Trump/Macron, vous avez dit contradictions ?..

Codepink dépenses militaires

L’hypocrisie d’une politique française résistante à la pression américaine et à la mondialisation est en train de se délabrer.

Une polémique à la tonalité peu diplomatique opposa récemment Donald Trump et Emmanuel Macron à partir de la question d’une armée européenne. Le Président français, on s’en souvient, avait, très directement, mis sur le même plan « la Russie, la Chine et même des États-Unis » dans les raisons de protéger l’Europe. E. Macron donna ainsi prétexte à une nouvelle querelle verbale. Trump qualifia la formulation française « d’insultante », tandis que Richard Ferrand, aujourd’hui Président de l’Assemblée nationale (donc troisième personnage de l’État) répliqua à son tour, en considérant que la réponse de Trump est un « propos de voyageur de commerce ».

Certes, cet échange de noms d’oiseaux s’accompagna de quelques arguments plus politiques sur le coût de la défense atlantique, sur la sécurité en Europe… Mais il en resta néanmoins le sentiment d’une certaine perte de dignité dans les relations internationales. Évidemment, des mises au point françaises et européennes n’ont ensuite pas manqué afin de rappeler que jamais, ô grand jamais, la création d’une armée européenne pourrait viser à se protéger de l’allié américain. Évidemment. La compatibilité entre l’UE et l’OTAN, et, peut-on dire, l’appartenance d’une défense européenne à l’OTAN ne fait plus débat entre les États de l’Union européenne…

Trump, cependant, ne manqua pas de rappeler, pour la énième fois, que l’Europe devrait « payer sa part équitable à l’OTAN, que les États-Unis subventionnent énormément ». Bien sûr, le niveau particulièrement élevé du budget de défense des États-Unis fait que l’administration américaine assure plus de 70 % du budget total des dépenses de défense de l’ensemble des États membres de l’Alliance. Pourtant, le Secrétaire général de l’OTAN lui-même a constaté, pour s’en féliciter, que la plupart des pays européens sont en train d’augmenter leurs dépenses militaires dans l’objectif de s’aligner sur le paramètre OTAN : 2 % du PIB. A noter, cependant, que tout le monde (ou presque) oublie que ce paramètre est double : 2 %… dont 20 % en investissements majeurs. Ce qui n’est évidemment pas sans signification pour la nature des dépenses et de la stratégie.

Quelle est la réalité du débat entre les États-Unis et les Européens ?

La question se pose d’autant plus que l’argument d’une insuffisance des contributions européennes à destination de l’organisation militaire intégrée de l’Alliance est contestable puisque les Européens, ensemble, assurent environ les 2/3 du budget de l’OTAN tandis que les États-Unis assument seulement une quote-part de 22,14 % (années 2016-2017). L’Allemagne et la France couvrent 25,28 % de ce budget (même période), soit davantage que Washington. Il est vrai que cela ne concerne que les quote-part de financements directs pour l’organisation militaire de l’Alliance, et non pas les financements dits indirects correspondant par exemple aux engagements propres des États membres pour des opérations extérieures communes. Il reste que l’ensemble des membres de l’OTAN augmentent de façon très substantielle leur budget de défense, et cela n’est pas sans lourdes conséquences sur les politiques publiques, notamment sur les dépenses sociales de la protection, de la santé, du soutien à l’emploi…

Le partage du fardeau (burden sharing dans le langage otanien) est une vieille question. Et cette question de l’équilibre ou de l’égalité des contributions n’est qu’un aspect du problème. Alors, pour comprendre ce qui est en jeu, au delà des mots et des chiffres, il faut déplacer le regard et la réflexion. On remarque ainsi que sur les problématiques les plus importantes… il n’y a guère de contradictions entre Washington et ses alliés. Ils font tous, en effet, le même type d’analyse à partir d’un même modèle stratégique fondé sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Et cette analyse part aujourd’hui du constat d’une détérioration du rapport des forces, d’une montée d’enjeux cruciaux de sécurité pour les alliés occidentaux face aux menaces russes et chinoises. Même si le concept stratégique de « menace » lourd de sens voire de conséquences n’est que rarement utilisé officiellement pour caractériser le contexte sécuritaire du point de vue occidental, c’est à dire du point de vue d’un camp néo-impérialiste aujourd’hui en difficulté.

Avec l’administration Trump, les États-Unis ont sérieusement infléchi leur ligne stratégique. L’administration américaine a décidé de se concentrer moins sur la lutte contre le terrorisme (même si cela reste une préoccupation importante), et davantage sur les risques et les dangers issus de l’émergence de la puissance chinoise et d’une réémergence certaine de la Russie. C’était déjà l’objet de la Stratégie de défense nationale présentée officiellement par James Mattis en janvier dernier. C’est encore au centre du rapport « Providing for the common defense » (1), rédigé par une Commission bipartisane spécifique de hauts responsables désignée par le Congrès afin d’évaluer les problèmes et la mise en œuvre de la nouvelle stratégie américaine.

