La frappe de Bounty: bavure tragique ou « guerre informationnelle »…

Je publie ci-dessous le texte intégral du rapport public de la MINUSMA concernant la frappe aérienne de Bounty, le 3 janvier 2021 au Mali. Selon l’ONU, cette frappe française aurait provoqué la mort d’au moins 22 personnes, dont 19 civils.

Jusqu’à présent, les autorités françaises affirment que ce bombardement ne visait que des djihadistes, arguant aujourd’hui d’une polémique relevant d’une « guerre informationnelle » et critiquant la méthodologie utilisée par les investigations de la MINUSMA.

Malgré des demandes réitérées, en particulier au Parlement, les autorités concernées et notamment le ministère des Armées, ont systématiquement refusé de produire des éléments de preuve ou d’illustration de leurs affirmations. Le 7 avril, une séance à huis clos de députés membres de la Commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale, en présence de François Lecointre, Chef d’état-major des Armées, s’est tenue à propos du rapport de la MINUSMA. Selon Médiapart qui a enquêté et interrogé certains parlementaires, « aucun élément factuel ne leur a été présenté, ni vidéo, ni document déclassifié, ni preuves concrètes ». Cette attitude de refus systématique est officiellement justifiée par une autre méthodologie, celle du secret pour la sécurité et l’efficacité des opérations militaires françaises. Il faut croire que le pouvoir exécutif craint pour la légitimité de même de Barkhane…

La sécurité et l’ efficacité des opérations ont bon dos. C’est tout de même faire bon marché des prérogatives du Parlement et de la transparence indispensable dans un tel cas de figure, lorsqu’il y a des victimes civiles, un doute persistant et pertinent, et une mise en accusation provenant de l’ONU elle-même.

Dans cette tragique affaire, alors que l’intervention militaire française montre en permanence son enlisement et son échec patent, le verrouillage officiel sur l’information, et donc sur la vérité, restera donc comme une atteinte (une de plus) à la démocratie et à l’État de droit en France.

Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali

Communiqué de presse MINUSMA

NATIONS UNIES

Rapport sur les événements de Bounty du 3 janvier 2021

Bamako, le 30 mars 2021 – La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la

stabilisation au Mali (MINUSMA) publie aujourd’hui le rapport de l’enquête sur les évènements de

Bounty du 3 janvier 2021.

Suite aux allégations faisant état de la mort de plusieurs civils suite à une frappe aérienne à proximité du

village de Bounty le 3 janvier 2021, la MINUSMA, à travers sa Division des droits de l’homme et de la

protection (DDHP), a déployé une mission spéciale d’établissement des faits du 4 janvier au 20 février

2021, avec l’appui de la Force et le soutien de la police scientifique des Nations Unies et de l’information

publique, en vue de faire la lumière sur les informations et allégations reçues.

L’équipe de la mission composée de quinze (15) chargés des droits de l’homme, avec le soutien de deux

(2) experts de la police scientifique des Nations Unies et de deux (2) chargés de l’information publique a

effectué ses travaux à Bamako, Mopti, Sévaré, Douentza et Bounty.

Dans le cadre de cette enquête spéciale conduite conformément à la méthodologie du Haut-

commissariat des Nations Unies aux Droits de l’homme, l’équipe a observé des règles strictes de collecte

d’information et de témoignages afin de s’assurer non seulement du respect des plus hauts standards

en la matière, mais également de la crédibilité, la pertinence et fiabilité des éléments collectés. L’équipe

a organisé des entretiens présentiels individuels avec au moins 115 personnes et avec au moins 200

personnes lors des réunions groupées, et réalisé plus d’une centaine d’entretiens téléphoniques. Elle a

également analysé au moins 150 publications, notamment des communiqués et déclarations officiels,

des articles de presse, des déclarations et positions d’autres acteurs et des sources ouvertes ainsi que

des photographies et vidéos concernant la frappe de Bounty. Le 25 janvier 2021, avec l’appui et la

couverture aérienne de la force de la MINUSMA, l’équipe s’est rendue à Bounty et visité le lieu de la

frappe aérienne, l’endroit présumé d’enfouissement des dépouilles des personnes tuées par la frappe

ainsi que le village.

« Je me félicite que ce travail important de la MINUSMA, en conformité avec son Mandat relatif aux

Droits de l’homme, ait pu être réalisé avec la coopération de toutes les parties concernées », a déclaré

le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies au Mali, et Chef de la MINUSMA,

M. Mahamat Saleh ANNADIF.

Au terme de l’enquête, la MINUSMA est en mesure de confirmer la tenue d’une célébration de mariage

qui a rassemblé sur le lieu de la frappe, une centaine de civils parmi lesquels se trouvaient cinq

personnes armées, membres présumés de la Katiba Serma.

Au moins 22 personnes, dont trois des membres présumés de la Katiba Serma présents sur le lieu du

rassemblement, ont été tuées par la frappe de la Force Barkhane survenue le 3 janvier 2021 à Bounty.

Sur les 22 personnes tuées, 19 l’ont été directement par la frappe dont 16 civils tandis que les trois

autres civils ont succombé des suites de leurs blessures au cours de leur transfèrement pour des soins

d’urgence. Au moins huit autres civils ont été blessés lors de la frappe. Les victimes sont tous des

hommes âgés de 23 à 71 ans dont la majorité habitait le village de Bounty.

L’équipe n’a constaté sur le lieu de l’incident aucun élément matériel qui aurait pu attester la présence

d’armes ou de motos tel qu’établi par le rapport des experts de la police scientifique des Nations unies.

Le groupe touché par la frappe était très majoritairement composé de civils qui sont des personnes

protégées contre les attaques au regard du droit international humanitaire. Cette frappe soulève des

préoccupations importantes quant au respect des principes de la conduite des hostilités, notamment le

principe de précaution dont l’obligation de faire tout ce qui est pratiquement possible pour vérifier que

les cibles sont bien des objectifs militaires.

Au terme de l’enquête, la MINUSMA recommande aux autorités maliennes et françaises de diligenter

une enquête indépendante, crédible et transparente afin d’examiner les circonstances de la frappe et

son impact sur la population civile de Bounty ; d’examiner de manière approfondie les processus de

mise en œuvre des précautions lors de la préparation d’une frappe ainsi que des critères utilisés pour

déterminer la nature militaire de l’objectif aux fins de l’application du principe de distinction y compris

l’appartenance à un groupe armé à la lumière de cet incident et à y apporter des modifications si

nécessaires ; d’enquêter sur les possibles violations du droit international humanitaire et du droit

international des droits de l’homme et d’établir les différentes responsabilités et d’octroyer le cas

échéant une réparation appropriée aux victimes et aux membres de leurs familles.

Rapport Duclert et génocide rwandais. Pourquoi, encore une fois, je ne suis pas d’accord.

Je publie aujourd’hui, sur mon blog, le texte intégral de la conclusion du rapport de la Commission Duclert sur le génocide rwandais. J’aurais volontiers publié la totalité de ce rapport rédigé par une commission d’historiens et de chercheurs, et intitulé « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) ». Mais son volume (1000 pages) rend la chose impossible. Le rapport Duclert est de toutes façons en libre accès, par exemple à l’adresse suivante : https://www.vie-publique.fr/rapport/279186-rapport-duclert-la-france-le-rwanda-et-le-genocide-des-tutsi-1990-1994

Le rapport Duclert écarte une « complicité » française dans le génocide qui fut alors perpétré. Des personnalités ayant assumé un rôle politique important dans les années 90 se félicitent aujourd’hui du sens de ce rapport. C’est le cas d’Hubert Védrine, à l’époque Secrétaire général de la Présidence de la République alors que François Mitterrand était dans son deuxième mandat de Président.

Il faut lire cette conclusion du rapport. Elle tombe comme une cinglante condamnation de la politique française de l’époque. Il crée une situation nouvelle. Il est fait pour ça. Et cela me conduit à plusieurs remarques.

Premièrement, il ne faudrait pas que l’évacuation de la complicité de la France par le rapport fasse oublier de quoi on parle : un génocide qui fit environ 1 million de morts parmi les Tutsis et les Hutus démocrates. Devoir assumer ne serait-ce qu’une « responsabilité » dans une page aussi monstrueuse de l’histoire ne pourrait se résumer à un lâche soulagement sur le thème : grâce au rapport Duclert nous avons échappé à l’accusation de complicité… Non, la dimension éthique et politique de ce qui s’est passé est déjà, en soi, un terrible réquisitoire contre ceux qui prirent alors les décisions politiques.

Deuxièmement, le rapport exclut la complicité française, c’est à dire une forme de participation ou de contribution directe à ce crime de génocide. Pourtant, bien des témoignages, hier et aujourd’hui, entretiennent au moins un doute, quand ce n’est pas un net désaccord avec cette argumentation. Je me souviens d’ailleurs des conversations que j’ai alors pu avoir avec mon ami Jean Chatain, comme envoyé de L’Humanité au Rwanda. Il écrivit de remarquables reportages. Il avait plus que des interrogations sur le rôle français. On peut aujourd’hui (re)lire avec profit son excellent livre «  paysage après le génocide. Une justice est-elle possible au Rwanda ? » (Le Temps des cerises, 2007). Mais Jean, à qui je rends ainsi hommage, n’est plus là aujourd’hui pour témoigner.

Même des militaires, cependant, apportent des témoignages qui pèsent dans le débat sur ce lourd, très lourd passé. Guillaume Ancel, à l’époque capitaine de la force de réaction rapide au Rwanda, pose la question dans le quotidien Le Monde du 24 avril 2014 : « En agissant pas, avons-nous été complices ? ». Quelques années plus tard, il est encore plus net. Je mets à la disposition du lecteur la vidéo d’un entretien de cet ancien officier, diffusée par France 24 le 9 avril 2018. Son témoignage est écrasant pour la thèse officielle. Thèse que l’on pourrait réduire sans trop d’excès à la formule : « responsable mais pas coupable »… Et pourtant… En parlant de l’opération Turquoise (présentée officiellement comme une opération humanitaire), Guillaume Ancel dit : « une zone humanitaire qui n’était sûre que pour les génocidaires ». Il ajoute : « nous avons livré des armes aux génocidaires dans des camps de réfugiés du Zaïre, alors que nous étions sous embargo de l’ONU ». Alors, on peut légitimement et même obligatoirement se poser la question : où se termine la « responsabilité » et où commence la « complicité » ? Guillaume Ancel, lui-même, dans cet entretien, est explicite quant à la question d’une une complicité française.

Troisièmement, à l’évidence, Emmanuel Macron veut montrer qu’il est capable de solder le passé colonial et néocolonial de la France, et qu’il ose le faire… Il a commandé ce rapport d’historiens sur le génocide rwandais, comme il commanda celui rédigé par Benjamin Stora sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la Guerre d’Algérie » (1). Mais d’un passé si complexe et si accablant, on ne peut se débarrasser aisément, par la seule vertu de rapports officiels…

En vérité, ni sur le colonialisme en Algérie et la Guerre d’Algérie, ni sur le génocide rwandais nous ne sommes arrivés au bout du récit, au bout de la recherche, au bout de la vérité, au bout de l’identification des responsabilités et des complicités. La France a décidément beaucoup de mal avec son histoire de puissance impériale, et des tragédies qui l’ont accompagnée.

Nicolas Sarkozy et François Hollande s’étaient permis d’affirmer que la France-Afrique… c’est terminé. Cette façon de vouloir faire taire la critique pour pouvoir en finir était si peu crédible qu’il fallu inventer autre chose. Emmanuel Macron a donc choisi s’adopter une méthode moins désinvolte. Mais qui va-t-il pouvoir convaincre ? Est-ce qu’en France il y aura suffisamment de lucidité (au moins à gauche) pour ne pas, une fois encore, se payer d’illusions ?

1) Voir sur ce blog : « Rapport Stora : pourquoi je ne suis pas d’accord »,

Vidéo de l’entretien de Guillaume Ancel sur France 24 :

Guillaume Ancel, ancien officier : « Au Rwanda, on a vu le génocide sous nos yeux »

France 24 – 9 avril 2018

« La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994).

Rapport remis au Président de la République le 26 mars 2021 »

La conclusion

Une interrogation, qui justifie l’entreprise scientifique collective de la Commission de recherche et qu’il est nécessaire de rappeler, a ouvert ce Rapport. Comment expliquer la contradiction entre les espoirs de démocratisation et de règlement négocié du conflit qui marquent les années 1990-1993 au Rwanda et la catastrophe absolue que représente le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 ? Lorsqu’en octobre 1990, la France s’engage au Rwanda, elle affiche l’ambition d’œuvrer à la démocratisation du pays, conformément aux orientations dessinées par le président François Mitterrand au sommet franco-africain de La Baule (juin 1990). Elle favorise ensuite la conclusion d’accords de paix entre le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais (FPR). Le 4 août 1993, sont signés les accords d’Arusha en vertu desquels les casques bleus de l’ONU prennent le relais de la présence militaire française. Quelques mois plus tard, le 7 avril 1994, le Rwanda bascule dans un génocide. Les Tutsi de ce pays sont exterminés, ainsi que les Hutu modérés, ce qui conduit à la disparition de près d’un million de personnes. Cette catastrophe projette sur le continent africain le fait génocidaire. Après une présentation du travail de la Commission, les conclusions qui suivent sont de deux ordres. D’une part, elles présentent les résultats de la recherche menée en archives sur le rôle et l’engagement de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. D’autre part, elles abordent la question des responsabilités qui sont politiques, institutionnelles et intellectuelles, mais aussi éthiques, cognitives et morales.

Le travail de la Commission et ses limites.

La Commission de recherche a reçu comme mandat l’exploitation des archives publiques françaises. Ces dernières lui ont été largement ouvertes. La Commission a consulté tous les fonds qui lui ont été accessibles, soit des milliers de documents qui couvrent principalement les domaines politique, diplomatique et militaire. Tous ses constats et affirmations s’appuient sur une source identifiée en note de référence. Les auteurs du Rapport ont également su aller au-delà de la littéralité de l’archive pour en cerner les non-dits et comprendre ce que disent ses conditions de production et de réception. L’historien doit cependant faire preuve d’humilité et souligner les limites de son travail. Certains documents ont sans doute échappé à la Commission, qu’ils aient disparu ou qu’ils n’aient jamais été déposés dans des centres d’archives publiques. Il n’a pas été possible d’accéder à quelques ensembles de documents pourtant conservés dans des services d’archives. La Commission n’a pu mener, faute de temps, toutes les enquêtes archivistiques complémentaires qu’elle estimait nécessaires, comme cela est écrit dans les annexes méthodologiques disponibles en ligne. On peut, par ailleurs, faire l’hypothèse qu’un certain état d’esprit régnant au plus haut niveau de l’état, en lien avec la politique menée, a pu gêner l’émergence de rapports substantiels sur l’organisation interne du parti présidentiel au Rwanda, qui auraient documenté la préparation du génocide. Les archives publiques françaises ne suffisent pas, à elles seules, à rendre compte de façon exhaustive de l’histoire du rôle et de l’engagement de la France au Rwanda. Il faudrait, pour parvenir à une compréhension vraiment complète de ces cinq années, avoir recours, en France, aux archives de la société civile (associations, ONG, partis politiques) et, pour l’étranger, aux archives de la Belgique, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, des États-Unis, du Saint-Siège, et des pays africains dont, bien sûr, le Rwanda. Il serait nécessaire, également, de s’appuyer sur les fonds des organisations internationales. De nouvelles recherches devront assurément être conduites.

Les apports de la recherche

Les travaux de la Commission ont permis d’arriver à une série de constats historiographiques qui ont trait aux dimensions politique, militaire et diplomatique du rôle et de l’engagement de la France au Rwanda. Le premier constat est que les politiques de coopération civile, militaire et de développement, élaborées par la France au Rwanda à partir des années 1970, évoluent fondamentalement à la suite de la crise d’octobre 1990. À partir de cette date, le FPR exerce une pression militaire continue au nord du Rwanda. La France conduit dès lors plusieurs politiques, qui se déploient parallèlement les unes aux autres et finissent par devenir contradictoires. L’impression est celle d’un enfermement des autorités françaises dans des logiques avec lesquelles la rupture s’avère difficile, même durant la crise génocidaire. Dans un premier temps, la politique menée par la France au Rwanda procède du discours de La Baule et vise une démocratisation du régime dictatorial du président Habyarimana, démocratisation qui est la condition d’une aide au développement, assortie, si besoin, d’une protection militaire. Pour le gouvernement français, la démocratisation est définie à la fois par le passage au multipartisme et par l’instauration de l’égalité des citoyens. Cette dernière dimension occupe une place de plus en plus marginale dans les exigences françaises. La France n’accorde, par ailleurs, que très progressivement de l’intérêt aux partis d’opposition qui se créent en 1991 et qui contestent le pouvoir du président Habyarimana. Elle ne leur apporte pas toujours le soutien nécessaire aux moments décisifs. Par ailleurs, elle ne s’interroge pas assez sur le grave problème que pose, dans un régime non démocratique, une assistance à la lutte antiterroriste. Un élément surplombe cette politique : le positionnement du Président de la République, François Mitterrand, qui entretient une relation forte, personnelle et directe, avec le chef de l’état rwandais. Cette relation éclaire la grande implication de tous les services de l’Élysée. De ce fait, même si l’impératif de démocratisation du pays est régulièrement rappelé aux autorités rwandaises comme une condition de l’aide française, dans le même temps, les demandes de protection et de défense du président rwandais sont toujours relayées, entendues et prioritaires. Les réponses françaises au moment des grandes crises rwandaises – octobre 1990, janvier-février 1991, juin 1992, février-mars 1993 – sont toujours plus empressées. Lors de ces temps forts, la pression militaire du FPR et la crainte d’un effondrement de l’état rwandais alimentent un sentiment d’urgence quant à la nécessaire réaction française. Cette urgence, qui est parfois critiquée au sein même des administrations françaises, oblitère la réflexion sur une politique alternative. Celle-ci n’émerge que progressivement et partiellement à l’occasion de la mise en place, en avril 1993, du gouvernement d’Édouard Balladur.

La politique menée au Rwanda s’inscrit aussi dans un contexte de guerre. L’engagement français, dit indirect, est mené de façon constante contre le FPR à partir d’octobre 1990. Quand bien même des analyses divergentes sont développées à différents niveaux de l’état, le président de la République et la présidence adhèrent à l’idée que le Rwanda a été agressé militairement par le FPR mais surtout que ce dernier est un instrument de l’Ouganda, voire que son action s’inscrit dans un contexte géopolitique plus vaste encore. Cette conception gagne progressivement, entre 1990 et 1993, les ministères comme les administrations centrales, même si l’analyse de la nature précise de la menace militaire exercée par le FPR varie selon les services et selon les conseillers. Cette menace est, en octobre 1990, qualifiée d’« ougando-tutsie ». Ce terme, fréquent dans les archives, révèle une lecture ethniciste du Rwanda par les autorités françaises. Cette conception perdure et alimente une pensée où, les Hutu étant majoritaires, la possibilité d’une victoire du FPR est toujours assimilée à la prise de contrôle anti-démocratique par une minorité ethnique. Cette représentation pèse, par exemple, dans les négociations d’Arusha sur le partage du pouvoir au sein de l’armée rwandaise. L’association systématique du FPR et de l’Ouganda, quand bien même cette perception n’est pas unanimement partagée, conduit à faire du FPR le parti de l’étranger. Soutenir militairement le Rwanda contre le FPR est toujours assimilé à une défense contre une agression extérieure. Ainsi sont justifiées la livraison, en quantités considérables et avec la plus grande célérité, d’armes et de munitions au régime d’Habyarimana, tout comme l’implication très grande des militaires français dans la formation des Forces armées rwandaises. De même, la question des réfugiés tutsi qui ont quitté le Rwanda depuis 1959, fuyant les pogroms, n’est jamais pleinement intégrée à l’analyse de la situation. Enfin, une dernière strate de lecture française de la situation rwandaise se fait sous l’angle de la défense de la francophonie. Sur le Rwanda pèserait la menace d’un monde anglo-saxon dont le FPR, l’Ouganda mais aussi leurs alliés internationaux, seraient l’incarnation, ce qui a pour effet d’inscrire le conflit rwandais dans la recherche, à l’issue de la Guerre froide, de nouveaux équilibres à l’échelle du monde et du continent africain. Dans cette représentation française qui s’ajoute aux précédentes, le Rwanda est aussi conçu comme l’avant-poste d’un conflit qui serait plus général. Au travers d’une intervention militaire indirecte mais directive, il s’agit alors de faire de ce pays, sous couvert de la coopération, le laboratoire d’une action française à la fois efficace et discrète. Le deuxième constat fait par la Commission tient à ce qui semble être la volonté française croissante, depuis l’été 1992 et encore plus à partir de 1993, d’inscrire le règlement de la question rwandaise dans un cadre régional. À cette occasion, la diplomatie française se révèle volontariste mais reste largement isolée à l’échelle mondiale, sans soutien fort aux Nations unies. Elle ne bénéficie pas, non plus, de l’appui des pays européens qui ne souhaitent pas être associés à sa politique, jugée trop favorable à un régime de moins en moins fréquentable. Les négociations qui aboutissent, à Arusha en août 1993, à des accords de paix et de partage du pouvoir entre le gouvernement rwandais et le FPR, ont été très suivies par la France qui est à la fois en position d’observateur et de conseil du gouvernement rwandais. Ces accords, qui marquent une victoire diplomatique du FPR, offrent à la France la possibilité de se désengager du Rwanda, alors que leur application se révèle d’une grande complexité, que le pays sombre peu à peu dans la violence et que ses institutions se désagrègent. À la suite de l’attentat du 6 avril 1994, au cours duquel le président Habyarimana trouve la mort, la France évacue ses ressortissants, ainsi que, prioritairement, la parentèle de son épouse. Alors que la phase paroxysmique du génocide des Tutsi débute, les analyses puis la réaction française s’inscrivent toujours dans cette logique de désengagement et de règlement des questions par une action internationale. Ce souhait de la France de ne plus intervenir directement au Rwanda, sans cependant que le FPR prenne totalement et définitivement le pouvoir, conduit à une politique pour le moins passive en avril et en mai 1994, au moment même du génocide. Vis-à-vis de la communauté internationale, la France subit alors les conséquences de ses engagements passés auprès de l’État rwandais qui ne lui permettent pas d’apparaître comme un acteur impartial. Pourtant, dans le même temps, les autorités françaises donnent, dès le 8 avril, des consignes claires pour une suspension des autorisations d’exportation de matériels de guerre au Rwanda, précédemment accordées à des industriels. Le 16 mai 1994, le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, prend la mesure des massacres perpétrés contre les Tutsi et les qualifie de génocide. La ministre déléguée à l’Action humanitaire et aux Droits de l’Homme, Lucette Michaud-Chevry, affirme à son tour, le 24 mai à Genève, devant la commission des Droits de l’Homme de l’ONU, qu’il s’agit d’un génocide. L’emploi du terme génocide n’entraîne cependant pas une remise en cause fondamentale de la politique de la France, qui demeure obsédée par la menace du FPR, et n’abandonne jamais la condamnation « équilibrée » des massacres commis par les deux camps. Le troisième constat de la Commission porte sur la nature de l’opération Turquoise, sur sa mission, ses moyens et son bilan. Alors que la Résolution 929 des Nations unies, largement inspirée par la France, n’utilise pas le terme de génocide, la mission des militaires est l’objet d’injonctions difficiles à mettre en œuvre : agir dans une perspective humanitaire, « arrêter les massacres », stabiliser la situation militaire. Il est indéniable qu’il y a eu, à partir de la mi-juin, au sein du gouvernement français et de la part de François Mitterrand, un sursaut volontariste face aux massacres et à la crise humanitaire. Il apparaît aussi que l’opération Turquoise intervient à un moment où le gouvernement français table encore sur un retour à une négociation qui permettrait le partage du pouvoir entre le FPR et ce qui peut rester de l’ancien régime. Domine encore, chez certains, le schéma intellectuel qui tend à séparer, quand il s’agit du Rwanda, les questions humanitaires et la logique de relations internationales où l’hypothèse de la prise totale du pouvoir par le FPR est perçue comme une menace existentielle. Si l’opération Turquoise commence avec des consignes très strictes de neutralité vis-à-vis des belligérants, la première source de menace qui est identifiée est néanmoins celle que constituerait le FPR. Cette analyse explique qu’aient été prévus des moyens militaires lourds et pourquoi, dans les premiers jours de l’opération, les unités de reconnaissance ont pour consigne de ne pas rester au Rwanda de manière durable et d’éviter d’approcher les secteurs où ils pensent que se trouvent des forces du FPR. Ainsi, le drame humain de Bisesero et l’échec profond qu’il constitue pour la France ne résultent pas seulement de responsabilités de terrain mais découlent en grande partie de la volonté de maintenir un équilibre entre les parties, de la crainte qu’ont les forces françaises de se trouver confrontées au FPR et à une réaction violente de sa part. Cependant, l’effondrement complet des FAR, début juillet, et la prise de conscience progressive par les forces françaises de l’ampleur de l’implication des élites locales et du Gouvernement intérimaire rwandais dans le génocide des Tutsi obligent à une réévaluation des conditions et des moyens de réalisation de l’opération. De manière générale, les décisions prises, qui suivent les ordres de Paris, s’inscrivent dans le contexte d’incertitude dans lequel se trouvent la force Turquoise et ses chefs militaires, quant au cadre dans lequel ils opèrent et surtout quant à la latitude dont ils disposent face aux réalités terribles du terrain. Si l’effort de protection des Tutsi menacés est réel et se compte en milliers de personnes extraites de situations dangereuses, l’action humanitaire de l’opération Turquoise s’inscrit surtout dans un contexte marqué par l’exode de plusieurs centaines de milliers de personnes, l’importance des pénuries alimentaires et l’émergence d’une épidémie de choléra. Le choix d’entrer par le Zaïre place de fait la France dans une position délicate. Les populations se trouvant en juillet dans la zone humanitaire sûre (ZHS) à l’ouest du Rwanda, soit plusieurs millions de personnes, sont très majoritairement des Hutu et comptent parmi elles non seulement des tueurs mais aussi des commanditaires du génocide, que les autorités politiques françaises se refusent à arrêter. En définitive, on observe une forme de sidération de ces dernières, comme si agir face à un génocide n’entrait pas dans l’horizon des possibles, quand bien même le second XXe siècle est hanté par l’obligation morale de tout faire pour qu’il n’en survienne plus aucun. Devant une telle tragédie, peut-on s’arrêter au constat historiographique ? La crise rwandaise s’achève en désastre pour le Rwanda, en défaite pour la France. La France est-elle pour autant complice du génocide des Tutsi ? Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer. La France s’est néanmoins longuement investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime. Elle a adopté un schéma binaire opposant d’une part l’ami hutu incarné par le président Habyarimana, et de l’autre l’ennemi qualifié d’« ougando-tutsi » pour désigner le FPR. Au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui le réalisait et a continué à placer la menace du FPR au sommet de ses préoccupations. Elle a réagi tardivement avec l’opération Turquoise qui a permis de sauver de nombreuses vies, mais non celles de la très grande majorité des Tutsi du Rwanda exterminés dès les premières semaines du génocide. La recherche établit donc un ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes.

Des responsabilités accablantes.

Ces responsabilités sont politiques dans la mesure où les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent, pourtant conçu comme un laboratoire d’une nouvelle politique française en Afrique introduite par le discours de La Baule. Les autorités ont espéré que le président Habyarimana pourrait amener son pays à la démocratie et à la paix. Mais, dans le même temps, aucune politique d’encouragement à la lutte contre l’extrémisme hutu et de déracialisation de l’État n’est décidée, en dépit des alertes lancées depuis Kigali, Kampala ou Paris. Nulle réponse n’est donnée non plus aux demandes de négociations directes du FPR dont la perception demeure enfermée dans des catégories ethno-natio nalistes. À l’opposition démocrate rwandaise, il est demandé de choisir son camp, ce qui aboutit à la désintégration d’un champ politique qui tentait de naître et d’une société en plein renouveau. Aux efforts de paix se conjuguent des logiques de surarmement et d’inflation des effectifs militaires. Le Rwanda se militarise tandis que prospèrent les milices des partis extrémistes. Le pays se débat dans de dramatiques problèmes économiques et sociaux et fait face à l’épidémie de sida. En France, à l’inquiétude de ministres, de parlementaires, de haut-fonctionnaires, d’intellectuels, il n’est répondu que par l’indifférence, le rejet ou la mauvaise foi. Cet alignement sur le pouvoir rwandais procède d’une volonté du chef de l’état et de la présidence de la République. L’exercice de l’autorité présidentielle assure des pouvoirs élevés en matière diplomatique et militaire, en particulier en ce qui concerne l’Afrique. La marginalisation des institutions aux positions divergentes et l’exil des pensées critiques caractérisent aussi cette histoire rwandaise de la France qui s’apparente à bien des égards à une crise de l’action publique. Elle révèle la défaillance des pouvoirs de coordination et l’absence de contre-pouvoirs effectifs, jusqu’à la cohabitation tout au moins. Mais, faute de volonté, par crainte d’aborder un sujet qui suscite tant de polémiques et de déchirements, les enseignements de la crise n’ont pas été tirés comme ils auraient dû l’être. Le constat des responsabilités politiques introduit des responsabilités institutionnelles, tant civiles que militaires. La Commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. Les administrations ont été livrées à un environnement de décisions souvent opaques, les obligeant à s’adapter et à se gouverner elles-mêmes. L’ensemble des faits que documente la recherche présente, et antérieurement, les institutions elles-mêmes, ont décrit des dérives institutionnelles, couvertes par l’autorité politique ou dans une absence de contrôle politique. Des éléments le prouvent, bien que la conservation des pièces écrites n’ait pas toujours été effectuée, renforçant le caractère anormal de ces situations administratives, civiles et militaires. Ces dérives sont d’autant plus préoccupantes qu’elles promeuvent des schémas de pensée ou des argumentaires dogmatiques qui s’opposent à la nécessaire réflexion entourant l’action publique. Au constat de ces responsabilités institutionnelles s’ajoutent des responsabilités intellectuelles qui, cumulées, font système et témoignent d’une défaite de la pensée. Se gardant en permanence du risque d’anachronisme, la Commission a conduit l’étude des cadres intellectuels de la décision française au Rwanda et de son application. La grille principale de lecture de la réalité rwandaise, qui détermine des choix politiques et leur exécution par les administrations de l’état, tant diplomatiques que militaires, demeure la lecture ethniciste, particulièrement mobilisée pour le Rwanda et la région des Grands Lacs. Cette lecture correspond d’autant moins à la réalité rwandaise que le pays montre des ressources politiques et sociales résistant à cette emprise de l’ethnicisation. Les efforts pour promouvoir une autre analyse, critique ou seulement distanciée sur le Rwanda, ont été voués à l’échec mais n’en ont pas moins été faits au point qu’un corpus de réflexion a émergé des archives des institutions publiques. La persistance et même l’obstination à caractériser le conflit rwandais en termes ethniques, à poser l’évidence de l’agression extérieure, à définir une guerre civile là où il y a entreprise génocidaire, minent l’action politique et fragilisent sa traduction administrative. Ce degré de responsabilité intellectuelle interroge sur un dernier ensemble de responsabilités, éthique, cognitive et morale. La responsabilité éthique est posée lorsque la vérité des faits est repoussée au profit de constructions idéologiques, lorsque des pensées critiques, qui tentent de s’y opposer sont combattues, lorsque l’action se sépare de la pensée et se nourrit de sa propre logique de pouvoir, lorsque des autorités disposant d’un pouvoir d’action réelle renoncent à modifier le cours des événements. Celles-ci se résignent alors à une catastrophe prévisible au Rwanda, à l’isolement de la France sur la scène internationale, confiant à l’opération Turquoise le soin de restaurer son image. Les responsabilités éthiques concernant l’action politique mettent gravement en question des décisions au plus haut niveau qui ont méconnu les événements y compris quand toute l’information était disponible. Les responsabilités éthiques renvoient également à la dimension professionnelle, quand des acteurs publics approfondissent la signification du service de l’État et en conçoivent des devoirs supérieurs à la seule technicité de la charge. Dans le dossier rwandais trop de comportements ont été marqués par cette difficulté à conserver une liberté de jugement et d’action dans le cadre professionnel. La responsabilité cognitive découle de l’incapacité mentale à penser le génocide dans sa définition et à le distinguer des massacres de masse. Elle entraîne d’autres impossibilités structurelles, dont l’impossibilité de comprendre que la définition de la démocratie par « le peuple majoritaire » en est la négation dès lors qu’une catégorie ethnique lui était associée. La responsabilité cognitive apparaît aussi quand un pays ne réalise pas que la lecture ethniciste répète un schéma colonial et l’entraîne vers un échec stratégique. La faillite de la France au Rwanda, dont les causes ne lui appartiennent pas toutes en propre, peut s’apparenter, à cet égard, à une dernière défaite impériale d’autant plus grave qu’elle n’est ni formulée ni regardée. Il est possible que l’exclusion du Rwanda du sommet de Biarritz et les exigences hors de propos mises par la France sur un pays exsangue à la fin de l’année 1994 soient la marque, inconsciente, du traumatisme de cette défaite inconcevable. La responsabilité morale se porte vers la volonté des personnes et des sociétés de penser et d’agir selon les fins de l’humanité. Les valeurs universelles sont profondément questionnées lorsque l’on est devant la préparation ou la réalisation d’un génocide.

Comment savoir, comment agir ? C’est « la grande question ! », répond un officier conscient des événements. Que faire en tant que diplomate, militaire, coopérant, journaliste, face aux premiers massacres génocidaires comme ceux-ci l’ont vécu lors d’Amaryllis, quand des personnes survivent et d’autres agonisent ? Dans cette faillite d’une histoire française émergent des individualités politiques et administratives, civiles et militaires, qui ont fait honneur au service de l’État, à la République, à l’éthique. Elles ont défendu la lucidité dans l’action, maintenu la liberté dans la pensée, et espéré dans la venue d’un temps de nécessaire examen critique du passé. Elles ont permis que des institutions tiennent dans la tempête. Affronter le passé en acceptant les faits de vérité qu’il transmet est la seule voie pour se libérer des traumatismes et des blessures. Les enseignements de l’histoire ne doivent pas être combattus, ils permettent au contraire la paix et le souvenir, ils redonnent de l’honneur et de la dignité quand vient ce temps de la conscience, de la connaissance de toute la réalité du monde. La réalité fut celle d’un génocide, précipitant les Tutsi dans la destruction et la terreur. Nous ne les oublierons jamais.

Un « monde d’après » sans vision ni clairvoyance…

De la militarisation, de la force et de la puissance… quand l’Institut Montaigne nous livre UNE inquiétante vision du monde et de la France dans l’ordre international…

Le « monde d’après » est dans tous les médias, dans tous les discours. Pas forcément pour le meilleur. C’est un euphémisme. C’est parfois même inquiétant… mais de façon contradictoire, cela peut, en effet, révéler des enjeux importants. L’Institut Montaigne a récemment rendu public un rapport sur la défense (voir les références en fin de texte) qui relève de ce paradoxe… pas si étonnant. Pas si étonnant parce qu’on connaît déjà les problèmes essentiels relevés dans ce rapport. Mais celui-ci constitue une telle mise en cohérence sur les plans national et international de ce qu’il faut combattre, ici et maintenant, qu’il vaut la peine d’en examiner le sens, les silences et les hypocrisies.

« Nous les pouvons donq bien appeler barbares, eu esgard aux règles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ».

Montaigne. Essais, 1579-1580.

Ce rapport été préparé par un groupe de travail de 12 personnes spécialisées et de 11 rapporteur(e)s et assistant(e)s. Près de 50 personnalités ont été auditionnées préalablement à sa rédaction : universitaires, chercheurs, experts, hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres, représentants de groupes industriels de défense, officiers généraux dont le Chef d’état-major des Armées françaises, François Lecointre. Il est précisé que « les opinions exprimées dans ce rapport n’engagent ni les personnes précédemment citées, ni les instituons qu’elles représentent ». Cette formulation de pure convention signifie que ce ne sont pas seulement des personnalités « indépendantes » qui sont auditionnées, mais aussi des personnes appartenant à des institutions et des acteurs économiques privés : Armée, ministères, administrations, groupes industriels. Ce rapport s’inspire donc, même si cela n’est pas officiel, d’apports institutionnels et économiques importants, liés notamment à l’industrie de défense. Nul doute que le rapport de l’Institut Montaigne servira de référence pour bien des pouvoirs… dans des convergences de forces politiques. Raison de plus pour en proposer une (courte) analyse.

Le rapport de l’Institut Montaigne (plus de 150 pages) s’intitule « repenser la défense face aux crises du 21ème siècle ». Il concerne donc d’abord les enjeux militaires. Il va cependant au-delà. Il touche à l’ensemble des crises et des défis globaux de notre période, et pas seulement celui de la sécurité (extérieure et intérieure) considéré comme « décisif ». Cependant, même dans cette approche nettement plus large, la démarche reste essentiellement militarisée. « Les Armées, souligne le rapport, sont conduites à apporter un soutien ponctuel et déterminant à la gestion des crises, quel que soit leur nature. (…) Ainsi, parce qu’elles pourraient être l’acteur principal des prochaines crises, mais surtout parce qu’elles seront certainement en appui dans leur résolution, les Armées méritent une attention particulièrement dans la période qui s’ouvre » (p.29).

Pas un mot sur l’enjeu social.

Dès les premières lignes le rapport énumère les chocs et les crises qui constitue « le propre de l’histoire du 21ème siècle » : krach financier de 2008, tourmente de l’euro, attentats islamistes, vague migratoire, expansionnisme de la Russie en Ukraine et au Moyen-Orient, de la Turquie en Syrie et en Méditerranée. Et, évidemment, la pandémie. Le texte insiste sur la montée des périls planétaires… mais pas un mot sur la crise sociale et sur l’enjeu social, sur les inégalités, sur les injustices comme causes des crises et des chocs d’aujourd’hui et de demain.

Le rapport de l’Institut Montaigne n’est pas seulement dans un « mainstream » qui fait de certains acteurs extérieurs (le terrorisme, la Russie, la Turquie, l’Iran…) les principales origines des menaces et des risques européens et mondiaux : d’emblée, il écarte de l’analyse le social, la pauvreté et ses causes, les difficultés de vie rencontrées au quotidien par des centaines de millions de personnes en France, en Europe et sur tous les continents. C’est une façon assez simpliste, et tellement classique, de se libérer du devoir d’une critique pourtant incontournable des politiques néolibérales, du capitalisme, des formes actuelles de la prédation néocoloniale et de la domination. La cause des problèmes est donc toujours à l’extérieur. Les problèmes c’est toujours… les autres.

Le rapport de l’Institut Montaigne touche à l’état du monde. On pourrait s’en féliciter. Mais il est fondamentalement un des rapports parmi les plus à droite, certainement parmi les plus néoconservateurs récemment produits. Il n’y aurait pas lieu de s’y attarder davantage s’il ne contenait pas une somme considérable d’informations et un cadrage d’orientations pour la France et pour l’Europe en matière de défense. Ces orientations sont déjà connues dans leurs grandes lignes, mais le rapport en fait une synthèse à la fois précise, et très préoccupante pour l’avenir. Ses auteurs, pourtant, l’assument sans barguigner.

Notons donc au passage que ce travail a été piloté par Nicolas Baverez et Bernard Cazeneuve. Le premier, membre du Comité directeur de l’Institut Montaigne, est dans son rôle habituel. Il s’affirme toujours à droite et même très à droite. Quant au second, ancien et dernier Premier ministre éphémère et socialiste de François Hollande, il ne semble pas souffrir ou nourrir de sentiments contraires vis à vis de ce pensum unilatéralement belligène… mais politiquement utile pour celles et ceux qui choisiront de s’en servir, de manière critique, afin de mesurer les enjeux et d’alerter sur l’ampleur et la nature des défis.

