.

Par ailleurs, tous les pouvoirs sont désormais entre les mains du Président de la République, qui « se charge » lui-même, et dans le cadre de ce décret, de l’élaboration de projets d’amendements relatifs aux réformes politiques, avec le concours d’une commission qui sera créée par décret présidentiel » ; les décrets-lois et autres décrets présidentiels que le chef de l’Etat édicte, en tant que seul législateur, ne sont pas susceptibles de recours en annulation (Art. 7) et ils concernent des domaines très vastes ; l’approbation des traités, l’organisation de la justice et de la magistrature, l’organisation de l’information, de la presse et de l’édition, l’organisation des partis politiques, des syndicats, des associations, des organisations et des ordres professionnels ainsi que leur financement, l’organisation de l’Armée nationale, l’organisation des forces de sécurité intérieure et de la douane, la loi électorale, les libertés et les droits humains, le statut personnel, les modalités générales d’application de la Constitution, les devoirs fondamentaux de la citoyenneté, le pouvoir local, l’organisation des instances constitutionnelles, la loi organique du budget, la création de catégories d’établissements publics et d’entreprises publiques, la nationalité, les obligations civiles et commerciales, les procédures devant les différentes catégories de juridictions, la détermination des crimes et délits et des peines qui leur sont applicables, ainsi que les contraventions sanctionnées par une peine privative de liberté, l’amnistie générale, la détermination de l’assiette des impôts et le régime d’émission de la monnaie, les emprunts et les engagements financiers de l’Etat, la détermination des emplois supérieurs, la déclaration du patrimoine, les garanties fondamentales accordées aux fonctionnaires civils et militaires, le régime de ratification des traités, les lois de finances, le règlement du budget et l’approbation des plans de développement, les principes fondamentaux du régime de la propriété et des droits réels, l’enseignement, la recherche scientifique, la culture, la santé publique, l’environnement, l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, l’énergie, le droit du travail et de la sécurité sociale. D’autres domaines relevant du pouvoir réglementaire général peuvent être régis par des décrets Présidentiels.

Pour éviter d’éventuels recours contre les décrets en question, l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des projets de loi est supprimée (Art. 21). Il exerce le pouvoir exécutif avec l’aide d’un gouvernement dont les membres sont désignés par lui et qui sont responsables devant lui.

Avec la promulgation de ce décret, on n’est plus dans le cadre de la Constitution, ni même dans celui de l’article 80 au nom duquel les mesures du 25 juillet ont été prises. L’article 80 prévoit un retour à la Constitution dès la fin des dangers à l’origine de mesures exceptionnelles, et l’obligation de maintenir le statuquo institutionnel jusqu’à l’adoption, par la voie prévue par la même Constitution, des modifications qui s’imposent pour instaurer un fonctionnement démocratique des institutions. Ainsi, nous sommes passés du pouvoir « constitutionnel » au pouvoir « constituant », selon la terminologie de Carl Schmitt dont les conceptions politiques et juridiques ne diffèrent en rien de celles de Kaïs Saied, comme je l’ai signalé à plusieurs reprises depuis 2019. J’aurais préféré voir l’exercice du pouvoir par le chef de l’Etat démentir mes craintes et donner raison à mes ami(e)s qui ne partageaient pas mes rapprochements, qu’ils trouvaient hasardeux, et qui faisaient confiance à la « droiture » de Kaïs Saied. Malheureusement, tout semble indiquer que nous avons à faire à un processus de mise en place graduelle de conceptions politiques qui ressemblent à celles du grand constitutionnaliste de la « révolution conservatrice ». Certains amis, qui avaient connu Kaïs Saied comme collègue, affirment qu’il ne connaissait pas Carl Schmitt et qu’il ne l’avait jamais lu. Je pense qu’ils se trompent et qu’ils sous-estiment sa culture juridique ; mais peu importe qu’il ait lu ou non l’auteur de La dictature (1920), de Théologie politique (publié en 1922), de Théorie de la constitution, (paru en 1928), de La notion de politique (publié en1932), de Légalité et légitimité (paru en 1932), et d’autres ouvrages traitant de « l’Etat d’exception » ou « de nécessité » ou des rapports entre droit et politique. Kaïs Saied ne cesse d’opposer, comme Carl Schmitt « légalité-légitimité », « parlementarisme et démocratie », « principe de souveraineté » et « procédures relatives à son application » en insistant sur « la prééminence du principe sur les formes et les procédures », comme on peut le lire dans le décret présidentiel par lequel il s’institue dépositaire des prérogatives du « souverain » et s’arroge tous les pouvoirs. En cela, nous avons comme une application à la lettre des conceptions de Carl Schmitt pour qui « la nécessité n’a pas de loi » et l’état d’exception exige une redéfinition du rapport entre droit et pouvoir afin de penser la règle à partir de l’exception. Son œuvre majeure ou il parle de l’état « d’exception », Théologie politique, commence par une phrase qui ne laisse place à aucun doute : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »  Pour lui c’est la puissance du prince qui crée les conditions d’application du droit : « Il est impossible d’établir avec une clarté intégrale les moments où l’on se trouve devant un cas de nécessité ni de prédire, dans son contenu, ce à quoi il faut s’attendre dans ce cas », précise C. Schmitt. Le droit ne permet pas de distinguer une situation exceptionnelle de la situation normale. Il revient au souverain, titulaire du pouvoir suprême, de trancher. Il est encore plus clair quand il dit : « Il n’existe pas de norme que l’on puisse appliquer à un chaos. Il faut que l’ordre soit établi pour que l’ordre juridique ait un sens. Il faut qu’une situation normale soit créée, et celui-là est souverain qui décide définitivement si cette situation existe réellement (…). Là réside l’essence de la souveraineté de l’Etat… ». L’état d’exception, selon C. Schmitt « révèle avec la plus grande clarté l’essence de l’autorité de l’Etat. C’est là que la décision se sépare de la norme juridique, et là que l’autorité démontre que, pour créer le droit, il n’est nul besoin d’être dans son bon droit. »

Sur la base de ces conceptions, C. Schmitt a salué le tournant totalitaire du régime fasciste, renonçant au libéralisme, en 1925, pour devenir franchement un État totalitaire et « corporatif ». Il y voit une confirmation de l’idée centrale développée dans sa Théorie de la constitution où il insiste sur la nécessité de distinguer l’État de droit « bourgeois », sous la forme de l’État libéral, de la démocratie. « Que le fascisme renonce au vote, haïsse et méprise tout l’“elezionismo” n’est nullement antidémocratique, mais antilibéral ». Il précise que la conception électorale plébiscitaire adoptée par Mussolini, n’est pas« antidémocratique » en ajoutant qu’un : «plébiscite n’a pourtant rien d’antidémocratique. De surcroît, que le peuple se contente d’acclamer, ou ne puisse dire que oui ou non, n’exclut pas la démocratie la plus radicale et la plus directe.»

Ainsi, le fascisme serait une forme authentique de démocratie, radicale et directe, tirant sa légitimité de l’acclamation du peuple. La démocratie plébiscitaire fasciste montre le vrai sens de la représentation incarnée par un chef qui devient le « vrai représentant » de « la communauté organique que constitue le peuple, incarnant de façon vivante le principe national, alors que le parlement n’est qu’une représentation abstraite et déformée. » La supériorité de ce mode de représentation est illustrée, pour C. Schmitt, aussi bien par le fascisme que par la dictature de Staline ; dans ce sens il dit : « Il est très étonnant que deux États comme la Russie bolchevique et l’Italie fasciste soient les seuls qui aient fait l’expérience de rompre avec les clichés constitutionnels traditionnels du dix-neuvième siècle et d’exprimer également, dans l’organisation étatique et une constitution écrite, les grandes transformations dans la structure économique et sociale du pays. »

C’est aussi sur la base des mêmes conceptions qu’il a justifié, en juillet 1934, les assassinats de la Nuit des Longs Couteaux visant les SA en y voyant la « forme suprême de justice administrative » et en disant : « Le Führer met vraiment à exécution les enseignements tirés de l’histoire allemande. Cela lui donne le droit et la force pour fonder un nouvel Etat et un ordre nouveau. »

Depuis bien avant son adhésion au parti nazi en 1933, il a affiché sa préférence pour une « démocratie plébiscitaire » et pour une « dictature politique légitime ». La crise dans laquelle s’enlisait le République de Weimar était pour lui un motif pour rejeter le parlementarisme et pour développer une théorie centrée sur les pouvoirs étendus d’un « homme providentiel », un homme fort à la tête d’un Etat fort, capable de prendre des décisions et de les imposer.

Ces conceptions continuent à inspirer de nos jours les populismes de droite comme de gauche, les premiers retenant sa fascination pour Mussolini et Hitler, les seconds pensant à son admiration pour Staline, les deux reprenant ses critiques à l’égard du libéralisme et de la démocratie parlementaire, son « décisionnisme » fondé sur une ferme distinction, par le souverain, et en fonction de son appréciation du contexte, entre l’ami et l’ennemi.

Par delà le contenu des conceptions de Kaïs Saied, qui ne sont pas plus réactionnaires ni plus conservatrices que celles de ses adversaires islamistes et de leurs alliés, le problème avec les orientations qui président au décret du 22 septembre n’est pas seulement l’absence du volet social et économique que déplore, à raison, l’UGTT, mais leur inscription dans une logique annoncée dès le départ et qui peut conduire très loin sur une voie qui tourne le dos à la démocratie et à l’Etat de droit au nom de « la démocratie la plus radicale et la plus directe» capable de « rompre avec les clichés constitutionnels traditionnels du dix-neuvième siècle », sous la conduite d’un « homme providentiel » qui a tous les pouvoirs, selon les termes de C. Schmitt que nos juristes feraient mieux de lire et d’enseigner à leurs étudiants pour comprendre ce qui risque de nous arriver.

Il n’est jamais trop tard pour se mobiliser pour dire non à la réalisation d’un tel projet autrement que par le retour à l’avant 25 juillet 2021 ou par le retour à l’avant 2011. Celles et ceux qui veulent se battre de façon crédible contre le projet de Kaïs Saied ne doivent tendre la main ni aux islamistes et à leurs alliés, ni aux nostalgiques de la dictature d’avant 2011. Le salut de la Tunisie dépend de la mobilisation des forces sociales et politiques attachées à la démocratie et à la réalisation des objectifs de la révolution oubliés et trahis par toutes les coalitions gouvernementales, souvent dominées par les islamistes depuis 2011.

ANNEXE :

Décret Présidentiel n° 2021-117 du 22 septembre 2021, relatif aux mesures exceptionnelles. Texte intégral.

Le Président de la République,

Vu la Constitution, notamment son article 80,

Vu le décret Présidentiel n° 2021- 69 du 26 juillet 2021, portant cessation de fonctions du Chef du Gouvernement et de membres du Gouvernement,

Vu le décret Présidentiel n° 2021-80 du 29 juillet 2021, relatif à la suspension des compétences de l’Assemblée des représentants du peuple.

Vu le décret Présidentiel n° 2021-109 du 24 août 2021, relatif à la prorogation des mesures exceptionnelles relatives à la suspension des compétences de l’Assemblée des représentants du peuple,

Considérant que la Constitution dispose que le peuple est le titulaire de la souveraineté tel que prévu par son préambule et mentionné dans son article 3,

Considérant que, si le peuple n’étant pas en mesure d’exprimer sa volonté et d’exercer sa souveraineté en vertu des dispositions constitutionnelles en vigueur, la souveraineté prévaut sur les dispositions relatives à son exercice,

Considérant que le peuple tunisien a exprimé à plusieurs reprises son rejet des mécanismes relatives à l’exercice de la souveraineté,

Considérant que le fonctionnement des pouvoirs publics a été entravé, et que le péril est devenu non pas imminent, mais réel, notamment au sein de l’Assemblée des représentants du peuple,

Considérant que le principe est que la souveraineté appartient au peuple, et que si le principe s’oppose aux procédures relatives à son application, la prééminence du principe sur les formes et les procédures s’impose.

Prend le décret Présidentiel dont la teneur suit :

CHAPITRE PREMIER

Dispositions générales

Article premier – Les compétences de l’Assemblée des représentants du peuple demeurent suspendues.

Art. 2 – L’immunité parlementaire de tous les membres de l’Assemblée des représentants du peuple demeure levée.

Art. 3 – Il est mis fin à toutes les primes et tous les avantages octroyés au Président et aux membres de l’Assemblée des représentants du peuple.

CHAPITRE II

Les mesures relatives à l’exercice du pouvoir législatif

Art. 4 – Les textes législatifs sont pris sous forme de décret-loi, ils sont promulgués par le Président de la République qui ordonne leur publication au Journal officiel de la République tunisienne, et ce, après délibération du Conseil des ministres. Lors de l’édiction de décrets-lois, il ne peut être porté atteinte aux acquis en matière de droits de l’Homme et de libertés garantis par le système juridique national et international.

Art. 5 – Sont pris sous forme de décret-loi, les textes relatifs :

– à l’approbation des traités,

– à l’organisation de la justice et de la magistrature,

– à l’organisation de l’information, de la presse et de l’édition,

– à l’organisation des partis politiques, des syndicats, des associations, des organisations et des ordres professionnels ainsi que leur financement, – à l’organisation de l’Armée nationale,

– à l’organisation des forces de sécurité intérieure et de la douane,

– à la loi électorale, – aux libertés et aux droits de l’Homme,

– au statut personnel,

– aux modalités générales d’application de la Constitution,

– aux devoirs fondamentaux de la citoyenneté,

– au pouvoir local,

– à l’organisation des instances constitutionnelles,

– à la loi organique du budget,

– à la création de catégories d’établissements publics et d’entreprises publiques,

– à la nationalité,

– aux obligations civiles et commerciales,

– aux procédures devant les différentes catégories de juridictions,

– à la détermination des crimes et délits et aux peines qui leur sont applicables, ainsi qu’aux contraventions sanctionnées par une peine privative de liberté,

– à l’amnistie générale,

– à la détermination de l’assiette des impôts et contributions, de leurs taux et des procédures de leur recouvrement,

– au régime d’émission de la monnaie,

– aux emprunts et aux engagements financiers de l’Etat,

– à la détermination des emplois supérieurs,

– à la déclaration du patrimoine,

– aux garanties fondamentales accordées aux fonctionnaires civils et militaires,

– au régime de ratification des traités,

– aux lois de finances, de règlement du budget et d’approbation des plans de développement,

– aux principes fondamentaux du régime de la propriété et des droits réels et de l’enseignement, de la recherche scientifique, de la culture, de la santé publique, de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, de l’énergie, du droit du travail et de la sécurité sociale.

Les matières autres que celles qui sont des domaines ci-dessus mentionnés, relèvent du pouvoir réglementaire général et sont prises sous forme de décret Présidentiel.

Art. 6 – Les projets de décret-loi et les décrets Présidentiels à caractère réglementaire sont délibérés en Conseil des ministres. Les décrets Présidentiels à caractère réglementaire sont contresignés par le Chef du Gouvernement et le membre du Gouvernement intéressé.

Art. 7 – Les décrets-lois ne sont pas susceptibles de recours en annulation.

CHAPITRE III

Les mesures relatives à l’exercice du pouvoir exécutif

Art. 8 – Le pouvoir exécutif est exercé par le Président de la République assisté d’un Gouvernement dirigé par un Chef du Gouvernement.

Section première – Le Président de la République

Art. 9 – Le Président de la République représente l’Etat et oriente sa politique générale et ses choix fondamentaux.

Art. 10 – Le Président de la République préside le Conseil des ministres et il peut déléguer sa présidence au Chef du Gouvernement.

Art. 11 – Le Président de la République veille à l’exécution des lois, exerce le pouvoir réglementaire général et il peut déléguer tout ou partie de ce pouvoir au Chef du Gouvernement.

Art. 12 – Le Président de la République exerce notamment les fonctions suivantes :

– assurer le haut commandement des forces armées,

– déclarer la guerre et conclure la paix après délibération du Conseil des ministres,

– la création, la modification, la suppression des ministères et secrétariats d’Etat, la détermination de leurs compétences et de leurs attributions,

– la création, la modification ou la suppression des établissements publics et d’entreprises publiques et services administratifs, ainsi que la détermination de leurs compétences et de leurs attributions,

– la cessation de fonctions d’un ou de plusieurs membres du Gouvernement ou l’examen de sa démission, – l’accréditation des diplomates de l’Etat à l’étranger et l’acceptation de l’accréditation des représentants des Etats étrangers,

– la nomination aux emplois supérieurs et leurs cessations,

– la ratification des traités,

– accorder la grâce.

Art. 13 – En cas d’empêchement provisoire, le Président de la République peut déléguer, par décret Présidentiel, ses pouvoirs au Chef du Gouvernement. Au cours de l’empêchement provisoire du Président de la République, le Gouvernement reste en place jusqu’à ce que cet empêchement cesse d’exister.

Art. 14 – En cas de vacance de la Présidence de la République pour cause de décès, de démission ou d’empêchement absolu, le Chef du Gouvernement est immédiatement investi des fonctions de la Présidence de la République, jusqu’ à ce que soit assuré le retour au fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Et il prête le serment constitutionnel devant le Conseil des ministres.

Si en même temps le Chef du Gouvernement se trouve empêché pour l’une des raisons prévues à l’alinéa précédent, le ministre de justice est investi des fonctions de la Présidence de la République par intérim.

Dans ces deux derniers cas, des élections sont organisées pour élire le Président de la République dans un délai de quarante-cinq jours au moins et de quatre-vingt-dix jours au plus à compter la date de la vacance.

Le Président de la République par intérim prête le serment constitutionnel prévu dans l’article 76 de la Constitution.

Art. 15 – Le Président de la République peut soumettre au référendum tout projet de décret-loi. Lorsque le référendum a conclu à l’adoption du projet, le Président de la République le promulgue dans un délai maximum de quinze jours à compter de la date de proclamation des résultats du référendum.

Section 2 – Le Gouvernement

Art. 16 – Le Gouvernement se compose du Chef du Gouvernement, de ministres et de secrétaires d’Etat nommés par le Président de la République.

Le Chef du Gouvernement et les membres du Gouvernement prêtent devant le Président de la République le serment prévu par le dernier alinéa de l’article 89 de la Constitution.

Art. 17 – Le Gouvernement veille à l’exécution de la politique générale de l’Etat, conformément aux directives et aux choix définis par le Président de la République.

Art. 18 – Le Gouvernement est responsable de ses actes devant le Président de la République.

Art. 19 – Le Chef du Gouvernement dirige et coordonne l’action du Gouvernement. Il dispose de l’administration aux fins de l’exécution des orientations et choix définis par le Président de la République. Il supplée, le cas échéant, le Président de la République dans la présidence du Conseil des ministres ou de tout autre conseil.

CHAPITRE IV

Dispositions finales

Art. 20 – Le préambule de la Constitution, ses premier et deuxième chapitres et toutes les dispositions constitutionnelles qui ne sont pas contraires aux dispositions du présent décret Présidentiel, continuent à être appliquées.

Art. 21 – L’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des projets de loi est supprimée.

Art. 22 – Le Président de la République élabore les projets de révisions relatives aux réformes politiques avec l’assistance d’une commission dont l’organisation est fixée par décret Présidentiel.

Ces projets de révisions doivent avoir pour objet l’établissement d’un véritable régime démocratique dans lequel le peuple est effectivement le titulaire de la souveraineté et la source des pouvoirs qui les exerce à travers des représentants élus ou par voie de référendum.