Ce rapport souligne que la supériorité militaire américaine s’est érodée dangereusement au point où les États-Unis pourraient perdre une guerre contre la Chine et la Russie. Le désinvestissement dans la défense – dit le rapport – aurait créé une situation inquiétante : les États-Unis seraient ainsi confrontés à « une grave crise de la sécurité nationale et de la défense nationale » qu’il faudrait traiter en urgence. Si les mots ont un sens – et ici, ils sont particulièrement forts – James Mattis, principal responsable de la stratégie de défense, a dû sentir le vent du boulet souffler tout prêt de lui, pour n’avoir pas mesuré la dimension des problèmes… « Si l’on considère en particulier le domaine de l’hypersonique – explique le rapport – les États-Unis sont à la traîne de la Chine et peut-être même de la Russie. Ce qui montre la possibilité que l’Amérique pourrait être dans une situation de désavantage technologique dans de futurs conflits. Alors que le modèle de guerre américain a longtemps reposé sur la suprématie technologique, cette situation pourrait avoir des implications profondément négatives pour l’efficacité militaire des États-Unis ». Là encore la formulation est brutale. C’est une sommation non pas seulement à redresser la barre mais surtout à regagner une supériorité.

La France dit la même chose…

C’est, au fond, la même chose que nous dit Emmanuel Macron, mais sans l’expliciter aussi clairement, lorsqu’il pointe, lui aussi, les menaces chinoises et russes. D’ordinaire, le langage employé est plus diplomatique, mais la formule très directe de Macron n’est pas un hasard. Lui aussi identifie un contexte de grands risques face à l’affirmation de la Chine et de la Russie. D’ailleurs, dans la préface qu’il signe pour la « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale – 2017 » (2) , il écrit : « Sur la scène internationale, la menace d’une déflagration majeure redevient possible ». C’est le constat d’une réalité qui n’a rien de conjoncturelle. On voit bien, par exemple, combien la confrontation navale russo-ukrainienne dans la mer d’Azov traduit un haut niveau de tensions internationales, une tendance permanente à l’escalade sur des problèmes de fond non réglés. On voit aussi, autre exemple, les risques inhérents aux tensions latentes entre la Chine et Taiwan.

Le Chef d’État major François Lecointre confirme l’approche et souligne (3) que la France « a noué deux partenariats stratégiques majeurs avec l’Inde et l’Australie. Ils sont un moyen de contrôler l’expansionnisme chinois – lequel peut devenir agressif – et, si possible, s’y opposer. C’est un sujet majeur, aussi bien dans l’Océan Indien ou dans l’Océan Pacifique, qu’en Afrique ».

Naturellement, tous les Européens ne s’engagent pas de la même manière, avec cette même obsession atlantiste tellement caractéristique de la politique française. Les divergences politiques et d’intérêts au sein de l’UE, avec leurs multiples causes, sont une des raisons explicatives à l’inexistence persistante de l’Europe sur le plan stratégique et, concrètement, dans le domaine de la défense. Beaucoup veulent d’ailleurs que 2019 soit une année électorale et politique décisive pour faire avancer la défense européenne… à défaut d’une « armée européenne », formule qui reste aujourd’hui de l’ordre de l’incantation.

Nul doute que cette façon commune aux puissances occidentales de désigner la menace chinoise et russe, et les dangers de la détérioration du rapport des forces, répond à une inquiétude et à une situation objective : la mutation de la hiérarchie des puissances dans l’ordre international et dans la mondialisation. Cela correspond aussi à la nécessité de mobiliser les moyens financiers et politiques nécessaires, y compris en direction des opinions publiques, pour imposer (et faire passer) une augmentation très forte des budgets militaires alors que les classes populaires et les couches moyennes s’appauvrissent sous le poids de l’austérité, des reculs sociaux et de la pauvreté. Aux États-Unis, le rapport précédemment cité recommande une croissance annuelle de 3 à 5 % du budget défense, ce qui est considérable alors que le budget 2019 atteint déjà 716 milliards de dollars. En France, ce qui est prévu est une augmentation accélérée des crédits de défense à hauteur de 295 milliards d’euros pour les 7 années de la loi de programmation militaire 2019-2025. Là aussi, l’alourdissement de la facture est impressionnant.

Une semblable brutalité vis à vis des migrants

Une autre question apparaît comme un sujet de convergences de fond même si les discours tenus les modes de gestion diffèrent dans la forme et dans les méthodes. Il s’agit de l’enjeu des migrations. Les migrations, c’est l’évidence, sont devenues une problématique humaine, sociale et politique prioritaire comme conséquence des crises, des guerres, du sous-développement, des carences démocratiques. Elles apparaissent aussi comme une cause d’insupportables tragédies et d’inacceptables politiques de refoulement dans lesquelles les valeurs universelles et les exigences d’humanité se perdent. L’attitude vis à vis des migrants est donc un bon indice du niveau d’éthique et de responsabilité qu’un gouvernement décide de s’accorder dans ses engagements extérieurs et sa politique intérieure.

C’est à bon droit que l’on peut s’indigner lorsque Donald Trump menace et mobilise quelque 10 000 hommes armés afin de menacer et bloquer des milliers de migrants latino-américains à la frontière du Mexique, et les empêcher de rentrer aux États-Unis. La brutalité de cette politique est choquante. Elle s’inscrit d’ailleurs dans la continuité d’une orientation de fermeture déjà ancienne. Cependant, les pays de l’Union européenne, et l’UE elle-même, vis à vis des migrants d’Afrique, du monde arabe, du Moyen-Orient et d’Asie, ont-ils fait autre chose de si différent depuis des années ?

Selon Frontex les arrivées, que cette agence européenne officielle qualifie « d’illégales », ont atteint 1,8 millions de personnes en 2015, 500 000 en 2016, 250 000 en 2017 et 90 000 en août 2018… Le nombre des arrivées en Europe s’est donc littéralement effondré. Pourquoi ? D’abord du fait d’une politique de refoulement massif qui s’appuie sur une militarisation des politiques migratoires dans l’UE, et de l’UE. A ce mode de gestion policier ultra-restrictif et répressif, y compris contre les ONG du secours et de la solidarité humaine (4), il faut ajouter les accords de blocage avec les pays tiers en Afrique ou avec la Turquie, mais aussi les périls de l’exode et le nombre dramatique des disparitions et des décès sur les routes et en mer. Avec d’autres méthodes, avec des discours mystificateurs, l’Europe conduit fondamentalement le même type de politique que les États-Unis.

