USA, OTAN, RUSSIE… A la recherche de l’acteur absent.

Toute cette histoire qui se cristallise sur l’Ukraine est loin d’être finie. Les enjeux sont en effet plus importants, c’est à dire plus vastes et plus compliqués que les tableaux et les commentaires souvent caricaturaux que l’on nous offre politiquement et médiatiquement tous les jours.

Cependant, une question doit être absolument soulevée. Cette question c’est LE problème majeur posé par l’actuelle confrontation de puissances. Une confrontation à la fois vaine et dangereuse. Remarquons l’absence totale d’un acteur politique et symbolique qui devrait pourtant avoir toute sa place, et même davantage que cela. Cet acteur, effectivement, devrait être au cœur des concertations, des débats et des recherches de solutions face à la montée vraiment préoccupante des tensions qui opposent la Russie, les États-Unis, l’OTAN et nombre d’autres protagonistes, notamment la France, l’Allemagne, l’Union européenne…

Cet acteur, si on veut lui donner un nom, c’est Antonio Guterres. Si on veut lui donner un titre, c’est celui de Secrétaire général de l’ONU, nommé par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. Sa charge est donc politique de par son mode de désignation. Si on veut donner une mission à cet acteur, cela peut être, cela devrait être : susciter des dynamiques diplomatiques, permettre les dialogues et les négociations nécessaires, remplir toutes les fonctions que les organes de l’ONU (Assemblée générale, Conseil de sécurité en particulier) peuvent lui confier… ce qui n’est pas le cas aujourd’hui puisque, pour l’instant, alors que dominent l’unilatéralisme de la force et les logiques de puissance, nul ne fait appel à lui.

Bref, cet acteur silencieux, cet acteur absent, cet acteur trop absent aujourd’hui, c’est celui… du multilatéralisme. Le multilatéralisme comme une exigence politique essentielle qui peut être incarnée par le Secrétaire général de l’ONU. Cet acteur c’est celui de la seule légitimité universelle qui peut, en toute indépendance (article 100 de la Charte) favoriser ou conduire des pourparlers, jouer un rôle de médiateur et de clarificateur, exercer une tâche délicate mais indispensable : spécifier l’état du droit international sur les questions à traiter, rappeler les responsabilités de chacun selon l’esprit et la lettre de la Charte des Nations-Unies. Le Secrétaire général peut peser et contribuer à infléchir le cours des événements, même s’il ne détient pas la décision finale. Dans l’histoire des Nations-Unies, certains secrétaires généraux, par exemple Kofi Annan (prix Nobel de la Paix 2001), ont ainsi assumé un vrai rôle politique positif, parfois même alternatif, dans des moments cruciaux de tension internationale.

Alors, aujourd’hui, qui aura le courage de dire : ça suffit !.. Vous dites ne pas vouloir d’une guerre, mais vous créez au quotidien, dans l’escalade des rhétoriques, des menaces, des sanctions, des raidissements politiques et des crescendos militaires… toutes les conditions susceptibles de provoquer un affrontement armé et un enchaînement – forcément désastreux et certainement meurtrier – que personne n’aura (ouvertement) souhaité, mais dont il sera si difficile de sortir.

Les interrogations mille fois répétées aujourd’hui ont l’apparence de l’évidence : jusqu’où ira Poutine ? Veut-il attaquer l’Ukraine ? Veut-il la guerre ?.. Il faudrait en tous les cas s’y préparer. Alors que la seule question qui vaille vraiment est celle-ci : comment faire pour briser l’engrenage ? Comment faire pour abaisser les tensions et, malgré les difficultés, négocier… Négocier sans désemparer une voie d’issue strictement politique.

La Charte des Nations-Unies repose sur un des principes les plus fondamentaux parmi tous les paramètres permettant d’étouffer tous les risques dans le contexte de relations internationales apaisées : la responsabilité collective. Ce concept de responsabilité collective, que tout le monde ou presque passe maintenant par pertes et profits, est pourtant central et décisif dans le droit international, dans l’esprit d’égalité et de sécurité partagée qui devrait s’imposer.

Bien-sûr, cette exigence de responsabilité collective ne peut s’accommoder de faux semblants ou de mauvaise foi. Cette remarque vise la France. Emmanuel Macron préside pour 6 mois le Conseil de l’Union européenne. Afin de marquer son mandat d’une initiative, il a appelé à un dialogue entre l’UE et la Russie (très bien) sur l’idée d’un « nouvel ordre de sécurité en Europe ». « Nous devons – dit-il – le construire entre Européens, puis le partager avec nos alliés dans le cadre de l’OTAN, puis ensuite le proposer à la négociation à la Russie ». Cette proposition, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Un tel processus, comme sa définition même l’indique, ne vise pas à un nouvel ordre de sécurité en Europe, mais à un autre (autre ou pas…) ordre international dans une conception euro-atlantique… Une proposition d’ordre expressément validée par l’OTAN, c’est Emmanuel Macron qui le dit. De quoi continuer à nourrir les crispations et les hostilités. Il faut sortir définitivement de cet esprit de Guerre froide, sortir des postures de menaces et des stratégies de camps antagonistes. C’est d’abord cela la responsabilité collective.

Alors, qui aura le courage d’aller voir le Secrétaire général de l’ONU pour lui dire : Antonio, on y arrive pas. Tu peux nous aider à nous sortir de là ? On va t’aider… Dis autrement, cela signifie remettre l’ONU au centre des enjeux. Imposer les principes et les pratiques du multilatéralisme. Reconstruire en commun de la sécurité. Revenir au droit. Et assumer ensemble notre responsabilité collective… Pourquoi n’y-a-t-il aucune autorité pour rappeler cette exigence ? Est-ce trop demander ? 26 01 2022

Afghanistan : pourquoi meurent les enfants…

L’ensemble des informations et des données chiffrées contenues dans cet article sont issues des sites et publications des ONG de l’humanitaire: OCHA, PAM, FAO, CICR …

Le 22 décembre 2021, le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, à l’unanimité, adopta une résolution – No 2615 (2021) – autorisant l’aide humanitaire à l’Afghanistan… mais sans pour autant lever le programme de sanctions adopté, lui aussi à l’unanimité, quelques jours avant, le 17 décembre. Beaucoup espéraient certainement que le silence pourrait durablement sinon définitivement s’installer sur une question ô combien gênante. Gênante pour l’Administration américaine en particulier. Comment, en effet, pouvoir justifier aisément la moindre aide susceptible d’aider le régime des Talibans alors que ceux-ci, pour Washington et pour les pays de l’OTAN, restent à la fois un acteur direct de la défaite occidentale en Afghanistan et le produit empoisonné de 40 années de guerres, dont 20 ans de la guerre américaine « contre la terreur ». C’est à dire des années de conflits meurtriers et d’occupations militaires qui ont réuni dans ce pays les conditions de la catastrophe humanitaire, sociale, économique et politique en cours (1).

Dans un article du quotidien Les Échos du 27 décembre, intitulé « le retour discret de l’aide occidentale à l’Afghanistan », Richard Hiault écrit : « la population paye un lourd tribut au retour des Talibans » (2). Comme si ce retour était la seule ou la principale cause de la catastrophe. Certes, les Talibans n’ont rien d’une équipe d’innocents démocrates. Leur violence, leur autoritarisme répressif, leur politique discriminatoire en particulier contre les femmes, et leur refus de considérer celles-ci comme des être humains à égalité de droit… tout cela constitue une épreuve, une lourde épreuve de plus pour le peuple afghan. On ne saurait minimiser les nombreuses et graves problématiques éthiques, politiques, sociales et institutionnelles issues de l’installation de ce pouvoir de facto. Mais on ne peut sanctionner et fermer brutalement toutes les portes à l’Afghanistan actuelle sans rajouter encore à l’inhumanité de ce que vit l’ensemble de son peuple, et singulièrement les femmes.

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Il y a danger, aussi, à ne pas vouloir considérer l’ensemble des causes de la situation actuelle issue d’un cumul de longue durée, par imbrications complexes, de facteurs accablants : État déliquescent, désintégration économique, sous-développement et pauvreté massive, affaiblissement drastique des services sociaux existants, notamment celui de la santé. Ce qui ne relève pas seulement des incapacités manifestes du régime précédent sous tutelle occidentale et sous perfusion financière internationale. Les causes sont aussi les calamités naturelles : sécheresses récurrentes, inondations destructrices et meurtrières, séismes répétitifs…On sait que l’Afghanistan se situe sur une zone sismique correspondant aux contreforts de l’Indu Koush. Dans les 10 années écoulées, 7000 personnes ont perdu la vie du fait d’un tremblement de terre (3).

Le 17 janvier 2022, un séisme a frappé la province de Badghis dans l’Ouest du pays. Selon les premiers décomptes il faut enregistrer 28 morts, 40 blessés et entre 700 et 800 maisons détruites ou endommagées. Selon l’OCHA (Bureau de la coordination de l’action humanitaire de l’ONU) les fortes pluies qui s’étaient abattues précédemment avaient rendu les maisons en briques de terre beaucoup plus vulnérables. Alors que cette région, comme d’autres régions rurales du pays, a déjà subi la dévastation de la sécheresse. Avec l’hiver, dans de telles provinces où la pauvreté s’est étendue, la neige et les basses températures vont rendre les conditions de vie encore plus dures. Rappelons que 70 % des Afghans vivent dans des zones rurales. L’agriculture apporte 25 % du PIB du pays et 80 % de l’ensemble des moyens de subsistance proviennent directement ou non du secteur agricole. L’enjeu est donc décisif.

25 millions de personnes relèvent de l’aide humanitaire d’urgence

L’Afghanistan, classé comme un des pays les plus pauvres du monde, est ainsi directement impacté par le changement climatique, affaibli par une grave crise agricole, par la désagrégation de l’État et celle des fragiles structures économiques et sociales… Comme si cela ne suffisait pas, les États-Unis, leurs alliés et l’ensemble des pays membres du Conseil de sécurité ont donné une sorte de coup de grâce en appliquant un consternant système de sanctions dont la conséquence implacable est l’émergence d’une crise humanitaire considérée par les services de l’ONU et par les ONG comme une des pires catastrophes humanitaires du monde, comprenant un risque immédiat de famine. 24,4 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population du pays, relèvent ainsi d’un besoin humanitaire d’urgence, de l’insécurité alimentaire, et même de la malnutrition aiguë et du risque de mort pour un enfant sur deux de moins de 5 ans. Dans un tel contexte, beaucoup rejoindront les quelque 2,6 millions de réfugiés afghans dans le monde, et le sort des déplacés (700 000 pour la seule année 2021) risque d’être encore plus dramatique. N’oublions pas, enfin, cette autre férocité, celle de l’État Islamique du Khorasan (ou Daech-K), présent maintenant dans la plupart des régions d’Afghanistan : ses attaques sont passées de 60 à plus de 300 en novembre 2021.

La résolution du 22 décembre qui autorise l’aide humanitaire ne résout donc rien sur le fond, même avec l’énorme et précieux travail des ONG face au cumul des urgences plus impératives les unes que les autres. Soulignons d’abord que l’ampleur de la crise est telle, et ses causes structurelles si sévères que l’humanitaire d’urgence ne suffira pas à sortir l’Afghanistan du désastre sans que soient engagés des processus contribuant directement aux fonctionnements de l’économie, à un minimum de développement et de reconstruction productive et sociale. Il faudra aider l’Afghanistan à sortir de la paralysie du système bancaire, contribuer à la survie de l’agriculture, aider au maintien des services sociaux, en particulier celui de la santé. Cette catastrophe humanitaire en cours explose du fait des sanctions, mais elle vient aussi de plus loin. Selon l’OCHA, le nombre de personnes ayant un besoin d’aide vitale a été multiplié par 4 en 3 ans. L’augmentation de la pauvreté ces dernières années a constitué un paramètre d’aggravation des risques. Dans un contexte de décomposition économique, il ne manquait donc plus que le facteur déclenchant des sanctions pour mettre ce pays au bord du gouffre.

Notons ensuite que le déblocage de l’aide d’urgence est à la fois indispensable et totalement inopérant s’il ne s’accompagne pas de la levée de toutes les sanctions. Washington doit débloquer les 9,5 milliards de dollars d’actifs de la Banque centrale afghane. Le FMI et la Banque mondiale doivent (l’ONU le demande) reprendre les aides au développement sans lesquelles les services de base, notamment celui de la santé, ne peuvent ni fonctionner, ni exister. La Banque mondiale a fait un geste en accordant 280 millions de dollars issus du Fond d’affectation spéciale pour la reconstruction. Mais on garde le sentiment que le sort du peuple afghan reste une non question, une non urgence… Comme si l’on pouvait, en ce 21ème siècle, tolérer une famine de très grande ampleur dans un processus d’écroulement global possible concernant un pays qui s’est vu imposer durant tant d’années des logiques de puissance destructives. Comme dit David Beasley, Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (Le PAM a reçu le Prix Nobel de la paix en 2020) : « cet hiver, des millions d’Afghans seront forcés de choisir entre la migration et la famine, à moins que nous puissions intensifier notre aide, et à moins que l’économie ne puisse être ressuscitée. Nous sommes sur le compte à rebours de la catastrophe, et si nous n’agissons pas maintenant, nous aurons un désastre total sur les bras » (4).

Lever toutes les sanctions

Dans cette situation, les Nations-Unies demandent immédiatement 5 milliards de dollars pour stopper la descente aux enfers, enclencher un mouvement de relèvement, empêcher un effondrement total. Pour l’ONU et pour les plus conscients de la tragédie qui guette, il faut qu’un processus d’aide et de dialogue fasse évoluer les choses. La crise est tellement grave que les Talibans sont ouvertement demandeurs. Ils ont même multiplié les signes et les appels… Pour l’ONU, ce peut être un moyen de pression sur les comportements inacceptables de leur régime. Évidemment, il n’y a aucune garantie de résultat, mais dans ce contexte, tout vaut mieux que l’enfermement sur la désespérance sociale et la violence talibane.

L’Administration américaine n’est pas de cet avis. Elle soutient – et la France fait de même – qu’il est nécessaire de maintenir les sanctions afin d’empêcher que les Talibans ne profitent de la manne financière. Nul ne pourrait accepter, en effet, qu’il en soit ainsi. Cependant, si Washington se permet de donner des leçons dans le domaine de la corruption, il faut bien constater que celle-ci n’est pas (seulement) un risque d’aujourd’hui. C’est une vieille et envahissante réalité. Les États-Unis, en la matière, ont une responsabilité. En décembre 2019, le grand quotidien américain Washington Post le montre bien en publiant ce qu’on appelle les « Afghanistan Papers ». Ceux-ci mettent en évidence, à travers 2000 documents, une corruption généralisée en Afghanistan. Au point que celle-ci est devenue un argument favorable aux Talibans et une des raisons pour lesquelles ils ont pu accéder au pouvoir en août dernier. L’ONG Transparency International qui tient un index sur ce fléau classe l’Afghanistan à la 177ème place sur 180. Enfin, à la mi septembre 2021, soit un mois après la prise de pouvoir des Talibans, la Banque centrale a annoncé avoir découvert 12,3 millions de dollars en liquide et des lingots d’or chez d’anciens hauts responsables afghans, notamment un ancien vice-président.

Aujourd’hui, l’ONU souligne que les acteurs humanitaires intensifient les opérations et ont engagé une véritable course contre la montre pour acheminer l’aide. En décembre, ils ont distribué des denrées alimentaires à 7 millions de personnes. Depuis le 1er septembre, 4 millions d’Afghans ont bénéficié de soins de santé. Mais c’est un hiver très rigoureux qui s’annonce. La tâche à accomplir et les besoins d’urgence sont colossaux. La dégradation économique a produit une contraction du PIB de 40 %. Et le naufrage social continue. L’appel de l’ONU à lever 5 milliards de dollars pour éviter l’effondrement structurel (le montant le plus élevé jamais requis pour un seul pays) reste pour l’instant sans réponse. Pourtant, selon Martin Griffiths, Secrétaire général adjoint des Nations-Unies pour les affaires humanitaires, « sans ce plan d’aide, il n’y aura pas d’avenir pour l’Afghanistan ».

Les autorités françaises gardent sur cette question un silence choquant. Après avoir géré dans l’approximation, l’arbitraire, et de façon restrictive (5), l’évacuation d’Afghans menacés par le nouveau régime, la France officielle semble se désintéresser du sort de ce pays et de son peuple. Depuis les votes du Conseil de sécurité le 17 décembre afin de proroger le régime de sanctions, et le 22 décembre pour « faciliter » l’aide humanitaire, les autorités françaises n’ont rien dit et rien fait pour que la gravité de la situation soit prise en compte. A l’occasion de réponses à des questions écrites au Parlement, le gouvernement assure qu’il « suit attentivement la situation » (quelle audace…), en indiquant que la France a voté en faveur de la résolution du 22 décembre parce que l’aide humanitaire « vise à répondre aux besoins de la population afghane ». Cette formulation-là est à la fois cynique et très inexacte au regard de la nature des besoins et d’une réalité économique et sociale aussi complexe. Pire que cela, la représentante de la France au Conseil de sécurité, Madame Sheraz Gasri, dans une intervention à la tonalité dure, a insisté sur la nécessité d’exclure toute activité de développement. On se demande jusqu’où peut aller l’irresponsabilité française.

Vivre est un péril, survivre est une épreuve

On a peine à croire qu’une situation aussi alarmante, qu’une telle adversité humaine et sociale puisse faire l’objet d’un niveau d’indifférence politique aussi élevé. La vaccination d’un seul champion mondial de tennis peut faire la une des journaux télévisés, mais la détresse et la vie de 24,4 millions d’Afghans, y compris d’enfants, ne mobilise guère les gouvernements et les médias. Il est vrai que cette crise afghane traduit un échec majeur des politiques de puissance, et l’impasse d’un ordre international libéral dans lequel dominent outrageusement les intérêts stratégiques, les logiques de la guerre et de la force, les dominations et la pratique des sanctions. En Afghanistan, ces logiques ont atteint leur limite… et c’est le peuple qui paye.

Dans ce pays, les ONG doivent aujourd’hui encore organiser la vaccination contre la poliomyélite dont l’éradication mondiale est pourtant quasiment une réalité depuis la fin de la décennie 2000 (2020 pour l’Afrique). Cette exception (avec le Pakistan et le Nigeria) témoigne de la très grande vulnérabilité des structures sociales afghanes et singulièrement celle de la santé. Une telle précarité, bien sûr, est le résultat de quarante ans de guerre et de violence aux multiples causes. Mais aujourd’hui, la violence est à la fois militaire, sécuritaire, économique, sociale, idéologique, politique. Elle est partout. Elle vient d’hier et d’aujourd’hui. La vie de tout un peuple est une violence au quotidien.

Voici ce qu’en a dit, le 22 novembre 2021, M. Dominik Stillhart, Directeur des opérations du Comité International de la Croix Rouge (CICR) à l’issue d’une visite de travail de six jours en Afghanistan : 

« Je suis hors de moi. En regardant ces photos d’enfants afghans squelettiques depuis l’étranger, on ne peut qu’éprouver un sentiment d’horreur bien compréhensible. Mais quand vous vous trouvez dans le service pédiatrique du plus grand hôpital de Kandahar et que vous plongez votre regard dans les yeux vides d’enfants affamés, entourés de leurs parents désespérés, c’est la colère qui prédomine. Pourquoi la colère ? Parce que ces souffrances n’ont rien d’une fatalité. Les sanctions économiques censées punir les personnes au pouvoir à Kaboul ne font que priver des millions d’Afghans des biens et des services essentiels dont ils ont besoin pour survivre. La communauté internationale tourne le dos au pays tandis qu’il court à la catastrophe provoquée par l’homme. Les sanctions financières ont ruiné l’économie et entravent l’aide bilatérale. Les employés municipaux, le personnel de santé et les enseignants ne sont plus payés depuis cinq mois. Certains doivent marcher deux heures pour se rendre au travail, les transports publics étant devenus un luxe inaccessible. Ils n’ont même plus de quoi acheter à manger : leurs enfants ont faim, maigrissent à vue d’œil et finissent par mourir » (6).

La colère de Monsieur Stillhart est salutaire et justifiée. Pour le peuple afghan, ce qu’on appelle « le monde de demain » est encore pire que celui d’hier. Il est d’ailleurs préoccupant que l’extrême violence sociale et politique qui s’abat sur le peuple afghan, sans autre réaction à la hauteur que celles des acteurs de l’humanitaire, ne suscitent pas davantage d’indignation et d’exhortations à la raison et à la solidarité.

1) Voir « Afghanistan : c’est un peuple qu’on assassine » et « Encore sur l’Afghanistan et sur l’attitude de la France », 20 et 23 décembre 2021. https://jacquesfath.international/

2) « Crise humanitaire: le retour discret de l’aide occidentale à l’Afghanistan », Richard Hiault, Les Échos, 27 décembre 2021.https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/crise-humanitaire-le-retour-discret-de-laide-occidentale-a-lafghanistan-1375026

3) Voir « Afghanistan : earthquake contingency plan » sur le site lié à l’OCHA : humanitarianresponse.info. https://www.humanitarianresponse.info/fr/operations/afghanistan/document/afghanistan-earthquake-contingency-plan

4) « La moitié de la population en Afghanistan face à une faim aiguë alors que les besoins humanitaires augmentent pour atteindre des niveaux records », rapport conjoint FAO-PAM, 25 octobre 2021. https://fr.wfp.org/communiques-de-presse/la-moitie-de-la-population-en-afghanistan-face-une-faim-aigue-alors-que-les

5) Voir « Avec les oubliés afghans pour qui « le président français n’a pas tenu son engagement », Julia Pascual et Ghazal Golshiri, Le Monde, 21 janvier 2022. https://www.lemonde.fr/international/article/2022/01/21/le-president-francais-n-a-pas-tenu-son-engagement-avec-les-oublies-afghans-de-l-operation-apagan_6110462_3210.html

6) « Afghanistan : une catastrophe humanitaire pourtant évitable », déclaration de Dominik Stillhart, directeur des opérations du CICR, à l’issue d’une visite de six jours en Afghanistan, 22 novembre 2021. https://www.icrc.org/fr/document/afghanistan-une-catastrophe-humanitaire-pourtant-evitable

DOCUMENTS : les 2 propositions de traités faites par la Russie aux Etats-Unis et à l’OTAN.

Ci-dessous, en intégralité et en traduction anglaise non officielle, les textes des 2 propositions de traités faites par la Russie aux États-Unis et à l’OTAN lors des négociations du mois de janvier. Ces 2 textes ont été rendus publics le 17 décembre 2021. Ils ont été publiés par le site de Chatham House (ou Royal Institute of International Affairs). Je les reproduis ici. Ces 2 projets de traités qui traduisent en termes juridico-politique les « demandes » insistantes de Moscou, ont été rejetés par Washington et par l’OTAN au cours d’une semaine de négociations difficiles marquées par un niveau élevé de tensions internationales, par l’affirmation des logiques de puissances et par de vives contradictions d’intérêts de sécurité en Europe, portant notamment sur l’élargissement de l’OTAN et sur l’Ukraine.

https://www.chathamhouse.org/2021/12/russian-treaty-proposals-hark-back-post-cold-war-era

Treaty between The United States of America and the Russian Federation on security guarantees

The United States of America and the Russian Federation, hereinafter referred to as the « Parties »,

guided by the principles contained in the Charter of the United Nations, the 1970 Declaration on Principles of International Law concerning Friendly Relations and Cooperation among States in accordance with the Charter of the United Nations, the 1975 Helsinki Final Act of the Conference on Security and Cooperation in Europe, as well as the provisions of the 1982 Manila Declaration on the Peaceful Settlement of Disputes, the 1999 Charter for European Security, and the 1997 Founding Act on Mutual Relations, Cooperation and Security between the North Atlantic Treaty Organization and the Russian Federation,

recalling the inadmissibility of the threat or use of force in any manner inconsistent with the purposes and principles of the Charter of the United Nations both in their mutual and international relations in general,

supporting the role of the United Nations Security Council that has the primary responsibility for maintaining international peace and security,

recognizing the need for united efforts to effectively respond to modern security challenges and threats in a globalized and interdependent world,

considering the need for strict compliance with the principle of non-interference in the internal affairs, including refraining from supporting organizations, groups or individuals calling for an unconstitutional change of power, as well as from undertaking any actions aimed at changing the political or social system of one of the Contracting Parties,

bearing in mind the need to create additional effective and quick-to-launch cooperation mechanisms or improve the existing ones to settle emerging issues and disputes through a constructive dialogue on the basis of mutual respect for and recognition of each other’s security interests and concerns, as well as to elaborate adequate responses to security challenges and threats,

seeking to avoid any military confrontation and armed conflict between the Parties and realizing that direct military clash between them could result in the use of nuclear weapons that would have far-reaching consequences,

reaffirming that a nuclear war cannot be won and must never be fought, and recognizing the need to make every effort to prevent the risk of outbreak of such war among States that possess nuclear weapons,

reaffirming their commitments under the Agreement between the United States of America and the Union of Soviet Socialist Republics on Measures to Reduce the Risk of Outbreak of Nuclear War of 30 September 1971, the Agreement between the Government of the United States of America and the Government of the Union of Soviet Socialist Republics on the Prevention of Incidents On and Over the High Seas of 25 May 1972, the Agreement between the United States of America and the Union of Soviet Socialist Republics on the Establishment of Nuclear Risk Reduction Centers of 15 September 1987, as well as the Agreement between the United States of America and the Union of Soviet Socialist Republics on the Prevention of Dangerous Military Activities of 12 June 1989,

have agreed as follows:

Article 1

The Parties shall cooperate on the basis of principles of indivisible, equal and undiminished security and to these ends:

shall not undertake actions nor participate in or support activities that affect the security of the other Party;

shall not implement security measures adopted by each Party individually or in the framework of an international organization, military alliance or coalition that could undermine core security interests of the other Party.

Article 2

The Parties shall seek to ensure that all international organizations, military alliances and coalitions in which at least one of the Parties is taking part adhere to the principles contained in the Charter of the United Nations.

Article 3

The Parties shall not use the territories of other States with a view to preparing or carrying out an armed attack against the other Party or other actions affecting core security interests of the other Party.

Article 4

The United States of America shall undertake to prevent further eastward expansion of the North Atlantic Treaty Organization and deny accession to the Alliance to the States of the former Union of Soviet Socialist Republics.

The United States of America shall not establish military bases in the territory of the States of the former Union of Soviet Socialist Republics that are not members of the North Atlantic Treaty Organization, use their infrastructure for any military activities or develop bilateral military cooperation with them.

Article 5

The Parties shall refrain from deploying their armed forces and armaments, including in the framework of international organizations, military alliances or coalitions, in the areas where such deployment could be perceived by the other Party as a threat to its national security, with the exception of such deployment within the national territories of the Parties.

The Parties shall refrain from flying heavy bombers equipped for nuclear or non-nuclear armaments or deploying surface warships of any type, including in the framework of international organizations, military alliances or coalitions, in the areas outside national airspace and national territorial waters respectively, from where they can attack targets in the territory of the other Party.

The Parties shall maintain dialogue and cooperate to improve mechanisms to prevent dangerous military activities on and over the high seas, including agreeing on the maximum approach distance between warships and aircraft.

Article 6

The Parties shall undertake not to deploy ground-launched intermediate-range and shorter-range missiles outside their national territories, as well as in the areas of their national territories, from which such weapons can attack targets in the national territory of the other Party.

Article 7

The Parties shall refrain from deploying nuclear weapons outside their national territories and return such weapons already deployed outside their national territories at the time of the entry into force of the Treaty to their national territories. The Parties shall eliminate all existing infrastructure for deployment of nuclear weapons outside their national territories.

The Parties shall not train military and civilian personnel from non-nuclear countries to use nuclear weapons. The Parties shall not conduct exercises or training for general-purpose forces, that include scenarios involving the use of nuclear weapons.