« Comment faire face… »

Pour comprendre le sens du rapport de l’Institut Montaigne il faut naturellement en faire ressortir les argumentations essentielles. On y trouve un ensemble de constats et d’affirmations politiques de départ. Des constats et des affirmations censés justifier la question (et ses réponses) : comment faire face ? Il s’agit en particulier de la probabilité grandissante de conflits de haute intensité dans un « climat » général de désinhibition de l’emploi de la force. Dans ce contexte, le modèle d’armée français serait devenu insuffisant en termes de moyens. L’Union européenne serait « cernée par les crises » (ce qui n’est pas faux), avec les crises au Proche-Orient, la menace djihadiste, la pression de la Russie et de la Turquie… La course à la « rupture technologique et stratégique » notamment dans le domaine des armements de la très haute technologie obligerait à l’innovation en matière de défense.

On notera cependant une forte discrétion et des non-dits sur les engagements très concrets de la France dans une politique de développement de ces armements de très haute technologie depuis les années 90. Rien est explicité sur les graves insécurités nouvelles, sur la militarisation sans limite et les risques démultipliés d’un ordre mondial chaotique surplombé par la confrontation des puissances et les très hautes technologies de défense concernant le cyber, l’espace, l’hypersonique, le soldat augmenté… Le rapport souligne pourtant que l’hypothèse d’une escalade militaire non maîtrisée se fait aujourd’hui de plus en plus crédible. Juste constat. Alors pourquoi ne pas expliquer que le risque est dramatiquement accentué avec le développement mondial de ces armes ultra-sophistiquées ? Parce que la France participe activement à cette nouvelle course aux armements ?

Enfin, le rapport souligne que l’amélioration de l’efficience de l’armée constitue un « impératif pour maintenir les ambitions françaises sur la scène internationale » (p.66). Le tableau de départ est donc brossé très clairement : il faut faire face aux menaces extérieures qui s’exacerbent, notamment le terrorisme, la Russie, la Turquie… mais pas trop la Chine qui pose pour l’Europe, un défi stratégique aujourd’hui non directement militaire, ou encore pas trop militaire. Cette situation d’ensemble poserait un problème de moyens pour la défense. La clé serait donc (on s’en doutait) une remontée en puissance durable de l’effort budgétaire de défense.

Naturellement, nul n’est obligé de prendre pour argent comptant ces options initiales. Le rapport prend le soin de les inscrire dans la longue durée pour leur donner de la crédibilité. Ce qui permet aussi de diluer la responsabilité. Ainsi se cumulent comme constats et comme facteurs explicatifs, la désindustrialisation depuis les années 70 ; une vulnérabilité technologique structurelle ; des retards accumulés par plusieurs décennies de réduction de l’effort de défense ; l’inadaptation, depuis des années, des moyens de la police et de la gendarmerie avec des missions qui leur sont assignées dans une « pression opérationnelle » découlant notamment de la menace terroriste et d’un « durcissement de la contestation sociale » (p. 25). Vous avez bien lu : une pression opérationnelle découlant (notamment) d’un durcissement de la contestation sociale. On remarque ainsi au passage que si le rapport ne veut pas connaître de l’enjeu social comme paramètre déterminant dans l’histoire du 21ème siècle… il en considère néanmoins volontiers les manifestations et les conséquences issue d’une montée de la contestation. On veut voir les effets en fermant les yeux sur les causes… Belle gymnastique sémantique.

La contradiction est d’autant plus évidente que le rapport de l’Institut Montaigne, sur cette question, cite explicitement, comme référence, un autre rapport, issu d’une Commission d’enquête de l’Assemblée nationale (1). Ce rapport parlementaire souligne « la prévalence de situations sociales complexes dans les faits de délinquance ». Il précise que « la question sociale a trop longtemps été négligée comme l’une des causes sinon de la délinquance, de son évolution. Ajoutée à des changements plus profonds dans la structure et les interactions dans notre société, elle est pourtant une composante à part entière des situations rencontrées par les agents des forces de l’ordre ». Ces explications, qui rappellent des évidences, sont issues d’une contribution du Groupe des Républicains de l’Assemblée. Le Groupe des Républicains serait-il donc trop à gauche, ou pas assez à droite pour MM. Baverez et Cazeneuve qui ne veulent ainsi considérer le social qu’à travers les conséquences de la dévastation néolibérale, et les réponses sécuritaires issues de la « pression opérationnelle » qui en découle ?

Des scénarios durs.

Cette dérive ultra-sécuritaire conduit en tous les cas les auteurs du rapport de l’Institut Montaigne à recommander (2) d’anticiper des scénarios plus durs et multidimensionnels : « catastrophe climatique ou technologique du type Fukushima, paralysie numérique totale, pandémie à fort taux de mortalité, crise de sécurité intérieure, engrenage dans un conflit armé majeur dans le monde ayant des conséquences sécuritaires et économiques en Europe » (p.112). La puissance serait en conséquence nécessaire dans un tel contexte pour faire face, pour assumer un leadership sur la scène internationale, se maintenir au niveau des principales puissances militaires, affirmer sa place dans les reconfigurations géopolitiques en cours, ne pas se laisser déclasser ou distancier (p.110).

L’idée est de favoriser la résilience (se préparer pour assurer la continuité de la vie de la nation dans un environnement dégradé), et de monter en puissance. Cela dans tous les domaines et particulièrement dans les capacités militaires. Cette double option stratégique résilience / puissance se présente comme la réponse « réaliste » la plus appropriée aux crises à prévoir et à venir. Pourtant, elle a quelque chose de très idéologique. Il n’est guère besoin d’étude prospective poussée, en effet, pour comprendre que les scénarios durs (hélas plausibles) imaginés dans ce rapport ne pourraient être simplement « gérés » comme n’importe quelle crise, avec un avant, un pendant, et avec un après-crise c’est à dire un retour à une situation initiale ou « normale ». Comme si les sociétés d’aujourd’hui, les économies et les rapports sociaux actuels pouvaient faire face à des chocs majeurs sans conséquences structurelles d’un semblable niveau.

On voit déjà que les sociétés frappées par la pandémie ne sortiront pas indemnes de celle-ci. On comprend le niveau potentiellement catastrophique d’un crise climatique aiguë. On mesure la menace existentielle pour la civilisation elle-même d’un conflit de haute intensité, c’est à dire une grande guerre impliquant les plus grandes puissances. Avec les armes nucléaires (aujourd’hui en cours de modernisation), et les armes de la très haute technologie (3) on pourrait assister, au-delà des deux guerres mondiales du 20ème siècle, à une troisième épreuve globale de destructions et d’anéantissement. Les tragédies du siècle précédent n’auront-t-elle servi à rien ? N’a-t-on rien appris ? Pourquoi cette faiblesse du débat national sur les armes nucléaires ? Pourquoi ce silence quasi général sur les très hautes technologies de défense ?

Alors, il y a quelque chose d’indécent dans ce rapport de l’Institut Montaigne à vouloir simplement anticiper le pire, se « préparer », assurer la continuité, assumer un « leadership »… jamais la question décisive n’est posée : qu’est-ce qui ne fonctionne pas avec les politiques mises en œuvre, avec l’ordre international libéral actuel, avec le capitalisme lui-même ? Qu’y-a-t-il de si problématique dans nos institutions, dans notre culture et dans notre civilisation pour que la viabilité et le futur de celle-ci soient devenu un enjeu à ce point existentiel ? Il faut que l’intérêt des classes et des pouvoirs dominant à sauvegarder ce système et cet ordre soit particulièrement élevé pour que ces derniers soient prêts à en payer (ou plutôt à en faire payer) le prix le plus élevé et même le plus irresponsable. On reste stupéfaits devant cette contradiction énorme et permanente entre, d’une part, le niveau des enjeux mondiaux, la gravité inédite des risques et des menaces, et d’autre part, la faiblesse et la vulnérabilité des alternatives politiques existantes.

Une pensée stratégique qui nourrit le désastre.

Le rapport de l’Institut Montaigne rabâche, pour la France et pour l’UE, les choix d’une politique de défense déjà mille fois réitérés : relance de l’OTAN, autonomie stratégique française et européenne, modèle d’armée complet (à reconstruire pour 2030), durcissement des armées pour gagner en force et en masse critique, modernisation nucléaire, développement de la cyberdéfense, maintien d’une trajectoire financière croissante pour la mission défense, etc. Peu importe si les 20 années qui précèdent montrent la vanité et la non pertinence de ce type de choix. Peu importe si l’armée française et ses alliés sont en échec au Sahel. Peu importe si les guerres en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs encore sont des faillites politiques sans fin. Peu importe si la militarisation n’est pas la solution mais un moteur des problèmes et des crises. La pensée stratégique fondée sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force continue de nourrir le désastre en marche dans une culture de la puissance et de la force dangereuse et dépassée.

Derrière la belle assurance d’un texte outrageusement centré sur cette culture militarisée pointe cependant de multiples inquiétudes. D’abord des inquiétudes touchant à la montée des rivalités de puissances, à la dépendance technologique, à l’impuissance de la force et du discours sur la force. A l’incapacité à stabiliser le Sahel, zone d’intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires français (notamment en raison de l’uranium du Niger) s’ajoute tant d’autres problèmes comme l’incertitude sur l’avenir de la crise libyenne, sur la situation en Méditerranée, en Algérie, au Liban, et puis, évidemment, quant au rôle grandissant de la Russie (y compris en Afrique…), mais aussi de la Chine. Pour faire face à toutes ces situations, il n’y aurait donc d’abord que la force et le militaire ?

Le rapport se félicite des « succès tactiques » des armées françaises au Sahel, qui contribueraient à la « crédibilité politique et militaire française » (p.92), mais la déception n’est pas loin qui se lit dans le constat d’une action politique « qui tarde à prendre le relais ». Le rapport souligne alors qu’il faut « travailler à la sortie de crise. D’abord ne pas croire aux fantasmes d’une opération coup de poing. L’historique montre que l’ordre de grandeur d’un théâtre de guerre est au moins la décennie. Ensuite, travailler à la transformation de succès tactiques en succès politiques avec une approche globale de sortie de crise… » Voilà qui est joliment tourné… mais, depuis 2013, les forces françaises sont en guerre (opération Serval, puis Barkhane avec 5100 soldats) sans voir le bout du tunnel. Avec les forces maliennes et les forces de l’ONU (MINUSMA avec 15000 militaires et policiers), c’est un déploiement de forces au-delà des 20 000 militaires qui a jusqu’ici manifesté son incapacité à faire face. On peut douter que les 1200 soldats tchadiens supplémentaires à venir puissent contribuer à autre chose qu’à de nouveaux… soit disant succès tactiques. Comment peut-on, dans un tel contexte, disserter abstraitement sur « une approche globale » sans prendre en considération, ici aussi, pour l’ensemble des pays et des peuples concernés, les enjeux sociaux, ceux de la sécurité humaine et des conditions structurelles du développement dans toutes ses dimensions et dans la durée ?

L’inquiétude perce aussi sur des terrains plus directement politiques, en particulier quant à l’insuffisance de la réponse sécuritaire de l’UE qui « fait preuve d’une relative apathie » (p.17), mais aussi quant à l’affaiblissement du système multilatéral, la France ne pouvant que de moins en moins compter sur ce système et sur ses alliances. Enfin, on sent poindre une réelle préoccupation concernant la société française elle-même, sa résilience c’est à dire sa capacité à résister aux chocs à venir, aux aux coûts de la préparation à ces chocs.

Préparer les Français…

Il faudrait donc préparer les Français (même si cela n’est pas dit explicitement) aux coûts (financiers et sociaux) de l’effort demandé en prévision des chocs prévisibles, comme un conflit de haute intensité qui ne manquerait pas d’impliquer toute la société. L’enjeu ici est la recréation d’un « esprit de défense » et d’une « culture militaire ». Le rapport souligne ainsi, dans un subtil euphémisme, que « le manque de connaissance en matière de défense peut limiter le débat public » (p.38). Pour être plus direct, disons que l’objectif est d’assurer que la militarisation des esprits, par la pression idéologique et la montée de la peur, puisse suivre et s’adapter à la militarisation des stratégies.

A aucun moment les inquiétudes exprimées ouvrent sur un questionnement plus fondamental quant à la nature des défis mondiaux, quant aux causes des incertitudes stratégiques, des menaces de chocs majeurs et des crises actuelles … Les auteurs du rapport osent même expliquer que « les chocs ont été de nature très différentes : financière, économique, sécuritaire, migratoire et sanitaire. Ils n’ont pas d’explication commune, ni de lien de causalité, même s’ils ont tous eu, dans une plus ou moins large mesure, une origine et des incidences internationales » (p.13). Vous avez bien lu : il n’y aurait pas d’explication commune, ni de lien de causalité… Ainsi, les auteurs du rapport ne veulent pas voir cette évidence des impasses d’une crise globale du système capitaliste et d’un ordre international libéral installé en 1945 sous hégémonie américaine. Pourtant, si les auteurs dénient ainsi la globalité de la crise, ils n’en prônent pas moins… une réponse de stratégie pour eux forcément globale. Il est ainsi clairement souligné que « le politique, le militaire, le diplomatique et l’économique doivent être mis en cohérence et articulés pour obtenir des résultats » (p.11). Ici encore, la contradiction est manifeste. Comment évacuer la nature globale et systémique du problème tout en l’acceptant comme base de réponse stratégique ? Toujours la gymnastique sémantique…

En vérité, d’une certaine façon, on est déjà dans cette globalité puisque les stratégies françaises, européennes et occidentales intègrent l’ensemble de ces enjeux dans un système prédateur qui tend à maintenir sa domination, ses zones d’influence, ses intérêts par l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force dans une approche ultra-sécuritaire et militarisée. Celle-ci traduit cependant la conscience inavouée qu’un tel système a ses limites. C’est ce qui transpire du début à la fin de de rapport. Celui-ci affirme qu’il faut donc fermer « la parenthèse des dividendes de la paix » pour revenir à la priorité dite de « l’ultima ratio regum » défini depuis Richelieu comme le « dernier argument des rois », celui de la force, lorsqu’il n’y aurait plus d’autre solution possible (p.38). Quoiqu’un peu usée, cette savante formule latine vise à montrer que l’on sait prendre de la hauteur… Elle permet surtout d’éviter cette autre formule beaucoup plus simple : faire la guerre. Surtout lorsque les guerres que l’on fait sont des échecs. Les vertus du langage peuvent être infinies… On peut aussi relativiser l’argument en considération des évolutions enregistrées… depuis le 17ème siècle.

En vérité, l’inquiétude manifestée et l’indétermination du langage politique traduisent un certain désarroi devant la dimension des problèmes et l’incapacité assez évidente à y faire face. En témoigne cette courte réflexion, à la fin du rapport (p.118), sur ce que l’on appelle « l’état final recherché ». Il s’agit d’une notion essentiellement militaire. Sans « état final recherché », clairement annoncé, dit cependant le rapport, « une stratégie globale est plus difficile à faire partager, à décliner et à mettre en œuvre ». Cette remarque à vocation générale est plutôt pertinente. Elle peut d’ailleurs s’appliquer assez bien au rapport de l’Institut Montaigne lui-même. Ce rapport, en effet, est clair sur la démarche et sur les moyens (c’est le moins qu’on puisse dire), mais il n’explicite en rien un but terminal défini à l’avance, ou un quelconque  « état final recherché ». C’est en effet impossible. Faire face aux défis globaux d’aujourd’hui avec ces mêmes politiques qui ont conduit aux crises et aux impasses que l’on connaît dans tous les domaines… voilà une cause essentielle des incertitudes, des risques et de l’incapacité à prévoir et maîtriser un avenir, et encore moins un « état final ». Ce n’est pas seulement l’impossibilité d’une prospective. C’est l’impuissance à continuer comme avant sans ouvrir des contextes de crises encore plus incertains, encore plus dangereux qu’aujourd’hui. D’ailleurs, même les militaires ne peuvent plus déterminer un « état final recherché » dans les guerres et les conflits en cours, que ce soit au Sahel, en Afghanistan, en Libye, voire dans la grave crise sur le nucléaire iranien. Le rapport de l’Institut Montaigne est en réalité une forme d’aveu qui n’ose pas dire son nom. Au fond, Baverez et Cazeneuve auraient pu logiquement conclure en déclarant : « nous ne pouvons plus continuer comme cela ». Ils ont préféré signer un texte sans vision ni clairvoyance.

Alors, comment faire ?

Il y a évidemment des options politiques (il n’en manque pas dans les programmes) à formuler, à valoriser, à soutenir parce qu’elles sont plus sociale, plus égalitaire, plus écologique, plus pacifique, plus démocratique, plus solidaire… Que la France et l’Union européenne puissent éventuellement y mettre leur poids serait positif… mais dans l’ordre actuel des stratégies dominantes et des rapports de forces on a peine à croire – il faut le dire clairement – que des changements structurels positifs pourraient maintenant advenir. Ni la France, ni l’UE ne veulent aujourd’hui sortir de leurs logiques atlantistes, néolibérales, autoritaires et militarisées. Au contraire. On assiste (ce rapport de l’Institut Montaigne est là pour le montrer) à un resserrement et un durcissement des stratégies adoptées par les puissances occidentales, sur ces logiques-là, en dépit de discours fallacieux sur d’autres valeurs. Notamment sur le multilatéralisme aujourd’hui systématiquement instrumentalisé pour tenter de faire admettre que les logiques propres à ces puissances sont les seules à pouvoir prétendre à la légitimité et à l’universalité face aux régimes autoritaires. Cela ne devrait surprendre personne puisque cette mystification persiste avec l’ordre international libéral depuis 1945… Malgré une forte et positive montée de luttes et de résistances, de mouvements populaires et d’insurrections sociales un peu partout dans le monde, les relations internationales sont aujourd’hui profondément structurées par une géopolitique de la confrontation des puissances et de l’usage de la force, qu’il s’agisse de la force armée ou de toute autre forme de contrainte. Pour faire face, pour se donner quelques chances de peser il faut donc d’abord ré-insuffler l’exigence d’une pensée critique et d’une nouvelle vision du monde, travailler à la réinterprétation du discours dominant, de ses contradictions et des stratégies qu’il sous-tend. Reconstruire une vraie capacité d’analyse et d’alternative.

Références du rapport:  « Repenser la défense face aux crises du 21ème siècle » Rapport de l’Institut Montaigne, Février 2021. https://www.institutmontaigne.org/publications/repenser-la-defense-face-aux-crises-du-21e-siecle

NOTES:

1) «  Rapport de la Commission d’enquête sur la situation, les missions et les moyens des forces de sécurité, qu’il s’agisse de la police nationale, de la gendarmerie ou de la police municipale – Assemblée nationale, rapport n° 2111 du 3 juillet 2019. https://www2.assemblee-nationale.fr/15/autres-commissions/commissions-d-enquete/commission-d-enquete-sur-les-moyens-des-forces-de-securite/(block)/RapEnquete

2) Le rapport formule 12 recommandations.

3) Voir sur cette question « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J.Fath, éditions du croquant, 2020, pages 101 à 142.

Affaire Khashoggi : Selon les États-Unis et la CIA, Mohammed ben Salman a «validé» l’assassinat…

Le court rapport de la CIA affirme que « nous sommes parvenus à la conclusion que le Prince héritier d’Arabie Saoudite Mohammed ben Salman (MBS) a validé une opération à Istanbul, en Turquie, afin de capturer ou tuer le journaliste saoudien Jamal Khashoggi ».

« Le prince héritier considérait Khashoggi comme une menace pour le royaume et, plus largement, soutenait le recours à des mesures violentes si nécessaire pour le faire taire ».

Le rapport souligne aussi que le Prince héritier MBS possédait depuis 2017 d’un « contrôle absolu » sur les services de renseignement et de sécurité du royaume, « ce qui rend très improbable l’hypothèse que des responsables saoudiens aient pu conduire une telle opération sans le feu vert du Prince ».

Les États-Unis ont annoncé des sanctions financières visant une unité d’intervention spéciale ainsi que l’ancien numéro deux du renseignement saoudien, Ahmed el-Assiri. Mais le Prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane ne sera pas sanctionné. Selon Anthony Blinken, Secrétaire d’État, «La relation avec l’Arabie saoudite est importante, et nous avons des intérêts mutuels importants. Nous restons déterminés à défendre le royaume». « Les mesures que nous venons de prendre, c’est vraiment pour éviter d’avoir une rupture dans les relations, et pour les recalibrer », a-t-il ajouté. «La relation avec l’Arabie saoudite dépasse les questions de personnes. Ce recalibrage concerne les politiques et les actes de l’Arabie Saoudite», a-t-il encore souligné.

Ainsi donc, MBS sera épargné par l’Administration Biden qui se réclame pourtant d’une éthique et de la protection des droits humains dans la conduite d’une politique censée se distancier de celle de Donald Trump. Il est vrai que dans la confrontation avec l’Iran, l’Arabie saoudite est un allié dont Washington et ses partenaires occidentaux ont besoin. La France et l’Union européenne oseront-elles aller plus loin ? Rien est moins sûr…

Pourtant, les charges qui pèsent sur Ben Salman et donc sur l’Arabie saoudite sont particulièrement lourdes. Avec avec la prise en otage de Saad Hariri, Premier ministre libanais, en novembre 2017, avec l’assassinat de Jamal Khashoggi en octobre 2018, avec la guerre au Yémen ayant conduit à la pire crise humanitaire sur le plan international, on a atteint un niveau inédit dans le cynisme, l’arrogance, le mépris et la violence d’État.… On peut dire que la qualification de voyou peut être imputée à la fois à MBS et au Royaume saoudien lui-même.

Sur ce blog, vous pouvez relire deux articles d’analyse et de commentaires :

– « Arabie saoudite : princes ou voyous ?.. » (26 novembre 2017).

« Affaire Khashoggi : scie à os, crime d’État et géopolitique » (20 octobre 2018)

Aujourd’hui, je publie ci-dessous, dans sa forme originelle, le texte du rapport de la CIA, tel qu’il a été « déclassifié » et rendu public par les autorités américaines. J’avais déjà publié l’intégralité du rapport de l’ONU (beaucoup plus précis) sur la question de l’exécution de Jamal Khashoggi :

« Rapport de l’ONU sur l’exécution de Jamal Khashoggi. Version intégrale. » (19 juin 2019)

Ci-dessous le rapport de la CIA avec les espaces blancs et les formulations noircies après déclassification…relative:

Quand l’Union européenne s’occupe… du multilatéralisme.

La Commission de Bruxelles a récemment transmis une Communication au Parlement européen et au Conseil relative au multilatéralisme (1). Elle nécessite d’être sérieusement analysée.

Cette Communication est signée par la Commission, présidée par Ursula von der Leyen, et par le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell qui est aussi vice-président de la Commission, et souvent désigné, pour faire court, par l’acronyme HR-VP.

Ce texte, très officiel, est censé traduire l’objectif annoncé dès le début : « un renforcement de la gouvernance multilatérale et de la coopération internationale ». Que l’ensemble des instances européennes puissent aujourd’hui accorder une telle attention au multilatéralisme dans un contexte international outrageusement dominé par les logiques de puissance… voilà qui serait normalement de bonne augure. Oui, mais voilà, rien n’est simple. Il faut décrypter sérieusement le texte de la Commission et ses intentions politiques pour en comprendre le sens réel qui n’est pas anodin. Il s’inscrit dans le réalignement stratégique actuel avec la fin du mandat Trump, l’installation de l’Administration Biden, le rapport OTAN 2030.

La Communication de la Commission appelle trois types de remarques critiques liées entre elles, concernant la définition du multilatéralisme, le statut de l’ONU et la nature des ambitions européennes.

Sur le multilatéralisme.

Le texte de la Commission adopte une « définition » et une approche qui relativisent et affaiblissent le concept même de multilatéralisme. Les formulations choisies contournent systématiquement ce qui en fait l’essence même, c’est à dire la volonté, à l’antithèse des logiques de puissance, d’une réponse collective aux problèmes communs. La Communication de l’UE souligne que « par sa nature même, le multilatéralisme fait l’objet d’une constante adaptation. Ce système est certes complexe, mais il apporte des bienfaits concrets à tous ». Il s’agit, dit encore la Commission, du « principe cardinal de l’UE en tant que moyen le plus efficace pour régir les relations mondiales d’une manière mutuellement bénéfique ». Les tournures utilisées se veulent pragmatiques, mais on a l’irrépressible sentiment d’une imprécision et d’une ambiguïté recherchées. Le multilatéralisme, en effet, ce n’est pas qu’un système qui « s’adapte », ou un « moyen » efficace. C’est avant tout la réalisation d’une exigence politique de grande portée et d’un principe fondamental, celui de la « responsabilité collective». En particulier de la « sécurité collective » lorsqu’il s’agit des conflits, des armements, et plus généralement, des enjeux de la paix et de la sécurité internationale (d’ailleurs peu traités dans le texte de la Commission). Vous pouvez chercher, ces formulations pourtant essentielles de la responsabilité collective et de la sécurité collective ne figurent nulle part dans le texte de la Commission.

Ce n’est évidemment pas un hasard si ce qui définit fondamentalement ce que devrait être la responsabilité, disparaît ainsi. Aujourd’hui, plus qu’hier encore, nous avons besoin d’une exigence et d’une démarche collectives. C’est un grand acquis conceptuel, institutionnel et politique issu des leçons administrées par le 20ème siècle et ses deux guerres mondiales. Il est consternant et totalement inacceptable que cette notion historique de responsabilité collective puisse être ainsi effacée sans vergogne alors qu’elle fait partie de notre histoire, c’est à dire de l’histoire collective et tragique la plus récente des peuples du monde. La Commission et le HR-VP se rendent-ils vraiment compte du recul éthique et politique qu’ils signent et qu’ils font assumer à l’Union européenne ? Se rendent-ils vraiment compte de leur… responsabilité ?

Sur l’ONU.

Évidemment, parler de multilatéralisme ne se peut faire sans référence aux Nations-Unies qui, rappelons-le, ont effectivement installé le concept de responsabilité collective et sa légitimité historique dans l’ordre juridique international. Regardons d’un peu plus près le traitement infligé à l’ONU dans la Communication de la Commission. De façon systématique, l’UE définit son rôle international comme si son propre statut était équivalent à celui des Nations-Unies. Comme si son propre rôle pouvait ressortir des mêmes prérogatives que celles appartenant à l’ONU. Le langage utilisé ne cesse d’illustrer ce consternant parti-pris. L’UE contribue, aide, coopère, joue un rôle moteur, appuie des actions… Elle se définit comme une « partenaire » ou une « alliée » naturelle des Nations-Unies. C’est à dire qu’ici encore la Commission de l’UE se refuse clairement à prendre en considération et à respecter ce qu’il y a d’essentiel. En l’occurrence l’ONU comme seule organisation universelle légitime en capacité de dire le droit et de définir l’action collective nécessaire sur le plan international.

L’UE cherche à s’identifier comme un acteur du même niveau, ayant les mêmes responsabilités et fonctions que l’ONU dans l’ordre international. Cette prétention à vouloir monter en selle sur un cheval qui n’est pas le sien a une double conséquence. L’UE s’attribue une compétence qu’elle ne possède pas. Elle contribue ainsi – c’est probablement l’objectif principal – à fragiliser et à dévaloriser (au sens propre d’enlever de la valeur) le rôle et la légitimité des Nations-Unies. C’est naturellement irrecevable. L’UE ne peut ni s’octroyer des pouvoirs qu’elle n’a pas, ni tenter de réduire les Nations-Unies au statut d’acteur ordinaire. Les Nations-Unies constituent en effet, depuis 1945, un système international de valeurs et de droit unique et universel qu’il n’est pas possible de réduire à un statut commun ou subalterne.

Dans son texte l’UE sait parfaitement user de l’ambiguïté des formulations pour faire illusion. « L’UE et ses États membres – souligne la Communication de la Commission – sont et resteront d’ardents défenseurs d’un ordre international fondé sur des règles, qui s’articule autour des Nations-Unies ». Mais pourquoi écrire « autour des… » ? Pourquoi une telle distanciation vis à vis des Nations-Unies ? Non, l’ordre international ne doit pas « s’articuler autour » des Nations-Unies… comme s’il s’agissait là de deux entités ou de deux projets qu’il faudrait conjuguer malgré leurs différences. L’ordre international devrait, en effet, être l’expression même, l’émanation directe de la Charte des Nations-Unies, des buts et des principes définis dans cette Charte. C’est pour cela que l’ONU a été créée après la 2ème Guerre mondiale. Et s’il n’en est pas ainsi aujourd’hui c’est parce que l’affirmation des logiques de puissance et l’exercice de la force dominent les relations internationales et structurent celles-ci d’abord sur les rapports de force et les rivalités. Avec moins d’hypocrisie, l’UE aurait dû rappeler cette réalité géopolitique durable et, hélas, en plein essor actuellement.

On pourrait penser que dans un tel contexte, l’UE cherche à donner aux Nations-Unies un rôle, une dimension, une responsabilité politique plus fortes. Malgré quelques formulations qui visent à le faire croire, il n’en est rien. Dans sa Communication la Commission confirme qu’elle veut agir, lorsqu’elle le décide, sans mandat des Nations-Unies, par exemple pour infliger des sanctions dites « autonomes », ou bien dans le cadre d’opérations politico-militaires de gestion de crises. Dans ce type de configuration, l’UE fait comme si elle disposait des prérogatives nécessaires, les mêmes que celles de l’ONU, pour s’engager dans des missions qu’elle aurait décidé et défini elle-même. A ceux qui pourraient s’étonner de voir l’UE s’octroyer un tel droit unilatéral d’intervention, dont les dimensions relèvent du politique, du sécuritaire et de l’exercice de la force… il faut rappeler que c’est exactement ce que prévoit le Traité sur Union Européenne (TUE) depuis sa finalisation en 2012. Selon le TUE (article 42, §4) les décisions relatives à la politique de sécurité et de défense commune, y compris celles portant sur le lancement d’une mission, sont adoptées par le Conseil statuant à l’unanimité, sur proposition du HR-VP ou sur l’initiative d’un État membre. Il n’est donc nullement question d’un mandat explicite de l’ONU, d’une résolution pour légitimer et légaliser une mission européenne. Il est simplement indiqué (article 4, §1) que l’Union peut user de sa « capacité opérationnelle » en conformité avec les « principes de la Charte des Nations-Unies ». L’ONU ?.. l’UE en parle mais elle ne la respecte pas. Dans les faits elle ne la (re)connaît pas.

Il est donc inadmissible que la Communication de la Commission puisse de facto définir l’UE comme un acteur stratégique qu’elle qualifie « d’autonome » au point de s’exonérer du droit international, des buts, des principes et des compétences propres de l’ONU. Ici encore, l’UE ne veut pas s’inscrire dans le système des Nations-Unies, mais à côté et même contre les règles de ce système. Des règles auxquelles elle ne cesse pourtant de se référer pour tenter de se légitimer elle-même. On peut appeler ça une instrumentalisation du droit et du multilatéralisme au profit une logique unilatérale et d’une ambition de puissance.

Et c’est là le problème… L’idée d’une Europe-puissance n’a cessé de hanter les partisans de l’intégration néolibérale et euro-atlantique depuis des décennies. Et la profonde mutation géopolitique en cours depuis la chute du mur de Berlin pousse effectivement les Européens (mais avec tant de divisions et de difficultés) vers une « autonomie stratégique » qu’ils ne conçoivent qu’en termes de puissance, de rivalités et de capacités militaires. Même ce qu’ils osent appeler le multilatéralisme s’inscrit donc dans cette quête du Graal de la puissance et des moyens pour la guerre.

Sur la nature des ambitions européennes

La « vertu » essentielle du multilatéralisme et du système de l’ONU c’est d’offrir un cadre institutionnel universel dans lequel tous les acteurs, quelles que soient leurs différences, leurs contradictions voire leurs hostilités mutuelles peuvent s’expliquer, se parler et s’écouter, peuvent faire prévaloir la diplomatie, dire le droit, négocier des solutions faisant consensus, coopérer pour créer des missions, des programmes, des budgets… tout cela dans un cadre unique, dans l’esprit et l’exigence de la responsabilité collective. C’est irremplaçable….même si cela mérite aujourd’hui des réformes et des renforcements.

Mais la Communication de la Commission cherche-t-elle vraiment à renforcer ce cadre et les pratiques qui vont avec ? Certainement pas. Malgré ses ambiguïtés et son hypocrisie, ce texte ne peut masquer un choix de fond. Ce choix est celui d’une démarche d’alliances et de coalitions politiques, voire stratégiques, dans un esprit de confrontations. On est loin du multilatéralisme. La Communication de l’UE énonce clairement qu’il est nécessaire de « faciliter la création d’alliances », qu’il faut « constituer et renforcer des coalitions de partenaires partageant les mêmes valeurs ». Elle précise par exemple qu’il est nécessaire de « former une coalition de pays partageant les mêmes intérêts pour une gouvernance des technologies de l’intelligence artificielle ».

L’idée est très explicitement exprimée : « un système multilatéral performant constitue un intérêt stratégique à part entière de l’UE ». L’UE impose et intègre ses propres intérêts stratégiques dans sa conception d’un multilatéralisme conçu comme… instrument de combat. Elle valide ce comportement avec une telle insistance que l’on peut se demander ce qui peut rester du multilatéralisme et de la responsabilité collective dans une telle conception des relations internationales.

Ce choix conduit d’ailleurs l’UE à prôner une approche coordonnée et stratégique pour l’échange d’informations et pour les nominations aux postes de direction au sein des organisations multilatérales.

Certes, on ne peut reprocher à des États membres de l’ONU ou d’une quelconque organisation internationale de se concerter avec d’autres États dans de telles enceintes, mais la démarche de l’UE vise clairement à systématiser et privilégier les alliances et les coalitions stratégiques dans un cadre institutionnel précisément conçu pour les dépasser. Ici non plus il ne s’agit pas d’un hasard mais d’un choix politique. C’est en effet l’orientation définie par Joe Biden, au nom du « retour de l’Amérique », celle de la constitution d’une nouvelle alliance globale dite des démocraties contre les régimes autoritaires. Cette conception de confrontation est très significative des logiques de puissance. Elle s’intègre dans les institutions et les fonctionnements du multilatéralisme onusien. Elle constitue ainsi un problème réel et même une menace pour l’avenir des relations internationales. Le fait que l’UE puisse appuyer, alimenter cette stratégie de la nouvelle Administration américaine confirme, sans surprise, le tropisme otanien de l’Union européenne, mais aussi l’attachement pour le moins très relatif du Président Biden au multilatéralisme. On a pas fini de décrypter les caractéristiques de la phase post-Trump de l’ordre international.

On assiste en réalité, dans le contexte actuel, à un durcissement stratégique et autoritaire global. Partout s’impose, même si c’est à des degrés très divers et dans des formes différentes, le triptyque infernal de la puissance, de la force et de l’autoritarisme dans la décomposition de l’ordre international libéral installé après 1945 sous tutelle américaine. Alors que le défi essentiel serait justement de reconstruire une nouvelle espérance commune dans un ordre de responsabilité collective. On est surpris par la contradiction béante entre la dimension des défis globaux, stratégiques, écologiques, sociaux, sanitaires, démocratiques… et la dangereuse vision, ou l’absence de vision de l’histoire qui domine aujourd’hui malgré les dramatiques avertissements qui assaillent notre quotidien et annoncent un avenir problématique. 22 02 21

1) « Communication conjointe au Parlement européen et au Conseil relative au renforcement de la contribution de l’UE à un multilatéralisme fondé sur des règles », JOIN (2021) 3 final, Bruxelles, 17 02 2021. https://eeas.europa.eu/sites/eeas/files/fr_strategy_on_strengthening_the_eus_contribution_to_rules-based_multilateralism.pdf

Rapport Stora : pourquoi je ne suis pas d’accord.

Le rapport Stora serait donc, enfin, LA bonne réponse, LE bon choix tant attendu ? Emmanuel Macron en aura établi la commande, défini l’esprit et la ligne, et Benjamin Stora les contenus et les propositions. Cependant, si l’on veut bien y regarder d’un peu plus près, il y a un problème qui, naturellement, n’est pas seulement celui du rapport. Ce problème c’est la politique des autorités françaises. Que Benjamin Stora ait pu choisir de s’inscrire dans la démarche présidentielle n’est qu’un aspect de la question. Je crois nécessaire d’en discuter l’opportunité, malgré le respect que l’on peut avoir pour cet historien très engagé, car, à l’évidence, la politique que ce rapport contribue à définir et à nourrir constitue une grave insuffisance ou un recul.

Un recul sur les faits de l’histoire (que Benjamin Stora connaît très bien). Un recul sur les attentes algériennes. Un recul sur les déclarations d’Emmanuel Macron lui-même. Il vaut la peine de rappeler ce qu’en février 2017, en tant que candidat à la Présidence de la République, Emmanuel Macron déclarait à la télévision algérienne :  « La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes » (1). Et il n’y là qu’une des phrases fortes qu’il osa prononcer…

Évidemment, de tels propos avaient manifestement pour objet de montrer une volonté et une capacité d’être en rupture avec tout ce qui a précédé, avec la pusillanimité des présidences précédentes… Cela voulait dire : moi, Emmanuel Macron, voyez comme j’ose bousculer jusqu’à l’histoire elle-même… Qu’en reste-t-il ? Et puis, comment croire à la sincérité d’Emmanuel Macron, hier, quand celui-ci, depuis, n’a jamais fait que soutenir une autre politique de colonisation, la colonisation israélienne productrice de crimes de guerre voire crimes contre l’humanité ? Des crimes susceptibles maintenant de condamnation par la Cour Pénale Internationale qui vient de se dire compétente pour en juger. Certains plaideront qu’il est difficile de comparer. Mais en politique les valeurs ne sont pas des variables d’ajustement.

Posons-nous la question. Devant quoi, devant qui la France officielle recule-t-elle aujourd’hui ? Devant la peur. La peur politique et la peur électoraliste. La peur des effets d’un langage de vérité. Il est consternant qu’un Président ayant passé son temps à se prévaloir d’un discours de transgression, et à se présenter comme celui qui ose intervenir sur des terrains où personne n’eut l’audace de s’aventurer auparavant, puisse aujourd’hui être pris de vertige devant ce que la vérité historique, systémique et criminelle du colonialisme et de ses atrocités pourrait déclencher : des débats frénétiques et des critiques agressives (n’en doutons pas) dans les réalités de la France d’aujourd’hui. Ne pas avoir la témérité de prendre frontalement les thèses de l’extrême droite et des nostalgiques de l’Algérie française alors que se dessinent des élections décisives… Est-ce vraiment digne ? Ne pas avoir la détermination à regarder l’histoire en face à cause de confrontations politiques et idéologiques inévitables… Est-ce acceptable ? Voilà qui en dit beaucoup sur le manque de courage de la France officielle d’aujourd’hui. Et puis, à ne pas vouloir trancher on entretient justement les thèses de ceux qui ne veulent rien ni accepter, ni reconnaître d’une histoire forcément très accusatrice.

Alors, la solution fut aisément trouvée : abandonner l’idée d’une rupture. S’adapter et continuer autrement. Entreprendre pour cela une démarche de progressivité, de pragmatisme, de pas à pas pour « trouver du commun »… Franchement, ce n’est pas ce que l’on appelle oser « regarder l’histoire en face » alors que cette exigence se fait de plus en plus pressante… Que diront les autorités françaises en Juillet 2022 pour le 60ème anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie ? Pourront-elles justifier encore le silence d’État sur la question de la responsabilité, sur la nature de la colonisation, sur la dimension des crimes, sur la fermeture des archives, et sur tant d’autres choses… Tôt ou tard, la France devra produire un acte à la hauteur de l’histoire, en lieu et place de cette tentative pour la contourner et pour tenter échapper à ses propres responsabilités.

La reconnaissance de la dimension historique des crimes commis par l’État français, par son armée et par sa police dans la conquête coloniale et dans le système de domination, prédation, dépossession et humiliation du système colonial… mérite bien autre chose qu’une nouvelle instrumentalisation des attentes et des exigences légitimes en Algérie, mais aussi en France, pour qu’enfin, avec dignité, les crimes et les atrocités, mais aussi le fait historique même de la colonisation comme système, soient reconnus pour ce qu’ils sont réellement. N’oublions pas non plus que la France devra tôt ou tard mesurer et assumer les conséquences des 17 essais nucléaires effectués entre 1960 et 1967, dans le Sahara algérien, notamment quant aux déchets et aux contaminations. La France se doit de coopérer avec l’Algérie sur cette question, et lui apporter une assistance face à ce défi de sécurité et d’exemplarité internationale nécessaire.