Les principales puissances occidentales, dont la France, font donc globalement la même analyse du contexte et convergent sur un certain nombre d’enjeux et de politiques qui montrent des convergences stratégiques et politiques, et une vision du monde finalement plus commune qu’on ne le dit.

Mais alors, sur quoi portent les divergences ?

Bien sûr, le multilatéralisme, l’ONU, le respect des traités de sécurité existant, la réalité de la crise climatique… tout cela apparaît comme des sujets de contradictions réelles. Les conceptions sont différentes, ainsi que, ici encore, les méthodes et le degré d’adhésion à certaines thèses idéologiques. Les politiques mises en œuvre varient selon les situations nationales, selon l’orientation des majorités et des pouvoirs exécutifs, selon l’influence et le rôle de l’extrême droite… Il n’y a pas qu’aux États-Unis où les contextes nationaux pèsent sur les choix de politique étrangère.

En vérité, pourtant, ce qui fait la contradiction essentielle entre les États-Unis et les Européens c’est un problème plus stratégique et plus structurel. C’est l’affirmation unilatérale de puissance des États-Unis, leur volonté de réimposer une hégémonie globale incontestée dans tous les domaines, y compris dans le domaine militaire (où ils commencent à être contestés), face à la réémergence de la Russie et à l’affirmation de la Chine comme très grande puissance. La France est la plus touchée par cette stratégie parce qu’elle tient son statut et son rôle international principalement de ses capacités et de ses engagements militaires. A la différence de l’Allemagne dont l’atout de puissance est avant tout économique. En somme, ce qui fait le vrai problème, ce n’est pas la divergence sur les principes et sur les valeurs. Ce ne sont pas non plus les méthodes ou les types de gestion. C’est d’abord la capacité à s’assurer une place dans une hiérarchie néo-impériale des puissances où seule la force, dans ses différentes modalités, fait la différence.

Pour ne pas se faire distancier dans les rivalités et la course à la puissance la France suit Washington et s’accroche au train de l’atlantisme. Elle le fait traditionnellement depuis des dizaines d’années en assumant sa contribution stratégique spécifique en Afrique particulièrement. Elle s’accroche au train de l’OTAN avec d’autant plus de détermination depuis Nicolas Sarkozy et la réintégration quasi complète de la France dans l’organisation militaire de l’Alliance. François Hollande a poursuivi sans barguigner. Emmanuel Macron continue aujourd’hui avec des discours d’initiatives et de souveraineté qui sont autant de postures se simulation auxquels beaucoup se sont laissés prendre. C’est l’existence d’un soi-disant « gaullo-mitterrandisme », orientation mythique de politique étrangère, aujourd’hui attribuée à E. Macron (5).

Il faut donc briser les ressorts de l’hypocrisie d’une politique française soit-disant résistante à la pression américaine et à la mondialisation. Emmanuel Macron est un ultra-libéral atlantiste qui veut accélérer l’insertion sous contrainte de la France dans la mondialisation capitaliste et dans les nouveaux rapports de force. Ce choix de fond passe d’abord par les classes dominantes, par le soutien aux profits, mais aussi par l’intégration européenne néolibérale, par la convergence stratégique des grandes puissances et le rôle politico-militaire français à l’extérieur. Pour accompagner cela le pouvoir doit formuler un discours médiatique décalé et mensonger. Mais ce discours idéologique commence à ne plus faire illusion. Les mythes du « nouveau monde » et du « gaullo-mitterrandisme » sont en train de se délabrer comme ceux de la modernisation, de la réforme, du siècle nouveau, du dépassement des clivages, du « en même temps », et du « qu’ils viennent me chercher… » Justement, il aura fallu près de 5000 policiers pour empêcher les Gilets jaunes d’accéder à l’Élysée pour venir… le chercher.

Le pouvoir ne peut plus ni se payer d’arrogance, ni formuler de projet ou de posture soutenable sans se heurter à la réalité d’un mouvement social qui sanctionne à sa façon, et dans ses fortes contradictions, un mensonge de longue durée en train de perdre sa crédibilité, y compris dans le domaine de la politique étrangère. Aujourd’hui, tout est en question.

1) « Providing for the common defense. The assessment and recommandations of the National defense strategy commission », rapport rendu public le 14 novembre 2018.
2) « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale – 2017 », La documenttation française.
3) Audition de François Lecointre, Chef d’État-Major des armées, par la Commission des affaires étrangères et des forces armées de l’Assemblée nationale, 18 octobre 2018.
4) Les entraves administratives et judiciaires mises pour bloquer l’Aquarius et pour discréditer ceux qui conduisent les actions de solidarité sont un exemple des pratiques inadmissibles utilisées afin de rejeter les migrants et diaboliser ceux qui les aident. Pourtant, l’acharnement des autorités italiennes, hongroises et de quelques autres gouvernements contre les migrants ne doit pas servir à minimiser la responsabilité de chacun des États de l’UE et de l’UE elle-même.
5) Sur cette question, voir dans ce blog « Palestine : comment ils voudraient la sortir de l’histoire », 17 septembre 2018.

« La Morsure », ouvrage d’une très grande force.