Ce régime repose sur la séparation des pouvoirs et l’équilibre réel entre eux, il consacre l’Etat de droit et garantit les droits et les libertés publiques et individuelles et la réalisation des objectifs de la révolution du 17 décembre 2010 relatifs au travail, à la liberté et à la dignité nationale.

Ces projets de révisions sont soumis par le Président de la République au référendum pour approbation.

Art. 23 – Le présent décret Présidentiel sera publié au Journal officiel de la République tunisienne et il est immédiatement exécutoire.

Tunis, le 15 Safar al Khayr 1443.

Le 22 septembre 2021. Le Président de la République Kaïs Saïed

« Terrorisme…Réalités, causes et mystifications idéologiques »

Avec l’ouverture du procès concernant les attentats du 13 novembre en France, et le 20è anniversaire du 11 septembre 2001, la question du terrorisme est en ce moment, et fortement, dans les médias, dans les mémoires, dans les émotions… ce qui est normal. Mais est-elle suffisamment dans les analyses, dans les interrogations et les débats nécessaires ? Certainement pas. Pourtant, lutter contre cette violence criminelle mondialisée devrait imposer d’aller au fond des enjeux sociaux, économiques, politiques, stratégiques, historiques… Ce livre, sorti en 2019, aborde en particulier les questions de la définition du terrorisme, de ses causes (parce qu’il y a des causes, n’en déplaise à Manuel Valls et à quelques autres), et de ses instrumentalisations idéologiques. A lire ou à relire pour mieux appréhender les enjeux, pour aller au-delà des apparences, des « fakes news » ou infox, et des mensonges.

A commander (172 pages – 12 euros) en librairie, ou aller sur le site des éditions du Croquant :

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Afghanistan: de quelle défaite parle-t-on ? افغانستان: سخن از کدام شکست است؟

Cet article tente de donner de premières hypothèses sur le sens des événements d’Afghanistan. Il est évidemment trop tôt pour traiter de leurs conséquences, mais il est vraiment nécessaire, dans le flot médiatique actuel, de proposer un début d’analyse. Ce texte vise à comprendre les aspects géopolitiques essentiels. Il ne cherche pas à être exhaustif. Il est loin de l’être. Il essaie de suggérer quelques questions et quelques pistes pour l’avenir (1).

Je publie ci-dessous, pour celles et ceux qui en auront usage, la traduction de cet article en langue persane (le farsi) qui est une des deux langues officielles en Afghanistan. Le farsi parlé en Afghanistan est appelé le dari.

Je dois cette traduction à un ami iranien, Bernard Arefi que je remercie vivement.

افغانستان: سخن از کدام شکست است؟

ژاک فات*

برگردان بهروز عارفی

22 اوت 2021

در این نوشته تلاش می کنیم به نخستین فرضیه ها درباره رویداهای افغانستان بپردازیم. هنوز برای تحلیل پیامدها خیلی زود است، اما واقعا ضروری است که در میان انبوه سردرگمی رسانه ای کنونی، سرخطِ تحلیل را بگشاییم. در این نوشته، کوشش می کنیم به جنبه های اساسیِ ژئوپولیتیکی اشاره کنیم. طبیعتاً این متن، فراگیر نیست. چنین هدفی هم ندارد. منظور طرح چند پرسش و راهیابی برای آینده است1.

همان گونه که می بینیم، 20 سال پس از «جنگ با تروریسم» که جورج والکِر بوش در پیِ حمله های تروریستی در 11 سپتامبر 2001 علیه طالبان و القاعده به راه انداخت، افغانستان، در چند روز به دست طالبان سقوط کرد (واژه سقوط بسیار معنی دار است). در برابر پیشروی برق آسای روزهای اخیر، نیروهای افغان یا فروریختند و یا بدون جنگ، تسلیم شدند. تشدید حمله های هوائی آمریکا چیزی را در محل تغییر نداد. طالبان هنگامی وارد کابل شدند که نیروهای واشینگتن هنوز در آن شهر بودند. طالبان ورودی های فرودگاه را کنترل می کنند و در نتیجه دسترسی به آن برای کسانی که می خواهند افغانستان را ترک کنند، نامعلوم و پرمخاطره است. هزاران افغانی برای فرار از کشور به آنجا روی می آورند. بایدن در مقابل این فروپاشی گفت که قادر نیست نتیجه نهایی این عملیات را تضمین کند.

در هرجی و مرجی وصف ناپذیر، سیاست عقب نشینی که بایدن فرمانش را صادر کرد و دولت آمریکا راه و روش آن و نیز تقویم آن را معین کرد، باوجود تقویت قابل ملاحظه ی نیروهای آمریکا از سوی پنتاگون (از 2500 تا 6000 سرباز) جهت تضمین امنیت، این عقب نشینی یک شکست کامل است. آمریکا حتی نیروهایی در قطر و کویت مستقر کرد. اما، ایالات متحده کنترل اوضاع را از دست داده است. این امر، به نوبه خود، برای بزرگترین قدرت نظامی جهان اهانت آمیز است. چرا که بیست سال پیش، جورج دبلیو بوش از جاه طلبیِ قدرتی با گستردگی بین المللی صحبت کرد2 و اینکه هیچ چیزی نمی تواند این وضعیت را برهم زند. چهل و سومین رئیس جمهور آمریکا اظهار داشت «جنگ ما علیه تروریسم با القاعده شروع می شود ولی با آن متوقف نخواهد شد. این جنگ تا زمانی که همه گروه های تروریستی را در جهان یافته، دستگیر کرده و شکست دهیم» ادامه خواهد یافت. این بلندپروازی که با شروعِ جنگی جهانی با تروریسم به نام ارزش های امریکا، به نام ملتی «استثنایی» و «صاحبِ تقدیر»، به نام مسیحایی دموکراتیک آغازشد، امروز – ودر واقع از مدت ها پیش- دور از دسترس است. این ایده برخاسته از مبالغه ای دراز مدت است که برای ایالات متحده و نیز منحدانش بسیار گران تمام شده است. اما، این دروغ که آشکارا در رسانه ها نیز بازتاب یافته است، بی دلیل نبود: تثبیت حضور سلطه گرانه ی آمریکا در جهان و به ویژه در منطقه ای که منافع استراتژیکی و حوزه های نفوذ بسیاری به هم می‌رسند.

آرشیو امنیت ملی (آمریکا)3در 19 اوت مجموعه ای از اسناد تاریخی را منتشر کرد که از رده بندی سری خارج شده بود. این اسناد نشان می‌دهد که «به مدت نزدیک به بیست سال، دولت آمریکا تا چه حدی مردم آمریکا را در مورد پیشرفت ها در افغانستان فریب داد. در حالی که همزمان، واقعیت های آزاردهنده درباره ی شکست های جاری را با سرپوشِ محرمانه مخفی می کردند…» درنتیجه، واشینگتن درباره ی توهم و دروغ بافی برپایه ی اسطوره های ایدئولوژیکی بنیادگذار ایالات متحده و همچنین در مورد واقعیت تناسب قوا شکست خورده است…

پیروزی طالبان همراه با تصویرهای دهشتناک، تراژدی انسانی و پرسش های بی شمار درباره ی آینده، به عنوانِ یک رویداد بااهمیت تلقی می شود. با لحظه ی بهت آور و تاریخ دراماتیک روبرو هستیم. ولی اگر اوضاع چنین ابعادی پیدا کرده، به ویژه به سبب مفهوم سیاسی اساسی آن است. به هر حال، این پیروزی و پیامدهای آن درسی کلی تر و هشداری است ازجمله برای فرانسه که مجبوراست برای سازگاری و شکلی از عقب نشینی در جنگ ساحل آفریقا و کش و قوس های آن آماده شود.

عقب نشینی از افغانستان که جو بایدن به رغم دودلی های موجود در بین جمهوری خواهان و نیز در میان نظامیان، تصمیم آن را گرفت و بدان متعهد شد، در واقع طرحی است که بسیار پیش از آن ریخته و پرداخته شده بود. ابتدا، در سال 2012، باراک اوباما تصمیم گرفت تا نخستین گروه از سربازان امریکائی را بازگرداند. با این وجود، او مجبور شد که در تقویم بازگشت سربازان تجدید نظر کند و حتی به خاطر وخامت اوضاع، نیروهای جدیدی به افغانستان گسیل دارد. این انطباق جدید موجب بروز تردیدهای طولانی بین دو خواست شد یعنی بین عقب نشینی که کم کم تحمیل می شد و آنچه که در آن زمان برای پاسخ به ضروریات ایمنی «الزامی» به نظر می آمد.

سپس، دونالد ترامپ بود که متعهد شد به «این جنگ بی پایان» پایان دهد و «حداکثر تا سال 2021» نیروها رابرگرداند. او در فوریه 2020 در دوحه با طالبان بر سر توافقی برای خروج نیروها در تاریخ یادشده مذاکره کرد و پیش از انتخابات ریاست جمهوری نوامبر 2020، به این فرایند شتاب داد. استقبال مردم از چنین عقب نشینی آن چنان زیاد بود که تابوی گفتگوی مستقیم با دشمنی که تا دیروز غیرقابل معاشرت ارزیابی می شد، شکست. گفتگو بر سر خروج نیروهای آمریکایی تا پایان مه 2020 در مقابل تعهد طالبان برای تامین امنیت و مذاکره مستقیم با حکومت کابل انجام شد. اما خشونت ها تا میزان بالاتری ادامه یافت، اختلاف ها تداوم یافته و چشم انداز خروج کامل با مقاومت هایی در کنگره و پنتاگون [وزارت دفاع] روبرو شد.

سرانجام، جوبایدن تصمیم گرفت تا کار را تمام کند. از آن پس، او بود که با انتقادهای تُند جمهوری خواهان، دونالد ترامپ و برخی از متحدان آمریکا (از جمله آالمان و بریتانیا) و نیز چند رسانه روبرو شد که این تصمیم را «فاجعه کامل» خواندند، امری که در عمل ایالات متحده را بی اعتبار می کند. روزنامه « وال استریت جورنال » بیانات بایدن را «ننگین»، «تسلیم» و «دغل کاری» نامید. این واقعیتی است که استفاده از نیروهای نظامی چنان در ذات اصلی نقش آمریکا و هویتِ امپریالیستی ایالات متحده ثبت شده که هر گُزینشِ دیگری ، غیرعادی و نسنجیده تلقی می شود. این نکته را اوباما خوب به یاد دارد، چون او که نپذیرفت در سال 2013 سوریه را بمباران کند، به شدت مورد سرزنش قرار گرفت و از جمله در فرانسه. در نتیجه‌ی از دست دادن کنترل، بلبشوی امنیتی، نکوهش ملی… بدون تردید روز 15 اوت آثار عمیقی در حافظه ی سیاسی آمریکا برجاخواهد گذاشت. اما باید فراتر از آن را نگریست.

شکست تاریخی

عقب نشینی آمریکا و فروپاشی رژیم وابسته به واشینگتنِ افغانستان، ابتدا برای ایالات متحده یک شکست تاریخی است: شکست جنگ آمریکا با تروریسم، شکستِ «دولت سازی»4 در حالی که کلِ سیاست خارجی ایالات متحده و مجموعه ی جنگ های آن ها به نام دموکراسی به مثابه کسبِ حقانیتِ نهایی و حقانیت شیوه کار، هدایت شده است. با این وجود، نباید به رغم شدت تصویرها، میان سقوط کابل در 2021 و سقوط سایگون در 1975، شباهت قائل شد.

در ویتنام، با نماد کسب اسقلال یک ملت در موقعیت سخت و دهشتناک جنگ سرد روبرو بودیم. تحقق هدفی که لازم و عادلانه بود که در پایان یک جنگ آزادی بخش طولانی، به دست آمد. بدین ترتیب، مردم یک کشور در نظم نوینی جایگاه خود را می یافت تا دولتی مستقل ایجاد کند. در افغانستان، با بیانِ فروپاشی و درماندگی روبرو هستیم. فروپاشی یک رژیم بدون حقانیت زیر فشار اسلامِ سیاسیِ مسلح. درماندگی دراز مدت یک منطق قدرت مسلط در منطقه ای که رقابت ها و تقسیم حوزه های نفوذ، بی وقفه، وضعیت بین المللی درگیری های استراتژیکی، ناامنی دائمی و بی ثباتی تروریستی را رقم می زنند.

مسلماً در افغانستان، ایالات متحده با دومین شکست تاریخی حود پس از ویتنام مواجه است. اما، معنای این دو شکست یکی نیست. امروز، برای مردم افغانستان، «تحقق لازم و عادلانه» وجود ندارد. برعکس، قدمی تازه در وضعیتی متفاوت، در فاجعه ای سیاسی، اجتماعی، ایدئولوژیکی و امنیتی می گذارند… نباید به تبلیغات حساب شده ی «میانه رویِ» برخی رهبران طالبان، برای مثال در مورد حقوق زنان وقعی گذاشت. ذبیح الله مجاهد، سخنگوی طالبان تلاش کرد درباره نیت های قدرت جدید اطمینان دهد. او گفت «ما می خواهیم بر پایه ی اصول دیپلماتیک و احترام با همه کشورهای جهان رابطه داشته باشیم. ما می خواهیم اقتصاد خوبی داشته باشیم. ما بازرگانی می خواهیم، ما دیپلماسی خوب می خواهیم …». بااین وجود، وحشیگری سرکوب، پیگردِ مخالفان سیاسی و قتل ها نگرانی های برحق و تردیدهای زیاد ایجاد کرده، هرچند هنوز با خشونت های بی حد و اندازه ی طالبان سال های دهه 1990 فاصله داریم.

یادآوری کنیم که مجله پژوهشی The Intercept (که اسناد National Security Agency را منتشر کرده بود که ادوارد اِسنودِن از سال 2013 برملاکرد)، در 18 اوت فاش کرد که طالبان به مجموعه ی مشخصاتِ بیومتریک آمریکایی ها دست یافته اند. این مشخصات هویتی بیومتری می تواند به شناسایی افغان هائی کمک کند که برای نیروهای ائتلاف زیر رهبری واشینگتن کار کرده بودند. به نوشته ی این مجله، کار پیچیده شناسایی افراد از طریق این روش تشخیص هویت تکنولوژیکی می تواند با کمک ISI «سازمان مخفی اطلاعاتی» عمده ی پاکستان انجام گیرد … این سازمان دائماً به دو دوده بازی کردن سیاسی شهرت دارد.

می توان نسبت به سازوکارهای منفیِ ممکن و هراسناکی نگران بود (باید هم!) که طالبان می توانند به راه اندازند: تشویقی برای اسلامیسم سیاسی و جهادیسم، فرصتی برای القاعده (متحد نزدیک طالبان)، انحطاط فزاینده ی نقش دولت های خلیج فارس. به خاطر داریم که عربستان سعودی و امارات متحده عربی، در کنار پاکستان تنها کشورهایی بودند که رژیم طالبان (در قدرت از 1996 تا 2001) را به رسمیت شناختند. اکنون، این دومین «امارت اسلامی افغانستان» از چه حمایتی برخوردار خواهد شد؟ بین پشتیبانی کامل و طرد، بحث و جدل سیاسی-رسانه ای ممکن است داغ باشد. اما، آیا مسئله هنوز به این گونه مطرح می شود؟

در زمینه طرح سوال ها، شایسته است که موضع گیری ها و گزینش های چین و روسیه را که عموماً به پشتیبانی از طالبان شهرت دارند، مورد بررسی قرار دهیم. واقعیت بسیار پیچیده تر است، خواهیم دید، اما انتخابِ پکن و مسکو آشکارا، رویه ی مثبت نسبت به افغانستان پساآمریکا و رژیمِ در حال استقرار است. شکست ایالات متحده که به طور کلی تر، شکست قدرت های غربی و ناتو نیز است، فضای برد و باخت (و مسئله های جدید) را باز می کند. این اوضاع فرصت های استراتژیکی و اقتصادی فراهم می کند. این وضع امکان می دهد تا شکل بندی منطقه ای جدیدی را در نظر گرفت.

چین و روسیه چه می خواهند

در این وضعیت دگرگون شده، چین و روسیه، همزمان رقیب و مکمل یکدیگرند. رقابت میان این دو، واقعی است. هر کدام چارچوب و راهکار منطقه ای و چندجانبه ی مناسب با منافع خود طرح می کنند. این دو بازیگر، میدان نفوذ و قدرت خاص خود را دارند. اما، در منطقه ای که تاریخ را ، هم میراث شوروی دیروز و هم بلندپروازی های چینِ پیروزمند امروز تعیین می کند ، این میدان ها را می توان کاملاً روی هم گذاشت. با این همه، اکنون مشارکت چین/روسیه از این رقابت رنج نمی برد. پکن و مسکو می توانند مشترکاً یا به موازاتِ هم، از موقعیت ژئوپولیتیکی افغانستان که از یوغ قدرت امریکا آزاد می شود و منطقه ای که می تواند بیشتر قابل دسترسی باشد، بهره ببرد. شکست آمریکا، از نظر استراتژیکی سنگین خواهد بود. اکنون، چین و روسیه می خواهند آشکارا تندتر به پیش روند تا بتوانند از ضعف هژمونی آمریکا و خرابی چشمگیر اعتبار آن کشور، بهره برداری کنند.

روسیه روی مناسبات با جمهوری های پیشینِ شوروی در آسیای مرکزی حساب می کند. این کشور نسبت به گفتگوهای در جریان میان واشینگتن و مقامات کشورهای مجاورِ افغانستان جهت یافتن شرایطی برای استقرار مجدد نیروهای آمریکا در منطقه نگران است. سرگئی لاوروف وزیر امورخارجه روسیه اظهار داشته که حضور نظامیان مسلحِ بیگانه در هرکدام از این کشورها که عضو «سازمان پیمان امنیت جمعی»5 هستند، به توافق همه ی اعضای این سازمان نیاز دارد. او افزود که استقرار پایگاه های نظامی جدید به امنیت در آسیای مرکزی کمکی نخواهد کرد. گویا در نشست سران در ژنو (16 ژوئن 2020) میان بایدن و پوتین، برسرِ این موضوع تبادل نظر شده است.

از سوی دیگر، روسیه، تاجیکستان و ازبکستان در 10 اوت امسال رزمایش نظامی مشترکی در ولایت ختلون در تاجیکستان و در 20 کیلومتری مرز افغانستان را به انجام رساندند. یک هفته بعد، در 17 اوت در شرایطی که اوضاع افغانستان به سرعت در حالِ فروپاشی بود، نیروهای روسیه یک رزمایش یک ماهه را در تاجیکستان آغاز کردند. روسیه پایگاه های دفاعی اش رامستحکم تر می کرد.

روز 9 اوت، چین و روسیه رزمایش بزرگی را در ایالت خودمختار چینیِ نینگسیا (با شرکت بیش از ده هزار سرباز، زره پوش و هواپیما) شروع کردند. برای نخستین بار، در این مانور نظامی، از سیستم فرماندهی مشترک و حضور نظامیان روسی در میان فرماندهان چینی استفاده شد. هدف از این آمادگی مشترک، بررسی وضعیت ثبات، امنیت و ضدتروریسم در آسیای مرکزی بود. جَدَل چشمگیری در تلویزیون آمریکائی سی اِن اِن در گرفت که بر تفاوت هدف های میان پکن و مسکو تأکید داشت، در حالی که یکی از هدف های این رزمایش ها، نشان دادن سطح همکاری امنیتی و مشارکت استراتژیکی چین-روسیه در اوضاع تنش های رو به فزون با واشینگتن بود.