Article 8

The Treaty shall enter into force from the date of receipt of the last written notification on the completion by the Parties of their domestic procedures necessary for its entry into force.

Done in two originals, each in English and Russian languages, both texts being equally authentic. For the United States of America For the Russian Federation

***

Agreement on measures to ensure the security of The Russian Federation and member States of the North Atlantic Treaty Organization.

The Russian Federation and the member States of the North Atlantic Treaty Organization (NATO), hereinafter referred to as the Parties,

reaffirming their aspiration to improve relations and deepen mutual understanding,

acknowledging that an effective response to contemporary challenges and threats to security in our interdependent world requires joint efforts of all the Parties,

determined to prevent dangerous military activity and therefore reduce the possibility of incidents between their armed forces,

noting that the security interests of each Party require better multilateral cooperation, more political and military stability, predictability, and transparency,

reaffirming their commitment to the purposes and principles of the Charter of the United Nations, the 1975 Helsinki Final Act of the Conference on Security and Co-operation in Europe, the 1997 Founding Act on Mutual Relations, Cooperation and Security between the Russian Federation and the North Atlantic Treaty Organization, the 1994 Code of Conduct on Politico-Military Aspects of Security, the 1999 Charter for European Security, and the Rome Declaration « Russia-NATO Relations: a New Quality » signed by the Heads of State and Government of the Russian Federation and NATO member States in 2002,

have agreed as follows:

Article 1

The Parties shall guide in their relations by the principles of cooperation, equal and indivisible security. They shall not strengthen their security individually, within international organizations, military alliances or coalitions at the expense of the security of other Parties.

The Parties shall settle all international disputes in their mutual relations by peaceful means and refrain from the use or threat of force in any manner inconsistent with the purposes of the United Nations.

The Parties shall not create conditions or situations that pose or could be perceived as a threat to the national security of other Parties.

The Parties shall exercise restraint in military planning and conducting exercises to reduce risks of eventual dangerous situations in accordance with their obligations under international law, including those set out in intergovernmental agreements on the prevention of incidents at sea outside territorial waters and in the airspace above, as well as in intergovernmental agreements on the prevention of dangerous military activities.

Article 2

In order to address issues and settle problems, the Parties shall use the mechanisms of urgent bilateral or multilateral consultations, including the NATO-Russia Council.

The Parties shall regularly and voluntarily exchange assessments of contemporary threats and security challenges, inform each other about military exercises and maneuvers, and main provisions of their military doctrines. All existing mechanisms and tools for confidence-building measures shall be used in order to ensure transparency and predictability of military activities.

Telephone hotlines shall be established to maintain emergency contacts between the Parties.

Article 3

The Parties reaffirm that they do not consider each other as adversaries.

The Parties shall maintain dialogue and interaction on improving mechanisms to prevent incidents on and over the high seas (primarily in the Baltics and the Black Sea region).

Article 4

The Russian Federation and all the Parties that were member States of the North Atlantic Treaty Organization as of 27 May 1997, respectively, shall not deploy military forces and weaponry on the territory of any of the other States in Europe in addition to the forces stationed on that territory as of 27 May 1997. With the consent of all the Parties such deployments can take place in exceptional cases to eliminate a threat to security of one or more Parties.

Article 5

The Parties shall not deploy land-based intermediate- and short-range missiles in areas allowing them to reach the territory of the other Parties.

Article 6

All member States of the North Atlantic Treaty Organization commit themselves to refrain from any further enlargement of NATO, including the accession of Ukraine as well as other States.

Article 7

The Parties that are member States of the North Atlantic Treaty Organization shall not conduct any military activity on the territory of Ukraine as well as other States in the Eastern Europe, in the South Caucasus and in Central Asia.

In order to exclude incidents the Russian Federation and the Parties that are member States of the North Atlantic Treaty Organization shall not conduct military exercises or other military activities above the brigade level in a zone of agreed width and configuration on each side of the border line of the Russian Federation and the states in a military alliance with it, as well as Parties that are member States of the North Atlantic Treaty Organization.

Article 8

This Agreement shall not affect and shall not be interpreted as affecting the primary responsibility of the Security Council of the United Nations for maintaining international peace and security, nor the rights and obligations

of the Parties under the Charter of the United Nations.

Article 9

This Agreement shall enter into force from the date of deposit of the instruments of ratification, expressing consent to be bound by it, with the Depositary by more than a half of the signatory States. With respect to a State that deposited its instrument of ratification at a later date, this Agreement shall enter into force from the date of its deposit.

Each Party to this Agreement may withdraw from it by giving appropriate notice to the Depositary. This Agreement shall terminate for such Party [30] days after receipt of such notice by the Depositary.

This Agreement has been drawn up in Russian, English and French, all texts being equally authentic, and shall be deposited in the archive of the Depositary, which is the Government of …

Done in [the city of …] this [XX] day of [XX] two thousand and [XX].

DOCUMENT : « Les inégalités tuent ». Rapport d’Oxfam en intégralité.

Rapport d’OXFAM, sous embargo jusqu’au 17 janvier 2022, 00h01 GMT.

Comme document de référence, voici l’intégralité de cet important rapport d’Oxfam.

Ci-dessous le résumé présenté par Oxfam :

« Depuis le début de la pandémie, le monde compte un nouveau milliardaire

toutes les 26 heures. Les dix hommes les plus riches du monde ont doublé

leur fortune, tandis que plus de 160 millions de personnes auraient basculé

dans la pauvreté. Parallèlement, quelque 17 millions de personnes sont

mortes de la COVID-19, un bilan humain sans précédent depuis la Seconde

Guerre mondiale.

Ce constat est le symptôme d’un malaise profond. Les inégalités fracturent

nos sociétés. La violence est au cœur de nos systèmes économiques. Les

inégalités tuent.

Les inégalités ont rendu cette pandémie de coronavirus plus mortelle, plus

longue et encore plus dommageable pour les moyens de subsistance. Au

final, les inégalités de revenus sont plus déterminantes que l’âge comme

facteur de risque de mourir de la COVID-199. Des millions de personnes seraient

encore en vie aujourd’hui si elles avaient été vaccinées. Pendant ce temps,

les grandes sociétés pharmaceutiques s’accrochent à leur monopole sur ces

technologies. Cet apartheid vaccinal sème la mort et aggrave les inégalités

dans le monde entier.

Plusieurs institutions comme le FMI, la Banque mondiale, le Crédit Suisse

et le Forum économique mondial ont toutes estimé que la pandémie avait

provoqué une flambée des inégalités partout dans le monde.

Les décès imputables à la pandémie sont plus nombreux parmi les personnes

racisées et les plus pauvres au monde. Dans certains pays, les personnes

les plus pauvres sont presque quatre fois plus susceptibles de mourir de la

COVID-19 que les plus riches. En Angleterre, pendant la deuxième vague, les

personnes d’origine bangladaise étaient cinq fois plus susceptibles de mourir

de la COVID-19 que la population britannique blanche.

Ces fractures actuelles trouvent leurs racines dans l’esclavage et le

colonialisme desquels le racisme découle. Le fossé entre les pays riches

et les pays pauvres devrait en outre se creuser pour la première fois en

une génération. Les personnes qui vivent dans les pays à revenu faible

ou intermédiaire sont environ deux fois plus susceptibles de mourir d’une

infection à la COVID-19 que celles vivant dans les pays riches.

Le fait qu’au moins 73 pays soient confrontés à la perspective d’une austérité

soutenue par le FMI risque d’aggraver les inégalités entre les pays, et

tous les types d’inégalités au sein des pays. Les droits des femmes et les

progrès en matière d’égalité de genre vont fortement pâtir de ces mesures

d’austérité dans un contexte de crise qui a déjà fait reculer d’une génération

entière l’objectif d’atteindre la parité (135 ans, contre 99 ans auparavant).

Cette situation est d’autant plus difficile que, dans de nombreux pays, les

femmes sont confrontées à un regain de violences basées sur le genre. Et

comme lors de chaque crise, elles doivent également absorber une somme

considérable de travail de soin non rémunéré qui les maintient au bas de

l’échelle de l’économie mondiale.

Le coût des profondes inégalités auxquelles nous sommes confronté·es se

traduit en vies humaines. Comme démontré dans le présent document, sur la

base d’estimations prudentes, les inégalités contribuent chaque jour à la mort

d’au moins 21 300 personnes.

Autrement dit, les inégalités contribuent à la mort d’au moins une personne

toutes les quatre secondes. »

Dear Representatives of China, France, Russia, the UK the USA and other States Parties to the NPT…

Lettre ouverte aux États parties au Traité de non-prolifération nucléaire

https://nofirstuse.global/fulfil-the-npt-from-nuclear-threats-to-human-security /

NoFirstUse Global est une nouvelle plateforme et coalition réunissant des organisations, des universitaires, des responsables politiques, des responsables et militants de la société civile agissant pour la mise en œuvre de politiques de non-utilisation en premier des armes nucléaires par les États qui en sont dotés.

Chers représentants de la Chine, de la France, de la Russie, du Royaume-Uni, des États-Unis et d’autres États parties au TNP,

Les armes nucléaires menacent les générations actuelles et futures. La sécurité qu’ils ont pu fournir au 20e siècle n’a pas sa place dans le monde d’aujourd’hui et de demain, qui lutte pour lutter contre la pandémie de COVID, stabiliser le climat, résoudre les conflits nationaux et internationaux de manière pacifique, protéger le cyberespace et faire progresser la sécurité humaine et les objectifs de développement durable.

Il est temps de commencer à éliminer progressivement le rôle des armes nucléaires dans les doctrines de sécurité et d’élaborer un plan pratique pour parvenir à la paix et à la sécurité d’un monde exempt d’armes nucléaires.

Lors de la dixième Conférence d’examen du Traité de non-prolifération (TNP-X) en janvier 2022, nous vous appelons à :

Lancer le processus visant à mettre définitivement fin à la course aux armements et à éliminer progressivement le rôle des armes nucléaires dans les doctrines de sécurité en soutenant l’adoption de politiques de non-utilisation en premier et l’arrêt de la fabrication d’armes nucléaires au plus tard lors de la 11e Conférence d’examen du TNP en 2025 ;

S’engager sur un calendrier au plus tard en 2045 pour remplir l’obligation de l’article VI de parvenir à l’élimination mondiale des armes nucléaires ;

Accepter d’adopter un plan concret pour mettre en œuvre cet engagement, notamment par la réduction systématique et progressive des arsenaux nucléaires, lors de la Conférence du désarmement ou de la 11e Conférence d’examen du TNP ;

Accepter de déplacer les budgets et les investissements publics de l’industrie de l’armement nucléaire pour soutenir à la place la santé publique, la stabilisation du climat et le développement durable.

Le TNP a été adopté en 1970 pour une durée fixe de 25 ans, après quoi il était prévu qu’il soit remplacé par un régime de désarmement nucléaire plus complet. Cela ne s’est pas produit.

En 1995, le TNP a été prorogé sur la base de trois engagements à court terme (progressifs) : parvenir à un traité d’interdiction complète des essais (TICE) d’ici 1996, négocier un traité sur les matières fissiles et établir de nouvelles zones exemptes d’armes nucléaires, en particulier dans le au Moyen-Orient – ​​et un engagement plus global des États dotés d’armes nucléaires à réduire les armes nucléaires dans un processus conduisant à leur élimination totale. Parmi ceux-ci, seul le TICE a été négocié et n’est pas encore entré en vigueur.

Il ne peut y avoir aucune excuse pour ne pas réaliser les trois engagements progressifs dans un proche avenir, et l’engagement plus global – l’élimination mondiale des armes nucléaires – dans les 25 prochaines années, sinon plus tôt.

Une mesure clé pour réduire le risque d’une guerre nucléaire et commencer à éliminer progressivement le rôle des armes nucléaires dans les doctrines de sécurité tout en maintenant la stabilité stratégique, est de s’engager à ne jamais déclencher une guerre nucléaire en adoptant des politiques de non-utilisation en premier (ou à but unique) et les contrôles opérationnels connexes.

L’option d’utiliser des armes nucléaires en premier dans un conflit, et les préparatifs pour permettre une telle première utilisation, aggravent les tensions et les risques, stimulent les contre-mesures telles que le déclenchement sur alerte, justifient les programmes de modernisation nucléaire et empêchent les négociations sur le désarmement nucléaire. Les options de première utilisation consistent littéralement à jouer avec le feu dans des situations très inflammables, et ont failli conduire au déclenchement d’une guerre nucléaire par erreur ou mauvais calcul.

Les déclarations unilatérales de non-utilisation en premier, les accords bilatéraux de non-utilisation en premier et/ou un accord multilatéral de non-utilisation en premier peuvent réduire ces risques. Nous félicitons la Chine et l’Inde d’avoir déjà adopté des politiques unilatérales de non-utilisation en premier et nous félicitons la Chine et la Russie d’avoir adopté un accord bilatéral de non-utilisation en premier. Celles-ci peuvent être suivies d’une restructuration des forces nucléaires et de contrôles opérationnels pour mettre en œuvre des politiques de non-utilisation en premier et pour renforcer la crédibilité et la confiance dans les politiques afin de réduire davantage les risques nucléaires.

Et plus important encore, l’adoption de politiques de non-utilisation en premier ou d’objectif unique pourrait ouvrir la porte aux États dotés d’armes nucléaires et à leurs alliés se joignant aux négociations pour l’élimination complète des armes nucléaires. Si les armes nucléaires sont nécessaires pour dissuader une série de menaces – pas seulement les armes nucléaires – alors les pays qui comptent sur la dissuasion nucléaire n’accepteront probablement pas d’éliminer les armes tant que ces autres menaces existent toujours. Cependant, si le seul but des armes nucléaires d’un pays est de dissuader contre les armes nucléaires d’autres, alors le pays peut accepter de se joindre à un processus de désarmement nucléaire vérifié tant que tous les autres pays dotés d’armes nucléaires y participent. Pour cette raison, les États parties au TNP doivent également s’engager avec les États qui ne sont pas parties (Inde, Israël, Corée du Nord et Pakistan) dans le processus de désarmement nucléaire.

Nous remercions les gouvernements de la Chine, de la France, de la Russie, du Royaume-Uni, des États-Unis et des autres États parties au TNP d’avoir examiné cette lettre, et nous sommes impatients de vous soutenir et de collaborer avec vous alors que vous adoptez ces politiques et que nous établissons conjointement la paix et sécurité d’un monde exempt d’armes nucléaires.

Organisations participantes (première liste)

Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (France)

African Network of Young Leaders for Peace and Sustainable Development (Benin)

Agir pour la Paix (Belgium)

All Souls Nuclear Disarmament Task Force (USA)

American Voices Abroad Berlin (Germany)

Aotearoa Lawyers for Peace (New Zealand)

Atomic Reporters (Austria/International)

Baltimore Nonviolence Center (USA)

Bike for Peace (Norway/International)

Blue Banner (Mongolia)

Canadian Network to Abolish Nuclear Weapons (Canada)

Canadian Voice of Women for Peace (Canada)

Centre de Recherche et d’Information pour le Désarmement et la Sécurité (Belgium)

Citizens’ Nuclear Information Center (Japan)

Coalition for Nuclear Disarmament and Peace (India)

Danish National Group of Pugwash Conferences on Science and World Affairs (Denmark)

Danish Peace Academy (Denmark)

Detente Now! / Neue Entspannungspolitik JETZT! (Germany)

Environmentalists Against War (USA)

G100 – Group of 100 Global Women Leaders, Defence and Security Wing (India/International)

Global Directions (Australia)

Global Security Institute (USA)

The Global Sunrise Project (Canada)

Ground Zero Center for Nonviolent Action (USA)

Groupe de recherche sur la paix et la sécurité – GRIP (Belgium)

Hawai’i Institute for Human Rights (USA)

Human Survival Project (Australia)

ICV (Investment Community Visibility) Group (USA)

Initiatives pour le désarmement nucléaire (France)

International Fellowship of Reconciliation – Austrian Branch (Austria)

International Forum for Understanding (UK)

International Peace Research Institute Meiji Gakuin University – PRIME (Japan)

International Physicians for the Prevention of Nuclear War – IPPNW Canada (Canada)

International Physicians for the Prevention of Nuclear War – IPPNW Norway (Norway)

International Physicians for the Prevention of Nuclear War – IPPNW Poland (Poland)

Iron Curtain Foundation (Czech Republic)

Kingston Peace Council/CND (UK)

LABRATS – Legacy of the Atom Bomb, Recognition for Atomic Test Survivors (UK/International)

Maryknoll Office for Global Concerns (USA)

National Alliance of Anti-nuclear Movements (India)

Normandy Chair for Peace (France)

Norske leger mot atomvåpen – IPPNW Norway (Norway)

NuclearWakeUpCall.Earth (USA)

Pax Christi Austria (Austria)

Pax Christi Scotland (Scotland)

Pax Christi USA (USA)

Peace Action (USA)

Peace Action Maine (USA)

Peace Women Across the Globe (Switzerland/International)

Physicians for Social Responsibility / IPPNW Switzerland (Switzerland)

Pugwash Canada Group (Canada)

Pugwash France (France)

Pugwash Japan (Japan)

Pugwash Norway (Norway)

Scientists for Global Responsibility (Australia)

Scientists for Global Responsibility (UK)

Spanish Society for International Human Rights Law (Spain)

Sydney Peace & Justice Coalition (Australia)

Tri-Valley CAREs (USA)

Turkish Council of Women (Turkey)

United Nations Youth Associations Network (International)

Uniting for Peace (UK)

Veterans for Peace (USA)

Voices for a World Free of Nuclear Weapons (USA/International)

War Prevention Initiative (USA)

We, The World (USA/International)

Women Against War (USA)

Women for Peace and Ecology (Germany)

Women’s Action for New Directions (USA)

World Academy of Arts and Science (International)

World Conference on Religion and Peace (Japan/International)

World Federalist Movement Canada (Canada)

World’s Youth for Climate Justice (International)

Youth Fusion (International)

2022 : ce qui nous attend…

Voici un aperçu des grands événements prévus cette année. Il s’agit d’enjeux majeurs de dimension stratégique, de grandes questions de politique internationale et de dimension globale. L’année qui commence s’annonce particulièrement chargée.

Naturellement, l’élection présidentielle en France sera un moment des plus importants. Pour le peuple français. On peut légitimement se demander, cependant, si cette élection aura des conséquences internationales majeures puisque la France officielle, en recherche permanente d’un rang et d’un rôle de puissance ne montre guère de capacité, dans les faits, à peser de façon décisive au sein des relations internationales. Les résultats des initiatives internationales d’aujourd’hui (avec Emmanuel Macron) et celles d’hier (avec les Présidents précédents) ne plaident pas – c’est le moins qu’on puisse dire – pour une réponse positive. Au Liban, en Libye, au Sahel, en indopacifique les initiatives françaises se traduisent par ces échecs sévères, par des contributions directes à la déstabilisation internationale, par des impuissances et des enlisements caractérisés. L’action internationale et les engagements stratégiques de la France sont donc en question. Il est dommageable que ces questions ne fassent pas l’objet du débat public nécessaire. Et d’autant plus nécessaire que le Président de la République détient constitutionnellement l’essentiel des prérogatives en la matière. Sur ces questions, le silence et l’hypocrisie dominent outrageusement. Le pouvoir décide seul. Des orientations et des options stratégiques et militaires sont aujourd’hui choisies sans même que le Parlement ne soit consulté. La signification et les conséquences de la « haute intensité » des conflits, ou bien l’abandon par le Chef d’état-major des Armées (CEMA) du concept doctrinal de « modèle d’armée complet » ont-ils fait l’objet d’un débat public ? Non. Les dernières auditions parlementaires du CEMA ont-elles été rendues publiques ? Non. Ces réalités ne sont pas acceptables.

Il faudra donc marquer, en cette année 2022, beaucoup d’exigence pour qu’un peu de démocratie et de courage politique viennent accompagner la politique française, et singulièrement ses engagements sur le plan stratégique et international.

Voici, pour quelques événements majeurs, un calendrier 2022 :

– discussions États-Unis / Russie / OTAN / OSCE sur les enjeux de sécurité, à Genève du 10 au 13 janvier.

– 5ème conférence des Nations-Unies sur les (46) Pays les moins avancés (PMA), du 23 au 27 janvier.

– 10ème conférence d’examen du Traité sur la Non Prolifération (TNP), en août.

– Sommet UE Afrique à Bruxelles 17 et 18 février. Redéfinition de la stratégie de l’UE après les Accords de Lomé et de Cotonou.

– Conférence (annuelle) de Munich sur la sécurité du 18 au 20 février.

– adoption de la « Boussole stratégique » de l’Union européenne (une présomption de Livre blanc européen en quelque sorte) lors d’un sommet européen sous présidence française, en mars.

– Première réunion des États parties au Traité d’interdiction des armes nucléaires en mars, à Vienne.

– Conférence des Nations-Unies (négociations finales) sur la biodiversité (2ème partie), en Chine (Kunming) du 25 avril au 8 mai.

– Sommet de l’OTAN à Madrid les 29 et 30 juin, avec l’élaboration d’un nouveau concept stratégique.

– engagement, en France, des travaux d’élaboration d’un nouveau Livre blanc défense et sécurité nationale (sans date connue aujourd’hui).

Ajoutons trois événements concernant l’Asie et la Chine en particulier :

– le « Shangri-La dialogue » (défense et sécurité en Asie), forum intergouvernemental organisé par l’Institut international d’études stratégiques (IISS) les 10 et 11 juin à Singapour (28 États dont participation française).

– le 14ème sommet des BRICS en Chine.

– le 20ème congrès du Parti communiste chinois à l’automne.

La recension de ces quelques événements majeurs appelle 2 remarques :

1- La France, l’UE (avec la Boussole) et l’OTAN vont donc redéfinir leur concept stratégique en 2022. On a d’ores et déjà quelques idées sur les orientions à venir, par exemple pour l’OTAN, avec l’agenda OTAN-2030 adopté par le sommet de juin 2021 de Bruxelles. Mais il sera intéressant de voir le débat sur les contenus, notamment pour ce qui est du Livre blanc français. Le fait que la France, l’UE et l’OTAN redéfinissent en même temps (si l’on peut dire…) leur engagement politique et stratégique général est un événement en soi alors que les puissances occidentales sont globalement interpellées par les échecs des années précédentes (Irak, Afghanistan notamment) et par les défis nouveaux. Notons que ces événements se tiendrons alors que la France présidera le Conseil de l’UE pour le premier semestre. Cela ne permet pas d’en préjuger les résultats.

Notons aussi le changement de coalition gouvernementale en Allemagne, sur la base d’un programme qui doit être regardé de près, pas seulement du fait de la présidence française au 1er semestre 2022… En particulier pour ce qu’il annonce de changements relatifs concernant notamment la politique internationale, les questions de sécurité et du désarmement, et la position allemande concernant Israël et la question de Palestine.

2- Ces redéfinitions interviendront dans une situation internationale caractérisée par une dégradation inquiétante, par beaucoup d’incertitudes et de dangers. Même si les réunions du mois de janvier dans la foulée du sommet Poutine/Biden de juin dernier à Genève pourront permettre des négociations utiles sur certains enjeux de sécurité. Le contexte restera marqué par des tensions aiguës dont les causes sont structurantes : rapport OTAN/Russie, question ukrainienne, sécurité en Europe, enjeu nucléaire, tensions en indopacifique, confrontation sino-américaine, engagements français et européens dans ce cadre asiatique, conclusion/crise des négociations de Vienne sur le nucléaire iranien, agressivité israélienne et écrasement délibéré de la question de Palestine…

Le contexte sera marqué notamment par les conférences du TNP et du Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), donc par l’enjeu du désarmement et de l’élimination des armes nucléaires. Le débat public commencé sur les armes de hautes technologies (voir le rapport de l’IDN « Les nouvelles technologies et la stratégie nucléaire ») devrait se développer aussi à condition que l’ensemble des forces intéressées s’en mêlent de façon active.

Notons enfin le 60ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. C’est un moment politique qui, évidemment, ne peut pas ne pas concerner la France dans toutes ses lourdes significations actuelles et historiques. Sans oublier la question très spécifique des essais nucléaires français dans le Sahara durant les années 60.

2022 se dessine donc comme une année lourde et déterminante permettant de soulever des questions majeures et d’avancer des options pour le désarmement, de sécurité collective et la paix. (JF 01 01 2022)

Encore sur l’Afghanistan… et sur l’attitude de la France

Quand le Conseil de sécurité veut « faciliter » l’aide humanitaire pour le peuple afghan… La vérité sur la résolution No 2615(2021) et sur l’attitude de la France. 23 décembre 2021

La presse nous informe que le Conseil de sécurité de l’ONU, le 22 décembre, a adopté à l’unanimité une résolution – No 2615(2021) – facilitant l’aide humanitaire à l’Afghanistan. Il faudrait croire, alors, que maintenant tout va bien pour ce pays. Pourtant, toutes les grandes ONG internationales nous disent qu’il est au bord de l’effondrement économique et social, que le peuple afghan traverse une crise alimentaire et sanitaire majeure. Cette crise a pris une dimension structurelle. Elle met la vie de centaines de milliers d’enfants en péril dans un contexte terrible où la famine se développe, où le système de santé est en train de craquer…

Non, rien n’est réglé en Afghanistan. Et les informations qui nous sont données quant à cette résolution, sont partielles voire partiales.

Ce qu’il faut savoir :

1- Cette résolution 2615(2021) qui facilite l’arrivée de l’aide humanitaire (c’est une très bonne chose) ne lève pas la globalité des sanctions et ne supprime pas la précédente résolution du 17 décembre qui les impose.

2- Les Talibans ont accueilli favorablement cette résolution 2615(2021) du 22 décembre parce qu’elle accorde des exemptions aux sanctions. La situation est tellement grave qu’ils ne peuvent guère faire autrement, même si l’avancée reste limitée. Ils sont demandeurs. Ils ont d’ailleurs autorisé (sinon suscité), le 21 décembre à Kaboul, une manifestation demandant le dégel des avoirs afghans à l’étranger. Cette réaction des Talibans donne raison au Secrétaire général de l’ONU qui a plaidé pour que l’aide puisse servir de moyen de pression sur les Talibans, afin d’obliger ceux-ci à s’engager dans le respect des droits humains. Le Secrétaire général de l’ONU a cherché a enclencher des processus pour ouvrir des issues, alors que le Conseil de sécurité a d’abord opté pour un blocage total.

3- La résolution qui accorde ces exemptions a été âprement négociée, sous coordination américaine, entre les principales puissances membres permanents du Conseil. La Chine et la Russie ont poussé afin de ne pas limiter l’accès du peuple afghan à l’aide humanitaire. Avec l’Inde, la France a fait exactement l’inverse. Elle a adopté une attitude de fermeture très dure dans le droit fil de ce qu’elle a fait précédemment. Les États-Unis ont imposé un compromis pour pouvoir aboutir à un résultat.

4- L’attitude de la France est en question. Lors de l’adoption de cette résolution 2615(2021) la représentante de la France (Mme Sheraz Gasri) a donné plusieurs « précisions » dans son explication de vote. Il vaut la peine de s’y attarder. La France estime ainsi que c’est une « erreur » d’avoir élargi de 6 mois (proposition française) à 1 an la limite de temps (ou de durée) affectée aux exemptions à vocation humanitaire. Comme si les acteurs de l’humanitaire pouvaient gérer les processus complexes de l’aide dans des périodes si courtes… Mais surtout, la représentante de la France a souligné ceci : « Enfin, je tiens à préciser que cette exemption humanitaire exclut les activités de développement. Elle couvre exclusivement l’assistance humanitaire et les autres activités soutenant les besoins humains de base. Les Talibans, qui portent la responsabilité de la détérioration de cette situation humanitaire et du risque économique du pays, ne sauraient bénéficier de soutiens budgétaires directs ».