Le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non approuver et encourager des initiatives, des gestes, des symboles qui pourraient avoir quelque sens et un rapport positif à cette histoire du colonialisme. Qui oserait refuser des actes signifiants s’ils soulignent correctement la responsabilité de l’État français ? Mais est-ce à la hauteur du problème posé… celui du sens politique de la bataille prioritaire à mener : obtenir de l’État français la reconnaissance officielle des crimes commis en son nom, et par lui-même, contre tout un peuple.

Et que l’on cesse de nous opposer l’argument ridicule de la détestation de la repentance et du refus de se « battre la coulpe »… Il ne s’agit pas de morale mais de politique, et de dignité dans la politique. Il s’agit d’histoire et de vérité historique. A force de reculer sur la finalité le pouvoir politique risque d’y perdre beaucoup de sa crédibilité. Mais n’est-ce pas déjà trop tard pour lui ?

1) « Colonisation : les propos inédits de Macron font polémique », Patrick Roger, Le Monde, 16 février 2017. https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/02/16/pour-macron-la-colonisation-fut-un-crime-contre-l-humanite_5080621_4854003.html

Sur l’affaire Navalny.

Pour beaucoup, l’affaire Navalny serait strictement russe. Un pur produit du régime autoritaire de Vladimir Poutine. Nous allons voir que si la Russie d’aujourd’hui n’a effectivement rien d’un État de droit, cette affaire-là va bien au-delà du seul enjeu démocratique.

Sur les événements

Il faut constater des faits étonnants ou peu crédibles. D’abord l’échec d’un empoisonnement à l’aide d’un agent neurotoxique puissant du type Novichok. Poutine a pu aisément se gausser de la thèse attribuant un tel empoisonnement au FSB (le service de sécurité intérieure), sous son autorité, en soulignant que dans un tel cas de figure l’opération aurait été poussée jusqu’au bout et n’aurait pas pu échouer. Ensuite, l’étrange et longue conversation téléphonique entre Navalny lui-même et un officier du FSB qui se « confesse » et délivre tout ce qu’il sait a son interlocuteur (qui ne maquille même pas sa voix). L’agent du FSB croit qu’au bout du fil celui qui l’interroge est un supérieur hiérarchique ou au moins un responsable suffisamment important pour qu’il puisse se permettre d’expliquer en détail les préparatifs et l’exécution de l’opération… finalement ratée.

Cette double bérézina tend à faire passer le FSB pour une équipe de pieds-nickelés. Ce qui est tout de même surprenant. L’équipe du site Bellingcat (1) a contribué à cet appel téléphonique et a publié l’intégralité de la conversation. Il est précisé sur ce site que toute l’opération a été dûment préparée avec pas moins de huit agents secrets possédant des capacités d’expertise médicales, chimiques et biologiques, et travaillant pour l’institut de Criminalité du FSB. Comment une équipe de ce niveau peut-elle échouer et se conduire si piteusement ? Évidemment tout est possible. Mais on peut tout de même s’interroger devant une telle inefficacité des services russes, et une telle incompétence. L’affaire Skripal (2) et l’affaire Navalny montrent par ailleurs que l’on peut « nettoyer » l’agent neurotoxique, c’est à dire surmonter ses effets mortels et sortir vivant d’un empoisonnement. Le problème ne relèverait donc pas d’abord de la nature du poison mais du niveau de professionnalisme de ceux qui l’utilisent ? Faudra-t-il que le FSB prenne des cours de perfectionnement ?..

Il faut aussi noter l’information donnée, et opportunément diffusée au moments des manifestations, selon laquelle Poutine se serait fait construire un somptueux palace privé au bord de la Mer Noire, d’une superficie d’environ 18 000 mètres carrés. Il s’agirait d’une construction à partir de fonds publics détournés pour l’usage personnel de Vladimir Poutine. Le milliardaire russe Arkadi Rotenberg s’en est déclaré propriétaire. Même le site Wikipédia présente ce palais comme appartenant « prétendument » à Vladimir Poutine. Cette affaire dans l’affaire est particulièrement grossière. Sa crédibilité est faible, mais elle a manifestement un but : mettre directement en cause Poutine pour fait de corruption… cheval de bataille politique (quasi unique) de Navalny.

Enfin, les autorités russes ont demandé durant plusieurs mois d’avoir accès aux informations concernant les diagnostics et les traitements apportés par l’Hôpital de la Charité de Berlin où Navalny fut transféré le 22 août 2020. Ce n’est que très récemment qu’un document a été rendu public par la célèbre revue britannique The Lancet. Le prestige de cette revue confère à ce document un a priori de sérieux. The Lancet a effectivement produit un rapport daté du 16 janvier 2021 (3). Ce rapport offre une description détaillée des manifestations cliniques et des traitements apportés concernant Navalny. Il s’agit d’un rapport écrit par des experts, que seuls des spécialistes pourraient analyser correctement. On se demande cependant quel est le statut de ce texte qui (sauf erreur de ma part) décrit des faits et des actions sans produire les dossiers référents et les analyses effectuées. Ce n’est pas un rapport officiel, ce n’est pas un acte médico-légal. Il est écrit par des médecins de l’Hôpital de la Charité avec une collaboration de l’Institut de pharmacologie et de toxicologie de la Bundeswehr (l’armée), à Munich. Il est difficile de dire si ce rapport peut constituer une réponse pertinente aux demandes russes. En tous le cas, pour Navalny et ses soutiens, ce rapport est LA réponse aux demandes exprimées par Moscou. La question serait donc close. Est-ce vraiment le cas ? Il y a un doute.

Sur les questions politiques

Naturellement, il est peu crédible que Vladimir Poutine ait pu ordonner lui-même une opération d’empoisonnement d’Alexei Navalny, avec les risques politiques qu’une telle opération comporte. Certes, dans le contexte russe d’aujourd’hui, il ne faut pas dramatiser ces risques. Le régime tient la barre avec autoritarisme. Mais déjà, rappelons-nous, l’affaire Skripal avait eu des effets internes et externes plutôt problématiques.

Bien sûr, on peut penser qu’il y aurait d’autres personnes, d’autres origines à cette affaire. Navalny ayant fait de la corruption son cheval de bataille, et il y a certainement en Russie, bien d’autres grands intérêts particuliers qui pourraient craindre pour leur propres activités dans un cadre de corruption caractérisé. Des éléments appartenant aux services russes ont pu aussi agir en dehors de toute instruction officielle. En l’absence de certitudes, toutes les options peuvent rester sur la table. Tout est possible.

Il faut surtout constater que cette affaire est une gêne, un problème pour Poutine. Cela ne peut que desservir sa présidence à quelques mois des élections législatives, en septembre 2021. En témoignent les importantes manifestation pour Navalny dans l’ensemble des grandes villes de Russie. Ce n’est pas la première fois qu’il y a des manifestations de ce type, mais il n’est pas si habituel qu’elles puissent rassembler autant. Certes, Navalny n’obtient pas de puissants soutiens électoraux dans les scrutins nationaux. Son passé politiquement erratique et plutôt nationaliste (on l’accuse d’avoir été proche de l’extrême droite) ne plaide pas pour lui. Il n’est pas aujourd’hui le symbole d’une opposition très crédible à Poutine, mais il constitue une potentialité plus sérieuse. On le présente comme représentatif de couches jeunes, occidentalisées, connectées… un peu comme le cœur des manifestations anti Loukachenko de Biélorussie. Il y a donc un enjeu politique. Mais une liquidation physique de Navalny est-elle une option pertinente pour le régime ? C’est douteux. Est-ce une erreur politique manifeste ? Est-ce une opération visant la fragilisation du régime ?

On observe que Navalny est suspecté/accusé d’être lié à des services américains. Poutine y a fait allusion. Ce qui est vrai c’est qu’il a fait un stage à l’Université de Yale, aux États-Unis, en 2010. Il fut ainsi inscrit comme membre de la Yale World Fellow (les amis du monde de Yale). Yale est une des trois plus prestigieuses universités américaines avec Harvard et Princeton. Et la deuxième la plus riche. C’est une pépinière de célébrités notamment politiques dont Bush père et fils, Clinton, Kerry… Yale invite en permanence des cadres de tous les pays du monde et de toutes sortes de qualifications pour des stages et des « expériences » conduisant en particulier à la politique. Cette université bâtit ainsi un ou des réseaux de connaissances et convergences. La Yale World Fellow a d’ailleurs immédiatement pris fait et cause pour Navalny. Tout cela ne fait certainement pas une appartenance ou une collusion de ce dernier avec des services américains. Ici encore, tout est possible… Mais est-ce vraiment la question ? Est-ce pour Navalny nécessaire ? Son lien avec Yale constitue une référence politique occidentale et une solidarité dans une activité d’opposition qu’il doit nécessairement conduire en Russie, sur des thématiques crédibles auprès des Russes (comme la corruption). C’est d’ailleurs pour cela qu’il est rentré à Moscou en sachant qu’il irait en prison, alors qu’il aurait pu rester à l’étranger, en Europe ou ailleurs.

L’affaire Navalny est donc un problème pour Poutine. C’est aussi une opportunité pour les États-Unis et les puissances occidentales. Cela s’inscrit dans la montée des tensions et des confrontations politiques et même des « frictions » militaires régulières OTAN/Russie depuis 2014 avec la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée. Cette confrontation a pour objet réel la réémergence de la Russie comme puissance capable de jouer un rôle stratégique dans le monde, au Proche-Orient, dans les Balkans, en Asie, en Europe… Mais aussi comme puissance militaire qui modernise ses arsenaux conventionnels et nucléaires, et qui présente certaines avances dans les hautes technologies comme l’hypersonique. La Russie est considérée comme une menace stratégique et militaire par les États-Unis et par l’OTAN. Les Européens sont divisés et plus hésitants sur la formulation stratégique et sur l’attitude à tenir.

Sur les questions stratégiques

Avec la fin de la présidence Trump et l’élection de Biden, l’ensemble des puissances occidentales ont entrepris une phase de reformulation stratégique comprenant une régénération du lien euro-atlantique et la mise en place d’une Nouvelle alliance globale contre la Chine et contre les régimes autoritaires (donc la Russie). L’affaire Navalny vient à point nommé comme illustration/justification de cette reformulation (4). En tous les cas, c’est un moyen supplémentaire pour maintenir la Russie sous pression maximum.

La France, dans cet esprit, s’est déjà exprimée clairement pour aller plus loin que les sanctions. Donc pour stopper la construction du gazoduc North Stream 2 (qui est en fin d’installation), alors que l’Allemagne souhaite achever sa mise en place. Washington a déjà appliqué des sanctions ciblées contre des industriels installant ce gazoduc. D’autres sanctions seraient envisagées. Ce qui est en cause ici, sur le fond, c’est l’attitude des Européens vis à vis du diktat américain puisque les États-Unis veulent bloquer la construction de ce gazoduc afin d’affaiblir la Russie et pouvoir vendre son gaz en Europe. Il est consternant que la France puisse, avec un tel empressement, obéir aux injonctions américaines. Il est vraiment préjudiciable (mais pas étonnant) que les pays de l’UE ne cherchent pas, ou se montrent incapables de chercher ensemble une politique de résistance aux sanctions américaines unilatérales, dites secondaires c’est à dire extra-territoriales ou de portée internationale. Josep Borrell, Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, est à Moscou du 4 au 6 février 2021. Sera-t-il à la hauteur ?

L’affaire Navalny, plus encore que l’affaire Skripal, s’inscrit dans ce bras de fer complexe entre la Russie et les puissances occidentales, mais aussi entre les occidentaux eux-mêmes. Il n’est pas dit que Biden se révèle plus souple que Donald Trump et l’ex-administration républicaine sur les enjeux commerciaux et économiques… malgré l’annonce d’un esprit stratégique plus classique. Dans son discours du 4 février sur la politique étrangère (5), Joe Biden, dès les premiers mots, en des termes durs, a visé la Chine, mais aussi la Russie « qui, dit-il, porte atteinte et parasite notre démocratie ». Il a même adressé une sévère mise en garde à Poutine contre les actions agressives de la Russie.

Emmanuel Macron est en tous les cas assez brutalement pris à revers, et son projet de dialogue avec la Russie est plutôt mal parti. Cela s’ajoute à la sévère déconvenue que représente pour la France le rapport OTAN 2030 (6). Il est évidemment hautement souhaitable que la France et les Européens, mais aussi les États-Unis puissent établir avec la Russie autre chose qu’une relation et une escalade de confrontation/sanctions. Les intérêts communs sont d’un haut niveau : règlement des crises et conflits (Ukraine, Haut Karabakh, Syrie, Corée du Nord, Iran), enjeux de sécurité internationale et du désarmement (prorogation du Traité New Start, ses éventuels et nécessaires prolongements). Il faut se poser la question : quel ordre international voulons-nous ? Quel monde voulons-nous ? Peut-on mettre la Russie à l’écart sans dommages pour tout le monde ? On ne fait pas une politique étrangère digne de ce nom avec le seul paramètre des Droits de l’Homme, ainsi instrumentalisés dans la gestion des rivalités et des rapports de forces.

Antony Blinken, nouveau Secrétaire d’État dans l’Administration Biden, veut que « la Russie rende des comptes pour n’avoir pas respecté les droits de ses citoyens ». Depuis la France, quand on regarde les images de la répression qui s’abat sur les manifestants à Moscou, on se rappelle avoir vu trop souvent, à Paris et ailleurs, les mêmes images, les mêmes scènes de brutalité contre les gilets jaunes. Les puissances occidentales et leurs alliés ont-ils vraiment tant de leçons à donner ? 04 02 2021

1) https://fr.bellingcat.com

2) Voir « Affaire Skripal : poison, questions et dissuasion », J.Fath, 3 avril 2018. https://jacquesfath.international/

3) « Novichok nerve agent poisoning », www.thelancet.com Vol 397, January 16, 2021. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)32644-1

4) Voir « Un réalignement stratégique de portée mondiale » (2 parties), 22 janvier 2021. https://jacquesfath.international/

5) Voir la transcription intégrale de ce discours de Joe Biden par exemple sur asia.nikkei.com. https://asia.nikkei.com/Politics/Transcript-President-Joe-Biden-delivers-foreign-policy-speech Voir aussi « Biden, quelle politique étrangère et de défense », J.Fath, 12 novembre 2020. https://jacquesfath.international/

6) idem note 4.

Rapport Stora: un excellent texte d’Olivier Le Cour Grandmaison.

Je diffuse ce texte (publié sur le site de Médiapart) parce qu’il exprime des idées fortes et de légitimes exigences. Le rapport Stora, en effet, selon moi, ne correspond pas à ce qui serait nécessaire aujourd’hui pour que la France définisse une attitude à la hauteur de l’Histoire. Ce n’est pas acceptable. Olivier Le Cour Grandmaison explique d’ailleurs très bien qu’il s’agit d’un rapport qui répond à des intérêts politiques de l’actuel Président de la République. Je constate que ce rapport, et bien d’autres commentaires cherchent à discréditer le principe même d’une reconnaissance officielle des crimes contre l’Humanité commis par la France, son armée , sa police… durant la conquête et la période de domination coloniales, en stigmatisant « l’excuse » et la « repentance ». Cette manière de faire est une insulte à la vérité. Oui, il faut avoir le courage de regarder l’histoire en face. Il faut les mots et les actes indispensables pour être à la hauteur. La moitié de ma famille est, ou était, « pieds noir ». Parfois dans des rôles qui ont pu traduire les dégénérescences du système colonial. Je sais (un peu) de quoi je parle. Je veux bien que des actes (comme proposé dans ce rapport) puissent faire progresser un dialogue des mémoires… mais je ne peux accepter ce recul devant la vérité et devant l’honneur. « L’Etat français – écrit Olivier Le Cour – doit reconnaître les crimes de guerre et les crimes contre l’Humanité qu’il a commis et fait commettre »… Il a raison. J’assimilerais un refus de cette exigence historique légitime à une forme d’indignité française. Voici son texte.

« Sur le rapport de Benjamin Stora: le conseiller contre l’historien« 

Médiapart du 29 janvier 2021

Missionné il y a plusieurs mois par le président de la République, Benjamin Stora a remis, le 20 janvier 2021 son rapport relatif aux « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ». Ce rapport est une des pièces majeures d’une stratégie de reconquête politique destinée à remettre au goût du jour le « en même temps ». Les termes choisis par le conseiller-historien comme les propositions qu’il a élaborées s’en ressentent, gravement. Analyse.

« On ne conseille pas les grands et les princes impunément. La liberté, la morale et la vérité en sont toujours les premières victimes. Tu croies guider leurs pensées et leurs pas. Fol est ton orgueil. Si tu as leur oreille, c’est qu’ils ont subjugué ta plume. Souviens-toi ! Nul ne peut servir plusieurs maîtres. » Anonyme florentin de la Renaissance. Missionné il y a plusieurs mois par le président de la République, Benjamin Stora a donc remis, le 20 janvier 2021, à Emmanuel Macron son rapport relatif aux « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. » Que l’auteur dudit rapport soit un historien, reconnu pour ses nombreux ouvrages sur l’Algérie contemporaine et le conflit qui a ravagé le pays entre le 1er novembre 1954 et la signature des Accords d’Evian le 18 mars 1962, est sans incidence sur la nature politique de ce document. Politique, il l’est en raison des mobiles qui ont incité le chef de l’Etat à le commander, de son contenu, des catégories mobilisées, du vocabulaire employé par celui qui l’a rédigé, des propositions qui y sont formulées et des usages qui en seront faits par l’exécutif dans les mois qui viennent. Ces mois si importants pour l’actuel locataire de l’Elysée qui, de façon officieuse d’abord, officielle ensuite, sera en campagne. Nul doute que les commémorations à venir, en rapport avec la guerre d’Algérie, seront employées à cette fin. On ne fera pas l’injure à Benjamin Stora de penser qu’il ignorait ce contexte, ces enjeux et le sens de la mission qu’il a acceptée de remplir. Les lignes qui suivent concernent non l’historien mais le conseiller qu’il est devenu lors du quinquennat de François Hollande avant de poursuivre dans cette voie à l’occasion de celui d’Emmanuel Macron. Depuis un certain temps déjà et pour diverses raisons, le président flatte l’électorat de droite le plus conservateur voire le plus réactionnaire. Entretien sur l’immigration, l’islam et la laïcité accordé à l’hebdomadaire Valeurs actuelles (31 octobre 2019), soutien réitéré en plein confinement à Philippe de Villiers et à son barnum ethno-centré, franchouillard et cocardier du Puy du Fou, qui est à l’histoire ce que l’alchimie est à la chimie, et relance du « débat » sur « l’identité nationale » à la fin du mois de décembre 2020 non sans avoir salué Nicolas Sarkozy et son courage passé lorsqu’il l’a initié quelques années auparavant. N’oublions pas les propos convenus et laudateurs de son premier ministre, Jean Castex, tenus à une date particulièrement importante, le 1er novembre de l’année dernière. En laborieux ventriloque de la doxa chère au courant politique au sein duquel il a fait l’essentiel de sa carrière, il déclarait : on ne saurait « regretter la colonisation » puis en appelait à l’unité de la « communauté nationale » quoi doit « être fière de ses racines [et] de son identité. » A persévérer dans cette voie, grand est le risque de s’aliéner un électorat plus centriste, progressiste et plus jeune[1] dont le chef de l’Etat a impérativement besoin pour triompher de nouveau. Le rapport commandé à Benjamin Stora est une des pièces majeures de cette stratégie de reconquête politique destinée à remettre au goût du jour, sur des sujets particulièrement importants, le « en même temps » cher à qui l’on sait. Les termes choisis par le conseiller-historien comme les propositions qu’il a élaborées s’en ressentent, gravement. « Guerre des mémoires », « communautarisation » de ces dernières, « compétition victimaire », « culture de repentance » : toutes sont supposées affaiblir dangereusement le « paysage culturel et politique » de la France. Si la droite parlementaire a joué un rôle majeur dans la réactivation des polémiques portant sur la colonisation française en votant la loi du 23 février 2005 qui officialise une vision apologétique de cette histoire – soit écrit en passant cette loi scélérate, indigne d’un Etat démocratique, n’a jamais été abrogée -, Benjamin Stora ajoute peu après : ces « incendies de mémoire enflammées » ont été « surtout » allumés « dans la jeunesse. » De cette dernière, le conseiller-historien ne dit rien de plus. Sans céder si peu que ce soit à une lecture du soupçon, il est fort à parier que la jeunesse, ici désignée et accusée, est celle des héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale, et des quartiers populaires. Nul doute en tout cas, c’est ainsi que la majorité des lecteurs, dans les rangs du parti présidentiel, à droite, à l’extrême-droite et chez nombre de nationaux-républicains qui se disent de gauche, interpréteront ces lignes dans lesquelles ils verront la confirmation de leurs préjugés qu’ils tiennent pour de fortes pensées. Le recours à ce vocabulaire hyperbolique et martial, comme à des métaphores empruntées au registre de la pyromanie, accrédite la thèse, répétée ad nauseam par les forces politiques précitées, selon laquelle des menaces d’une extrême gravité pèseraient sur l’unité de la République en raison des mobilisations irresponsables de divers « groupes communautaires » et générationnels. Version particulière de « l’insécurité culturelle » que Benjamin Stora conforte ainsi en faisant siens les termes que l’on sait. Etrange contamination du vocabulaire aussi, lequel est employé par ceux qui, défendant une vision passéiste et mythologique de la France, s’opposent avec véhémence à toute reconnaissance officielle des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par les forces coloniales de l’Hexagone. Plus encore, sous couvert de qualification, ces termes et ces images sont au service d’une opération politique grossière mais efficace : la stigmatisation de celles et ceux qui, depuis plusieurs dizaines d’années parfois, œuvrent pour cette reconnaissance, et la disqualification de leurs revendications. Sans aucune distance analytique et critique, peut-être parce qu’il les partage, Benjamin Stora légitime ces éléments de langage et les représentations qu’ils véhiculent en lestant ces dernières de sa double autorité d’historien et de conseiller du prince investi d’une mission d’importance. De là de nombreuses et fâcheuses conséquences. Une recherche lexicographique centrée autour de quelques termes clefs en atteste. « Crime de guerre » ? Inutile de chercher le syntagme, il n’est nulle part employé. « Crime contre l’humanité » ? Une seule occurrence. Elle renvoie à la déclaration faite par le candidat Emmanuel Macron à la chaîne de télévision algérienne Echorouk News en février 2017. A cette occasion, il avait qualifié la « colonisation de crime contre l’humanité » avant de se dédire dès son retour en France afin de ne pas heurter les cohortes d’électeurs indispensables à sa victoire. Par contre, Benjamin Stora use et abuse du terme d’exactions – 12 occurrences – et de celui de « répression » – 13 occurrences – pour qualifier les actes commis pendant la colonisation et la guerre d’Algérie. Stupéfiante imprécision du langage et de l’analyse qui est en réalité une concession majeure à la doxa de saison bien faite pour satisfaire le chef de l’Etat et sa majorité hétéroclite, et ménager les nombreux débris de la droite et du centre que celui-ci entend rallier à sa cause dans les mois qui viennent. « Exaction » l’enfumade de la tribu des Ouled-Riah dans la région du Dahra commise par le colonel Pélissier le 18 juin 1845 au cours de laquelle une tribu entière – vieillards, hommes, femmes et enfants désarmés – a été asphyxiée dans la grotte où ils avaient trouvé refuge ? Crime contre l’humanité commis en application des ordres donnés par le général Bugeaud à ses subordonnés. « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards », avait-il déclaré peu avant. Ainsi fut fait par Pélissier, Saint-Arnaud et Canrobert, notamment. A propos de la conquête et de la colonisation de l’Algérie, à partir des années 1840 et des méthodes employées par les colonnes infernales commandées par ces officiers, ajoutons que ce rapport est remarquablement lacunaire alors que cette période fut le théâtre de violences extrêmes, de spoliations massive et de destructions majeures. De là aussi une paupérisation et des crises sanitaires catastrophiques. Une « véritable vivisection sociale », écrit, par exemple, Pierre Bourdieu de la loi Warnier votée en 1873 et destinée à désagréger « les structures fondamentales de la société et de l’économie.[2] » Le bilan est terrible puisqu’en 1872 l’effondrement démographique est d’environ 875 000 personnes, selon le spécialiste de l’époque, René Ricoux[3]. « Répression » à Sétif, Guelma et Kherrata commise par l’armée française et des milices coloniales à partir du 8 mai 1945, écrit aussi l’historien avant d’user, avec prudence et en citant l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet, du terme de « massacre ». Deux vocables très en deçà de la qualification juste et précise des faits. Les « indigènes » assassinés et exécutés sommairement – près de 40 000[4] – l’ont été pour des motifs politiques et raciaux, et en vertu d’un plan concerté, soit très exactement les éléments constitutifs d’un crime contre l’humanité tel qu’il est défini par l’article 212-1 du Code pénal. « Exactions » la torture, les disparitions forcées, les exécutions extra-judiciaires et la déportation de plus de deux millions de civils « musulmans » forcés de vivre, pendant la guerre d’Algérie, dans des camps ce qui représentait alors un quart de la population du pays[5] ; le tout organisé par l’armée française avec l’aval des autorités politiques de l’époque ? Crimes de guerre et crime contre l’humanité encore. Rappelons à l’oublieux conseiller Benjamin Stora, qui mentionne ces faits et à ceux qui saluent béatement son rapport, que grâce à l’obstination de l’avocat Louis Joinet une convention internationale, ratifiée par la France puis entrée en vigueur le 23 décembre 2010, fait de la disparition forcée un crime contre l’humanité.

Trois ans plus tard, le code pénal reprend cette qualification – art. 211-1- et définit ladite disparition dans l’article 221-12. « Sanglante la répression » des manifestants rassemblés pacifiquement à l’appel du FLN dans la capitale et en région parisienne le 17 octobre 1961 pour protester contre le couvre-feu raciste qui leur était imposé ? Massacres et crime d’Etat que la regrettée Simone Dreyfus, en bonne avocate qu’elle était, qualifiait aussi de crime contre l’humanité dans un ouvrage collectif[6] auquel Benjamin Stora a également participé. De même Jean-Luc Einaudi dont le nom et les travaux ne sont même pas cités dans ce rapport et la bibliographie alors qu’on lui doit deux ouvrages majeurs sur la « sale guerre » menée à Paris par le préfet Maurice Papon contre le FLN[7]. Est-il nécessaire de qualifier cet oubli ? Cette brève liste peut être aisément complétée[8], elle n’en révèle pas moins une indigence terminologique et analytique qui ne laisse pas d’étonner car le conseiller Benjamin Stora connait ces événements meurtriers et dramatiques. Plus encore, l’usage réitéré du terme « d’exaction », conjoint à une synthèse partielle, partiale et fragmentaire des nombreuses guerres menées en Algérie par la France depuis 1830, accrédite l’opinion selon laquelle de telles pratiques seraient exceptionnelles alors qu’elles furent structurellement liées à la domination coloniale. Ajoutons que cette dernière est également indissociable d’un racisme d’Etat dont témoignent le code de l’indigénat adopté le 9 février 1875 et les nombreuses discriminations établies de jure contre les « indigènes » puis, pour certaines d’entre elles, maintenues de facto après 1945 à l’endroit des « Français musulmans d’Algérie ». Quant aux tortures, aux exécutions sommaires, aux déportations des civils et aux massacres, ils sont la règle lorsque les autorités estiment que l’ordre colonial est gravement menacé et qu’il doit être rétabli quoi qu’il en coûte. « Mal nommer les choses », ce n’est pas seulement « ajouter au malheur de ce monde », (Albert Camus), c’est aussi ajouter la confusion à la confusion et trahir ce qui ne devrait pas l’être : la « volonté de savoir » et « le courage de la vérité » (Michel Foucault) sans lequel la première ne peut longtemps persévérer et parvenir à ses fins. La cause de cette situation singulière ? Celle-ci sans aucun doute : le Benjamin Stora historien a capitulé devant le Benjamin Stora devenu conseiller pour permettre au second de présenter à Emmanuel Macron un programme commémoriel congruent à ses desseins électoraux. Afin de ne pas heurter certains groupes mémoriels au mieux conservateurs, au pire réactionnaires, et justifier par avance, conformément aux desiderata du chef de l’Etat, l’absence de reconnaissance officielle des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité perpétrés par la France, il fallait euphémiser ces derniers pour mieux rejeter cette revendication en faisant croire qu’elle est dangereuse, irresponsable et inutile. De la pusillanimité politique à la pusillanimité intellectuelle puis rédactionnelle, la distance, souvent, est fort courte ; Benjamin Stora l’a rapidement franchie. La forme et le contenu de son rapport en attestent. Pourtant, il fut un temps, en 2002[9], où ce dernier écrivait que de tels crimes avaient été perpétrés en Algérie, et regrettait qu’ils ne soient pas ainsi nommés. Preuve, s’il en était encore besoin, que le conseiller s’est imposé au détriment de l’historien. Quant à l’exemple très partiel du Japon, mobilisé par l’auteur, il permet de renforcer ce refus de la reconnaissance en faisant croire que cette position partisane, et conforme aux orientations présidentielles, repose sur une comparaison internationale sérieuse, probante et objective. Ce tour de passe-passe argumentatif convaincra sûrement les ignorants et les idéologues mais il occulte ceci : nombreux sont les pays qui ont solennellement reconnu s’être rendus coupables de crimes coloniaux d’une extrême gravité. A preuve. Le 10 juillet 2015, le gouvernement allemand admet que les forces du général Lothar von Trotha ont commis, entre 1904 et 1905, un génocide contre les tribus hereros et namas dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie). A la suite de cette reconnaissance, l’Allemagne a proposé 11,7 millions de dollars au titre des réparations. Le 12 Septembre 2015, « le gouvernement britannique reconnait que les Kényans ont été soumis à des actes de torture et à d’autres formes de maltraitance de la part de l’administration coloniale. » (Libération, 14 septembre 2015). Ces mots sont inscrits sur le mémorial, financé par la Grande-Bretagne et érigé à Nairobi, pour rendre hommage aux milliers « d’indigènes » massacrés par les troupes de sa Gracieuse majesté lors du soulèvement des Mau-Mau dans les années 1950. Quant aux Etats-Unis en 2000, à la Nouvelle-Zélande en 2002, au Canada en 2006 et à l’Australie en 2008, tous ont admis que des traitements indignes avaient été infligés aux populations autochtones de leur territoire respectif. Dans plusieurs cas cette reconnaissance politique a été complétée par des allocations financières ou matérielles attribuées aux victimes ou à leurs descendants[10]. Une nouvelle fois et sur un point capital, le conseiller Benjamin Stora s’est imposé à l’historien en s’autorisant ce que ce dernier ne s’autoriserait pas et n’autoriserait à un-e étudiant-e- de master. En effet, l’exemple japonais mobilisé est d’une partiellité inacceptable puisqu’il repose sur l’ignorance ou l’occultation de tous les autres ; ceux-là même qui contredisent l’orientation politique défendue par l’auteur du rapport. Très singulière liberté, pour le moins, prise avec les règles élémentaires de la recherche et de la probité intellectuelle. Enfin, soutenir que de tels actes seraient inutiles, c’est conjoindre la méconnaissance de leurs effets éminemment positifs et réparateurs pour les personnes concernées, à l’aveuglement d’un jugement aussi péremptoire qu’inique. Ces quelques rappels, que le conseiller Benjamin Stora semble ignorer, prouvent ceci : la position qu’il défend, en cautionnant les opinions de ceux qui se sont toujours opposés à la reconnaissance pleine et entière des crimes d’Etat commis par la France en Algérie, est minoritaire à l’étranger. Une fois encore, la République et ses représentants divers, qu’ils soient à l’Elysée, au gouvernement ou dans la docile majorité présidentielle, font preuve d’un conservatisme aussi indigne qu’injuste à l’endroit des victimes, et d’un mépris confondant pour les femmes et les hommes qui, dans ce pays, se mobilisent depuis des décennies pour faire connaître et reconnaître ces événements criminels. Eux savent que sur ces sujets la fausse monnaie des pompeuses cérémonies officielles chasse la bonne, et qu’elles sont en partie conçues pour cela. Les préconisations élaborées par le conseiller-historien le confirment : la multiplication des commémorations, et des gestes symboliques et partiels, permet de donner le change et d’offrir au chef de l’Etat comme aux différentes catégories de citoyens qu’il courtise du grain à moudre en refusant l’essentiel. Et l’essentiel peut être ainsi résumé : une déclaration précise et circonstanciée dans laquelle les crimes seraient enfin qualifiés, leur adresse clairement indiquée : l’Etat français, son armée, sa police et ses milices coloniales, sans oublier l’hommage dû à toutes les victimes des innombrables guerres menées en Algérie depuis 1830. A défaut, la réconciliation tant vantée demeurera une formule incantatoire bien faite pour les périodes électorales et les envolées diplomatiques ronflantes qui, depuis des années, n’engagent à rien et ne changent rien. Comment rendre véritablement hommage aux innombrables algérien-ne-s torturés, exécutés sommairement, massacrés et violés alors que, pour l’essentiel, leurs bourreaux ne sont plus et que la justice française a toujours refusé de juger ces derniers en vertu des dispositions d’amnistie – le décret du 22 mars 1962, entre autres, – adoptées à la suite des Accords d’Evian ? Comment satisfaire leurs revendications et celles des héritier-e-s de l’immigration coloniale et post-coloniale en butte à des discriminations mémorielles et commémorielles qui s’ajoutent à toutes celles, systémiques, qu’ils subissent par ailleurs ? A ces questions majeures, le rapport du conseiller Benjamin Stora n’apporte aucune réponse satisfaisante. Seule la reconnaissance, dans les conditions précitées, permettrait de faire droit aux exigences de dignité, de vérité et de justice des uns et des autres. Et relativement aux seconds de leur signifier qu’ils sont enfin identifiés comme des égaux et des citoyens à part entière dont l’histoire particulière a désormais droit de Cité et droit d’être citée. En dépit des affirmations réitérées de leurs contempteurs, de telles revendications ne sont pas exclusives, « communautaristes » ou favorisées par un ressentiment « victimaire » ; ceux qui les soutiennent n’exigent nullement de faire l’objet d’un traitement particulier grâce auquel ils jouiraient de prérogatives exorbitantes ou d’un statut singulier. Au contraire, ils ne cessent d’affirmer ainsi qu’ils veulent être pleinement reconnus comme membres de cette société par cette société qui, jusqu’à présent, les a au mieux maintenus ou relégués dans les marges sociales, politiques, symboliques et mémorielles, au pire traités comme des ennemis intérieurs supposés incarner une menace existentielle pour le pays. Alors que le soixantième anniversaire des massacres du 17 octobre 1961 approche, de même celui de l’indépendance de l’Algérie quelques mois plus tard, les atermoiements réitérés, les manœuvres dilatoires, les triangulations improbables synonymes de lâches renoncements, la pusillanimité électoralement intéressée, les misérables calculs personnels et partisans, les ambitions

dévoyées, les euphémisations mensongères et odieuses aux victimes, les concessions indignes faites aux forces les plus conservatrices de ce pays doivent cesser. Candidat-e-s à l’élection présidentielle, déjà déclarés ou à venir, vous serez aussi jugés sur les positions que vous défendrez sur les sujets qui nous occupent. D’ores et déjà prenez cet engagement solennel qui pourrait être ainsi libellé : « l’Etat français reconnaît les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité qu’il a commis et fait commettre par ses forces armées et de police au cours de la colonisation de l’Algérie (1830-1962). » Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire.

1) 2021 : un réalignement stratégique de portée mondiale.

Dans ses vœux aux Armées le 19 janvier, le Président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé « une analyse stratégique actualisée »… qui sera partagée « avec nos alliés ». Voici ce que cette analyse actualisée ne dira pas.

Lire, à la suite, la deuxième partie: « Défense et sécurité européenne…Où en est-on? »

Que nous réserve 2021 ? La prospective est un art difficile et risqué. On peut dire cependant qu’un ensemble de faits majeurs du contexte international dessinent une nouvelle phase dans un cumul de continuités et d’infléchissements préoccupants… Une nouvelle alliance globale des puissances occidentales. L’élection de Joe Biden, les réflexions en cours au sein de l’OTAN, les projets européens, l’exaspération des rivalités de puissances, la débâcle du multilatéralisme, les impasses caractérisant les conflits en cours… tout cela promet une période d’aggravation des tensions et des contradictions, mais aussi un processus qu’on pourrait désigner comme celui d’un réalignement stratégique de portée mondiale. Ne sous- estimons pas les dangers de ce qui se prépare. Ce sera, à n’en point douter, une phase d’exacerbation des tensions et des risques, quand bien même, avec l’Administration Biden, la politique de Washington va retrouver des paramètres beaucoup plus classiques et une certaine prévisibilité.

Une remarque s’impose. Pour comprendre ce qui se profile, on échappe pas à une effort d’analyse critique. Il faut décrypter les discours dominant et les formules simplistes : une nouvelle Guerre froide, la Russie en tant que menace pour l’Occident, le soit-disant « repli » des États-Unis, les régimes autoritaires comme cause de la crise de l’ordre international libéral… autant de thèmes idéologiques qui masquent la réalité d’un ordre beaucoup plus complexe, dans lequel la géopolitique l’emporte dans la confrontation des intérêts de puissances et des finalités stratégiques. Ce texte vise à donner quelques repères en la matière. Il faut commencer par irrecevable formule, mille fois répétée, d’une nouvelle Guerre froide. Cette thématique n’est pas seulement une erreur d’analyse. C’est aussi une intention.

Le rapport OTAN 2030

Il est important d’examiner la signification du rapport OTAN 2030. Son intérêt tient à ce qu’il dit de l’ordre international actuel et des projets nourris par les puissances occidentales. Ce rapport, présenté au public le 3 décembre 2020, fut rédigé par un groupe de travail, qualifié « d’indépendant », composé de 10 personnes (5 hommes et 5 femmes), et coprésidé par Thomas de Maizière (Allemagne) et Wess Mitchell (USA). C’est le sommet de l’OTAN à Londres, en décembre 2019, qui décida d’une telle initiative dans un contexte de crise manifeste de l’Alliance atlantique. Ce rapport devait traiter la question de savoir comment renforcer l’Alliance atlantique, en particulier, remarquons-le, dans sa dimension politique (1).

Le rapport se caractérise par une très lourde insistance sur l’impératif de l’unité. L’ensemble du texte est alimenté, en quasiment toutes ses pages, par l’exigence de la cohésion, l’importance des intérêts partagés, la nécessité d’une vision stratégique dans des valeurs communes. Aucun allié ne pouvant faire face seul aux menaces, l’Alliance aurait donc besoin d’une compréhension et d’une action collective, et de partager les charges et les risques. Il est évidemment rappelé la validité de l’article 5 du Traité de Washington, fondement de la défense collective par l’assistance mutuelle, ainsi que l’engagement pris en 2014, au sommet de Newport (Pays de Galles), pour que chaque État membre atteigne les 2 % du PIB en dépenses militaires, dont 20 % en investissements majeurs et pour la recherche.

Dès l’introduction du rapport, une certaine inquiétude pointe devant le problème des divergences existantes. Le rapport le souligne : « Beaucoup d’Américains s’inquiètent du fait que les Européens pourraient se dérober à leurs responsabilités envers la défense commune, ou même poursuivent une voie d’autonomie d’une manière telle que cela ferait éclater l’Alliance ». Plusieurs problèmes sont considérés, notamment l’option de l’autonomie stratégique. On peut dire que la récusation politique de la formulation de l’autonomie selon Emmanuel Macron constitue un des objets principaux du rapport, même si cela n’est pas explicitement formulé ainsi.