پس، دست اندازیِ نگران کننده ی طالبان بر افغانستان یک « بازی بزرگ » استراتژیکی جاه طلبانه و تناسب قوا در سطح ملی و بین المللی است. و این « بازی بزرگ » نیز به نوبه ی خود با سهم سیاسی دیپلماتیک جهت جستجوی شرایط و چارچوب همکاری در نظمِ نوینِ منطقه ای همراه است. چین و روسیه روابط خود با طالبان را حفظ و تحکیم می کنند. نه پکن، و نه مسکو نمی خواهند موقعیت خوب خود را از دست بدهند. سفیر روسیه در کابل به تماس های رسمی ادامه می دهد. این سفارت، همچون سفارت پکن باز خواهد ماند.

در ماه ژوئیه، یک هیئت طالبان به ریاست ملا عبدالغنی برادر، فرد شماره 2 طالبان در مسکو با زمیر کابولُف فرستاده ویژه روسیه برای افغانستان ملاقات کرد. سپس این هیئت به چین رفت و در تیانجین با وانگ یی وزیر امورخارجه چین در فضایی مملو از تعارفات دیپلماتیک دیدار کرد. از نگاه روسیه ممکن است شناسایی رژیم جدید رخ دهد، ولی رسماً به منش طالبان مشروط شده است، یعنی به نگرش آن ها درباره چندمسئله، به ویژه در زمینه ی امنیت و تروریسم. این امر همچنین بستگی دارد که تا چه حد تشویق و ترغیب درباره ی گفتگوی سیاسی فراگیر داخلی مفید واقع شود تا بتواند به مناقشه طولانی افغانی ها پایان دهد. گفتمان چینی ها بسیار مشابه آن است. وانگ یی به مذاکره بین افغانی فراخوانده تا به یک مصالحه برسند. در واقعیت، این زبان رسمی موضع بسیاری در جهان است: از جمله شورای امنیت، اتحادیه اروپا، ناتو، فرانسه یا ترکیه. البته این کار به شرایطی مشابه به ویژه در مورد لزوم وجود حکومتی که نماینده مردم و فراگیر باشد، نیز بستگی دارد. از طالبان خواسته اند که به تعهدات خود احترام گذارند. ارزیابی اعتبار گفتمان طالبان برای آینده بسیار دشوار است. با این وجود، باید اهمیت حمایت روسیه و چین را از طالبان خوب ارزیابی کرد. به این معنی که باید اهمیت پاسخ طالبان به درخواست مکرر مسکو و پکن درباره برخی از مسئله ها و از جمله مسئله امنیتی را سنجید.

به ویژه، چین (مانند روسیه) به برخورد طالبان نسبت به تهدید تروریستی اهمیت بسیار قائل است. چین دارای 76 کیلومتر مرز مشترک با افغانستان است و این مرز با گزینگیانگ مجاور است. چینی ها نسبت به فعالیت های گروه جدایی طلب «حزب اسلامی شرق ترکستان» (ETIM) نگران هستند. این جنبش اسلامیِ ترکستان شرقی سازمانی است که عناصر فعالِ ازبک و اویغور را دربر می گیرد و گفته می شود که چندین سوءقصد مرگبار در چین مرتکب شده است. وانگ یی اظهار داشت «ما امیدواریم که طالبان افغان به روشنی با سازمان های تروریستی قطع رابطه کنند و از جمله با همین حزب ETIM و با جدیت و به طور موثر با آن ها مبارزه کنند تا مانع ها را از سر راه بردارند، نقشی مثبت ایفا کرده و شرایط لازم برای امنیت، ثبات، توسعه و همکاری در منطقه را فراهم آورند.».

چین مانند روسیه درپیِ مدیریتِ اوضاع با استفاده از چارچوب های نهادینه ای چندجانبه، مثل «سازمان همکاری شانگهای»6 است که دولت روسیه نیز در آن عضویت دارد. پکن باروحیه ی ضمنیِ مشارکت در ثبات و «بازسازی صلح آمیز» افغانستان، برای گروهِ امور افغانستانِ در این « سازمان » ارزش قائل است. در این رهگذر، از 12 تا 16 ژوئیه گذشته، وانگ یی از ترکمنستان، تاجیکستان و ازبکستان دیدار کرد. آخرسر، پکن جهت کمک به این بازساری، گسترش «راهرو اقتصادی چین-پاکستان»7 را تا افغانستان پیشنهاد کرده است.

از مبالغه تا تحقیر

گرچه هم سوئی چین و روسیه فارغ از رقابت نیست، اما می خواهد در پیکربندیِ جدید منطقه ای پس از شکست آمریکا جایی باز کند. این رویکردجدیدی را که نمایان شده، باید سنجید. ابتدا، باید شکست استراتژیکی ایالات متحده را در نظر گرفته و از آن بهره گیری کرد. یِنس اِستولِنبِرگ، دبیرکل ناتو در کنفرانس مطبوعاتی در 20 اوت، نشان داد که سَمت و سوی رویدادها را خوب درک کرده است. او اظهار داشت: «آمریکا و اروپای شمالی باید به همراهی با یکدیگر در درون ناتو ادامه دهند. رویدادهای جاری افغانستان چیزی را تغییر نمی دهد. وابستگی تناسب قوای کلیِ جهانی، عملکرد تهاجمی روسیه و تثبیت چین موجب شده که حفظ یک پیوند فراآتلانتیکی اهمیت بیشتری پیدا کند».

پس از ریاست جمهوری اندوه بار دونالد ترامپ، جو بایدن خود را برای بازسازی اعتبارِ بین المللی بر زمینه ی سلطه ی بازیافته و قدرتِ برتر آمریکا در شکل های «کلاسیک تر» آماده می کرد. شکست استراتژیکیِ اخیر همراه با بدبختیِ بِلبشو و ناتوانی جهت کنترل اوضاع… برای زمانی نامعلوم اعتبارِ ایالات متحده و توانایی واقعی آن ها را در سدکردن چین برباد داد. همان گونه که روزنامه مشهور واشینگتن پست نوشت، ایالات متحده از مبالغه به تحقیر رسید. خطایی برای چین و روسیه خواهد بودکه فراموش کنند که همان گونه که معروف است، تاریخ به یک شکل دوبار تکرار نمی شود. آخرسر، بلندپروازی روس ها و به ویژه چینی ها به طور ضمنی در تقویمِ دوگانه ای یادداشت می شود.

ابتدا، چنانچه دیدیم، ثبات و امنیت همچون دل نگرانی های مشخص، فوری و مُقَدَّم می باشند. نباید به این نگرانی کم بها داد. این حساسیت ها در نگرشی جای می گیرند که به عنوان بدیلِ کامل شمرده می شوند. این بدیل ها موجب پایان مناقشه افغانی و تأمینِ شرایط توسعه ی اقتصادی می شود. آیا این بینشی اراده گرا و اغراق آمیز است؟ امروز، تصور این که چه پیش خواهد آمد، غیرممکن است. به هیچ وجه نمی توان بخت چنین بدیل ها، مخاطره های جنگ داخلی، بی ثباتی ها و بحران های احتمالی، مقاومت سیاسی و اجتماعی داخلی در برابر رژیم طالبان را پیش بینی کرد… آینده بسیار ناروشن است.

مسئله دوم، کاربست یک استراتژی است که پایه های یک همکاری، بهره برداری از منابع و ثروت های زیرزمینی افغانستان، ایجاد زیرساختارها را میسر سازد و برای چین، به روشنی خواست پیوستن به این چشم انداز در طرح های جهانی Belt and Road Initiative [جاده ابریشم جدید] است. یادآوری می کنند که افغانستان اکنون از منابع انرژی، ثروت های معدنی مهم و حتی عناصر «خاک های نادر» که در تکنولوژی های پیشرفته مصرف دارد، برخوردار است: نظیر مس، آهن، طلا، جیوه، لیتیوم، کبالت، هیدروکربورها… به دلیل بدیهیِ ناامنی و مناقشه ی بی پایان، این ثروت ها در مرحله ی عدم امکان بهره برداری قرار دارند که برای مدتی دراز مانع از به راه انداختن طرح های بزرگ شده است.

آشکار است که خروج افغانستان، دولت در انحطاط از وضعیت تاریخی جنگی برای ورود آن در استراتژیِ طرح های اقتصادی و صنعتی، گسستی عظیم یعنی تغییر الگوی سیاسی ملی و بین المللی را الزامی می کند. بلندپروازی ای به این عظمت، چالشی بزرگ است. نخست، به این خاطر که با یکی از فقیرترین کشورهای جهان روبرو هستیم. و نه فقط. آیا چین می تواند از راه اقتصادی به آنچه آمریکا نتوانست با زور انجام دهد، برسد؟ … قطعی نیست که در وضعیت کنونی، با فاجعه ی مالی و بحران انسانی که تهدید می کند، باوجود تحریم های آمریکا و صندوق جهانی پول، ناروشنی ها درباره کمک های بانک جهانی، تنش های رو به فزون و رویارویی های قدرت ها امکان داشت تا به سادگی بتوان چنین دیدگاهی را پیاده کرد. تازه، این به معنی فراموش کردن بسیاری از مشکلات دیگر است. آخرسر، ضروری است که شرایط سیاسی داخلی نیز مساعد باشد. آیا شورشیانِ ایدئولوژیکیِ مسلحِ نخسین امارت اسلامی افغانستان، در سال های دهه 1990، قادر خواهند بود به طور کلی خود را به مسئولان سیاسی ، اداری، اجتماعی و دیپلماتیک با هدفِ استراتژی ملی و پیشرفت کلی بدل کنند؟ آنان مجبورند که حکومت کنند… اگر اکنون، منش سیاسی طالبان بیانِ خواست انطباق با اوضاع جدید و برتن کردن (یا نکردنِ) جامه ی مسئولیت … باشد، آیا قالبِ ایدئولوژیکی طالبان کاملاً تغییر کرده است؟ در این باره، تردید وجود دارد. ولی این پرسش را باید طرح کرد.

ستیز با نظمی که بر قدرت متکی است

هنوز یک به یک مسئله‌ی اساسی پیرامون درس اصلیِ نمادِ 15 اوت 2021 پاسخ داده نشده است. شکست آمریکا عبارت است از نمایش روشنگرِ بحرانی که اندیشه ی استراتژیکی مسلط می نامند و برپایه ی تثبیت قدرت و اِعمال زور متکی است. انتخاب نوعِ دفاع، گزینش سیاست خارجی، گزینش های برنامه های اقتصادی، پژوهشی … به این معنی است که انتخاب تعیین کننده ی سرمایه داری غربی و به ویژه ایالات متحده با این اندیشه ی استراتژیکی استوار و بنیاد شده و از آن حقانیت یافته است . اندیشه ای که سلسه مراتب قدرت ها، شکل بندی و تناقض های نظم بین المللی را تعیین می کند.

هر آنچه که از پایان قرن نوزدهم با روحیه و کاوُشی سخت برای یافتن بدیلی برای جنگ8 بناشده، با درجات مختلف و در نگرشی از چندجانبه گرائی، برابری در حقوق و مطابقت با قانون بین المللی، مسئولیتِ جمعی و امنیت جمعی… جای گرفته است. از این قبیل است: تأسیس سازمان ملل متحد، ممنوعیت استفاده از زور، کنترل تسلیحات و پیمان های خلعِ سلاح، راه حل مسالمت آمیز برای پایان دادن به کشمکش ها…مجموعه ی این متن های قضائی و سیاسی که در جستجوی وسیله ی مناسب برای پیشگیری از جنگ و مهار کردن نیرو تحت تاثیر منطق ها و قدرت ها، در حال متلاشی شدن هستند، یعنی با روحیه ی این اندیشه کهنه ی استراتژیکی مسلط که اکنون تلاش دارد بیش از پیش حود را تحمیل کند.

شکست ایالات متحده در افغانستان، حاکی از بن بستِ وحشتناکِ نظم بین المللی کنونی و برداشت استراتژیکیِ سلطه جویی که این نظم را آماده می کند، است. با بن بستِ عمده ی نوعی نگرش به جهان و روابط بین المللی و بهره برداری از منابع در گستاخی و بی مسئولیتی کامل روبرو هستیم. این پدیده در رده ی چالش های وجودیِ کلیِ دوران ماست.

به یقین به جنگ طولانی افغانستان و سرانجامِ آن نیازمند نبودیم – البته اگر واقعاً سرانجام باشد…- تا این بُن بَست تاریخی را به عنوان داو کلیِ امنیت و صلح برای خلق ها ارزیابی کنیم. اما، قدرت، کاربردِ زوری که همراه آن است، چنان در آدابِ سیاسی و اجتماعی [Social] (برای این که نگوئیم جامعه گی [Sociétale]) وارد شده اند، که شایسته است هربار که ممکن است، تاکید کنیم که قدرت نه یک نوع سمت و سوی مشترک جهانشمول و نه ثابتِ ملزومِ رفتارهای اجتماعی است.

مسلم است که قدرت پارامتری است اجتماعی و سیاسی که در دراز مدت مُهر ِخود را بر تاریخ می گذارد. به ویژه سرمایه داری بی وقفه از آن تغذیه کرده است. اما این یک پارامتر اتفاقی ونفرت انگیز است… و هرگز امروز به میزان کافی به عنوان اساسِ این امر مسئله ساز راهبری بین المللی مورد اعتراض قرار نگرفته است. چگونه می توان تصور کرد (یا بهتر بگوئیم، ما را مجبور به باور کنند) که امکان دارد از راه زور و جنگ، بتوان نهادها، دموکراسی، شرایط امنیت، ماندگاری اقتصادی و اجتماعی … را در دولتی ایجاد کرد که در درون آن بخش بسیار چشمگیری از جمعیت (36 درصد امروز) در زیر خط فقر و در ناتوانی پاسخگوئی به نیازهای اصلی خود به سر می برند؟

این مجموعه ی قضائی و سیاسی که اساساً در نیمه دوم قرن بیستم و با چشم انداز یک معماریِ هماهنگ با حقوق و مسئولیت جمعی ساخته شده، نسبی بودن مفهوم قدرت را نشان می دهد. کسب مالکیت و پیشرفت های متمدنانه برای رسیدن به نظم بین المللی متفاوت ممکن است.

نمی توان گفت – حتما نمی توان- که چین و روسیه عملکرد و برداشت های استراتژیکیِ بیگانه بامنطق قدرت ها و استفاده از زور دارند. واضح است که امروزه، این مُدل، روش بازیگران اصلی جهانی (به جز سازمان ملل متحد) است. حتی برای آنانی مثل اتحادیه اروپا که از این گفتمان استفاده می کنند، بی آنکه ابزار آن را داشته باشند، یک مدل است. بااین وجود، چند تفاوت وجود دارد. آیا کفایت خواهد کرد؟

مناقشه ی طولانیِ افغانستان، جنگی است با هزینه ی 2260 میلیارد دلار. دولت ورشکسته است. 83 میلیارد دلار برای آموزش ارتشی هزینه شده که در چند روز از هم پاشید. 100 هزار غیرنظامی و نیز 70 هزار ارتشی و پلیس افغان کشته شدند و بیش از 4000 سرباز غربی نیز در حالی که آنان را ناتو در یک ائتلاف از 31 کشور … بسیج کرده بود. پس، نتیجه 20 سال نبرد، قربانی و ویرانی است… در واقعیت، ابتدا برای مردم افغان، 40 سال اشغالِ بیگانه و رنج های فراوان. زیرا باید مداخله ی شوروی و پیامدهای تراژیک آن را نیز در ارزیابی گنجاند، ولی همچنین جنگ داخلی پس از آن را نیز باید درنظر گرفت. احتمالاً این جنگ به پایان خواهد رسید. امیدواریم که چنین باشد. اما، همه چیز امکان دارد. پس از چهل سال تباهی، شاید دشوار بتوان ، آری شاید… بدتر از این عمل کرد.

22 اوت 2021

* ژاک فات، Jacques FATH مسئول پیشین امور بین المللی حزب کمونیست فرانسه است و دارای تألیفات متعدد در زمینه امور بین المللی است.

لینک اصلی مقاله:

https://jacquesfath.international/

1 – منابع اصلی برای تهیه این مقاله: presse, instituts et médias français, euronews, Reuters, The New York Times, The Washington Post, Politico, les sites Défense One, Military Times, OTAN, Rand Corporation, International Institute for Strategic Studies (IISS), Council on Foreign Relations (CFR), National Security Archive, The Intercept, Global Times, South China Morning Post, RT-France, Sputniknews

2 – سخنرانی بوش در نشست مشترک کنگره، پنجشنبه 20 سپتامبر 2001.

3 –  https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/afghanistan/2021-08-19/afghanistan-2020-20-year-war-20-documents

NSA نهاد پژوهشی و غیردولتی مستقلی است که در دانشگاه جورج واشینگتن دارای یک کتابخانه است. این نهاد اسناد خارج شده طبقه بندی را بر پایه ی قانون های امریکا درباره آزادی و اطلاعات منتشر می کند.

4 – در متن فرانسه از اصطلاح «State building» استفاده شده است که می توان ایجاد یک دولت ترجمه کرد. اما مفهومِ ایدئولوژیکی آنبیشتر به معنای استقرار «حکومت»ی لیبرال به زور در ثباتی است که زیر سلطه ی غرب به دست امده است.

5 – این یک سازمان سیاسی-نظامی (بافعالیت محدود) بین دولت هاست.که در اکتبر 2002 تاسیس شده و شامل ارمنستان، بیلاروسیه، کازاخستان، قرقیزستان، روسیه و تاجیکستان است.

6 – سازمان همکاری شانگهای سازمانی اقتصادی-سیاسی بین دولتی است که 8 کشور (چین، هند، کازاخستان، قرقیزستان، روسیه، پاکستان، تاجیکستان و ازبکستان) در ان عضو هستند؛ 4 دولت به عنوان ناظر (افغانستان، بیِلاروسیه، ایران و مغولستان) و 6 کشور شریکِ گفتگو (ارمنستان، آذربایجان، کامبوج، سریلانکا و ترکیه) شرکت دارند.

7 – این راهرو مجموعه ای از طرح های اقتصادی، انرژی و زیرساختاری است که هدف آن مدرنیزاسیون و تحکیم اقتصاد پاکستان در چارچوب Belt and Road initiative و جاده ابریشم جدید است.

8 – به کتاب زیر مراجعه کنید: « Chaos. La Crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », Jacques FATH, Edition du Croquant, 2020, Pages 89 à 95.

Afghanistan : de quelle défaite parle-t-on ?

Cet article tente de donner de premières hypothèses sur le sens des événements d’Afghanistan. Il est évidemment trop tôt pour traiter de leurs conséquences, mais il est vraiment nécessaire, dans le flot médiatique actuel, de proposer un début d’analyse. Ce texte vise à comprendre les aspects géopolitiques essentiels. Il ne cherche pas à être exhaustif. Il est loin de l’être. Il essaie de suggérer quelques questions et quelques pistes pour l’avenir (1).

Ainsi, 20 après la « guerre contre la terreur » déclenchée par George Walker Bush contre les Talibans et Al-Qaïda, suite à l’attaque terroriste du 11 septembre 2001, l’Afghanistan, en quelques jours, est tombée (le verbe est adapté) aux mains des Talibans. Devant l’avancée fulgurante de ces derniers les forces afghanes se sont effondrées ou bien se sont rendues sans combattre. L’intensification des frappes aériennes américaines n’a rien changé sur le terrain. Les Talibans sont entrés dans Kaboul alors que les troupes de Washington y sont encore. Ils contrôlent l’accès à l’aéroport rendant aléatoire et risqué l’accès de celles et ceux qui veulent quitter l’Afghanistan. Des milliers d’Afghans se précipitent pour fuir le pays. Devant la débâcle, Biden affirme ne pas pouvoir garantir l’issue finale des opérations.