Cette « explication » est fallacieuse. Ce sont essentiellement les sanctions qui ont conduit le pays au bord du précipice. Les difficultés existantes issues de 40 années de guerre, qui ont produit les Talibans et les djihadistes, se sont transformées en effondrement économique et social et en crise globale majeure. Ce que dit la représentante française est aussi incompréhensible parce qu’il y a, à la clé, la volonté explicite de limiter l’aide à l’urgence et aux besoins de base dont la satisfaction (absolument nécessaire) ne permettra pas d’enclencher des processus de développement plus durables et plus structurels… tout aussi indispensables pour sortir le peuple afghan du désastre actuel. Enfin, cette limite aux formes d’aides est inacceptable car elle pourra servir à légitimer une poursuite des sanctions du FMI et de la Banque mondiale. Au final, le peuple afghan sera très partiellement soulagé, mais toujours financièrement étranglé.

Dans cette grave affaire qui concerne un pays de 40 millions d’habitants et un peuple dans une situation de catastrophe sociale, l’attitude française s’est révélée particulièrement scandaleuse. Je publie ci-dessous un rapport du Conseil de sécurité (traduction adaptée de Google) qui montre comment se sont déroulées les négociations préalables à l’adoption de la résolution 2615(2021). Ce texte est très éloquent et accusateur quant aux choix politiques des uns et des autres.

La France se dit favorable au multilatéralisme, et ne cesse de se référer à l’ONU, mais elle montre ici le peu de cas qu’elle fait de l’action juste du Secrétaire général des Nations-Unies et des valeurs de solidarité qui devraient s’imposer. Remarquons que l’on peut constater cette même attitude française de fermeture quant à d’autres problématiques, la question de Palestine par exemple. La politique étrangère de la France, de plus en plus ultralibérale et fondée sur les paradigmes de la force et de la puissance, est sérieusement en question.

***

Voici un rapport du Conseil de Sécurité explicitant les négociations ayant porté sur la résolution No 2615(2021) facilitant l’aide humanitaire à l’Afghanistan.

« What’s In Blue » – Security Council Report

Ce que veut dire « what’s in blue » : lorsque le Conseil de sécurité approche de la dernière étape de la négociation d’un projet de résolution, le texte est imprimé en bleu. What’s In Blue est une série d’informations sur l’évolution des actions du Conseil de sécurité conçues pour aider les lecteurs intéressés de l’ONU à se tenir au courant de ce qui pourrait bientôt être « en bleu »…

« Afghanistan : Vote sur la résolution de 1988 sur les sanctions »

Publié mardi 21 décembre 2021

« Demain matin (22 décembre), le Conseil de sécurité devrait voter sur un projet de résolution sur le régime 1988 de sanctions en Afghanistan, qui traite de la fourniture d’une aide humanitaire à l’Afghanistan.

Le projet de texte en bleu détermine que « l’assistance humanitaire et d’autres activités qui répondent aux besoins humains fondamentaux en Afghanistan » ne constitueront pas une violation du paragraphe 1 (a) de la résolution 2255 du 22 décembre 2015, qui interdit la fourniture de fonds, d’actifs financiers, ou des ressources économiques à des personnes inscrites sous le régime 1988 de sanctions visant l’Afghanistan. Il indique l’intention du Conseil de « réexaminer la mise en œuvre de cette disposition après une période d’un an ». Le projet de résolution en bleu demande également au Coordonnateur des secours d’urgence d’OCHA (Bureau de coordination des affaires humanitaires) d’informer le Conseil de sécurité tous les six mois sur l’acheminement de l’aide humanitaire à l’Afghanistan, y compris sur les versements de fonds à des personnes ou entités désignées, sur les détournements de fonds par ces personnes et entités, et sur les obstacles à l’octroi de l’aide.

Contexte

À la suite de la prise du pouvoir par les talibans, plusieurs personnes désignées sur la liste des sanctions 1988 sont désormais responsables de ministères de facto ou bien d’autres entités gouvernementales de facto avec lesquelles les organisations humanitaires ont régulièrement des transactions. Une importante incertitude, quant à la conformité de ces transactions avec le régime de sanctions 1988, a entraîné des difficultés opérationnelles pour les organisations humanitaires qui fournissent une aide à la population afghane, notamment en empêchant leur accès aux financements des donateurs.

Plusieurs interlocuteurs ont régulièrement fait savoir au Conseil qu’il était urgent de remédier à la situation humanitaire désastreuse en Afghanistan. Le dernier rapport sur la classification intégrée de la phase de sécurité alimentaire (IPC) sur l’Afghanistan, qui a été publié le 25 octobre, a averti que 22,8 millions d’Afghans seront confrontés à des niveaux de crise ou d’urgence d’une insécurité alimentaire aiguë entre novembre 2021 et mars 2022, soit une augmentation de 35 pour cent par rapport à la même période de l’année précédente. Le 13 septembre, le Secrétaire général a lancé un appel rapide (flash appeal ») demandant 606 millions de dollars pour la fourniture d’une aide humanitaire à 11 millions d’Afghans dans plusieurs secteurs différents, notamment la sécurité alimentaire et l’agriculture, l’éducation en situations d’urgence, l’eau, l’assainissement et l’hygiène, la santé, la nutrition, et la protection.

Le 22 novembre l’Afghanistan Inter-Cluster Coordination Team Real-Time Response Overview d’OCHA (rapport de situation produit par l’OCHA en relation avec les acteurs humanitaires) , qui vise à fournir un résumé des activités humanitaires menées dans chacun des secteurs identifiés dans l’appel rapide du Secrétaire général, appelle à l’exclusion « des transactions et autres activités requis pour les opérations humanitaires… du champ d’application des régimes de sanctions pour permettre aux activités humanitaires de se poursuivre sans entrave ». Dans un exposé présenté au Comité des sanctions 1988 le 30 novembre, des représentants d’OCHA, du Programme alimentaire mondial (PAM) et du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ont apparemment donné un aperçu détaillé des difficultés rencontrées par les organisations humanitaires en Afghanistan en raison des obligations imposées par le régime 1988 de sanctions.

Négociations

Les négociations sur le projet de résolution qui a été proposé par les États-Unis – le « porte-plume » sur le dossier des sanctions contre l’Afghanistan – ont été apparemment difficiles. Il semble que la Chine se soit interrogée sur la nécessité même d’une résolution, et a suggéré qu’une note d’orientation technique du Comité des sanctions 1988 contre l’Afghanistan, ou une déclaration présidentielle du Conseil de sécurité confirmant que les sanctions 1988 ne s’appliquent pas aux activités humanitaires, pourraient être plus appropriées. La Russie a apparemment soutenu la position de la Chine. En outre, de fortes divisions sont apparues au cours des négociations entre les membres favorables à ce que les dispositions de la résolution s’inscrivent dans une courte limite de temps et à des exigences de contrôle plus strictes – comme la France et l’Inde -, et ceux qui ne voulaient pas d’un délai fixe concernant les dispositions de la résolution, comme la Chine et la Russie.

Les États-Unis ont fait circuler l’avant-projet de résolution le 3 décembre et ont convoqué un premier cycle de négociations le 6 décembre. Un projet amendé a été distribué avant le deuxième cycle de négociations, qui a eu lieu le 8 décembre. Les États-Unis ont ensuite placé un projet révisé sous silence le 10 décembre, jusqu’au 13 décembre. Le silence a été brisé par la Chine, la France, l’Inde et la Russie. Les États-Unis ont mené des négociations bilatérales avec la Chine et la Russie et ont convoqué un nouveau cycle de négociations avec tous les membres du Conseil vendredi 17 décembre. Un projet amendé, qui répondait apparemment à certaines des préoccupations de la Chine et de la Russie, a été mis sous silence samedi (18 décembre) jusqu’à hier (20 décembre). Le silence a été brisé par la Chine, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Les États-Unis ont ensuite placé un projet révisé, qui répondait apparemment à certaines des préoccupations exprimées par la France et le Royaume-Uni, en bleu aujourd’hui (21 décembre) vers 17 h 00 HNE (heure normale de l’Est). Ce projet était apparemment inacceptable pour la Chine, et après de nouvelles négociations bilatérales, les États-Unis ont mis un projet révisé en bleu, qui incorporait la proposition de la Chine, vers 18 heures HNE.

Il semble que l’un des principaux désaccords au cours des négociations ait porté sur le délai d’exemption. L’avant-projet du texte imposait apparemment un délai de neuf mois. Certains membres, tels que la Chine et la Russie, ont fait valoir que l’exemption ne devrait pas être soumise à une limite de temps, affirmant qu’une restriction temporelle n’offrirait pas la prévisibilité et la flexibilité dont les organisations humanitaires ont besoin pour fonctionner efficacement. Ces membres ont également exprimé l’avis que si le Conseil décidait d’imposer un délai, une période de 12 mois serait plus appropriée. D’autres membres, dont la France, l’Estonie, l’Inde et le Royaume-Uni, ont plaidé pour un délai plus court de six mois. Ces membres ont soutenu que le Conseil devrait revoir l’exemption dans un délai plus court en raison de la nature dynamique de la situation sur le terrain. Un projet de résolution qui a été mis en bleu par les États-Unis aujourd’hui (21 décembre) à 17 h 00 HNE a établi une limite de 12 mois pour l’exemption. Cependant, cela était apparemment inacceptable pour la Chine et après de nouvelles négociations bilatérales, un nouveau projet a été mis en bleu par les États-Unis environ une heure plus tard. Ce projet, qui sera voté demain, ne fixe pas de limite de temps à l’exemption. Il contient un libellé supplémentaire indiquant que le Conseil « examinera la mise en œuvre de cette disposition après une période d’un an ».

Il semble que la fréquence de l’exigence de rapport sur la fourniture d’aide humanitaire par les agences humanitaires a été un autre sujet de discussion au cours des négociations. L’avant-projet demandait au Coordonnateur des secours d’urgence d’informer le Conseil dans les 60 jours et de fournir un rapport écrit tous les 60 jours jusqu’à l’expiration de la résolution. Une autre itération du projet de texte a demandé à OCHA de fournir un compte rendu distinct et plus détaillé au Comité des sanctions 1988, en plus de son rapport au Conseil.

Il semble que certains membres du Conseil ont fait valoir qu’une surveillance stricte est nécessaire car les fonds humanitaires pourraient être détournés vers des groupes terroristes. Il semble que ces membres du Conseil voulaient également s’assurer que des exigences de déclaration obligatoires soient imposées aux organisations humanitaires non onusiennes invoquant l’exemption. D’autres membres se sont opposés à ces exigences de déclaration au motif qu’elles créent une charge excessive pour les organisations humanitaires. Dans un compromis apparent, il a été décidé que l’OCHA assumerait la responsabilité principale de faire rapport sur l’aide humanitaire en Afghanistan durant le temps de l’exemption. De plus, il semble que le délai de présentation de ces rapports ait été prolongé pour répondre aux préoccupations des membres du Conseil qui soutenaient que les exigences en matière de rapport étaient trop onéreuses.

Le langage relatif aux droits de l’homme fut apparemment un autre sujet de discussion au cours des négociations. Le projet de texte en bleu comprend un paragraphe opérationnel qui appelle toutes les parties à respecter les droits humains de « tous les individus, y compris les femmes, les enfants et les personnes appartenant à des minorités, et à se conformer à leurs obligations applicables en vertu du droit international humanitaire ». Il exige en outre que toutes les parties autorisent un accès humanitaire sans entrave pour « le personnel des agences humanitaires des Nations Unies et d’autres acteurs humanitaires, sans distinction de sexe ». Cette disposition a été fortement soutenue par plusieurs membres du Conseil, dont des membres européens du Conseil et le Mexique. Cependant, d’autres membres ont apparemment soutenu que ce langage pourrait politiser la fourniture d’aide humanitaire. Malgré les objections de ces membres, la formule a été retenue dans le projet de texte en bleu.

Il semble qu’au cours des négociations, la Chine et la Russie aient soutenu que l’exemption devrait inclure l’aide humanitaire bilatérale. Par conséquent, une itération du projet de résolution spécifiait apparemment que les « États membres » étaient inclus dans le champ d’application de l’exemption pour tenir compte de cette proposition. Cependant, cette formulation n’a finalement pas été retenue dans le projet de texte en bleu. Il semble que d’autres membres aient estimé que la référence du texte à « l’assistance humanitaire et d’autres activités qui soutiennent les besoins humains fondamentaux » englobe toutes les dispositions d’aide pertinentes, y compris celle fournie par les États membres.

Une proposition des États-Unis d’inclure une disposition permettant au Comité des sanctions 1988 d’exempter au cas par cas l’aide au développement à l’Afghanistan était apparemment inacceptable pour les autres membres et n’a pas été retenue. Il semble que les États-Unis aient soutenu que certaines aides au développement qui peuvent faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire en Afghanistan, comme l’aide à la réparation des plaques tournantes des transports, devraient également être exemptées des obligations imposées par le régime de sanctions de 1988. Cependant, certains membres ont estimé que cette disposition pourrait élargir la portée de la résolution trop loin au-delà de la fourniture d’aide humanitaire et elle n’a pas été incluse dans le projet de texte en bleu. »

Afghanistan : c’est un peuple qu’on assassine.

Depuis des semaines, des informations et des alertes insistantes se multiplient quant à l’exacerbation inquiétante, en Afghanistan, d’une crise humanitaire, sociale, économique et financière… en réalité une crise brutale et globale. Un véritable désastre humain et social d’une ampleur inédite est en train de détruire ce pays. Le peuple afghan en paie le prix. Certes, les difficultés afghanes ne datent pas d’aujourd’hui. Mais ce qui se passe actuellement n’est pas seulement la continuité d’un lourd passé de guerres. Le retour des Talibans au pouvoir fait évidemment naître de nouveaux problèmes touchant à l’essentiel, en particulier aux droits sociaux, aux droits humains, notamment pour les femmes et pour les filles, touchant au carcan idéologique et à la violence répressive, arbitraire et souvent cruelle des Talibans… (1). Le présent et l’avenir du pays sont sérieusement mis en question par ce très problématique pouvoir de facto, lui-même produit direct de la guerre.

Dans un rapport à l’Assemblée générale et au Conseil de sécurité, Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, souligne que « des défis qui se chevauchent, y compris la sécheresse, l’intensification des conflits entraînant de nouveaux déplacements et une troisième vague de pandémie de Covid-19, ont laissé près de la moitié de la population afghane en détresse humanitaire en 2021 » (2). Il est vrai que plus de 4 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, et beaucoup peinent à résister dans des conditions de détresse. Dans ce même rapport, le Secrétaire général souligne que les populations afghanes « sont peut-être confrontées à leur heure la plus périlleuse ». L’Afghanistan est au bord du précipice.

On aurait du mal à se représenter les réalités quotidiennes vécues par le peuple afghan si les chiffres annoncés par l’ONU et par certaines ONG n’étaient pas suffisamment éloquents pour donner une idée des conditions de vie, ou plutôt de survie endurées par ce peuple. L’ONU a déclaré, en octobre 2021, que 18 millions d’habitants (sur une population d’environ 40 millions) sont menacés par la crise humanitaire. Sans nourriture, sans emploi, sans protection de leurs droits essentiels… Seuls 5 % des ménages ont assez à manger chaque jour, et plus de la moitié des enfants et des moins de 5 ans souffrent de malnutrition aiguë. Un rapport du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), publié le 9 septembre, a révélé que 97 % des Afghans pourraient tomber sous le seuil de pauvreté d’ici à la mi-2022.

Pour l’Agence FIDES (organe d’information lié au Vatican), c’est 23 millions de personnes qui ont un besoin urgent de nourriture, « ce qui pourraient entraîner la mort d’un million d’enfants à la fin de cet hiver » (3). Le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU précise que « de nombreuses mères ont du mal à allaiter leur enfant parce qu’elle sont elles-mêmes sous-alimentées » (4). Avec la pauvreté extrême, la mendicité, le recul drastique de la scolarité, le travail des enfants se développe. Ainsi que les mariages d’enfants, et même des ventes d’enfants… Deborah Lyons, Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour l’Afghanistan et Chef de la Mission d’assistance des Nations-Unies en Afghanistan (MANUA), parle d’une « catastrophe humanitaire ». Ce que montre toute l’évolution dramatique actuelle, avec notamment l’effondrement critique des services de santé, de l’alimentation, des services sociaux existants… Dans un tel contexte, les maladies potentiellement mortelles s’accroissent, l’environnement se dégrade fortement, en particulier à Kaboul avec la pollution de la rivière qui traverse la ville. Selon l’UNICEF, huit Afghans sur dix boivent de l’eau contaminée par des bactéries (5).

Devant le Conseil de sécurité, Deborah Lyons décrit la situation avec réalisme (6). Elle ne cache pas l’extrême gravité de ce qui est en train de se passer. Et puis, avec beaucoup de pertinence, elle pose une juste question : « la nouvelle réalité est que la vie de millions d’afghans dépendra de la façon dont les Talibans choisiront de gouverner. Mais nous devons aussi nous demander : que pouvons-nous faire et que devons-nous faire ? Les réponses que j’ai pour vous ne sont pas agréables… ». Dans ce rapport introductif Mme Lyons soulève très opportunément la question décisive des sanctions. Nous sommes alors le 9 septembre 2021.

On sait qu’il y a les sanctions internationales votées à l’ONU et dites « ciblées » ou ad hominem. Ce régime de sanctions est en application depuis des années contre les personnes et les entités désignées comme Talibans. Certaines visent aujourd’hui le Premier ministre du gouvernement taliban, deux vice-Premiers ministres et le Ministre des affaires étrangères. A l’évidence, ces sanctions pèsent sur la gestion économique du pays.« Vous devez décider – dit alors la représentante spéciale devant le Conseil – des mesures à prendre concernant la liste des sanctions et leur impact sur notre engagement futur ». Elle ajoute immédiatement : « la résolution de cette crise ne peut pas attendre les décisions politiques concernant la levée des sanctions. Des millions d’Afghans ordinaires ont désespéramment besoin d’aide »… Deborah Lyons dit ici clairement que les sanctions internationales votées à l’ONU doivent être levées dans l’urgence.

Les questions pertinentes de Madame Deborah Lyons

Deborah Lyons soulève le problème d’autres sanctions « ciblées » qui sont décidées par certains États. Elle pointe aussi « les milliards d’avoirs et de fonds ayant été gelés afin de peser sur l’administration talibane ». Les États-Unis ont effectivement verrouillé environ 9,5 milliards de dollars d’actifs appartenant à la Banque centrale afghane. Quant à l’Union européenne, elle s’est alignée en retirant 1,2 milliard d’euros correspondant à une aide d’urgence et au développement prévue pour la période 2021-2025. Une aide destinée aux secteurs de la santé, de l’agriculture et du maintien de l’ordre. Selon Amnesty International, le retrait de l’Union européenne a précipité la fermeture immédiate d’au moins 2000 centres de soins (7).

Enfin, la Banque mondiale et le FMI ont eux aussi immédiatement gelé des fonds initialement prévus pour l’Afghanistan. Le FMI a annoncé le 18 août 2021 avoir suspendu l’accès de Kaboul à ses ressources financières, et avoir bloqué environ 450 millions de dollars de réserves monétaires prévues pour ce pays. La Banque mondiale a fait de même, mais elle a récemment notifié une aide humanitaire de 250 millions de dollars. Il reste que les aides internationales représentent 43 % du PIB afghan, et environ 75 % de ses dépenses publiques. Il faudra donc un engagement des États et des institutions financières d’une tout autre dimension. Enfin, grâce à une grande conférence ministérielle internationale organisée à Genève par le Secrétaire général des Nations-Unies, 1 milliard de promesses de dons humanitaires ont été réunies le 13 septembre dernier. On verra ce qu’il en adviendra…

Deborah Lyons souligne l’effet inévitable de ce qui, dans la réalité, constitue une politique de blocage financier complet et de refus d’assistance : « un grave ralentissement économique qui pourrait plonger des millions de personnes dans la pauvreté et la faim, générer une vague massive de réfugiés afghans et, dans les faits, contribuer à faire reculer l’Afghanistan pour des générations ». Dans ce contexte, les banques privées n’ont plus de liquidités à distribuer. En conséquence, « même les Afghans possédant des actifs ne peuvent y accéder ». Deborah Lyons explique enfin que l’Afghanistan étant fortement tributaire des importations, ce pays sera dans l’incapacité de financer ses besoins en nourriture, médicaments, carburant, électricité… « Un modus vivendi doit être trouvé, et rapidement, qui permette à l’argent d’affluer vers l’Afghanistan pour éviter un effondrement total de l’économie et de l’ordre social », dit encore la Représentante spéciale du Secrétaire général.

On comprend aisément l’enjeu. Pour éviter l’effondrement total, les principales puissances impliquées (États-Unis et Union européenne en particulier. La Chine et la Russie ayant un positionnement sensiblement différent) doivent résolument changer de trajectoire politique : ouvrir un dialogue concret et déterminé avec le gouvernement des Talibans, lever immédiatement l’ensemble des sanctions, augmenter les aides humanitaires rapidement, de façon inconditionnelle, et bien au-delà de se qui se fait actuellement, faciliter l’instauration d’un climat politique minimum pour que l’ONU et les ONG puissent faire leur travail. Antonio Guterres a d’ailleurs rappelé que l’aide humanitaire peut être un moyen de faire pression sur les décisions des Talibans afin d’aider au respect des droits humains, « en tirant avantage de cette aide humanitaire pour pousser à la mise en œuvre de ces droits ». Les Talibans ont d’ailleurs besoin d’une respectabilité afin d’obtenir l’aide internationale nécessaire. Bref, l’appel des Nations-Unies et de son Secrétaire général est très clair : il y a urgence à prendre des décisions sérieuses pour enrayer immédiatement les conséquences dévastatrices de la politique actuelle de sanctions. Celles-ci doivent être levées.

Pourtant, le 17 décembre dernier, tout en se prévalent de « la paix, la stabilité et la sécurité en Afghanistan », le Conseil de sécurité, dédaignant totalement l’urgence sociale, a décidé à l’unanimité, donc avec l’appui de la France (8), de reconduire le régime de sanctions. Nul ne peut prétendre qu’à cette date du 17 décembre les membres du Conseil n’étaient pas suffisamment informés sur les réalités de la catastrophe en cours en Afghanistan. C’est un choix. Un choix inacceptable et irresponsable.

Au retour d’une visite de six jours en Afghanistan, le Directeur des opérations du Comité international de la Croix Rouge (CICR), Dominik Stillhart s’indigne. Avec véhémence, il dit : « je suis hors de moi. En regardant ces photos d’enfants afghans squelettiques depuis l’étranger, on ne peut qu’éprouver un sentiment d’horreur bien compréhensible. Mais quand vous vous trouvez dans le service pédiatrique du plus grand hôpital de Kandahar, et que vous plongez votre regard dans les yeux vides d’enfants affamés, entourés de leurs parents désespérés,c’est la colère qui prédomine » (9). Avec force, ce directeur du CICR lui aussi dénonce les sanctions qui « ruinent l’économie et entravent également l’aide bilatérale ».

On se demande combien de temps faudra-t-il encore attendre pour que la dignité humaine et le respect du peuple afghan finissent par l’emporter. Et comment ne pas comprendre que ce choix injustifiable de proroger les sanctions va conforter l’argument des djihadistes et favoriser le terrorisme. Il est donc indispensable, dès maintenant, de lever ces sanctions. Et de contribuer ainsi à susciter un espoir dans cet État déliquescent, dans ce pays profondément déstabilisé, cette société brutalisée par 40 années de guerres, d’occupations et d’ingérences étrangères.

Le choix de la prorogation des sanctions constitue, à l’évidence, une sorte de scandaleux blanc-seing pour l’ensemble des gouvernements et des institutions financières : peu importe le désastre humain et social en cours pourvu que l’on puisse étouffer l’économie afghane et le régime taliban, et ainsi, malgré la débâcle américaine et occidentale, continuer à dicter les choix à faire et la voie à suivre dans l’ordre international. Et rendre plus difficile les engagements russes et chinois dans ce pays (10)… Le cynisme atteint des sommets. Les logiques de puissance ne connaissent ni les droits humains, ni le multilatéralisme porté par les Nations-Unies. Et encore moins l’exigence d’éthique en politique. L’indécence culmine. C’est un peuple qu’on assassine.

Des enfants vont donc mourir. Le peuple afghan, seul, va continuer à payer cette irresponsabilité fondamentale. Certains l’auront décidé. D’autres auront laisser faire… Les plus hypocrites se font discrets ou se taisent alors que la catastrophe humaine est déjà là. C’est l’attitude officielle de la France. Honte sur vous. (20 12 2021)

1) Voir par exemple « Afghanistan. Reportage à la prison de Kandahar, où s’applique la charia version taliban », Pierre Barbancey, L’Humanité, 15 décembre 2021. https://www.humanite.fr/monde/afghanistan/afghanistan-reportage-la-prison-de-kandahar-ou-sapplique-la-charia-version

2) « The situation in Afghanistan and its implications for international peace and security », Report of the Secretary General, General Assembly / Security Council, 2 September 2021. https://unama.unmissions.org/sites/default/files/sg_report_on_afghanistan_september_2021.pdf

3) « Sans aide étrangère, la situation sociale risque de dégénérer en conflit civil et en catastrophe humanitaire », FIDES, 17 novembre 2021. http://www.fides.org/fr/news/71326-ASIE_AFGHANISTAN_Une_crise_alimentaire_grave_23_millions_de_personnes_dans_le_besoin

4) « L’Afghanistan au bord du gouffre », UNHCR, 2 décembre 2021. https://www.unhcr.org/spotlight/fr/2021/12/lafghanistan-au-bord-du-gouffre/

5) « En Afghanistan, la malnutrition menace les enfants en silence », UNICEF, 8 décembre 2021. https://www.unicef.fr/article/en-afghanistan-la-malnutrition-menace-les-enfants-en-silence

6) « Exposé de la représentante spéciale Deborah Lyons au Conseil de sécurité », New York, 9 septembre 2021. https://unama.unmissions.org/briefing-special-representative-deborah-lyons-security-council-5

7) « Afghanistan. Il faut permettre l’accès à des fonds afin d’éviter une catastrophe humanitaire », Amnesty International, 23 novembre 2021. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2021/11/afghanistan-country-must-have-access-to-funds-to-avoid-humanitarian-disaster/

8) Voir « Les sanctions sont un outil essentiel du Conseil de sécurité », Intervention de Mme Sheraz Gasri, coordinatrice politique de la France auprès des Nations-Unies au Conseil de sécurité, New York, 2 décembre 2021. Dans cette consternante intervention, la représentante de la France prétend que « ces sanctions ont prouvé leur efficacité et il convient de les préserver ». https://onu.delegfrance.org/terrorisme-les-sanctions-sont-un-outil-essentiel-du-conseil-de-securite

9) « Déclaration de Dominik Stillhart, directeur des opérations du Comité international de la Croix-Rouge à l’issue d’une visite de six jours en Afghanistan », CICR, 22 novembre 2021. https://www.icrc.org/fr/document/afghanistan-une-catastrophe-humanitaire-pourtant-evitable

10) Voir sur ce blog « Afghanistan : de quelle défaite parle-t-on ? », J.Fath, 23 août 2021. https://jacquesfath.international/

Emmanuel Macron sur TF1 : la question de l’anticipation et de la dissimulation.

Dans son entretien de deux heures, mercredi 15 décembre sur TF1, Emmanuel Macron aura bien profité de la complaisance qu’on lui a servie sur un plateau, et à domicile… si l’on peut dire. Bien des critiques ont ensuite souligné l’illégitimité de cette préemption politico-médiatique sur la campagne présidentielle. Au-delà de ce qui peut être considéré comme une sorte d’abus de position dominante, il y a aussi des questions de fond à soulever. Nombre d’entre elles ont déjà été posées. En voici une, parmi d’autres.