Dans un paragraphe spécial de la partie consacrée aux conditions politiques de l’action collective (p.21), le rapport souligne les facteurs de divisions quant à la grande stratégie de l’Alliance. Trois questions sont soulevées. D’abord, celle de l’engagement des États-Unis pour la défense de l’Europe. La politique de Donald Trump est mise en cause pour avoir singulièrement accentué la fragilisation de cet engagement. Ensuite, celle du développement de l’Union européenne (UE) comme « acteur de sécurité » pour le futur de l’OTAN. C’est l’enjeu de l’autonomie. Enfin, c’est la question de la participation de certains pays européens quant au partage des charges de la défense collective (les 2 % du PIB). L’Allemagne semble ici particulièrement visée puisque ses dépenses militaires restent en dessous de la norme OTAN, mais aussi des moyennes européennes et mondiales.

La Turquie – pas davantage que tout autre État membre – n’est jamais explicitement désignée même si elle fait partie des complications. On comprend qu’elle est considérée comme soulevant une problématique de comportement « déviant », tandis que la France semble visée pour ses positionnements officiels et les interrogations stratégiques qu’elle installe au sein de l’Alliance. La Turquie comme mauvais élève… La France comme acteur problématique.

Davantage d’intégration politique et militaire

Une idée traverse tout le rapport : le renforcement politique de l’Alliance comme garantie d’efficacité stratégique face aux nouveaux enjeux, mais aussi face aux tentations d’autonomie. Ce renforcement passe notamment par des modifications institutionnelles. Un prochain sommet devrait décider d’installer de nouvelles pratiques, de nouvelles instances de concertation et de coopération. Par exemple, un personnel dont la responsabilité serait d’établir une liaison institutionnalisée permanente entre l’équipe internationale (International Staff) de l’OTAN et le Service européen d’action extérieure (SEAE) (2). Les alliés devraient aussi se consulter avant et/ou informellement, en marge d’autres réunions, à l’ONU ou au G20 par exemple. C’est évidemment une pression à une plus forte intégration politique. Cette pression s’exerce aussi sur le plan de la maîtrise des technologies. Le rapport propose par exemple un dialogue stratégique sur l’intelligence artificielle, des synergies sur la recherche et sur le partage des données.

Sur le plan militaire, le rapport souligne que « les alliés, des deux côtés de l’Atlantique, doivent réaffirmer leur engagement selon lequel l’OTAN constitue la principale institution de défense pour l’aire euro-atlantique ». Il ne serait donc pas question d’aller vers une autonomie stratégique telle que cette notion se définit dans les propos réitérés d’Emmanuel Macron. Au contraire, il est question d’un renforcement de la cohérence, de la complémentarité et de l’interopérabilité militaire. Il est même spécifié que l’OTAN et l’UE devraient travailler ensemble afin de garantir que les capacités développées dans le cadre européen sont valables pour l’OTAN. Le ton employé est parfois un peu comminatoire. En clair, cela signifie une forme de surveillance conjointe sur le développement des capacités militaires de l’UE. Ce qui rejoindrait l’esprit et la lettre de la stratégie globale de sécurité adoptée par l’UE en 2016 (3). Celle-ci annonce, en effet, une coordination des planifications capacitaires de défense avec l’OTAN. On observe ainsi une pression commune aux resserrements des coordinations et à davantage d’intégration militaire.

Afin de cadrer nettement ce choix de pousser à la cohésion politique et stratégique, et à l’intégration militaire, le rapport définit les limites strictes de ce que pourrait être une autonomie stratégique de l’UE au sein de l’OTAN. Une telle conception « devrait s’inscrire dans l’esprit de la cohésion de l’OTAN et dans le but de réaliser une vision commune ». L’autonomie stratégique d’Emmanuel Macron, ou disons plutôt les formulations officiellement utilisées par le pouvoir politique français, sont ainsi sévèrement recadrées dans une conception qui exclut toute marge de manœuvre au-delà de la définition de l’OTAN comme principale institution de défense de l’aire euro-atlantique. Ainsi, la France se fait assez sèchement rappelée à l’ordre de l’autorité des principes otaniens.

Le rapport réitère par ailleurs les positionnements connus, anciens et peu crédibles de l’OTAN sur la non-prolifération nucléaire, sur le désarmement et l’élimination des armes nucléaires, sur le contrôle des armements. Il rappelle son opposition au Traité d’interdiction des armes nucléaires. Une opposition déjà exprimée en plusieurs occasions par des déclarations crispées (comme celle du 15 décembre 2020), refusant de reconnaître la moindre des conséquences de ce Traité. Pourtant, celles-ci sont assez évidentes : un évident impact sur l’ordre juridique international, un effet stimulant pour le désarmement et l’élimination des armes nucléaires, un complément direct au régime de non prolifération défini par le Traité du même nom (TNP), une délégitimation des arsenaux existants, une sérieuse fragilisation des logiques de dissuasion. La déclaration du Conseil de l’Atlantique Nord du 15 décembre dernier ose même affirmer, dans une bien faible et curieuse argumentation, que l’OTAN « ne possède pas » d’armes nucléaires… alors qu’elle se définit elle-même comme une « Alliance nucléaire ».

Le problème otanien de la Russie

Le rapport OTAN 2030 identifie deux principales menaces : la Russie et la Chine. Concernant la Russie, le rapport souligne que l’OTAN a essayé avec ce pays de construire un partenariat dans la période post-Guerre froide pour une architecture de sécurité. Mais cette tentative aurait été « repoussée » par Moscou avec, en particulier, l’annexion de la Crimée, l’invasion et l’occupation d’une partie de l’Est de l’Ukraine. L’OTAN accuse la Russie de créer des conflits gelés, de violer les régimes existant du contrôle des armements, « ce qui a conduit à la fin du Traité FNI ». La Russie est accusée de chercher « des points d’appui » en Méditerranée, ou en Afrique, mais aussi d’être à l’initiative de pratiques critiquables en matière de cyberdéfense. Elle se fait admonester pour d’autres pratiques : assassinats ciblés et empoisonnements.

Évidemment, produire une analyse rigoureuse des faits invoqués, de la politique russe, des réalités de la très vive tension OTAN / Russie, y compris sur le plan militaire, nécessiterait une approche beaucoup plus exigeante sur le fond. La cause essentielle véritable des tensions n’est en effet pas traitée. Elle est écartée du rapport. On sait que la politique choisie par Poutine est celle de la réaffirmation d’une puissance russe, de stopper l’élargissement de l’OTAN (et de l’UE) dans les pays et zones de l’Est européen post-soviétique : Ukraine, Géorgie en particulier. Ce qui soulève aussi les problématiques liées à la guerre du Haut Karabakh (4), et à d’autres situations comme celle de la Moldavie/Transnistrie.

Ces réalités ne permettent pas à Moscou d’échapper aux mises en accusation nécessaires… à condition qu’elles soient légitimes et que tous les acteurs acceptent de balayer devant leur porte. Il faut constater cependant à quel point le rapport du groupe de travail de l’OTAN confine à la caricature à force de masquer la vérité sur l’histoire récente, sur les stratégies et les responsabilités essentielles. Notons aussi comment, pour l’OTAN, le rôle russe au Moyen-Orient, en Méditerranée, en Afghanistan, ou en Afrique constituerait une sorte d’ingérence, forcément illégitime, dans les zones d’influence et de domination des puissances occidentales. Pour les auteurs de ce rapport, la Russie chercherait à assumer dans la géopolitique de l’ordre international libéral une présence et un rôle auxquels elle n’aurait donc pas droit. C’est la posture des puissances qui s’affirment et se pensent prépondérantes « par nature ». Mais nombre de responsables politiques et d’experts, y compris en France, commencent à juger tout cela contre-productif pour la sécurité internationale. La lucidité n’est pas complètement éteinte.

Le problème chinois des États-Unis

Concernant la Chine, l’approche est différente. Le rapport précise que Pékin ne constitue pas une menace militaire immédiate pour la zone euro-atlantique… «  à l’échelle du problème posé par la Russie ». Cette formule mérite d’être relevée. Moscou ne peut guère constituer une menace militaire pour les puissances occidentales. Au-delà de ses capacités (et une certaine avance) dans les hautes technologies, notamment l’hypersonique, et d’un arsenal nucléaire important mais équivalent à celui de Washington, la Russie dispose, en effet, d’un budget défense annuel d’à peu près 65 milliards de dollars, tandis que les États-Unis et leurs alliés Européens (dans l’ensemble très engagés eux aussi dans les hautes technologies militaires) disposent de budgets militaires qui, ensemble, dépassent les mille milliards de dollars. La Russie est une puissance en recherche de capacités de dissuasion. Elle ne peut guère, dans une telle configuration, accéder à un autre type de statut.

En vérité, le rapport traduit bien la crainte des puissances occidentales, en particulier celle des États-Unis. Leur problème chinois, c’est la montée en puissance globale de la Chine. C’est ce que dit le rapport qui utilise la formule de « rival systémique ». Bien sûr, une formulation plus conforme à la réalité serait celle de « rival stratégique ». Ce qui est en jeu, en effet, ce n’est pas la nature des systèmes, mais celle des visées de puissance, des hiérarchies et des rapports de domination qui en découlent. Selon le rapport, l’OTAN devrait développer une stratégie correspondant à un monde dans lequel la Chine va encore gagner en importance d’ici à 2030. Pour les États-Unis et pour l’UE, la réponse qui s’impose en conséquence, c’est l’endiguement et le renforcement militaire. Pour cela, l’Alliance devrait établir une « instance consultative » pour discuter de tous les aspects de sécurité soulevés par cette affirmation de la puissance chinoise. On voit, ici encore, la volonté de resserrer l’intégration politique au sein de l’Alliance.

L’accord de principe UE-Chine sur les investissements, signé le 30 décembre 2020, montrerait cependant une différence d’approche entre Européens et Américains. Les Européens chercheraient officiellement à concrétiser une politique prétendant allier coopération possible, vigilance stratégique et fermeté sur les valeurs face à la Chine… donc pas dans une conception générale et systématique. L’UE choisit ceux qu’elle veut stigmatiser et ceux qu’elle souhaite épargner… Quant aux États-Unis, ils apparaîtraient plus enclins à une confrontation stratégique, telle qu’elle fut exprimée par Joe Biden à travers l’idée d’une nouvelle alliance globale des démocraties contre la Chine. Mais Washington aussi devra tenir compte de la montée en puissance de Pékin, des nouveaux rapports de forces et du poids des interdépendances réelles. La différence d’approche traduira donc aussi les rivalités d’intérêt entre les puissances occidentales, entre Européens et Américains. D’ailleurs, l’Administration Biden n’était pas encore en place que le futur Conseiller national à la sécurité, Jack Sullivan, s’est permis un tweet pour s’étonner que les 27 puissent signer un accord avec la Chine sans en discuter auparavant avec elle. L’équipe de Biden a rappelé la nécessité d’une approche occidentale coordonnée face aux pratiques économiques de Pékin, considérées comme abusives. Mais Angela Merkel voulait cet accord pour les industriels allemands. Il fallait donc conclure rapidement, avant la fin de la présidence allemande.

Enfin, l’OTAN réaffirme sa politique de la « porte ouverte » à d’autres adhésions (notamment pour l’Ukraine et la Géorgie). Elle devrait s’élargir à de nouveaux partenariats, et renforcer ceux existant, dans l’esprit d’un soutien à ses propres priorités stratégiques. Le rapport recommande en particulier l’approfondissement de la consultation et de la coopération, avec les partenaires de l’Indo-Pacifique : Australie, Japon, Nouvelle Zélande, République de Corée. Il souligne aussi l’intérêt d’un partenariat avec l’Inde ainsi qu’avec les pays d’Asie centrale, donc aux frontières de la Chine… Tout cela viendra conforter les coalitions déjà en place, en particulier le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie, ou l’Alliance (Five Eyes) des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de Nouvelle Zélande et des États-Unis. On voit ici comment, pour l’OTAN et pour Washington, la nécessité de contrer la puissance chinoise s’inscrit dans la vision d’un réseau mondial d’alliances et de partenariats sur une base prioritaire de confrontation stratégique. Le rapport du groupe de travail n’explique pas autre chose même s’il indique furtivement que l’OTAN reste ouverte à un dialogue constructif… « si cela sert ses intérêts ».

Une Nouvelle alliance globale contre la Chine

Le rapport insiste beaucoup sur la démocratie. Mais cette insistance n’a pas vocation à désigner et critiquer les régimes dits illibéraux européens et membres de l’OTAN comme la Hongrie, la Pologne ou la Turquie… En réalité, la question démocratique accompagne le projet d’une nouvelle alliance et d’une redéfinition du rôle stratégique des puissances occidentales. Le rapport compare explicitement le rôle politique de l’OTAN aujourd’hui à celui qui précéda la période ouverte en 1989 durant laquelle un « ensemble de démocraties » s’opposa à un « challenger » autocratique non désigné, mais il s’agit à l’évidence de l’URSS. La comparaison vise à légitimer ainsi une confrontation qualifiée de systémique entre les pays de l’OTAN d’une part, et d’autre part, la Russie, la Chine et quelques autres. Le rapport définit un antagonisme opposant démocraties et régimes autoritaires, comme matrice idéologique otanienne dans l’ordre international libéral. L’intention est bien celle de la reprise du fonctionnement idéologique de la Guerre froide. D’où cette insistance avec laquelle on désigne la période actuelle comme celle d’une nouvelle Guerre froide. Il est impossible de prendre pour argent comptant une telle mythologie. Mais aujourd’hui comme hier, au-delà des problèmes réels (en Chine et ailleurs) de liberté et de démocratie, la confrontation stratégique a besoin de cet accompagnant idéologique instrumentalisé pour légitimer l’antagonisme sur le plan des valeurs et des référents politiques du libéralisme afin de diaboliser et criminaliser l’adversaire. Nous sommes aussi dans une guerre idéologique classique régénérée et contextualisée.

La façon dont les pays de l’OTAN conçoivent leur mission politique et pensent leur sécurité est ainsi globalement réévaluée. Le rapport insiste sur l’urgence pour l’Alliance « dans une ère de rivalités systémiques croissantes, d’être moins réactive et plus à l’initiative afin de définir et disputer l’horizon stratégique ». La politisation du rôle de l’OTAN accompagne cette mutation. Elle vise à pousser les alliés à une intégration plus forte, « à parler d’une seule voix dans les affaires mondiales ». Il est d’ailleurs question d’organiser de multiples réunions des Ministres des Affaires étrangères des pays de l’OTAN. Le rapport indique qu’un nouveau concept stratégique de l’OTAN sera adopté lors d’un prochain sommet, probablement au cours de cette année. Ce sommet pourrait être couplé avec un sommet UE-États-Unis « en présentiel » durant la première moitié de l’année 2021.

Tout le monde s’y met…

L’OTAN n’est cependant pas la seule instance proposant une nouvelle stratégie globale face à la puissance chinoise. Un substantiel rapport de l’Atlantic Council (5) intitulé « «Global strategy 2021 : an allied strategy for China » développe le même concept. Ce rapport identifie la montée en puissance de la Chine comme le plus grave défi pour le système international. Il définit trois types d’actions. Premièrement, renforcer la coordination entre alliés et partenaires se référant aux mêmes valeurs. Deuxièmement, contrer les comportements chinois menaçant le système international. Troisièmement, saisir l’opportunité offerte par la Chine et engager avec elle des coopérations dans l’intérêt mutuel et dans une position de force : santé, économie, non prolifération, environnement. Une préface de Joseph Nye (6) situe l’esprit de la stratégie ainsi définie comme la nécessité pour les démocraties de relever ensemble le défi chinois dans une politique de renforcement d’un ordre international libéral fondé sur des règles de droit. Ce qui veut dire : renforcer l’alliance, contrer la Chine et dominer les échanges.

Un rapport du Sénat des États-Unis (diffusé par Jim Risch, Président de la Commission des affaires étrangères), daté de novembre 2020 et intitulé « A concrete agenda for transatlantic cooperation on China » développe globalement les mêmes idées. Ce rapport est noté « majority report ». Il est donc d’essence républicaine. Il établit une série de propositions définissant une politique convergente USA-UE vis à vis de la Chine. Enfin, un rapport établi conjointement par la Brookings Institution (7), le John L. Thornton China Center (8) et le Paul Tsai China Center (9), intitulé « The future of US policy toward China » définit des recommandations pour l’Administration Biden. Ce rapport qualifie la Chine de « rival stratégique » en récusant le terme d’ennemi. Ces rapports traduisent les visibles préoccupations des États-Unis devant l’affirmation de la puissance chinoise. Ils s’inscrivent dans la perspective d’une convergence d’action avec leurs alliés, en particulier les Européens. Ils montrent aussi qu’il n’y a pas les puissances favorables à un « découplage » avec la Chine (comme les États-Unis), et les autres. C’est plus compliqué que cela… pour tout le monde.

C’est cette même orientation générale d’une nouvelle alliance globale qui caractérise la proposition discutée lors du Conseil européen des 10 et 11 décembre 2020 à partir d’un document préparé par la Commission, par le Cabinet du Président du Conseil et par le Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère et de sécurité. Ce document est classé secret, mais la presse en a donné quelques courts extraits (10). C’est aussi ce qu’a proposé Emmanuel Macron dans son interview publiée par le magazine Le Grand Continent (11). C’est enfin la conception (détournée) du « multilatéralisme » avancée par Joe Biden qui, durant la campagne des présidentielles, a proposé un sommet des démocraties avec cette idée d’une Nouvelle alliance globale de partenaires partageant les mêmes valeurs face aux régimes autoritaires.

Les trois dangers du nouveau paradigme occidental

Ce projet d’une Nouvelle alliance globale, dans l’esprit de confrontation où il est conçu, présente au moins trois types de sérieux dangers. Le premier relève de la confusion ainsi entretenue entre une alliance stratégique sur des intérêts de puissances, avec ce que doit être le multilatéralisme, c’est à dire l’effort pour régler les problèmes communs par la négociation, par le droit et surtout par le respect du principe fondamental de la responsabilité collective. Cette confusion est souvent volontairement entretenue. Elle ne traduit pas seulement une erreur d’analyse. Il s’agit, ici aussi, d’une intention qui participe de la dévalorisation et de la destruction du multilatéralisme.

Le deuxième danger vient de l’obstacle qu’un tel projet stratégique peut opposer à la nécessité d’un dialogue rationnel de sécurité. Un tel dialogue est effectivement indispensable pour, au moins, contenir ou limiter les graves conséquences des tensions et des escalades inévitables dans un contexte de rivalités exacerbées sur l’enjeu global de la domination dans l’ordre international. A défaut d’un tel effort de dialogue et d’un minimum de compréhension mutuelle, on ne peut qu’additionner les paramètres de l’affrontement et de la guerre. Durant la Guerre froide, cet effort a pu se traduire par la recherche d’un climat de détente, et par l’adoption d’une architecture internationale d’accords sur la sécurité, aujourd’hui en décomposition. L’Administration Biden, notamment sur le nucléaire, choisira-t-elle de remonter le fil, et de reconstruire des possibilités d’accords ?

Enfin, troisième danger, ce nouveau paradigme idéologique et stratégique occidental accompagne un processus, déjà engagé, celui du basculement d’un contexte international essentiellement marqué par les crises au Sud, par la gestion militaire de ces crises et la gestion des rivalités de puissances dans ce cadre, vers l’affirmation d’une configuration géopolitique centrée sur l’enjeu de la compétition des grandes puissances et le risque de guerres à ce niveau. Ce basculement de l’environnement stratégique pousse l’OTAN à réévaluer son rôle politique et ses missions. Il ne s’agirait plus, ou plus seulement, de « gérer » des crises alors qu’elles ont d’ores et déjà éclaté. Il s’agit d’être à l’initiative et de concevoir prioritairement l’OTAN comme un outil pour façonner cet environnement sur la priorité aux confrontations directes entre grandes puissances, et sur la nécessité de ne pas perdre la suprématie.

La « leçon » de François Lecointre

On retrouve ici le discours tenu en février 2020 par François Lecointre, Chef d’état-major français, au cours d’un colloque de la Société d’histoire générale et d’histoire diplomatique, sur le thème « Militaires et diplomates : leur rôle dans la politique étrangère de la France d’aujourd’hui » (12). Au côté d’Hubert Védrine, François Lecointre, en tant que militaire, s’exprime sur l’armée française. Il critique ce qui, selon lui, a conduit « à ce que cette armée, ne devenant plus qu’un outil de gestion de crise subordonné à une vision diplomatique et politique, finisse par abandonner une partie de ses fonctions et de ses capacités de résilience, d’autonomie et à sous-traiter un certain nombre de fonctions. Aujourd’hui, dans la situation dans laquelle nous sommes – je ne critique personne – où les armées ont été considérées comme un outil de gestion de crise, j’observe que nous sommes désarmés face à la possible résurgence d’une vraie situation de guerre. Même si une très belle loi de programmation a été votée, la réalité est qu’il nous faut progressivement reconstruire cette armée capable de résilience, capable de s’engager en autonomie dans un conflit d’importance et de faire face à un état du monde qui, lui, est en train de devenir très violent. Ce qui me frappe est que cette phase, qui nous a vus assister à la fin de la Guerre froide, à la fin de l’armée et à la création d’un outil militaire à finalités diplomatiques, est aujourd’hui terminée. Le politique français en a pris la mesure, même si comme disait le Ministre, cela reste à partager avec nos partenaires européens qui, semble-t-il, ne l’ont pas encore prise ».

En termes abrupts, François Lecointre décrit ainsi les enjeux proprement militaires qui s’attachent aux transformations actuelles de l’ordre international qu’il qualifie de chaotique. A la lecture de tels propos, on mesure la signification et la dimension que peut prendre ce projet de nouvelle alliance globale contre la Chine en particulier, voire contre la Russie ou d’autres puissances : un conflit de très haute intensité, une grande guerre. Il y a évidemment beaucoup à dire sur la nature et les conséquences d’une telle mutation du contexte géopolitique et des stratégies occidentales qui prétendent y faire face… mais qui ne peuvent que l’alimenter. Et qui ne peuvent qu’alimenter la course aux armements, y compris dans le nucléaire et dans les très hautes technologies. Ce qui est d’ores et déjà en cours. Il est regrettable que le débat public et politique, et même le débat d’experts, n’y prêtent qu’une attention dérisoire ou relative. Agir pour la paix aujourd’hui, c’est aussi et probablement surtout, soulever la question de ce nouveau risque majeur. Et de faire débattre publiquement sur les rôles français et européen.

Pour Emmanuel Macron, les mots ont un sens, et les réalités en ont un autre.

Dans un langage politico-médiatique le plus courant, il est répété à satiété que l’Union européenne serait divisée entre ceux qui restent favorables à un rôle dominant de l’Alliance Atlantique, et ceux qui chercheraient à développer des capacités de défense indépendamment de l’OTAN et des États-Unis. La France serait à l’initiative. Elle aurait engagé une offensive plutôt solitaire, qualifiée de distanciation vis à vis de Washington et de l’OTAN, en faveur d’une autonomie stratégique, voire d’une souveraineté de l’Union européenne en matière de sécurité et de défense. Dans cet esprit, le Président français se plaît à souligner que l’objectif pour la France, comme pour l’UE, est celui de la puissance ou de l’identité européenne par la puissance. « Je crois, dit Emmanuel Macron, que le concept d’autonomie stratégique européenne ou de souveraineté européenne est très fort, très fécond, qu’il dit que nous sommes un espace politique et culturel cohérent, que nous devons à nos citoyens de ne pas dépendre des autres, et que c’est la condition pour peser dans le concert des nations contemporaines » (13).

Autonomie stratégique, souveraineté, puissance… les mots ont un sens et les formules ainsi utilisées par Emmanuel Macron cherchent à signifier une distanciation très nette vis à vis des États-Unis et de l’OTAN, en contradiction apparente avec le positionnement de l’ensemble des autres États membres de l’UE. On comprend que cela puisse faire un vif débat au sein de l’Union. Encore faut-il mesurer les réalités et les duplicités sous-jacentes.

Dans la réalité, on est loin d’une Europe puissance. On est loin d’une Europe puissance indépendante ou bien autonome au sens du droit de choisir ses propres lois pour soi-même. Non pas que l’Europe répugnerait à accéder à la puissance, à certaine capacités, à un certain niveau de puissance… Il s’agit-là, en effet, d’un objectif recherché. Mais le processus politique et stratégique réel en cours n’a rien à voir avec le mythe d’un rôle européen émancipé du poids américain, et indépendant au sein de l’ordre international. Cette rhétorique abusant de formules mensongères contredit la réalité du processus concret d’intégration OTAN-UE en matière de sécurité et de défense. Un processus en chantier et en débat depuis près de 30 ans. Emmanuel Macron s’accapare les concepts dans un esprit accusateur voire donneur de leçons, mais il peut difficilement être crédible, lorsqu’il en appelle à l’autonomie stratégique ou à la souveraineté européenne comme LA réponse nécessaire aux carences de l’Union européenne. En effet, ce que le Président français propose… c’est ce qui se construit aujourd’hui.

Josep Borrell lui rappelle (14) que la stratégie globale de sécurité adoptée par l’UE en 2016 fait explicitement référence à « un degré approprié d’autonomie stratégique ». Il souligne que « le concept d’autonomie stratégique a été repris par le Conseil en 2016, 2017, 2018 et 2020, et même par le Conseil européen en octobre 2020, dans son acception élargie. La coopération structurée permanente (CSP) et le Règlement relatif au Fonds européen de la défense (FED) l’ont également adopté ». Il ajoute enfin : « lorsque l’on aborde le chapitre des menaces se pose la grande question des relations de l’UE avec l’OTAN et, en particulier, avec les États-Unis. Question assez sensible, mais les positions à cet égard sont moins éloignées les unes des autres que nous l’imaginons. Je pense que le temps où la nécessité d’une politique étrangère et de sécurité commune n’était pas prise au sérieux, ou était niée, est révolu. Par ailleurs, nul ne contexte le caractère vital de la relation transatlantique, et personne ne préconise la création d’une force européenne pleinement autonome extérieure à l’OTAN… ». Effectivement, personne ne propose une force européenne « extérieure à l’OTAN », pas même Emmanuel Macron qui n’invente rien et fait lui aussi partie (quoiqu’il en dise) du consensus d’ensemble. Même si celui-ci n’exclut pas d’évidentes différences de sensibilités et d’approche en Europe. La mise en place d’une politique européenne de défense et de sécurité a été voulue, votée et assumée par la France, à chaque étape. Les autorités françaises furent souvent à l’origine même des étapes franchies dans ce processus de coopérations et d’intégration. Y compris aujourd’hui, avec Emmanuel Macron à la Présidence de la République.

La France, très bon élève de l’Alliance atlantique

Alors, comment être crédible quand on se permet – non sans quelque arrogance – d’invalider ce que l’on a soi-même contribué à bâtir ? Et à bâtir en pleine convergence avec les États-Unis et avec l’OTAN… Même l’OTAN, en effet, se déclare favorable à une autonomie décisionnelle et à un rôle plus important de l’UE. En Juillet 2018, le sommet de l’OTAN à Bruxelles – auquel E. Macron a participé – a officiellement certifié au paragraphe 71 de la déclaration commune (15) que « l’OTAN reconnaît l’importance d’une défense européenne plus forte et plus performante. Le développement de capacités de défense cohérentes, complémentaires et interopérables, évitant les doubles emplois inutiles, est essentiel pour nos efforts conjoints visant à rendre la zone euro-atlantique plus sûre ». Cette complémentarité « rendra l’OTAN plus forte ». « Nous saluons l’appel à un nouvel approfondissement de la coopération OTAN-UE », dit encore la déclaration. Pour l’OTAN, le but est de renforcer cette complémentarité pour la sécurité commune, dans le respect du principe fondamental selon lequel l’OTAN joue pour tous ses membres le rôle unique et essentiel de pierre angulaire de la défense collective. La grammaire stratégique otanienne est un peu plus subtile qu’on croit. Elle tient compte (parce qu’elle y voit une réelle utilité) d’une Union européenne qui cherche une partition plus identifiée et plus importante. Mais elle ne lâche rien sur la hiérarchie des responsabilités et sur l’exigence d’un partage des charges plus équilibré. Dans l’espace euro-atlantique et au-delà, c’est toujours l’OTAN qui doit constituer la base de la sécurité commune et des orientations qui en découlent pour tous les États membres. Mais le rôle européen est effectivement réévalué dans le cadre d’une OTAN qui accroît son poids politique pour être plus « directrice » ou plus politiquement hégémonique. C’est le sens du rapport OTAN 2030…

Les faits sont têtus… Ils montrent la vérité de ce qui est vraiment en cours. Durant l’année 2020 (pour ne prendre que cette année-là) se sont succédé nombre d’exercices militaires importants témoignant de la pérennité très concrète du lien OTAN-UE. Souvent même à l’initiative de la France ou bien sous son commandement. Ce fut le cas pour l’opération maritime de grande envergure « Dynamic Mariner 2020 » en Méditerranée occidentale impliquant 7 pays de l’OTAN et des milliers de militaires. Cette opération (du 27 septembre au 9 octobre 2020) visait à la « certification » de la France au commandement d’une grande opération de l’OTAN. Ce n’est pas rien. Ce fut aussi le cas pour l’opération « Orca » à l’initiative de la France au large de Brest (du 4 au 6 novembre 2020). Il s’agissait d’un exercice commun de lutte anti sous-marine. Enfin, on peut rappeler la visite d’Emmanuel Macron et Florence Parly en Lituanie le 29 septembre 2020 dans le cadre de la « présence renforcée » de l’OTAN face à la Russie. Il s’agissait de montrer l’engagement de la France au sein de l’OTAN, plus précisément dans le cadre des missions dites de « réassurance » des pays baltes et de la Pologne contre ce qui considéré comme les menaces russes. On voit donc que l’attitude très concrète de la France est plutôt celle d’un bon élève de l’Alliance Atlantique. Un élève désireux de montrer sa capacité d’initiative et de commandement dans l’exercice de la responsabilité commune. On est aux antipodes du discours présidentiel sur une distanciation européenne, sur la nécessité d’une puissance et d’une souveraineté européenne.

Cette conduite macronienne de solidarité atlantiste ou pro-américaine caractérisée, on la retrouve quelque 11000 km plus loin, en Asie du Sud-Est, et dans la vaste zone que l’on désigne comme l’Indo-Pacifique. En décembre dernier, les affaires publiques de la 7ème flotte des États-Unis ont indiqué que les marines américaines, françaises et japonaises ont procédé à un exercice de chasse anti sous-marine dans la mer des Philippines. Avec le destroyer USS John McCain figurait le sous-marin d’attaque français à propulsion nucléaire Émeraude, le navire de soutien et d’assistance La Seine et le destroyer japonais porteur d’hélicoptères JS Hyuga. Ici, c’est face à la Chine que la France s’engage ainsi militairement au côté des alliés occidentaux. D’ailleurs, les marines américaine et japonaise opèrent ensemble en permanence, comme une flotte multinationale, tandis que les marines américaine, française et britannique se constituent aujourd’hui en une sorte de force navale unifiée. Selon James Holmes, ancien officier de la marine des États-Unis, aujourd’hui titulaire d’une chaire de stratégie maritime au Naval War College de l’US Navy, les marines américaine et alliées, pour caractériser leur haut niveau de coopération, utilisent moins le concept d’interopérabilité que celui d’interchangeabilité beaucoup plus significatif de fusionnements opérationnels (16). Des missions communes sont organisées, visant à contenir en permanence, avec l’aide de forces navales régionales, les manifestations de la puissance maritime croissante de la Chine. Il faut rendre plus difficile la liberté de navigation de la marine chinoise, y compris dans l’accès aux océans. On perçoit ainsi l’engagement ici encore très concret de la France et d’autres pays européens auprès des États-Unis dans des opérations relevant de l’intégration militaire et de l’identité de vision stratégique. On est loin, ici aussi, d’une souveraineté et d’un rôle propre de la France et des Européens, alors que ces derniers revendiquent leur différence et leur indépendance de jugement, y compris concernant la relation avec la Chine.

L’autonomie stratégique se construit… avec les États-Unis

En vérité, la France est un acteur essentiel de la défense collective au sein de l’OTAN et de ses partenaires. Elle approuve l’ensemble des décisions et des politiques communes de l’Alliance, notamment la coordination des planifications de défense, ou bien l’exigence de l’augmentation des dépenses de défense, à 2 % du PIB pour chaque État membre, dont 20 % en investissements majeurs et pour la recherche. Cet objectif précis, décidé en 2014 par le sommet de l’OTAN à Newport, est d’ailleurs intégré dans la Loi française de programmation militaire 2019-2025. Mais alors, quel est le sens, et quelles sont les raisons d’un discours macronien si éloigné de la politique réellement conduite ?

Dans La longue interview donnée à la revue Le Grand Continent, Emmanuel Macron insiste. Il dit :  « nous avons besoin de continuer à bâtir notre autonomie pour nous mêmes, comme les États-Unis le font pour eux, comme la Chine le fait pour elle ». Ah bon ?.. Mais non, la France et les Européens n’agissent pas simplement pour eux-mêmes. Ils agissent pour une alliance, née il y a quelque 72 ans, qui a pour nom l’OTAN. Ils agissent dans l’aire euro-atlantique et par extension dans toutes les zones où les puissances occidentales décident d’agir ensemble, en fonction d’intérêts communs. C’est le cas en Asie. Cette Alliance est sous hégémonie américaine, dans une hiérarchie prédéterminée par les rapports de forces, sur des principes et pour des objectifs communs réitérés dans tous les textes. Comme on dit familièrement, les choses sont « bordées ». Et l’on peut constater que jamais Emmanuel Macron ne contredit ni explicitement, ni même implicitement la logique fondamentale de l’Alliance et ses principes : la défense collective et la solidarité atlantique, le partage des charges… Macron donne (volontairement) le sentiment que l’autonomie stratégique devrait se construire contre les États-Unis alors qu’elle se construit avec eux, de facto et de jure.

A l’évidence, le concept d’autonomie stratégique n’est pas une conception non conforme ou contradictoire à l’orthodoxie euro-atlantique. D’ailleurs, même le rapport du groupe de travail intitulé OTAN 2030 reprend la formulation. Il affirme que « les efforts d’autonomie stratégique de l’UE devraient être développés dans un esprit de cohésion avec l’OTAN, et dans le but de parvenir à une vision commune en respectant pleinement et en s’appuyant sur les fondements de la coopération entre les deux organisations » (page 55). Le rapport insiste aussi sur l’importance de l’unité transatlantique. Il souligne la nécessité de clarifier la relation OTAN-UE pour dépasser les incertitudes afin que celles-ci ne se transforment pas en discordes internes.

AKK a bon dos…

La Ministre allemande de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), ne dit pas autre chose. Elle fut pourtant vivement critiquée pour excès d’atlantisme par le Président français. Mais pour elle, l’UE doit « agir de façon autonome dans le cadre de l’Alliance » (17). Madame Kramp-Karrenbauer (il faut aller chercher ses textes et ses déclarations) s’exprime dans le même sens que l’ensemble des Européens. Elle ne fait que rappeler ce que tous les États membres de l’UE ont accepté de mettre en œuvre ensemble… y compris la France. Elle s’est pourtant pris « une volée de bois vert » de la part d’un Emmanuel Macron en recherche opportuniste de différenciation politique. Ce qui n’a pas empêché une déclaration commune des ministres des affaires étrangères français et allemand, Heiko Maas et J-Y Le Drian, se félicitant du rapport OTAN 2030, estimant que le groupe d’experts a fait un travail « remarquable » en formulant « des recommandations importantes et équilibrées » (18). Les convergences dominent.

Le concept d’autonomie stratégique a été capturé par E. Macron comme trophée de chasse dans le débat politique. Mais ce concept fait donc partie à la fois du langage européen et du langage otanien. Il est subordonné pour cela au respect d’un principe majeur, paradigme originel de l’Alliance : la reconnaissance que l’OTAN constitue la principale institution de défense dans l’aire euro-atlantique. Le rôle de l’UE est donc acté comme celui du pilier européen de l’OTAN. Un pilier sous la voûte stratégique commune de l’OTAN. Emmanuel Macron n’a jamais ni contredit, ni même critiqué ce paradigme fondamental de l’OTAN et le rôle « principal » de celle-ci. Mais ses affirmations publiques introduisent de vraies ambiguïtés de sens, des interrogations et un trouble dans l’Alliance. Dit autrement, l’attitude du Président français, au moins pour la majorité, sinon pour l’ensemble des États membres et pour le Secrétaire général Jens Stoltenberg, ne contribue pas à surmonter la crise actuelle mais, au contraire, participe de cette crise de l’OTAN. Et si cela pose problème, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’ambiguïtés de sens ou de controverses sur le degré d’autonomie. C’est plus grave que cela.

La crise de l’OTAN se développe en de multiples manifestations. C’est le comportement militaire de la Turquie en Syrie contre les alliés kurdes dans la bataille face à l’État islamique. C’est l’acquisition par Ankara de missiles russes S400, très performants et contraires aux nécessités de l’interopérabilité de défense au sein de l’OTAN. C’est le doute installé surtout depuis Trump quant à la fiabilité de l’engagement des États-Unis en cas de crise majeure eu Europe. C’est l’accord « 17+1 » entre les Pays d’Europe centrale et orientale et la Grèce, avec la Chine alors que celle-ci vient d’entrer dans les premières préoccupations stratégiques de l’OTAN comme « défi systémique » et potentielle menace. C’est la dérive autoritaire de la Hongrie, de la Pologne en particulier, c’est à dire là où les reculs de l’État de droit et des libertés se font très préoccupants, alors que la démocratie est rehaussée, dans son instrumentalisation par les puissances occidentales, comme ligne de fracture politique à vocation stratégique.

Faire oublier les prédécesseurs, et la longue histoire de l’atlantisme français.

Ajouter de l’incertitude et du trouble dans un tel contexte, comme le fait Emmanuel Macron, ne fait qu’exacerber la crise d’identité de l’OTAN. Où est la crédibilité de l’Alliance si les États-Unis, la France, la Turquie et quelques autres encore, chacun à sa façon, minent de l’intérieur sa cohésion stratégique, sa cohérence politique et idéologique, et jusqu’à sa fiabilité ? En critiquant formellement – mais hypocritement – ce qui fonde l’OTAN comme principale institution de défense euro-atlantique, le Président français a péché par excès de confiance en lui-même. Il a rajouté de la crise là où, déjà, la coupe était pleine. Pourquoi ?..

Emmanuel Macron est toujours à la recherche d’un discours politique dit de transgression. Il installe ainsi dans l’opinion des éléments de langage préconçus, en se donnant l’apparence – au moins l’espère-t-il – de celui qui ose déroger au « mainstream », c’est à dire aux consensus et aux pratiques qui font l’ordinaire (il est vrai affligeant) du politique. On n’est donc pas très éloigné d’une méthode d’élaboration de fausses informations pour peser dans le débat public national. Il en attend certainement un avantage politique intérieur. Il espère en tirer aussi un certain bénéfice sur le plan européen. La France, en effet, doit d’abord son statut de puissance de premier rang en Europe, à côté de l’Allemagne, à ses capacités de défense. Emmanuel Macron en joue dans de multiples polémiques et problématiques qu’il traite souvent par l’usage de saillies plutôt provocatrices. Mais ce qu’il exprime ainsi dans un certain déficit d’humilité contribue à l’isoler.

Emmanuel Macron sait depuis le début qu’il ne peut s’inscrire dans les politiques étrangères et de sécurité de ses prédécesseurs, en particulier celles de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Sauf à devoir assumer publiquement le prolongement de l’affaiblissement et de l’alignement atlantiste et pro-américain de la France, tels que ces processus de recul ce sont construits non seulement récemment, mais surtout dans la longue durée… en réalité dès après la présidence du Général de Gaulle, c’est à dire de Pompidou jusqu’à la période actuelle (19).

S’il veut conserver quelque crédibilité à son quinquennat, Emmanuel Macron est obligé de formaliser une rhétorique de rupture face à cet effondrement de la volonté d’indépendance au fil des décennies, jusqu’aujourd’hui. Il croit pouvoir compter pour cela sur le discours de la puissance et de l’autonomie stratégique, sur le volontarisme et sur le « quoi qu’il en coûte »… Mais ce volontarisme se heurte aux réalités du monde. Des réalités sur lesquelles la France, seule, n’est plus en mesure de peser sérieusement. D’ailleurs, les résultats effectifs de la politique étrangère du Président de la République et du Gouvernement montrent bien plus d’impuissance que d’efficacité… et si peu de réussites.