Voici un ouvrage, sous forme de bande-dessinée, qui a du sens et de l’intelligence. Son auteur, Fred Dewilde, victime des attaques du Bataclan, le 13 novembre 2015, « dessine le refus de la haine, la douleur du traumatisme et cette force de vie qu’il dédie à ses enfants »… Il montre qu’on peut penser, réfléchir sur le terrorisme avec émotion mais aussi avec plus de pertinence sociale et humaine que l’approche unilatérale et sécuritaire ultra-dominante aujourd’hui. Cet ouvrage est d’une très grande force.

La Morsure Dewilde

Près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5,5 dollars par jour.

BANQUE MONDIALE Communiqué de presse 17 octobre 2018.

Banque mondiale Pauvreté 17 10 18

Si l’extrême pauvreté a reculé, des milliards de pauvres peinent encore à satisfaire leurs besoins élémentaires

WASHINGTON, le 17 octobre 2018 — Selon la Banque mondiale, les progrès économiques mondiaux ont permis de réduire le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté, mais près de la moitié des habitants de la planète – soit 3,4 milliards d’individus – restent confrontés à de grandes difficultés pour satisfaire leurs besoins élémentaires.

Le seuil de pauvreté est fixé à 3,20 dollars par jour dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, et à 5,50 dollars par jour dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, explique la Banque mondiale dans son rapport bisannuel sur la pauvreté et la prospérité partagée « Poverty and Shared Prosperity 2018: Piecing Together the Poverty Puzzle » (Compléter le puzzle de la pauvreté).

La Banque mondiale reste mobilisée pour atteindre d’ici 2030 l’objectif de mettre fin à l’extrême pauvreté, définie par le seuil de 1,90 dollar par jour pour vivre. Le pourcentage de personnes vivant dans l’extrême pauvreté était tombé à 10 % en 2015, mais le rythme de cette baisse a ralenti, a mis en garde la Banque le 19 septembre.

Le rapport indique toutefois qu’avec la croissance économique, une part beaucoup plus importante des pauvres du monde vit aujourd’hui dans des pays plus prospères, c’est pourquoi il est indispensable de disposer de valeurs seuils supplémentaires et d’avoir une compréhension plus fine de la pauvreté pour pouvoir mieux la combattre.

« Nos objectifs sont et restent de mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici 2030 et de stimuler la prospérité pour tous », a réaffirmé le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim. « Dans le même temps, il est utile d’avoir une vision plus globale de la pauvreté, à différents degrés et dans différentes dimensions de par le monde. Et cette vision révèle que la pauvreté est plus répandue et enracinée, d’où l’importance d’investir dans l’humain. »

Bien que les taux d’extrême pauvreté aient chuté – ils atteignaient encore 36 % en 1990, le rapport, qui s’appuie sur un examen approfondi de la nature de la pauvreté, démontre l’ampleur du défi à relever pour l’éliminer. Plus de 1,9 milliard d’individus, soit 26,2 % de la population mondiale, vivaient avec moins de 3,20 dollars par jour en 2015. Près de 46 % de la population mondiale disposait de moins de 5,50 dollars par jour pour vivre.

Le rapport va également au-delà des mesures monétaires de la pauvreté pour comprendre l’impact du manque d’accès à des services convenables d’eau, d’assainissement, d’éducation ou d’électricité sur la qualité de vie d’une famille. Et parce que le poids de la pauvreté pèse souvent davantage sur les femmes et les enfants, le rapport analyse la manière dont la pauvreté peut varier à l’intérieur d’un ménage. 

Le rapport constate que les revenus des 40 % les plus pauvres a augmenté dans 70 des 91 économies étudiées. Dans plus de la moitié des pays, leurs revenus ont progressé plus vite que la moyenne, ce qui signifie qu’ils ont obtenu une plus grosse part du « gâteau économique ». Néanmoins, le partage de la prospérité a fait moins de progrès dans certaines régions du monde. Le rapport souligne également que les données nécessaires pour évaluer la prospérité partagée manquent le plus dans les pays qui en ont le plus besoin pour améliorer leur situation. Seulement un pays à faible revenu sur quatre, et quatre des 35 États reconnus fragiles et touchés par un conflit, possèdent des données sur la prospérité partagée dans le temps.

Les nouvelles mesures réalisées permettent à la Banque mondiale de mieux suivre l’évolution de la pauvreté dans tous les pays, en fonction de ses multiples dimensions et pour tous les membres de chaque foyer.

Le rapport « Piecing Together the Poverty Puzzle » est publié le jour de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté et son lancement sera retransmis sur le web sur la chaîne Banque mondiale Live à 12h30 heure de Washington (16h30 GMT).

LES RÉGIONS EN BREF

Asie de l’Est et Pacifique : La région est l’une de celles qui affichent les meilleurs résultats sur le plan du partage de la prospérité : les revenus des 40 % de population les plus pauvres ont progressé en moyenne de 4,7 % entre 2010 et 2015. L’Asie de l’Est a enregistré les plus fortes baisses non seulement de l’extrême pauvreté, mais aussi du pourcentage de population ayant moins de 3,20 dollars et 5,50 dollars par jour pour vivre. Bien que le taux d’extrême pauvreté soit très bas, la région a vu augmenter le pourcentage de personnes n’ayant pas accès à des sanitaires.