Au début de l’entretien, Emmanuel Macron traite longuement de la crise du coronavirus. Il insiste sur le fait que personne n’avait anticipé la pandémie. « On était complètement démunis (…) C’était une situation de guerre ». Je souligne à dessein son propos : personne n’a anticipé la pandémie… Ah bon ?.. Pourtant le risque pandémique n’avait absolument rien d’imprévisible. Il figure en toutes lettres aux chapitres des vulnérabilités et des menaces dans les Livres blancs Défense et Sécurité Nationale (LBDSN) de 2008 et 2013, et y compris dans la Revue stratégique de 2017 préfacée par … Emmanuel Macron. De plus, les pouvoirs publics disposent depuis octobre 2011 (soit maintenant 10 ans) d’un Plan national de prévention et de lutte contre les pandémies, qui figure sur le site du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN) (1). Alors ?.. les grands textes stratégiques officiels… peut-on les dissimuler ainsi, de façon décomplexée, au préjudice de la vérité ? (2).

A la fin de l’entretien, E. Macron traite de la crise liée au mouvement des Gilets jaunes et des violences qui l’ont accompagnée. L’origine et les auteurs des violences font l’objet d’un débat sur lequel il ne s’exprime pas… Mais là encore, il dit : « personne n’a vu arriver une telle crise ». Ah bon ?.. Personne, vraiment ? Mais qui pourrait accepter une telle affirmation ? Depuis des années, nombreux sont les experts, les journalistes, les syndicalistes, les élus, et certains responsables politiques pour alerter sur l’aggravation des inégalités, sur les quartiers urbains en grave fracture sociale, sur l’urgence de réponses nécessaires, en particulier pour les couches populaires et notamment pour les plus pauvres. Il faut « faire revenir la République » dans les quartiers les plus en difficulté avait souligné Jean-Louis Borloo dans un rapport de 2018 sur les banlieues. Ce rapport contient un plan concernant 6 millions de Français, 1500 quartiers prioritaires, et il propose 5 milliards d’euros afin d’enrayer la dégradation de la situation. Ce rapport de JL Borloo (qui n’est pas un incurable gauchiste) fut quasi immédiatement enterré par … Emmanuel Macron. Alors, personne, vraiment… personne n’a pu voir arriver une telle crise ? (3)

Dans un ouvrage écrit en 2003 (4), le journaliste Alain Duhamel (qui lui non plus n’est pas un gauchiste) souligne « la banalisation de la violence, la contagion de la délinquance, la marée noire de l’insécurité. Il s’agit cette fois non plus d’une recrudescence de dérives individuelles, mais d’un fait social clairement identifiable ». Il ajoute : « cela ressemble de plus en plus à ce que les sociologues appellent l’anomie, la désagrégation lente d’une société dont les règles ne sont plus respectées ». Il précise encore que « l’histoire du progrès social menace de s’arrêter… ». Avec ce livre, Alain Duhamel, à sa façon, produit une sorte de réquisitoire quant à l’évolution, dans la durée, de notre société, de notre système social, mais aussi quant aux responsabilités, c’est à dire les politiques conduites à l’origine de cette anomie. Le mouvement des Gilets jaunes n’a rien d’une surprise.

Ces constats nous conduisent à quelques remarques. Le Président de la République dissimule ce qui l’arrange. Il s’est permis de faire comme si rien n’existaient : ni les informations, ni les analyses, ni les outils, y compris les plus officiels, permettant, à lui même comme aux plus grand nombre de personnes intéressées, de mesurer la réalité des crises et des risques de crises… Voilà qui est consternant et inacceptable. Nul ne peut dire, et surtout pas le Président de la République… on ne pouvait pas anticiper. Ce n’était pas prévisible. Sauf à vouloir désinformer les Français.

Tout cela en dit beaucoup sur la nature des politiques mises en œuvre, sur les conséquences du néolibéralisme, sur la crise et les impasses systémiques de capitalisme. Emmanuel Macron est bien le continuateur de l’ensemble des politiques ayant conduit aux crises d’aujourd’hui. Il a beau nous parler de révolution, les deux heures passées à nous raconter des histoires ne feront rien oublier. Certes, il dit « avoir appris des Français ». Ah bon ?.. Il est dommage, vraiment dommage, qu’il n’y ait pas, dans notre pays, une gauche forte et unie pour lui faire comprendre que les Français ont encore beaucoup de choses à lui apprendre.

1) « Plan national de prévention et de lutte pandémie grippale. Document d’aide à la préparation et à la décision », No 850, SGDSN, octobre 2011. https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Plan_Pandemie_Grippale_2011.pdf

2) Voir « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J. Fath, Éditions du Croquant, 2020, Introduction, pages 5 et suivantes.

3) « Vivre ensemble, vivre en grand. Pour une réconciliation nationale », Jean-Louis Borloo, présentation du rapport 26 avril 2018. https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/rapport-de-jean-louis-borloo-vivre-ensemble-vivre-en-grand-pour-une-reconciliation-nationale

4) « Le désarroi français », Alain Duhamel, Plon, 2003.

C’est bientôt Noël… j’ai reçu d’excellents biscuits à mon nom, avec le titre de mon dernier livre…

Une montée fasciste… réalité politique en France.

Jacques Fath. 8 décembre 2021

Je n’ai pas coutume de traiter des enjeux de politique intérieure. Mes attentions et mes compétences sont ailleurs. Mais j’ai eu la curiosité de regarder et surtout écouter avec attention, sur vidéo, le discours d’Eric Zemmour, dimanche 5 décembre 2021, à Villepinte. Son premier discours de candidat à l’élection présidentielle. Je veux ici formuler quelques réflexions après cet événement.

En quelque 50 années d’activités politiques diverses (surtout internationales) je crois avoir compris ce qu’est un discours d’extrême droite. Rien qu’en France la famille Le Pen nous a, en effet, diversement alimenté en la matière. Les forces de gauche ont pris l’habitude (si j’ose dire) de traiter la question politique et électorale du Front, puis du Rassemblement National afin que cette organisation, en dépit d’un contexte lui étant souvent favorable, puisse ne pas réaliser ses ambitions. Au prix d’impasses électorales, de compromis et de conséquences disons… problématiques.

Aujourd’hui la candidature de Zemmour à la présidentielle change la donne. Elle nous met devant une grave question. Non pas du fait du personnage en lui-même. En raison de ce qu’il cristallise autour de lui. En raison de ce qui le porte, et de ce qui le pousse dans une société française en crise profonde. Une société dans laquelle ne cessent de monter des thèses idéologiques ultra-réactionnaires. Avec des bienveillances et des complicités politiques très diverses.

Le discours de Zemmour à Villepinte est un discours de rhétorique, de contenus et dessein fasciste. En quelque 50 années d’activités politiques diverses je peux dire que n’ai jamais entendu une exhortation de cette nature, avec ce niveau de soutiens et de médiatisation complaisante et politicienne. Il ne s’agit pas seulement un discours d’extrême droite. On est loin, aussi, du populisme ou de l’expression dite anti-système… Nous sommes sortis de ces cadres-là. Je pense qu’il s’agit d’un projet encore plus menaçant. Un projet de liquidation des valeurs et des institutions telles qu’elles sont issues de la longue histoire de la France depuis la Révolution. Un dessein qui s’exprime avec une grande habileté et une sinistre démagogie. Il nourrit la haine et le racisme. Il vaut la peine d’y regarder d’un peu plus près.

Zemmour utilise trois paramètres : il joue sur les valeurs. Il instrumentalise l’histoire. Il prétend détenir un projet. Il affecte ne pas être fasciste, car nous utilisons, dit-il, «notre liberté à mettre des mots sur la réalité ». Une façon d’évacuer la question… Mais quels sont ses mots ?

Les valeurs de Zemmour sont celles d’un passé instrumentalisé qui nourrit et justifie les reculs de société les plus rétrogrades. Une France d’hier supposée « d’excellence », une sorte d’Éden perdu et indéfini, sert aujourd’hui de référence. Sans explications. C’est l’usage du nationalisme comme discours aux vertus magnétiques, qui fait quasiment rentrer des sympathisants en exaltation frénétique. Le mérite, l’effort, le respect, l’héritage… Zemmour associe le souvenir de sa mère avec l’amour de la France… Il est suffisamment malin pour ne pas scander « travail – famille – patrie »… mais tout ce qu’il dit nous y conduit.

L’histoire. C’est un aspect majeur de son discours. C’est d’abord l’histoire récente, celle de la deuxième partie du 20ème siècle. Il se réfère plusieurs fois à un passé de 30 à 40 ans. Il s’arrête à Pompidou, probablement pour éviter de citer De Gaulle qu’il a déjà essayé, si pauvrement, de mimer. Mais pourquoi s’attache-t-il aux 30 ou 40 dernières années ? L’enjeu, pour lui est de montrer qu’il est différent de toutes les autres personnalités présentes dans la mémoire des générations auxquelles il veut s’adresser. Il n’aurait donc rien à voir avec ceux qui ont précédemment dirigé la France. C’est « un temps révolu », dit-il. Il prétend alors être capable de ne pas « trahir » les électeurs, de refuser une « alternance de plus », de mettre à bas le système, afin de conduire une « reconquête », c’est à dire une « grande bataille pour la France ». Il accuse les précédents dirigeants d’avoir considéré le peuple « à jamais disparu »… mais, il le souligne : « à chaque fois nous sommes revenus »… Ce thème du « retour » est glaçant. Zemmour se permet, en quelque sorte, le langage d’une « révolution nationale ». Sans le spécifier, il reprend ainsi l’identification idéologique officielle du régime de Vichy sous l’occupation nazie. L’habileté des formules et du style ne parvient pas à cacher la vérité des références historiques et des intentions.

Ensuite, Zemmour s’empare de l’histoire de longue durée. Les formules sont multiples et variées. Chaque fois on comprend qu’il cherche à se donner de « l’épaisseur ». Comme s’il fallait nourrir la crédibilité du discours en s’inscrivant dans une histoire de longue durée qui serait en elle-même la garantie de la solidité et du sens des orientations politiques avancées. Avec une allusion à la Révolution et à Danton, il décline ce qu’il faut selon lui sauver : notre patrie, notre civilisation, notre culture, notre littérature, notre école, nos paysages… et notre peuple. C’est un « combat plus grand que nous » affirme-t-il. C’est une « reconquête » qu’il place au niveau historique. Il utilise à plaisir cette formule attribuée à Napoléon : « Impossible n’est pas français ». Il souligne que « notre existence en tant que peuple français n’est pas négociable. Notre survie en tant que nation française n’est pas soumise aux bons vouloirs des traités ou des juges européens ». Il se sert de l’histoire, il l’instrumentalise comme légitimation. Après avoir vilipendé les « idéologies hors sol » et le « néant » de Macron, celui qui « n’est personne »… Il ajoute alors : « nous remplacerons le vide par l’identité, le dérisoire par l’histoire ». La salle vibre à l’écoute de ses formules bien balancées. Des spectateurs nombreux et souvent endimanchés opinent fiévreusement du bonnet.

Enfin, Zemmour annonce un projet. Il en dira quelques mots. Ce qui frappe de prime abord c’est la misère des contenus. Sur le plan économique et social, ce qu’il prévoit s’inscrit dans une approche néolibérale. Avec quelques propositions comme la baisse des charges pour les (petits ) entrepreneurs, le rapprochement du salaire brut et du salaire net, la réindustrialisation, un « grand Ministère de l’industrie », la simplification administrative, la nécessité de privilégier les entreprises françaises dans les marchés publics… Rien que l’on ne connaisse déjà. En vérité, on se demande dans quelle cohérence politique et financière crédible il pourrait choisir un tel mode de gestion, tellement il fait bon marché (pas un mot) des contradictions béantes devant lesquelles il va se heurter. Il faudrait bien autre chose pour affronter et surmonter de façon créative les contraintes européennes, américaines et celles de la mondialisation. Il ne veut pas (re)connaître ce monde d’aujourd’hui et ses défis majeurs. Mais l’idéologie est rarement un obstacle aux affaires. Surtout dans un contexte de crise sociale et politique qui lui permettra de rencontrer les intérêts d’au moins une partie du patronat. Ces questions seront certainement un point déficient de ce qu’il appelle un « projet » qu’il dit vouloir décliner dans la suite de la campagne.

Il faut cependant remarquer une thématique transversale. Celle de la puissance.

Il dit vouloir que la France redevienne une grande puissance industrielle. Il dit aussi que la France doit sortir du déclassement et préserver son indépendance. Il aligne les engagements : sortir du commandement militaire de l’OTAN. Ne pas être les vassaux des USA, de l’OTAN, de l’UE. Parler à tout le monde, mais se méfier de toute géopolitique car celle-ci « n’est pas un long fleuve tranquille ». Il faut donc « renouer avec notre puissance pour les décennies suivantes », et que la France « retrouve son rang ». Tout cela, d’une façon ou d’une autre, a déjà été dit, proposé, explicité par la droite, le PS et par d’autres. On est ici dans le bocal doctrinal, le tronc commun partagé (même si c’est dans des formulations diverses) des discours stratégiques français et européen après le mandat Trump, après la crise des sous-marins avec Biden, avec les effets de la pandémie, avec les contradictions au sein de l’OTAN, avec les nouveaux et vrais risques de guerre, avec l’enjeu indopacifique et la confrontation sino-américaine… Lorsque la portée des questions soulevées devraient l’obliger de sortir, si peu que ce soit, de sa démagogie, Zemmour devient alors un candidat de médiocre expression. Mais les formulations qu’il a ainsi égrenées dans son discours ont rencontré l’assentiment de spectateurs chauffés à blanc par le nationalisme, et en mal de réponses crédibles face à la situation internationale. Zemmour essaye de présenter la puissance comme la réponse adaptée aux insécurités de notre temps. Mais l’affirmation de la puissance – comme le moment historique actuel nous le montre – n’a jamais été que le paramètre principal et le facteur d’aggravation des vulnérabilités et des insécurités internationales.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce discours et ce qu’il annonce. En particulier sur l’agressivité instantanée et la violence de type identitaire avec laquelle des militants anti-racistes ont été traités lors de ce meeting. Mais ce qui précède est suffisant pour pouvoir en tirer quelques conclusions politiques.

La candidature Zemmour est un fait. Il obtiendra sans doute ses 500 parrainages. Les sondages lui ont donné de hauts scores dont certains à 17 %, un court moment devant Marine Le Pen. Évidemment, rien est donné d’avance. Mais une leçon doit être tirée de cette situation très préoccupante. Le journaliste Jean-Michel Apathie dit sans ambage : à Villepinte, « j’ai vu un monstre ». J’ai vu, moi aussi, cette figure-là se dessiner dans le paysage politique français. Ma mère, maintenant centenaire, m’en a souvent parlé, alors qu’entre 18 et 22 ans elle a connu l’occupation nazie à Paris.

Gageons que Zemmour ne sera très probablement pas élu Président de la République. C’est en tous les cas ce que je crois, et ce que l’on peut espérer… Mais on voit donc qu’un courant fasciste se développe dans notre pays. Une montée fasciste est maintenant une réalité en France. Et ce courant va se structurer. Cela dans un contexte où, globalement, l’extrême droite, le courant fasciste, et une droite (y compris celle de Macron), largement radicalisée ou « ciottisée », représentent ensemble entre les deux tiers et les trois quarts de l’électorat…

Cette montée fasciste dans un tel champ politique doit sonner comme une alarme. C’est cela qui change la donne politique dans notre pays. Pour les formations se réclamant de la gauche – une gauche aujourd’hui sans dynamique – l’enjeu est donc désormais différent. Peut-on laisser sans réponse la réalité de cette montée fasciste ? L’exigence est donc à la construction d’un front large et ouvert qui rassemble et qui se donne du souffle. Un front large progressiste et anti-fasciste. Non pas avec le but unique et ultime de gagner la présidentielle. Mais d’abord pour provoquer un sursaut. D’abord, avec une forte ambition pour l’avenir. Il faut commencer maintenant en saisissant le moment électoral déterminant de la présidentielle pour rechercher l’unité et les logiciels communs indispensables. Construire un futur différent pour la France, cela peut et doit commencer maintenant. Avec l’ensemble des organisations politiques et sociales pouvant y trouver une nouvelle énergie collective. Et c’est cela, précisément, qui peut aussi redonner de l’ambition pour la présidentielle. Pourquoi les partis de la gauche continueraient-ils obstinément à refuser d’ouvrir une telle perspective ?

Inquiétante « Boussole » de l’Union européenne…

Le 15 novembre 2021, le Conseil des Ministres de l’Union européenne a discuté la première version d’un projet européen de Boussole stratégique sur la base d’un document de 28 pages, resté confidentiel… mais transmis à la presse. Celle-ci en a donné une idée générale et un peu de sa substance. Ce qui permet (avec prudence et sous réserves) l’approche qui suit.

Cette Boussole stratégique a fait l’objet de premiers travaux sous présidence allemande de l’Union (juillet-décembre 2020). Il devrait être finalisé et adopté en mars 2022, sous présidence française. De quoi s’agit-il ? On peut définir ce projet comme une stratégie globale de l’UE en matière de sécurité et de défense, à l’horizon 2030. Cette stratégie recouvre officiellement 4 volets : gestion de crise, résilience, développement capacitaire et partenariats. L’enjeu est d’importance pour la crédibilité de l’UE. Toujours officiellement, il faudrait en effet parvenir à un consensus à 27 à la fois sur l’analyse des menaces qui pèsent sur l’Europe, et sur les moyens d’y faire face dans un contexte où les États membres ont des cultures stratégiques, des approches politiques et des priorités très différentes, voire difficilement compatibles.

L’idée persistante et problématique d’une Europe puissance

L’idée « d’Europe puissance » ressurgit (elle n’a jamais disparu), et cette Boussole en serait un instrument. L’UE se veut maintenant « géopolitique ». Elle cherche une voie d’accession à ce qu’on appelle une « culture stratégique ». Certes, elle dispose déjà, depuis 2016, d’un texte définissant une politique de sécurité et de défense générale de l’UE (1). Mais elle veut aller plus beaucoup plus loin et sortir de ce que l’on peut nommer son inexistence de facto en tant qu’acteur stratégique sur le plan international. Comme l’explique Josep Borrell, Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, et Vice-Président de la Commission (HRVP), la force militaire d’intervention prévue dans cette Boussole stratégique doit être opérationnelle, c’est à dire, effectivement prête à l’emploi. « Nous devons être prêts à réagir », dit-il, afin de marquer la différence avec les projets et dispositifs militaires précédents n’ayant pas été mis en œuvre …

La carence d’initiatives européennes lors du retrait des forces occidentales d’Afghanistan, et la création par Washington de la nouvelle alliance AUKUS liée à la liquidation, au profit des États-Unis, du contrat franco-australien portant sur 12 sous-marins… constituent les derniers événements ayant contribué à justifier une urgence pour ce projet européen auquel la France contribue activement.

Cette première version de la Boussole présente des ambitions particulièrement élevées. Voici ce que l’on peut savoir des principales options telles qu’elles apparaissent dans les nombreux articles consultés.

– Création d’une force de réaction rapide européenne pouvant compter jusqu’à 5000 soldats, et composée de divisions terrestres, maritimes et aériennes. Il s’agit d’une force de projection à l’extérieur. Si les informations recueillies sont exactes, ce serait une force dite « d’entrée initiale » donc une force militaire robuste faite pour une entrée en action déterminée ou « en premier » sur un théâtre conflictuel. Les capacités ou initiatives de cette force seraient définies à partir de « scénarios opérationnels », sans plus de précision. Le commandement et le contrôle seraient attribués à des quartiers généraux nationaux identifiés, ou bien à un état-major de l’UE.

– Les gouvernements de l’UE sont invités à élever le niveau de préparation et d’exercices militaires conjoints, à combler les lacunes en matière de capacités, et à se concentrer notamment sur 6 systèmes de défense « de nouvelle génération » (complexes et très connectés…) : le Système de combat aérien du futur (SCAF), le nouveau char de combat ou Main ground combat system (MGCS), des navires de patrouille, la défense dans l’espace, des systèmes aériens et une mobilité militaire accrue (2).

– Les budgets nationaux de défense devraient être augmentés dans les années à venir, et les engagements financiers des États membres en faveur des initiatives communes (Fonds européen de défense en particulier) devraient être aussi revus à la hausse.

– Création d’un pôle d’innovation défense au sein de l’Agence européenne de défense (AED).

– Développement de la logistique et du transport aérien à long rayon d’action.

– Mise en place « d’équipes européennes » de réponses rapides aux menaces hybrides, de capacités pour la dissuasion cybernétique et pour les risques et incidents dans l’espace.

– Le projet de Boussole prévoit que l’UE assure sa présence maritime dans « les zones d’intérêt » en commençant par l’indopacifique. Ceci impliquerait des escales et des patrouilles plus fréquentes de l’UE, et des exercices maritimes avec les partenaires régionaux : Japon, Corée du Sud, Inde, Indonésie, Vietnam.

On voit ainsi à quel point la barque des ambitions européennes est chargée. Josep Borrell le confirme. Dans le web-magazine américain « Project Syndicate », il signe un article dans lequel il écrit : «… l’UE ne doit bien sûr pas limiter ses actions au déploiement de forces militaires. La Boussole stratégique met également l’accent sur la cybersécurité, la sécurité maritime et la sécurité spatiale. Pour anticiper les menaces, elle propose de renforcer les capacités de renseignement et d’élargir la gamme d’outils permettant de contrer les attaques hybrides et les cyberattaques, ainsi que la désinformation et l’ingérence étrangères. Elle fixe également des objectifs d’investissement pour doter nos forces armées des capacités et des technologies innovantes nécessaires, combler nos lacunes stratégiques et réduire nos dépendances technologiques et industrielles » (3).

Le choix de la conformité stratégique avec Washington

Peu d’informations ont été données concernant les orientations politico-stratégiques de la future Boussole. Les quelques éléments utilisables confirment à l’évidence le tropisme atlantique global traditionnel de l’Union européenne.

Il s’agit de s’adapter au basculement stratégique des États-Unis vers l’indopacifique, et pour l’UE de contribuer aux initiatives américaines prises dans ce cadre afin de contrer la Chine. L’administration Biden, comme les deux précédentes, est nettement plus préoccupée par l’indopacifique et la compétition face à la Chine, que du sort de l’Europe. Mais elle ne semble pas opposée à l’idée de la force européenne de réaction rapide, ni même à un rôle stratégique plus affirmé des Européens, dès l’instant où cela s’inscrit comme un projet « complémentaire » de l’OTAN. Ce qui ne fait aucun doute… Il n’y aura pas de « découplage » entre les deux rives de l’Atlantique. Les inquiets peuvent compter sur le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, qui continue à manifester très régulièrement sa scrupuleuse vigilance de gardien du temple otanien. Les choix politiques et géopolitiques de la Boussole européenne ne seront de toutes façons en rien contradictoire avec le prochain concept stratégique de l’OTAN qui sera défini lors du sommet des 29 et 30 juin 2022 à Madrid. Le rapport OTAN 2030 (4) en prescrit déjà l’esprit et les choix essentiels (5). Il n’y aura pas de surprise. La Boussole de l’Union européenne ne risque pas de perdre le Nord de la géopolitique américaine.

Pour l’UE, il faut aussi ne pas laisser le terrain à d’autres puissances. Sont citées la Russie, la Chine, l’Iran, le Pakistan, le Qatar. Quid de la Turquie ? La Russie et la Chine occupent une place importante dans le projet de Boussole. Il est spécifié que « les actions de la Russie dans notre voisinage commun et sur d’autres théâtres sont en contradiction avec la vision du monde et les intérêts de l’Union européenne ». Concernant la Chine, malgré son « affirmation croissante »« nous continuerons à coopérer dans des domaines d’intérêt commun tels que la lutte contre la piraterie, le climat et la sécurité ». L’attitude annoncée apparaît donc nuancée.

L’Union européenne prévoit de poursuivre un dialogue spécifique sur la sécurité et la défense avec les États-Unis, comme convenu lors du sommet conjoint de juin 2021. Celui-ci avait défini « un partenariat transatlantique renouvelé », et la déclaration commune soulignait « notre soutien indéfectible à une solide coopération OTAN-UE » avec la volonté d’élever le niveau d’ambition commune afin de renforcer ce partenariat stratégique.

On peut donc dire que la Boussole de l’UE est en réalité un choix explicite de conformité stratégique avec Washington, autrement dit (et non dit) d’alignement. Reste à savoir où finira par s’arrêter le curseur de cet alignement quand on voit comment l’UE débat et se divise sur le degré d’hostilité stratégique estimé nécessaire vis à vis de la Russie et de la Chine (voir plus bas, le point 4). L’Union européenne a officiellement « installé », dans le cadre politique euro-atlantique, le principe d’une très relative autonomie stratégique… mais celle-ci n’existe pas dans la réalité.

Il est précisé, enfin, que les agences nationales du renseignement seraient invitées à revoir l’analyse des menaces auxquelles l’UE doit faire face, « au moins tous les 5 ans à partir de 2025, ou plus tôt si l’évolution du contexte stratégique l’exige ». On ne pourra pas dire que l’UE choisit de faire dans la transparence en prévoyant des consultations/révisions sur un mode aussi restreint. Il y aurait pourtant des solutions pour associer au minimum les parlements et des acteurs publics moins… furtifs.

Des questions majeures…

Ce projet de Boussole stratégique de l’UE est-il trop ambitieux ? Dans son article de Project Syndicate, Josep Borrell écrit aussi : « C’est aux États membres de l’UE qu’il appartient de déterminer si les changements géopolitiques d’aujourd’hui ne seront qu’un nouvel appel à un réveil non entendu et si le débat renouvelé sur la défense européenne ne sera qu’un nouveau faux départ ». Cette prudence de langage n’est pas de trop. Ce projet de Boussole se heurte à des questions et des obstacles considérables.

1- Sur la question des modalités de décision.

Mettre en place une force de réaction rapide, c’est à dire déployable en urgence, nécessite des décisions elles-mêmes rapides, ce qui est d’autant plus compliqué dans un contexte traditionnel de divisions européennes. Il est donc prévu de faire évoluer le cadre institutionnel et décisionnel communautaire, celui de l’unanimité pour la politique étrangère et de sécurité commune, considéré comme trop rigide. Il s’agira d’introduire de la flexibilité. « Nous ne pouvons pas décider à l’unanimité à chaque étape des processus », et « tout le monde ne doit pas être mobilisé pour participer ». Dans l’esprit de la flexibilité l’idée est avancée d’une option « d’abstention positive » lors des votes afin d’ouvrir la possibilité à certains États membres de ne pas s’associer à une décision, sans pour autant l’empêcher. L’article 44 du Traité sur l’Union européenne est aussi invoqué puisqu’il permet à un groupe d’États membres de l’UE de mettre en œuvre une mission de l’UE, sur décision du Conseil et en collaboration avec le HRVP. Tout cela constitue évidement des questions à suivre. La mise en cause de l’unanimité ne se fera probablement pas aisément et elle comporte des risques évidents dans le cadre politico-stratégique qui se dessine.

2- Sur la question de la légitimité et de la légalité

Dans les articles de presse consacrés à cette première version de la Boussole il n’est jamais question de la légitimité et de la légalité internationale des initiatives politiques et militaires que l’UE déciderait de prendre. Quid de l’ONU ?