Dans un chaos indescriptible, la politique de retrait ordonné voulu par Biden, avec des modalités et un calendrier fixé, est un échec total alors même que le Pentagone a sérieusement renforcé son dispositif (de 2500 à quelque 6000 soldats) afin de garantir la tenue du retrait dans la sécurité. Des forces sont même positionnées au Koweit et au Qatar. Mais les États-Unis ont perdu le contrôle de la situation. C’est un outrage en soi pour la plus grande puissance militaire du monde qui annonçait 20 ans plus tôt par la voix de G.W. Bush (2) une ambition de puissance d’une ampleur internationale, et que rien ne devait entraver. « Notre guerre contre le terrorisme – avait déclaré ce 43ème Présidentcommence avec Al-Qaïda, mais elle ne s’arrêtera pas là. Cela ne prendra pas fin tant que tous les groupes terroristes de portée mondiale n’auront pas été trouvés, arrêtés et vaincus ». Cette ambition d’une guerre mondiale contre le terrorisme au nom des valeurs américaines, au nom d’une nation considérée comme exceptionnelle et prédestinée, au nom d’un messianisme démocratique, se révèle aujourd’hui – depuis longtemps en réalité – hors de portée. Elle apparaît comme la traduction d’une démesure qui aura duré et coûté cher aux États-Unis, et à leurs alliés aussi. Mais ce mensonge, dont l’évidence perce aujourd’hui dans les médias, avait aussi ses raisons : affirmer une présence hégémonique américaine dans le monde, et en particulier dans une région où se croisent tant d’intérêts stratégiques et de zones d’influence.

La National Security Archive (3) publie d’ailleurs le 19 août un ensemble de documents historiques déclassifiés qui démontre à quel point « le gouvernement américain, sous quatre présidents, a induit le peuple américain en erreur pendant près de deux décennies quant aux progrès en Afghanistan, tout en cachant les faits gênants sur les échecs en cours dans des canaux confidentiels… » Washington aura donc perdu à la fois sur l’illusion et les mensonges entretenus sur la base des mythes idéologiques fondateurs des États-Unis, et sur la réalité des rapports de forces…

La victoire talibane sonne comme un événement majeur avec ce qu’il faut d’images brutales, de tragédies humaines et de lourdes interrogations sur l’avenir. C’est un moment de sidération et d’histoire dramatique. Mais s’il prend cette dimension-là c’est surtout par sa signification politique essentielle. Cette victoire et ses conséquences constituent en tous les cas une leçon plus générale et un avertissement, notamment pour la France obligée elle aussi de préparer une adaptation et une forme de retrait dans sa guerre et son enlisement au Sahel.

Le retrait d’Afghanistan décidé et engagé par Joe Biden, malgré des réticences républicaines et au sein des armées, est en vérité un projet envisagé, souhaité et annoncé bien avant. D’abord par Barak Obama qui décida les premiers retours de soldats dès 2012. Il se sentit cependant obligé d’en modifier le calendrier jusqu’à envoyer des renforts devant l’aggravation de la situation. Ces ajustements traduisirent une valse hésitation durable entre une volonté de désengagement qui commence à s’imposer, et ce qui fut considéré alors comme une « obligation » de répondre à des contraintes sécuritaires immédiates.

C’est Donald Trump, ensuite, qui s’engagea à terminer les « guerres sans fin », et à retirer les troupes d’Afghanistan à l’horizon 2021 « au plus tard ». En février 2020, à Doha, il négocia un accord avec les Talibans pour pouvoir y parvenir, et accélérer le processus avant les présidentielles de novembre 2020. Le soutien populaire à un tel retrait des troupes était tel que le tabou d’une négociation avec l’ennemi infréquentable d’hier n’était plus d’actualité. Un accord fut acté. C’était un échange entre un retrait complet des forces américaines devant être effectif en mai 2021, contre des garanties sécuritaires et l’engagement des Talibans à des négociations directes avec le gouvernement afghan. Mais la violence resta à un très haut niveau, des désaccords persistèrent et la perspective d’un retrait total suscita des résistances au Congrès et au Pentagone.

C’est Joe Biden qui, finalement, décida d’en finir. C’est lui qui devra désormais assumer les vives critiques des Républicains, de Donald Trump, de certains alliés (dont l’Allemagne et le Royaume-Uni) et de quelques médias… au nom du « désastre total » qui, de fait, décrédibilise les États-Unis. Le Wall Street Journal qualifiera les déclarations faites par Biden de « honteuses », de « capitulation » et de « malhonnêteté ». Il est vrai que l’usage de la force est tellement inscrit dans l’essence même du rôle américain et dans l’identité impérialiste des États-Unis que tout autre choix apparaît comme une anomalie et une inconséquence. Obama s’en souvient qui fut copieusement tancé, y compris en France, pour n’avoir pas choisi de bombarder la Syrie en 2013. Perte de contrôle, chaos sécuritaire, réprobation nationale… Nul doute que le 15 août 2021 laissera des traces profondes dans la mémoire politique américaine. Mais il faut voir au-delà.

Un échec historique

Le retrait des États-Unis et l’effondrement du régime afghan sous dépendance de Washington, constituent pour les États-Unis, et d’abord pour eux, un échec historique : échec de la guerre américaine contre la terreur, échec du « state building » (4), alors que toute la politique étrangère des États-Unis et l’ensemble de leurs guerres furent conduites au nom de la démocratie comme légitimation des finalités et des modalités de l’action entreprise. Malgré la force des images, pourtant, il ne suffit pas de rapprocher la chute de Kaboul en 2021 et celle de Saïgon en 1975.

Au Vietnam, ce fut le symbole de l’accession d’une nation à l’indépendance dans le difficile et brutal contexte de la Guerre froide. Ce fut un accomplissement nécessaire et juste au bout d’une longue guerre de libération. Un peuple prenait ainsi sa place dans un nouvel ordre pour construire un État indépendant. En Afghanistan, c’est l’expression d’un effondrement et d’un épuisement. Effondrement d’un régime sans légitimité sous la pression d’un islamisme politique armé. Épuisement dans la durée d’une logique de puissance hégémonique dans une région où les rivalités et le partage des zones d’influence ne cessent de définir un contexte international de confrontations stratégiques, d’insécurité permanente et de déstabilisation terroriste.

Certes, en Afghanistan, les États-Unis subissent leur deuxième défaite historique après celle du Vietnam. Mais le sens de la défaite n’est donc pas le même. Aujourd’hui, pour le peuple afghan, il n’y a pas « d’accomplissement nécessaire et juste ». Il y a, en revanche, un nouveau pas dans un contexte différent, dans un désastre politique, sociétal, idéologique et sécuritaire… Quelles que soient les annonces calculées de « modération » de certains dirigeants talibans, concernant par exemple les droits des femmes. Le porte-parole des Talibans, Zabihullah Mujahid, a tenté de rassurer sur les intentions du nouveau pouvoir. « Nous voulons des relations avec tous les pays du monde – dit-il – sur la base des principes diplomatiques et du respect. Nous voulons une bonne économie. Nous voulons du commerce, nous voulons une bonne diplomatie… » Pourtant, la brutalité de la répression, la traque d’opposants politiques et des assassinats suscitent des inquiétudes légitimes et des doutes, même si l’on est encore loin de la grande violence talibane des années 90.

Notons au passage que le magazine d’investigation The Intercept (qui avait publié les documents de la National Security Agency révélés par Edward Snowden à partir de 2013) a annoncé le 18 août dernier que les Talibans ont saisi des dispositifs biométriques américains pouvant servir à identifier les Afghans ayant collaboré avec les forces de la coalition sous direction de Washington. Selon The Intercept, le travail complexe d’identifications personnelles à partir de ces dispositifs technologiques pourrait éventuellement être effectué avec une aide de l’ISI, principal service de renseignement pakistanais… accusé régulièrement de double jeu politique.

On peut s’inquiéter (il le faut) des dynamiques négatives possibles et redoutées que la victoire des Talibans pourrait enclencher : un encouragement pour l’islamisme politique et le djihadisme, une opportunité pour Al Qaïda (allié proche des Talibans), une dégénérescence accentuée du rôle des États du Golfe. On se souvient en effet que l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, au côté du Pakistan, furent les seuls États à reconnaître le régime taliban installé de 1996 à 2001. Quels appuis du même type ce deuxième « Émirat Islamique d’Afghanistan » obtiendra-t-il aujourd’hui ? Entre le soutien total et la mise au ban, le débat politico-médiatique pourrait être vif. Mais les problèmes se posent-ils encore de cette façon ?

Dans cet ordre de questionnements, il convient de regarder de près les positionnements et les choix de la Chine et de la Russie, qualifiés en général de soutien aux Talibans. La réalité est nettement plus complexe, nous allons le voir, mais le choix de Pékin et de Moscou est à l’évidence celui d’une attitude positive vis à vis d’un Afghanistan post-américain et du régime en train de s’installer. La défaite des États-Unis, qui est aussi plus généralement une défaite des puissances occidentales et de l’OTAN, ouvre un espace d’enjeux (et de nouveaux problèmes). Elle dégage des opportunités stratégiques et économiques. Elle permet d’envisager une autre configuration régionale.

Ce que veulent la Chine et la Russie

Dans ce contexte bouleversé, la Chine et la Russie se trouvent à la fois en rivalité et en complémentarité. Entre les deux, la concurrence est réelle. Chacun propose les cadres et la démarche régionale et multilatérale les plus adaptés à ses intérêts. Ces deux acteurs ont leurs propres champs d’influence et de pouvoirs. Mais ces champs se superposent largement dans une région dont l’histoire se définit à la fois par les héritages de l’URSS d’hier, et les ambitions d’une Chine conquérante aujourd’hui. Le partenariat Chine / Russie, cependant, ne souffre pas vraiment, actuellement, de cette rivalité. Pékin et Moscou peuvent profiter en commun ou en parallèle de la valeur géopolitique d’un Afghanistan qui se libère de la puissance américaine, et d’une région qui pourrait s’annoncer plus accessible. La défaite américaine promet d’être stratégiquement lourde. La Chine et la Russie souhaitent manifestement aller vite afin, dès maintenant, de pouvoir tirer partie de l’affaiblissement de l’hégémon américain et de la singulière détérioration de sa crédibilité.

La Russie s’appuie sur ses liens avec les anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale. Elle se préoccupe des pourparlers engagés par Washington avec les autorités de pays voisins de l’Afghanistan pour obtenir les conditions d’un redéploiement régional de forces américaines. Sergey Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe, a déclaré que la présence militaire d’armées étrangères dans un de ces pays, membres de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (5) requiert l’approbation de l’ensemble de cette organisation. Tout en soulignant que l’installation de nouvelles bases militaires ne serviraient pas la sécurité en Asie centrale . Cette question aurait fait l’objet d’un échange lors du sommet de Genève (16 juin 2021) entre Biden et Poutine.

La Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont d’ailleurs terminé des manœuvres conjointes le 10 août dans la province tadjik de Khalthon, à quelque 20 kilomètres de la frontière afghane. Une semaine plus tard, le 17 août, alors que la situation de dégrade à grande vitesse en Afghanistan, des forces russes commençaient un mois d’exercices au Tadjikistan où Moscou renforce sa base de défense.

La Chine et la Russie, le 9 août, ont commencé dans la province chinoise autonome de Ningxia Hui, de grandes manœuvres (plus de 10 000 soldats, des blindés et des avions) avec, pour la première fois, un système de commandement commun et l’intégration de troupes russes dans des formations chinoises. L’objectif de cette préparation commune relevait des enjeux de stabilité, de sécurité et de contre-terrorisme en Asie centrale. Elle fit l’objet d’une polémique significative avec la Chaîne américaine CNN qui insista sur la différence des objectifs entre Pékin et Moscou, alors que ces manœuvres avaient notamment pour but de montrer le niveau de la coopération sécuritaire et du partenariat stratégique sino-russe, dans un contexte de tensions montantes avec Washington.

La mainmise inquiétante des Talibans sur l’Afghanistan est donc aussi un « grand jeu » stratégique des ambitions et des rapports de forces sur les plans national et international. Et ce « grand jeu » comporte aussi sa part politique et diplomatique avec la recherche des conditions et des cadres de la coopération dans un nouvel ordre régional. La Chine et la Russie entretiennent et renforcent leurs liens avec les talibans. Ni Pékin, ni Moscou ne veut être en reste. L’ambassade russe à Kaboul assurait un contact officiel qui se poursuit. Cette ambassade, comme celle de la Chine resteront ouvertes.

Au mois de juillet, une délégation conduite par le numéro 2 des Talibans, le Mollah Abdul Ghani Baradar, fut reçu à Moscou par l’envoyé spécial du Kremlin pour l’Afghanistan, Zamir Kabulov. La délégation se rendit ensuite en Chine, à Tianjin, où le Ministre des affaires étrangère chinois, Wang Yi, l’accueillit avec une attention diplomatique toute particulière. Pour les Russes, une reconnaissance du nouveau régime pourrait suivre, mais elle officiellement conditionnée par les « agissements » des Talibans, c’est à dire par leur attitude sur plusieurs questions touchant en particulier à la sécurité et au terrorisme, mais aussi aux encouragements qui seront donnés à un dialogue politique inclusif interne afin d’en finir avec le long conflit afghan. Le discours chinois est très semblable. Wang Yi a appelé à des négociations intra-afghanes afin d’aboutir à une réconciliation. Ce langage officiel est en réalité très partagé dans le monde : le Conseil de Sécurité, l’Union européenne, l’OTAN, la France ou la Turquie… ont aussi posé des conditions de ce type touchant en particulier à la nécessité d’un gouvernement représentatif et inclusif, et appelant les Talibans à respecter leurs propres engagements. Il est évidemment difficile d’évaluer pour demain la crédibilité de tels discours. Il faut cependant mesurer l’intérêt que représente l’appui de la Russie et de la Chine pour les Talibans. Ce qui veut dire mesurer l’importance des réponses que ces derniers apporteront aux demandes insistantes de Moscou et de Pékin sur certaines questions, en particulier celles liées à la sécurité.

La Chine, en particulier (et comme la Russie), accorde un intérêt spécifique quant au traitement de la menace terroriste par les Talibans. Elle dispose de 76 km de frontière commune avec l’Afghanistan, et cette frontière jouxte le Xinjiang. Les chinois se montrent préoccupés par les activités du groupe séparatiste et djihadiste East Turkestan Islamic Party (ETIM). Ce Mouvement islamique du Turkestan oriental est une organisation comprenant des éléments actifs ouzbeks et ouïghours, réputés avoir commis plusieurs attentas meurtriers en Chine. « Nous espérons, a souligné Wang Yi, que les Talibans afghans vont clairement rompre avec les organisations terroristes, y compris l’ETIM, les combattre résolument et effectivement afin de lever les obstacles, jouer un rôle positif et créer les conditions nécessaires à la sécurité, la stabilité, le développement et la coopération dans la région ».

Comme la Russie, la Chine cherche à gérer la situation en utilisant des cadres institutionnels multilatéraux, par exemple l’Organisation de Coopération de ShanghaÏ (OCS) (6), dont la Russie est aussi un État membre. Pékin valorise le Groupe de contact Afghanistan de l’OCS dans un esprit explicite de contribution à la stabilité et à une « reconstruction pacifique » de l’Afghanistan. Wang Yi, entre le 12 et le 16 juillet, a ainsi effectué une visite au Turkménistan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan. Pékin propose enfin d’élargir à l’Afghanistan ce qu’on appelle le Corridor économique Chine-Pakistan (7), afin d’aider à cette reconstruction.

De l’hubris à l’humiliation

Même si elle n’est pas dénuée de concurrence, la convergence sino-russe tend à s’imposer pour installer une nouvelle configuration régionale après la défaite américaine. Il faut le mesurer, c’est une tout autre approche qui se présente. D’abord pour acter la défaite stratégique des États-Unis et en tirer les bénéfices. Dans une conférence de presse tenue le 20 août le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, montra qu’il avait bien compris le sens des événements : « l’Amérique du Nord et l’Europe, dit-il, doivent continuer à se tenir ensemble, au sein de l’OTAN. Les événements en cours en Afghanistan ne change rien à cela. Le déplacement du rapport des forces global, les actions agressives de la Russie et l’affirmation de la Chine font qu’il est encore plus important de conserver un lien transatlantique solide ».

Après le consternant mandat de Donald Trump, Joe Biden se préparait à la reconstruction d’une crédibilité internationale sur les options d’une hégémonie retrouvée et d’un impérium US dans des conceptions plus « classiques ». L’échec stratégique qui vient d’être enregistré, avec la terrible disgrâce du chaos et de l’incapacité à contrôler la situation… ont sabordé pour un temps indéfini la fiabilité des États-Unis et leur capacité réelle à « endiguer » la Chine. Comme dit le grand quotidien The Washington Post les États-Unis sont passés de l’hubris à l’humiliation. La Chine et la Russie auraient tort d’oublier que l’histoire, comme on dit, ne repasse pas deux fois les plats. Enfin, les ambitions russes et surtout chinoises s’inscrivent explicitement dans un double agenda.

Premièrement, nous venons de le voir, c’est la stabilité et la sécurité comme préoccupation concrète, immédiate et prioritaire. Cette préoccupation ne peut être sous-estimée. Elle s’inscrit, en effet, dans une vision conçue comme une alternative complète. Celle-ci suppose une fin du long conflit afghan et l’installation des conditions d’un développement économique. S’agit-il d’une vision volontariste et (elle aussi) démesurée ? Il est impossible aujourd’hui d’imaginer ce qui va se passer. On ne peut guère mesurer les chances d’une telle alternative, les risques de guerre civile, les déstabilisations et les crises possibles, les résistances politiques et sociales internes au régime des Talibans… La suite est très incertaine.

Deuxièmement, c’est la mise en place d’une stratégie permettant les bases d’une coopération, de l’exploitation des ressources et des richesses du sous-sol afghan, la construction d’infrastructures, et pour la Chine, très explicitement, la volonté d’intégrer de telles perspectives dans les projets mondiaux de la Belt and Road Initiative (BRI). L’Afghanistan, rappelle-t-on aujourd’hui, disposerait de ressources énergétiques, de richesses minières importantes et même de « terres rares » utilisées dans les hautes technologies : cuivre, fer, or, mercure, lithium, cobalt, hydrocarbures… Ces richesses sont restées au stade inerte de potentialités inexploitées en raison, naturellement, de l’insécurité et du conflit persistant, qui auront donc bloqué pour longtemps n’importe quel grand projet.

Évidemment, sortir l’Afghanistan, État déliquescent, du contexte historique de la guerre pour l’insérer dans une stratégie de grands projets économiques et industriels constitue une rupture majeure, un changement de paradigme politique national et international. Une ambition de cette portée est un défi énorme. D’abord parce qu’il s’agit d’un des pays les plus pauvres du monde. Mais pas seulement. La Chine peut-elle réussir par l’économie ce que les États-Unis ne pouvaient réaliser par la force ?.. Il n’est pas sûr que le contexte actuel, la catastrophe financière et la crise humanitaire qui menacent, les sanctions américaines et celles du FMI, les interrogations sur les aides de la Banque mondiale, les tensions montantes et les confrontations de puissances puissent permettre aisément la réalisation d’une telle vision. C’est le moins que l’on puisse dire. Enfin, il faudrait aussi que les conditions politiques internes soient favorables. Est-ce que les insurgés idéologiques armés du premier émirat islamique d’Afghanistan, dans les années 90, pourront globalement se muer en responsables politiques, administratifs, sociaux, diplomatiques dans une visée de stratégie nationale et de progrès global ? Il leur faudra bien gouverner… Si l’attitude politique talibane traduit actuellement une volonté de s’adapter à une situation nouvelle et à se faire une certaine (ou incertaine) respectabilité… la matrice idéologique des Talibans a-t-elle vraiment changé ? On peut en douter. La question se doit d’être posée.