Europe et Asie centrale : Beaucoup de pays de la région ont connu des revers en termes de croissance des revenus des 40 % les plus pauvres.  D’un autre côté, plusieurs économies victimes de fortes baisses dans ce domaine à cause des crises financières et de la dette étaient en pleine reprise. Parmi les régions en développement, l’Europe et l’Asie centrale est celle où le pourcentage de population en dessous des seuils de pauvreté de 3,20 dollars et 5,50 dollars a été le plus faible. Cependant, elle fait moins bien que les régions Asie de l’Est et Pacifique ou Amérique latine et Caraïbes pour le taux de scolarisation. 

Amérique latine et Caraïbes : Entre 2010 et 2015, le partage de la prospérité dans cette région a été moins important que les années précédentes, ses économies ayant été touchées par un ralentissement des cours mondiaux des produits de base. En 2015, la région avait près de 11 % de sa population vivant avec moins de 3,20 dollars par jour, et plus de 26 % avec moins de 5,50 dollars par jour. La pauvreté sous ses dimensions non monétaires telles que le manque d’accès à de l’eau potable, à des installations sanitaires ou à l’électricité a été beaucoup moins associée aux aspects monétaires.

Moyen-Orient et Afrique du Nord : Bien que le nombre d’habitants ayant moins de 1,90 dollar par jour pour vivre ait augmenté dans la région, les niveaux d’extrême pauvreté sont restés bas. Mais elle comptait davantage de personnes vivant avec moins de 5,50 dollars par jour en 2015 qu’en 1990. En outre, près d’un habitant sur sept ne dispose pas de sanitaires convenables.

Asie du Sud : Les revenus des 40 % les plus pauvres ont fortement progressé dans la région entre 2010 et 2015. Malgré une baisse de 35 points de pourcentage de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2015, la région a enregistré seulement 8 % de diminution de la population ayant moins de 3,20 dollars par jour pour vivre, et plus de 80 % de la population vit encore en dessous du seuil de 5,50 dollars par jour. De plus, le nombre d’habitants de la région vivant dans des ménages sans accès à l’électricité ni sanitaires convenables était bien plus élevé que celui des personnes en situation de pauvreté monétaire. 

Afrique subsaharienne : Un tiers des pays de la région ont connu une croissance négative des revenus des 40 % de population les plus pauvres. Région abritant le plus grand nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté, l’Afrique a vu sa population presque multipliée par deux entre 1990 et 2015. L’une des plus importantes augmentations a été enregistrée dans la population vivant avec moins de 3,20 dollars mais plus de 1,90 dollar par jour pour vivre. Les pauvres ont souffert de multiples privations, notamment de niveaux de consommation faibles et d’un manque d’accès à des services d’éducation et des services d’infrastructure de base.

Affaire Khashoggi: scie à os, crime d’Etat et géopolitique.

L’affaire Khashoggi suscite une vague internationale d’indignation et de condamnation à la mesure du crime d’État commis, et de ses conséquences. Mais comment accepter ce deux poids deux mesures qui fait quasiment « oublier » cette autre horreur, d’une autre dimension : celle de la guerre au Yémen, avec la responsabilité particulière du voisin saoudien en surplomb historique ? Cet article décrypte l’affaire Khashoggi qui tient sa résonance à la problématique du rôle de la puissance saoudienne au Proche-Orient, au côté des États-Unis et d’Israël. Il est utile de comprendre en quoi et de quoi cette crise est significative. Mais n’oublions pas que le Yémen, ce pays qu’on appelait naguère « l’Arabie heureuse », et son peuple si attachant – aujourd’hui sous blocus et sous les bombes – n’ont pas droit à la même attention politique et médiatique.

Ci-dessous, 4 photos de Sanaa, en septembre 1971. Sanaa était alors la capitale de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord). (photos JF)

Sanaa JF (2)

Jamal Khashoggi est, ou plutôt était devenu un opposant au régime de Riyad. Il était favorable à la liberté d’expression, très critique quant à la politique de Riyad vis à vis du Qatar et de la guerre saoudienne au Yémen. Ce journaliste au Washington Post était un ancien sympathisant des Frères musulmans, mais aussi un ex-serviteur de la monarchie saoudienne. On ne lui pardonnera pas d’être passé de l’autre côté… On lui pardonnera d’autant moins que cette monarchie considère les Frères musulmans, et le Qatar qui les défend, comme une menace politique. C’est aussi cette problématique à la fois géopolitique et idéologique que Jamal Khashoggi aura payé si cher.

Khashoggi est rentré au consulat d’Arabie Saoudite d’Istanbul le 2 octobre dernier. Il n’est pas ressorti. Au plus haut niveau, les autorités saoudiennes n’ont cessé de démentir l’assassinat en déclarant ignorer ce qui s’est passé. Aujourd’hui, 18 jours près la disparition de Khashoggi, ils admettent la mort du journaliste en la présentant comme le résultat « d’une rixe à coup de poing » ayant conduit à la mort. Une thèse totalement dépourvue de vraisemblance. Mais pour faire bon poids, 18 personnes de nationalité saoudienne ont été arrêtées ainsi que deux personnalités du régime qui serviront de boucs émissaires: un haut responsable du renseignement (Ahmed Al-Assiri) et un conseiller à la Cour royale (Saoud Al-Qahtani). Tous deux sont vraiment très proches du Prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS)… Si la thèse et les réactions choisies s’avéraient quand même insuffisantes au regard de la réalité des faits… alors, est-ce MBS lui-même qui pourrait être mis en cause ? En vérité, on assiste à la mise en place d’un « récit » fictif de substitution tendant, depuis le début, à crédibiliser l’idée d’un interrogatoire « qui aurait mal tourné » et l’action de « tueurs incontrôlés ». Exercice difficile parce que contesté de toute part, jusqu’au Président de la Commission des Affaires étrangères du Congrès américain déclarant lui-même publiquement « douter de la crédibilité des saoudiens ».