On sait que le Traité sur l’Union européenne (article 42, § 4 et 5) dispose que « les décisions relatives à la politique de sécurité et de défense commune, y compris celles portant sur le lancement d’une mission visée au présent article, sont adoptées par le Conseil statuant à l’unanimité, sur proposition du Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ou sur initiative d’un État membre ». On voit qu’il n’est pas question ici, dans le Traité, et à aucun moment dans l’ensemble des dispositions touchant à la politique de sécurité et de défense, que les missions de l’UE devraient s’appuyer sur un mandat explicite des Nations-Unies. Certes, il est fait une évanescente référence aux « principes » de la Charte de l’ONU, mais sans la moindre obligation ou volonté de légitimer les initiatives et l’action européenne par le droit international, et à travers l’universalité des Nations-Unies. Alors, la Boussole stratégique de l’UE va-t-elle prolonger cette inacceptable mise à l’écart de l’ONU ?

Dans un entretien avec plusieurs médias, début novembre, Josep Borrell s’est permis de déclarer : « ce n’est pas la force qui détermine la mission, c’est la mission qui devrait déterminer la force » (6) Qu’est-ce que cela veut dire ? Cette formule est une réédition à peine modifiée d’une sentence prononcée par… Donald Rumsfeld après le 11 septembre 2001. Rumsfeld, en effet, avait alors affirmé : « ce n’est pas la coalition qui détermine la mission, mais la mission qui détermine la coalition ». L’ancien Secrétaire à la défense de G. W. Bush voulut affirmer de cette façon que les États-Unis choisissent désormais seuls comment agir et avec qui, en dehors de tout cadre institutionnel, qu’il s’agisse de l’ONU ou même de l’OTAN. C’est la relativisation et même le bannissement des alliances traditionnelles, des institutions et des organisations internationales. C’est l’unilatéralisme poussé au bout de sa logique. Ce consternant plagiat de Donald Rumsfeld par Josep Borrell confirme l’esprit d’une Boussole stratégique voulue comme l’expression d’une puissance européenne. Au mépris du droit international et du multilatéralisme. Si ce choix devait finalement se confirmer, cela ne manquerait pas de jeter un discrédit certain sur l’ambition et sur l’action même de l’Union européenne.

3- Sur le coût d’un tel projet

Réaliser cette Boussole stratégique et militaire nécessiterait des coûts considérables. Nous ne disposons pas d’informations sur un calendrier de réalisation, sur les financements et leurs partages. Mais il est explicitement précisé que les budgets nationaux de défense devront augmenter. Des questions devront ainsi être posées quant au bien fondé de certains programmes et de leurs coûts. Par exemple celui du SCAF qui mériterait d’être sur la sellette. Le coût exorbitant de cet avion, ou système aérien de nouvelle génération, a été évalué entre 60 et 80 milliards d’euros… Un vrai débat politique plus général, sur les choix à faire et y compris quant à la logique d’ensemble, devra donc s’imposer. Certains, d’ailleurs, s’étonnent déjà que tant de programmes sont prévus pour le court terme (2025/2030), alors que les investissements en matière de défense et d’industrie de défense s’inscrivent (lourdement) dans la longue durée.

Il est précisé que l’UE devra s’investir militairement dans des initiatives en indopacifique. De telles missions, en particulier maritimes, aussi éloignées et de longue durée, ont des coûts très élevés. La question financière sera cruciale. Que fera l’UE ? Puisqu’il s’agit de la mise en œuvre d’une stratégie européenne, intégrera-t-elle ces coûts dans ses budgets propres ? Et plus fondamentalement, l’UE doit-elle payer et s’engager au côté des États-Unis contre la Chine ? Est-ce sa responsabilité et son intérêt ? Cette compétition de puissances pour la domination doit-elle faire partie de ses propres choix ? On sent bien que cette Boussole de l’UE veut nous y conduire alors que les 27 devraient refuser clairement de s’engager dans cette voie dangereuse.

Enfin, on peut poser la question de la crédibilité même des projets contenus dans cette Boussole de l’UE. En 1999, l’Union européenne avait décidé de mettre sur pieds une force de 50 000 à 60 000 soldats, déployable en 60 jours. Cette force ne vit pas le jour. En 2007, elle décida beaucoup plus modestement la mise en œuvre de « groupements tactiques » de 1500 personnels chacun. Cette initiative n’a jamais été concrétisée. L’UE aura-t-elle la capacité de développer aujourd’hui une force de réaction rapide complexe et réellement opérationnelle de 5000 soldats ? Le doute est permis.

4- Sur les pratiques et les divisions européennes

On a vu dans un passé très récent comment le Ministre des affaires étrangères en passe d’être nommé au sein d’un nouveau gouvernement de la République tchèque veut infléchir la politique étrangère de Prague, limiter les investissements chinois dans les infrastructures afin de restreindre les échanges avec Pékin. Dans ce cadre, certaines activités économiques chinoises pourraient être qualifiées d’hostiles… Mais surtout, la Lituanie s’est bruyamment manifestée en décidant l’ouverture d’un bureau de représentation lituanienne à Taïwan, parallèlement à l’ouverture d’un bureau de Taïwan à Vilnius. Ce choix vient en opposition à la politique officielle de l’UE. Celle-ci affirme vouloir respecter « la politique d’une seule Chine » impliquant, malgré les relations avec Taïpeh, la non reconnaissance d’un statut étatique de l’Île. Pékin a immédiatement décidé de rétrograder la représentation officielle lituanienne du rang d’ambassadeur à celui de chargé d’affaires, ce qui constitue un acte diplomatique (un avertissement) rare, et significatif de la colère chinoise. Certes, en la matière, la politique de l’UE ne manque pas d’ambiguïtés. Josep Borrell distingue ainsi le « principe » d’une seule Chine, de la « politique » d’une seule Chine, afin de justifier la coopération avec Taïwan (7).

En réalité, il s’agit d’un problème dépassant largement les questions diplomatiques. En octobre dernier le Ministre taïwanais des affaires étrangères, Joseph Wu, a conduit une délégation commerciale ayant effectué une tournée qualifiée d’historique (et très politique) en République tchèque, en Slovaquie, en Pologne, en Lituanie… et même à Bruxelles. Les décisions « diplomatiques » de Vilnius ne sont donc pas une surprise. Elles s’inscrivent dans un processus de pressions politiques multiples pour infléchir et durcir de manière décisive la politique européenne face à la Chine, mais aussi face à la Russie. Avant le « Sommet des démocraties » réuni par Joe Biden en décembre. Avant la finalisation de la Boussole stratégique de l’UE en mars 2022. Avant le sommet de l’OTAN à Madrid en juin…

Vilnius se félicite d’avoir imposé un débat sur Taïwan à Bruxelles. Son initiative d’échange de représentations diplomatiques avec Taïwan ne pouvait mieux tomber dans un calendrier qui est une bénédiction politique pour la Lituanie. Celle-ci cherche ainsi à faire pression sur l’UE et ses États membres pour qu’ils prennent des distances de portée politique et stratégique avec la Chine. Avec au surplus le soutien direct de Washington puisque l’Administration Biden s’est engagée à fournir une aide de 600 millions de dollars à Vilnius dans le cadre d’un accord de crédit à l’exportation, afin de compenser les pertes financières qui résulteraient des hostilités ainsi ouvertes avec Pékin.

L’hypocrisie de la Lituanie qui prétend n’avoir rien fait qui puisse excéder les positions européennes établies, ne peut masquer ce qui constitue dans les faits une politique de force pour peser, avec l’appui américain, sur la politique de l’Union européenne. De façon très offensive, Vilnius demande d’ailleurs la réunion d’un « sommet à 27 + 1 » pour que chaque État membre puisse avoir la chance de rencontrer (affronter) la Chine. Avec des pratiques de ce genre, on ne pourra pas dire que les négociations européennes sur la Boussole stratégique s’annoncent comme un débat amical et serein.

5- Sur la pertinence stratégique de la Boussole de l’Union européenne

Dans le contexte actuel, comment l’UE pourrait-elle acquérir les capacités nécessaires et la stature stratégique et militaire suffisante pour faire face, à la fois, à l’échelle des forces en présence, à la dimension des enjeux, à la nature des crises, à la prégnance de leurs causes sociales, aux difficultés budgétaires et politiques, aux contradictions et divisions … Il faut donc s’interroger quant à la pertinence, pour l’Europe, de vouloir se hisser au rang de puissance majeure, et au plus près possible du niveau des plus grandes puissances, les États-Unis, la Chine et même la Russie.

Il est vrai cependant que l’UE peut et devrait se donner un vrai rôle positif, alors qu’elle est « encerclée » par les crises, par les situations de conflits et de tensions. Cet enjeu de la sécurité sur le continent européen, en Afrique, au Proche-Orient notamment, est décisif pour l’avenir. Mais persister dans le choix des réponses militaires n’est pas réaliste… Et c’est aussi un risque évident et redoutable. L’échec des guerres américaines et occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs encore, est là pour le rappeler dramatiquement.

La responsabilité de l’UE n’est pas de s’épuiser et de prendre tous les risques en cherchant à jouer dans une catégorie qui n’est pas la sienne. Elle n’est pas non plus de faire monter les enchères et de participer à la confrontation sino-américaine pour la domination dans l’ordre international, au péril d’une grande guerre qui ne serait pas non plus la sienne.

En revanche, devant la globalité des enjeux, des menaces et des risques, elle devrait s’attacher à trouver une toute autre implication internationale, qui pourrait être de haut niveau, en posant prioritairement les défis de la sécurité collective et du multilatéralisme, du développement dans toutes ses dimensions sociales, économiques, écologiques, institutionnelles… L’UE devrait défricher ce terrain là, celui de la réponse aux vulnérabilités, aux impasses sociales et aux déliquescences atteintes, à des degrés divers, sur tous les continents du fait des politiques conduites et des contradictions d’un capitalisme qui produit sa propre crise dans une quête systémique de la puissance. L’exigence de sécurité doit être prise comme un enjeu global qui touche à tous les domaines du développement humain social et durable. Il n’y aura pas de sécurité pour les peuples sans la prise en compte de cette responsabilité collective.

Dans ce contexte, figure naturellement l’effort que les États européens devraient engager pour le désarmement et le contrôle des armements, pour le règlement des conflits, pour le dialogue politique (y compris avec la Russie), pour la recherche de mesures de confiance mutuelle dans les domaines de la défense et de la sécurité, pour une approche réaliste et prudentielle qui réduise tous les risques et qui oblige à prendre en compte les lignes rouges et les intérêts de sécurité de l’autre… En résumé pour éviter le piège de la guerre.

Les Européens devraient et pourraient contribuer à un contexte qui ne soit pas, qui ne soit plus étouffé par l’escalade de la compétition de puissances et des hostilités. Il faut rechercher ainsi les conditions d’une coexistence pleinement assumée comme un premier pas dans un processus de stabilité, de recul des conflits et de sécurité collective. On ne construit pas de la sécurité par le militaire, mais au contraire par le recul de celui-ci, en tous les cas par le refus de l’escalade et de la course aux armements, y compris nucléaires.

Florence Parly, Ministre des Armées, a cru bon d’utiliser la mélodieuse formule suivante : « soit l’Europe fait face, soit l’Europe s’efface ». Faire face… ou bien y contribuer, il le faut. Certainement. Mais pour faire quoi ? Avec quelle vision du monde et de l’avenir ? Voilà une Boussole qui ne rassure certainement pas quant à la direction qu’elle est censée nous indiquer.

1) « Une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne », Conseil de l’Union européenne, 28 juin 2016. https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-10715-2016-INIT/fr/pdf

2) La « mobilité militaire » correspond à des programmes visant à faciliter une libre circulation des armées alliées sur le territoire européen par l’élimination des obstacles physiques (infrastructures inadaptées par exemple) mais aussi administratifs.

3) « Une boussole stratégique pour l’Europe », Josep Borrell, Project Syndicate, November 12, 2021.

https://www.project-syndicate.org/commentary/eu-strategic-compass-by-josep-borrell-2021-11/french

4) Voir sur ce blog « 2021 : un réalignement stratégique de portée mondiale », J.Fath, 26 janvier 2021.

5) « OTAN 2030 : unis pour une nouvelle ère », Analyse et recommandations du Groupe de réflexion constitué par le secrétaire général de l’OTAN, 25 novembre 2020. https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/2020/12/pdf/201201-Reflection-Group-Final-Report-Fre.pdf

6) « L’Europe doit devenir un fournisseur de sécurité », Josep Borrell, Euractiv, 11 novembre 2021. https://www.euractiv.fr/section/politique/interview/leurope-doit-devenir-un-fournisseur-de-securite-selon-josep-borrell/

7) Voir par exemple « Comment la Lituanie est devenue l’opposant numéro 1 à la Chine en Europe », Sébastien Seibt, France 24, 20 novembre 2021. https://www.france24.com/fr/europe/20211120-comment-la-lituanie-est-devenue-l-opposant-num%C3%A9ro-1-%C3%A0-la-chine-en-europe

Les technologies émergentes vont-elles rendre la dissuasion nucléaire obsolète ?

Un article de Bernard Norlain Général d’armée aérienne (2S ), Président d’Initiative pour le Désarmement Nucléaire (IDN). Cette tribune a été initialement publiée dans le magazine hebdomadaire AIR et COSMOS, N° 2728 du 19 novembre 2021.

L’IDN a récemment publié un rapport intitulé « Les nouvelles technologies et la stratégie nucléaire » que le lecteur peut aisément retrouver sur ce blog, en français et en anglais. L’article de Bernard Norlain ci-dessous en donne l’importance et tout le sens.

DEPUIS QUELQUES ANNÉES, LE DÉVELOPPEMENT DE NOUVELLES TECHNOLOGIES INNOVANTES SUSCITE DE NOMBREUSES RÉFLEXIONS ET INTERROGATIONS. CONCERNANT LES CHANGEMENTS PROFONDS QU’ELLES IMPLIQUENT POUR NOS MODES DE VIE, DANS TOUS LEURS ASPECTS. PARMI CES COMMENTAIRES, L’IDÉE DE LEUR IMPACT DISRUPTIF SUR LA GÉOPOLITIQUE ET DONC SUR LES POLITIQUES DE SÉCURITÉ A FAIT RAPIDEMENT CONSENSUS.

Dans un monde interconnecté où la maîtrise de l’information devient un enjeu existentiel, un monde complexe mis sous tension par une compétition internationale exacerbée, les atouts que peut procurer la suprématie technologique font de celle-ci un enjeu stratégique essentiel. Dans quelle mesure ces technologies sont-elles susceptibles d’impacter la stabilité stratégique et en particulier peuvent-elles remettre en cause l’ordre nucléaire dans lequel nous vivons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Si l’on peut discerner aujourd’hui les contours de ce que pourrait être une « guerre du futur », on ne mesure pas encore à quel point les nouvelles technologies pourraient changer l’ordre, ou le désordre, stratégique actuel.

CHAMPS D’APPLICATION.

Les champs d’application de ces technologies sont extrêmement vastes, ils peuvent être spécialisés comme dans le cas des véhicules hypersoniques ou des armes à énergie dirigée, ou bien transverses, comme dans le cas de l’intelligence artificielle, de la cybernétique, des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’espace ou de la mécanique quantique. Mais ils présentent des caractéristiques communes qui révolutionnent l’espace stratégique.

Tout d’abord leur nature duale, multiforme : public-privé, civil-militaire et nucléaire-conventionnel. Avec pour conséquences une diversité des acteurs, étatiques et non étatiques et une diversité des usages, car les applications civiles sont transposables dans le domaine militaire. Cette dualité contribue ainsi à la création d’un espace conflictuel flou où les frontières, qu’elles soient technologiques, sociétales ou étatiques se dissolvent et augmentent le brouillard de la guerre. Ainsi les notions de guerre et paix, ami et ennemi n’ont plus de sens clairement établi. Un espace gris, où en particulier la dissuasion nucléaire qui repose sur une identification des menaces et la stabilité du paysage stratégique, perd ainsi sa pertinence.

UN ESPACE CONFLICTUEL ÉLARGI ET DIVERSIFIÉ.

Cette extension du domaine de la lutte investit de nouveaux domaines : cyberespace, espace extra-atmosphérique, espace cognitif. La lutte informationnelle ou la guerre des perceptions, par exemple, devient un enjeu stratégique majeur. La paralysie des systèmes de communication, la manipulation de l’information sous toutes ses formes constituent, à moindre coût, des menaces existentielles.

Dans ces nouveaux espaces, la difficulté d’attribution certaine d’un acte hostile en termes d’identification ou de matérialisation de l’adversaire prive la dissuasion nucléaire de son cadre conceptuel et de sa capacité de frappe. De plus, la vulnérabilité de ses systèmes de communication et de commandement et de localisation, notamment spatiaux, comme la possibilité offerte par les nanotechnologies et la mécanique quantique de détection des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins lui font perdre sa crédibilité et donc la confiance en son efficacité. Par ailleurs, les développements technologiques en améliorant les performances des systèmes d’armes, mais surtout en diversifiant et multipliant les domaines d’applications comme les nanotechnologies ou les biotechnologies, donnent à d’autres formes de dissuasion une efficacité à la fois plus grande, plus souple et mieux adaptée aux nouvelles menaces, que la stratégie nucléaire. Apparaissent ainsi, entre autres, de nouveaux concepts comme la dissuasion cyber ou la dissuasion nanotechnologique

ROBOTISATION ET AUTONOMISATION.

La robotisation et l’autonomisation des systèmes d’armes et de commandement que leur apporte l’intelligence artificielle, si elle favorise la mise à distance du combattant et une augmentation de l’efficacité des armements conventionnels qui permet de disposer d’une dissuasion conventionnelle crédible, présentent en revanche le risque d’un abaissement du seuil d’un conflit et aussi un risque d’automatisation de la décision d’engagement de frappes nucléaires. Enfin, l’accélération du rythme des développements technologiques et leur impact sur l’espace stratégique s’accordent mal avec la rigidité des programmes d’armement nucléaires. Ceux-ci engagent les forces aux plans financier et opérationnel sur plus de cinquante ans. Qui peut prédire ce que sera le paysage stratégique à la fin du siècle ?

STRATÉGIE NUCLÉAIRE.

En définitive, l’irruption des nouvelles technologies met en évidence le nouveau paradoxe de la stratégie nucléaire. D’une part, dans le cadre d’un espace stratégique complexe, mouvant, confus, elle devient contournable, vulnérable et perd ainsi sa légitimité et sa crédibilité, car ces nouvelles technologies intégrées dans une stratégie globale peuvent constituer une alternative, voire un substitut, à la dissuasion nucléaire. D’autre part, elle devient plus dangereuse car la perte de confiance dans son efficacité et sa vulnérabilité peuvent constituer une invitation à une première frappe nucléaire, à des frappes préemptives, et le surcroît d’efficacité que peuvent lui apporter ces technologies comme la miniaturisation de charges nucléaires grâce aux nanotechnologies pourrait abaisser le seuil d’emploi de ces armes. La dissuasion nucléaire, qui est stricto-sensu une stratégie de terreur nucléaire, mais reposant sur l’impossibilité de la guerre nucléaire, donc sur le non-emploi, deviendrait alors une stratégie de persuasion pour laquelle l’emploi de l’arme nucléaire est possible, avec tous les risques d’escalade que cela comporte. Elle s’avère d’autant plus dangereuse que l’apparition de nouveaux acteurs favorisée par le développement des technologies émergentes a pour conséquence une course accélérée à des systèmes d’armes dont les performances concurrencent en termes d’efficacité et de crédibilité les armes nucléaires, augmentant de ce fait le risque de frappes nucléaires préventives.

Dans ces conditions, la raison et la lucidité voudraient que l’arme nucléaire perdant sa pertinence, soit abandonnée comme d’autres technologies devenues obsolètes, comme l’atteste l’histoire scientifique et guerrière de l’humanité. Mais le prestige que confère, à tort ou à raison, dans l’imaginaire sécuritaire cette arme symbole de puissance et de souveraineté, ne peut être effacé d’un trait de plume et conduit à l’intégrer sous la forme d’une dissuasion minimale, dans une stratégie globale où les nouvelles technologies disruptives qui vont façonner l’espace stratégique et la guerre du futur devraient devenir prépondérantes, dans leurs aspects conceptuels, scientifiques, industriels et militaires.

ÉQUILIBRE STRATÉGIQUE.

L’équilibre stratégique du monde à venir dépend du développement très rapide de ces nouvelles technologies dont les applications ouvrent des perspectives vertigineuses dans tous les domaines. Mais ce développement doit être maîtrisé, car ses possibilités soulèvent des questions éthiques, sociétales et sécuritaires et il doit s’inscrire dans le cadre d’un concept de sécurité humaine globale.


	

New technologies and nuclear Strategy.

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Dear Madam/Sir,

As you may know, IDN is acting in favour of a multilateral, gradual, and verified nuclear disarmament as well as the urgent reduction of risks of use of nuclear weapons. Our organization is, like many others, currently concerned by the increasing arms race between great powers and the dangerous lowering of the threshold of use of nuclear weapons that threatens humanity and the environment. This situation is aggravated by the emergence of new technologies, sometimes qualified as ‘disruptive’, that contribute both to a heightened nuclear risk and to the obsolescence of nuclear weapons. IDN thus asked its experts to address the impact on the strategy of nuclear terror of eight technologies (hypersonic missiles, directed energy weapons, cyber threats, space warfare, artificial intelligence, biotechnologies, nanotechnologies, and quantum technologies) that seem to us crucial due to their innovative and prospective aspects. We hope that this contribution will allow dialogue and reflections on the proper response to such threats. The only effective one in our view would be to eliminate the cause of the risk, the nuclear weapon.

This study is published as a tribute to Paul Quilès, president-founder of IDN, and Michel Drain, Bureau member, who passed away after contributing to this initiative and its elaboration.

Best regards

Le Pape François pour un désarmement intégral.

Mémorial de la paix, Hiroshima, Japon, 24 novembre 2019

Pour promouvoir la paix dans le monde, le pape François plaide pour une dynamique de « désarmement intégral ». Il appelle à « repenser notre mode de vie et nos systèmes économiques et sociaux » et à « avancer sur le chemin du bien commun, du soin des pauvres et de la maison commune ».

Le pape François a en effet adressé un message, en date du 30 octobre dernier, au 4ème Forum de Paris sur la Paix, qui se déroule du 11 au 13 novembre 2021, sur le thème « Réduire les fractures mondiales ». Le message est publié par le Saint-Siège en français ce 11 novembre 2021.

Message du pape François. Texte intégral (fr.zenit.org)

Autorités distinguées, Mesdames et Messieurs !

A chacun d’entre vous réunis pour le 4ème Forum de Paris sur la Paix, j’adresse mon salut cordial. Je suis reconnaissant pour cette occasion de rencontre et de réflexion. J’espère qu’elle sera fructueuse et contribuera à promouvoir la paix, la bonne gouvernance et un avenir meilleur pour tous. Qu’elle nous aide à sortir meilleur de la pandémie de Covid-19.

En ce moment historique, la famille humaine est confrontée à un choix. La première possibilité est celle du soi-disant «retour à la normalité». Mais la réalité que nous connaissions avant la pandémie était celle dans laquelle la richesse et la croissance économique étaient réservées à une minorité, alors que des millions de personnes étaient incapables de satisfaire aux besoins les plus élémentaires et de mener une vie digne ; un monde dans lequel notre Terre était saccagée par une exploitation myope des ressources, par la pollution, par le consumérisme « jetable » (cf. Enc. Laudato si’, n. 22) et blessée par les guerres et les expérimentations d’armes de destruction massive. Le retour à la normale signifierait aussi un retour aux anciennes structures sociales inspirées par «l’autosuffisance, le nationalisme, le protectionnisme, l’individualisme et l’isolement» en excluant nos frères et sœurs les plus pauvres.[1] Est-ce là un avenir que nous pouvons choisir ?

Dans ce monde globalisé mais déchiré, les décisions que nous prenons aujourd’hui pour sortir de la crise déterminent la «trajectoire» des générations à venir. Nous perdons souvent de vue que nous sommes une communauté mondiale et que «personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble» (Enc. Fratelli tutti, n. 32). C’est pour cette raison que nous avons besoin d’une nouvelle issue ; nous devons travailler ensemble pour en sortir meilleurs qu’avant.[2]

La première et la plus urgente question sur laquelle nous devons porter notre attention est qu’il ne peut y avoir de coopération pacificatrice sans un engagement collectif concret en faveur du désarmement intégral. Les dépenses militaires mondiales dépassent désormais le niveau enregistré à la fin de la «guerre froide» et augmentent systématiquement chaque année. Les classes dirigeantes et les gouvernements justifient en effet ce réarmement en évoquant l’idée abusive d’une dissuasion fondée sur l’équilibre des armements. Dans cette perspective, les États sont enclins à poursuivre leurs intérêts principalement sur la base de l’usage ou de la menace de la force. Ce système, cependant, ne garantit pas la construction ni le maintien de la paix. L’idée de dissuasion, en fait s’est avérée, dans de nombreux cas, trompeuse, conduisant à des tragédies humanitaires à grande échelle. Le Pape Jean XXIII avait déjà affirmé dans sa Lettre encyclique Pacem in terris:«À l’axiome qui veut que la paix résulte de l’équilibre des armements, on substitue le principe que la vraie paix ne peut s’édifier que dans la confiance mutuelle» (n. 113).

Il convient également de souligner qu’à la logique de dissuasion a été associée la logique du marché libéral selon laquelle les armements peuvent être considérés sur un pied d’égalité avec tous les autres produits manufacturés et donc, à ce titre, librement commercialisés dans le monde entier. Ce n’est donc pas un hasard si, pendant des années, nous avons assisté sans réserve d’aucune part à l’expansion du marché des armes à l’échelle mondiale.

La pandémie a été pour nous tous une révélation sur les limites et les lacunes de nos sociétés et de nos modes de vie. Pourtant, au milieu de cette réalité sombre, nous devons espérer, car l’espérance est «génératrice d’énergie, qui stimule l’intelligence et donne à la volonté tout son dynamisme» .[3] L’espérance nous invite à rêver en grand et à laisser place à l’imagination de nouvelles possibilités. L’espérance est audacieuse et encourage l’action fondée dans la conscience que la réalité peut être changée.[4] Mon espoir est que la tradition chrétienne, en particulier la doctrine sociale de l’Église, ainsi que d’autres traditions religieuses, puissent contribuer à assurer à votre rencontre la ferme espérance que l’injustice et la violence ne sont pas inévitables, qu’elles ne sont pas notre destin.

Face aux conséquences de la grande tempête qui a bouleversé le monde, notre conscience nous appelle donc à une espérance responsable, c’est-à-dire, concrètement, ne pas suivre la voie facile du retour à une «normalité» marquée par l’injustice, mais à accepter le défi d’assumer la crise comme «une réelle occasion de conversion et de changement pour repenser notre mode de vie et nos systèmes économiques et sociaux».[5] L’espérance responsable nous permet de repousser la tentation des solutions faciles et nous donne le courage d’avancer sur le chemin du bien commun, du soin des pauvres et de la maison commune.

Ne gâchons pas cette opportunité d’améliorer notre monde ; d’adopter des moyens résolument plus justes pour faire progresser et construire la paix. Animé par cette conviction, il est possible de générer des modèles économiques qui servent les besoins de tous tout en préservant les dons de la nature, ainsi que des politiques clairvoyants qui favorisent le développement intégral de la famille humaine.[6]

Mesdames et Messieurs, affrontons ensemble cette crise en essayant de guérir en profondeur les blessures de la famille humaine. Que cette parole que le prophète Jérémie adressa au peuple en temps de crise grave nous inspire:«Arrêtez-vous en chemin et voyez, interrogez les sentiers de toujours. Où donc est le chemin du bien? Suivez-le, et trouvez pour vous-mêmes le repos.» (Jr 6, 16).

Je vous souhaite un bon travail et invoque sur vous les bénédictions célestes.

Pape François Le Vatican, 30 octobre 2021

______________________

[1] Cf. Message vidéo à l’occasion de la 75e Session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 25 septembre 2020.

[2] Cf. Catéchèse – “Guérir le monde” : 5. La solidarité et la vertu de la foi, 2 septembre 2020.