Contester un ordre fondé sur la puissance

Il reste encore une question essentielle autour de la leçon principale à tirer de la signification du 15 août 2021. La défaite américaine constitue une démonstration éclairante de la crise de ce qu’on appelle la pensée stratégique dominante, fondée sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Les choix de défense, les choix de politique étrangère, les choix pour l’économie, pour la recherche… c’est à dire les choix décisifs du capitalisme occidental et des États-Unis en particulier sont prioritairement établis, structurés, légitimés sur cette pensée stratégique qui détermine la hiérarchie des puissances, la configuration et les contradictions d’un ordre international.

Tout se qui s’est construit dans un esprit et une recherche difficile d’alternative à la guerre depuis la fin du 19ème siècle (8) s’est intégré, à des degrés divers, dans une vision de multilatéralisme, d’égalité en droit et de légalité internationale, de responsabilité collective et de sécurité collective… La création de l’ONU, l’interdiction du recours à la force, le contrôle des armements et les accords de désarmement, la solution politique des conflits… tout ce corpus juridique et politique qui cherche des dispositifs pertinents pour prévenir la guerre et domestiquer la force est en train de se décomposer sous l’effet des logiques de puissances, c’est à dire dans l’esprit de cette vieille pensée stratégique dominante qui tend à s’imposer de plus en plus actuellement.

La défaite des États-Unis en Afghanistan montre l’impasse terrible de l’ordre international actuel et de l’approche stratégique dominante qui le conditionne. C’est l’impasse majeure d’une certaine façon de concevoir le monde et les relations internationales et d’exploiter ses ressources dans le cynisme et l’irresponsabilité. Cela s’inscrit dans les défis globaux existentiels de notre période.

On avait certainement pas besoin de la longue guerre d’Afghanistan et de ce dénouement – si c’est un dénouement … – pour mesurer cette impasse historique en tant qu’enjeu global de sécurité et de paix pour les peuples. Mais la puissance, et l’usage de la force qui l’accompagne, sont tellement entrés dans les mœurs politiques et sociales, pour ne pas dire sociétales, qu’il vaut la peine de souligner, chaque fois que cela est possible, que la puissance ne constitue ni une sorte de sens commun universel, ni un invariant obligé des comportements sociaux.

Certes, la puissance est un paramètre social et politique qui marque l’histoire dans la longue durée. Le capitalisme, en particulier, n’a cessé de s’en nourrir. Mais c’est un paramètre contingent et contestable…et jamais assez contesté aujourd’hui comme fondement problématique des conduites internationales. Comment peut-on imaginer (ou bien nous faire croire) possible de (re)construire par la force et par la guerre des institutions, une démocratie, des conditions de sécurité, une viabilité économique et sociale… dans un État au sein duquel une partie très significative des gens (36 % aujourd’hui) vivent au dessous du seuil de pauvreté et dans l’incapacité à répondre à leurs besoins fondamentaux ?

Ce corpus juridique et politique, construit essentiellement dans la deuxième partie du 20ème siècle dans la visée d’une architecture de droit et de responsabilité collective, montre la relativité de la notion de puissance. Des acquisitions et des progrès de portée civilisationnelle, pour un ordre international différent, sont possibles.

On ne peut pas dire – certainement pas – que la Chine et la Russie auraient des pratiques et des approches stratégiques étrangères aux logiques de puissances et à l’usage de la force. A l’évidence, ce modèle est aujourd’hui celui de tous les principaux acteurs mondiaux (hors Nations-Unies). Il constitue même un modèle pour ceux qui en tiennent le discours sans en avoir les moyens, comme l’Union européenne. Il y a cependant quelques différences. Suffiront-elles ?

Le long conflit d’Afghanistan, c’est une guerre de 2260 milliards de dollars. C’est un État failli. C’est 83 milliards de dollars pour la formation d’une armée qui s’est évanouie en quelques jours. C’est 100 000 civils, mais aussi 70 000 militaires et policiers afghans tués, et plus de 4000 soldats occidentaux alors qu’ils étaient embarqués par l’OTAN et dans une coalition de 31 pays… C’est donc 20 ans de combats, de victimes et de destructions… C’est en réalité, d’abord pour le peuple afghan, 40 ans d’occupations étrangères et de lourdes épreuves puisqu’il faut compter avec l’intervention soviétique et ses conséquences tragiques, mais aussi avec la guerre civile qui prit la suite. C’est cela qui pourrait se terminer. On aimerait y croire. Mais tout est possible. Après 40 années de naufrage, il sera peut-être, oui, peut-être… difficile de faire pire. (22 août 2021)

NOTES

1) Principales sources utilisées pour cet article : presse, instituts et médias français, euronews, Reuters, The New York Times, The Washington Post, Politico, les sites Défense One, Military Times, OTAN, Rand Corporation, International Institute for Strategic Studies (IISS), Council on Foreign Relations (CFR), National Security Archive, The Intercept, Global Times, South China Morning Post, RT-France, Sputniknews.

2) Discours du Président Bush lors d’une session conjointe du Congrès, jeudi 20 septembre 2001.

3) https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/afghanistan/2021-08-19/afghanistan-2020-20-year-war-20-documents The National Security Archive (NSA) est un institut de recherche non gouvernemental indépendant et une bibliothèque situé à l’Université George Washington, à Washington DC. Elle publie des documents déclassifiés en fonction de la loi américaine sur la liberté de l’information.

4) L’expression « state building » peut se traduire par reconstruction d’un État. Mais sa signification idéologique désigne plutôt l’installation par la force d’une « gouvernance » libérale dans une stabilité sous domination occidentale.

5) Il s’agit d’une organisation intergouvernementale à vocation politico-militaire (peu active) fondée en octobre 2002 et regroupant l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.

6) L’Organisation de Coopération de Shanghai est une organisation intergouvernementale politique et économique d’Asie. Elle comprend 8 pays membres (Chine, Inde, Kazakhstan,Kirghizistan, Russie, Pakistan, Tadjikistan, Ouzbékistan) ; 4 pays observateurs (Afghanistan, Biélorussie, Iran, Mongolie), et 6 partenaires de dialogue (Arménie, Azerbaïdjan, Cambodge, Sri Lanka, Turquie).

7) Ce Corridor est un ensemble de projets économiques, énergétiques et d’infrastructures visant à la modernisation et au renforcement de l’économie pakistanaise dans le cadre de la Belt and Road Initiative (BRI) ou nouvelles routes de la soie.

8) Voir « Chaos. La Crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J. Fath, éditions du Croquant, 2020, pages 89 à 95.

Arabie saoudite : Mélanie, domestique malgache, forcée à la prostitution et enterrée à la pelleteuse.

L’ ARABIE SAOUDITE : LE SEUL RÉGIME AU MONDE QUI SE PERMET DE PRENDRE UN PREMIER MINISTRE EN OTAGE, QUI PEUT DÉCOUPER UN JOURNALISTE EN MORCEAUX… ET QUI ENTERRE LES DOMESTIQUES A LA PELLETEUSE.

AU MOYEN-ORIENT, C’EST LE LE MEILLEUR AMI DE LA FRANCE ET DES PUISSANCES OCCIDENTALES….

Texte : Fatma Ben Hamad 05/04/2021 – Une enquête de France 24 et de Les Observateurs

https://observers.france24.com/fr/moyen-orient/20210405-arabie-saoudite-migrant-malgache-prostitution

Comme des centaines d’autres Malgaches, Mélanie, 22 ans, avait émigré en Arabie saoudite pour y travailler comme aide domestique. Le 15 mars, une vidéo montrant l’enterrement de la jeune femme, le corps recouvert à l’aide d’une pelleteuse, dans un cimetière non-musulman dans l’est du pays a choqué à Madagsacar, où les rites d’inhumation sont sacrés. Des associations dénoncent un trafic humain meurtrier des travailleuses d’Afrique de l’Est dans ce pays du Golfe.

Le 15 mars, une association franco-malgache a alerté notre rédaction à propos de cette vidéo, filmée le 11 mars à Al-Jubail, ville de la côte est saoudienne. On y voit une inhumation se déroulant au cimetière de Jubai, l’un des rares cimetières non-musulman du pays.

La vidéo, qui dure à peine une minute, a été tournée par l’une des femmes malgaches qui assistaient à l’enterrement. Sur un terrain de sable visiblement désert, une pelleteuse rabat de la terre sur le corps de Mélanie, enveloppée dans un kafan blanc, le tissu dans lequel est enveloppée la dépouille dans le rite islamique. On entend des cris de douleur de l’une des femmes malgaches, qui porte une abaya noire, tandis que celle qui filme tente de la calmer. Mélanie était travailleuse domestique, arrivée dans le pays en 2018. Elle est décédée de manière violente après qu’elle se soit échappée du logement de son employeur à Dammam (est).

Mélanie a prévenu ses amies que si elle ne rentrait pas ce soir-là, elle serait morte…

C’est l’association franco-malgache AZIG, qui apporte une aide administrative et psychologique aux travailleuses malgaches et africaines dans les pays considérés comme dangereux pour les travailleurs étrangers, qui a alerté la rédaction des Observateurs sur cette vidéo. Comme beaucoup de travailleuses malgaches dans les pays du Golfe, Mélanie était en contact avec Carrozza Heliarisoa, la coordinatrice de l’association basée en France.

Depuis 2019, elle aide à rapatrier des travailleuses domestiques du Koweït, d’Oman ou d’Arabie saoudite. Elle considère que Mélanie, qui s’est tournée vers la prostitution après s’être échappée de chez son employeur, est décédée dans des circonstances douteuses. Elle relate les évènements comme rapportés par des amies de la jeune femme:

Le jour où Mélanie a été tuée, un client l’avait appelée et a loué une chambre d’hôtel, il a dit être seul, mais lorsqu’elle l’a rejoint, il y avait plusieurs autres personnes. Mélanie a prévenu ses amies que si elle ne rentrait pas de ce rendez-vous, elle serait morte.

Elle avait une importante somme d’argent sur elle. Lorsque le rendez-vous s’est terminé, ils l’ont égorgée et ont certainement pris son argent. Son amie a reçu une photo extrêmement choquante, où on voit son corps mutilé et ensanglanté gisant sur un drap, avec un message : “Tenez, votre amie est morte”.

Ensuite, le corps a été retrouvé dans la brousse de Dammam en octobre 2020. J’ai prévenu l’ambassade malgache à Riyad, mais personne ne s’est mobilisé et son corps est resté dans la nature pendant deux ou trois mois. À ce moment-là, en octobre, l’aéroport de Riyad était fermé et environ 85 femmes malgaches avaient besoin de partir d’Arabie saoudite après avoir rompu leur contrat. Ce n’est que là que l’ambassade a récupéré son corps. La famille m’a donné une dérogation pour rapatrier sa dépouille.

Mélanie a finalement été enterrée sans cercueil. C’est intolérable. À Madagascar, les morts sont très respectés : les funérailles doivent se passer selon des rites très précis.

Elles touchent 400 à 500€ par client selon la couleur de peau de la fille : plus elle est claire, mieux elle est payée…

En 2019, une fille que j’étais censée rapatrier a été retrouvée enterrée là-bas. Dammam est un hub de prostitution. Il y a beaucoup de femmes malgaches qui sont proxénètes, elles travaillent souvent avec des proxénètes kényans et éthiopiens sur place. Les jeunes femmes envoient de l’argent à leur famille mais par le biais du proxénète qui n’envoie jamais la somme complète.

Il arrive que ces jeunes femmes soient tuées par leur propre chef, si elles ont gagné assez d’argent pour pouvoir se permettre de s’affranchir de leur proxénète. Selon les informations que nous avons pu collecter, c’est probablement ce qui est arrivé à Mélanie. Et la famille n’est pas au courant de ce qui se passe dans la vie de leur fille.

Beaucoup de femmes embauchées comme domestiques sont malmenées et ne supportent plus ce rythme et s’enfuient. Elles se retrouvent sans papiers, et des proxénètes les recrutent, souvent dans une maison reculée où elles elles sont gardées avec des armes a feu. Elles touchent 400 à 500 € par client selon la couleur de peau de la fille : plus elle est claire, mieux elle est payée.

Les filles recrutées ont entre 16 et 25 ans, quand elles partent de Madagascar elles mentent sur leur âge. Ces filles sont seules, si nous en tant qu’associations ne sommes pas là, c’est fini pour elles. J’ai déjà du intervenir par téléphone pour calmer des jeunes femmes qui voulaient se suicider.

Il y aussi des patrons qui les tabassent, les tuent et les enterrent quelque part, mais on n’a pas de moyen de vérifier. Combien de filles malgaches ont disparu ? Où sont leurs patrons, qu’en disent-ils ?

En 2013, Madagascar a mis en place un décret suspendant la migration des travailleuses malgaches vers les pays du Golfe, notamment le Koweït, le Liban et l’Arabie saoudite, classée parmi les dix pires pays au monde pour les travailleurs et les travailleuses par l’indice de la confédération syndicale internationale (CSI) des droits dans le monde en 2019. Pourtant le pays compte plus de 10 millions de travailleurs migrants, soit presque un tiers de la population nationale, parmi lesquels 1,3 millions de femmes, dont près de 80 % sont travailleuses domestiques.

Le royaume wahhabite a émis en 2009 une loi de lutte contre la traite humaine, qui punit ce délit d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 15 ans et d’une amende jusqu’à d’un million de riyals (226 779 euros).

Pourtant, des plaintes pour trafic humain sont rarement déposées et les enquêtes rarement menées à bout, estime Rima Kalush, coordinatrice au centre de recherche Migrants Rights, qui recense les abus des droits des travailleurs migrants dans les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et tente de leur apporter de l’aide humanitaire et juridique.

Nos réseaux sont plus étendus au Bahreïn, au Koweït ou au Qatar, donc ce n’est pas évident d’apporter de l’aide aux travailleuses en Arabie Saoudite par exemple. Parfois, dans un geste désespéré, nous lançons des appels à l’aide sur les réseaux sociaux, mais cela porte rarement ses fruits. Nous tentons aussi de contacter les ambassades. Nous savons par exemple que plusieurs ambassades africaines n’ont pas d’attaché qui s’occupe de la diaspora, donc nous essayons de voir qui nous connaissons sur place, de cette communauté, qui peut aider immédiatement.

En général, les travailleuses domestiques sont exclues des réformes du travail car pour le gouvernement, elles ne font pas “activement” partie du système de travail, donc personne ne priorise leur intérêt. Cela s’explique par l’importance pour les citoyens saoudiens d’avoir une main d’œuvre abordable. Car les services publics saoudiens (notamment la garde d’enfants) sont médiocres voire inexistants et ces travailleurs permettent aux citoyens de profiter d’un luxe et de garder le contrôle dessus.

Il existe des refuges pour celles qui s’échappent de chez leur employeur, mais très peu de pays du CCG en ont : le Bahreïn ou le Koweït par exemple, mais pas les Émirats arabes unis. Même quand c’est le cas, il faut être accompagnée d’un local pour porter plainte et accélérer les procédures. Souvent, après une plainte pour maltraitance, les autorités tentent une médiation entre les deux parties. Mais les travailleuses qui fuient leurs employeurs sont souvent traumatisées par leur expérience et perdues face à la bureaucratie complexe et veulent simplement quitter le pays.

Les travailleuses n’ont pas le choix de l’employeur, et ne peuvent pas rentrer dans leurs pays…

Me Taha Hadji est un avocat saoudien spécialisé dans les droits de l’Homme. Il milite pour les droits de plusieurs centaines de travailleurs et travailleuses migrants dans son pays, malgré de nombreuses restrictions légales, comme l’impossibilité de s’organiser dans des associations ou des syndicats. Il rappelle que les étrangers sont soumis au système de la kafala, un “parrainage” qui prévoit que leur passeport soit confisqué par leur “parrain”, ce qui rend toute fuite ou plainte impossible. Des réformes de ce système sont entrées en vigueur le 14 mars dernier, mais c’est sans espoir pour les travailleurs les plus vulnérables:

Ces nouvelles lois ne protègent pas ces travailleuses : elles n’ont pas le choix de l’employeur, ni ne peuvent rentrer dans leurs pays d’origine.

Les travailleuses domestiques logent souvent chez leur employeur et toute leur vie se passe derrière des portes closes, et on ne sait pas ce qui peut leur arriver. Beaucoup de cas d’abus sexuel, de torture physique et de maltraitance en témoignent.

Beaucoup de travailleuses s’échappent de chez leur employeur et finissent par recourir à la prostitution ou à la mendicité. Après leur fuite, elles sont obligées d’être sous la houlette d’une personne tierce pour pouvoir travailler. Là, le chantage devient plus sévère. C’est à partir de là qu’une personne entre dans des cercles vicieux et dangereux : maltraitance, addiction, trafic sexuel… Et ne peut pas se diriger vers des institutions gouvernementales de peur d’être rendue à son kafil et potentiellement d’être incarcérée.

Une enquête de France 24 et Les Observateurs

Hommage à Jacques Couland

J’apprends aujourd’hui, 29 juin 2021, le décès de Jacques Couland, intervenu le 8 mai dernier. Jacques était un universitaire reconnu et un spécialiste éminent du Monde arabe. J’avais eu le plaisir, au cours des années 80, et plus tard encore, de travailler avec lui dans le cadre du Secteur de politique extérieure du PCF. Je veux lui rendre hommage, et je publie ci-dessous sa biographie telle qu’elle apparaît dans le Maitron. Jacques était un homme de très grandes qualités, avec une élégance morale et politique et toujours beaucoup de hauteur de vue. On ne l’oubliera pas.

Né le 26 janvier 1928 à Toulon (Var) ; professeur, universitaire spécialiste du monde arabe ; secrétaire de la fédération des Basses-Alpes [Alpes-de-Haute-Provence] de l’Union progressiste ; militant communiste des Basses-Alpes et de Paris.

Son père, officier d’artillerie coloniale, décéda au front, le 18 mai 1940 ; sa mère, issue d’une famille française d’Algérie d’origine espagnole, devint la déléguée des Alpes-Maritimes d’un mouvement de veuves de guerre. Jacques Couland reçut les premiers sacrements catholiques. Aîné de trois enfants, pupille de la Nation, élève du lycée français de Beyrouth, des Frères maristes de Damas, du Petit collège catholique du Caousou à Toulouse (Haute-Garonne), il effectua sa scolarité secondaire au lycée Lamoricière à Oran, à l’école militaire préparatoire d’Hammam-Rhigha (1943-1945) en Algérie, au prytanée militaire de La Flèche (Sarthe) en 1945-1946, puis à Vence (Alpes-Maritimes). Bachelier (1947), il commença en 1948 à préparer une licence de philosophie à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence (1952). Maître d’internat de 1948 à 1953 dans des établissements de l’académie d’Aix (Grasse, Brignoles, Aix), il fit partie en 1951-1952 de la commission de travail des maîtres d’internat dans la section académique (S3) du Syndicat national de l’enseignement secondaire.

Couland entretenait alors des contacts étroits avec les milieux littéraires et artistiques régionaux (Cahiers du Sud notamment). Par la suite, il conserva un grand intérêt pour la démarche esthétique. Membre du bureau départemental du Mouvement de la paix (1953-1955) à Digne, il était le secrétaire de la fédération bas-alpine de l’Union progressiste en 1954. Très tôt partisan de l’indépendance des peuples coloniaux, hostile à la politique gouvernementale en Algérie, il adhéra au Parti communiste français à Digne en février 1955.