Donald Trump a durci de ton mais il a enfourché cette interprétation qui, à ses yeux, a certainement l’indispensable mérite d’absoudre la famille régnante, et singulièrement ce Prince MBS qui dispose de tous les pouvoirs, et qui montre savoir en user et en abuser, notamment dans la mise en œuvre, depuis qu’il est aux commandes, d’une gestion autoritaire et d’une répression policière intérieure très dure.

Un crime préparé.

Washington et Riyad cherchent donc depuis des jours un improbable « récit » de sortie de crise qui soit à peu près crédible, tandis que le Président Erdogan n’a cessé de faire fuiter les détails les plus macabres d’une exécution la plus barbare. Dans la rivalité turco-saoudienne sur fond d’ambitions de puissance et d’influence dans le monde sunnite, Ankara ne se permet aucune indulgence.

Khashoggi aurait été torturé (on lui aurait coupé les doigts), puis décapité, découpé à l’aide d’une scie à os par une sorte de commando de 15… (de 15 quoi, au fait ?), disons de 15 exécuteurs de basses œuvres princières dont un expert de la médecine légale (il faut certainement cette compétence pour manier la scie à os). Ces 15 personnages étaient probablement des agents des services saoudiens dont un individu proche du pouvoir, identifié à plusieurs reprises au côté du Prince héritier MBS à l’occasion de visites à l’étranger. Ces 15 individus seraient arrivés à Istanbul, en jet privé, le matin du 2 octobre pour repartir le soir même.

On voit mal comment un régime saoudien despotique et hyper-centralisé, auquel rien ne peut échapper, pourrait éviter une mise en accusation directe dès l’instant où le crime se déroule au sein d’un bâtiment saoudien diplomatique officiel.

On ne sait toujours pas ce que les perquisitions turques ont permis de découvrir vraiment. Cependant, le magazine américain très connu, The New Yorker, révèle le 16 octobre (il n’est pas le seul) que – selon Erdogan lui-même – des revêtements du consulat ont été repeints juste après la disparition de Khashoggi… Il sera difficile d’invoquer l’obsession de quelques maniaques de la déco.

La bande des 15…

Au fait, cette bande des 15… cela ne vous rappelle rien ? Rappelez-vous, il y a 17 ans, 15 des 19 pirates de l’air, auteurs de l’attaque terroriste du 11 septembre aux États-Unis étaient saoudiens. Mais, aujourd’hui, dans les circonstances présentes, ce sont des officiels… Et puis, en 2001, l’attaque terroriste sur les Twin Towers avait permis aux États-Unis de se présenter comme une nation victime… tandis qu’aujourd’hui, l’exécution du journaliste du Washington Post… fait de la puissance américaine le principal partenaire d’un État voyou, déclaré comme tel à la face du monde. Si l’on en croit, évidemment, les révélations soigneusement distillées par Ankara, et répercutées par la presse et les médias dans le monde entier.

Heureusement pour Donald Trump, Washington n’est pas la seule capitale sur la sellette. Paris aussi, où l’on doit se demander sur quel pied danser tant qu’un « récit » de sortie de crise soit-disant crédible ne sera pas arrangé pour que tout puisse rentrer dans l’ordre afin de pouvoir retourner tranquillement aux affaires. L’Arabie Saoudite est le premier exportateur de pétrole et le premier importateur d’armements. Alors, il faut bien être réaliste et revenir au plus vite à la normalité du « business as usual »…

Normalité ? Tout de même, les réalisations du « moderniste » MBS se cumulent de façon problématique : la guerre du plus riche contre le plus pauvre des pays arabes, c’est à dire le Yémen, le blocus du Qatar, le Premier ministre libanais Rafik Hariri pris en otage à Riyad, la rupture diplomatique brutale avec le Canada pour un tweet de son ambassade concernant une vague d’arrestation, sans oublier ces exécutions par décapitation au sabre en place publique… Ça fait beaucoup. Beaucoup trop au nom de la « global war on terrorism » (i), guerre à laquelle l’Arabie saoudite a, si l’on peut dire, et à sa façon, amplement contribué en devenant la matrice royale du salafisme et l’inspiratrice du djihadisme.

Ça fait vraiment beaucoup.

Ça fait vraiment beaucoup, mais en Europe, où la modération et l’hésitation servent de jugement moral et politique, cela ne semble pas suffire (pour l’instant en tous les cas). On peut, en effet, apprécier à sa juste mesure la déclaration commune de la France, de l’Allemagne et du Royaume Uni, soulignant attendre « des réponses complètes et détaillées du gouvernement saoudien » et encourageant « les efforts conjoints turco-saoudiens »… comme si Ankara et Riyad étaient en train de travailler sérieusement, la main dans la main, pour découvrir la vérité… de qui se moque-t-on ?

Devant la gravité des faits subtilement livrés par la Turquie, nul n’échappe à la nécessité de prendre l’affaire au sérieux, si gênante qu’elle soit pour les (trop) fidèles alliés de l’Arabie Saoudite. On ne saurait, en effet, sous-estimer la portée de cette crise. L’affaire Khashoggi est une affaire intérieure à l’Arabie saoudite, mais aussi aux États-Unis. C’est aussi une affaire internationale avec d’évidentes dimensions géopolitiques.