[3] Benoît XVI, Discours aux Autorités, Cotonou-Benin, 19 novembre 2011.

[4] Cf. Catéchèse “Guérir le monde” : 9. Préparer l’avenir avec Jésus qui sauve et guérit, 30 septembre 2020.

[5] Cf. Message vidéo à l’occasion de la 75e Session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 25 septembre 2020.

[6] Cf. ibid.

[01565-FR.01] [Texte original: Français]

« Les nouvelles technologies et la stratégie nucléaire »

Une étude de l’Initiative pour le Désarmement Nucléaire (IDN)

IDN milite pour un désarmement nucléaire multilatéral, progressif et contrôlé ainsi que pour la réduction urgente des risques d’emploi des armes nucléaires. Notre association est, comme d’autres, actuellement préoccupée par la relance de la course aux armements entre grandes puissances et l’abaissement dangereux du seuil d’utilisation des armes nucléaires qui menace l’humanité et l’environnement. Cette situation est aggravée par l’émergence de nouvelles technologies, parfois dites « disruptives », qui contribuent à la fois à augmenter le risque nucléaire et à rendre les armes nucléaires obsolètes. IDN a donc demandé à ses experts de se pencher sur l’impact sur la stratégie de terreur nucléaire de huit technologies (missiles hypersoniques, armes à énergie dirigée, menace cyber, guerre de l’espace, intelligence artificielle, biotechnologies, nanotechnologies et technologie quantique) qui nous ont paru essentielles par leur aspect novateur et prospectif. Nous espérons que cette contribution permettra un dialogue et une réflexion sur la réponse à apporter à ces menaces. La seule qui nous paraîtrait efficace serait l’élimination de la cause du risque, à savoir l’arme nucléaire.

Cette étude est publiée en hommage à Paul Quilès, président-fondateur d’IDN, et Michel Drain, membre du Bureau, qui nous ont quittés après voir contribué au lancement et à la rédaction de cette étude.

Michel Delplace  – Témoignage au procès des attentats du 13 novembre 2015.

audience du 21 octobre 2021

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs de la Cour,

Le 13 novembre, ma fille Elsa, sa maman Patricia, ma première épouse, et mon petit-fils sont au Bataclan.

Elsa et Patricia sont tuées. Elles se trouvaient devant le « stand marchand ».

Mon petit-fils est indemne physiquement.

*****

Je voudrais avant tout poser quelques repères :

Je suis né en 1950 et j’habite en Seine-Saint-Denis.

Je me marie avec Patricia en 1978.

De ce mariage, naissent Elsa en 1980 et Fabien en 1984.

Nous divorçons en 1992.

Patricia se remarie avec Franck en 2002,

et moi-même, je me remarie avec Isabelle en 2009.

Maintenant à la retraite, j’ai exercé différents métiers qui relèvent de l’éducation populaire mais je crois utile de préciser,

que j’ai fait des études de géographie consacrées spécialement à la connaissance du monde arabe,

que je me suis rendu dans les années 70 au Liban, en Syrie, en Irak,… Au Maghreb également et tout particulièrement en Algérie,

et cela, régulièrement jusqu’en 1987.

Peu de temps après, nous entrons dans la « décennie noire ».

Je suis retourné en Algérie seulement en 2013.

Et, si j’ai choisi d’être athée, je connais un peu les religions du Livre.

*****

Cela fait des mois que je pense à ce témoignage

comme chacun et chacune ici.

Comme chacun et chacune ici, je me suis demandé :

En quoi peut-il être utile ?

Quels mots ? Quel sens donner devant cette Cour ?

Comment servir ?

Etre à la barre aujourd’hui,

je sais que c’est une grande responsabilité.

C’est pourquoi j’ai préféré écrire ce témoignage pour

m’assurer d’aller au bout,

en respectant tout le sens que je veux lui donner.

*****

Pendant combien de minutes, combien de secondes, Elsa et Patricia se sont-elles vues mourir ?

Peut-on imaginer ce que mon petit-fils a vécu cette nuit-là ?

Il a 11 ans maintenant. //

Mon épouse, Isabelle, a retrouvé le policier qui, avec ses collègues de la BAC75N, a sorti notre petit-fils du Bataclan.

Tout part d’un article paru dans la revue syndicale « La Tribune du Commissaire ».

Dans cet article signé « Un commissaire de la DSPAP » -c’est lui qui a témoigné ici le 22 septembre dernier- on peut lire :

« Un de mes effectifs est allé chercher dans ses bras un petit garçon de 5 ans qui était sous une personne… Cette image fut terrible pour tous. »

Voici le témoignage qu’Isabelle a recueilli

(et c’est avec l’autorisation du policier que je le livre à la Cour, Monsieur le Président) :

«Un commissaire de police -mon chef- et son chauffeur sont arrivés les premiers.

5 minutes après, avec 2 équipiers, j’arrive à mon tour sur place. Nous entendons la fusillade à l’intérieur.

Nous faisons une première tentative pour entrer dans la salle, sur le côté après le vestiaire. Nous faisons demi-tour car trop exposés et sous-armés.

2ème tentative : entrés sur le côté droit, nous voyons, à environ 5 mètres, les pieds d’un enfant bouger sous un corps inanimé (une femme ou un homme ? je ne sais pas). Nous faisons à nouveau demi-tour car trop exposés, puis nous attendons l’arrivée de la BRI.

Arrivée de la BRI, silence de cathédrale. Notre équipe progresse très lentement vers l’enfant, avec d’infinies précautions.

Nous parvenons enfin à extraire le petit en le tirant par les pieds. Je le prends dans mes bras ; j’ouvre tout de suite mon blouson pour y cacher sa tête. Il portait un casque anti-bruit sur les oreilles.

Il n’oppose aucune résistance.

J’ai bien vérifié qu’il n’avait aucune blessure. Je le porte ensuite jusqu’au poste médical avancé et je repars à l’intérieur du Bataclan rejoindre mes collègues.

Tout le temps où le petit est dans mes bras, il me répète

« Vous êtes gentil, monsieur, vous êtes gentil, monsieur ».

Nous gardons ce sentiment d’impuissance, de colère, d’avoir dû attendre l’arrivée de la BRI faute d’équipement,

ce sentiment de frustration de ne pas avoir pu faire plus ce soir-là. »

Fin de son témoignage.

Nous pensons souvent à eux et à ce qu’ils ont vécu et réalisé cette nuit-là. Nous les assurons de toute notre reconnaissance.

Mon petit-fils est conduit ensuite à l’hôpital Bégin.

Plus tard dans la nuit, il retrouve son papa, Jeremy.

Aujourd’hui, on peut dire qu’il va bien grâce à tous ceux et celles qui l’entourent.

Cette année, il est entré au collège.

Il fait du karaté, du foot, de la musique. Il adore Dragonball et les mangas, (cela ne surprendra personne…)

Il a beaucoup de copains, de copines,…

enfants du monde issus de tous les horizons…

Et il continue de voir une pédopsychiatre chaque semaine…

Et pour longtemps encore…

*****

Faut-il répéter ici qu’il y a un avant et un après-13 novembre ?

(« Tu te rappelles ? Quand nous sommes allés à tel endroit, c’était avant ou après 2015 ? »).

Il s’est passé 6 ans. 6 ans ! Toutes les images sont là,

et l’inquiétude,

l’attente des nouvelles,

l’angoisse,

l’irréparable désastre,

la colère.

Et quand bien même on réussit à apprivoiser la douleur,

on continue à porter ce poids terrible.

Sans fin.

Je veux remercier à ce moment tous les professionnels, toutes les personnes que je rencontre depuis 2015 qui m’aident, qui nous aident encore…

*****

Le 1er septembre 2016, j’adressais une longue lettre à quelques ami.es.

(Plusieurs d’entre eux, plusieurs d’entre elles, sont ici, dans cette enceinte. Merci à vous, merci d’être là)

J’avais besoin, depuis un bon moment, de mettre noir sur blanc

ce que j’avais vécu,

ce que je vivais…

Je voudrais,

monsieur le Président,

en donner quelques extraits :

« Cher.es ami.es,

Je viens vous donner des nouvelles, dix mois bientôt après la mort au Bataclan d’Elsa et Patricia.

Je vais vous parler de moi. Je ne dirai rien de mon petit-fils ni de ceux et celles qui m’entourent. Il est impensable que je parle en leur nom.


Mais comment donner des nouvelles à vous,

des centaines qui êtes si proches,

même si vous habitez à l’autre bout de la France, en Allemagne, en Espagne, au Chili ou sur l’autre rive de la Méditerranée ?

Quelles nouvelles ?… Quelles nouvelles alors que je tiens tant à ces quelques vers écrits il y a 1000 ans par le poète persan Omar Khayyam ?

Je le cite :

« Si assuré et ferme que tu sois, ne cause de peine à personne ;
Que personne n’ait à subir le poids de ta colère .
Si le désir est en toi de la paix éternelle,
Souffre seul, sans que l’on puisse, ô victime, te traiter de bourreau. »

Après cet avertissement, je commençais ainsi :

« …Aujourd’hui, nous sommes le 1er septembre 2016, jour de rentrée scolaire.

Il y a trente ans, c’est en chantant « Allons enfants de la patrie… » qu’Elsa faisait son entrée à l’école élémentaire Paul Éluard. Au fronton de l’école, il y avait, -il y a encore heureusement,

« J’écris ton nom, Liberté ».

Quel beau signe pour une enfant de six ans !

Libre, Elsa l’a toujours été. Parfois un peu trop à mon goût. Elle suivait son chemin… »

Je continuais un peu plus loin :

« …Le 10 novembre 2015, en fin de journée, elle m’appelait (elle était dans le métro ou le RER) pour m’apprendre, joyeuse et fière, que son employeur (…), sans attendre la fin de sa période d’essai, la passait en CDI. Ils appréciaient, je reprends leurs propos, « son grain de folie ».

Comme j’étais heureux de voir qu’elle avait trouvé enfin un point de stabilité après tant d’années de recherches.

Épanouie, elle l’était.

C’était trois jours avant le Bataclan !

C’est la dernière fois que je l’entendais.

***

« Des images, des moments que je revis sans cesse :

Le samedi 14 novembre, la recherche frénétique d’informations fiables (police, hôpitaux) sur ce que Elsa et Patricia étaient devenues.

Fort heureusement, le petit était à l’abri dans la famille.

En milieu de journée, nous arrive l’information, officieuse, qu’elles étaient sur la liste des victimes.

Désespoir, colère (les murs sont solides). Mais rien n’est encore sûr, n’est-ce pas ? Même si elles ne répondent pas sur leur portable.

On me dit : «Il faut attendre l’annonce officielle ; dans ces cas-là, ce n’est pas par téléphone, quelqu’un se déplace au domicile des proches ». Les heures passent. Anxiété.

Le samedi soir, rien n’a bougé. Nous allons de nous-mêmes à l’Ecole Militaire où se trouve la cellule interministérielle d’aide aux victimes (CIAV).

100 personnes sont , dans l’attente de nouvelles de leurs proches.

, la prise en charge est totale pour recevoir la voix officielle d’un juge d’instruction.

Il n’y a plus de doutes.

Et pourtant…

Oui, monsieur le Président, vous le savez : on garde espoir jusqu’au bout…

« Le dimanche soir, nous nous rendons à l’institut médico-légal.

Quelle attente ! Oui, il y a beaucoup de monde. Le personnel est débordé.

Mais maintenant, c’est sûr. Je les ai vues : ma fille Elsa et sa mère Patricia ont été tuées au Bataclan alors qu’elles se faisaient une joie avec le petit (chez mamie Paulette, son arrière-grand-mère, il dansait sur le CD) d’assister au concert des Eagles of Death Metal… »

A cet endroit de ma lettre, je posais cette question :

« …Les assassins sont-ils des fous, des forcenés ?

Non, ils sont tous passés par la Syrie rejoindre Daech. Une organisation, une logistique puissantes, nous expliquent les juges d’instruction chargés de l’enquête.

Et contrairement à ce que certains ici ont avancé après l’assassinat du père Jacques Hamel, il ne s’agit pas d’une guerre de religions. Je connais un peu l’Islam. Je connais beaucoup de musulmans, je sais que eux n’ont rien à voir avec le 13 novembre, avec Nice, avec Saint-Étienne-du-Rouvray.

Daech tue aussi des musulmans partout dans le monde. »

Un peu plus loin dans ma lettre, je faisais référence à un ami qui m’avait dit ceci :

«Et si on se posait les bonnes questions :

Pourquoi nos sociétés européennes produisent-elles tant de jeunes djihadistes ?

Pourquoi notre monde se déchire-t-il si cruellement au Proche-Orient, en Afrique… ?

Pourquoi des Etats s’effondrent-t-ils ?

Pourquoi des idéologies violentes, sectaires et mortifères gagnent-elles des sociétés ?

Que faut-il changer ici et là-bas ?».

Ces quelques mots, monsieur le Président, m’ont beaucoup aidé à reprendre le dessus,

à faire face…

Comprendre pour mieux combattre, oui.

*****

Je reprends ma « lettre aux ami.es » :

«…aucune logique de guerre n’a jamais engendré un monde où l’on devrait vivre en harmonie,

seule une logique de paix pourra faire naître un monde tel que ceux qui nous ont quittés brutalement l’aurait imaginé…»,

c’est ce que j’écrivais au Président de la République le 27 novembre 2015, jour de l’hommage aux Invalides.

Le jour des obsèques, un quotidien titrait

« A quand un monde selon Elsa ? »

Non,

la mort d’Elsa,

la mort de Patricia,

la souffrance du petit,

la souffrance de toutes ces familles,

non, il n’y avait rien de fatal à cela…

Et je ne ferai jamais l’amalgame entre une croyance religieuse légitime et la folie meurtrière d’individus criminels envoyés par l’Etat islamique… »

Plus loin, j’écrivais ceci :

« … Le 30 novembre. Le funérarium des Joncherolles. Le cimetière.

Souvent je revois vos visages, je ressens la stupéfaction et la reconnaissance que j’ai eus à vous savoir là,

venus du quartier voisin,

des régions (comme on dit maintenant),

venus de l’étranger spécialement…

Je relis tous les mots manuscrits, les mails, les SMS, messenger…

Cela fait chaud au cœur, cela tire les larmes.

J’entends souvent les notes de musique qui ont rempli la salle des Joncherolles,

la musique qui remplissait la vie d’Elsa.

Son violoncelle, je l’ai avec moi. Peut-être le petit voudra-t-il en jouer un jour ?

***

La vie continue, dit-on. Mais, vous ne serez pas surpris, elle ne continue pas comme avant.

Je poursuivais, monsieur le Président, en rappelant ceci :

« L’association « 13onze15-Fraternité et Vérité » s’est créée en Janvier 2016. J’y ai adhéré. Elle regroupe des victimes et proches de victimes des attentats du 13 novembre.

C’est un des moyens pour que cette catastrophe ne soit pas oubliée…

Pour, disent les statuts,

« contribuer à toute réflexion et action s’inscrivant dans la lutte contre le terrorisme ».

Lutter contre l’oubli, contre la banalisation, pour les droits, pour la vérité.

***

…Maintenant, qu’y a-t-il devant ?

Nous approchons du 13 novembre 2016. Quelle attitude prendre ?

Être partie prenante des manifestations commémoratives ?

Me tenir retranché, loin de tout cela ?

Je ne sais pas encore… »

Et je terminais ma lettre par ces mots que Paul Eluard écrivait en 1936 au moment de la Guerre d’Espagne :

« On s’habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place. »

*****

« Sauf à leur céder la place. »

, étaient la conviction et l’engagement de Patricia et Elsa.

Loin de toute haine,

défendant joyeusement l’idée qu’un monde de paix était possible…

Je pense qu’elles ont participé à toutes les manifestations contre les guerres en Irak ou en Syrie…

Aussi, quand j’entends les assassins d’Elsa et Patricia tenter de justifier leurs actes par la vengeance,

ça ne passe pas,

monsieur le Président

NON, ça ne passe pas !…

Pour eux,

le petit n’existe pas,

Elsa et Patricia sont des morts anonymes…

…Mais elles étaient faites de chair ! de cœur ! d’esprit !

Elles sont la vie !

Ce ne sont pas seulement des noms sur une plaque !

Ce sont des êtres humains… pas des objets désignés au hasard d’une vengeance fanatique !

*****

Qui est donc Patricia ? Qui est Elsa ?

Patricia est née au Chili en 1954.

Après le coup d’état du général Pinochet, le 11 septembre 1973, son père, Rolando, comme des milliers d’autres démocrates chiliens, est arrêté et contraint à l’exil.

En 1976, il doit partir pour la France où Patricia et sa maman, Betty, vont le rejoindre.

La solidarité ici s’était organisée sous toutes les formes. C’est ainsi que Patricia va rejoindre une troupe de théâtre chilienne qui est accueillie, depuis un moment déjà, en région parisienne :

le Théâtre de la Résistance.

La première pièce présentée s’intitule « Chili Liberté » et s’ouvre avec la chanson « Gracias a la vida »,

« merci à la vie qui m’a tant donné… ».

Devenue agent de la fonction publique dans une commune de Seine-Saint-Denis, Patricia s’engage dans l’action syndicale où elle se trouve rapidement en charge de responsabilités.

Au lendemain du 13 novembre, ses ami.es lui rendent hommage et écrivent ceci :

(je cite)

« …Patricia a fui l’oppression pour venir s’installer dans notre pays, patrie des droits de l’homme.

Qui aurait pu imaginer qu’un jour, dans son pays d’accueil, elle aurait pu être victime de fanatiques adeptes du pire obscurantisme ?

Patricia luttait pour un monde plus juste, pour un monde de paix, de fraternité…

Nous avons été nombreux à savourer son accent et son phrasé inimitables.

La voix de Patricia continuera de chanter dans nos souvenirs et dans nos cœurs…»

Fin de citation

Et c’est vrai, Elsa et Fabien sont, pour elle, « Elsita »et« Fabito »… Et, pour son petit-fils, elle restera « abuelita »

*****

Elsa est arrivée au monde en 1980.

Elsa, c’est le refus du compromis et une langue bien pendue.

Elle ne fait aucune concession. Tous ceux et toutes celles qui l’ont connue, s’en souviennent encore ! Moi le premier.

Elsa, c’est l’image d’une vie trépidante avec cette grande fragilité qu’elle cache au fond d’elle-même…

Attentive aux autres, généreuse, elle entreprend une foule de choses, surtout dans le domaine de la culture, et elle va finalement intégrer un cabinet international de Conseil en Management.

Et, parmi toutes les expériences qu’elle a lancées,

je pense tout particulièrement à cette aventure photographique que l’on peut difficilement raconter

et qu’elle appelle avec ses ami.e.s

« Les instants folies »…

Elle affiche alors sur les réseaux sociaux :

« Chaque jour est une vie entière ».

Et il y a ce mot qu’elle porte en tatouage : « Levantate»,

« Lève-toi », c’est le titre d’une chanson de Victor Jara, assassiné par les militaires chiliens…

Levantate…

« Lève-toi et regarde la montagne

Apporte-nous ton royaume de justice et d’égalité… » dit la chanson.

//

Et puis, monsieur le Président, je souhaite partager avec vous l’étonnement que j’ai eu en rangeant les affaires qu’Elsa a laissées derrière elle :

J’ai retrouvé la copie d’une lettredont j’avais perdu le souvenir. Elle est datée du 9 décembre 1987. Je ne savais pas qu’Elsa l’avait gardée. Elle devait compter pour elle…

Cette lettre, je l’adressais à son institutrice : (je cite)

« Aujourd’hui le monde connaît un moment d’espoir extraordinaire, mais combien sous-estimé, avec la signature de l’accord qui prévoit la destruction de missiles nucléaires pour la première fois dans l’Histoire

-ou bien la Préhistoire ?-.

Nous avons cherché avec Elsa ce qui pourrait marquer cette journée, étape nouvelle pour l’avenir de tous les enfants du monde.

Ils ne doivent plus apprendre la guerre mais la paix.

C’est pourquoi nous nous permettons de vous remettre pour votre classe une sérigraphie du peintre chilien Jose Balmes en souvenir de ce premier pas vers une nouvelle façon de penser et de vivre :

détruire des armes au lieu de les construire.

Vous savez combien la vie mérite tous les efforts patients et obstinés. »

(fin de citation)

Espoir, Espérance…

Amertume ?

En tout cas,

C’est ainsi qu’Elsa grandit et j’en suis fier.

*****

Elsa repose maintenant dans un cimetière de Seine-Saint-Denis auprès de son grand-père de France.

Les cendres de Patricia ont été déposées au Chili, sa terre natale, par Fabien, mon fils, et Franck, son mari.

Patricia avait souvent dit sa volonté de reposer au Chili le jour venu. C’est ce qui a été fait, mais qui peut accepter l’idée que ce jour était venu ?

*****

Aujourd’hui,

les questions restent entières :

Pourquoi Elsa et Patricia ont-elles été tuées ?

Pourquoi mon petit-fils a-t-il vécu le pire ?

Pourquoi ces attentats du 13 novembre ?

Ce procès permettra de dégager les réponses, j’en suis persuadé.

Mais,

monsieur le Président,

à la fin du mois de mai, le jugement une fois rendu,

nous n’en aurons pas fini.

D’autres questions sont là, qui ne relèvent pas de ce tribunal :

Quelles sont les causes profondes du terrorisme djihadiste ?

Comment le prévenir ?

Comment l’éradiquer ?… si cela est un jour possible.

Que faut-il changer dans ce monde pour que plus personne,

où que ce soit,

ne vive ce que nous vivons ?

J’ai en mémoire ce qu’a dit Rachid Benzine, auteur de « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? ». Avec son autorisation, je le cite :

« Il est possible de détruire le territoire physique de Daesh. Mais le territoire des esprits, c’est une autre paire de manche ».

Je pense que là est le défi que doit relever notre humanité :

« Bousculer toutes les intelligences,…

les yeux de la curiosité, l’esprit de la raison, le cœur, grand ouverts »

comme je le disais l’an passé, lors de l’hommage rendu dans ma ville à Samuel Paty.

*****

Pour terminer, Monsieur le Président,

Je veux dire ma conviction, toute simple :

Rien ne fera disparaître les victimes du 13 novembre,

au Stade de France,

sur les terrasses,

au Bataclan,

tuées

ou blessées dans leur chair et dans leur âme,

Rien ne fera disparaître Elsa et Patricia,

ni leur idéal de liberté et de justice.

« Tunisie : décret du 22 septembre 2021, état d’exception et constitution. »

« Des conceptions de Carl Schmitt à celles de Kaïs Sayed ». Un article de Mohamed Chérif FERJANI, Professeur Honoraire de l’Université Lyon2, Président du Haut Conseil Scientifique de Timbuktu Institute, African Center for Peace Studies.

En annexe: le texte intégral du décret présidentiel

Le 22 septembre 2021, près de deux mois après les décisions exceptionnelles concernant la dissolution du gouvernement, la suspension des activités du parlement et la levée de l’immunité dont avaient abusé les députés, le Président de la République, Kaïs Saied, a franchi un nouveau pas dans le sens de l’instauration de la « dictature » de « l’Etat d’exception ». Le décret présidentiel relatif à de nouvelles « mesures exceptionnelles » qu’il vient de promulguer, sans aucune consultation préalable avec les forces sociales et politiques attachées à la démocratie et objectifs de la révolution, met tout le monde devant le fait accompli, et compris celles et ceux qui ont soutenu les décisions du 25 juillet 2021. Certains, moins nombreux qu’il y a deux mois, continuent à applaudir « l’homme providentiel » voyant dans les nouvelles mesures un coup de main « du destin » pour tourner la page de la « fausse démocratie» et jeter les bases de « la vraie démocratie ». D’autres voient là une confirmation de leurs craintes inspirées tout autant par les discours et les conceptions affichées par Kaïs Saied, avant et après les dernières élections présidentielles, que par sa manière autocratique d’exercer le pouvoir. En effet, sa façon de gérer le pouvoir n’est pas rassurante quant à l’avenir de la démocratie et des aspirations qui avaient porté la révolution de 2010-2011, trahies par les islamistes et leurs alliés successifs depuis 2011. Le décret présidentiel se veut rassurant en annonçant que le préambule de la constitution, les chapitres 1 et 2 (principes généraux et droits et libertés) sont maintenus. Ces assurances sont destinées à faire croire qu’on est encore dans la légalité constitutionnelle, d’une part, et, d’autre part, que les conditions internationales concernant l’état d’exception sont respectées. En effet, lors de l’adoption des lois exceptionnelles concernant la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001, des garanties ont été demandées aux pays proclamant « l’état d’exception » pour éradiquer la menace terroriste. En raison des risques que fait peser l’état d’exception, sur les droits humains et sur les démocraties, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (article 4), la Convention européenne des droits humains, (article 15, « Dérogation à l’état d’urgence »), la Convention américaine relative aux droits humains (article 27, « Suspension des garanties »), la Charte arabe des droits humains (révisée en 2004), entre autres, disposent que « les États Parties qui veulent déroger à certains droits garantis doivent notifier aux autres les dispositions auxquelles ils ont dérogé, leurs motifs et la durée ou la date de fin de la dérogation ». Cependant, certains droits fondamentaux (appelés « droits intangibles ») demeurent non susceptibles de dérogation, en toute circonstance : droit à la reconnaissance de la personnalité juridique (dans la loi américaine), droit à la vie, droit à l’intégrité de la personne, interdiction de l’esclavage et de la servitude, pincipes de légalité et de non rétroactivité en matière pénale, liberté de conscience et de religion, protection de la famille, droit à un nom, droits de l’enfant, droit à une nationalité, droits politiques, garanties procédurales indispensables à la protection de ces droits, droit à un procès équitable, droit d’introduire un recours en cas d’arrestation ou de détention, protection contre la torture et contre toute autre forme de traitement inhumain ou dégradant, etc.

Ce qui est grave dans le décret présidentiel c’est l’inversion de la hiérarchie des normes lorsqu’il stipule que l’ensemble des dispositions constitutionnelles qui ne s’opposent pas à ces mesures exceptionnelles restent en vigueur : C’est le décret présidentiel qui détermine ce qui reste, ou non, en vigueur de la Constitution.

Par ailleurs, tous les pouvoirs sont désormais entre les mains du Président de la République, qui « se charge » lui-même, et dans le cadre de ce décret, de l’élaboration de projets d’amendements relatifs aux réformes politiques, avec le concours d’une commission qui sera créée par décret présidentiel » ; les décrets-lois et autres décrets présidentiels que le chef de l’Etat édicte, en tant que seul législateur, ne sont pas susceptibles de recours en annulation (Art. 7) et ils concernent des domaines très vastes ; l’approbation des traités, l’organisation de la justice et de la magistrature, l’organisation de l’information, de la presse et de l’édition, l’organisation des partis politiques, des syndicats, des associations, des organisations et des ordres professionnels ainsi que leur financement, l’organisation de l’Armée nationale, l’organisation des forces de sécurité intérieure et de la douane, la loi électorale, les libertés et les droits humains, le statut personnel, les modalités générales d’application de la Constitution, les devoirs fondamentaux de la citoyenneté, le pouvoir local, l’organisation des instances constitutionnelles, la loi organique du budget, la création de catégories d’établissements publics et d’entreprises publiques, la nationalité, les obligations civiles et commerciales, les procédures devant les différentes catégories de juridictions, la détermination des crimes et délits et des peines qui leur sont applicables, ainsi que les contraventions sanctionnées par une peine privative de liberté, l’amnistie générale, la détermination de l’assiette des impôts et le régime d’émission de la monnaie, les emprunts et les engagements financiers de l’Etat, la détermination des emplois supérieurs, la déclaration du patrimoine, les garanties fondamentales accordées aux fonctionnaires civils et militaires, le régime de ratification des traités, les lois de finances, le règlement du budget et l’approbation des plans de développement, les principes fondamentaux du régime de la propriété et des droits réels, l’enseignement, la recherche scientifique, la culture, la santé publique, l’environnement, l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, l’énergie, le droit du travail et de la sécurité sociale. D’autres domaines relevant du pouvoir réglementaire général peuvent être régis par des décrets Présidentiels.