Alors que le mandat de Trump se termine dans la crise du modèle politique et institutionnel des États-Unis, l’Alliance euro-atlantique prend une autre dimension stratégique. L’OTAN et son Secrétaire général, l’Union européenne, le Sénat américain, des think tank américains importants… produisent des idées et des plans censés nourrir ce que Joe Biden a déjà annoncé durant sa campagne : une Nouvelle alliance des démocraties pour contrer et endiguer la montée en puissance de la Chine. L’agressive confrontation Trump / Xi est en train de se transformer en antagonisme global des puissances occidentales et de leurs partenaires contre Pékin, en particulier (mais pas seulement) dans la zone Indo-Pacifique, c’est à dire là où le poids de la Chine se fait le plus sentir comme une menace contre la domination des États-Unis. La France et l’Union européenne s’impliquent profondément dans ce projet risqué pour l’avenir. A suivre… d’autant plus que si la stratégie est globale, les risques le sont aussi.

1) « NATO 2030. United for a new era. Analysis and Recommendations of the Reflection Group Appointed by the NATO Secretary General, 25 november 2020». (OTAN 2030. Unis pour une nouvelle ère. Analyses et recommandations d’un groupe de réflexion désigné par le Secrétaire général de l’OTAN). https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/2020/12/pdf/201201-Reflection-Group-Final-Report-Uni.pdf Composition du groupe de travail (par ordre alphabétique de pays en langue nationale): Mme Greta Bossenmaier (Canada), Mme Anja Dalgaard-Nielsen (Danemark), M. Hubert Védrine (France), M. Thomas de Maizière (Allemagne), Mme Marta Dassù (Italie), Mme Herna Verhagen (Pays-Bas), Mme Anna Fotyga (Pologne), M. Tacan Ildem (Turquie), M. John Bew (Royaume-Uni), M. Wess Mitchell (USA).

2) Aujourd’hui dirigé par Josep Borrell (Espagne).

3) « Vision partagée, action commune : une Europe plus forte. Une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’UE », Juin 2016. https://eeas.europa.eu/topics/eu-global-strategy/17304/global-strategy-european-unions-foreign-and-security-policy_en

4) Voir « Haut Karabakh. Pourquoi la guerre continue », 3 novembre 2020, et « Haut Karabakh. Pourquoi le Sénat se fourvoie », 27 novembre 2020. https://jacquesfath.international/

5) L’Atlantic Council est un think tank américain qui se qualifie de « non partisan ». Il publie des analyses sur les enjeux de la sécurité internationale, en particulier sur les stratégies globales, sur le système international, sur la question du rôle des États-Unis et de ses partenaires dans l’ordre mondial.

6) Joseph Nye, est un célèbre théoricien américain des relations internationales. Il a introduit des réflexions spécifiques sur la puissance et la force, notamment sur les notions de « soft power » et de « smart power ».

7) La Brookings, fondée en 1916, est un institut spécialisé dans la recherche en sciences sociales aux niveaux local, national et mondial.

8) Centre de recherche sur la Chine créé par la Brookings Institution.

9) Le Paul Tsai China Center lié à l’École de droit de Yale organise des rencontres non officielles d’experts et d’universitaires avec des homologues chinois.

10) Voir en particulier « L’UE lance une nouvelle alliance post-Trump avec les États-Unis face au défi chinois », fr24news.com, 29 novembre 2020. https://www.fr24news.com/fr/a/2020/11/lue-lance-une-nouvelle-alliance-post-trump-avec-les-etats-unis-face-au-defi-chinois.html

« EU proposes fresh alliance with US in face of China challenge », Financial Times, Sam Fleming, Jim Brunsden and Michael Peel, Brussels, November 29, 2020. https://www.ft.com/content/e8e5cf90-7448-459e-8b9f-6f34f03ab77a

« L’Europe prépare une nouvelle alliance avec les USA », Vincent Georis, lecho.be, 30 novembre 2020. https://www.lecho.be/economie-politique/international/general/l-europe-prepare-une-nouvelle-alliance-avec-les-etats-unis/10268586.html

11) « La doctrine Macron : une conversation avec le Président français », Le Grand Continent, 16 novembre 2020. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/11/16/macron/

12) Voir « Demain la guerre ?.. Cette question doit être aujourd’hui posée. Voici pourquoi », J.Fath, 11 décembre 2020. https://jacquesfath.international/

13) « La doctrine Macron : une conversation avec le Président français », Le Grand Continent, 16 novembre 2020. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/11/16/macron/

14) « Pourquoi l’Europe doit-elle être stratégiquement autonome ? », Josep Borrell, Éditoriaux de l’IFRI, 11 décembre 2020. https://www.ifri.org/fr/mots-cles-thematiques/autonomie-strategique

15) « Déclaration du sommet de Bruxelles », site de l’OTAN, communiqué de presse 2018 (074), 11 juillet 2018. https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_156624.htm

16) « How to deter China : enter the democratic armada », James Holmes, December 23, 2020. https://www.19fortyfive.com/2020/12/how-to-deter-china-enter-the-democratic-armada/

17) « Questions et réponses sur la politique de sécurité européenne: rendre l’UE plus résistante et renforcer sa capacité d’action », site de la Présidence allemande du Conseil de l’UE, 26 août 2020. https://www.eu2020.de/eu2020-fr/actualit%C3%A9s/artikel/questions-et-reponses-sur-la-politique-de-securit%C3%A9-europeenne/2378622

18) « Communiqué conjoint des ministres Jean-Yves Le Drian et Heiko Maas », OTAN, Rapport du Groupe d’experts, 1er décembre 2020. https://otan.delegfrance.org/Communique-conjoint-des-ministres-Jean-Yves-Le-Drian-et-de-Heiko-Maas-OTAN

19) Voir une explication détaillée dans « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J. Fath, éditions du Croquant, 2020, pages 198 à 219.

2) 2021 : un réalignement stratégique de portée mondiale. Annexe.

Défense et sécurité européenne… Où en est-on ?

L’idée de départ n’a pas changé depuis l’adoption du Traité de Maastricht en 1992 : installer à terme une défense européenne. Mais le processus d’élaboration progressive de cette défense européenne était dès l’origine soumis à un lien de « compatibilité » avec l’OTAN. Ce processus s’inscrit aujourd’hui dans un cadre institutionnel et politique beaucoup plus complexe : celui de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) dont fait partie la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Ce sont les dispositions actuelle (article 42) du Traité sur l’Union Européenne (TUE). Ce traité confirme le lien de « compatibilité » (pour ne pas dire dépendance) établi il y a près de 30 ans.

Cette idée de départ a pris corps suite au basculement géopolitique de la fin de la Guerre froide dans une véritable accélération de l’histoire qui a bousculé les hiérarchies, les situations acquises et jusqu’aux modes de pensée. Les Européens et la France en particulier auraient pu – et dû – saisir cette opportunité historique pour promouvoir l’installation d’un nouvel ordre européen et international. Il était possible d’en légitimer la nécessité et le sens à partir des principes et des buts de la Charte des Nations-Unies : sécurité collective et responsabilité collective, multilatéralisme et égalité, primauté du droit, non recours à la force, règlement politique des conflits… Cette rupture stratégique des années 1989-1991 aurait dû servir à montrer qu’une tout autre vision des relations internationales et de l’avenir apparaissait comme une exigence dans ce moment de basculement décisif. Il n’en fut rien. Même le grand débat si nécessaire sur un tel enjeu n’a pas eu lieu. D’ailleurs, dans la politique de sécurité et de défense européenne, l’ONU et le multilatéralisme ne sont pas censées jouer de rôle. Ce ne sont que des références évanescentes.

C’est la vieille, la très vieille idée du pilier européen de l’OTAN qui s’est imposée et qui s’impose encore aujourd’hui dans les faits et dans les formulations officielles, y compris de la part des autorités françaises actuelles. Quelques principes de bases se sont imposés au début des années 90, sous pression de l’OTAN: solidarité atlantique, complémentarité des engagements, non duplication des capacités, partage des charges… Certes, en quelque 30 années, les choses ont singulièrement évolué. La défense a été intégrée dans les compétences de l’UE. Le processus d’installation progressive d’une défense européenne est inscrit dans les textes. Un Service européen pour l’action extérieure (SEAE) a été institué. L’UE a adopté une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité en 2016 (1). Elle est directement impliquée dans 16 missions civiles et militaires dans le monde (dont six de dimension militaire), en particulier en Afrique et en Europe de l’Est. La Commission a même hérité d’un budget avec, en particulier, le Fond européen de la défense (FED). Les initiatives et les engagements politiques se sont ainsi multipliés.

Des financements raccourcis

Concernant le budget, dans les années 2017 et 2018, le FED fut annoncé à 13 milliards d’euros, le budget de la mobilité militaire (circulation sans obstacles des troupes et des équipements dans l’UE) à 6,5 milliards et la facilité européenne de paix (financement des opérations extérieures) à 10,5 milliards. Au final, il est prévu aujourd’hui un FED à 7 ou 8 milliards, un budget mobilité à 1,5 et une facilité européenne de paix à 5. Les crédits ont donc été divisés par plus de deux ! L’UE se heurtera à un problème de financements très rétrécis dans un contexte de montée des coûts notamment ceux des investissements.

Enfin, on peut dire qu’à l’heure actuelle l’établissement à terme d’une défense européenne s’appuie sur trois options de coopération principales : la coopération structurée permanente (CSP), l’examen annuel coordonné en matière de défense (EACD), et la Boussole stratégique.

La coopération structurée permanente, prévue par le Traité de Lisbonne, a été mise en place en décembre 2017. Elle fédère 25 États membres sur 27 (à l’exception du Danemark et de Malte). Elle prévoit la réalisation de projets opérationnels ou bien d’équipements afin de renforcer les dispositions de sécurité en Europe, face à certaines menaces issues du terrorisme djihadiste ou des activités de puissances rivales. Parmi ces projets : rénovation de l’hélicoptère d’attaque Tigre, système de missiles tactiques terrestres de courte portée, commandement médical européen, équipes d’interventions rapides de cyberdéfense… Notons qu’il s’agit de réaliser les engagements pris au niveau du Conseil de l’UE en matière de défense et de sécurité, dans le prolongement de la stratégie globale de sécurité et de défense adoptée par l’UE en 2016. Mais il s’agit aussi de la mise en œuvre de la déclaration commune (14 novembre 2016) du Président du Conseil européen (Donald Tusk), du Président de la Commission européenne (Jean-Claude Juncker) et du Secrétaire général de l’OTAN (Jens Stoltenberg). Ce qui constitue l’illustration d’une réalité : la défense européenne se construit aussi et en même temps dans le cadre des principes et des besoins de l’OTAN. Il y aurait actuellement, au 20 novembre 2020, 46 projets communs dans divers domaines : centres de formation, systèmes maritimes et aériens, cyber-menaces, espace…

L’examen annuel coordonné en matière de défense, lancé en 2017, vise à l’élaboration d’une vision commune d’ensemble des dépenses, des investissements et de la recherche. Il s’agit surtout de permettre le renforcement de la cohérence entre les plans nationaux de défense dans une perspective européenne. Dans le rapport 2020, il a été question du nouveau char de combat MGCS (2), de navires de patrouilles, de la lutte contre les systèmes aériens sans pilotes, de la défense spatiale… Il est question aussi du renforcement de la mobilité militaire, un des principaux domaines de coopération opérationnelle entre l’OTAN et l’UE, dont l’objectif est de garantir le transit des troupes et des matériels de l’Alliance atlantique dans l’UE. La France (et pas seulement elle) vise à ce que ses infrastructures (routes, ponts, tunnels…) soient compatibles avec les équipements de l’OTAN appelés à circuler sur son sol. On est bien sur des options d’intégration militaire devant se faire en cohérence avec le processus de planification de défense de l’OTAN.

En vérité, les développements de la PSDC n’ont pas affaibli la relation avec l’OTAN. Ils ont été au contraire accompagnés d’un maintien et même d’un sérieux resserrement parallèle de la coopération euro-atlantique. On a ainsi très largement dépassé le stade de la « compatibilité » actée par le Traité de Maastricht pour aboutir à des formes nettement plus poussées d’intégration politico-militaire, très officiellement entérinées dans une multiplication des déclarations communes OTAN-UE saluant et encourageant cette évolution. Ce que tout le monde, y compris la France d’Emmanuel Macron, a de bonne grâce accepté. Signe des temps, le 15 décembre 2020, le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a pour la première fois participé à une réunion de la Commission européenne à Bruxelles.

La Boussole stratégique. Ce nouveau projet a fait l’objet d’un document de base, classé ultra-secret, définissant un nouvel instrument politique. Il a été lancé sous présidence allemande (3), et devrait être approuvé en 2022, sous présidence française. Cette Boussole stratégique, est censée prolonger la stratégie globale 2016 de l’UE. Elle a pour but d’élaborer une analyse commune des menaces et des risques, de concrétiser les objectifs de l’Union en matière de sécurité et de défense, dans une harmonisation des visions stratégiques. Selon la Ministre allemande de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, « il s’agit de défense collective, il s’agit d’opérations internationales, il s’agit d’une vision stratégique du monde, il s’agit en fin de compte de la question de savoir si nous voulons façonner activement l’ordre mondial » (4).

L’idée sous-jacente est celle d’une « Europe géopolitique » avancée par Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission. C’est à dire un même projet politique de sécurité et de défense pour l’ensemble des États membres de l’UE. Atteindre la réalisation d’une telle ambition géopolitique n’est cependant pas gagné d’avance. La barre de la crédibilité semble très (trop?) haute pour être dépassée, étant donnés le niveau des moyens nécessaires (on en est loin), et la dimension des divergences d’approche entre les 27 concernant nombre de sujets, notamment les relations avec la Chine ou la Russie. Nous avons vu, par exemple, que les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) et la Grèce se sont singulièrement rapprochés de la Chine avec la mise en place du « format 17+1 », forum économique et politique lancé en 2012. Ce forum s’inscrirait aujourd’hui (en tous les cas selon la partie chinoise) dans le vaste projet Belt and Road Initiative (BRI). Cet accord risque cependant de rentrer en contradiction directe avec un durcissement de la stratégie de confrontation des pays de l’OTAN vis à vis de la Chine.

Au final, malgré des différences d’approche plutôt traditionnelles, on est effectivement très loin d’une autonomie stratégique ou d’une forme de souveraineté européenne présentées par Emmanuel Macron comme la mission hétérodoxe ou transgressive de « celui qui ose » briser les consensus. Un examen attentif de la mise en place, au fil des années, de la politique de Sécurité et de défense commune montre, en effet, une convergence permanente des objectifs, et même la constitution d’un processus d’intégration politique et militaire européen et euro-atlantique auquel la France officielle, hier et aujourd’hui, n’a cessé d’acquiescer et de contribuer.

1) « Vision partagée, action commune : une Europe plus forte. Une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’UE », Juin 2016. https://eeas.europa.eu/topics/eu-global-strategy/17304/global-strategy-european-unions-foreign-and-security-policy_en

2) Main Ground Combat System / Système de Combat Terrestre Principal, ou « char du futur » européen. Il s’agit d’un système de systèmes conçu pour le combat collaboratif entre plusieurs types de plateformes ou armements complémentaires (différents véhicules terrestres, drones d’observation…) autour du char comme système principal. Il devrait être opérationnel en 2035. Ce principe complexe de combat collaboratif est aussi celui du projet SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), prévu pour remplacer les avions actuels en Europe, à l’horizon 2040.

3) Du 1er Juillet au 31 décembre 2020. Cette initiative de la Boussole stratégique fut inscrite dans le programme de la Présidence allemande du Conseil européen, « Tous ensemble pour relancer l’Europe », mis en ligne le 30 Juin 2020.

4) Voir « L’Allemagne veut une « boussole stratégique » pour l’Union européenne », Laurent Lagneau, Zone militaire, 20 juillet 2020. http://www.opex360.com/2020/07/20/lallemagne-veut-une-boussole-strategique-pour-lunion-europeenne/

Tunisie : Une réponse répressive à une crise politico-économique.

Vous pouvez trouver ci-dessous un texte de positionnement et de propositions de 11 associations progressistes tunisiennes sur la crise dans ce pays (1).

Les associations signataires :

Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux, Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, Syndicat National des Journalistes Tunisiens, Association Tunisienne des Jeunes Avocats, Association Tunisienne des Femmes Démocrates, Solidar Tunisie, Al Bawsala, Jamait, Psychologues du Monde Tunisie, Mubdiun, Avocats Sans Frontières.

La Tunisie traverse aujourd’hui une phase critique de son processus de transition vers la liberté, la dignité et la démocratie, déclenchée par la Révolution de 2011, et ce en raison de l’action politique bien décevante de ses élites politiques. Ces élites ont échoué à répondre adéquatement aux attentes des tunisiennes et des tunisiens : elles ont failli à faire face à la corruption, ont perpétué une politique d’impunité et d’inégalité dans et devant la loi et ont œuvré à paralyser le processus de la justice transitionnelle, en s’engageant dans des conflits politiques et idéologiques, plutôt que de poursuivre les aspirations de la Révolution.

Les expressions de colère de divers groupes sociaux, qui envahissent les quartiers des zones urbaines et rurales, ne sont rien d’autre qu’une traduction de la violence, de la répression, de la stigmatisation et de la poursuite des politiques de marginalisation et d’appauvrissement qu’ont subi et que continuent de subir ces groupes. La colère qui monte, les voix qui scandent, exigent la réalisation des revendications révolutionnaires, représentées par la justice sociale, la dignité, le respect des droits humains et de l’État de droit, l’éradication de la corruption et le remplacement des politiques de développement défaillantes par des politiques plus efficaces et plus justes, ce que les forces civiles et sociales et les mouvements de jeunes ne cessent d’appeler à mettre en place depuis désormais 10 ans.

Le refus de l’État de reconnaître effectivement les droits de tous les individus, de consacrer le principe de leur égalité dans et devant la loi, sa reconnaissance restrictive et formelle de certains droits civils de ses citoyennes et citoyens en occultant leurs droits économiques et sociaux, sans mécanismes effectifs de juste répartition des richesses, sans volonté véritable pour faire face à la corruption et l’impunité, sa réticence à reconnaître et respecter leur dignité, tous ces points, miroités par les mesures restrictives et défaillantes adoptées pour faire face à la pandémie, le transforment en un État autoritaire à la façade démocratique.

Les organisations signataires:

🔴Expriment leur indignation face au cours actuel que prend la situation, suite à l’échec de toute une classe politique et d’un État avec l’entièreté de son appareil à assumer leur rôle principal d’assurer les droits les plus élémentaires constitutifs d’une à vie décente pour ses citoyennes et citoyens ; et en instaurant la justice et l’égalité en réponse aux aspirations de la Révolution ;

🔴Réitèrent leur soutien aux forces vives représentées par les jeunes et citoyens et citoyennes engagés pour la démocratie, dans la poursuite de leurs luttes et dans le cadre du respect de la propriété publique et privée, afin qu’elles demeurent une force de pression continue sur le système de gouvernance, le poussant à revoir ses politiques de développement, à faire face à la corruption et à respecter les droits et les libertés individuelles ;

🔴Condamnent et mettent en garde contre les conséquences des violentes pratiques sécuritaires à l’égard des manifestations récentes, les arrestations arbitraires ainsi que les arrestations sur la base de publications dans les réseaux sociaux traitant de la situation sociale du pays ; pratiques qui ne feront qu’alimenter la colère de la rue contre le système sécuritaire et aggraver la crise de rejet envers l’État ; et qui constituent une violation flagrante de la liberté d’expression, en totale incompatibilité avec les piliers de l’État de droit ;

🔴Appellent les autorités judiciaires à assumer leurs responsabilités et à ouvrir une enquête sur les pratiques sécuritaires portant atteinte aux droits des personnes et des nombreux mineurs arrêtés, les soumettant à de mauvais traitements et abusant de leurs données personnelles en diffusant intentionnellement des photos de détenus mineurs sur les réseaux sociaux ;

🔴Appellent instamment la classe politique à se consacrer à la résolution des préoccupations du pays et du peuple, au lieu de sombrer davantage dans des calculs politiques, d’inciter à la violence, à la haine et à la discrimination entre les citoyennes et les citoyens sur la base de loyautés partisanes;

🔴Font porter au gouvernement tunisien et aux autorités la responsabilité des conséquences de leurs politiques économiques et sociales qui n’ont su que poursuivre le mêmes modèle économique, qui n’a produit que chômage, augmentation de la pauvreté et de profondes inégalités ; et elles les invitent à revoir ses politiques à travers des choix fiscaux équitables et une réponse efficace et effective à la corruption;

🔴Expriment leur solidarité avec les nombreux et nombreuses journalistes à la suite du harcèlement dont ils ont fait l’objet en raison de leur couverture médiatiques des événements récents, et exigent du ministère de l’Intérieur qu’il assume sa responsabilité dans la protection des journalistes pendant l’exercice de leur travail, et exigent qu’il prenne toutes les mesures de protection au profit des journalistes victimes de harcèlement et de menaces;

🔴Expriment leur étonnement face au contenu vide de tout sens du discours du Chef du Gouvernement, qui démontre son incompréhension des revendications que portent les jeunes manifestants;

🔴Annoncent qu’elles ont mis en place un mécanisme de soutien juridique et de monitoring visant à veiller au respect du droit inaliénable et universel au procès équitable tel que stipulé par la Constitution tunisienne.

Les associations signataires tiendront, ainsi, une conférence de presse le jeudi 21 janvier 2021, à 10h du matin au siège du Syndicat National des Journalistes Tunisiens, afin d’exposer leur position à propos des récentes manifestations et la gestion politique et sécuritaire de cette crise.

1) Texte transmis par Cherbib Mouhieddine le 20 janvier 2021.

Crise de légitimité, colères sociales et stratégie macronienne de la muleta.

Un texte de Saïd Bouamama – 8 janvier 2021

https://bouamamas.wordpress.com/2021/01/08/crise-de-legitimite-coleres-sociales-et-strategie-macronienne-de-la-muleta/

Loi sur la sûreté globale, loi sur les « séparatismes », loi de programmation de la recherche, dissolutions d’associations comme le CCIF ou BarakaCity, promulgation de trois décrets élargissant les motifs légaux de fichage [i], déni obstiné des violences policières, accusations d’islamo-gauchisme comme outil d’intimidation et de silenciation, relance du débat et du thème de « l’identité nationale », etc. La fin de l’année 2020 donne tous les signes d’une surchauffe idéologique du gouvernement comme de nombreux grands médias. Comme toujours la poussée de fièvre n’est que le symptôme d’une infection qu’il convient de tenter de diagnostiquer. Le président Macron a, dans ses vœux pour l’année 2021, donné son diagnostic de l’infection duquel découle logiquement le remède souhaité. L’infection serait due uniquement à un facteur extérieur, le Coronavirus, qui serait venu enrayer une France en redressement économique, en réconciliation sociale et nationale dépassant le clivage désuet « droite-gauche », en réarmement moral et philosophique autour des « valeurs de la République » et de la « laïcité », etc. La pandémie aurait également, selon lui, révélé les anticorps puissants de la société française, toutes classes confondues, annonciateurs d’une renaissance prochaine pourvu que chacun y mette du sien et qu’une chasse impitoyable soit menée contre les saboteurs de l’effort collectif nécessaire. Une véritable tragédie qui se termine bien en quelque sorte par un final d’unanimité nationale contre les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. La prise en compte de quelques données statistiques et de quelques faits nationaux et internationaux révèle que la tragédie est en fait une comédie.

Nostalgie d’empire pour système de domination fragilisé

Bien avant la pandémie la classe sociale dominante en France était confrontée à une montée des luttes sociales durables dans l’hexagone et à une remise en cause de ses politiques néocoloniales à l’externe et en particulier en Afrique et au Moyen-Orient. Utiliser le contexte de la pandémie pour justifier une remise au pas autoritaire à l’interne comme à l’externe était une aubaine qui ne pouvait pas ne pas être mise à profit par cette classe.

Une société en lambeaux lourde d’une colère sociale massive

En dépit de la parenthèse qu’a constitué le premier confinement force est de constater la succession de mouvements de contestation aux objets divers depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes à la fin de l’année 2018. Des Gilets Jaunes au mouvement contre la réforme des retraites en passant par celui contre les violences policières, par l’actuelle opposition à la loi dite de « sécurité globale » ou la récente mobilisation des sans-papiers, le temps des grandes manifestations populaires semble s’installer dans la durée. Une des caractéristiques de la période est la mise en mouvement des différentes composantes des « classes populaires » et même d’une fraction des dites « couches moyennes ». Nous entendons par classe populaire les catégories que l’INSEE regroupe sous les vocables d’ouvriers et d’employés complétées d’une « fraction des « agriculteurs, artisans et commerçants » [qui] peut être considérée comme faisant partie des classes populaires, de même que certains travailleurs […] exerçant sous le statut juridique « « d’auto-entrepreneurs [ii] ».

Si ces classes populaires et leurs différentes composantes sont communément en contradiction absolue d’intérêt avec la classe dominante, elles ne constituent pas pour autant une catégorie homogène. Elle ne l’a jamais été, une des lois du capitalisme étant la mise en concurrence de l’ensemble des forces de travail débouchant sur une stratification des travailleurs en une multitude de statuts selon des critères d’origine ethnique, de sexe, d’âges, de qualifications, etc. Elle l’est encore moins aujourd’hui après quatre décennies de néolibéralisme [entendu ici comme la phase du capitalisme de l’époque de la mondialisation capitaliste] ayant pour effet une déstabilisation de l’ensemble de la condition salariale toute composante confondue, une diminution des protections sociales collectives, une paupérisation et une précarisation pour le bas des classes populaires et un déclassement social pour les autres, y compris pour une partie des « couches moyennes ». L’idéologie dominante à cru pouvoir conclure de ces processus la fin de la « lutte des classes », la disparition de la classe ouvrière, l’obsolescence de la grille de lecture de l’opposition entre classes dominées et classes dominantes, etc. C’est là prendre le rêve pour la réalité rappelle le sociologue Gérard Mauger : « l’approfondissement de la division du travail et de la spécialisation a complexifié l’antagonisme bipolaire entre patrons propriétaires et prolétaires encadrés par quelques contremaîtres [mais] n’ont pas fait disparaître le rapport de domination principal entre classes dominantes et classes dominées [iii]. » L’entrée en mouvement successif et durable de différentes composantes des classes populaires souligne une crise de légitimité en expansion rapide tendant à s’étendre à l’ensemble des classes populaires et même à une partie des « couches moyennes ». La durabilité de ces mouvements forge progressivement les conditions de subjectivité de la fameuse « convergence des luttes ». C’est pourquoi elle constitue la hantise du gouvernement. Cette hantise est, selon nous, la raison de la modification de la doctrine du maintien de l’ordre dans la gestion des manifestations publiques dont le résultat premier fut le déploiement d’une violence policière systématique contre les défilés. Comme pour les quartiers populaires et leurs habitants depuis plusieurs décennies, la modification de la doctrine de maintien de l’ordre se traduit concrètement par une explosion des violences d’État banalisées.

Les choix budgétaires effectués pour prendre en compte les effets économiques de la pandémie ne peuvent qu’accroître la polarisation sociale entre une minorité toujours plus riche et une extrême majorité en déclassement. Dans son allocution du 12 mars 2020 le président de la République promettait de tirer les leçons de la pandémie « quoi qu’il en coûte ». Brusquement ce qui avait été asséné pendant près d’un demi-siècle de néolibéralisme dominant [ déficit public annuel ne pouvant pas dépasser 3 % du Produit Intérieur Brut -PIB, dette publique ne pouvant pas excéder 60 % du PIB] était considéré comme obsolète du fait de la gravité de la situation : « La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies. Quoi qu’il en coûte » […] Tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises, quoi qu’il en coûte, là aussi [iv] ». Dans son allocution du nouvel an, il revenait une nouvelle fois sur ce fameux « Quoi qu’il en coûte » pour justifier les 100 milliards d’euros du plan « France Relance » et les 20 milliards d’euros d’aides d’urgences supplémentaires annoncés dans le budget 2021. A aucun moment cependant n’est précisé les questions les plus importantes : « quoi qu’il en coûte à qui ? » et « quoi qu’il en coûte au bénéfice de qui ? » Voici comment l’économiste Maxime Combes répond à ces deux questions non posées :

Constater que les robinets ont été ouverts est néanmoins insuffisant : encore faut-il savoir qui est arrosé, qui ne l’est pas, et dans quel but. Des milliards pleuvent en effet, mais pas partout, et pas pour tout le monde. Les quartiers populaires, oubliés des plans d’urgence et de relance, réclament le leur. Les plus pauvres doivent se contenter de 0,8 % du financement du plan de relance. Quant aux services publics et leurs agents, ils sont servis avec parcimonie. En revanche, le secteur privé, et tout particulièrement les grandes entreprises, est servi sur un plateau d’argent […] A suivre à la trace ces milliards d’euros d’argent public mobilisés depuis le début de la pandémie de Covid-19 pour venir en aide aux entreprises privées, grâce aux travaux de l’Observatoire des multinationales, nous pouvons l’affirmer : plus sûrement qu’un retour de l’État en vue de satisfaire l’intérêt général, ces milliards transcrivent surtout la volonté de mettre l’État, et ses ressources, au service des intérêts du secteur privé et de l’accumulation du capital. Sans rien exiger en retour autre que des « engagements volontaires ». Sans changer les règles du jeu. Sans agir pour que le monde d’après soit fondamentalement différent du monde d’avant [v].

Toutes les entreprises du CAC 40, y compris les 26 qui ont versés des dividendes cette année ont ainsi perçus une aide importante liée à la pandémie sans aucune conditionnalité. Les débats sur le projet de loi de finances 2021 s’est en effet illustré par le rejet de tous les amendements proposant de conditionner les aides publiques liées à la pandémie [ à l’interdiction de licencier, au non versement ou à la limitation des dividendes versées, à la relocalisation de la production, etc.]. Alors que la pauvreté des classes populaires connaîtra un bond important, alors que de nombreux petits commerces ne résisteront pas à l’arrêt de leurs activités du fait des confinements successifs, le choix posé par le gouvernement est limpide : le soutien au capital monopoliste et aux grands groupes industriels, commerciaux et financiers. Le « monde d’après » s’annonce ainsi pire que le « monde d’avant » en terme de pauvreté et de polarisation sociale. La base matérielle des révoltes sociales, déjà largement existante avant la pandémie, s’élargit considérablement suite à celle-ci et aux choix économiques en faveur du capital monopoliste. Or gouverner c’est anticiper et le gouvernement actuel ne manque pas d’anticiper ces colères sociales prévisibles. Telle est la première cause de la surchauffe idéologique et de l’inflation législative sécuritaire de la fin de l’année 2020.

Les fièvres guerrières d’un impérialisme affaibli

Sur le plan international la situation n’est pas plus stable pour la classe dominante française. Les difficultés rencontrées par l’impérialisme français au Moyen-Orient et en Afrique se sont particulièrement accrues au cours de ces dernières années. Sous l’effet de plusieurs processus [exacerbation de la concurrence liée à la mondialisation capitaliste, développement des puissances émergentes, mouvements populaires remettant en cause les alliés locaux de Paris, etc.] les positions économiques et géostratégiques de l’impérialisme français se dégradent. « depuis la fin des années 2000, explique l’économiste Claude Serfati, l’espace mondial connaît de profondes transformations économiques et géopolitiques: une crise économique (2008) qui n’était pas encore surmontée au moment de la pandémie, le déclin du leadership des États-Unis favorisant le retour de la Russie et les ambitions de puissances régionales, l’émergence géoéconomique de la Chine, enfin l’éruption des peuples en Afrique et au Moyen-Orient (les «printemps arabes») qui ont ébranlé alors les régimes autoritaires soumis aux grandes puissances [vi] ».

Ce déclin relatif connaît une exception, celle de la très lucrative industrie d’armement. « L’affaiblissement continu de l’industrie française sur les marchés mondiaux depuis le début des années 2000 a fait de l’industrie d’armement et aéronautique un des derniers pôles de compétitivité internationale de la France » résume Claude Serfati dans l’article ci-dessus cité. Classée au sixième rang mondial pour les dépenses militaires, la France est première dans ce classement pour l’Union Européenne. Le secteur militaire représentait ainsi 21, 5 % des dépenses publiques et l’industrie d’armement employait presque 10 % des salariés industriels en 2010 [vii]. Le déclin compétitif relatif de l’impérialisme français et la place particulière de l’industrie d’armement conduisent à une conséquence lourde : le sur-activisme militaire se traduisant par la multiplication des OPEX [opérations militaires extérieures]. Le très officiel site « vie publique » présente le bilan de celles-ci comme suit :

Irak, Syrie, Centrafrique, Sahel, les opérations militaires extérieures sont devenues une composante structurelle de l’activité opérationnelle des armées, en particulier de l’armée de terre. […] Les opérations récentes ont pour nom Harmattan (Libye, 2011), Serval (Mali, 2013), Sangaris (République centrafricaine, 2013), Barkhane (Sahel, 2014) ou Chammal (Irak, Syrie, 2014). […] Depuis 1995, les armées françaises ont été engagées dans quelque 106 opérations menées à l’extérieur des frontières nationales. A ces opérations, il convient d’ajouter 5 opérations lancées antérieurement à cette date mais toujours en cours. […] La Cour des comptes souligne que les dépenses supplémentaires dues aux OPEX ont représenté, au cours des trois derniers exercices, plus de 1,1 milliard d’euros chaque année. Le coût unitaire, par militaire projeté, d’une opération extérieure a plus que doublé depuis une décennie, pour atteindre plus de 100 000 d’euros par soldat déployé par an [viii].

C’est ce rôle de gendarme de l’Union Européenne et plus largement de l’OTAN qui caractérise le plus spécifiquement l’impérialisme français. Cette spécialisation dans l’intervention militaire est investie comme un point d’appuis dans les diverses négociations entres grandes puissances que ce soit au sein de l’Union Européenne ou au niveau de l’OTAN. Or l’année 2020 se caractérise justement par une série de revers dans ces prétentions internationales de l’impérialisme français. La déconfiture de Macron au Liban et la contestation de la présence militaire au Sahel en sont les deux exemples les plus parlant. Au Liban le président français s’était autorisé à l’occasion de la catastrophe du port de Beyrouth un discours d’injonction exigeant pêle-mêle un « nouveau pacte », des « réformes indispensables » et la formation d’un « gouvernement de mission ». Sur un ton de paternalisme digne d’un gouverneur colonial du dix-neuvième siècle, il prétendait ainsi régentait les décisions d’une nation souveraine. Deux mois plus tard la démission du premier ministre libanais, Moustapha Adib, point d’appuis du président français dans cette opération, clos cette séquence de nostalgie d’empire. « Le flop d’Emmanuel Macron [ix] » résume le journaliste du Monde Diplomatique Olivier Pironet.

Au Sahel les véritables buts de l’opération Barkhane, à savoir la sécurisation de l’uranium du Niger [mais aussi de l’or, du pétrole, du gaz, des diamants de la région] d’une part et l’installation d’une présence militaire durable dans cette zone géostratégique essentielle pour le contrôle à la fois de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne d’autre part, sont de plus en plus dénoncés par des opinions publiques exigeant de manière grandissante le retrait des troupes françaises. Au Mali, au Burkina Fasso, au Niger ou au Tchad, syndicats, associations et partis sont de plus en plus nombreux à porter une telle revendication. En témoigne les pancartes brandies lors de la manifestation de soutien au récent « coup d’État » au Mali :

La présence de la France est devenue de plus en plus impopulaire au Mali, car la violence qui mine la sécurité du pays depuis 2013 n’a pas diminué. Des milliers de personnes ont protesté contre la présence de la France, qualifiant souvent sa présence d’« occupation ». Lors du rassemblement de vendredi pour soutenir le coup d’État, les Maliens ont porté des pancartes décriant l’ancien colonisateur : « Ce n’est pas un coup d’État. C’est une révolution du peuple », « Arrêtez le génocide de la France au Mali », « Mort à la France et à ses alliés » et « A bas la France et son gouverneur » [x].

Ce mouvement de contestation de la présence militaire française et la succession des morts de militaires français au Sahel risquent à court terme de fragiliser la légitimation de l’intervention militaire. Or celle-ci ne pouvant pas se justifier sur la base de ses objectifs impérialistes réels, ne peut espérer obtenir une adhésion de l’opinion publique [ou du moins une indifférence] qu’en orchestrant une mise en scène du danger « terroriste » à l’extérieur comme à l’intérieur de l’hexagone. Gouverner c’est anticiper et Macron ne manque pas d’anticiper cette crise de légitimité des OPEX en diffusant une grille d’explication en terme de « guerre des civilisation » comprenant logiquement la construction d’un danger « terroriste » à l’extérieur et « séparatiste » à l’intérieur. Telle est la seconde cause de la surchauffe idéologique et de l’inflation législative sécuritaire et autoritaire de la fin de l’année 2020.

Forces, faiblesses et contradictions de la résistance au tournant autoritaire

L’anticipation gouvernementale consiste donc à préparer l’appareil d’État à la guerre [extérieure et intérieure] d’une part et à tenter de fabriquer le consentement de l’opinion publique à cette guerre d’autre part. Le vocabulaire et la sémantique de la guerre n’ont jamais été aussi présents : « conseil de défense sanitaire », « nous sommes en guerre », «ennemis de l’intérieur », « alliés objectifs de l’islamisme », « les nouveaux munichois », etc. Le martellement du discours de guerre est à la hauteur de la colère sociale. Son ampleur souligne la difficulté rencontrée par le gouvernement dans la réalisation de son objectif de légitimation d’une société de contrôle. Les manifestations publiques de rejets des nouvelles lois sont massives et ce en dépit du contexte sanitaire. Après les Gilets Jaunes, le mouvement contre la réforme des retraites, celui contre les violences policières et celui des sans-papiers, etc., se sont des centaines de milliers de manifestants qui défilent régulièrement contre les nouveaux projets de loi liberticides. La diversité des participants met en exergue une « convergence des luttes » en marche. Celle-ci est d’autant plus menaçante pour le pouvoir qu’elle n’est pas le résultat d’un appel par en haut d’organisations, de partis ou d’associations mais qu’elle s’origine d’une accumulation d’expérience par le bas. Si la force du mouvement de résistance est réelle, celui-ci se caractérise également par des contradictions qui le fragilisent. Celles-ci révèlent les angles morts persistants à propos de l’islamophobie et de l’immigration.

Les contradictions d’une résistance

Alors que l’ensemble du projet de loi sur la sécurité globale est liberticide, la focale a rapidement été mise par certaines grandes organisations et associations, par la presse et par le discours gouvernemental sur le seul article 24 d’une part et en réduisant l’impact de celui-ci à la seule liberté de la presse d’autre part. Alors que ce projet de loi est un rouage s’articulant à d’autres projets de loi [ loi sur les « séparatisme », loi de programmation de la recherche, extension par décrets des fichiers, etc.], la dimension systémique de l’offensive gouvernementale a généralement été mise sous le boisseau. Cette focale est loin d’être spontanée. Elle résulte d’une orientation politique [consciente pour certains et inconsciente pour d’autres] révélatrice d’une sous-estimation de l’ampleur du tournant sécuritaire et autoritaire en cours. Elle résulte également des effets de l’offensive idéologique gouvernementale. La peur d’être taxé de « complotiste » conduit fréquemment à un renoncement à la dénonciation des stratégies des classes dominantes avec en conséquence le cantonnement de la critique et de la contestation aux dispositions les plus scandaleuses, les plus emblématiques, les plus médiatisées. La sur- inflation des discours sur le « complotisme » mène ainsi à une autocensure sous la forme du renoncement à la prise en compte des dimensions systémiques c’est-à-dire à une lecture parcellaire de la réalité. Surtout cette focale offre au gouvernement une porte de sortie permettant de sauvegarder l’essentiel en cas de rapport de forces incontournable : sacrifier l’élément pour préserver le système d’ensemble, abandonner l’article 24 pour préserver les autres articles, changer pour ne pas changer.