Licencié ès lettres (1952), Jacques Couland devint adjoint d’enseignement à Digne (Basses-Alpes), à Mont-de-Marsan (Landes) de 1953 à 1956, puis au Lycée Louis-Le-Grand à Paris (1956-1975). Dès son arrivée à Paris, il suivit des cours pour la licence d’Arabe à l’École des Langues orientales, puis comme auditeur libre à l’Institut des Études Islamiques. Secrétaire adjoint de la cellule communiste de son lycée, puis membre du comité de la section communiste du Ve arrondissement (1957), il entra au secrétariat collectif de la section (fin de l’été 1958), puis de l’arrondissement (premier secrétaire de 1959 à 1962). Il suivit les cours de l’école centrale du PCF en juillet 1961.

Jacques Couland s’était marié civilement en mars 1957 à Paris (Ve arr.) avec Diana Duporges, née le 23 février 1929 à Paris (VIIIe arr.), communiste, alors sténo-dactylo, plus tard secrétaire d’administration universitaire. Ils habitaient le VIe arr. puis Arcueil (Val-de-Marne). Son épouse milita activement dans le Mouvement de la paix dans le Ve arr., puis à l’Association des locataires et à l’Union des femmes françaises à Arcueil.

Jacques Couland entra au comité de la fédération communiste de Paris en mai 1959. Il ne fut pas réélu lors de la conférence fédérale de 1962. En effet, Raymond Guyot lui avait proposé, ce qu’il avait accepté en octobre 1961, de le mettre à la disposition de la section de politique extérieure du comité central. En raison de ses responsabilités locales, cette décision ne prit pas immédiatement effet. À partir de la fin de l’été 1962, il exerça des responsabilités dans le secrétariat du Centre d’études et de recherches marxistes tout en continuant ses recherches sur le monde arabe dont il était devenu un des meilleurs connaisseurs du PCF. Il participa à partir du printemps 1962 à la section de politique extérieure, qui avait besoin de mieux connaître la réalité des pays de langue arabe, et plus largement des pays étrangers, pour ne pas être dépendant des analyses initiées par le Parti communiste d’Union soviétique. En charge des collectifs « Maghreb et Moyen-Orient », il fut membre du bureau de cette section de 1962 jusqu’à sa disparition en 2000. Dans ce cadre, Jacques Couland participa à la rédaction d’un ouvrage pour un programme cubain (1964), au comité de rédaction de Démocratie nouvelle (1963-1968), aux diverses productions communistes sur les questions du monde arabe, de la Palestine. Il représenta la section auprès du collectif « énergie » de la section économique. Intervenant dans les écoles du PCF et dans de nombreuses conférences et colloques internationaux, il prenait part aussi aux analyses de Mouvement de la paix, au Groupe de recherche et d’action pour le règlement du problème palestinien, à l’association France-Palestine, au comité de défense du peuple irakien notamment.

Docteur de troisième cycle en histoire à la Sorbonne (1968), Couland préparait une thèse d’État qu’il soutint sous la forme d’une habilitation à la direction de recherches en 1988 à l’Université de Paris VIII. Chargé de cours au Centre universitaire de Vincennes à partir de 1969 en Études arabes et en histoire, il devint assistant (1975), maître-assistant (1976), puis maître de conférences à l’Université de Paris VIII où il fut directeur du département d’arabe (1984-1985), membre du conseil d’Université (1976-1979) élu sur la liste du Syndicat national de l’enseignement supérieur. Il figurait comme directeur de recherches doctorales dans diverses formations des universités parisiennes et du Centre national de la recherche scientifique jusqu’à sa retraite en 1993.

Jusqu’au transfert de l’Université de Vincennes à Saint-Denis (1980), Jacques Couland resta membre du comité de la section communiste du XIIe arrondissement à laquelle appartenaient les cellules de l’Université de Vincennes. Il faisait partie de la commission des relations avec les milieux croyants du comité central du PCF depuis les années 1980, du conseil de rédaction des Cahiers d’Histoire à partir de 1986 et du comité de rédaction de La Pensée à partir de 2000.

POUR CITER CET ARTICLE : https://maitron.fr/spip.php?article20843 – notice COULAND Jacques, Louis par Jacques Girault, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 24 novembre 2008

USA: sur le budget défense 2022…

Le 28 mai dernier, le Ministère de la défense des États-Unis (Department of Défense – DoD) a rendu publique sa proposition de budget défense pour l’année fiscale 2022. Il demande au Congrès 715 milliards de dollars (Mds $) pour l’exercice 2022 du Pentagone. Il faut ajouter à cela un montant de 38 milliards de dollars, hors Pentagone, pour des programmes liés à la défense, notamment au Ministère de l’énergie, et plus précisément pour la National Nuclear Security Administration, agence semi-autonome du Ministère de l’énergie chargée de la gestion des armes nucléaires. Et pour d’autres agences. Ce qui porte le total des dépenses de défense à 753 milliards de dollars.

Cette proposition de budget enregistre une hausse qualifiée de « faible » ou « modérée », de 1,7 milliards $. Avec un tel budget, les États-Unis conservent cependant des dépenses militaires à un niveau supérieur à celui de l’ensemble réuni des 10 plus grandes armées du monde.

La demande de financement de l’Administration Biden, compte tenu de l’inflation, équivaudrait à une légère diminution pour le Pentagone. Il faut aussi la comparer au projet envisagé hier par l’Administration Trump. Celle-ci se montait à 722 milliards $.

Il faut noter que ce budget intervient alors que l’Administration Biden a décidé un retrait d’Afghanistan, et manifesté (après Obama et Trump) une volonté de ne plus accorder au Moyen-Orient l’investissement stratégique majeur que les États-Unis lui a accordé durant des décennies. Mais on ne peut mesurer aujourd’hui ni la capacité réelle à réaliser (totalement) ces objectifs, ni leurs effets réels sur les dépenses de défense.

Des réactions d’opposition se sont immédiatement manifestées chez les Républicains du Congrès. Certains ont qualifié la proposition de « totalement inadéquate ». Le sénateur de l’Oklahoma, Jim Inhofe, membre important de la Commission des services de la défense du Sénat, et le Représentant de l’Alabama à la Chambre des représentants, Mike Rogers, qui a le même type de responsabilité, ont ainsi déclaré dans une déclaration commune, « qu’un budget comme celui-ci envoie à la Chine et à nos autres adversaires potentiels, un mauvais signal, que nous ne sommes pas disposés à faire ce qu’il faut pour nous défendre et défendre nos alliés et partenaires ».

Cette proposition de budget pour la défense, soit 1700 pages de tableaux, graphiques et textes, traduit aussi les nouvelles orientations annoncées par Biden : volonté de travailler avec les alliés, réinvestissement dans la diplomatie et l’aide internationale, notamment l’aide multilatérale, l’aide à la sécurité internationale (contrôle des stupéfiants, formation militaire, opérations de « maintien de la paix).

A noter : 5,1 Mds $ alloués à « l’initiative de dissuasion » dans le Pacifique créée contre la Chine, dans une stratégie pour l’Indo-Pacifique, avec des financement pour des systèmes de missiles, des satellites, des radars…

Voici quelques détails sur la distribution des fonds :

– 27,7 Mds $ pour la modernisation nucléaire

– 52,4 pour « la force létale aérienne » dont 85 F-35, avions ravitailleurs, hélicoptères…

– 34,6 pour les forces navales, y compris un nouveau sous-marin lanceur de missiles balistiques, un porte-avions…

– 12,3 pour les forces terrestres dont 3799 véhicules tactiques légers

– 20,6 pour les système spatiaux

– 10,4 pour la cyberdéfense

– 133,1 pour la préparation des forces

Cette proposition de projet de budget pour la défense 2022 comprend plus de 112 Mds $ pour la recherche, le développement et les tests d’évaluation (RDT-E), soit une augmentation d’environ 5 % par rapport à 2021. C’est la demande de RDT-E la plus élevée jamais enregistrée. Cela concerne en particulier l’hypersonique, l’intelligence artificielle, la robotique et les capacités en matière d’autonomie, la micro-électronique, le spatial, le cybernétique, le soldat augmenté. La volonté exprimée est de développer ces « capacités critiques » pour les futures opérations de combat, afin de concurrencer la Chine.

Calendrier :

1) printemps/été 2021 : débats au Congrès

2) été/automne 2021 :

– Les Commissions des crédits des 2 chambres du Congrès travaillent sur le projet de loi pour l’exercice 2022.

– Chambre des représentants et Sénat adoptent leur version et négocient les différends

3) novembre/décembre 2021 : la Chambre et le Sénat travaillent à une version finale

4) décembre 2021 : promulgation du projet de loi

JF. 30 05 2021

Leçons politiques, et risques du détournement d’avions…

Une opération inacceptable. Qui est Roman Protassevitch ? N’ayons pas la mémoire courte et sélective. Le détournement d’avions : exception ou manifestation de la dégradation inquiétante des relations internationales ?

Le Président de la Biélorussie, Alexander Loukachenko, n’est guère crédible – comment pourrait-il l’être ? – lorsqu’il certifie que le droit international n’a pas été violé le dimanche 23 mai dans le « déroutement » sur Minsk d’un Boeing de la Ryanair. A bord de cet avion l’opposant Roman Protassevitch avait pris place depuis Athènes pour se rendre à Vilnius. Protassevitch fût effectivement arrêté à l’aéroport de Minsk… confirmant que tel était bien l’objectif. Sauf excessive naïveté, nul ne peut croire à la fable de l’alerte à la bombe visant l’appareil. Ce fut un détournement à des fins de politique intérieure biélorusse.

Protassevitch : un drôle de paroissien…

La presse et les médias ont d’ailleurs donné des détails qui accréditent l’intention véritable de cette inacceptable et scandaleuse opération. On aurait apprécié que l’attention médiatique ainsi accordée quant aux faits eux-mêmes puisse s’élargir à la personnalité pour le moins controversée de Roman Protassevitch. Celui-ci, en effet, est accusé avec insistance et avec quelques photos compromettantes à la clé (diffusées sur les « réseaux sociaux »), d’être ou d’avoir été un activiste aux sympathie néonazies, associé au Bataillon ukrainien Azov, de triste réputation. Protassevitch ne serait donc pas un innocent « influenceur » démocrate mais un drôle de paroissien d’extrême droite. Sa jeunesse pourrait-elle « expliquer » un curriculum vitae aussi lourd ? Son CV, pourtant, ne semble pas avoir effrayé les autorités américaines puisqu’il fut un temps employé comme reporter à l’antenne russe de Radio Free Europe financée par les États-Unis.

Évidemment, avec un Protassevitch aux tendances néonazies – si tout cela est confirmé – on est loin du profil moral avantageux du « combattant de la liberté »… Preuve en est la discrétion gênée qui accompagne cet aspect singulier d’une opération globalement peu ragoûtante. Il reste qu’un opposant politique quel qu’il soit, ne peut être arrêté au mépris de toute légalité. Il doit être traité dans le respect des droits de sa personne et dans le cadre d’un État de droit d’essence démocratique digne de ce nom. Mais le détournement de l’avion de la Ryanair par les autorités biélorusses tend à montrer que le droit n’est pas la meilleure spécialité du régime de Minsk.

On ne joue pas avec le transport aérien

L’usage de la force pour le détournement d’un avion de ligne n’est pas un fait banal. C’est d’abord un acte contraire au droit international, et en particulier contraire à la Convention de Chicago. Celle-ci établit depuis avril 1947 les règles internationales du transport aérien, et installe l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI), agence spécialisée des Nations-Unies chargée de la supervision et de la régulation du transport aérien dans le cadre des normes et des procédures aujourd’hui acceptées par rien moins que les 193 pays membres de l’ONU. Si la formulation de « communauté internationale » peut, exceptionnellement, prendre un sens véritable (c’est rare), ce système international le permet qui a pu installer, et dans l’ensemble garanti depuis 74 ans, une gestion consensuelle du transport aérien.

Enfreindre ces règles collectives constitue un acte grave au titre du droit, mais aussi en regard des potentiels risques pour la sécurité en général. Pour la sécurité des passagers, des personnels, des aéroports, des aéronefs… Jouer avec ça n’est jamais une manifestation de responsabilité. Un détournement d’avion est aujourd’hui un événement assez rare qui suscite étonnement et inquiétude. Un tel acte est souvent associé à du terrorisme dans un contexte de problématiques géopolitiques. Comment faut-il alors traiter un acte de ce type lorsqu’il est perpétré par un État pour des raisons de politique intérieure?

Du « jamais vu », vraiment ?..

Il faut prendre un peu de hauteur. Pour certains, cette opération de détournement d’avion afin de s’emparer d’un opposant politique… c’est « du jamais vu ». Du jamais vu, vraiment ? Il faut bien mesurer de quoi on parle. Il s’agit bien d’un acte de violation délibérée du droit international à des fins relevant strictement de politique nationale et de répression intérieure. C’est effectivement un mode d’action peu habituel. Mais n’ayons pas la mémoire courte et sélective.

Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi, opposant au régime de Riyad, journaliste de nationalité saoudienne au prestigieux quotidien The Washington Post, est entré dans son consulat d’Istanbul. Il n’en est jamais ressorti vivant. Un rapport de la CIA rendu public le 25 février 2021 met clairement en accusation le prince héritier Mohamed Ben Salman. Un autre rapport, en date du 19 juin 2019, rédigé par Agnès Calamard qui était alors, pour les Nations-Unies, en charge des questions relatives aux exécutions extra-judiciaires, sommaires ou arbitraires, aboutit à la même conclusion. L’opposant Khashoggi fut torturé, étranglé et découpé en morceaux à la scie à os par un commando de 15 exécutants des basses œuvres, venus tôt le matin d’Arabie Saoudite, et reparti le soir même après ces inimaginables exactions criminelles, explicitées avec force détails dans le rapport onusien.

Le Royaume saoudien s’est donc comporté comme un État voyou totalement hors de la légalité internationale. MBS se sentait-il hors d’atteinte, sous la protection de Donald Trump, pour se permettre d’assumer la responsabilité d’un tel crime ? En tous les cas, on est ici aussi dans la configuration d’une violation manifeste du droit, non seulement de toutes les règles diplomatiques, mais aussi, évidemment, des droits humains et des valeurs universelles qui les légitiment, dans le but de faire taire un opposant. Avec une différence de taille : le régime de Loukachenko sera sanctionné, tandis que celui de MBS ne le sera jamais…Evidemment.

Deux poids, deux mesures

Le 2 juillet 2013, le Falcon 900 présidentiel d’Evo Morales décolla de Vnoukovo, en Russie, pour un retour en Bolivie après une visite d’État à Moscou. Une visite au cours de laquelle il évoqua la possibilité d’offrir l’asile à Edward Snowden en Bolivie. Sous la pression de Washington, la France, l’Espagne, l’Italie, le Portugal interdisent le survol de leur espace aérien. L’avion doit donc se poser, contraint et forcé, non pas comme prévu en Espagne pour un plein de carburant, mais en Autriche, à Vienne. Une escale de 13 heures afin de vérifier, sur ordre des États-Unis, si Edward Snowden n’était pas à bord comme une rumeur infondée avait essayé de l’accréditer. Ainsi, les États-Unis, qui condamnent aujourd’hui le régime de Biélorussie pour le détournement de Minsk et l’arrestation de Protassevitch, agirent de la même manière pour pouvoir s’emparer de Snowden au mépris du droit et de toutes les normes diplomatiques, avec la contribution obéissante et empressée de ses principaux alliés de l’OTAN, dont la France alors sous la présidence de François Hollande. Ce détournement d’un avion présidentiel défie toutes les pratiques de la diplomatie et bafoue les règles du transport aérien. Le scandale n’est pas moins grand que celui provoqué par Loukachenko. D’ailleurs, dans toute l’Amérique latine la colère et l’indignation s’exprimèrent avec détermination contre ce qui fut vécu, à juste titre, comme une humiliation volontaire et un mépris de tous les principes. Pourtant, si on voit aujourd’hui qu’il y aura des représailles sévères contre Minsk. On constate en revanche qu’il n’y en aura jamais contre Washington. Évidemment.

On pourrait évoquer d’autres épisodes. Il est souvent mentionné, par exemple, que le 22 octobre 1956, un avion de la compagnie Air Atlas (Maroc) dans lequel voyageaient cinq dirigeants du FLN algérien fut détourné par les services français du SDECE. Il s’agissait cependant d’un acte de guerre coloniale, et pas d’une opération visant à faire taire des opposants… nationaux. Evidemment.

On peut rappeler un détournement d’avion qui a laissé moins de traces médiatiques, même s’il fut lié aux exactions criminelles d’une dictature qui se mettait alors en place, celle de Jaafar Nimeiry au Soudan. Le 22 juillet 1971, un avion de la British Overseas Airways Corporation (BOAC) assurant la liaison Londres – Khartoum fut contraint de se poser à Benghazi, en Libye, sous la menace des chasseurs-bombardiers de Tripoli. A bord, se trouvaient Babiker al-Nour, tout nouveau Chef du Conseil de la Révolution soudanaise, le Commandant Osman Hamada, alors pressenti pour présider un nouveau gouvernement, et le Général Hashim al-Atta. Ces trois personnalités progressistes furent extradées au Soudan sur ordre de Kadhafi pour y être exécutées peu après, à la suite d’un procès qui fut un simulacre de justice. Cette terrible affaire s’inscrivit dans l’histoire politique compliquée du Soudan. Mais une histoire nationale tragique marquée par une répression sanglante, des massacres d’officiers, et par l’exécution, le 28 juillet 1971, du Secrétaire général du Parti communiste soudanais Abdel Khaliq Mahjoub, du Secrétaire général des Syndicats ouvriers Al-Shafei Ahmed el-Sheikh, et de Joseph Garang, responsable politique au Sud Soudan. Le Colonel Kadhafi s’est donc permis de détourner un vol commercial normal pour aider la dictature soudanaise à briser le courant progressiste, à s’attaquer aux syndicats, et à décapiter le Parti communiste, alors le plus puissant d’Afrique.

Tirer la sonnette d’alarme

Alors, lorsque le Président Loukachenko détourne un avion pour arrêter un opposant, on ne peut pas vraiment dire : « c’est du jamais vu »… Et on ne peut pas faire comme si le cynisme était une exclusivité des régimes issus de ce qu’on appelait le bloc de l’Est. Là encore les charges criminelles sont très partagées. Le détournement commis sous les ordres de Loukachenko doit être clairement condamné. Mais les exactions du prince MBS devraient l’être tout autant, et peut-être même davantage en considération de l’ampleur et de la cruauté des crimes commis. Quant au détournement de l’avion présidentiel bolivien…peut-être relève-t-il du « jamais vu » auparavant. A vérifier. Évidemment.

Le détournement biélorusse, le crime saoudien et tous les actes délictueux ou criminels à vocation de politique intérieure posent cependant un autre problème. La violation des régulations « techniques » de la coopération quotidienne dans le transport aérien, ou la négation des pratiques diplomatiques les plus habituelles au nom d’enjeux strictement nationaux, ne sont pas une réalité si courante dans l’ordre international. Mais si ces méthodes devaient se multiplier et se banaliser, comme si tout devenait permis au nom du pouvoir régalien et de ses seules affaires de politique intérieure… alors, on ne ferait qu’en rajouter dangereusement à la férocité actuelle des relations internationales, des confrontations géopolitiques, des rivalités de puissances et des rapports de domination. Alors que le multilatéralisme est déjà en crise, et que montent de façon inquiétante les idéologies identitaires et les extrêmes droites. Le détournement de Minsk, parce qu’il est le plus récent, doit être considéré comme un avertissement. Un avertissement à tout le monde. A tous les acteurs dans l’ordre international actuel. Tous les États, et singulièrement les principales puissances, devraient en effet se comporter avec le sens et l’exigence de la responsabilité et de l’égalité. Les relations internationales ont déjà atteint un trop haut niveau de dégradation collective. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme. Est-ce évident pour tous le monde ?