Pour Washington, c’est un vrai problème. Trump a besoin de l’Arabie Saoudite, à côté d’Israël, pour mener à bien sa « croisade » agressive contre l’Iran. Il y a ainsi des raisons pétrolières à l’attitude américaine. L’administration Trump veut sanctionner très durement l’Iran à l’échéance du 5 novembre prochain, notamment en l’empêchant de vendre son pétrole sur le marché international. Pour réussir la mise en place d’un tel dispositif, il faut constituer un front commun, au côté de l’Arabie saoudite, producteur pétrolier de « remplacement » ou de « compensation » afin que les prix ne s’envolent pas avec la pression à l’élimination du pétrole iranien du marché. Dans le cadre de la politique américaine, le régime de Téhéran doit être isolé et mis en accusation pour « sa responsabilité dans la déstabilisation du Proche-Orient ». Mais comment faire dans un tel contexte ? Comment, décemment, diaboliser les comportements iraniens et légitimer des sanctions en s’appuyant sur une monarchie saoudienne ayant porté le cynisme et la brutalité criminelle au plus haut niveau ?

Des raisons stratégiques…

Cette raison économique et politique est aussi – et tout autant – stratégique (ii). Les États-Unis et Israël veulent faire reculer l’Iran en Syrie, et son influence dans la région. L’esprit de cette stratégie est l’affirmation d’un antagonisme le plus hostile. Un affaiblissement du régime de Riyad est incompatible avec la mise en œuvre de cet objectif. Là encore, Washington et Tel-Aviv ont besoin de Riyad et de son ascendant au Proche-Orient.

Cette visée stratégique fait débat aux États-Unis. Non pas sur la « nécessité » de contrer Téhéran (cela fait consensus au sein de l’administration Trump), mais sur la manière de le faire. James Mattis, Secrétaire à la défense des États-Unis, se montre, par exemple, plus prudent que John Bolton (Conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump). Il craint une trop grande prise de risques pour les quelque 2000 soldats présents en Syrie. Une escalade, selon lui, exposerait ces troupes américaines aux forces adverses, notamment le Hezbollah et autres « proxies ». Les tensions sont déjà vives. Tandis que Bolton multiplie les menaces directes, y compris sur le plan militaire… « on va venir vous chercher… », dit-il à l’adresse des Iraniens. Or, précisément, le sort de James Mattis est en question à Washington. On lui prédit une « aimable sortie » pour le militaire qu’il est, de haut rang et de grande popularité. Mais son remplacement n’est plus une interrogation. En tous les cas jusqu’ici. Donald Trump souhaite, en effet, le relever de ses fonctions pour pouvoir nommer un Secrétaire d’État à la défense qui soit plus en ligne avec sa propre vision. Pour Mattis, les troupes américaines sont en Syrie afin de combattre L’État islamique (c’est l’option publique officielle), mais pour Trump elles sont là d’abord pour faire face à l’Iran… Cette divergence n’est pas le seul problème. Mattis, en effet, s’est montré plus réticent que d’autres à Washington, vis à vis du projet d’une « force spatiale » qui soit complètement autonome au sein de la défense américaine. C’est d’ailleurs le vice-président Mike Pence qui présenta l’initiative, le 9 août dernier au Pentagone, et non Mattis. On pourrait enfin rappeler, même si c’est un débat déjà plus ancien, que pour Donald Trump les problèmes climatiques ne constituent pas une menace de sécurité nationale, alors que Mattis, comme militaire de premier rang, a lui-même alimenté une thèse inverse sur cette question majeure de pleine actualité (iii). Selon Foreign Policy, Trump aurait même traité Mattis de « démocrate »(iv). Suprême affront.

La donne politique est modifiée.

Évidemment, l’affaire Khashoggi modifie la donne politique. Malgré la centralité de la stratégie iranienne dans les conceptions de Trump, il n’est peut-être pas politiquement rationnel de réaliser un tel changement gouvernemental tant que cette affaire soumet les autorités américaines à une forte pression interne et internationale. Même si la rationalité n’est toujours pas la tasse de thé de Donald Trump. De nombreux noms de possibles impétrants pour la fonction de Secrétaire à la défense circulent donc. Parmi ces noms, celui de Lindsay Graham, Sénateur républicain de Caroline du Sud, faucon très proche de John McCain, cet autre républicain « traditionnel » décédé en août dernier.

Lindsay Graham ne semble pas le plus crédible. Il est aujourd’hui le responsable qui s’affirme avec le plus de véhémence, parmi ceux qui sont les plus critiques, vis à vis de l’Arabie Saoudite et de MBS. MBS à propos duquel il s’est exclamé : « ce type est dévastateur ! » Peut-être que Graham se fait si accusateur parce qu’il est susceptible aussi de remplacer Jeff Session en tant qu’attorney general (v). Il s’agit là d’une ambition nécessitant de faire très clairement écho à la montée des critiques au sein du Congrès, y compris chez les Républicains. C’est ça l’important…

Tous, loin de là, et depuis le début, n’acceptent pas la prétendue explication par « l’interrogatoire qui aurait mal tourné » et les « tueurs incontrôlés ». Cette interprétation là est rejetée par beaucoup de parlementaires et au delà, notamment au nom de l’idée qu’on ne peut pardonner aux Saoudiens ce qu’on accepterait jamais des Iraniens. Sous la pression ambiante, certains appellent même à des sanctions contre Riyad. Ce qui relève pour l’instant de l’improbable. Selon Trump, toute réponse à la disparition de Khashoggi « doit prendre en compte les liens de sécurité et de défense des États-Unis avec le Royaume » (vi). Il reste que l’affaire Khashoggi suscite de vives controverses et un profond trouble intérieur jusqu’au sein du parti républicain.