Cette logique déjà en œuvre dans la contestation de la loi sur la sécurité globale, l’est encore plus à propos de la loi sur les « séparatismes ». La tendance à réduire le mouvement actuel de contestation du tournant sécuritaire à la seule loi sur la « sécurité globale » est patente. Elle se concrétise par l’occultation et l’invisibilisation de la tentative gouvernementale de fonder une « unité nationale » guerrière sur une base islamophobe. Alors que de nombreux musulmans ou supposés tels étaient sonnés pour certains, tétanisés pour d’autres et apeurés pour d’autres encore, par la violence de l’attaque et par l’accompagnement médiatique de cette loi « confortant les principes républicains », ils ont également subi un sentiment de solitude massif face à l’absence de réaction de certaines grandes organisations ou associations. Sur cette question également, il convient de se garder de toute tentation d’homogénéisation. La logique du « deux poids, deux mesures » dans la réaction aux deux lois [sécurité globale et séparatisme] ne révèle pas les mêmes motivations selon les différents acteurs. Pour certains la motivation est tactique dans une logique de mettre en avant la loi touchant l’ensemble des citoyens au détriment de celle s’attaquant qu’à un segment de notre société. Pour d’autres, elle résulte de nouveau d’une logique d’autocensure par crainte d’être accusé d’ « islamo-gauchisme ». Pour d’autres enfin, elle reflète le partage – partiel ou total – de la grille de lecture culturaliste diffusée depuis plusieurs décennies par les gouvernement successifs dont l’islamophobie revendiquée ou honteuse, consciente ou non, générale ou partielle, etc., n’est qu’une conséquence logique. Au-delà de cette diversité des causes, le résultat reste le même : l’invisibilisation de la loi sur les séparatismes est un encouragement objectif au développement d’une islamophobie d’État. Confronté à une échéance électorale présidentielle impossible à gagner sur la base du bilan de son quinquennat et de la colère sociale accumulée, Macron se voit ainsi conforter dans sa stratégie d’imposition d’un choix contraint Le Pen-Macron dont la seule base idéologique possible est la nostalgie d’empire à des fins de légitimation des ingérences militaires à l’extérieur et l’islamophobie et la guerre contre « l’ennemi de l’intérieur » à des fins de détournement des colères sociales dans l’hexagone.

Au-delà de la séquence actuelle, ce qui se révèle ici se sont les angles morts du logiciel politique d’une partie non négligeable des organisations et associations se revendiquant de l’anticapitalisme sur les questions de l’immigration, de l’articulation entre l’antiracisme et la lutte des classes, de l’impérialisme français et de ses guerres d’ingérences, de la fonction idéologique des discours étatiques sur l’islam, la lutte contre le terrorisme, le communautarisme ou le séparatisme. La publication par l’historien Gérard Noiriel et le sociologue Stéphane Beaud dans le Monde Diplomatique de janvier 2021 d’un article intitulé « Un militantisme qui divise les classes populaires. Impasses des politiques identitaires » est une excellente illustration de ces angles-morts. Ce qui divise se sont justement ces angles morts réducteurs qui tendent à susciter logiquement en retour des postures réactives pouvant être toutes aussi réductrices.

Les angles morts et leurs conséquences

L’article de Beaud et Noiriel réitère une accusation classique déjà utilisée à de nombreuses reprises dans l’histoire de notre société contre d’autres segments militants. L’accusation de division fut ainsi brandie contre les militants de l’immigration se mobilisant pour l’indépendance de leurs pays au moment du Front Populaire par exemple. Elle fut aussi mise en avant contre le mouvement féministe dans les années soixante du siècle dernier par exemple. Elle était également présente dans certaines réactions au mouvement des Gilets Jaunes au début de celui-ci. Il est inutile donc d’invoquer comme le font nos auteurs une prétendue « américanisation de la vie publique » ou comme d’autres auteurs une « importation » en France de débats états-uniens. La question en France n’est ni nouvelle, ni vierge de théorisations et de bilans. Nous lui avons consacrée il y a déjà plus d’une décennie un chapitre de notre livre sur les discriminations racistes intitulé « la grille ouvriériste de lecture » :

Ce paradigme est fondé sur une approche « essentialiste » de la classe ouvrière et des milieux populaires rendant invisible la construction historique et systémique d’une hiérarchisation des oppressions et des exploitations. La crainte de la division des dominés conduit par ce processus à nier les discriminations racistes et/ou à les relativiser et/ou à les ramener à quelques déviations racistes isolées. Sous prétexte d’avoir une « cible principale » et de viser l’ « ennemi principal [xi] », ce mode d’approche conduit à désarmer la lutte contre les discriminations, voire à la combattre au prétexte qu’elle porterait des dangers pour l’unité [xii].

Rendons cependant justice à nos auteurs, ceux-ci ne nient pas l’existence de discriminations systémiques ou de la ségrégation . Ils critiquent en revanche les militantismes découlant de ces oppressions spécifique comme porteur de divisions au prétexte que les immigrés postcoloniaux et leurs descendants français appartiennent massivement aux classes populaires. Cette appartenance de classe incontestable aux regard des données statistiques existantes ne signifie cependant pas une communauté complète de condition sociale. Le propre du capitalisme est justement la mise en concurrence de toutes les forces de travail et la segmentation hiérarchisée des classes populaires. Pour ce faire tous les facteurs de différences [ le sexe, l’âge, l’origine, etc.] peuvent servir de point d’appuis pour assigner certains à des places de surexploitation. Pour ce faire tous les héritages idéologiques sont mobilisés [patriarcat, racisme colonial, préjugés culturalistes, etc.] et revivifiés pour légitimer cette construction pyramidale. La division des classes populaires n’est pas en premier lieu une production des mouvements militants mais une donne structurelle du mode de fonctionnement du système social. L’unité de ces classes populaires n’est pas plus une spontanéité. Elle est le résultat du mouvement militant commun à condition que celui-ci intègre dans ses combats et dans son agenda les intérêts des segments les plus exploités des classes populaires. Tant qu’une oppression spécifique n’est pas prise en compte et intégrée entièrement dans l’agenda, elle donne inévitablement naissance à des mouvements spécifiques. L’unité des classes populaires est un résultat et non une donne de départ. C’est ainsi l’insuffisante prise en compte des discriminations racistes, des violences policières systémiques, de l’islamophobie, des guerres impérialistes et de leurs conséquences en France, etc., qui divisent les classes populaires et non l’existence de mouvement militants luttant contre ces traitements d’exceptions.

Nos deux auteurs inversent le processus en imputant à ces mouvements militants spécifiques la responsabilité des difficultés d’unification des classes populaires. Ceux-ci seraient spécifiés par une approche en terme de « politique identitaire », une « racialisation » des analyses, une démarche centrée sur « l’émotion » et un isolationnisme négateur du besoin d’alliance. Outre l’homogénéisation de mouvements militants parcourus de différences et de divergences tant sur l’analyse de la situation que sur les stratégies souhaitables, cette critique impute à ces mouvements militants les réductions diffusées par les discours politiques et médiatiques dominants. Ces mouvements militants seraient en quelque sorte « communautaristes » et même « séparatistes ». Rien de nouveau sous le soleil si ce n’est la reprise des leitmotivs de l’idéologie dominante visant à invalider les contestations. Les discours politiques et médiatiques dominants ont ainsi, rappelons-le, réduit la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 à un « mimétisme », les mouvement massif contre les violences policières à une importation abusive des débats états-uniens, les manifestations de soutien au peuple palestinien à une importation du « conflit israélo-palestinien » et à une nouvelle « judéophobie », la dénonciation des discriminations à un « racisme anti-blanc », etc.

Loin d’être un débat uniquement théorique et général, ces questions traversent notre séquence historique et les échéances militantes actuelles. Elles sont présentes dans la tentation de hiérarchiser les luttes contre les deux projets de loi [sécurité globale et séparatisme], dans le silence plus ou moins important sur le développement d’une islamophobie d’État, dans la faiblesse des réactions à la dissolution d’associations comme Baraka City et le CCIF, etc. L’occultation et la silenciation d’une partie de la réalité ne peut qu’accroître la division des classes populaires. Cette règle de bon sens est pertinente quelque soit le contexte mais encore plus dans notre séquence actuelle où se déploie une tentative d’instaurer une police de la pensée [loi de programmation de la recherche, accusations inflationnistes d’islamo-gauchisme, imposition de la notion valise « valeurs de la république » comme condition de la liberté d’expression, etc.]. On ne construit jamais durablement et solidement sur la base d’une négation de tout ou partie de la réalité sociale.

Il ne suffit pas de brandir en permanence le slogan de la « convergence des luttes » pour que celle-ci progresse concrètement. Encore faut-il que celle-ci ne soit pas imposée comme étant la subordination de certaines luttes à d’autres et de certaines revendications à d’autres. Pour ce faire il est indispensable de se détourner de toutes les muletas brandies par le gouvernement pour justement diviser ceux qui devraient être unis et unir ceux qui devraient être divisés.

[i] Martin Untersinger, Le gouvernement élargit par décret les possibilités de fichage, Le Monde du 6 décembre 2020, consultable sur le site lemonde.fr.

[ii] Thomas Amossé, Lise Bernard, Marie Cartier, Marie-Hélène Lechien et Yasmine Siblot, Une exploration des classes populaires à partir de leurs fractions médianes, in Collectif, Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine, Raison d’Agir, Paris, 2020, pp. 51-52.

[iii] Cité in Olivier Masclet, Subalternes dans une « société de semblables »,in Collectif, Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine, op. cit., 21.

[iv] Emmanuel Macron, allocution du 12 mars 2020, consultable sur francetvinfo.fr du 12 mars 2020.

[v] Maxime Combes et Olivier Petitjean, Derrière ces milliards d’euros d’argent public se pérennise le détournement sans condition des ressources de l’Etat au profit d’intérêts privés, Le Monde du 30 novembre 2020, consultable sur le site lemonde.fr.

[vi] Claude Serfati, France. « Militaro-sécurité globale » : le jour d’après est déjà là, 15 décembre 2020, consultable sur le site alencontre.org.

[vii] Julien Malizard, Dépenses militaires et croissance économique dans un contexte non linéaire, Revue économique, n° 3, 2014, p. 602.

[viii] Article de la « rédaction », Les opérations militaires extérieures de la France (OPEX), Vie publique, consultable sur le site vie-publique.fr.

[ix] Olivier Pironet, Le flop d’Emmanuel Macron, Le Monde Diplomatique, Manière de voir, n° 174, décembre 2020-janvier 2021, consultable sur le site monde-diplomatique.fr.

[x] Malgré le coup d’Etat et la défiance des Maliens, la France maintient l’opération « Barkhane », Le Monde du 27 août 2020, consultable sur le site lemonde.fr.

[xi] Nous reprenons ici le titre du livre de Christine Delphy à propos des luttes pour l’égalité entre les sexes, L’ennemi principal, économie politique du patriarcat, Syllepse, Paris, 1998.

[xii] Saïd Bouamama, Les discriminations racistes : Une arme de division massive, L’Harmattan, Paris, 2010, pp. 65-66.

Demain la guerre?..

Cette question doit être aujourd’hui posée. Voici pourquoi.

Demain, la guerre ?… La question vaut d’être posée en regard des très préoccupantes évolutions politico-militaires actuelles… et en considération de ce qui se passe en France.

« Il faudrait aujourd’hui que l’on se pose collectivement la question de la guerre, de la possibilité de la guerre, de l’éventualité de la guerre. Si une armée existe, c’est pour être en mesure de faire la guerre le jour où il le faudra et pas seulement pour être en mesure de participer à de la gestion de crise, aussi importante que puissent être ces crises ». Celui qui s’exprime ainsi, avec une telle insistance, c’est le Chef d’état-major des Armées, M. François Lecointre, au cours d’un colloque sur le rôle des militaires et des diplomates dans la politique étrangère de la France d’aujourd’hui (1). Dans l’exercice de ses fonctions, il est certainement bien placé pour juger du contexte stratégique actuel. Un contexte qui, selon lui, porte l’éventualité, sinon la probabilité de grandes guerres. Le Chef d’état-major précise ainsi sa pensée. Il dit : «… d’un point de vue spécifiquement militaire, j’appelle aussi de mes vœux que nos amis diplomates nous permettent de faire prendre conscience à notre opinion publique de la dangerosité et du caractère chaotique du monde qui vient, et qu’il nous faut donc penser nos armées comme étant capable demain de faire la guerre, réellement, dans ces configurations qui seront d’une très grande complexité. Il est impossible d’exclure la possibilité de conflits et d’engagements de très haute intensité, et pour cela nous devons penser à la remontée en puissance de nos armées, et à la capacité à mobiliser dans ce contexte toute une société ». Vous avez bien lu : « … mobiliser toute une société ».

François Lecointre va jusqu’à expliquer sur un ton critique que l’armée française a été « déconstruite » avec la fin de la Guerre froide, pour en faire « un outil de gestion de crise subordonné à la diplomatie ». Il souligne même que le fait de subordonner la politique militaire à la politique diplomatique serait « une erreur majeure ». Évidemment, une telle appréciation est problématique puisqu’elle tend à dissocier la décision militaire de la décision politique, ce qui n’est ni acceptable, ni possible.

En réalité, la critique de François Lecointre est d’un autre ordre. A ce niveau de responsabilité, nul n’ignore, en effet, que la décision reste la prérogative du pouvoir politique. Ce qui est visé par le Chef d’état-major c’est l’usage de l’armée comme instrument privilégié de politique étrangère dans des crises extérieures, alors que les armées françaises devraient maintenant, répondre à d’autres enjeux beaucoup plus élevés, relevant de la défense nationale, de la puissance militaire globale et de la capacité à assumer des conflits de très haute intensité, c’est à dire des grandes guerres impliquant des États et des coalitions d’États… et des sociétés. François Lecointre n’est pas seul à penser ainsi. Il faut accorder beaucoup d’attention aux déclarations des chefs d’état-major de la Marine nationale (l’Amiral Pierre Vandier), de l’Armée de l’Air et de l’Espace (le Général d’armée aérienne Philippe Lavigne), et de l’Armée de terre (le Général d’armée Thierry Burkhard).

A peine nommé à sa charge, en septembre dernier, l’Amiral Vandier s’adresse aux personnels de la Marine nationale en ces termes (2) : « Le contexte international qui détermine le cadre de notre action connaît actuellement des mutations extrêmement rapides, marquées par l’affaiblissement sans précédent, depuis la Seconde guerre mondiale du droit et des traités internationaux. La contestation de plus en plus désinhibée de ce cadre légal, et l’affirmation sans cesse plus démonstrative des rivalités entre nations, tout particulièrement en mer, nous imposent à tous d’envisager à nouveau des contextes dans lesquels nos forces seront confrontées à l’incertitude de situations de crises susceptibles de conduire au combat ». Le 7 septembre, à l’École navale, il avertit les futurs officiers : « Vous entrez dans une marine qui va probablement connaître le feu. Vous devez vous y préparer » (3).

Lors d’une audition devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, (4) Pierre Vandier parle d’un « d’un nouveau cycle géopolitique », d’un « tournant stratégique ». Il en attribue l’origine à la Chine qui s’arme en mer « à une cadence de combat »… et qui met à l’eau, tous les 4 ans, « l’équivalent de la marine française ». Il souligne aussi ce qu’il désigne comme un grand retour de la Russie avec des sous-marins nucléaires d’attaque de nouvelle génération, très performants.

Au cours d’un entretien publié par Le Monde le Général Philippe Lavigne (5), nommé en juillet dernier, parle lui aussi de la nécessité de se préparer à des conflits de haute intensité mobilisant l’ensemble des moyens militaires. Pour donner la mesure des grandes confrontations militaires dans lesquelles la France, avec des alliés, pourrait être impliquée, il rappelle les opérations de la Guerre du Golfe (1990-1991). Souvenons-nous… Les opérations militaires alors engagées contre l’Irak ont rassemblé quelque 35 États derrière les États-Unis, soit environ 950 000 soldats, des centaines de navires, quelques milliers d’avions, des milliers de chars… Ce fut probablement une des plus vastes opérations militaires de tous les temps. Il est vrai que la Guerre du Golfe avait une symbolique stratégique particulière pour les États-Unis. Il s’agissait de réaffirmer la puissance et la domination américaine dans le nouveau contexte post-Guerre froide en train de s’ouvrir. Citer aujourd’hui la Guerre du Golfe comme « jauge » des guerres à venir n’est donc pas une banalité de conversation. Et l’on mesure ce que le Général Philippe Lavigne veut signifier lorsqu’il annonce des opérations alliées qui « engageraient 1000 sorties d’avions de chasse par jour » ou bien, quand il souligne la nécessité de projeter de la puissance, de maîtriser la dissuasion nucléaire et de s’entraîner pour faire face à « un conflit dur », avec notamment la possibilité de projeter 20 Rafale à 20 000 km en 48 heures (soit Paris-Pékin et retour?). Philippe Lavigne signale d’ailleurs la préparation, pour 2022 en Australie, d’un exercice comprenant l’engagement des bombardiers Rafale.

Enfin, Thierry Burkhard, en poste depuis juillet 2019, a présenté le 17 juin, devant la presse, un « plan stratégique » pour les 10 ans à venir (6). Il déclare : « l’ère des guerres de type expéditionnaire menées par l’Occident dans un relatif confort opérationnel, garanties par la suprématie aérienne comme pour l’opération Barkhane au Sahel, s’achève ». Un conflit majeur entre États redevient donc possible dans une situation de « militarisation sans complexe » et dans laquelle « le moindre incident peut dégénérer en escalade militaire non maîtrisée ». Dans une allusion transparente à la Russie et à la Turquie, le Général Burkhard souligne que « le déploiement de la force est devenu un mode de gestion. On teste durement sans avoir peur de l’incident, et avec l’utilisation habile de manœuvres sous le seuil » (c’est à dire sous le seuil de la confrontation armée). Enfin, le Général dit souhaiter l’organisation, en 2023, d’un exercice militaire dépassant les 15 000 soldats afin « d’envoyer un message dissuasif aux adversaires de la France ».

Que veut dire la haute hiérarchie militaire ?

Il faut bien comprendre la signification de ce que disent les chefs d’état-major, et notamment le premier d’entre eux : faire admettre leur analyse et les conséquences qui en découlent sur les plans stratégique, militaire, budgétaire. Voici, en résumé, trois points principaux de leur approche.

Premièrement, préparer les armées à des conflits de très haute intensité, des guerres entre États et entre puissances majeures. Acter un changement de période et d’enjeux stratégiques. Interpréter le contexte actuel comme celui d’une « inflexion stratégique importante » avec la fin du multilatéralisme, la dérégulation du recours à la violence, la montée des tensions et des risques, l’extension d’un contexte chaotique… Entériner, d’ores et déjà la nécessité d’une nouvelle loi de programmation militaire (7) pour l’horizon 2030, dont l’objectif serait d’acquérir la capacité d’un engagement militaire de très haute intensité. Construire une vision de plus longue portée pour, à l’horizon 2040, redéfinir le « modèle d’armée complet », incluant donc toutes les grandes ambitions stratégiques et les capacités militaires que celles-ci impliquent.

Deuxièmement, pousser à la modernisation des armées. S’installer dans la mutation des armements de la très haute technologie (cyberdéfense, hypersonique, intelligence artificielle, digitalisation et combat collaboratif par l’intégration opérationnelle de l’information et des commandements). Avoir les moyens « d’entrer en premier » c’est à dire de pénétrer les « espaces contestés » grâce à la supériorité de la performance des armements en terme de vitesse, de furtivité, de portée, de précision, de guidage à distance…Bref, ne pas avoir peur de nourrir l’escalade et la course aux armements par la recherche systématique de la sophistication technologique afin d’obtenir une prédominance militaire en toutes circonstances. Le contexte imposerait aussi une exigence de « masse » ou « d’épaisseur » en termes de capacités militaires, ce qui implique un niveau quantitativement élevé de ressources humaines, matérielles et budgétaires allant forcément au-delà de ce qui existe actuellement.

Troisièmement, faire comprendre et admettre à l’opinion publique cette probabilité de la guerre, cette transformation des armées et cette redéfinition du rôle stratégique français. Il est clair qu’il ne s’agit pas (seulement) de combler une insuffisance de moyens et de budget afin de permettre aux armées françaises de mieux répondre aux sollicitations du pouvoir politique. Il s’agit de tout autre chose : l’intégration volontariste accélérée de la France et de sa défense dans le nouveau contexte des tensions et des rivalités de puissances, en particulier face à la Chine et face à la Russie. Un nouveau contexte où la guerre, la grande guerre, redevient probable. François Lecointre souligne l’importance qu’il attache à l’opinion publique. «  L’opinion, dit-il, est en train aujourd’hui d’oublier ce que sont l’armée et la guerre ». Il ajoute : « je crois que c’est quelque chose qui a été oublié parce que notre opinion publique ne se rend plus compte de la profonde singularité de l’armée. Le métier militaire consiste à déchaîner la violence et à mettre en œuvre la force de manière délibérée, jusqu’à tuer. Évidemment, ceci est absolument exorbitant dans tous les sens du terme sur un plan philosophique, mais aussi juridique et moral » (8).

Certes, ceci est exorbitant… Mais alors, comment expliquer cette très curieuse situation dans laquelle ce sont les militaires, et ceux du plus haut rang, qui nous informent et qui informent le Parlement, à propos des transformations déjà en cours, des visées stratégiques et militaires pour 2030, 2040 et même au-delà ? Comment expliquer que pas un seul des éléments décisifs de cette mutation ne soit soumis en grand au débat politique public : l’engagement de la France dans la militarisation et dans la préparation à la guerre, l’escalade des armements dans les très hautes technologies, les inévitables conséquences budgétaires de ces choix, et d’autres questions encore… Rien de tout cela n’est mis en discussion comme des enjeux d’avenir essentiels pour la France, et pour l’Europe aussi. Le modèle d’armée est adapté sans débat politique de fond sur les enjeux de sécurité internationale, sans débat sur les orientations de politique étrangère. Tout est présenté comme si les décisions étaient déjà prises. Les citoyens français devraient seulement comprendre que la guerre sera bientôt là, et qu’il faut l’accepter et s’y préparer.

Où est le respect nécessaire de l’exigence démocratique ?

On mesure les dégâts résultant de cette carence du politique, et ce mépris quasiment affiché du rôle que devrait systématiquement revêtir le travail diplomatique, et la nécessité première de définir une politique étrangère pour la France. Remarquons aussi la différence flagrante entre les thèses très convergentes de la haute hiérarchie militaire, d’une part, et d’autre part, les discours du Président de la République qui laisse faire les militaires (ils ont très probablement un feu vert), et qui ne s’aventure guère sur ces thématiques. Il ne traite jamais des risques de conflits de très haute intensité et de grande guerre, les responsabilités afférentes de la France, les dangers de la militarisation, la problématique des hautes technologies et les questionnements éthiques et philosophiques qu’elle suscitent. Il n’en a pas dit un mot dans son discours de référence sur la défense le 7 février 2020 (9). Il se contente (si l’on peut dire…) de tirer le fil politique habituel : gestion militaire des crises, dissuasion nucléaire, atlantisme, Europe de la défense, posture de puissance et priorité à l’exercice de la force…

Le rôle de la France vu par Emmanuel Macron n’offre aucune surprise qui dépasse les effets de langage. Et le rôle français ne montre aucune efficacité réelle. La France s’enlise dans des conflits sans solution. Elle n’est un moteur positif pour aucun des grands problèmes stratégiques et pour la sécurité internationale aujourd’hui. L’argument de l’autonomie stratégique n’a pas de pertinence dans les contraintes acceptées : celles de l’Europe et celles de l’OTAN. La France suit. Elle s’aligne. Pendant ce temps les militaires font le travail afin d’expliquer comment il faut, selon eux, traiter les menaces et les risques du chaos international grandissant. Avec cette répartition des rôles, le pouvoir se met à l’abri de la critique et du débat, notamment du débat sur les budgets futurs car tout cela coûtera forcément très cher. Il délègue l’explication et la gestion politique de la guerre à ceux qui demain, seront chargés de la faire. Ce n’est pas seulement une démission du politique, c’est un discrédit par manque de courage.

Évidemment, le tableau stratégique brossé par les chefs d’état-major est inquiétant, mais leurs constats ne manquent pas d’un certain réalisme. D’ailleurs, personne aujourd’hui ne peut feindre la surprise alors que les évolutions de la situation internationale, depuis le début des années 2000, nous ont rapidement conduits, dans une tension grandissante, à une dangereuse transformation, avec la prédominance des confrontations de puissance dans une nouvelle course aux armements.

Alors, comment réagir ?

Il faut prendre très au sérieux les déclarations et les explications des plus hauts responsables militaires français, quand bien même ceux qui gouvernent prennent soin de se taire sur l’essentiel. Nier la gravité de l’évolution chaotique des relations internationales impliquerait des argumentations peu crédibles au regard des faits, pour ceux qui souhaitent les regarder en face. Cependant, regarder la réalité en face c’est aussi savoir en mesurer les contradictions. La guerre n’est pas une fatalité. Nous ne sommes pas dans la nasse du piège de Thucydide expliqué par Graham Allison (10). Et celui-ci n’a d’ailleurs pas fait de la rivalité sino-américaine – question décisive aujourd’hui – une cause de guerre inévitable. Il a en revanche souligné le risque évident qu’une telle rivalité puisse faire de n’importe quel événement grave, la cause d’une escalade que personne ne souhaitait.

Et puis, peut-on prévoir sans s’interroger, et vouloir expressément la guerre lorsque l’on mesure les niveaux de puissance et d’efficacité atteints avec les armements actuels, avec les armes de la haute technologie, avec les armes nucléaires ? Si la dissuasion (nucléaire et conventionnelle) a pu accéder à une fonction doctrinale dominante depuis si longtemps, ce n’est pas grâce aux vertus éthiques et pacifistes supposées de ceux qui s’y réfèrent. C’est parce que des conflits de très haute intensité, entre grandes puissances, sont devenus difficilement concevables sauf à endosser d’énormes risques de catastrophes à une échelle inconnue jusqu’aujourd’hui. Bien experts et des dirigeants américains le reconnaissent. L’adoption récente du Traité d’interdiction des armes nucléaires est un acte de portée historique qui témoigne d’une volonté légitime d’éloigner de tels risques, et d’une résilience internationale à la guerre et à sa déraison politique, plus forte qu’on ne l’imaginait.

Michèle Flournoy, sérieusement pressentie, il y a peu, comme future Secrétaire à la Défense de Joe Biden (11), ne dit guère autre chose. Cette spécialiste des enjeux de sécurité a une forte expérience du Pentagone. Elle fut Secrétaire adjointe à la défense sous le premier mandat d’Obama. Elle est vivement critiquée par la gauche américaine pour son militarisme. Dans un article publié par Foreign Affairs en juin 2020 (12) elle souligne la nécessité du renforcement de l’armée américaine en Asie et celle de la multiplication des exercices militaires aux portes de la Chine. Elle insiste sur l’exigence de la dissuasion, et des moyens militaires nécessaires pour cela, face à Pékin. Son langage s’apparente à celui des « faucons ». Mais elle écrit aussi : « Il est essentiel de rétablir un forum dans lequel la Chine et les États-Unis pourraient discuter régulièrement de leurs intérêts et perspectives respectifs, identifier les domaines de coopération potentielle (tels que la non-prolifération et le changement climatique) et gérer leurs différends sans conflit ; les discussions tactiques sur les questions commerciales ne suffisent tout simplement pas. Après tout, la dissuasion dépend de la communication claire et cohérente des intérêts et des intentions afin de minimiser le risque d’erreur de calcul. »

Henry Kissinger, ce vieux briscard de la Guerre froide, en ultra-réaliste, confirme lui aussi la nécessité de faire baisser le niveau des risques. Il l’a fait sur la question du nucléaire nord-coréen (13). Et puis, au cours d’une visioconférence organisée en octobre dernier par le Club économique de New-York, il déclare que, sur une longue période, les « États-Unis et la Chine doivent établir des règles de confrontation dans leur compétition de plus en plus tendue, ou risquer de créer l’incertitude qui a caractérisé la politique ayant conduit à la Première Guerre mondiale (…). Nos dirigeants et leurs dirigeants doivent discuter des limites au-delà desquelles chacun cessera de formuler des menaces » (14). Alors, l’Administration Biden sera-t-elle en capacité de gérer et contrôler le niveau des risques ?

Regarder les réalités en face.

Regarder les réalités en face, cela veut dire constater que la logique dominante et structurante des relations internationales est, plus que jamais, celle de la puissance dans le contexte d’une multiplication des acteurs cherchant à imposer leurs intérêts stratégiques et leur conception propre d’un ordre international et régional. Dans le rapport sino-américain on constate que les États-Unis, au-delà des spécificités de chaque administration, refusent de laisser la première place à la Chine, que ce soit globalement ou en Asie. Quant à la Chine, dans l’affirmation de son émergence impressionnante, et de sa revanche historique, elle développe un projet stratégique global qui la pousse au premier rang. Elle déploie notamment une imposante capacité de projection navale et aéronavale face à Taïwan (enjeu cardinal de souveraineté), et face aux forces américaines. Elle défie les États-Unis dans un domaine militaire (l’aéronavale) et dans une région où Washington n’acceptera jamais de perdre. Et la tension monte, y compris dans ses aspects militaires.

On a ici clairement les paramètres de l’escalade et de la confrontation directe. Face à une telle situation, la réaction indispensable doit être, a minima, celle de la rationalité et de la concertation pour circonscrire les opérations militaires (la « déconflixion »), maîtriser les actes politiques et stratégiques afin que la portée et le sens de ce qui est entrepris puisse être chaque fois correctement perçu dans un rapport de confiance mutuelle acceptable. Ce minimum existe-t-il encore ? On peut en douter tellement les États-Unis de Trump et plus généralement la course aux armements et les ambitions de puissance des uns et des autres ont contribué à démanteler l’architecture internationale de sécurité existante, et à nourrir systématiquement la méfiance. Il faut donc d’urgence revenir à la nécessité de la rationalité par des pratiques favorisant le dialogue et la diplomatie. Ce devrait être une partie du rôle français, un effort permanent qui la singularise et finisse par lui donner un poids diplomatique réel… au lieu de s’épuiser dans la recherche d’une illusoire parité avec les plus puissants. La possibilité d’une grande guerre est un enjeu, un enjeu très critique, certes, mais pas une fatalité.

Revenir à un niveau convenable de rationalité n’est certainement pas si simple, il faut le reconnaître, dans le contexte d’une montée globale des crispations identitaires, des nationalismes, et d’un monde occidental surdéterminé par la manipulation des valeurs et de la morale, par les thèmes récurrents de l’émotion et des passions rentrés dans la catégorie des facteurs d’analyse d’un monde d’hostilités, de défiance et de violences montantes. Une rhétorique idéologique agressive, décomplexée ou insidieuse utilise la délégitimation et la diabolisation pour alimenter les tensions. Cela pèse sur le climat général et sur les opinions publiques. Le thème d’un « retour du tragique » accompagne l’affaiblissement du politique, de la conscience et de la détermination politiques, parfois même dans de consternantes allégations ou instrumentalisations. Il faut lire, par exemple, le traitement de la question de la guerre et de la paix par Luc Ferry dans « son dictionnaire amoureux de la philosophie » (Plon, 2018). « C’est le sacré qui commande les guerres », explique-t il dans une improbable démonstration où il écrit encore « …ce ne sont pas les intérêts rationnels qui mènent le monde, mais de toute évidence les passions … » . L’ensemble du texte relève du même esprit. On reste stupéfait devant la capacité d’un philosophe médiatique, ancien ministre de l’Éducation nationale et de la Recherche, à dispenser autant d’âneries en si peu de pages. Retenons cependant que si les guerres étaient affaire de passions humaines, alors nous n’aurions plus qu’à les accepter…

Il reste que la thématique émotions/passions dans les relations internationales a fait l’objet d’études et d’ouvrages politiques ou de réflexion dont les auteurs sont connus. On peut citer Dominique Moïsi (« la géopolitique de l’émotion »), Pierre Hassner (« La revanche des passions »), Nicolas Baverez (« violence et passions ») … Il y a donc bien, au-delà du subjectif, un sérieux travail d’analyse à effectuer si l’on veut redonner du sens, et du sens critique, à une approche géopolitique et sociale des réalités ô combien compliquées du monde actuel. Il est devenu indispensable de reconstruire des approches fortes et cohérentes sur des référents et des valeurs progressistes, et sur l’exigence d’une « pensée de la complexité », selon la formulation d’Edgar Morin. Les défis du monde d’aujourd’hui sont, en effet, d’une telle portée qu’ils obligent à penser autrement pour pouvoir penser un futur différent.

Le mantra du pouvoir politique français.

Dans un long entretien publié par Le Grand Continent (15) Emmanuel Macron l’affirme : « … il y a un monde à inventer. On est déjà en train de le faire mais il faut le révéler plus clairement ». Mais que dit-il ? Quelles thématiques internationales, quelles inventions souhaite-t-il ainsi « révéler plus clairement » ? Une trame de questions apparaît avec, en particulier : souveraineté westphalienne, Europe de la défense, dialogue des puissances, valeurs et droits de l’homme, partenariat Europe/Afrique… On en conviendra aisément, ces têtes de chapitre ne lui permettront certainement pas d’inventer un monde nouveau. On reste au contraire dans des référents politiques très instrumentalisés, dans des conceptions anciennes qui ont accompagné ou structuré dans la durée l’échec patent des engagements extérieurs de la France, et pas seulement ceux de la France. L’ambition invoquée reste à mille lieues de la dimension réelle des enjeux.

Clément Beaune, Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Europe et des affaires étrangères au sein du Gouvernement Castex, confirme cette inaptitude à l’invention : « ce que la France et d’autres pays européens assument désormais, dit-il, c’est une nouvelle projection mentale et concrète vers la puissance. Voilà le défi des cinquante années à venir : tourner l’Europe vers l’extérieur sans briser la réconciliation interne, combiner le retour de la puissance et le maintien de la coopération patiemment construite durant les soixante-dix premières années du projet européen » (16). Voilà donc le mantra du pouvoir français : poursuivre le processus d’intégration capitaliste avec ce vieux concept « d’Europe puissance », déguisé aujourd’hui en « Europe géopolitique » ou « autonomie stratégique européenne ». C’est le fond de la pensée macronienne, de la pensée de droite, et pas seulement de droite.

On ne pourra jamais appeler cela l’invention d’un autre monde. Pourtant, parmi les grands défis globaux auxquels nous sommes confrontés, il y en a un (trop souvent « oublié ») qui mérite une totale et urgente réécriture, celui de la sécurité des peuples et de la sécurité internationale. La crise systémique du capitalisme et de l’ordre international libéral soulève effectivement la question de véritables alternatives aux vulnérabilités, aux incertitudes, à la croissance des risques, à la possibilité de confrontations de très haute intensité. Répondre à ce défi exige un contexte et des rapports de forces qui n’existent pas aujourd’hui. Et comment relever un tel défi avec les outils politiques, économiques et sociaux qui ont engendré une telle crise ?

Désarmer la logique politique dominante.

Dans cet esprit, le désarmement, considéré à juste titre comme facteur objectif de sécurité collective (certains le contestent !), reste absolument décisif. Mais il ne consiste pas « seulement » à éliminer des catégories d’armements, à réduire les arsenaux et les budgets de défense, à réorienter la recherche et le développement des technologies, à engager des processus négociés de limites et de contrôles des armements, à valoriser les pratiques diplomatiques pour y contribuer… même si tout ceci est au cœur des batailles à mener. C’est aussi, en elle même, la logique politique dominante de la puissance et de l’exercice de la force qu’il faut « désarmer ».

A force de ne pas vouloir prendre en considération la gravité des faits, les systèmes qui les produisent et la nature des responsabilités, on finira par ouvrir les conditions du pire, et déclencher les guerres dont on nous dit pourtant que personne ne les souhaite. Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, ose de temps en temps remettre vertement les pendules à l’heure : « … si nous naviguons tous dans les mêmes eaux, dit-il, il est clair que certains sont dans des méga-yachts tandis que d’autres s’accrochent aux débris qui flottent » (17). Le développement est effectivement une condition décisive de la sécurité (et un sujet en soi qui n’est pas traité dans ce texte). Mais rappeler l’importance du développement dans toutes ses dimensions pour la sécurité permet de souligner à quel point celle-ci ne peut s’inscrire que dans une pensée politique alternative, par exemple dans ce que l’ONU appelle la « sécurité humaine », donc dans une conception différente de l’ordre international. Ce qui veut dire en particulier dans la récusation du mythe de la puissance et de l’illusion de la force comme réponses aux situations critiques d’aujourd’hui. Il faut ainsi ré-insuffler le courage de penser radicalement autrement. En réalité, nous touchons là à l’épuisement d’un mode de gestion, d’un ordre et d’un système capitaliste dans lequel la puissance, comme moyen et comme finalité, ne parvient plus à surmonter les contradictions qu’elle déchaîne.

Comme première exigence, il faut donc délégitimer la puissance en tant que concept dominant de la pensée politique. La puissance, en effet, est le moteur des rivalités, des menaces réciproques et de la course aux armements. On voit aujourd’hui comment elle constitue un facteur permanent, néfaste mais déterminant dans la poursuite et l’exaspération des conflits, que ce soit en Syrie, en Libye, ou plus généralement en Méditerranée, au Moyen-Orient, ou bien encore dans la dernière phase de guerre concernant le Haut Karabakh. La puissance est le moteur de la guerre et la quintessence de l’impérialisme. Il faut donc construire une autre logique de sécurité internationale dans un renversement conceptuel. La Charte des Nations-Unies, malgré ses faiblesses et son instrumentalisation récurrente, en offre un premier cadre crédible. Elle interdit le recours illégitime à la force, elle dessine les linéaments d’un autre ordre international, elle repose sur des principes de coopération et de solidarité d’autant plus pertinents dans notre monde globalisé et interdépendant. S’il faut une première référence essentielle, elle est ici.

La deuxième exigence est celle de l’affirmation d’un non-alignement politique et stratégique. Délégitimer la puissance pour en combattre les processus signifie promouvoir l’égalité de droit et le multilatéralisme, refuser les contraintes et les alignements imposés par les alliances stratégiques et les axes de forces. La véritable histoire du rapport entre la France et l’OTAN (18) démontre l’inconsistance de la formule si souvent utilisée et même rabâchée « alliés mais pas alignés ». La solidarité atlantiste, en effet, établit une dépendance stratégique. Elle a produit plus que des convergences : des fusionnements et des acculturations. L’Amiral Bernard Rogel, ancien Chef d’état-major particulier du Président de la République, le dit autrement : « Jamais nous avons été aussi proches des militaires américains dans les procédures, dans l’esprit, dans la conduite des opérations » (19). De fait, les marges d’autonomie s’asphyxient sous la pression de la puissance dominante, des engagements communs et des processus d’intégration politique et militaire. En conséquence, la deuxième exigence réside bien dans la recherche, pour la France, mais aussi pour l’Europe (ce qui demanderait une étude en soi), d’un non-alignement, corollaire naturel de l’égalité et du multilatéralisme. Quant au multilatéralisme qui lui est lié, il ne peut correspondre ni au rassemblement du monde libre face à la Chine et à la Russie, selon Joe Biden (20), ni à ce soit-disant « nouveau multilatéralisme » décrit par Emmanuel Macron comme « un dialogue entre les différentes puissances pour décider ensemble » (21). Le multilatéralisme n’est pas un dialogue des puissances… Ah, cette obsession de la puissance ! Il est désolant de devoir constater que ce vieux, très vieux concept puisse encore parader dans les discours de ceux qui nous promettent une nouvelle façon de bâtir le monde avec des concepts qui datent de l’Antiquité…

Enfin, troisième exigence, combattre l’idéologie de la fatalité de la guerre. Celle-ci n’est pas « un invariant de la nature humaine » comme tant d’experts, de politiques et de militaires jusqu’au plus haut niveau, voudraient nous le faire croire. La guerre est toujours, fondamentalement, un fait politique. L’inépuisable complexité de l’histoire, les erreurs de ses acteurs, et la difficulté d’y déceler « un sens » n’autorisent pas l’affirmation d’une inéluctabilité de la tragédie et un destin sur lequel on aurait pas, ou si peu de prise. Certes, le recul du politique et de la volonté politique est, hélas, bien réel. C’est justement pour cette raison que les causes du chaos actuel devraient constituer un ressort de la pensée critique en général, et en particulier sur la sécurité internationale, sur le désarmement et sur la paix.