Pour éviter d’éventuels recours contre les décrets en question, l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des projets de loi est supprimée (Art. 21). Il exerce le pouvoir exécutif avec l’aide d’un gouvernement dont les membres sont désignés par lui et qui sont responsables devant lui.

Avec la promulgation de ce décret, on n’est plus dans le cadre de la Constitution, ni même dans celui de l’article 80 au nom duquel les mesures du 25 juillet ont été prises. L’article 80 prévoit un retour à la Constitution dès la fin des dangers à l’origine de mesures exceptionnelles, et l’obligation de maintenir le statuquo institutionnel jusqu’à l’adoption, par la voie prévue par la même Constitution, des modifications qui s’imposent pour instaurer un fonctionnement démocratique des institutions. Ainsi, nous sommes passés du pouvoir « constitutionnel » au pouvoir « constituant », selon la terminologie de Carl Schmitt dont les conceptions politiques et juridiques ne diffèrent en rien de celles de Kaïs Saied, comme je l’ai signalé à plusieurs reprises depuis 2019. J’aurais préféré voir l’exercice du pouvoir par le chef de l’Etat démentir mes craintes et donner raison à mes ami(e)s qui ne partageaient pas mes rapprochements, qu’ils trouvaient hasardeux, et qui faisaient confiance à la « droiture » de Kaïs Saied. Malheureusement, tout semble indiquer que nous avons à faire à un processus de mise en place graduelle de conceptions politiques qui ressemblent à celles du grand constitutionnaliste de la « révolution conservatrice ». Certains amis, qui avaient connu Kaïs Saied comme collègue, affirment qu’il ne connaissait pas Carl Schmitt et qu’il ne l’avait jamais lu. Je pense qu’ils se trompent et qu’ils sous-estiment sa culture juridique ; mais peu importe qu’il ait lu ou non l’auteur de La dictature (1920), de Théologie politique (publié en 1922), de Théorie de la constitution, (paru en 1928), de La notion de politique (publié en1932), de Légalité et légitimité (paru en 1932), et d’autres ouvrages traitant de « l’Etat d’exception » ou « de nécessité » ou des rapports entre droit et politique. Kaïs Saied ne cesse d’opposer, comme Carl Schmitt « légalité-légitimité », « parlementarisme et démocratie », « principe de souveraineté » et « procédures relatives à son application » en insistant sur « la prééminence du principe sur les formes et les procédures », comme on peut le lire dans le décret présidentiel par lequel il s’institue dépositaire des prérogatives du « souverain » et s’arroge tous les pouvoirs. En cela, nous avons comme une application à la lettre des conceptions de Carl Schmitt pour qui « la nécessité n’a pas de loi » et l’état d’exception exige une redéfinition du rapport entre droit et pouvoir afin de penser la règle à partir de l’exception. Son œuvre majeure ou il parle de l’état « d’exception », Théologie politique, commence par une phrase qui ne laisse place à aucun doute : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »  Pour lui c’est la puissance du prince qui crée les conditions d’application du droit : « Il est impossible d’établir avec une clarté intégrale les moments où l’on se trouve devant un cas de nécessité ni de prédire, dans son contenu, ce à quoi il faut s’attendre dans ce cas », précise C. Schmitt. Le droit ne permet pas de distinguer une situation exceptionnelle de la situation normale. Il revient au souverain, titulaire du pouvoir suprême, de trancher. Il est encore plus clair quand il dit : « Il n’existe pas de norme que l’on puisse appliquer à un chaos. Il faut que l’ordre soit établi pour que l’ordre juridique ait un sens. Il faut qu’une situation normale soit créée, et celui-là est souverain qui décide définitivement si cette situation existe réellement (…). Là réside l’essence de la souveraineté de l’Etat… ». L’état d’exception, selon C. Schmitt « révèle avec la plus grande clarté l’essence de l’autorité de l’Etat. C’est là que la décision se sépare de la norme juridique, et là que l’autorité démontre que, pour créer le droit, il n’est nul besoin d’être dans son bon droit. »

Sur la base de ces conceptions, C. Schmitt a salué le tournant totalitaire du régime fasciste, renonçant au libéralisme, en 1925, pour devenir franchement un État totalitaire et « corporatif ». Il y voit une confirmation de l’idée centrale développée dans sa Théorie de la constitution où il insiste sur la nécessité de distinguer l’État de droit « bourgeois », sous la forme de l’État libéral, de la démocratie. « Que le fascisme renonce au vote, haïsse et méprise tout l’“elezionismo” n’est nullement antidémocratique, mais antilibéral ». Il précise que la conception électorale plébiscitaire adoptée par Mussolini, n’est pas« antidémocratique » en ajoutant qu’un : «plébiscite n’a pourtant rien d’antidémocratique. De surcroît, que le peuple se contente d’acclamer, ou ne puisse dire que oui ou non, n’exclut pas la démocratie la plus radicale et la plus directe.»

Ainsi, le fascisme serait une forme authentique de démocratie, radicale et directe, tirant sa légitimité de l’acclamation du peuple. La démocratie plébiscitaire fasciste montre le vrai sens de la représentation incarnée par un chef qui devient le « vrai représentant » de « la communauté organique que constitue le peuple, incarnant de façon vivante le principe national, alors que le parlement n’est qu’une représentation abstraite et déformée. » La supériorité de ce mode de représentation est illustrée, pour C. Schmitt, aussi bien par le fascisme que par la dictature de Staline ; dans ce sens il dit : « Il est très étonnant que deux États comme la Russie bolchevique et l’Italie fasciste soient les seuls qui aient fait l’expérience de rompre avec les clichés constitutionnels traditionnels du dix-neuvième siècle et d’exprimer également, dans l’organisation étatique et une constitution écrite, les grandes transformations dans la structure économique et sociale du pays. »

C’est aussi sur la base des mêmes conceptions qu’il a justifié, en juillet 1934, les assassinats de la Nuit des Longs Couteaux visant les SA en y voyant la « forme suprême de justice administrative » et en disant : « Le Führer met vraiment à exécution les enseignements tirés de l’histoire allemande. Cela lui donne le droit et la force pour fonder un nouvel Etat et un ordre nouveau. »

Depuis bien avant son adhésion au parti nazi en 1933, il a affiché sa préférence pour une « démocratie plébiscitaire » et pour une « dictature politique légitime ». La crise dans laquelle s’enlisait le République de Weimar était pour lui un motif pour rejeter le parlementarisme et pour développer une théorie centrée sur les pouvoirs étendus d’un « homme providentiel », un homme fort à la tête d’un Etat fort, capable de prendre des décisions et de les imposer.

Ces conceptions continuent à inspirer de nos jours les populismes de droite comme de gauche, les premiers retenant sa fascination pour Mussolini et Hitler, les seconds pensant à son admiration pour Staline, les deux reprenant ses critiques à l’égard du libéralisme et de la démocratie parlementaire, son « décisionnisme » fondé sur une ferme distinction, par le souverain, et en fonction de son appréciation du contexte, entre l’ami et l’ennemi.

Par delà le contenu des conceptions de Kaïs Saied, qui ne sont pas plus réactionnaires ni plus conservatrices que celles de ses adversaires islamistes et de leurs alliés, le problème avec les orientations qui président au décret du 22 septembre n’est pas seulement l’absence du volet social et économique que déplore, à raison, l’UGTT, mais leur inscription dans une logique annoncée dès le départ et qui peut conduire très loin sur une voie qui tourne le dos à la démocratie et à l’Etat de droit au nom de « la démocratie la plus radicale et la plus directe» capable de « rompre avec les clichés constitutionnels traditionnels du dix-neuvième siècle », sous la conduite d’un « homme providentiel » qui a tous les pouvoirs, selon les termes de C. Schmitt que nos juristes feraient mieux de lire et d’enseigner à leurs étudiants pour comprendre ce qui risque de nous arriver.

Il n’est jamais trop tard pour se mobiliser pour dire non à la réalisation d’un tel projet autrement que par le retour à l’avant 25 juillet 2021 ou par le retour à l’avant 2011. Celles et ceux qui veulent se battre de façon crédible contre le projet de Kaïs Saied ne doivent tendre la main ni aux islamistes et à leurs alliés, ni aux nostalgiques de la dictature d’avant 2011. Le salut de la Tunisie dépend de la mobilisation des forces sociales et politiques attachées à la démocratie et à la réalisation des objectifs de la révolution oubliés et trahis par toutes les coalitions gouvernementales, souvent dominées par les islamistes depuis 2011.

ANNEXE :

Décret Présidentiel n° 2021-117 du 22 septembre 2021, relatif aux mesures exceptionnelles. Texte intégral.

Le Président de la République,

Vu la Constitution, notamment son article 80,

Vu le décret Présidentiel n° 2021- 69 du 26 juillet 2021, portant cessation de fonctions du Chef du Gouvernement et de membres du Gouvernement,

Vu le décret Présidentiel n° 2021-80 du 29 juillet 2021, relatif à la suspension des compétences de l’Assemblée des représentants du peuple.

Vu le décret Présidentiel n° 2021-109 du 24 août 2021, relatif à la prorogation des mesures exceptionnelles relatives à la suspension des compétences de l’Assemblée des représentants du peuple,

Considérant que la Constitution dispose que le peuple est le titulaire de la souveraineté tel que prévu par son préambule et mentionné dans son article 3,

Considérant que, si le peuple n’étant pas en mesure d’exprimer sa volonté et d’exercer sa souveraineté en vertu des dispositions constitutionnelles en vigueur, la souveraineté prévaut sur les dispositions relatives à son exercice,

Considérant que le peuple tunisien a exprimé à plusieurs reprises son rejet des mécanismes relatives à l’exercice de la souveraineté,

Considérant que le fonctionnement des pouvoirs publics a été entravé, et que le péril est devenu non pas imminent, mais réel, notamment au sein de l’Assemblée des représentants du peuple,

Considérant que le principe est que la souveraineté appartient au peuple, et que si le principe s’oppose aux procédures relatives à son application, la prééminence du principe sur les formes et les procédures s’impose.

Prend le décret Présidentiel dont la teneur suit :

CHAPITRE PREMIER

Dispositions générales

Article premier – Les compétences de l’Assemblée des représentants du peuple demeurent suspendues.

Art. 2 – L’immunité parlementaire de tous les membres de l’Assemblée des représentants du peuple demeure levée.

Art. 3 – Il est mis fin à toutes les primes et tous les avantages octroyés au Président et aux membres de l’Assemblée des représentants du peuple.

CHAPITRE II

Les mesures relatives à l’exercice du pouvoir législatif

Art. 4 – Les textes législatifs sont pris sous forme de décret-loi, ils sont promulgués par le Président de la République qui ordonne leur publication au Journal officiel de la République tunisienne, et ce, après délibération du Conseil des ministres. Lors de l’édiction de décrets-lois, il ne peut être porté atteinte aux acquis en matière de droits de l’Homme et de libertés garantis par le système juridique national et international.

Art. 5 – Sont pris sous forme de décret-loi, les textes relatifs :

– à l’approbation des traités,

– à l’organisation de la justice et de la magistrature,

– à l’organisation de l’information, de la presse et de l’édition,

– à l’organisation des partis politiques, des syndicats, des associations, des organisations et des ordres professionnels ainsi que leur financement, – à l’organisation de l’Armée nationale,

– à l’organisation des forces de sécurité intérieure et de la douane,

– à la loi électorale, – aux libertés et aux droits de l’Homme,

– au statut personnel,

– aux modalités générales d’application de la Constitution,

– aux devoirs fondamentaux de la citoyenneté,

– au pouvoir local,

– à l’organisation des instances constitutionnelles,

– à la loi organique du budget,

– à la création de catégories d’établissements publics et d’entreprises publiques,

– à la nationalité,

– aux obligations civiles et commerciales,

– aux procédures devant les différentes catégories de juridictions,

– à la détermination des crimes et délits et aux peines qui leur sont applicables, ainsi qu’aux contraventions sanctionnées par une peine privative de liberté,

– à l’amnistie générale,

– à la détermination de l’assiette des impôts et contributions, de leurs taux et des procédures de leur recouvrement,

– au régime d’émission de la monnaie,

– aux emprunts et aux engagements financiers de l’Etat,

– à la détermination des emplois supérieurs,

– à la déclaration du patrimoine,

– aux garanties fondamentales accordées aux fonctionnaires civils et militaires,

– au régime de ratification des traités,

– aux lois de finances, de règlement du budget et d’approbation des plans de développement,

– aux principes fondamentaux du régime de la propriété et des droits réels et de l’enseignement, de la recherche scientifique, de la culture, de la santé publique, de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, de l’énergie, du droit du travail et de la sécurité sociale.

Les matières autres que celles qui sont des domaines ci-dessus mentionnés, relèvent du pouvoir réglementaire général et sont prises sous forme de décret Présidentiel.

Art. 6 – Les projets de décret-loi et les décrets Présidentiels à caractère réglementaire sont délibérés en Conseil des ministres. Les décrets Présidentiels à caractère réglementaire sont contresignés par le Chef du Gouvernement et le membre du Gouvernement intéressé.

Art. 7 – Les décrets-lois ne sont pas susceptibles de recours en annulation.

CHAPITRE III

Les mesures relatives à l’exercice du pouvoir exécutif

Art. 8 – Le pouvoir exécutif est exercé par le Président de la République assisté d’un Gouvernement dirigé par un Chef du Gouvernement.

Section première – Le Président de la République

Art. 9 – Le Président de la République représente l’Etat et oriente sa politique générale et ses choix fondamentaux.

Art. 10 – Le Président de la République préside le Conseil des ministres et il peut déléguer sa présidence au Chef du Gouvernement.

Art. 11 – Le Président de la République veille à l’exécution des lois, exerce le pouvoir réglementaire général et il peut déléguer tout ou partie de ce pouvoir au Chef du Gouvernement.

Art. 12 – Le Président de la République exerce notamment les fonctions suivantes :

– assurer le haut commandement des forces armées,

– déclarer la guerre et conclure la paix après délibération du Conseil des ministres,

– la création, la modification, la suppression des ministères et secrétariats d’Etat, la détermination de leurs compétences et de leurs attributions,

– la création, la modification ou la suppression des établissements publics et d’entreprises publiques et services administratifs, ainsi que la détermination de leurs compétences et de leurs attributions,

– la cessation de fonctions d’un ou de plusieurs membres du Gouvernement ou l’examen de sa démission, – l’accréditation des diplomates de l’Etat à l’étranger et l’acceptation de l’accréditation des représentants des Etats étrangers,

– la nomination aux emplois supérieurs et leurs cessations,

– la ratification des traités,

– accorder la grâce.

Art. 13 – En cas d’empêchement provisoire, le Président de la République peut déléguer, par décret Présidentiel, ses pouvoirs au Chef du Gouvernement. Au cours de l’empêchement provisoire du Président de la République, le Gouvernement reste en place jusqu’à ce que cet empêchement cesse d’exister.

Art. 14 – En cas de vacance de la Présidence de la République pour cause de décès, de démission ou d’empêchement absolu, le Chef du Gouvernement est immédiatement investi des fonctions de la Présidence de la République, jusqu’ à ce que soit assuré le retour au fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Et il prête le serment constitutionnel devant le Conseil des ministres.

Si en même temps le Chef du Gouvernement se trouve empêché pour l’une des raisons prévues à l’alinéa précédent, le ministre de justice est investi des fonctions de la Présidence de la République par intérim.

Dans ces deux derniers cas, des élections sont organisées pour élire le Président de la République dans un délai de quarante-cinq jours au moins et de quatre-vingt-dix jours au plus à compter la date de la vacance.

Le Président de la République par intérim prête le serment constitutionnel prévu dans l’article 76 de la Constitution.

Art. 15 – Le Président de la République peut soumettre au référendum tout projet de décret-loi. Lorsque le référendum a conclu à l’adoption du projet, le Président de la République le promulgue dans un délai maximum de quinze jours à compter de la date de proclamation des résultats du référendum.

Section 2 – Le Gouvernement

Art. 16 – Le Gouvernement se compose du Chef du Gouvernement, de ministres et de secrétaires d’Etat nommés par le Président de la République.

Le Chef du Gouvernement et les membres du Gouvernement prêtent devant le Président de la République le serment prévu par le dernier alinéa de l’article 89 de la Constitution.

Art. 17 – Le Gouvernement veille à l’exécution de la politique générale de l’Etat, conformément aux directives et aux choix définis par le Président de la République.

Art. 18 – Le Gouvernement est responsable de ses actes devant le Président de la République.

Art. 19 – Le Chef du Gouvernement dirige et coordonne l’action du Gouvernement. Il dispose de l’administration aux fins de l’exécution des orientations et choix définis par le Président de la République. Il supplée, le cas échéant, le Président de la République dans la présidence du Conseil des ministres ou de tout autre conseil.

CHAPITRE IV

Dispositions finales

Art. 20 – Le préambule de la Constitution, ses premier et deuxième chapitres et toutes les dispositions constitutionnelles qui ne sont pas contraires aux dispositions du présent décret Présidentiel, continuent à être appliquées.

Art. 21 – L’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des projets de loi est supprimée.

Art. 22 – Le Président de la République élabore les projets de révisions relatives aux réformes politiques avec l’assistance d’une commission dont l’organisation est fixée par décret Présidentiel.

Ces projets de révisions doivent avoir pour objet l’établissement d’un véritable régime démocratique dans lequel le peuple est effectivement le titulaire de la souveraineté et la source des pouvoirs qui les exerce à travers des représentants élus ou par voie de référendum.

Ce régime repose sur la séparation des pouvoirs et l’équilibre réel entre eux, il consacre l’Etat de droit et garantit les droits et les libertés publiques et individuelles et la réalisation des objectifs de la révolution du 17 décembre 2010 relatifs au travail, à la liberté et à la dignité nationale.

Ces projets de révisions sont soumis par le Président de la République au référendum pour approbation.

Art. 23 – Le présent décret Présidentiel sera publié au Journal officiel de la République tunisienne et il est immédiatement exécutoire.

Tunis, le 15 Safar al Khayr 1443.

Le 22 septembre 2021. Le Président de la République Kaïs Saïed

« Terrorisme…Réalités, causes et mystifications idéologiques »

Avec l’ouverture du procès concernant les attentats du 13 novembre en France, et le 20è anniversaire du 11 septembre 2001, la question du terrorisme est en ce moment, et fortement, dans les médias, dans les mémoires, dans les émotions… ce qui est normal. Mais est-elle suffisamment dans les analyses, dans les interrogations et les débats nécessaires ? Certainement pas. Pourtant, lutter contre cette violence criminelle mondialisée devrait imposer d’aller au fond des enjeux sociaux, économiques, politiques, stratégiques, historiques… Ce livre, sorti en 2019, aborde en particulier les questions de la définition du terrorisme, de ses causes (parce qu’il y a des causes, n’en déplaise à Manuel Valls et à quelques autres), et de ses instrumentalisations idéologiques. A lire ou à relire pour mieux appréhender les enjeux, pour aller au-delà des apparences, des « fakes news » ou infox, et des mensonges.

A commander (172 pages – 12 euros) en librairie, ou aller sur le site des éditions du Croquant :

https://editions-croquant.org/

Afghanistan: de quelle défaite parle-t-on ? افغانستان: سخن از کدام شکست است؟

Cet article tente de donner de premières hypothèses sur le sens des événements d’Afghanistan. Il est évidemment trop tôt pour traiter de leurs conséquences, mais il est vraiment nécessaire, dans le flot médiatique actuel, de proposer un début d’analyse. Ce texte vise à comprendre les aspects géopolitiques essentiels. Il ne cherche pas à être exhaustif. Il est loin de l’être. Il essaie de suggérer quelques questions et quelques pistes pour l’avenir (1).

Je publie ci-dessous, pour celles et ceux qui en auront usage, la traduction de cet article en langue persane (le farsi) qui est une des deux langues officielles en Afghanistan. Le farsi parlé en Afghanistan est appelé le dari.

Je dois cette traduction à un ami iranien, Bernard Arefi que je remercie vivement.

افغانستان: سخن از کدام شکست است؟

ژاک فات*

برگردان بهروز عارفی

22 اوت 2021

در این نوشته تلاش می کنیم به نخستین فرضیه ها درباره رویداهای افغانستان بپردازیم. هنوز برای تحلیل پیامدها خیلی زود است، اما واقعا ضروری است که در میان انبوه سردرگمی رسانه ای کنونی، سرخطِ تحلیل را بگشاییم. در این نوشته، کوشش می کنیم به جنبه های اساسیِ ژئوپولیتیکی اشاره کنیم. طبیعتاً این متن، فراگیر نیست. چنین هدفی هم ندارد. منظور طرح چند پرسش و راهیابی برای آینده است1.

همان گونه که می بینیم، 20 سال پس از «جنگ با تروریسم» که جورج والکِر بوش در پیِ حمله های تروریستی در 11 سپتامبر 2001 علیه طالبان و القاعده به راه انداخت، افغانستان، در چند روز به دست طالبان سقوط کرد (واژه سقوط بسیار معنی دار است). در برابر پیشروی برق آسای روزهای اخیر، نیروهای افغان یا فروریختند و یا بدون جنگ، تسلیم شدند. تشدید حمله های هوائی آمریکا چیزی را در محل تغییر نداد. طالبان هنگامی وارد کابل شدند که نیروهای واشینگتن هنوز در آن شهر بودند. طالبان ورودی های فرودگاه را کنترل می کنند و در نتیجه دسترسی به آن برای کسانی که می خواهند افغانستان را ترک کنند، نامعلوم و پرمخاطره است. هزاران افغانی برای فرار از کشور به آنجا روی می آورند. بایدن در مقابل این فروپاشی گفت که قادر نیست نتیجه نهایی این عملیات را تضمین کند.

در هرجی و مرجی وصف ناپذیر، سیاست عقب نشینی که بایدن فرمانش را صادر کرد و دولت آمریکا راه و روش آن و نیز تقویم آن را معین کرد، باوجود تقویت قابل ملاحظه ی نیروهای آمریکا از سوی پنتاگون (از 2500 تا 6000 سرباز) جهت تضمین امنیت، این عقب نشینی یک شکست کامل است. آمریکا حتی نیروهایی در قطر و کویت مستقر کرد. اما، ایالات متحده کنترل اوضاع را از دست داده است. این امر، به نوبه خود، برای بزرگترین قدرت نظامی جهان اهانت آمیز است. چرا که بیست سال پیش، جورج دبلیو بوش از جاه طلبیِ قدرتی با گستردگی بین المللی صحبت کرد2 و اینکه هیچ چیزی نمی تواند این وضعیت را برهم زند. چهل و سومین رئیس جمهور آمریکا اظهار داشت «جنگ ما علیه تروریسم با القاعده شروع می شود ولی با آن متوقف نخواهد شد. این جنگ تا زمانی که همه گروه های تروریستی را در جهان یافته، دستگیر کرده و شکست دهیم» ادامه خواهد یافت. این بلندپروازی که با شروعِ جنگی جهانی با تروریسم به نام ارزش های امریکا، به نام ملتی «استثنایی» و «صاحبِ تقدیر»، به نام مسیحایی دموکراتیک آغازشد، امروز – ودر واقع از مدت ها پیش- دور از دسترس است. این ایده برخاسته از مبالغه ای دراز مدت است که برای ایالات متحده و نیز منحدانش بسیار گران تمام شده است. اما، این دروغ که آشکارا در رسانه ها نیز بازتاب یافته است، بی دلیل نبود: تثبیت حضور سلطه گرانه ی آمریکا در جهان و به ویژه در منطقه ای که منافع استراتژیکی و حوزه های نفوذ بسیاری به هم می‌رسند.

آرشیو امنیت ملی (آمریکا)3در 19 اوت مجموعه ای از اسناد تاریخی را منتشر کرد که از رده بندی سری خارج شده بود. این اسناد نشان می‌دهد که «به مدت نزدیک به بیست سال، دولت آمریکا تا چه حدی مردم آمریکا را در مورد پیشرفت ها در افغانستان فریب داد. در حالی که همزمان، واقعیت های آزاردهنده درباره ی شکست های جاری را با سرپوشِ محرمانه مخفی می کردند…» درنتیجه، واشینگتن درباره ی توهم و دروغ بافی برپایه ی اسطوره های ایدئولوژیکی بنیادگذار ایالات متحده و همچنین در مورد واقعیت تناسب قوا شکست خورده است…

پیروزی طالبان همراه با تصویرهای دهشتناک، تراژدی انسانی و پرسش های بی شمار درباره ی آینده، به عنوانِ یک رویداد بااهمیت تلقی می شود. با لحظه ی بهت آور و تاریخ دراماتیک روبرو هستیم. ولی اگر اوضاع چنین ابعادی پیدا کرده، به ویژه به سبب مفهوم سیاسی اساسی آن است. به هر حال، این پیروزی و پیامدهای آن درسی کلی تر و هشداری است ازجمله برای فرانسه که مجبوراست برای سازگاری و شکلی از عقب نشینی در جنگ ساحل آفریقا و کش و قوس های آن آماده شود.

عقب نشینی از افغانستان که جو بایدن به رغم دودلی های موجود در بین جمهوری خواهان و نیز در میان نظامیان، تصمیم آن را گرفت و بدان متعهد شد، در واقع طرحی است که بسیار پیش از آن ریخته و پرداخته شده بود. ابتدا، در سال 2012، باراک اوباما تصمیم گرفت تا نخستین گروه از سربازان امریکائی را بازگرداند. با این وجود، او مجبور شد که در تقویم بازگشت سربازان تجدید نظر کند و حتی به خاطر وخامت اوضاع، نیروهای جدیدی به افغانستان گسیل دارد. این انطباق جدید موجب بروز تردیدهای طولانی بین دو خواست شد یعنی بین عقب نشینی که کم کم تحمیل می شد و آنچه که در آن زمان برای پاسخ به ضروریات ایمنی «الزامی» به نظر می آمد.

سپس، دونالد ترامپ بود که متعهد شد به «این جنگ بی پایان» پایان دهد و «حداکثر تا سال 2021» نیروها رابرگرداند. او در فوریه 2020 در دوحه با طالبان بر سر توافقی برای خروج نیروها در تاریخ یادشده مذاکره کرد و پیش از انتخابات ریاست جمهوری نوامبر 2020، به این فرایند شتاب داد. استقبال مردم از چنین عقب نشینی آن چنان زیاد بود که تابوی گفتگوی مستقیم با دشمنی که تا دیروز غیرقابل معاشرت ارزیابی می شد، شکست. گفتگو بر سر خروج نیروهای آمریکایی تا پایان مه 2020 در مقابل تعهد طالبان برای تامین امنیت و مذاکره مستقیم با حکومت کابل انجام شد. اما خشونت ها تا میزان بالاتری ادامه یافت، اختلاف ها تداوم یافته و چشم انداز خروج کامل با مقاومت هایی در کنگره و پنتاگون [وزارت دفاع] روبرو شد.