La question de la vérité se pose ainsi avec acuité parce que l’Arabie saoudite est un allié primordial des États-Unis, parce qu’à l’évidence, MBS comme personnage et comme initiateur d’un projet saoudien censé être moderne et moralement acceptable, est maintenant singulièrement fragilisé. Certains le présentent comme « fini », mais rien ne semble si évident dans un Royaume où ce prince là détient les pouvoirs et la force, jusqu’à un service de « sécurité d’État » créé par ses soins… Il serait surprenant, pourtant, que des changements ou des compromis importants n’interviennent pas (à échéance, comme on dit) dans la famille régnante saoudienne. Déjà, Khaled Ben Salman, frère cadet de MBS, a été rappelé. Ce Prince, jusqu’ici ambassadeur à Washington, est présenté par certains officiels comme un futur « vice-prince héritier » possible, histoire de ne pas laisser publiquement MBS seul maître à bord. On en sait pas davantage. Le « Comité des sages » de la famille régnante s’est réuni pour examiner la situation, mais en Arabie Saoudite la transparence n’est pas une option.

Et pendant ce temps là…

Il ne s’agit donc pas seulement d’un Trump sur la défensive, empêtré dans les contradictions politiques et stratégiques de cette affaire. Il ne s’agit pas non plus seulement des mécontentements au Congrès même si cela pèse. L’affaire a pris une dimension plus globale. Les Ministres des affaires étrangères du G7 ont demandé une « enquête minutieuse, crédible, transparente et rapide ». Les grandes ONG des Droits humains et de l’humanitaire, ainsi que le Secrétaire général de l’ONU s’en mêlent. Et la réussite du Davos du désert (Future Investment Initiative), qui doit se tenir du 23 au 25 octobre à Riyad, est maintenant plombée par le contexte et par l’impressionnante liste des participants ayant, par dizaines, annulé leur présence : banques, sociétés d’investissement et de haute technologie, PdG et directeurs d’entreprises se service, de communication et de médias, personnalités officielles (vii)… Cette conférence devait être la vitrine de la modernisation et des réformes voulues par un Prince héritier auquel rien de ce qui prépare l’avenir de l’Arabie Saoudite ne devait échapper. Mais comment séduire les investisseurs à travers une vitrine qui montre d’abord le sang du journaliste Khashoggi ? MBS, ce Prince qui se croyait intouchable, a provoqué une vague internationale d’indignation et de condamnation qui l’atteint dans son pouvoir et le décrédibilise. Une vague qui fait aussi peser sur la monarchie un risque de déstabilisation. Mais on imagine bien que l’administration américaine et ses alliés occidentaux feront tout ce qu’il faut (ils ont déjà bien commencé) pour s’épargner une telle épreuve.

Cependant, ni Riyad, ni Washington ne pourront sortir tout à fait indemnes de cette affaire. Il s’agit effectivement d’une terrible affaire. Mais est-ce la seule ? Est-ce la plus terrible ? N’oublions pas que, pendant ce temps, le peuple yéménite, sous les bombes et le blocus, continue de subir ce que les Nations-Unies ont appelé « la plus gave crise humanitaire de la planète »… Ne mettons pas de hiérarchie dans l’horreur, même quand l’acteur du crime est chaque fois le même, récidiviste royal patenté. Rappelons seulement l’urgence qui devrait s’imposer : faire cesser ce calvaire de tout un peuple. Oui, il y a urgence ! La France, ses partenaires européens, les pays membres permanents du Conseil de Sécurité et d’autres encore… se sentiront-ils enfin concernés ? Ou bien, malgré 10 000 morts (civils pour la plupart), malgré la famine, malgré le choléra, malgré 2 millions d’enfants non scolarisés… faire taire les armes, est-ce toujours trop demander ?

i) Guerre contre le terrorisme

ii) Voir « Saudi issue may disrupt efforts to squeeze Iran », The New York Times, David Sanger, 18 10 2018.

iii) Voir, par exemple, « US defence Secretary James Mattis says climate change is already destabilising the world », The Independant, 15 03 2017.

iv) « Who will replace Mattis ? », Lara Seligman, Foreign Policy, 15 10 2018.

v) Procureur général, équivalent dans le système judiciaire des États-Unis, de Ministre de la Justice.

vi) Voir le Washington Post, 18 10 2018.

vii) Par exemple Jim Yong Kim, Président de la Banque mondiale, Christine Lagarde, Directrice générale du FMI, Bruno Lemaire, Ministre de l’économie et des finances français, Steven Mnuchin, Secrétaire d’État au trésor américain.

Dans la revue Contretemps, un dossier « penser la guerre »…

« Contretemps », Revue de critique communiste, vient de sortir son No 39 avec un dossier « Penser la guerre… » pour mieux réfléchir aux enjeux de la Défense, de la sécurité, du désarmement et de la paix. Avec huit auteurs qui signent des contributions: Ben Cramer, Francis Sitel, Bernard Dréano, Jacques Fath, Claude Serfati, Pierre Walthery, François Calaret, Alain Joxe. Et un hommage à Louis Aminot. A noter l’article (J.Fath) sur le Rapport Kanapa …

Contretemps Couv.2

Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé — Le Blog d’Olivier Da Lage

Par Olivier Da Lage. Depuis l’annonce de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, des souvenirs que j’avais enfouis au plus profond de ma mémoire remontent à la surface et ils sont plutôt désagréables. Ils remontent au 27 juin 1990, le jour où l’ambassadeur d’Arabie Saoudite […]

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