Comment faire baisser les tensions et sortir des conflits ? Comment construire de la sécurité pour les peuples? Comment contribuer à un autre ordre international ? C’est à ces questions-là d’abord qu’il faut répondre si l’on veut penser l’avenir dans une mondialité à inventer. ( JF 11 12 2020)

Notes:

1) Colloque de la Société d’histoire générale et d’histoire diplomatique, « Militaires et diplomates : leur rôle dans la politique étrangère de la France d’aujourd’hui », Les Cahiers de la Revue Défense Nationale, 25 février 2020.

https://www.defnat.com/e-RDN/sommaire_cahier.php?cidcahier=1223

2) « Ordre du Jour », Amiral Pierre Vandier, Toulon, le 1er septembre 2020, Ministère des Armées.

3 ) « Amiral Pierre Vandier : nous entrons dans une période exigeante pour la Marine », Le Télégramme, 16 septembre 2020. https://www.letelegramme.fr/france/amiral-pierre-vandier-nous-entrons-dans-une-periode-exigeante-pour-la-marine-16-09-2020-12617519.php#:~:text=Le%207%20septembre%2C%20%C3%A0%20l’Ecole%20navale%2C%20l

4) Compte-rendu de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées, Audition de l’Amiral Pierre Vandier, Chef d’état-major de la Marine nationale, 28 octobre 2020. https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20201026/etr.html#toc4

5) « Philippe Lavigne, Chef d’état-major de l’Armée de l’air et de l’espace : nous assistons à une contestation des espaces aériens », entretien, Le Monde, 23 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/23/philippe-lavigne-chef-d-etat-major-de-l-armee-de-l-air-et-de-l-espace-nous-assistons-a-une-contestation-des-espaces-aeriens_6060783_3210.html

6) « l’Armée de terre se préparer à des conflits plus durs », Nicolas Barotte, Le Figaro 18 juin 2020. https://www.lefigaro.fr/international/l-armee-de-terre-se-prepare-a-des-conflits-plus-durs-20200617#:~:text=La%20%C2%ABvision%20strat%C3%A9gique%C2%BB%20pr%C3%A9sent%C3%A9e%20aux,d%C3%A9fense%20n’est%20gu%C3%A8re%20optimiste.&text=%C2%ABNous%20avons%20besoin%20d’une,plan%20ses%20objectifs%20pour%202030

7) Lors d’une audition par l’Assemblée nationale, en visioconférence, le 15 octobre 2020, le Chef d’état-major des Armées François Lecointre a fait référence à une telle nouvelle loi de programmation. http://videos.assemblee-nationale.fr/video.9664480_5f87f15c50634.commission-de-la-defense–projet-de-loi-de-finances-pour-2021-audition-du-general-francois-lecoint-15-octobre-2020

8) Colloque de la Société d’histoire générale et d’histoire diplomatique, déjà cité.

9) Notons que la Ministre des Armées ne traite jamais de ces questions qui dépassent les prérogatives assignées à son ministère.

10) Voir « Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? », Odile Jacob, 2019.

11) C’est finalement le Général Lloyd Austin, militaire de carrière, qui a été choisi.

12) « How to Prevent a War in Asia. The Erosion of American Deterrence Raises the Risk of Chinese Miscalculation »,

Michèle A. Flournoy, Foreign Affairs, June 18, 2020. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-06-18/how-prevent-war-asia

13) Voir « Kissinger et la Corée du Nord… », J. Fath, 24 juin 2018. https://jacquesfath.international/2018/06/

14) « Kissinger warns US and China must set limits to avoid a blowup », David Wainer, Bloomberg, October 7, 2020. https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-10-07/kissinger-warns-u-s-and-china-must-set-limits-to-avoid-a-blowup

15) « La doctrine Macron : une conversation avec le Président français », Le Grand Continent, 16 novembre 2020. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/11/16/macron/

16) « L’Europe puissance, une conversation avec Clément Beaune », Le Grand Continent , 3 décembre 2020. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/12/03/conversation-avec-clement-beaune/

17) « Les inégalités définissent notre époque, dénonce le chef de l’ONU en cette journée Mandela », ONU Info, 18 juillet 2020. https://news.un.org/fr/story/2020/07/1073361

18) Voir « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J. Fath, éditions du Croquant, 2020, pages 183 à 219.

19) Entretien de l’Amiral Bernard Rogel, ancien Chef d’État-major particulier du Président de la République (2016-2020), par Dominique Merchet, IFRI, vidéo du 28 octobre 2020. https://www.ifri.org/fr/espace-media/videos/france-securite-video

20) Voir « Biden : quelle politique étrangère et de défense ? », J.Fath, 2 novembre 2020. https://jacquesfath.international/

21) « La Doctrine Macron : une conversation avec le Président français », article déjà cité.

L’UE, Israël et l’instrumentalisation des droits humains.

L’Union européenne a rendu public le 8 décembre 2020 une déclaration de son Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (Josep Borrell), à propos de l’installation d’un régime de sanctions de l’UE concernant la défense des droits humains sur le plan mondial (EU Global Human Rights Sanctions Regime).

L’UE a décidé ainsi la mise en place d’un régime de sanctions, en tant qu’instrument « additionnel » de l’UE, afin de défendre ces droits de façon plus tangible et plus directe. Cette initiative est présumée pouvoir modifier le comportement des acteurs (étatiques et non étatiques) visés, et pourrait servir de moyen de dissuasion contre les violations des droits humains les plus sérieuses et contre les mauvais traitements. Il est évidemment positif de vouloir accorder le maximum d’attention à un tel enjeu, mais cette initiative européenne pose de multiples problèmes.

L’initiative de l’UE s’appuie sur la persistance de « violations graves des droits humains et de mauvais traitements » dans le monde. Sont cités expressément : génocides, crimes contre l’humanité, torture, esclavage, exécutions extra-judiciaires, violences sexuelles et fondées sur le genre, disparitions forcées, arrestations et détentions arbitraires, trafics humains. Selon un communiqué de presse de l’UE, d’autres violations des droits ou mauvais traitements pourront faire l’objet de sanctions s’ils s’agit d’actes étendus, systématiques, ou bien s’ils constituent une source de grave préoccupation pour les buts de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Une remarque s’impose : devant une telle imprécision, on peut craindre qu’un certain arbitraire et des choix purement politiques ne l’emportent. Mais il y a bien d’autres questions.

Premièrement. Sur quelle base juridique l’UE veut-t-elle prendre des décisions de sanctions ? Cette question est incontournable pour des instances européennes qui font de l’État de droit, et plus généralement du droit, un paramètre fondamental de leur activité. Et puis, il serait légitime que l’application de sanctions ne soient pas, ou ne soit plus (comme c’est en général trop le cas aujourd’hui) le résultat de choix politiques discrétionnaires et unilatéraux. Mais force est de constater que l’initiative de l’UE ne fait référence ni à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 10 décembre 1948, ni aux principes de la Charte des Nations-Unies. Elle ne cite pas non plus les statuts de la Cour Pénale Internationale (CPI), alors que l’initiative de l’UE vise ce qu’elle appelle « les violations graves des droits humains », soit une formulation assez proche de celle de la CPI.

En vérité, la liste des violations des droits humains pouvant faire l’objet de sanctions de la part de l’UE n’est pas réellement fixée. Elle ne s’appuie ostensiblement, comme référence essentielle, sur aucun des grands textes existant portant sur les droits fondamentaux. Cette liste de l’UE balaie un champ de droits nettement moins étendu que celle définie par la DUDH. Elle n’inclut pas, par exemple, les droits sociaux, le droit d’asile, les discriminations, le droit à la nationalité… Est-ce une façon d’éviter des problèmes gênants ? Cette liste est en revanche nettement plus large que les quatre incriminations visées expressément par les statuts de la CPI : génocides, crimes contre l’humanité, crimes de guerre, et crimes d’agression. On a le sentiment que la liste de l’UE ressort des préoccupations politiques de quelques dirigeants, plutôt que d’une volonté de rigueur juridique. L’imposition de sanction a pourtant besoin de légalité et de légitimité.

Deuxièmement. Une référence explicite aux Nations-Unies, à sa Charte, à ses principes aurait été bienvenue. Elle aurait permis à l’UE d’affirmer explicitement que les droits à l’autodétermination, à la souveraineté et à l’indépendance, absents de l’initiative de l’UE, sont tout de même pris en considération grâce à d’autres textes fondamentaux que l’UE se doit se d’appliquer. Mais il n’en est rien. La carence est ici béante. Il y a, là encore, un sérieux problème. Pourquoi ? On sait qu’Israël commet de graves violations des droits humains au point où, en 2019, la CPI a ouvert une enquête pour crimes de guerre dans les territoires occupés militairement et à Gaza sous blocus. Faute de préciser clairement que son initiative concerne aussi des territoires occupés et les politiques d’occupation, l’UE saura utiliser une certaine marge d’appréciation pour écarter toute procédure de sanctions contre Israël, alors que cet État bafoue non seulement la DUDH, les statuts de la CPI, mais aussi l’Accord d’association UE/Israël rentré en vigueur le 1er juin 2000. L’article 2 de cet accord stipule, en effet, que « les relations entre les parties, de même que toutes les dispositions du présent accord, se fondent sur le respect des Droits de l’homme et des principes démocratiques, qui inspirent leurs politiques internes et internationales et qui constitue un élément essentiel du présent accord ».

Certes, Israël n’est pas membre de la CPI, mais cet État ne peut pas prétendre qu’il ne serait pas concerné par des sanctions si d’aventure l’UE avait le courage de vouloir lui en imposer… Rappelons d’ailleurs qu’une résolution du Parlement européen en date du 10 avril 2002, demandait déjà la suspension de l’accord d’association UE/Israël comme sanction du non respect de la clause sur les droits de l’homme (article 2) de cet accord.

Notons encore que l’UE a signé un accord de coopération et d’assistance avec la CPI. Elle a pris l’engagement « d’appuyer le bon fonctionnement de la CPI et à promouvoir un soutien universel en sa faveur en encourageant la participation la plus large possible au statut de Rome ». Question : l’UE va-t-elle aider la CPI à mener l’enquête sur les crimes de guerre d’Israël en Palestine ?

On observe donc :

– 1) que le régime de sanctions installé par l’UE, ce 8 décembre 2020, pourrait être considéré comme juridiquement inadapté à une mise en cause des crimes israéliens de l’occupation et de la colonisation.

– 2) que l’accord d’association UE/Israël n’est toujours pas respecté concernant la disposition sur les droits de l’homme et la démocratie.

– 3) qu’il n’y a aucune garantie que l’UE puisse décider d’aider la CPI à enquêter sur les crimes de guerre israéliens en Palestine.

Israël peut dire merci à Bruxelles qui lui donne, et qui se donne à elle-même, suffisamment d’imprécision et de flou pour pouvoir enterrer, en tant que de besoin, toute velléité de sanction.

Troisièmement. L’UE précise dans son initiative que l’application de sanctions sera conforme à l’approche de la Politique étrangère et de sécurité commune. Les décisions seraient donc d’abord guidées par des choix et des orientations politiques ? Cette situation pose un très sérieux problème puisque la PESC se caractérise par une inaction européenne caractérisée concernant, par exemple, les droits des Kurdes, des Sahraouis et ceux des Palestiniens. Pour être plus conforme à la réalité, disons que cette politique se manifeste plutôt comme celle d’un soutien effectif à ceux qui bafouent les droits essentiels de ces peuples.

De quelle crédibilité l’UE pourra-t-elle se réclamer si elle persiste ainsi à montrer qu’elle se refuse, dans les textes et dans les faits, à sanctionner Israël pour les crimes commis dans le cadre de la politique d’occupation et de colonisation, en contradiction avec ses propres engagements de principe. On ne peut, à la fois, se déclarer déterminés à « promouvoir les droits humains partout dans le monde », comme le répète l’UE, et contribuer à l’impunité d’un État, pourtant juridiquement et politiquement associé, qui bafoue tout à la fois, depuis des dizaines d’années, les droits édictés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, les principes rappelés dans la Charte des Nations-Unies, les droits fondamentaux énumérés par les statuts de la CPI, et l’accord d’association signé avec l’Union européenne.

Haut Karabakh. Pourquoi le Sénat se fourvoie…

Le Sénat a adopté hier, 26 novembre 2020, à une très forte majorité positive une résolution qui demande au Gouvernement de « reconnaître la République du Haut Karabakh, et à faire de cette reconnaissance un instrument de négociations en vue de l’établissement d’une paix durable ». L’adoption de cette résolution pose de multiples et très sérieuses questions. Cette résolution a été présentée collectivement par cinq groupes politiques : LR, PS, Union centriste, Écologie-Les Verts, PCF.

Ce qui motive essentiellement cette résolution c’est la volonté d’une condamnation de la Turquie. C’est ce qui apparaît en premier. La résolution critique vivement son rôle déstabilisateur en Méditerranée, sa politique expansionniste… Ce qui va de soi, le rôle international de la Turquie étant effectivement négatif et très problématique. On comprend l’émotion et l’indignation suscitée par sa participation directe à l’offensive azérie, y compris par la mobilisation de combattants venant de Syrie. Le comportement de la Turquie est d’autant plus inacceptable qu’Ankara fait partie des pays membres du Groupe de Minsk, chargé, précisément, de contribuer à une solution politique du conflit du Haut Karabakh. Cette instance, issue de l’OSCE qui l’a créée en 1992, regroupe au total 11 pays (plus l’Arménie et l’Azerbaïdjan).

Quels sont les problèmes posés par cette résolution ?

La première question qui se pose pour pouvoir éviter un conflit ouvert, ou bien pour « gérer » de façon responsable une sortie de conflit c’est comment faire baisser les tensions, comment aider au dialogue et surtout comment favoriser une négociation et un règlement politique. Cette exigence de base aurait dû dominer avant, pendant et après cette guerre commencée le 27 septembre dernier, et qui a fait probablement plusieurs milliers de morts. L’appel à la reconnaissance de la République du Haut Karabakh ne contribue en rien à cette démarche pourtant si évidente. La résolution du Sénat n’aide pas à une approche politique crédible parce qu’elle est un soutien unilatéral à un des protagonistes, l’Arménie. Ce n’est pas comme cela que l’on peut contribuer à une solution qui finisse par faire consensus et accord politique, au-delà des complexités inhérentes à tous les conflits.

Comment peut-on oublier ce qui nourrit ce conflit ? Nationalismes, guerres, nettoyages ethniques, voire crimes de guerre ont, à des degrés divers, accompagné des deux côtés ce conflit « gelé », en réalité sans fin. Cette fois-ci l’Azerbaïdjan a voulu récupérer des territoires perdus en 1994, et prendre sa revanche. La résolution du Sénat, en quelque sorte, apporte à son tour une sorte de « revanche » aux Arméniens vaincus par la puissance militaire azerbaïdjanaise et ses appuis extérieurs… Cette résolution nourrit les ressentiments et les exaspérations au lieu de calmer les choses. Ce qui serait d’autant plus nécessaire que le cessez-le-feu ne règle rien. Le conflit reste ouvert, même s’il s’arrête maintenant du fait de la cuisante défaite militaire de l’Arménie.

Évidemment, la France ne peut pas reconnaître la « République du Haut Karabakh » (auto-proclamée) qu’aucun État au monde ne reconnaît officiellement. Cela n’aurait pas de sens politique véritable et porteur d’avenir. Surtout, cela ne peut qu’exacerber les tensions. C’est une faute politique. Motivée (notamment) par des intérêts politiques intérieurs et des visées électorales ?..

Une solution durable ne peut qu’être le fruit d’un accord politique entre les deux protagonistes avec la garantie multilatérale d’un soutien et d’une légitimité. C’est forcément un long travail, tellement les Arméniens comme les Azerbaïdjanais sont ultra-mobilisés par leur nationalisme dans une histoire longue et tragique. Et tellement les problèmes de territoires sont complexes. C’est d’abord cela une solution et une paix nécessaires. Que cette résolution ose appeler à une reconnaissance comme « instrument de négociations en vue de l’établissement d’une paix durable » est assez consternant… Une telle formulation n’a guère de crédibilité.

Ce qui est vrai c’est que pas un État directement concerné n’a agi dans le sens positif nécessaire. Ni les pays qui président le Groupe de Minsk (USA, Russie et France), ni les protagonistes directs des affrontements : Arménie, Azerbaïdjan et Turquie. Les 3 États qui président le Groupe de Minsk ont agi en fonction de leurs propres intérêts, chacun pour soi, alors que leur responsabilité aurait dû les conduire à prendre des initiatives communes très déterminées, et inscrites explicitement dans le cadre multilatéral de l’OSCE et de l’ONU afin d’asseoir une légitimité indiscutable, en plus d’avoir ainsi les moyens, ensemble, de faire pression sur les belligérants d’abord pour éviter les combats, ensuite pour les faire cesser… et pour contribuer collectivement, de cette façon, à une solution politique. La France n’en a pas les moyens. Les USA voient à plus long terme. Pour l’essentiel, ils ont regardé faire. Ils souhaitent qu’un jour prochain, un bouleversement des équilibres stratégiques dans la région permettent, ici aussi, de faire reculer l’influence de la Russie. Le conflit du Haut Karabakh est, en effet, un des premiers conflits de l’espace post-soviétique en Europe. Il faut donc se souvenir que l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont, dans les années 90, établi des relations structurées, y compris sur le plan militaire, avec l’OTAN… sans oublier, évidemment, les relations de l’Azerbaïdjan avec la Turquie qui est un membre important de l’OTAN, et avec Israël qui lui fournit des drones voire des armes interdites (bombes à sous-munitions). L’enjeu se situe aussi (et peur-être d’abord) à ce niveau géopolitique. Sans oublier la question des hydrocarbures (gazoduc et oléoduc). Et c’est pour cela que les puissances concernées ne sont pas intervenues pour favoriser un règlement politique. Elles ont d’autres visées et préoccupations. Il n’y a que la Russie qui a un vrai intérêt à maintenir un statut quo dans cette ancienne zone d’influence. Pour ne pas perdre davantage… Et c’est donc elle qui est parvenue à obtenir un arrêt des combats. (Voir sur mon blog, un article précédent consacré en particulier à cette question)

La résolution du Sénat pose d’autres problèmes.

– Elle fait référence aux recommandations du « plan de paix de 2007 »… Il n’y a pas de « plan de paix » de 2007, mais seulement un très court texte de 5 options, une sorte de motion minimale ou de document d’intentions émis par le Conseil de l’OSCE (et jamais officialisé). Ce document n’a d’ailleurs pas été signé par les 2 protagonistes. Il demande effectivement des garanties de sécurité et une force de maintien de la paix internationale. C’est positif si cela s’inscrit dans un règlement porteur de solution juste et durable. Mais les rédacteurs de la résolution du Sénat font semblant d’oublier que ce document demande aussi « le retrait des forces arméniennes de tous les territoires »… (désignés par leur nom). Ce document de 2007, appelé « principes de Madrid » est relativement équilibré, et il n’est pas fait pour être instrumentalisé par une des deux parties… et ceux qui la soutiennent.

– La résolution du Sénat demande le « rétablissement des frontières définies en 1994 ». Ce n’est pas acceptable ainsi. C’est faire bon marché des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU (No 822, 853, 874 et 884 de 1993) qui, précisément, demandent le retrait des forces arméniennes des territoires conquis lors des affrontements militaires de ce début des années 90. On ne peut pas passer sous silence les conquêtes territoriales et les nettoyages ethniques consécutifs des uns et des autres. C’est ainsi, en effet, que les choses se sont passées. Encore une fois, la nécessité s’impose d’une solution négociée afin de dépasser la complexité des enjeux…pas seulement territoriaux .

– La résolution invite le gouvernement à des réponses « les plus fermes » vis à vis de la Turquie du fait de son rôle dans le conflit. Très bien. Il faut aussi que le rôle israélien soit clarifié. Et prévoir aussi des réponses « les plus fermes » s’il est vérifié, comme l’indique Amnesty International, que Tel Aviv a fournit des bombes à sous-munitions à l’Azerbaïdjan. A noter que l’Azerbaïdjan est un des principaux fournisseurs d’hydrocarbures à Israël…

Il est préoccupant qu’une des deux chambres du Parlement français puisse jouer ainsi avec la vérité et avec l’avenir des peuples concernés par cet interminable et sinistre conflit du Haut Karabakh.

Biden : quelle politique étrangère et de défense ?

Ce que sera la politique étrangère et de défense de l’Administration Biden est évidemment crucial puisque les choix effectués par les États-Unis, en dépit de l’affaiblissement relatif de leur puissance, pèsent toujours sur le monde. Il est donc nécessaire, dès maintenant, d’y voir un peu plus clair.

Disons-le d’emblée, il vaut mieux un Joe Biden, qui publiquement s’engage, par exemple, à limiter le rôle des armes nucléaires et à promouvoir une nouvelle ère de contrôle des armements… qu’un Donald Trump ayant systématiquement entrepris l’inverse. Il vaut mieux une administration américaine qui puisse mettre un terme au pouvoir d’un Président dont l’ensemble des choix de politique internationale et de défense n’ont globalement pas cessé d’aggraver les insécurités mondiales. Il est donc compréhensible que la défaite électorale de Trump ait pu susciter un certain sentiment de libération.

Mais suffit-il d’éviter la poursuite de l’inacceptable ? Suffit-il d’échapper au racisme, au sexisme, à la brutalité et à la vulgarité ? Il est naturellement indispensable d’aller au-delà, et de tenter de premières analyses. Mêmes partielles. Il n’est, en effet, pas ici question de prétendre à une exhaustivité… de toutes façons impossible.

A la date à laquelle ces lignes sont écrites, l’exercice est délicat. Le processus électoral se termine, mais Donald Trump persévère dans sa volonté d’aller en justice afin de pouvoir démontrer des fraudes dans plusieurs États, et inverser ainsi les résultats globaux. Au moins l’espère-t-il… C’est ce que prétend, avec beaucoup assurance, l’inénarrable Pompeo dans son rôle jusqu’au boutiste. Cette situation pèse en elle-même sur les relations internationales en entretenant une (éphémère) indécision, et pour certains États (la Chine par exemple) une circonspection sur l’attitude à tenir. Comme dit Biden dans un euphémisme calculé : c’est une situation embarrassante. Le coronavirus avait déjà entravé les fonctionnements militaires de la première puissance américaine (1). Voilà que les problèmes électoraux entravent ses fonctionnements diplomatiques… Il y a décidément quelque chose qui coince dans la gestion de la puissance américaine.

Biden, celui qui veut « guérir » les États-Unis…

Un exercice de première analyse est délicat. L’Administration Biden n’est pas encore désignée. On ne sait pas quelle sera l’éventuelle participation de la gauche démocrate. Au cours de sa campagne, les déclarations de Biden sur la politique étrangère et de défense ne furent ni nombreuses, ni très précises. Enfin, jusqu’où les engagements annoncés pourront être respectés et concrètement mis en œuvre ? L’Administration Biden devra d’ailleurs forcément s’adapter aux contextes, alors que l’on mesure à quel point les relations internationales sont aujourd’hui, au quotidien et dans la durée, marquées par l’instabilité et par l’incertitude.

Il existe un certain nombre de textes (articles, analyses, interviews…), dont trois principaux qui donnent les linéaments de la politique du Président nouvellement élu : un Plan de quelques pages résumant ses propositions (2). Ce Plan fut rendu public à New York le 11 juillet 2019. Un discours de présentation (3) assez substantiel le même jour. Enfin, un article signé Biden dans le

magazine Foreign Affairs de mars/avril 2020 (4) : « Why America must lead again. Rescuing US foreign policy after Trump » (Pourquoi les États-Unis doivent à nouveau diriger. Restaurer la politique étrangère après Trump). Ces trois textes reprennent, pour l’essentiel, les mêmes idées et les mêmes formules.

Les médias, en France et ailleurs, ont souvent insisté sur l’expression de positionnements très classiques, reformulant les engagements extérieurs des États-Unis. Autant dire que ce fut immédiatement une sorte d’enchantement pour les Européens : enfin un retour possible à « l’ordinaire » transatlantique… Certains observateurs, plus prudents, ont fait remarquer que l’absence d’empathie politique de Donald Trump pour l’Europe aurait permis une plus grande conscience de la nécessité d’une défense européenne et d’une « autonomie stratégique » si chère à Emmanuel Macron. On pourra souligner, cependant, que le trumpisme est peut-être un révélateur, mais il n’est certainement pas le facteur déterminant de l’éventuelle capacité des Européens à sortir de leur structurelle inconsistance stratégique.

Ces trois textes principaux confirment amplement ce retour au classique. Les propositions de juillet 2019 sont titrées : « Le Plan Biden pour conduire le monde démocratique face aux défis du 21ème siècle ». Il n’est guère possible, en effet, de faire davantage dans le traditionnel. Biden n’annonce d’ailleurs pas de nouveautés marquantes. Mais, comme il le dit, il veut quelque chose qui « guérit », qui « répare » après 4 ans de dégradation, conséquence des politiques de Donald Trump et de sa « désastreuse présidence ». C’est un retour annoncé à la tradition démocrate, et plus largement encore, une réaffirmation de ce qu’il a appelé « l’âme de l’Amérique ». Une formule qui cherche à exprimer une convergence bipartisane sur des valeurs (démocrates/républicaines). Avec le rappel ainsi suggéré de « l’exceptionnalisme » ou de la « destinée manifeste » de la puissance américaine… selon le discours idéologique d’accompagnement traditionnel de l’impérialisme des États-Unis. A de multiples reprises, sous différentes formes, Biden répétera ainsi « qu’il incombe aux États-Unis de montrer la voie ». Dans son discours du 11 juillet 2019, il fait même référence à la puissance et à l’audace qui ont conduit les États-Unis à la victoire dans deux guerres mondiales, et qui ont permis d’abattre le rideau de fer.

Réinstaller les paramètres de l’ordre international libéral

Ce rappel historique n’est pas seulement une formule grandiloquente de campagne électorale. Biden, en effet, a proposé une grande initiative internationale, un « sommet mondial pour la démocratie », dès sa première année de mandat. Il est vrai que la démocratie tient une place tout à fait centrale dans la définition qu’il donne de sa politique étrangère. Dans son discours du 11 juillet 2019, le mot démocratie revient pas moins de 26 fois… Mais le sens du positionnement ne tient pas qu’à un attachement déclaré à l’État de droit et aux institutions. Biden veut – il l’a explicité clairement – « une politique étrangère pour la classe moyenne ». Cette visée de portée à la fois interne et externe a une fonction. Elle s’inscrit dans une réponse de type « contre-populiste » (donc contre un trumpisme… qui pourrait être durable). Il s’agit de réaffirmer ainsi, pour les États-Unis, la nécessité et les paramètres d’un ordre international libéral à l’ère de la globalisation capitaliste et des rivalités de puissances. Il faut donc, pour Biden, regagner une crédibilité internationale, pour une influence globale dominante, qui soit « soutenable », acceptée et approuvée sur le plan intérieur, alors que l’électorat de Trump reste, au-delà de la victoire démocrate, une solide réalité. La politique étrangère et de défense de Joe Biden se veut un « retour » qui fasse consensus à l’ordre international libéral installé sous l’hégémonie tutélaire américaine après 1945, un retour aux principes et aux valeurs énoncées alors dans ce cadre.

Il n’y aura donc pas de transformations essentielles, mais la volonté de fermer – si possible… – une « parenthèse » Trump contraire, selon Biden, à ce qu’exige le capitalisme des États-Unis dans la globalisation, dans la confrontation aux puissances émergentes (Chine et Russie essentiellement). Cela dans le contexte des insécurités montantes et du développement exponentiel des technologies, y compris les hautes technologies militaires. Biden ne cherche pas à montrer qu’il veut inventer un futur différent. Il dit vouloir reformuler une capacité hégémonique. Il cherche à récupérer, régénérer une gestion « classique » de la puissance. Dans un ordre et dans des relations internationales à redéfinir contre la stratégie illibérale, nationaliste et outrancièrement unilatérale de Donald Trump.

Ce choix essentiel implique donc des orientations qu’il faudra analyser avec soin. Il a été répété et même ressassé qu’avec Biden, le multilatéralisme va pouvoir renaître de ses cendres. Mais que veut dire «multilatéralisme » dans le langage bidenien ? Il faut d’abord souligner que l’Organisation des Nations-Unies, sa Charte, les principes et les buts qu’elle contient, ses résolutions, ses responsabilités en matière de sécurité internationale… rien de tout cela ne semble indispensable ou tout simplement important pour le Président nouvellement élu. Dans les trois textes essentiels de sa campagne, il n’est jamais question de l’ONU. Biden n’en parle pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’en tiendra pas compte. Cela signifie à l’évidence que ce multilatéralisme-là n’est pas une exigence principale dans sa vision du monde. On a, ici encore, un « classique » américain de la période post-Guerre froide.

Certes, on constate le choix d’un retour en grâce de l’OMS, et probablement de l’UNESCO. Mais cela ne prend pas le sens et la volonté d’une construction ou d’une contribution à un ordre et à des pratiques internationales fondées sur la responsabilité collective, ce paramètre essentiel du multilatéralisme, comme effort permanent pour trouver collectivement les solutions aux problèmes communs.

Le rassemblement du « monde libre » contre le multilatéralisme

Le soit-disant « multilatéralisme » de Biden est d’une tout autre nature. Son projet de « sommet mondial pour la démocratie » en décrit la substance. Biden veut reconstruire une certaine crédibilité internationale, et rassembler « le monde libre » derrière les États-Unis. « Je veux rappeler au monde qui nous sommes », dit-il le 11 juillet 2019. « La sécurité de l’Amérique, dit-il encore, sa prospérité, son mode de vie requièrent le réseau de partenaires le plus fort possible, avec des alliés agissant à notre côté ». Biden dit vouloir forger ainsi un programme d’action pour faire face aux menaces sur les valeurs communes. Il est explicite que cette conception de l’action commune vise à organiser une confrontation, en particulier face à la Russie (accusée d’activités déstabilisatrices), et surtout contre les ambitions de puissance de la Chine et ses « comportements abusifs ».

Pour Biden, cette action stratégique commune des pays dits du « monde libre » vise à garantir la continuité d’une domination globale, et cela dans tous les domaines économiques, technologiques, idéologiques… « Nous devons être durs avec la Chine », dit-il à New York, dans la présentation de son Plan de politique étrangère. Il précise qu’il n’y a aucune raison pour que les États-Unis puissent se faire dépasser par la Chine quant aux enjeux mondiaux touchant aux énergies propres, à l’informatique quantique, à l’intelligence artificielle, à la 5G, au train à haute vitesse… Biden est très clair, il s’agit de réaffirmer la puissance américaine avec l’aide de ses alliés, dans l’ordre international libéral d’essence américaine. Il explique que les États-Unis doivent formater les normes et les institutions devant commander les relations entre les nations. Si les États-Unis ne le font pas – explique-t-il – … ou bien d’autres le feront à leur place, ou bien ce sera le chaos. Comme si le chaos n’était pas déjà là, depuis au moins 20 années de guerres sans fin, de crise systémique, et d’impasses sociales et sécuritaires majeures.

Ce projet d’un « monde libre » stratégiquement coalisé contre la Chine et la Russie ne peut pas être sans conséquences sur les politiques qui seront conduites. Biden, en fonction des enjeux, n’hésita pas, dans sa campagne, à pointer du doigt d’autres pays et régimes, y compris des alliés de Washington, pour les menaces sécuritaires dont ils seraient porteurs, ou bien pour les dangers nationalistes et autoritaires qu’ils représentent : Arabie Saoudite, Iran, Corée du Nord, Turquie, Philippines, Hongrie… On peut s’interroger sur la durabilité d’une telle posture dans un contexte de rivalités de puissances. Jusqu’où la priorité si hautement revendiquée à la démocratie pourra résister aux exigences toujours beaucoup plus cyniques des rapports de forces ? Quelle est la crédibilité réelle du projet Biden, tel qu’il est formulé ? La démocratie ne sera-t-elle qu’un artifice de présentation ?

Redéfinir les conditions de la puissance et les moyens de la force

Le projet Biden a trois conséquences importantes. Premièrement, il signifie une relégitimation et une réintégration de l’OTAN dans la politique américaine, comme « le coeur même » de la sécurité nationale et de la défense des « idéaux libéraux-démocratiques ». Biden veut restaurer ce partenariat qualifié d’historique du « monde libre », le réaménager face aux défis d’aujourd’hui, et pas seulement par l’augmentation des contributions de chacun de ses États Membres. Finies, donc, les vaticinations critiques trumpiennes quant à la pertinence de l’article 5 du Traité de Washington et la défense collective du monde euro-atlantique. Deuxièmement, il s’agit pour Biden de reconstruire une diplomatie qui puise constituer, comme il l’explique, un autre instrument de la puissance américaine. « Nous sommes devenus trop dépendants de l’armée pour promouvoir nos intérêts de sécurité à l’extérieur », affirme-t-il. Le rôle de l’armée est traditionnellement central et décisif aux États-Unis. Mais après quatre années d’une administration Trump axée outrageusement sur la force et sur la menace de la force, l’effondrement de la diplomatie, et de l’outil diplomatique lui-même, impose très logiquement une telle correction de trajectoire. Troisièmement, le projet Biden s’inscrit en priorité dans les enjeux stratégiques et militaires globaux. Il a donc notamment pour fonction « la protection du peuple américain », y compris par l’usage de la force « lorsque c’est nécessaire ». Pour le Président élu, les États-Unis disposent aujourd’hui de l’armée la plus puissante du monde, et probablement, dit-il, dans l’histoire du monde. Il assure qu’il veillera au maintien de cet état de fait, et qu’il fera les investissements nécessaires dans cette perspective.

Mais alors, sur cette question de la défense, quelle différence avec la politique de surarmement nucléaire et conventionnel mise en œuvre par l’Administration Trump ? Dans une réponse à un questionnaire de l’Association Américaine des Officiers Militaires (MOAA), Biden s’explique (5). Il souligne la nécessité pour les États-Unis de maintenir leur supériorité, à condition d’un coût acceptable. Il critique les investissements effectués précédemment par le Pentagone, sous la présidence Trump, dans le cadre d’un budget défense inadapté, ayant nourri le vieillissement des capacités militaires américaines. La question, selon le Président élu, ne serait pas combien faut-il dépenser, mais comment faut-il le faire. Il est possible, dit-il, de dépenser moins et mieux en fonction des guerres de demain, notamment dans les domaines du cyber, de l’espace, des systèmes sans pilote, de l’intelligence artificielle. Biden a aussi réaffirmé son choix d’une doctrine nucléaire fondée sur la dissuasion au sens « classique », ce qui devrait normalement mettre en cause le développement de nouvelles capacités d’armes nucléaires tactiques, annoncé par Trump. Enfin, certains projet de missiles balistiques stratégiques seraient aussi sur la sellette.

On sait que la politique de défense de Donald Trump avait suscité un débat sur la nature et sur le niveau des dépenses militaires. Ce débat continuera donc, y compris parce qu’il n’est pas sans rapport avec le choix stratégique d’un retrait, recherché depuis Barack Obama, des troupes américaines des guerres et des occupations aux coûts démesurés. Ce débat continuera aussi en fonction des négociations internationales possibles (et nécessaires) quant à la maîtrise internationale des armements, par exemple par la prolongation du Traité russo-américain New Start portant limitation des armes nucléaires stratégiques. L’idée semble s’imposer qu’il faut maintenant sortir des vieux conflits et dépenser autrement afin de (re)construire d’autres instruments, notamment technologiques, mais aussi économiques et diplomatiques, de la puissance.

Dans cet esprit, Biden s’est engagé à demander au futur Secrétaire à la défense une revue complète des menaces auxquelles les États-Unis vont devoir faire face, et comment la nouvelle posture stratégique ainsi définie devra se transformer avec les évolutions du contexte. Avec prudence, il ne s’engage pas davantage. Il est vrai que les investissements en matière d’armements se réalisent sur des échelles de temps qui dépassent de très loin la durée des mandats présidentiels. Il reste que le budget du Pentagone (qui atteint la somme astronomique de 738 milliards de dollars pour 2020) sera sous pression.

Sortir des conflits ?

Comment sortir des conflits sinon en s’en donnant les moyens politiques ? Biden s’engage-t-il dans cette voie ? Ce qu’il annonce, par exemple, concernant les crises sur le nucléaire iranien et celle sur le nucléaire nord-coréen peut en faire sérieusement douter. Concernant l’Iran, beaucoup d’observateurs se sont réjouis que Biden ait pris l’engagement de rejoindre l’Accord de Vienne et le Plan d’Action Global Conjoint (JCPOA) qui en détermine très précisément la substance et les délimitations. Ce serait, ici aussi, un progrès assuré pour le multilatéralisme. On en est bien loin… Biden pose en effet des conditions qui, à l’évidence, excèdent les contenus et le périmètre de l’Accord. Selon le Président nouvellement élu, il faudrait que Téhéran revienne au respect de cet Accord. Dans ce cas seulement la nouvelle administration, dans une diplomatie qu’elle prévoit « dure » (hard-nose diplomacy), travaillera avec ses alliés pour renforcer et élargir l’Accord afin d’empêcher l’Iran de continuer « ses activités déstabilisatrices ». Le positionnement des Etats-Unis est globalement consternant puisqu’il consiste d’abord à dénoncer l’Accord, ensuite à exiger que les autres en respecte la lettre, et enfin à vouloir en imposer unilatéralement sa transformation.

Remarquons que cela correspond à la position qu’Emmanuel Macron adopta en 2018, dès que l’Administration Trump décida de se retirer de l’Accord. Pour le Président français, et pour ses partenaires européens, il s’agissait alors de maintenir formellement l’Accord, pourtant ainsi vidé de sa pertinence, en collant au plus près possible à la politique américaine, et en exigeant un nouvel accord ou un élargissement de celui-ci, en particulier à la question des missiles et des interventions iraniennes dans les conflits régionaux. Ainsi, au mépris de la substance même du JCPOA, la France poussait à l’introduction de contraintes supplémentaires sur Téhéran, sans rapport avec le nucléaire. Comme s’il y avait la moindre possibilité d’imposer un tel diktat à l’Iran qui, indépendamment des appréciations critiques que l’on peut naturellement porter sur sa politique étrangère et sur son régime, a strictement respecté l’Accord de Vienne durant près de 4 ans (3 ans et 9 mois exactement), alors même que Washington le jetait par dessus bord. Enfin, étouffé par les sanctions, mais refusant de céder, l’Iran a fini par renforcer sensiblement le processus de production d’uranium enrichi, en montrant aux signataires de l’Accord une volonté (très calibrée) de résistance aux pressions extérieures.

Si cette consternante situation de confrontation américano-iranienne devait se poursuivre, avec l’aide hypocrite des Européens, on ne voit pas comment on pourrait éviter la poursuite de la crise, voire une escalade des tensions et des risques. Biden, de toutes façons, ne devrait pas pouvoir échapper à la responsabilité des États-Unis dans un échec définitif acté de l’Accord de Vienne. Mais celui-ci n’est-il pas avant tout considéré maintenant, par les puissances occidentales, comme un prétexte pour la poursuite d’une pression maximum sur Téhéran ? Et certainement plus comme le cadre sincère (s’il l’a jamais été…) d’une négociation possible.