سرانجام، جوبایدن تصمیم گرفت تا کار را تمام کند. از آن پس، او بود که با انتقادهای تُند جمهوری خواهان، دونالد ترامپ و برخی از متحدان آمریکا (از جمله آالمان و بریتانیا) و نیز چند رسانه روبرو شد که این تصمیم را «فاجعه کامل» خواندند، امری که در عمل ایالات متحده را بی اعتبار می کند. روزنامه « وال استریت جورنال » بیانات بایدن را «ننگین»، «تسلیم» و «دغل کاری» نامید. این واقعیتی است که استفاده از نیروهای نظامی چنان در ذات اصلی نقش آمریکا و هویتِ امپریالیستی ایالات متحده ثبت شده که هر گُزینشِ دیگری ، غیرعادی و نسنجیده تلقی می شود. این نکته را اوباما خوب به یاد دارد، چون او که نپذیرفت در سال 2013 سوریه را بمباران کند، به شدت مورد سرزنش قرار گرفت و از جمله در فرانسه. در نتیجه‌ی از دست دادن کنترل، بلبشوی امنیتی، نکوهش ملی… بدون تردید روز 15 اوت آثار عمیقی در حافظه ی سیاسی آمریکا برجاخواهد گذاشت. اما باید فراتر از آن را نگریست.

شکست تاریخی

عقب نشینی آمریکا و فروپاشی رژیم وابسته به واشینگتنِ افغانستان، ابتدا برای ایالات متحده یک شکست تاریخی است: شکست جنگ آمریکا با تروریسم، شکستِ «دولت سازی»4 در حالی که کلِ سیاست خارجی ایالات متحده و مجموعه ی جنگ های آن ها به نام دموکراسی به مثابه کسبِ حقانیتِ نهایی و حقانیت شیوه کار، هدایت شده است. با این وجود، نباید به رغم شدت تصویرها، میان سقوط کابل در 2021 و سقوط سایگون در 1975، شباهت قائل شد.

در ویتنام، با نماد کسب اسقلال یک ملت در موقعیت سخت و دهشتناک جنگ سرد روبرو بودیم. تحقق هدفی که لازم و عادلانه بود که در پایان یک جنگ آزادی بخش طولانی، به دست آمد. بدین ترتیب، مردم یک کشور در نظم نوینی جایگاه خود را می یافت تا دولتی مستقل ایجاد کند. در افغانستان، با بیانِ فروپاشی و درماندگی روبرو هستیم. فروپاشی یک رژیم بدون حقانیت زیر فشار اسلامِ سیاسیِ مسلح. درماندگی دراز مدت یک منطق قدرت مسلط در منطقه ای که رقابت ها و تقسیم حوزه های نفوذ، بی وقفه، وضعیت بین المللی درگیری های استراتژیکی، ناامنی دائمی و بی ثباتی تروریستی را رقم می زنند.

مسلماً در افغانستان، ایالات متحده با دومین شکست تاریخی حود پس از ویتنام مواجه است. اما، معنای این دو شکست یکی نیست. امروز، برای مردم افغانستان، «تحقق لازم و عادلانه» وجود ندارد. برعکس، قدمی تازه در وضعیتی متفاوت، در فاجعه ای سیاسی، اجتماعی، ایدئولوژیکی و امنیتی می گذارند… نباید به تبلیغات حساب شده ی «میانه رویِ» برخی رهبران طالبان، برای مثال در مورد حقوق زنان وقعی گذاشت. ذبیح الله مجاهد، سخنگوی طالبان تلاش کرد درباره نیت های قدرت جدید اطمینان دهد. او گفت «ما می خواهیم بر پایه ی اصول دیپلماتیک و احترام با همه کشورهای جهان رابطه داشته باشیم. ما می خواهیم اقتصاد خوبی داشته باشیم. ما بازرگانی می خواهیم، ما دیپلماسی خوب می خواهیم …». بااین وجود، وحشیگری سرکوب، پیگردِ مخالفان سیاسی و قتل ها نگرانی های برحق و تردیدهای زیاد ایجاد کرده، هرچند هنوز با خشونت های بی حد و اندازه ی طالبان سال های دهه 1990 فاصله داریم.

یادآوری کنیم که مجله پژوهشی The Intercept (که اسناد National Security Agency را منتشر کرده بود که ادوارد اِسنودِن از سال 2013 برملاکرد)، در 18 اوت فاش کرد که طالبان به مجموعه ی مشخصاتِ بیومتریک آمریکایی ها دست یافته اند. این مشخصات هویتی بیومتری می تواند به شناسایی افغان هائی کمک کند که برای نیروهای ائتلاف زیر رهبری واشینگتن کار کرده بودند. به نوشته ی این مجله، کار پیچیده شناسایی افراد از طریق این روش تشخیص هویت تکنولوژیکی می تواند با کمک ISI «سازمان مخفی اطلاعاتی» عمده ی پاکستان انجام گیرد … این سازمان دائماً به دو دوده بازی کردن سیاسی شهرت دارد.

می توان نسبت به سازوکارهای منفیِ ممکن و هراسناکی نگران بود (باید هم!) که طالبان می توانند به راه اندازند: تشویقی برای اسلامیسم سیاسی و جهادیسم، فرصتی برای القاعده (متحد نزدیک طالبان)، انحطاط فزاینده ی نقش دولت های خلیج فارس. به خاطر داریم که عربستان سعودی و امارات متحده عربی، در کنار پاکستان تنها کشورهایی بودند که رژیم طالبان (در قدرت از 1996 تا 2001) را به رسمیت شناختند. اکنون، این دومین «امارت اسلامی افغانستان» از چه حمایتی برخوردار خواهد شد؟ بین پشتیبانی کامل و طرد، بحث و جدل سیاسی-رسانه ای ممکن است داغ باشد. اما، آیا مسئله هنوز به این گونه مطرح می شود؟

در زمینه طرح سوال ها، شایسته است که موضع گیری ها و گزینش های چین و روسیه را که عموماً به پشتیبانی از طالبان شهرت دارند، مورد بررسی قرار دهیم. واقعیت بسیار پیچیده تر است، خواهیم دید، اما انتخابِ پکن و مسکو آشکارا، رویه ی مثبت نسبت به افغانستان پساآمریکا و رژیمِ در حال استقرار است. شکست ایالات متحده که به طور کلی تر، شکست قدرت های غربی و ناتو نیز است، فضای برد و باخت (و مسئله های جدید) را باز می کند. این اوضاع فرصت های استراتژیکی و اقتصادی فراهم می کند. این وضع امکان می دهد تا شکل بندی منطقه ای جدیدی را در نظر گرفت.

چین و روسیه چه می خواهند

در این وضعیت دگرگون شده، چین و روسیه، همزمان رقیب و مکمل یکدیگرند. رقابت میان این دو، واقعی است. هر کدام چارچوب و راهکار منطقه ای و چندجانبه ی مناسب با منافع خود طرح می کنند. این دو بازیگر، میدان نفوذ و قدرت خاص خود را دارند. اما، در منطقه ای که تاریخ را ، هم میراث شوروی دیروز و هم بلندپروازی های چینِ پیروزمند امروز تعیین می کند ، این میدان ها را می توان کاملاً روی هم گذاشت. با این همه، اکنون مشارکت چین/روسیه از این رقابت رنج نمی برد. پکن و مسکو می توانند مشترکاً یا به موازاتِ هم، از موقعیت ژئوپولیتیکی افغانستان که از یوغ قدرت امریکا آزاد می شود و منطقه ای که می تواند بیشتر قابل دسترسی باشد، بهره ببرد. شکست آمریکا، از نظر استراتژیکی سنگین خواهد بود. اکنون، چین و روسیه می خواهند آشکارا تندتر به پیش روند تا بتوانند از ضعف هژمونی آمریکا و خرابی چشمگیر اعتبار آن کشور، بهره برداری کنند.

روسیه روی مناسبات با جمهوری های پیشینِ شوروی در آسیای مرکزی حساب می کند. این کشور نسبت به گفتگوهای در جریان میان واشینگتن و مقامات کشورهای مجاورِ افغانستان جهت یافتن شرایطی برای استقرار مجدد نیروهای آمریکا در منطقه نگران است. سرگئی لاوروف وزیر امورخارجه روسیه اظهار داشته که حضور نظامیان مسلحِ بیگانه در هرکدام از این کشورها که عضو «سازمان پیمان امنیت جمعی»5 هستند، به توافق همه ی اعضای این سازمان نیاز دارد. او افزود که استقرار پایگاه های نظامی جدید به امنیت در آسیای مرکزی کمکی نخواهد کرد. گویا در نشست سران در ژنو (16 ژوئن 2020) میان بایدن و پوتین، برسرِ این موضوع تبادل نظر شده است.

از سوی دیگر، روسیه، تاجیکستان و ازبکستان در 10 اوت امسال رزمایش نظامی مشترکی در ولایت ختلون در تاجیکستان و در 20 کیلومتری مرز افغانستان را به انجام رساندند. یک هفته بعد، در 17 اوت در شرایطی که اوضاع افغانستان به سرعت در حالِ فروپاشی بود، نیروهای روسیه یک رزمایش یک ماهه را در تاجیکستان آغاز کردند. روسیه پایگاه های دفاعی اش رامستحکم تر می کرد.

روز 9 اوت، چین و روسیه رزمایش بزرگی را در ایالت خودمختار چینیِ نینگسیا (با شرکت بیش از ده هزار سرباز، زره پوش و هواپیما) شروع کردند. برای نخستین بار، در این مانور نظامی، از سیستم فرماندهی مشترک و حضور نظامیان روسی در میان فرماندهان چینی استفاده شد. هدف از این آمادگی مشترک، بررسی وضعیت ثبات، امنیت و ضدتروریسم در آسیای مرکزی بود. جَدَل چشمگیری در تلویزیون آمریکائی سی اِن اِن در گرفت که بر تفاوت هدف های میان پکن و مسکو تأکید داشت، در حالی که یکی از هدف های این رزمایش ها، نشان دادن سطح همکاری امنیتی و مشارکت استراتژیکی چین-روسیه در اوضاع تنش های رو به فزون با واشینگتن بود.

پس، دست اندازیِ نگران کننده ی طالبان بر افغانستان یک « بازی بزرگ » استراتژیکی جاه طلبانه و تناسب قوا در سطح ملی و بین المللی است. و این « بازی بزرگ » نیز به نوبه ی خود با سهم سیاسی دیپلماتیک جهت جستجوی شرایط و چارچوب همکاری در نظمِ نوینِ منطقه ای همراه است. چین و روسیه روابط خود با طالبان را حفظ و تحکیم می کنند. نه پکن، و نه مسکو نمی خواهند موقعیت خوب خود را از دست بدهند. سفیر روسیه در کابل به تماس های رسمی ادامه می دهد. این سفارت، همچون سفارت پکن باز خواهد ماند.

در ماه ژوئیه، یک هیئت طالبان به ریاست ملا عبدالغنی برادر، فرد شماره 2 طالبان در مسکو با زمیر کابولُف فرستاده ویژه روسیه برای افغانستان ملاقات کرد. سپس این هیئت به چین رفت و در تیانجین با وانگ یی وزیر امورخارجه چین در فضایی مملو از تعارفات دیپلماتیک دیدار کرد. از نگاه روسیه ممکن است شناسایی رژیم جدید رخ دهد، ولی رسماً به منش طالبان مشروط شده است، یعنی به نگرش آن ها درباره چندمسئله، به ویژه در زمینه ی امنیت و تروریسم. این امر همچنین بستگی دارد که تا چه حد تشویق و ترغیب درباره ی گفتگوی سیاسی فراگیر داخلی مفید واقع شود تا بتواند به مناقشه طولانی افغانی ها پایان دهد. گفتمان چینی ها بسیار مشابه آن است. وانگ یی به مذاکره بین افغانی فراخوانده تا به یک مصالحه برسند. در واقعیت، این زبان رسمی موضع بسیاری در جهان است: از جمله شورای امنیت، اتحادیه اروپا، ناتو، فرانسه یا ترکیه. البته این کار به شرایطی مشابه به ویژه در مورد لزوم وجود حکومتی که نماینده مردم و فراگیر باشد، نیز بستگی دارد. از طالبان خواسته اند که به تعهدات خود احترام گذارند. ارزیابی اعتبار گفتمان طالبان برای آینده بسیار دشوار است. با این وجود، باید اهمیت حمایت روسیه و چین را از طالبان خوب ارزیابی کرد. به این معنی که باید اهمیت پاسخ طالبان به درخواست مکرر مسکو و پکن درباره برخی از مسئله ها و از جمله مسئله امنیتی را سنجید.

به ویژه، چین (مانند روسیه) به برخورد طالبان نسبت به تهدید تروریستی اهمیت بسیار قائل است. چین دارای 76 کیلومتر مرز مشترک با افغانستان است و این مرز با گزینگیانگ مجاور است. چینی ها نسبت به فعالیت های گروه جدایی طلب «حزب اسلامی شرق ترکستان» (ETIM) نگران هستند. این جنبش اسلامیِ ترکستان شرقی سازمانی است که عناصر فعالِ ازبک و اویغور را دربر می گیرد و گفته می شود که چندین سوءقصد مرگبار در چین مرتکب شده است. وانگ یی اظهار داشت «ما امیدواریم که طالبان افغان به روشنی با سازمان های تروریستی قطع رابطه کنند و از جمله با همین حزب ETIM و با جدیت و به طور موثر با آن ها مبارزه کنند تا مانع ها را از سر راه بردارند، نقشی مثبت ایفا کرده و شرایط لازم برای امنیت، ثبات، توسعه و همکاری در منطقه را فراهم آورند.».

چین مانند روسیه درپیِ مدیریتِ اوضاع با استفاده از چارچوب های نهادینه ای چندجانبه، مثل «سازمان همکاری شانگهای»6 است که دولت روسیه نیز در آن عضویت دارد. پکن باروحیه ی ضمنیِ مشارکت در ثبات و «بازسازی صلح آمیز» افغانستان، برای گروهِ امور افغانستانِ در این « سازمان » ارزش قائل است. در این رهگذر، از 12 تا 16 ژوئیه گذشته، وانگ یی از ترکمنستان، تاجیکستان و ازبکستان دیدار کرد. آخرسر، پکن جهت کمک به این بازساری، گسترش «راهرو اقتصادی چین-پاکستان»7 را تا افغانستان پیشنهاد کرده است.

از مبالغه تا تحقیر

گرچه هم سوئی چین و روسیه فارغ از رقابت نیست، اما می خواهد در پیکربندیِ جدید منطقه ای پس از شکست آمریکا جایی باز کند. این رویکردجدیدی را که نمایان شده، باید سنجید. ابتدا، باید شکست استراتژیکی ایالات متحده را در نظر گرفته و از آن بهره گیری کرد. یِنس اِستولِنبِرگ، دبیرکل ناتو در کنفرانس مطبوعاتی در 20 اوت، نشان داد که سَمت و سوی رویدادها را خوب درک کرده است. او اظهار داشت: «آمریکا و اروپای شمالی باید به همراهی با یکدیگر در درون ناتو ادامه دهند. رویدادهای جاری افغانستان چیزی را تغییر نمی دهد. وابستگی تناسب قوای کلیِ جهانی، عملکرد تهاجمی روسیه و تثبیت چین موجب شده که حفظ یک پیوند فراآتلانتیکی اهمیت بیشتری پیدا کند».

پس از ریاست جمهوری اندوه بار دونالد ترامپ، جو بایدن خود را برای بازسازی اعتبارِ بین المللی بر زمینه ی سلطه ی بازیافته و قدرتِ برتر آمریکا در شکل های «کلاسیک تر» آماده می کرد. شکست استراتژیکیِ اخیر همراه با بدبختیِ بِلبشو و ناتوانی جهت کنترل اوضاع… برای زمانی نامعلوم اعتبارِ ایالات متحده و توانایی واقعی آن ها را در سدکردن چین برباد داد. همان گونه که روزنامه مشهور واشینگتن پست نوشت، ایالات متحده از مبالغه به تحقیر رسید. خطایی برای چین و روسیه خواهد بودکه فراموش کنند که همان گونه که معروف است، تاریخ به یک شکل دوبار تکرار نمی شود. آخرسر، بلندپروازی روس ها و به ویژه چینی ها به طور ضمنی در تقویمِ دوگانه ای یادداشت می شود.

ابتدا، چنانچه دیدیم، ثبات و امنیت همچون دل نگرانی های مشخص، فوری و مُقَدَّم می باشند. نباید به این نگرانی کم بها داد. این حساسیت ها در نگرشی جای می گیرند که به عنوان بدیلِ کامل شمرده می شوند. این بدیل ها موجب پایان مناقشه افغانی و تأمینِ شرایط توسعه ی اقتصادی می شود. آیا این بینشی اراده گرا و اغراق آمیز است؟ امروز، تصور این که چه پیش خواهد آمد، غیرممکن است. به هیچ وجه نمی توان بخت چنین بدیل ها، مخاطره های جنگ داخلی، بی ثباتی ها و بحران های احتمالی، مقاومت سیاسی و اجتماعی داخلی در برابر رژیم طالبان را پیش بینی کرد… آینده بسیار ناروشن است.

مسئله دوم، کاربست یک استراتژی است که پایه های یک همکاری، بهره برداری از منابع و ثروت های زیرزمینی افغانستان، ایجاد زیرساختارها را میسر سازد و برای چین، به روشنی خواست پیوستن به این چشم انداز در طرح های جهانی Belt and Road Initiative [جاده ابریشم جدید] است. یادآوری می کنند که افغانستان اکنون از منابع انرژی، ثروت های معدنی مهم و حتی عناصر «خاک های نادر» که در تکنولوژی های پیشرفته مصرف دارد، برخوردار است: نظیر مس، آهن، طلا، جیوه، لیتیوم، کبالت، هیدروکربورها… به دلیل بدیهیِ ناامنی و مناقشه ی بی پایان، این ثروت ها در مرحله ی عدم امکان بهره برداری قرار دارند که برای مدتی دراز مانع از به راه انداختن طرح های بزرگ شده است.

آشکار است که خروج افغانستان، دولت در انحطاط از وضعیت تاریخی جنگی برای ورود آن در استراتژیِ طرح های اقتصادی و صنعتی، گسستی عظیم یعنی تغییر الگوی سیاسی ملی و بین المللی را الزامی می کند. بلندپروازی ای به این عظمت، چالشی بزرگ است. نخست، به این خاطر که با یکی از فقیرترین کشورهای جهان روبرو هستیم. و نه فقط. آیا چین می تواند از راه اقتصادی به آنچه آمریکا نتوانست با زور انجام دهد، برسد؟ … قطعی نیست که در وضعیت کنونی، با فاجعه ی مالی و بحران انسانی که تهدید می کند، باوجود تحریم های آمریکا و صندوق جهانی پول، ناروشنی ها درباره کمک های بانک جهانی، تنش های رو به فزون و رویارویی های قدرت ها امکان داشت تا به سادگی بتوان چنین دیدگاهی را پیاده کرد. تازه، این به معنی فراموش کردن بسیاری از مشکلات دیگر است. آخرسر، ضروری است که شرایط سیاسی داخلی نیز مساعد باشد. آیا شورشیانِ ایدئولوژیکیِ مسلحِ نخسین امارت اسلامی افغانستان، در سال های دهه 1990، قادر خواهند بود به طور کلی خود را به مسئولان سیاسی ، اداری، اجتماعی و دیپلماتیک با هدفِ استراتژی ملی و پیشرفت کلی بدل کنند؟ آنان مجبورند که حکومت کنند… اگر اکنون، منش سیاسی طالبان بیانِ خواست انطباق با اوضاع جدید و برتن کردن (یا نکردنِ) جامه ی مسئولیت … باشد، آیا قالبِ ایدئولوژیکی طالبان کاملاً تغییر کرده است؟ در این باره، تردید وجود دارد. ولی این پرسش را باید طرح کرد.

ستیز با نظمی که بر قدرت متکی است

هنوز یک به یک مسئله‌ی اساسی پیرامون درس اصلیِ نمادِ 15 اوت 2021 پاسخ داده نشده است. شکست آمریکا عبارت است از نمایش روشنگرِ بحرانی که اندیشه ی استراتژیکی مسلط می نامند و برپایه ی تثبیت قدرت و اِعمال زور متکی است. انتخاب نوعِ دفاع، گزینش سیاست خارجی، گزینش های برنامه های اقتصادی، پژوهشی … به این معنی است که انتخاب تعیین کننده ی سرمایه داری غربی و به ویژه ایالات متحده با این اندیشه ی استراتژیکی استوار و بنیاد شده و از آن حقانیت یافته است . اندیشه ای که سلسه مراتب قدرت ها، شکل بندی و تناقض های نظم بین المللی را تعیین می کند.

هر آنچه که از پایان قرن نوزدهم با روحیه و کاوُشی سخت برای یافتن بدیلی برای جنگ8 بناشده، با درجات مختلف و در نگرشی از چندجانبه گرائی، برابری در حقوق و مطابقت با قانون بین المللی، مسئولیتِ جمعی و امنیت جمعی… جای گرفته است. از این قبیل است: تأسیس سازمان ملل متحد، ممنوعیت استفاده از زور، کنترل تسلیحات و پیمان های خلعِ سلاح، راه حل مسالمت آمیز برای پایان دادن به کشمکش ها…مجموعه ی این متن های قضائی و سیاسی که در جستجوی وسیله ی مناسب برای پیشگیری از جنگ و مهار کردن نیرو تحت تاثیر منطق ها و قدرت ها، در حال متلاشی شدن هستند، یعنی با روحیه ی این اندیشه کهنه ی استراتژیکی مسلط که اکنون تلاش دارد بیش از پیش حود را تحمیل کند.

شکست ایالات متحده در افغانستان، حاکی از بن بستِ وحشتناکِ نظم بین المللی کنونی و برداشت استراتژیکیِ سلطه جویی که این نظم را آماده می کند، است. با بن بستِ عمده ی نوعی نگرش به جهان و روابط بین المللی و بهره برداری از منابع در گستاخی و بی مسئولیتی کامل روبرو هستیم. این پدیده در رده ی چالش های وجودیِ کلیِ دوران ماست.

به یقین به جنگ طولانی افغانستان و سرانجامِ آن نیازمند نبودیم – البته اگر واقعاً سرانجام باشد…- تا این بُن بَست تاریخی را به عنوان داو کلیِ امنیت و صلح برای خلق ها ارزیابی کنیم. اما، قدرت، کاربردِ زوری که همراه آن است، چنان در آدابِ سیاسی و اجتماعی [Social] (برای این که نگوئیم جامعه گی [Sociétale]) وارد شده اند، که شایسته است هربار که ممکن است، تاکید کنیم که قدرت نه یک نوع سمت و سوی مشترک جهانشمول و نه ثابتِ ملزومِ رفتارهای اجتماعی است.

مسلم است که قدرت پارامتری است اجتماعی و سیاسی که در دراز مدت مُهر ِخود را بر تاریخ می گذارد. به ویژه سرمایه داری بی وقفه از آن تغذیه کرده است. اما این یک پارامتر اتفاقی ونفرت انگیز است… و هرگز امروز به میزان کافی به عنوان اساسِ این امر مسئله ساز راهبری بین المللی مورد اعتراض قرار نگرفته است. چگونه می توان تصور کرد (یا بهتر بگوئیم، ما را مجبور به باور کنند) که امکان دارد از راه زور و جنگ، بتوان نهادها، دموکراسی، شرایط امنیت، ماندگاری اقتصادی و اجتماعی … را در دولتی ایجاد کرد که در درون آن بخش بسیار چشمگیری از جمعیت (36 درصد امروز) در زیر خط فقر و در ناتوانی پاسخگوئی به نیازهای اصلی خود به سر می برند؟

این مجموعه ی قضائی و سیاسی که اساساً در نیمه دوم قرن بیستم و با چشم انداز یک معماریِ هماهنگ با حقوق و مسئولیت جمعی ساخته شده، نسبی بودن مفهوم قدرت را نشان می دهد. کسب مالکیت و پیشرفت های متمدنانه برای رسیدن به نظم بین المللی متفاوت ممکن است.

نمی توان گفت – حتما نمی توان- که چین و روسیه عملکرد و برداشت های استراتژیکیِ بیگانه بامنطق قدرت ها و استفاده از زور دارند. واضح است که امروزه، این مُدل، روش بازیگران اصلی جهانی (به جز سازمان ملل متحد) است. حتی برای آنانی مثل اتحادیه اروپا که از این گفتمان استفاده می کنند، بی آنکه ابزار آن را داشته باشند، یک مدل است. بااین وجود، چند تفاوت وجود دارد. آیا کفایت خواهد کرد؟

مناقشه ی طولانیِ افغانستان، جنگی است با هزینه ی 2260 میلیارد دلار. دولت ورشکسته است. 83 میلیارد دلار برای آموزش ارتشی هزینه شده که در چند روز از هم پاشید. 100 هزار غیرنظامی و نیز 70 هزار ارتشی و پلیس افغان کشته شدند و بیش از 4000 سرباز غربی نیز در حالی که آنان را ناتو در یک ائتلاف از 31 کشور … بسیج کرده بود. پس، نتیجه 20 سال نبرد، قربانی و ویرانی است… در واقعیت، ابتدا برای مردم افغان، 40 سال اشغالِ بیگانه و رنج های فراوان. زیرا باید مداخله ی شوروی و پیامدهای تراژیک آن را نیز در ارزیابی گنجاند، ولی همچنین جنگ داخلی پس از آن را نیز باید درنظر گرفت. احتمالاً این جنگ به پایان خواهد رسید. امیدواریم که چنین باشد. اما، همه چیز امکان دارد. پس از چهل سال تباهی، شاید دشوار بتوان ، آری شاید… بدتر از این عمل کرد.

22 اوت 2021

* ژاک فات، Jacques FATH مسئول پیشین امور بین المللی حزب کمونیست فرانسه است و دارای تألیفات متعدد در زمینه امور بین المللی است.

لینک اصلی مقاله:

https://jacquesfath.international/

1 – منابع اصلی برای تهیه این مقاله: presse, instituts et médias français, euronews, Reuters, The New York Times, The Washington Post, Politico, les sites Défense One, Military Times, OTAN, Rand Corporation, International Institute for Strategic Studies (IISS), Council on Foreign Relations (CFR), National Security Archive, The Intercept, Global Times, South China Morning Post, RT-France, Sputniknews

2 – سخنرانی بوش در نشست مشترک کنگره، پنجشنبه 20 سپتامبر 2001.

3 –  https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/afghanistan/2021-08-19/afghanistan-2020-20-year-war-20-documents

NSA نهاد پژوهشی و غیردولتی مستقلی است که در دانشگاه جورج واشینگتن دارای یک کتابخانه است. این نهاد اسناد خارج شده طبقه بندی را بر پایه ی قانون های امریکا درباره آزادی و اطلاعات منتشر می کند.

4 – در متن فرانسه از اصطلاح «State building» استفاده شده است که می توان ایجاد یک دولت ترجمه کرد. اما مفهومِ ایدئولوژیکی آنبیشتر به معنای استقرار «حکومت»ی لیبرال به زور در ثباتی است که زیر سلطه ی غرب به دست امده است.

5 – این یک سازمان سیاسی-نظامی (بافعالیت محدود) بین دولت هاست.که در اکتبر 2002 تاسیس شده و شامل ارمنستان، بیلاروسیه، کازاخستان، قرقیزستان، روسیه و تاجیکستان است.

6 – سازمان همکاری شانگهای سازمانی اقتصادی-سیاسی بین دولتی است که 8 کشور (چین، هند، کازاخستان، قرقیزستان، روسیه، پاکستان، تاجیکستان و ازبکستان) در ان عضو هستند؛ 4 دولت به عنوان ناظر (افغانستان، بیِلاروسیه، ایران و مغولستان) و 6 کشور شریکِ گفتگو (ارمنستان، آذربایجان، کامبوج، سریلانکا و ترکیه) شرکت دارند.

7 – این راهرو مجموعه ای از طرح های اقتصادی، انرژی و زیرساختاری است که هدف آن مدرنیزاسیون و تحکیم اقتصاد پاکستان در چارچوب Belt and Road initiative و جاده ابریشم جدید است.

8 – به کتاب زیر مراجعه کنید: « Chaos. La Crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », Jacques FATH, Edition du Croquant, 2020, Pages 89 à 95.