JF 28 05 2021

« Une «guerre»… de l’anti-virus à l’anti-social »

Les Cahiers de Santé publique et de Protection sociale publient leur numéro 37 de Mai 2021, avec une série d’articles portant sur la pandémie du coronavirus et, notamment, ses dimensions internationales. Ce numéro traite de multiples enjeux : question du bien universel, échec du capitalisme néolibéral dans la crise pandémique, modèle cubain, problématiques touchant le Sahel… Je vous suggère d’aller consulter et lire ce Cahier intéressant et j’attire votre attention sur mon article intitulé : « Une «guerre»… de l’anti-virus à l’anti-social ». Voici la présentation qui en est faite par la direction de la revue :

« La réponse des Nations-Unies à la pandémie a été la mise en place d’un système financier ayant pour ambition d’aider les pays démunis à se procurer les vaccins nécessaires ; c’est Covax. L’auteur analyse ici de façon détaillée le mécanisme. Et il montre l’échec relatif de ce système qu’il qualifie d’usine à gaz. Il met en parallèle les échanges commerciaux en matière de vente internationale d’armes. Il analyse et critique particulièrement le cas de la France. 

Merci à Michel Limousin, Rédacteur en chef des Cahiers.

SOMMAIRE

Les cahiers de Santé – n°37 – Mai 2021

EDITORIAL

Tous les humains ont besoin du vaccin

Michel Limousin

ARTICLES

Libre propos. Le système de retraite dans la tempête Covid: touché mais pas coulé!

Vivre et vieillir dans la dignité et le respect des personnes: Une urgence sociale

A la recherche des contrats

Les outils juridiques pour aider à faire du vaccin contre la Covid 19 un bien universel

La crise pandémique ou l’échec du capitalisme néolibéral

Le modèle sanitaire cubain à l’épreuve de la pandémie de Covid

Propositions pour un pôle public du médicament

Santé orale et pandémie de la Covid 19

Dans le Sahel central, la récurrence de l’insécurité impacte la santé des populations

La mal-vie tue. Le capitalisme de plus en plus en cause. Seulement par dérives ou par nature?

Une «guerre»… de l’anti-virus à l’anti-social – Jacques Fath

Psychiatrie: la réforme des isolements et contentions a du mal à passer

Le service sanitaire, levier d’une identité professionnelle intégrant la santé primaire

In memoriam

BRÈVES

NOTES DE LECTURE

«La toute-puissance des Laboratoires», article du Monde diplomatique de Mars 2021.

«État des lieux des biotechnologies en Chine», d’Aifang Ma

«À la folie» de Joy Sorman

Pierre Ivorra, Soigner l’hôpital, éditions Eyrolles, 2021.

COURRIER DES LECTEURS

Fin de vie, libre choix ou choix contraint?

Jérusalem ou la lâcheté européenne et française.

L’explosion de la colère palestinienne révèle ce qui est devenu insupportable pour tout un peuple : l’occupation militaire, la dépossession territoriale, la répression brutale et le mépris. Le mépris des dirigeants israéliens, de leurs forces armées et des colons pour les droits et pour la légitimité de ceux qu’ils écrasent dans l’impunité totale depuis des décennies. Mais cette insurrection de résistance témoigne aussi de la lâcheté des pouvoirs en Europe et en France, et au-delà, évidemment. Les uns et les autres se drapent dans les beaux principes tout en aidant systématiquement Israël à fouler aux pieds le droit international et les résolutions des Nations-Unies. On peux considérer qu’il s’agit de lâcheté. Voici un court récit explicatif sur cette inacceptable démonstration d’indignité.

Il faut s’en souvenir : le 23 décembre 2016, les 15 pays membres Conseil de Sécurité de l’ONU adoptèrent la résolution 2334 par 14 voix… et l’abstention des États-Unis. Après 8 ans de blocage, Obama laissait donc passer une résolution qualifiée « d’historique » notamment dans une déclaration du bureau de presse des Nations-Unies. Dans cette résolution, le Conseil avait alors très fermement placé l’illégalité de la colonisation au centre de la problématique politique. François Delattre, délégué de la France, approuva la démarche en reconnaissant que « c’est la première fois que le Conseil de Sécurité s’exprime ainsi, de manière aussi claire… ». Il annonça dans la foulée l’organisation par la France d’une conférence internationale pour « revitaliser » le processus de paix.

Cette conférence se tint peu après en présence de 75 pays et organisations internationales, mais sans les principaux protagonistes : ni les Israéliens, ni les Palestiniens. Cette initiative fut qualifiée de « conférence témoignage » ou de « conférence symbolique ». Elle n’eut, en effet, aucun résultat permettant de sortir d’une situation d’impasse résultant principalement de la politique permanente de colonisation israélienne. La vacuité de cette initiative confirma l’impossibilité de nourrir l’illusion de l’existence et de la dynamique d’un « processus de paix » sans s’attaquer vraiment au problème essentiel : la colonisation et la politique du pouvoir colonial. En vérité, ce qui restait du « processus » de paix, fut délibérément achevé par Ariel Sharon. Celui-ci fit effectivement comprendre son intention d’en finir avec Oslo lors de la « ballade » provocatrice qu’il effectua sur l’Esplanade des Mosquées, le 28 septembre 2000. Il en résulta le soulèvement de la 2ème intifada, l’intifada El-Aqsa, qui fit plus de 5000 morts et 30 000 blessés…

Droit international et « droits éternels »…

Naturellement, la résolution 2334 de 2016 fut un événement. En soulevant très clairement la question de la colonisation et de l’illégalité de l’acquisition de territoires par la force, en qualifiant Israël de « puissance occupante » (formulation juridiquement pertinente), en condamnant en termes très nets la construction et l’expansion des colonies de peuplement, la confiscation de terres, la destruction de maisons, le déplacement de civils palestiniens, les violations du droit international humanitaire, en rappelant l’obligation faite à Israël de démanteler tous les avant-postes de colonies établis depuis 2001, en soulignant que le Conseil de sécurité ne reconnaîtra aucune modification aux frontières de juin 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, en demandant à tous les États de faire une distinction entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967, en rappelant la nécessité d’une paix globale, juste et durable sur la base des résolutions de l’ONU, du mandat de la conférence de Madrid, de l’Initiative de paix arabe, en appelant à intensifier les efforts pour mettre fin à l’occupation israélienne… en insistant sur l’ensemble de ces exigences de droit légitimes, cette résolution 2334 suscita la hargne israélienne. Le représentant de Tel Aviv, Danny Danon, usa même d’une formule significative : « qui vous a donné le droit de nous priver de nos droits éternels sur Jérusalem ? » Pour ce haut responsable du Likoud, ancien ministre de la science, peu importe le droit international, pourvu qu’on ait… des « droits éternels ». L’observateur de l’État de Palestine, Riyad Mansour, lui, s’était réjoui de l’adoption de ce texte, après des années de paralysie.

Samantha Power, représentante des États-Unis, formula des réserves pour justifier l’abstention de Washington, sans pour autant lâcher l’allié israélien. Cet allié stratégique essentiel et fidèle auquel Obama, quelques mois auparavant, avait promis un accord de défense à hauteur de 38 milliards de dollars, du jamais vu à ce niveau. Mais la résolution 2334 fut donc adoptée…

Pourquoi est-il important de rappeler tout cela aujourd’hui ?

Le 29 avril dernier, le Conseil de l’UE (c’est à dire les États membres) a nommé un Représentant spécial pour le processus de paix, M. Sven Koopmans. Ce Représentant spécial a maintenant la charge d’agir en conformité avec la résolution 2334 du Conseil de Sécurité. C’est son mandat officiel. Ainsi, les pays de l’Union européenne décident de s’engager, de prendre des initiatives en application de cette résolution. On pourrait dire : très bien ! Bravo ! Allez-y !.. Hélas, il n’a fallu guère plus de 8 jours pour démontrer l’hypocrisie des Européens en général, et de la France en particulier. Certes, on pouvait (on devait) s’y attendre… Mais la démonstration est tellement exemplaire et accusatrice qu’il vaut la peine de s’y attarder un peu.

En réponse à la crise concernant Jérusalem, le projet d’expulsions de familles et la colonisation à Sheikh Jarrah, le porte parole du Service Européen pour l’Action Extérieure (le SEAE dirigé par Josep Borell), publia une déclaration d’une grande faiblesse, renvoyant dos à dos Israéliens et Palestiniens, soulignant que « la violence et l’incitation sont inacceptables et les auteurs de toutes parts doivent être tenus pour responsables ». La déclaration appela les dirigeants politiques, religieux et communautaires de tous bords à faire preuve de retenue et de responsabilité, etc… Exit la question essentielle de la colonisation, c’est à dire la cause même des problèmes si bien explicités et si bien dénoncés dans la résolution 2334…Ce n’est pas un recul. C’est un effondrement.

Dans le même esprit, les envoyés du Quartet (dont on a pas entendu parler depuis des années) se sont permis un communiqué conjoint exprimant leur « inquiétude » (quelle audace), dénonçant des « affrontements » et des violences, appelant toutes les parties à maintenir et à respecter le statut quo sur les Lieux saints, etc… Là encore, exit la résolution 2334 et la problématique fondamentale de la colonisation et de l’occupation, donc du droit international et des résolutions des Nations-Unies. Adieu les grands principes. Même le Coordinateur spécial (très spécial…) de l’ONU pour le processus de paix aux Moyen-Orient, Tor Wennesland, s’est exprimé dans le même sens.

De possibles crimes de guerre, dit l’ONU.

Les Nations-Unies ont cependant exhorté Israël à mettre fin à toute expulsion forcée de Palestiniens à Jérusalem-Est, en avertissant que ses actions pourraient constituer des « crimes de guerre ». « Nous demandons à Israël de mettre immédiatement fin à toutes les expulsions forcées », a déclaré Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, au cours d’un point de presse le 7 mai à Genève.

La France et ses partenaires européens perdent ainsi encore un peu plus de leur crédibilité et même de leur dignité dans cette consternante lâcheté face à la répression coloniale israélienne et au mépris de Tel Aviv pour toute légalité internationale. Remarquons que les Européens et la France cherchent en permanence à légitimer leur positionnement en se référant au « processus de paix ». Celui-ci, cependant, c’est l’évidence même, est mort et enterré depuis environ 20 ans. Mais la fiction de l’existence d’un cadre et d’un esprit de négociation qui serait internationalement reconnu leur permet, en dépit des réalités, de traiter sur un pieds d’égalité, l’occupant et l’occupé, le colonisateur et le colonisé, celui qui bafoue le droit et celui qui lutte pour faire respecter le sien. Comme si Israéliens et Palestiniens étaient des alter ego dans la responsabilité et dans une dynamique de règlement politique. Cette fiction n’a réellement jamais existé. Elle est encore plus dénuée de vérité et de légitimité aujourd’hui. Cette fiction, qu’il faut clairement dénoncer, c’est le masque fragile de la lâcheté européenne et française.

Comme réalité juridique, politique et éthique, il n’y a plus aujourd’hui qu’un très brutal face à face qui oblige à choisir : le face à face des Palestiniens et de la puissance coloniale avec ses troupes, ses blindés, ses bombardiers et ses colons armés. En tuant Oslo, les Israéliens ont mis les Européens et la France, mais aussi tous les autres acteurs concernés dans le monde, devant un défi qu’ils ne veulent surtout pas relever : soit vous contribuez, par votre politique, à l’occupation et à la colonisation israélienne, soit vous exigez l’application du droit, et vous prenez réellement des initiatives concrètes dans cette voie. Il n’y a plus de champ intermédiaire qui puisse autoriser la posture hypocrite et mensongère consistant à s’exonérer d’un choix dans l’alternative : ou bien la guerre contre les Palestiniens, ou bien la paix dans l’application du droit et dans la justice. 11 05 2021

Quand la CIA parle du futur…

« Global Trends 2040. A more contested world ». Dans ce dernier rapport, la Communauté américaine du renseignement (dont la CIA) imagine le monde de demain. C’est à a fois terriblement banal et très… intéressant. Ce rapport de 156 pages (« Tendances globales 2040. Un monde plus contesté ») a été publié en mars 2021 par le Conseil national du renseignement des États-Unis. Il traite de multiples enjeux : démographie, environnement, économie, technologie… dans l’ordre des sociétés, des États et de l’international.

Cet exercice Global Trends paraît tous les 4 ans à l’occasion de l’élection d’un nouveau Président. Les rapports du renseignement américain (National Intelligence Council) sont régulièrement publiés et, par la suite, édités en français. Ce rapport Global Trends 2040 n’est pas encore traduit. Il est toujours nécessaire d’analyser le contenu de ce genre d’exercice. Que nous dit cette version pour 2040 ?

On peut dire qu’elle présente des constats, des aveux et des silences. Ces constats, ces aveux et ces silences en disent beaucoup sur les contradictions du système capitaliste, sur le niveau de la crise globale et sur les échecs stratégiques majeurs qui aujourd’hui s’imposent. Dans cet article, j’ai choisi de privilégier, sans préjudices pour une compréhension politique d’ensemble, quelques questions générales ainsi que le chapitre international. Celui-ci est évidemment traversé par l’actualité et la trajectoire périlleuse de la rivalité sino-américaine dans un monde qualifié de plus contesté, plus incertain et plus conflictuel. Ce qui n’est pas faux.

Le rapport confirme donc une évidence : c’est la rivalité Chine/États-Unis qui va constituer le cœur des confrontations de puissances. Et celles-ci vont être vives (elles le sont déjà). La Chine, souligne le rapport, « va vraisemblablement déployer des capacités militaires qui mettront à haut risque les forces alliées dans la région. (…) Les leaders chinois espèrent certainement que Taïwan se rapprochera de la réunification d’ici 2040, possiblement par une coercition soutenue et intensive » (p.94). Ajoutons que Washington n’est pas en reste quant aux initiatives de militarisation du détroit de Taiwan. Celui-ci promet donc d’être un des lieux majeurs de la tension internationale. Le rapport, prudemment, affirme aussi qu’aucun État ne pourra dominer seul l’ensemble des régions et des domaines dans le monde. Ce qui est une façon de refuser d’envisager la perspective d’une Chine à la première place mondiale. On se rassure comme on peut.

On ne pourra pas dire que les auteurs du rapport ne font pas preuve d’une certaine lucidité, comme en témoigne cette formulation : « ces dynamiques de puissance sont susceptibles de produire un environnement géopolitique plus volatile et plus confrontationnel, de remodeler le multilatéralisme, et d’élargir le fossé existant entre les défis transnationaux et les dispositions de coopération nécessaires pour y faire face » (p. 92). En fait, l’idée d’une problématique d’aggravation des tensions et d’impasse mondiale traverse l’ensemble du rapport. Avec le constat selon lequel « durant les deux dernières décennies, l’intensité de la compétition pour une influence globale a atteint son plus haut niveau depuis la Guerre froide » (p. 92). Dans un tel contexte géopolitique les États, selon le rapport, devront faire face (on y est déjà) à une conjugaison d’armes conventionnelles hautement destructrices et précises, d’armes stratégiques, de cyber-activités contre les infrastructures civiles et militaires, dans un environnement déstabilisant de désinformation.

L’Enjeu des très hautes technologies militaires

Cette escalade dans la course aux armements est déjà une réalité. On peut cependant s’étonner que cette invasion des très hautes technologies dans ce qui constitue une mutation en cours des armements et des formes de la guerre, ne soit pas traitée davantage dans sa portée réelle, au-delà des strictes problématiques de sécurité et de défense, alors que la production américaine sur la question (information, expertise, analyse…) est déjà tout à fait considérable. Est-ce pour ne pas trop s’appesantir sur un certain retards des États-Unis sur l’hypersonique par rapport à la Russie, mais aussi par rapport à la Chine ?

L’enjeu est de toutes façons particulièrement élevé. C’est, en effet, la guerre du futur qui se dessine dès aujourd’hui dans l’association de la numérisation, de l’intégration des systèmes d’armes (conventionnel, hautes technologies, nucléaire), et d’une tendance à penser la guerre comme des ensembles d’opérations « multi-domaines » ou de « combats collaboratifs » intégrant l’action dans tous les espaces : terre, mer, air, espace extra-atmosphérique, cyberespace. Tous les domaines existant, de l’espace extra-atmosphérique jusqu’au corps humain, sont de plus en plus investis par des hautes technologies, des bio-technologies, des systèmes d’armements à très haut niveau de puissance et d’efficacité. Et il ne s’agit pas seulement de projets en expérimentations. En 2040, cette guerre du futur aura pris des dimensions concrètes qui, n’en doutons pas, changeront dramatiquement les conditions, déjà très dégradées, de la sécurité internationale. La Communauté américaine du renseignement ne s’aventure guère sur ce terrain pourtant d’actualité.

Rien de tout cela n’apporte des analyses et des informations dépassant les lieux communs de l’expertise la plus commune. On pourrait dire la plus banale. Mais il faut prendre un peu de recul afin de comprendre certains aveux du rapport. Celui-ci montre clairement que ce qui domine l’ordre international, par choix délibéré et par « nécessité » systémique, ce n’est pas le paramètre des droits humains et de la démocratie instrumentalisé aujourd’hui comme clé d’interprétation ou de justification des puissances occidentales dans leur politique d’affrontement avec les régimes qualifiés globalement d’autoritaires et d’agressifs.

Ce qui constitue le vrai moteur des relations internationales, c’est l’affirmation de la puissance et la volonté d’imposer ou gagner une certaine hiérarchie des puissances. Le rapport explicite assez clairement (il y va de sa crédibilité) que les rivalités de puissances dominent, et que la démocratie n’est donc pas ce qui structure réellement l’ordre international. Précisons-le, cela ne veut pas dire, sur le fond, que l’enjeu démocratique est subalterne. La démocratie, c’est une longue histoire des peuples, et c’est aussi l’accompagnant idéologique privilégié des politiques de puissances associées au capitalisme occidental.

La crise du modèle occidental

Par ailleurs, si la Chine et la Russie n’ont pas les caractéristiques d’États démocratiques chérissant les libertés… on peut aussi souligner que les systèmes politiques et institutionnels occidentaux peuvent difficilement être présentés comme des parangons de vertu. Cela ne tient pas à l’analyse. L’épuisement de la démocratie représentative, le démantèlement systématique des droits sociaux, le recul inquiétant des libertés et de l’état de droit au nom de la sécurité, la montée de l’autoritarisme et d’une certaine violence d’État, mais aussi l’appui désinhibé à des régimes alliés répressifs, agressifs et trop souvent si peu respectueux de la légalité internationale (Israël, Turquie, Arabie Saoudite, Émirats du Golfe, Égypte, Colombie, par exemple)… tout cela témoigne, on le sait, d’une dégénérescence des valeurs dans une crise profonde du modèle occidental.

La Russie, la Chine, la Turquie (et quelques autres) assument très explicitement que le « référent démocratique » occidental n’est pas leur choix. Ces puissances confirment qu’elles se définissent d’abord comme les (dissemblables) « challengers » d’un ordre international libéral sous domination américaine, aujourd’hui de facto dépassé. C’est d’abord le choix stratégique explicite de contrer ou remodeler l’ordre international en fonction de leurs propres vision et intérêts. Mais aussi de leur propre histoire. Il y a chaque fois la recherche d’une revanche sur l’histoire, sur les humiliations et les formes d’ascendance ou d’assujettissements subis. Joe Biden, l’OTAN (voir le Rapport OTAN 2030) et même l’UE ont traduit cela en nécessité d’une Nouvelle alliance stratégique globale contre les régimes autoritaires. Avec davantage d’intégration politico-militaire et toujours moins de multilatéralisme. Exit, la vérité des responsabilités et des complexités dans un ordre international où le chacun pour soi et les alliances changeantes font culminer les paramètres de la puissance et de la force, de la sécurité dite nationale, de la méfiance et de l’intimidation, de la recherche de la suprématie politique, idéologique et culturelle…

Mais avions-nous besoin de la Communauté américaine du renseignement pour comprendre cela ? Évidemment non. Il faut souligner cependant que ni l’instrumentalisation occidentale de la démocratie comme justification ou alibi des logiques de puissance, ni la volonté de revanche et d’affirmation stratégique des « challengers » ne produisent en elles-mêmes une légitimité de fait, ou bien une vision du futur par elle-même acceptable. Choisir entre différents types de logiques de puissance, c’est forcément, le plus souvent, privilégier le rapport de force, rechercher la prépondérance et l’affrontement et préparer la possibilité de la guerre. C’est ce choix qui domine outrageusement aujourd’hui dans toutes les stratégies d’ambition et de moyens hégémoniques. Et qui domine d’autant plus, au fur et à mesure de l’affaiblissement de l’ONU, du recul des pratiques de la diplomatie, de l’effondrement du multilatéralisme, du démantèlement de l’architecture internationale de sécurité construite au 20ème siècle avec l’ensemble des traités de contrôle des armements et de désarmement.

Qui sonne à la porte de l’histoire?..

Au fond, ce que la Communauté américaine du renseignement nous rappelle, à son corps défendant, dans sa presque lucidité, et dans ses silences, c’est l’impasse dangereuse pour l’avenir de l’ordre international des stratégies reposant sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Le retrait piteux d’Afghanistan, comme défaite stratégique américaine et occidentale, traduit cette vanité de la puissance et de la force… quand ce qui sonne avec tant d’insistance à la porte de l’histoire, ce sont d’abord les urgences sociales, l’effondrement des États les plus faibles, les immenses besoins non satisfaits, la quête de dignité humaine, la colère montante des peuples…et, avec cela, la nécessité absolue de la responsabilité collective et la sécurité collective (principes essentiels dans la Charte des Nations-Unies) face aux risques de chocs majeurs, face aux défis globaux alors que le futur est terriblement incertain.

Évidemment, le rapport ne va pas jusqu’à ce constat pourtant si indéniable. Mais l’inquiétude est là, formulée noir sur blanc. Une inquiétude qui porte sur l’essentiel. Ce que dit assez clairement le rapport c’est, en fait, l’incapacité des gouvernements à faire face, et la méfiance des populations vis à vis des pouvoirs et des institutions. C’est la non pertinence des politiques mises en œuvre . C’est l’inadéquation du mode de développement (p. 3, 6 et 8). « Aucunerégion, aucune idéologie ou système de gouvernance semble exonérée ou être susceptible d’avoir les réponses ». La crise impose ses contraintes en l’absence de stratégies d’adaptation suffisante, explique le rapport.

L’inquiétude politique et sociale est particulièrement visible dans la description d’un déséquilibre essentiel : « au sein des États et des sociétés, il y aura probablement un fossé persistant et croissant entre ce que les gens demandent et ce que les gouvernements et les entreprises peuvent offrir. (…) Alors que les acteurs à tous les niveaux peinent à s’entendre sur de nouveaux modèles de civilisation » (p.3). On peut difficilement être plus explicite sur le constat d’un processus d’épuisement et d’une impasse de nature fondamentale.

Le rapport souligne aussi que ce nouveau contexte « est susceptible de produire à tous les niveaux une contestation plus grande que celle qu’on a pu connaître depuis la fin de la Guerre froide » (p.7). Il nourrit ce constat en notant cependant que de nouvelles « allégeances identitaires » dans un environnement informationnel plus fermé, aggravent les fractures au sein des États, dégradent le civisme et accentue l’instabilité. Ce qui correspond, de fait, à une situation très préoccupante que nous vivons aujourd’hui déjà, avec la poussée (trop souvent sans réponses au moins convergentes sinon communes à la hauteur) de courants très réactionnaires et de forces d’extrême droite, ou qualifiées de populistes.

Le temps des incapacités systémiques

Comme tant d’autres instances, la Communauté américaine du renseignement a besoin de caractériser ce qu’elle perçoit comme « notre monde futur ». Elle définit ainsi cinq scénarios pour 2040. En voici la liste très résumée :

1) Un monde de renaissance démocratique conduit par des États-Unis et leurs alliés

2) Un monde à la dérive, chaotique et instable dans lequel les défis globaux ne sont pas relevés

3) Un monde de coexistence confrontationnel dans la compétition et les rivalités

4) Un monde fragmenté en blocs, incapable de faire face aux défis globaux

5) Un monde mobilisé face à la tragédie climatique, à la catastrophe alimentaire et à la pauvreté

Seul le premier scénario résonne positivement mais sa crédibilité est bien faible. Il figure manifestement comme option formelle incontournable dans un rapport officiel des États-Unis. Les autres scénarios décrivent des situations évidemment alarmantes qui peuvent se conjuguer. La prospective est un art difficile. Rien est écrit à l’avance.

La pandémie du Coronavirus a mis cette thématique du monde futur sur le devant de la scène politico-médiatique. On aura, en effet, rarement autant soulevé cette question du monde de demain. Pourtant, si la pandémie fut un facteur révélateur et déclenchant de nombreux thèmes et réflexions sur le futur, elle n’en est pas le seul moteur. Son moteur principal, c’est l’impasse systémique des « gouvernances », du mode de développement et de l’ordre international aujourd’hui dominants avec un capitalisme à la peine dans une crise structurelle globale. Même les adaptations n’y suffisent plus. C’est ce que nous dit, en réalité, ce rapport de la CIA et consort. Mais avait-on besoin de cette Communauté américaine du renseignement pour en arriver là ? Une fois encore, certainement pas. Mais quand le système qu’il faut combattre avoue à sa façon, sous le poids de ses propres contradictions, ne plus être en capacité ni de maîtriser ses propres perspectives, ni de penser et construire un futur plus positif… on aurait tort de faire les difficiles. Certains experts bien en vue dans le monde du « mainstream » politico-médiatique jugent ce rapport trop « pessimiste ». On les comprend. Mettez-vous à leur place…

Rwanda: une vérité qui reste si difficile d’accès…

La Chaîne France 24 a interviewé Vincent Biruta, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda le 27 avril 2021. Dans son commentaire sur le site de France 24, la chaîne souligne que le Ministre rwandais aurait déclaré que « les deux rapports – l’un en France et l’autre au Rwanda – remis ces dernières semaines à propos du rôle de la France pendant le génocide de 1994 au Rwanda « convergent » et permettent d’envisager d’ouvrir une nouvelle page dans les relations entre les deux pays. Le ministre des Affaires étrangères rwandais admet que les accusations passées d’officiels rwandais, à commencer par le président Paul Kagamé, selon lesquelles la France était non seulement complice, mais également coupable d’avoir participé au génocide, ne sont plus d’actualité ».

Cette formulation utilisée par France 24 ne correspond pas à ce que dit le Ministre rwandais. Vincent Biruta, en effet, ne clôt pas le débat politique et historique. Il dit en effet qu’aucune conclusion ne peut être tirée définitivement.

Voici, en une courte synthèse, ce que dit Vincent Biruta dans cette interview :

« Nous avons salué le rapport de la Commission Duclert comme un pas important dans la bonne direction, c’est à dire dans la reconnaissance de la responsabilité de la France dans le génocide

« mais tout n’est pas dit sur le passé

« des archives restent à mettre à disposition

« des responsabilités lourdes et accablantes ont été établies

« ce rapport est une contribution importante à l’histoire

Il précise :

« Ces deux rapports (Duclert et Muse – Voir sur ce site) constituent une contribution importante à la compréhension du passé. Et c’est une base solide sur laquelle on peut construire l’avenir. Mais cela ne veut pas dire que tout a été dit, que tous les actes posés par les uns et les autres ont été examinés à la loupe, que la conclusion est tirée définitivement… »

L’article « Génocide au Rwanda : enquête sur les non-dits français » de Jean-Baptiste Naudet ( publié dans l’Obs du 29 avril 2021) établit d’ailleurs une liste impressionnante (et consternante) d’archives n’ayant pas pu être examinées par la Commission Duclert.

L’article le souligne : « Et les archives les plus sensibles n’ont pas pu être consultées par les historiens faute d’autorisation, ou bien parce qu’elles ont « disparu » ou n’ont jamais existé. Beaucoup d’ordres, surtout dans l’armée, étaient juste oraux. L’Assemblée nationale a refusé la consultation des archives de la mission parlementaire qui a établi le premier rapport officiel sur le Rwanda en 1998 et qui détient toujours des documents. Quant aux archives du conseiller Afrique de François Mitterrand jusqu’en juillet 1992 − son fils aîné, Jean-Christophe Mitterrand −, elles sont « introuvables ». Des notes de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) n’ont pas été déclassifiées en intégralité. Le pire reste la quasi-disparition des archives de l’institution qui mena de façon opaque, parallèle et quasi illégale la politique et la guerre au Rwanda. C’est-à-dire l’état-major particulier (EMP) de François Mitterrand à l’Élysée. Un unique carton subsiste de cette époque. Le « ménage » a été fait. Le degré d’ouverture des archives est un indicateur du niveau de démocratie d’une société. »

Cette question fut aussi (très correctement) abordée au cours de l’émission « La Grande Librairie » (François Busnel) du 28 avril, en présence de deux écrivains, Jean Hatzfeld et Patrick de Saint Exupéry ayant écrit à propos du génocide de 1994 au Rwanda.

On peut décidément conclure de tout cela, qu’au-delà d’exceptions et du travail effectué, il reste bien difficile de s’approcher de la vérité sur cet événement historique majeur que fut le génocide des Tutsis et avec eux des Hutus ayant eu le courage de refuser l’inacceptable.

Proche-Orient : quand l’UE ose prendre une initiative…

LE CONSEIL DE L’UE (= LES ETATS MEMBRES) VIENNENT DE NOMMER UN REPRÉSENTANT SPÉCIAL POUR LE « PROCESSUS DE PAIX » AU MOYEN-ORIENT. IL A LA CHARGE D’AGIR EN CONFORMITÉ AVEC LA RÉSOLUTION 2334 DU CONSEIL DE SÉCURITÉ. AINSI, LES PAYS DE L’UE S’ENGAGENT. ILS FAUT LES PRENDRE AU MOT… ET LES ATTENDRE AU TOURNANT.

VOICI LE COMMUNIQUE DE PRESSE DE L’UE ET LA RÉSOLUTION DE L’ONU.

Conseil de l’Union Européenne

29/04/2021 | Communiqué de presse

Nomination d’un nouveau représentant spécial de l’UE pour le processus de paix au Moyen-Orient

« Aujourd’hui, le Conseil a nommé M. Sven Koopmans en tant que représentant spécial de l’UE (RSUE) pour le processus de paix au Moyen-Orient du 1er mai 2021 au 28 février 2023.

M. Koopmans est un spécialiste des négociations de paix, un diplomate chevronné, un homme politique national et un avocat international. Entre 2017 et 2021, il a été député aux Pays-Bas, où il a été porte-parole pour les affaires étrangères et chef de délégation à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Avant cela, il a travaillé pour l’Union européenne, les Nations-Unies et d’autres organisations internationales sur les processus de paix pour Chypre, le Kosovo, le Mali, le Soudan et la Syrie, entre autres.

Le mandat du RSUE pour le processus de paix au Moyen-Orient est de fournir une contribution active au règlement final du conflit israélo-palestinien sur la base d’une solution à deux États, conformément à la résolution 2334 (2016) du CSNU (Conseil de Sécurité). Le RSUE maintiendra des contacts étroits avec toutes les parties au processus de paix ainsi qu’avec l’ONU et d’autres organisations compétentes telles que la Ligue des États arabes.

Le RSUE soutiendra également les travaux du Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, sur cette question et maintiendra une vue d’ensemble de toutes les activités régionales de l’UE liées au processus de paix au Moyen-Orient. »

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Puisque la tâche de ce nouveau représentant de l’UE est de fournir une contribution active à un règlement final, conformément à la résolution 2334 du Conseil de Sécurité, il est utile de relire cette résolution et d’exiger par la suite qu’elle soit suivie d’initiatives réelles, d’action et de résultats. Notons que cette résolution ne dit pas par quels moyens l’UE doit faire avancer une solution respectant les buts et les principes de la Charte de l’ONU, ainsi que le droit international et les résolutions des Nations-Unies. Raison de plus pour suivre avec la plus grande attention ce que l’UE, son nouveau représentant, les pays de l’UE, et notamment la France décideront de faire… Mais que vont-ils oser entreprendre?.. Est-ce qu’ils y croient vraiment ?.. De quelle crédibilité disposent-ils ?.. Poser ces questions c’est déjà commencer à répondre. Voici en tous les cas l’intégralité du texte sur lequel ils s’engagent :

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Résolution 2334 (2016)

Adoptée par le Conseil de sécurité à sa 7853e séance, le 23 décembre 2016

Le Conseil de sécurité,

Rappelant ses résolutions sur la question, notamment les résolutions 242 (1967), 338 (1973), 446 (1979), 452 (1979), 465 (1980), 476 (1980), 478 (1980), 1397 (2002), 1515 (2003) et 1850 (2008),

– Guidé par les buts et principes énoncés dans la Charte des Nations Unies et rappelant notamment que l’acquisition de territoire par la force est inadmissible,

– Réaffirmant qu’Israël, Puissance occupante, est tenu de respecter scrupuleusement ses obligations et responsabilités juridiques découlant de la quatrième Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, en date du 12 août 1949, et rappelant l’avis consultatif rendu le 9 juillet 2004 par la Cour internationale de Justice,

– Condamnant toutes les mesures visant à modifier la composition démographique, le caractère et le statut du Territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, notamment la construction et l’expansion de colonies de peuplement, le transfert de colons israéliens, la confiscation de terres, la destruction de maisons et le déplacement de civils palestiniens, en violation du droit international humanitaire et des résolutions pertinentes,

– Constatant avec une vive préoccupation que la poursuite des activités de peuplement israéliennes met gravement en péril la viabilité de la solution des deux États fondée sur les frontières de 1967,

– Rappelant l’obligation faite à Israël dans la Feuille de route du Quatuor et approuvée par sa résolution 1515 (2003) de geler toutes ses activités de peuplement, y compris par « croissance naturelle », et de démanteler tous les avant-postes de colonie établis depuis mars 2001,

– Rappelant également l’obligation faite aux forces de sécurité de l’Autorité palestinienne dans la Feuille de route du Quatuor de continuer de mener des opérations efficaces en vue de s’attaquer à tous ceux qui se livrent à des activités terroristes et de démanteler les moyens des terroristes, notamment en confisquant les armes illégales,

– Condamnant tous les actes de violence visant des civils, y compris les actes de terreur, ainsi que tous les actes de provocation, d’incitation à la violence et de destruction,

– Réitérant sa vision d’une région où deux États démocratiques, Israël et la Palestine, vivent côte à côte, en paix, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues,Soulignant que le statu quo n’est pas viable et que des mesures importantes, compatibles avec le processus de transition prévu dans les accords antérieurs, doivent être prises de toute urgence en vue de

i) stabiliser la situation et inverser les tendances négatives sur le terrain, qui ne cessent de fragiliser la solution des deux États et d’imposer dans les faits la réalité d’un seul État, et de

ii) créer les conditions qui permettraient d’assurer le succès des négociations sur le statut final et de faire progresser la solution des deux États par la voie de négociations et sur le terrain,

1.Réaffirme que la création par Israël de colonies de peuplement dans le Territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, n’a aucun fondement en droit et constitue une violation flagrante du droit international et un obstacle majeur à la réalisation de la solution des deux États et à l’instauration d’une paix globale, juste et durable;

2. Exige de nouveau d’Israël qu’il arrête immédiatement et complètement toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et respecte pleinement toutes les obligations juridiques qui lui incombent à cet égard;

3. Souligne qu’il ne reconnaîtra aucune modification aux frontières du 4 juin 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, autres que celles convenues par les parties par la voie de négociations;

4. Souligne qu’il est essentiel qu’Israël mette un terme à toutes ses activités de peuplement pour préserver la solution des deux États, et demande l’adoption immédiate de mesures énergiques afin d’inverser les tendances négatives sur le terrain, qui mettent en péril la solution des deux États;

5. Demande à tous les États, compte tenu du paragraphe 1 de la présente résolution, de faire une distinction, dans leurs échanges en la matière, entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967;

6. Demande que des mesures immédiates soient prises pour prévenir tous les actes de violence visant des civils, y compris les actes de terreur, ainsi que tous les actes de provocation et de destruction, demande que les auteurs de tels actes en répondent, et appelle au respect des obligations qu’impose le droit international de renforcer l’action menée pour lutter contre le terrorisme, notamment par la coordination en matière de sécurité, et de condamner sans équivoque tous les actes de terrorisme;

7. Demande aux deux parties d’agir dans le respect du droit international, notamment du droit international humanitaire, et des accords et des obligations qu’elles ont précédemment contractés, de faire preuve de calme et de retenue et de s’abstenir de tout acte de provocation et d’incitation à la violence et de toute déclaration incendiaire, dans le but, notamment, de désamorcer la situation sur le terrain, de rétablir la confiance, de montrer, par leurs politiques et leurs actes, un véritable attachement à la solution des deux États et de créer les conditions nécessaires à la promotion de la paix;

8. Invite toutes les parties à continuer, dans l’intérêt de la promotion de la paix et de la sécurité, de déployer collectivement des efforts pour engager des négociations crédibles sur toutes les questions relatives au statut final dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient et selon le calendrier établi par le Quatuor dans sa déclaration du 21 septembre 2010;

9. Préconise vivement à cet égard l’intensification et l’accélération des efforts diplomatiques entrepris et de l’appui apporté aux niveaux international et régional en vue de parvenir sans tarder à une paix globale, juste et durable au Moyen-Orient, sur la base des résolutions pertinentes de l’Organisation des Nations Unies, du mandat de la conférence de Madrid, y compris le principe de l’échange de territoires contre la paix, de l’Initiative de paix arabe et de la Feuille de route du Quatuor, et de mettre fin à l’occupation israélienne qui a commencé en 1967, et souligne à cet égard l’importance que revêtent les efforts déployés pour faire avancer l’Initiative de paix arabe, l’initiative prise par la France de convoquer une conférence de paix internationale, les efforts récemment entrepris par le Quatuor ainsi que ceux déployés par l’Égypte et la Fédération de Russie;

10. Rappelle qu’il est déterminé à apporter son appui aux parties tout au long des négociations et dans la mise en œuvre d’un accord;

11. Réaffirme qu’il est résolu à examiner les moyens concrets de faire pleinement appliquer ses résolutions sur la question;

12. Prie le Secrétaire général de lui faire rapport tous les trois mois sur la mise en œuvre des dispositions de la présente résolution;

13.Décide de demeurer saisi de la question.