Un problème du même type est posé quant au nucléaire nord-coréen. Pour Joe Biden, l’objectif à atteindre serait celui d’une « dénucléarisation de la Corée du Nord », et non pas une dénucléarisation pour l’ensemble de la Péninsule coréenne… La formule, ici encore, ne peut guère être entendue comme une volonté de négociations impliquant l’ensemble des acteurs de la région et leurs responsabilités, en particulier la Corée du Sud et les États-Unis eux-mêmes avec leurs forces militaires, notamment nucléaires. Rappelons que Washington maintient 30 000 soldats en Corée du Sud. Il n’est pas non plus fait allusion à la question d’un octroi de garanties de sécurité à Pyong Yang, dans un éventuel accord. Alors, quand on ne donne pas le moindre signe d’une volonté d’équilibre et d’une quelconque réciprocité, comment pourrait-on espérer, dans cet esprit de systématique mise en demeure, l’engagement d’un véritable processus de négociation pouvant aboutir à une sécurité collective et un recul des risques pour cette partie de l’Asie ?

Bien sûr, des processus diplomatiques, lorsqu’ils sont engagés, peuvent changer la donne dans les conflits. Mais faute d’une ambition réelle qui ne transparaît pas, on ne voit pas comment la nouvelle Administration pourrait, de façon décisive, favoriser des solutions et réussir à faire progresser la sécurité internationale. La contradiction entre les propositions avancées et le niveau très élevé des enjeux paraît insurmontable. Concernant les armes nucléaires, le moment politique que nous vivons aujourd’hui est celui de l’interdiction et de l’élimination (un Traité de portée historique vient d’être adopté pour cela). Mais Biden veut simplement, dans des limites très circonscrites, tourner la page des surenchères militaristes de Donald Trump. A l’évidence, pour Biden comme pour tant d’autres, le nucléaire reste un moyen de la puissance, une clé de la domination.

Au Proche-Orient : des évolutions sans renverser la table

La vision américaine est toujours d’abord celle d’une puissance globale qui définit une stratégie d’ensemble. Il est donc difficile d’entrevoir dès aujourd’hui ce que sera la politique de Joe Biden au Proche-Orient, et singulièrement concernant la question de Palestine. Israël, les États-Unis de Trump, plusieurs pays arabes (des monarchies du Golfe), avec l’assentiment empressé – le soutien objectif – des Européens, ont finalement contribué, de façon déterminante à une restructuration de « l’ordre » régional à partir de la seule « menace » iranienne et du nucléaire iranien (comme si, d’ailleurs, le nucléaire israélien n’existait pas)… L’Iran constituerait dès lors le facteur principal de déstabilisation. Le positionnement choisi par Biden vis à vis de l’Iran ne laisse donc pas entrevoir un changement de perspective possible au Proche-Orient. Il y a tout lieu de craindre la poursuite de cette crispation stratégique bien utile pour les intérêts des États-Unis puisqu’elle permet à Washington de dépasser la vieille contradiction pays arabes/Israël, aujourd’hui dépassée, quant à la question de Palestine et aux droits des Palestiniens. Cette question de droit et de justice garde sa « centralité » de principe et de valeur, mais elle est littéralement écrasée par l’enjeu des rapports de forces et par la confrontation entretenue sur le rôle iranien.

Joe Biden et Kamala Harris ont, certes, énoncé quelques positionnements différents de ceux qui ont précédé : solution à deux États (dont la crédibilité est aujourd’hui limitée), reprise du dialogue politique, renouvellement du financement américain de l’UNRWA… Le climat devrait donc (un peu) évoluer. La légitimité palestinienne pourrait se réaffirmer plus aisément, la colonisation sera vraisemblablement moins facilement acceptée, l’Accord du siècle aura vécu, le droit ne sera probablement plus aussi aisément et frontalement bafoué… Mais, au-delà des déclarations, quels changements les Palestiniens peuvent-ils espérer ? Et réellement obtenir dans un tel contexte ? Le discours de Biden, qui tient compte d’un rejet très majoritaire de la politique de Donald Trump par l’électorat juif aux États-Unis, constitue le « main stream » politique américain et européen depuis des années. Une page va cependant se tourner à la grande déception de Netanyahou qui veut n’en rien laisser paraître. Pour quelles suites ?

La quatrième adaptation stratégique depuis la fin de la Guerre froide

Avec sa victoire, Joe Biden a suscité soulagements, attentes, questions… mais aussi craintes et scepticismes. Il faudra demain juger sur pièce. Ce qui n’interdit pas, mais au contraire appelle, dès aujourd’hui, le regard le plus lucide sur le sens et les risques de la politique proposée. On peut, en effet, s’interroger sur la pertinence de ce qui est annoncé. Après le surinvestissement guerrier de George W. Bush, la formulation des paramètres d’une nouvelle hégémonie de Barack Obama, l’obsession nationaliste trumpienne de la force et de la menace de la force… Biden incarne une quatrième adaptation stratégique des États-Unis depuis le début des années 2000, dans le contexte post-Guerre froide. Ces reformulations successives ne sont pas le (seul) résultat des alternances Républicains/Démocrates. Elles restent d’ailleurs convergentes sur l’essentiel : la recherche des conditions de la domination dans un contexte mondial qui ne cesse de bousculer les situations acquises, les équilibres existants, les rapports de forces. Les choix essentiels des États-Unis, fondés, dans des configurations très différentes, sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force, montrent leur inadaptation systémique, leurs coûts démentiels et leur incapacité à apporter une réponse à la montée logique et inexorable des défis sociaux, démocratiques, écologiques… c’est à dire des défis non militaires qui s’expriment de plus en plus dans des résistances et des insurrections sociales sur tous les continents. Biden, plus raisonnable et rationnel que son prédécesseur, est un soulagement et un espoir de stabilité et de « meilleure gestion » pour beaucoup. Mais on peut douter qu’il puisse briser le cours actuel de la crise de l’ordre international libéral, avec les rivalités de puissances et les risques du militarisme et de la guerre… Battre électoralement Donald Trump permet au moins de soulever la question. JF 12 novembre 2020

1) Voir l’introduction de « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain, J.Fath, éditions du Croquant, 2020.

2) The Power of America’s Example: The Biden Plan for Leading the Democratic World to Meet the Challenges of the 21st Century. https://www.democracyinaction.us/2020/biden/bidenpolicy071119foreignpolicy.html

3) Biden for President July 11, 2019. https://www.democracyinaction.us/2020/biden/bidenpolicy071119foreignpolicy.html

4) « Why America Must Lead Again. Rescuing U.S. Foreign Policy After Trump » By Joseph R. Biden, Jr. March/April 2020. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-01-23/why-america-must-lead-again

5) Election 2020: Presidential Candidates Answer MOAA’s Questions, Kathleen Curthoys, September 16, 2020. https://www.moaa.org/content/publications-and-media/news-articles/2020-news-articles/election-2020-presidential-candidates-answer-moaas-questions/

Dépenses militaires, production et transferts d’armes.

Dépenses militaires, production et transferts d’armes – Compendium 2020

GRIP et SIPRI – 6 novembre 2020

Ce rapport présente une synthèse des principales tendances et statistiques relatives aux dépenses militaires mondiales, à la production et aux transferts internationaux d’armements conventionnels, sur la base des Fact Sheets et des bases de données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

En 2019, les dépenses militaires mondiales ont atteint 1917 milliards de dollars, soit 2,2 % du produit intérieur brut mondial et environ 249 dollars par habitant. C’est leur niveau le plus élevé depuis 1988. Les dépenses militaires mondiales ont augmenté chaque année à partir de 2015, après avoir connu une diminution constante de 2011 à 2014 à la suite de la crise financière et économique mondiale. Les cinq pays les plus dépensiers en 2019 – les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie, et l’Arabie saoudite – représentent 62 % des dépenses militaires mondiales.

Le chiffre d’affaires cumulé réalisé dans la production d’armements par les 100 principaux producteurs d’armement dans le monde est évalué à 420 milliards de dollars pour l’année 2018. Il s’agit d’une augmentation de 4,6 % par rapport à 2017. La croissance des ventes d’armes du Top 100 en 2018 peut être corrélée à l’augmentation des dépenses militaires mondiales, en particulier la hausse des dépenses américaines de 2017 à 2018.

Le volume des transferts internationaux d’armes majeures sur la période 2015-2019 a dépassé de 5,5 % celui de la période 2010-2014 et de 20 % celui de la période 2005-2009. Les cinq principaux exportateurs de la période 2015-19 ont été les États-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne et la Chine. Les cinq plus grands importateurs ont été l’Arabie saoudite, l’Inde, l’Égypte, l’Australie et la Chine. Entre les périodes 2010-14 et 2015-19, les transferts d’armes vers le Moyen-Orient (61 %) et l’Europe (3,2 %) ont augmenté, tandis que les transferts vers l’Afrique (-16 %), les Amériques (-40 %) et l’Asie et Océanie (-7,9 %) ont diminué.

Les auteurs :

Dr. Aude Fleurant (Canada/France) était jusqu’à tout récemment directrice du programme armements et dépenses militaires du SIPRI.

Pieter D. Wezeman (Pays-Bas/Suède) et Siemon T. Wezeman (Pays-Bas) sont chercheurs confirmés au SIPRI.

Nan Tian (Chine/Afrique du Sud) et Alexandra Kuimova (Russie) sont respectivement chercheur et assistante de recherche du Programme armements et dépenses militaires au SIPRI.

LES RAPPORTS DU GRIP2020/3 Compendium 2020

DÉPENSES MILITAIRES,PRODUCTION ET TRANSFERTS D’ARMES

Haut Karabakh. Pourquoi la guerre continue…

Pour tenter de comprendre et pour mesurer à quelles conditions il serait possible, enfin, d’entrevoir un terme définitif et durable de la guerre du Haut Karabakh, il est nécessaire d’abandonner les rivages du nationalisme, les désirs de revanche, la culture de la force et les pratiques du fait accompli. Il n’y a pas et il n’y aura pas de solution militaire. Quelle que soit la puissance de feu de chacun des protagonistes et le poids de ses alliés. Quel que soit le droit que l’on prétend défendre. Alors comment faire ?

Il est indispensable de garder la tête froide et d’établir d’abord un constat lucide et réfléchi. Rien est simple, en effet, et l’on ne peut s’interroger sur la possibilité d’un règlement politique que si on considère l’importance de l’empreinte profonde et les déchirements de l’histoire… L’histoire ancienne et l’histoire récente. Une histoire longue et compliquée. Il faut ici prendre le risque d’aller au strict essentiel.

L’empreinte de l’histoire

Le conflit du Haut Karabakh est douloureusement inscrit dans les mémoires. Celle du génocide arménien perpétré par la Turquie en 1915, et celle des guerres, ou de LA guerre meurtrière et intermittente ayant suivi, dans cette région du Caucase du Sud, le démantèlement de l’URSS (30 000 morts au début des années 90). Ce conflit s’inscrit donc aussi dans ce qui constitua les grands enjeux de la fin du 20ème siècle, en particulier celui de la construction évidemment nécessaire, mais pourtant soigneusement ignorée, d’un nouvel espace européen de sécurité collective. La fin de l’Union soviétique signifiait un bouleversement géopolitique de très grande ampleur. Il aurait dû s’accompagner d’un effort multilatéral pour inventer, maîtriser un nouvel ordre, en fixer les principes, en déterminer les pratiques et les critères afin de favoriser les concertations indispensables, les consensus à atteindre, les traités à signer, le travail diplomatique prioritaire dans la durée… C’est ce qu’on appelle l’exercice de la responsabilité collective. S’il y eut, au 20ème siècle, en dehors de la période ayant suivi la Seconde guerre mondiale, un espace continental et un moment particulier où cela devint indispensable, c’est bien l’Europe de l’après Guerre froide.

La Charte des Nations-Unies pouvait naturellement en apporter la philosophie ainsi que les bases politiques. Cette exigence rationnelle et tellement flagrante a pourtant été balayée. C’est la poussée à vocation hégémonique de l’OTAN et de l’Union européenne à l’Est qui a dominé, c’est à dire l’intérêt stratégique des puissances du capitalisme occidental, la volonté d’affirmer une « victoire » dans la confrontation Est/Ouest, le refus de la moindre approche et action communes sur le devenir de la sécurité et de la coopération en Europe. Avec cette logique néo-impériale de puissance, on ne pouvait mieux préparer les tensions, les conflits maintenant « gelés » aux frontières de la Russie, c’est à dire les crises post-soviétiques qui allaient suivre… et qui ont contribué à la montée aujourd’hui préoccupante d’un antagonisme stratégique OTAN/Russie, y compris dans ses dimensions militaire.

Ce passé ancien et récent du siècle précédent explique beaucoup la durabilité et la complexité du conflit du Haut Karabakh. Cette complexité est d’un tel niveau que même le droit fixé par l’ONU ne permet pas, en lui-même, de définir et d’ouvrir les conditions incontestées d’une issue politique. Il faut se souvenir que le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, après la phase de guerre du début des années 90, a adopté 4 résolutions en 1993 (No 822, 853, 874 et 884), sans oublier une résolution de l’Assemblée générale (No 62/L.42) en 2008 qui définit un « système démocratique d’administration autonome » comme solution. Cette résolution de l’Assemblée générale fut adoptée, notons-le, par 39 voix pour, 7 contre (dont les États-Unis, la Russie et la France) et rien moins que 100 abstentions… signe de profondes interrogations sur la nature du conflit et sur les solutions nécessaires.

Notons que ces 5 résolutions, dans des formulations semblables ou très convergentes, exigent le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés. La résolution 884 du Conseil de sécurité réaffirme par exemple la « souveraineté et l’intégrité territoriale de la République azerbaïdjanaise ». Mais pourquoi ces résolutions n’ont-elles pas d’effet politique réel, au sens où elles ne servent même pas de référence utile, sauf naturellement pour l’Azerbaïdjan. Même le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, n’y fait pas allusion, par exemple dans ses déclarations du 14 juillet 2020, alors que les tensions et les échanges de tirs commencent, mais aussi dans ses appels à un cessez-le-feu le 27 septembre (début de la confrontation actuelle) et le 6 octobre. Les autorités françaises n’en parlent pas. Remarquons aussi que les recommandations dites de Madrid, document d’intention adopté par le Conseil de l’OSCE en 2007 afin de définir les principes d’un règlement, ont elles aussi suscité de vives contradictions, et n’ont pas pu servir de références pertinentes.

Ce que disent les Nations-Unies

Quelles sont les raisons de la mise à l’écart des résolutions de l’ONU ? Elles sont d’abord politiques. La validité du principe de l’intégrité territoriale qu’elles soulignent n’est pas en cause, mais il se heurte à un autre principe fondamental du droit revendiqué par les Arméniens : le droit à l’autodétermination, ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette dualité, politiquement contradictoire dans ce conflit, impose donc, à l’évidence, une plus grande complexité juridique et politique. En vérité, elle suppose qu’une solution politique se fonde sur une négociation, sur des formes de compromis et d’accords politiques pouvant dépasser les oppositions sur les enjeux territoriaux et frontaliers, sur les ambitions unilatérales et les sentiments nationalistes. Et s’il y a une référence essentielle de droit à nécessairement rappeler, c’est l’obligation du non recours à la force inscrit dans l’article 2 de la Charte des Nations-Unies.

Il est donc effectivement possible de s’appuyer sur l’ensemble des résolutions adoptées en 1993 et 2008 puisqu’elles rappellent clairement les exigences d’un cessez-le-feu, du respect du droit humanitaire, du dialogue sans conditions, d’un règlement pacifique négocié dans le cadre du Groupe de Minsk de l’OSCE (CSCE hier) afin de parvenir à une paix durable. Ici, le droit dispose que le politique est la clé de toute issue à ce conflit.

Notons tout de même que dans un tel processus les Arméniens ne pourront échapper, quelle que soit l’option finale choisie (forme d’autonomie ou indépendance) à l’évacuation des territoires azerbaïdjanais adjacents au Haut Karabakh (soit 7 districts, et environ 9 % du territoire de l’Azerbaïdjan). Ces territoires furent en effet eux aussi conquis militairement par les Arméniens afin de renforcer la sécurité de l’enclave.

Les résolutions de l’ONU insistent avec force sur cette démarche légitime d’un règlement par la négociation, mais on est resté très loin d’un tel processus des années durant. Et maintenant encore, la voie du dialogue semble particulièrement difficile. L’explication vient de l’acuité et de la longévité de cette crise entretenue par l’exaspération des nationalismes, par les ambitions de reconquête militaire, par les refus explicites du dialogue et de tout compromis. Bakou annonce aujourd’hui sa ferme volonté de récupérer par la force tous les territoires conquis par les Arméniens, y compris, évidemment, ceux du Haut Karabakh lui même, qui constituent la base territoriale de la République auto-proclamée d’Artsakh. Tandis que les Arméniens, dans une situation militaire délicate, s’ils ont davantage intérêt à se montrer favorable au dialogue, contribuent à l’escalade, mobilisent pour la confrontation armée en organisant des unités de volontaires. Et le Premier Ministre arménien, Nikol Pachinian a lui-même récemment exclut « toute solution diplomatique » (voir RFI, 22 octobre 2020). Cette exaspération nationaliste fournit tous les prétextes pour bloquer la moindre avancée politique, toute nouvelle initiative à l’ONU, tout consensus pour de nouvelles dispositions s’imposant à chacun, et pouvant faire incontestablement référence. C’est l’engrenage du militarisme qui prévaut.

Les lignes rouges de chacun des deux protagonistes l’emportent sur la nécessité d’un chemin commun qu’il faudra bien finir par trouver. Cette situation désastreuse est une dangereuse porte ouverte à la surenchère. C’est ce qu’a très bien compris la Turquie du Président Erdogan en recherche permanente de tous les moyens pour s’imposer comme puissance régionale, titulaire d’un rôle stratégique propre, conforme a ses seuls intérêts, et supposant l’exercice prioritaire de la force en Syrie, en Libye, en Méditerranée orientale, et en alliance politique, économique et militaire avec l’Azerbaïdjan. Nul doute que la Turquie constitue un moteur volontariste et très efficace de la tragédie guerrière en marche. D’ailleurs, comme en Syrie où elle a instrumentalisé Daech et d’autres djihadistes, elle aurait fait intervenir quelques milliers de combattants ou mercenaires syriens au côté des forces azerbaïdjanaises. De plus, certains médias ont fait état d’exercices militaires récents organisés en communs par Bakou et Ankara, qui auraient permis à la Turquie de laisser sur le territoire de l’Azerbaïdjan un important matériel de guerre en prévision de l’assaut à venir. Il est « étrange »… que cette préparation ait pu échapper aux observations satellites si performantes des grandes puissances concernées.

L’ambition démesurée et l’agressivité d’Ankara réduisent cependant la Turquie à l’isolement. Elle est un problème pour Washington et pour l’OTAN, notamment parce qu’elle s’équipe de missiles russes S400 incompatibles avec le dispositif militaire de l’Alliance atlantique. Elle se met en contradiction avec la Russie dans les zones d’influence de celle-ci. Elle entretient des rapports plutôt tendus avec Israël. Elle se heurte à la Grèce parce qu’elle veut exploiter des richesses en hydrocarbures en s’imposant dans des zones qui ne sont juridiquement pas les siennes. Elle mobilise ses soutiens et son électorat dans une polémique hargneuse avec le pouvoir français. Elle provoque les pays de l’Union européenne qui la mettent en garde en raison de ses ingérences… Bref, l’époque pas si lointaine, où Ahmet Davutoglu, Ministre des Affaires étrangère turc de 2009 à 2014, annonçait une Turquie de l’ouverture ayant « zéro problème avec tous ses voisins » est bien terminée. Aujourd’hui, sauf pour Bakou, zéro voisins sont sans problèmes avec Ankara. Ankara qui n’a peut-être pas tous les moyens d’assumer durablement, par choix nationaliste et populiste, une telle situation. Combien de temps cela peut-il durer ?

Sur le rôle de la Russie et celui de l’OTAN

Il est vrai que le contexte se prête aisément au jeu problématique de la Turquie. Les autres acteurs importants ne sont guère actifs. Nous allons voir qu’ils ont des raisons pour cela, y compris la Russie qui, dit-on, du fait de l’histoire, serait un peu « chez elle » dans cette région figurant comme une zone d’influence privilégiée pour Moscou. Chez elle, vraiment ? Pour certains observateurs, Moscou aurait adopté une posture « équilibriste » trop en retrait, ne voulant pas choisir entre Bakou et Erevan, c’est à dire entre deux ex-Républiques soviétiques. Moscou hésiterait ainsi à s’engager pour le sort d’une enclave territoriale ayant proclamé une souveraineté qu’aucun État au monde, il est vrai, ne reconnaît officiellement. Il existe bien un accord de défense entre l’Arménie et la Russie, mais celui-ci n’inclut pas le Haut Karabakh. Il y a certainement une part de vrai dans cette approche, mais les motivations essentielles de la Russie sont plus compliquées, et surtout plus stratégiques.

Une exacerbation militaire de la crise pourrait élargir le champ des antagonismes et pousser la Russie à intervenir au côté des Arméniens en application du Traité de sécurité commun. Mais un tel engagement contre la Turquie et l’Azerbaïdjan aurait comme effet un processus accéléré de rupture de l’ancien équilibre sous influence russe, un affaiblissement de cette influence, voire une progression de la relation OTAN/Azerbaïdjan. Ce qui mérite explication. N’oublions pas le contexte international, rappelé au début de cet article, dans lequel le conflit du Haut Karabakh a pris sa dimension : la fin de la Guerre froide, le démantèlement de l’URSS et l’avance des puissances occidentales à l’Est. Aujourd’hui, dans ce contexte, et l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont établi des relations politiques et militaires structurées avec l’OTAN.

L’Arménie, effectivement, participe à un processus permettant le renforcement de l’interopérabilité, c’est à dire de développement de l’aptitude de ses forces militaires à opérer aux côtés de celles des pays de l’Alliance. Elle a fournit des troupes à la force otanienne au Kosovo (la KFOR) depuis 2004. Elle a également participé aux opérations militaires de l’OTAN en Afghanistan, et elle contribue encore aujourd’hui aux missions de formation, de conseil et d’assistance de l’OTAN dans ce pays. En fait, la coopération OTAN/Arménie est plutôt avancée… en tous les cas pour un pays allié de la Russie et lié à Moscou par un traité de sécurité. Cette coopération, en effet, touche plus globalement au dialogue politique et à la défense.

Il en est de même, de façon homothétique, pour l’Azerbaïdjan : amélioration de l’interopérabilité militaire, intégration des normes de l’OTAN dans l’enseignement et la formation pour des personnels de la défense… Ici aussi la coopération stratégique a concrètement progressé. De 1999 à 2014, Bakou a contribué à la force Internationale d’Assistance à la Sécurité en Afghanistan (FIAS). Elle continue aujourd’hui de coopérer avec l’OTAN pour les activités d’assistance et de formation de défense dans ce pays.

Dans sa zone d’influence, la Russie est ainsi obligée de conditionner sa politique à une nouvelle configuration, plus imprévisible, des rapports de forces. Elle cherche à préserver l’avenir : ne pas laisser la Turquie gagner trop de terrain, mais ne pas la contrer trop brutalement alors que Washington la laisse faire au côté de l’Azerbaïdjan, en dépit des vives contradictions entre Ankara et l’OTAN. Chacun observe et teste les autres. Moscou ne veut pas pousser davantage Bakou et Erevan vers le cadre otanien. La Russie cherche de cette façon à ne pas (trop) perdre en influence dans le Caucase du Sud, et donc à éviter toute déstabilisation de nature stratégique ou djihadiste.

La Guerre froide est bel et bien terminée depuis une trentaine d’année. L’équilibre des grandes puissances d’hier a disparu avec elle. Il faut donc mesurer la complexité particulière du conflit du Haut Karabakh, marqué à la fois par l’escalade volontariste des uns, et par l’attentisme calculé des autres.

L’escalade ? C’est celle des deux belligérants qui espèrent pouvoir en découdre, vaincre ou résister, ou au moins affaiblir suffisamment l’adversaire. C’est aussi l’escalade de la Turquie qui se complaît dans une sorte de garantie d’impunité puisque ni Washington, ni Moscou ne peuvent se permettre d’entrer vraiment en contradiction avec Ankara, ce partenaire et rival difficile.

L’attentisme ? C’est celui des États-Unis et de l’OTAN qui se donnent le temps. Pour ne pas avoir à choisir entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, deux pays figurant déjà très explicitement au rang de partenaires politiques et militaires… dans une zone d’influence historique russe. Une situation assez singulière, produit direct du contexte post-Guerre froide. Remarquons que l’acteur le plus discret et le moins disert sur le conflit fut jusqu’ici Jens Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN. Il fait le « service minimum » en exprimant sa « profonde préoccupation » et la nécessité d’une « solution pacifique » du conflit. Qu’il reçoive le Ministre des Affaires étrangère turc Mevlut Cavusoglu (le 5 octobre), le Président de l’Arménie, Armen Sarkissian (le 21 octobre) ou bien qu’il s’exprime dans le cadre d’une réunion des ministres de la défense de l’Alliance (le 23 octobre)… le choix reste celui de la « furtivité » rhétorique… Stoltenberg glisse sur les difficultés du contexte pour ne rien dire sur la réalité des enjeux. Cependant, dans la conférence de presse qui suivit la réunion des ministres de la défense il affirmera par trois fois « Turquey is a valued ally » : la Turquie est un allié précieux. Malgré tous les problèmes… on s’en doutait.

Préserver l’avenir ?

Comment les puissances les plus concernées par ce conflit (États-Unis, Russie, France), alors qu’elles sont membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, et co-présidentes du Groupe de Minsk de l’OSCE chargé de favoriser une solution négociée peuvent, chacune et collectivement, assumer l’incapacité à peser réellement afin d’imposer un cessez-le-feu et une solution politique ? Après la déclaration conjointe, le 1er octobre, des trois Présidents (Trump, Poutine et Macron), un cessez-le-feu fut convenu le 10 octobre à Moscou à l’initiative de la Russie. Il a été réitéré le 17 octobre à Paris, et réaffirmé encore le 24 octobre, après une nouvelle réunion Azerbaïdjan/Arménie sous l’égide de Mike Pompeo, Secrétaire d’État des États-Unis.

Ces trois Présidents, pour une fois officiellement d’accord, n’ont pourtant pas été capables d’obtenir l’arrêt des combats, ou, plutôt, n’ont pas voulu prendre les initiatives et exercer collectivement le poids nécessaire afin d’y parvenir. Chacun faisant ses propres calculs. Et l’échec est inévitablement au bout, faute de choisir la voie multilatérale et la responsabilité collective. Pourtant, les risques pour l’avenir sont là, et ne peuvent pas être sous-estimés. Les facteurs d’un emballement et d’une internationalisation possible de la guerre sont nombreux. Le niveau des intérêts économiques et énergétiques est très élevé puisque deux grands oléoducs et gazoducs qui traversent l’Azerbaïdjan et se terminent en Turquie sont à la merci des bombardements. Une escalade pourrait interrompre ou perturber les exportations de pétrole et de gaz de l’Azerbaïdjan, et impacter les marchés européens de destination.

L’Iran qui compte une population azérie évaluée – dit-on – entre 16 et 18 millions d’habitants s’inquiète des effets éventuels du conflit et souhaite manifestement rester à l’écart. Mais des tirs de mortiers ont atteint son territoire. Téhéran, qui a formulé des mises en gardes, refuse de se trouver ainsi mêlée à la guerre, et ne veut ni intrusion, ni déstabilisation de l’extérieur, alors que le pays doit déjà faire face aux sanctions et aux pressions américaines et israéliennes. Pour les Iraniens, la situation est délicate. Il y aurait débat au sein du régime sur l’attitude à suivre.

Israël, depuis plus d’une dizaine d’années, a renforcé ses relations politiques et militaires avec l’Azerbaïdjan qui figure parmi les principaux fournisseurs d’hydrocarbures de Tel Aviv. Dans sa confrontation avec Téhéran, Israël voit dans la frontière commune entre la Turquie et l’Iran (qui jouxte l’Azerbaïdjan) un intérêt stratégique de premier ordre, et une raison d’entretenir la coopération et la proximité stratégique d’Israël et de l’Azerbaïdjan. Cette proximité se nourrit abondamment des exportations d’armes vers Bakou : par exemple des drones très efficaces ou, selon Amnesty International qui donne l’information, des bombes à sous-munitions fabriquées en Israël, mais interdites par le droit international humanitaire. De telles bombes auraient été utilisées par les forces de Bakou contre des concentrations urbaines du Haut Karabakh, Stepanakert ou le bourg de Chouchi. L’ambassadeur d’Arménie a rappelé son ambassadeur en poste à Tel Aviv en raison des exportations d’armes israéliennes qui participent de la supériorité militaire de l’Azerbaïdjan, et cela dans un contexte dramatique où chacun des protagonistes n’a jusqu’ici pas hésité à cibler les populations civiles.

Il est consternant que dans une telle configuration de risques d’emballement et d’internationalisation les principales puissances, pour l’essentiel, puissent laisser faire, unilatéralement, au nom de leurs seuls intérêts stratégiques à court terme et à plus long terme. C’est un aspect préoccupant de l’ordre chaotique actuel de domination des logiques de force et de l’effondrement des règles et des pratiques du multilatéralisme, ou ce qu’il en reste.

En France, la pression est forte, pas seulement sur les bancs de la droite, afin que les autorités prennent fait et cause pour l’Arménie. Le positionnement officiel français actuellement critiqué pour sa « neutralité » est souvent considéré comme intenable en raison de l’offensive brutale conjointement menée par l’Azerbaïdjan et la Turquie. Mais aussi en regard de la forte sympathie française, hélas trop souvent électoraliste, pour l’Arménie.

Il est vrai que les autorités françaises, en dépit d’interpellations diverses visant à réclamer un soutien politique direct à l’Arménie, ont maintenu ce qu’elles appellent une « impartialité » justifiée par la coresponsabilité de la Présidence (France, États-Unis et Russie) du Groupe de Minsk . Celui-ci regroupant, en plus des États parties au conflit, 8 autres pays : Allemagne, Biélorussie, Finlande, Italie, Pays-Bas, Portugal, Suède, Turquie.

Le positionnement français a cependant bien varié. Dans une première phase, pour les ministres concernés, « la situation est terrible ». Jean-Yves le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, souligne qu’il s’agit « d’un des affrontement les plus graves depuis l’effondrement de l’URSS ». « La France est très mobilisée ». Il y a « une urgence, un devoir et une exigence »… Et puis, au fil des jours, les qualifications se ramollissent, et les déclarations font dans la sobriété.

Le 21 octobre, en audition devant la Commission des Affaires étrangères et des Forces armées du Sénat, Jean-Yves le Drian termine son intervention liminaire par cette surprenante et lapidaire formule : « Vous connaissez le contexte du Haut Karabakh ». Comme s’il n’était pas utile d’en dire davantage. Le Président de la Commission, Christian Cambon (LR) le rappelle à l’ordre de l’actualité, et lui dit alors : « …il serait bon de rappeler la position du Gouvernement français ». Évidemment.

Jean-Yves le Drian rappellera encore « l’impartialité » du positionnement officiel, l’importance du Groupe de Minsk, et il ajoute à ce propos : « nous aurions dû prendre des initiatives dans ce cadre pour que les Azéris et les Arméniens parviennent à un accord dans ce conflit qui ne s’est jamais éteint ». Oui, effectivement, la France aurait dû… Le Ministre tente aussi de rassurer : « il y aura prochainement d’autres initiatives ». Donc, on attend. Le Conseil européen des Chefs d’États et de Gouvernements de l’UE, dans le même esprit, avait déjà demandé, le 2 octobre, au Haut représentant – Josep Borell Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité – « d’examiner d’autres mesures d’appui de l’UE au processus de règlement ». En attendant, l’enfer des combats continue, les missiles continuent de tomber sur les villes, les montagnes et les campagnes.

Les autorités françaises doivent naturellement rester fermes sur l’exigence du respect des responsabilités du Groupe de Minsk et de l’OSCE, mais aussi de l’ONU dont l’implication active est indispensable. Dans le débat politique français, les appels récurrents au choix délibéré d’un protagoniste contre l’autre, jusqu’à celui d’une reconnaissance de la « République d’Artsakh » par la France, auraient, s’ils étaient suivis d’effet, de lourdes conséquences. Cette voie-là serait très contre-productive et même dangereuse. Et cela n’aiderait certainement pas la France et l’Union européenne a jouer un rôle positif crédible pour une solution politique négociée telle qu’elle est rappelée par l’ensemble des résolutions des Nations-Unies. Tout doit donc être entrepris avec urgence et détermination de façon collective (c’est à dire par l’action commune) au sein des instances multilatérales, l’ONU et l’OSCE, en particulier par la co-présidence du Groupe de Minsk pour obtenir la baisse des tensions et des postures nationalistes, le dialogue politique, un cessez-le-feu et une négociation de bonne foi. Il faut qu’ensemble, ils y mettent le poids. C’est le choix de la responsabilité. Il n’y a pas d’autre chemin possible. Sauf à vouloir la poursuite de la confrontation.

Posons-nous aussi cette question plus générale : lorsque dans le monde actuel une guerre éclate et risque de s’exacerber… si l’on ne réussit pas à régénérer du multilatéralisme, de l’action commune et quelques valeurs humaines universelles dans les relations internationales, alors… quelles plus graves circonstances encore, quels dangers majeurs, quels tragédies faudra-t-il affronter demain pour qu’enfin on ait le courage de se rappeler à l’évidence du Politique comme exigence première ?

Jacques Fath, 03 novembre 2020

« ONU: et le mois d’octobre entra dans l’histoire… »

Un article de Daniel Durand, 29 octobre 2020

https://culturedepaix.blogspot.com/2020/10/onu-et-le-mois-doctobre-2020-entra-dans.html

Le mois d’octobre est toujours un mois important dans la vie des Nations unies. C’est le 24 octobre 1945 qu’entra en vigueur la Charte des Nations unies, ce document fondateur de la grande alliance des peuples de la Terre qui commence de si belle façon : « Nous, peuples des Nations unies.. ». On peut considérer ce jour comme le jour anniversaire aussi de toute l’Organisation des Nations unies. En cette année 2020, nous célébrons le 75e anniversaire du rassemblement de 194 États maintenant sur la planète. En 1971, pour commémorer cet événement, l’Assemblée générale de l’ ONU décida de faire du 24 octobre la « Journée des Nations unies ». En 1978, l’Assemblée générale ajouta dans la foulée, du 24 au 30 octobre, une « Semaine du désarmement » pour rappeler le but premier de l’ ONU : « Nous, peuples des Nations unies, RÉSOLUS, à préserver les générations futures du fléau de la guerre, » et susciter des initiatives pour « booster » les progrès de celui-ci.

Le 24 octobre 2020 restera dans l’histoire de la paix et du désarmement puisque ce jour-là, un 50e État a ratifié le TIAN, Traité d’abolition des armes nucléaires, permettant son entrée en vigueur dès le 22 janvier prochain. Une situation absolument inédite est créée : pour la première fois, les armes nucléaires sont illégales. L’entrée en vigueur du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires est l’aboutissement d’un mouvement mondial visant à attirer l’attention sur les conséquences humanitaires catastrophiques de toute utilisation d’armes nucléaires. Adopté le 7 juillet 2017 par 122 pays, lors d’une conférence des Nations Unies à New York, le Traité représente le premier instrument multilatéral juridiquement contraignant pour le désarmement nucléaire depuis deux décennies. Certes, les principales puissances nucléaires des États-Unis, du Royaume-Uni, de la Russie, de la Chine et de la France n’ont pas signé l’accord mais avec ce nouvel enrichissement du droit international, une situation inédite va s’ouvrir. L’idée que la meilleure manière de lutter contre les dangers des armes nucléaires est d’en interdire la possession trouve une traduction concrète sur laquelle vont s’appuyer des dizaines d’États et une opinion publique mondiale, tous décidés à faire entendre leur volonté de voir la planète débarrassée de ces armes de mort. Nous avons vécu une situation semblable lors de l’adoption de la Convention d’Ottawa, interdisant les mines anti-personnels. Les grands États poseurs de mines, États-Unis, Russie, Chine, ne la signèrent pas, mais de fait, l’appliquent aujourd’hui.

Dans ce contexte, la France, puissance nucléaire, qui veut parfois se présenter comme le pays « vertueux » par excellence, a une grande responsabilité. Va-t-elle ou non saisir l’opportunité de faire progresser notre planète dans la construction de la paix, va-t-elle jouer un rôle d’incitateur auprès des autres pays nucléaires ?

Si le mois d’octobre se termine ainsi par cette fantastique lueur d’espoir pour une majeure partie de l’humanité, il avait connu aussi un début peu ordinaire.

Le 2 octobre était célébrée comme depuis treize ans (2007), la « Journée internationale de la non-violence », date anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, pionnier de la non-violence et artisan de l’indépendance indienne. Cette journée est toujours d’une grande importance morale pour réfléchir aux paroles de Gandhi : « La non-violence est la plus grande force que l’humanité ait à sa portée. Elle est plus puissante que l’arme la plus destructive inventée par l’ingéniosité de l’homme ». Cette année, elle a été marquée par l’Appel renouvelé du Secrétaire de l’ ONU à mettre en œuvre un cessez-le-feu mondial pour se consacrer selon ses paroles « à notre ennemi commun : la COVID-19 ». « Le seul vainqueur, au cours d’un conflit en pleine pandémie, c’est le virus » a-t-il insisté. Au moment où se profile sur une partie importante du globe une nouvelle flambée de l’épidémie, ne faut-il pas faire pression sur tous les dirigeants, dans toutes les enceintes, pour redoubler d’efforts pour que ce cessez-le-feu mondial devienne une réalité d’ici à la fin de l’année, ce qui, selon Antonio Gutteres, « atténuerait d’immenses souffrances, réduirait le risque de famine et créerait des espaces de négociation en vue de la paix » ?

Une semaine après la journée de la non-violence, une autre nouvelle a réjoui tous ceux qui considèrent l’ensemble du système onusien comme essentiel dans la marche du monde aujourd’hui (voir mon article « 75e anniversaire ONU : si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer… »).

Le 9 octobre, le prix Nobel de la paix a été décerné au Programme alimentaire mondial des Nations unies – le PAM – créé en 1962. Le PAM, qui emploie 17 000 personnes, est entièrement financé par des dons, la plupart venant des États. Il a levé 8 milliards de dollars en 2019. À travers le monde, pas moins d’1,1 million de femmes et d’enfants de moins de 5 ans reçoivent chaque mois un appui nutritionnel de la part du PAM. Il œuvre actuellement en Syrie, en République démocratique du Congo, au Nigeria, dans les États frappés par Boko Haram, au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Sud-Soudan. Le PAM se concentre sur l’aide d’urgence, ainsi que sur la reconstruction et l’aide au développement. Deux tiers de son travail s’effectue dans des zones de conflit. Mais il joue aussi un rôle éducatif dans la promotion d’une bonne alimentation avec des programmes alimentaires, éducatifs, nutritionnels. Le PAM est un exemple éclatant du rôle essentiel que joue la majorité des agences de l’ ONU (PNUD, FAO, OMS, UNICEF, UNESCO, etc).

Enfin, dernière date de ce mois d’octobre exceptionnel, il faut noter que le 24 octobre célébrait aussi la « Journée mondiale d’information sur le développement ». Cette journée vise à rappeler que les technologies de l’information et des communications représentent un formidable potentiel pour la réalisation des objectifs de développement durable. Des progrès considérables ont été accomplis ces dernières années dans l’accès aux technologies de l’information et des communications, notamment en ce qui concerne la progression régulière de l’accès à Internet (qui touche maintenant plus du quart de la population mondiale), la multiplication des propriétaires de téléphone portable et la disponibilité de contenu et de sites multilingues. Mais il reste néanmoins nécessaire de réduire la fracture numérique et de faire en sorte que les bienfaits des nouvelles technologies, surtout de l’information et des communications, s’offrent à tous. Il y a deux grands enjeux dans le développement des nouvelles technologies : le premier est de ne pas laisser la maîtrise de celles-ci aux seules mains des grandes sociétés privées et notamment des fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ce qui souligne l’importance de la place des « logiciels libres ». Le second enjeu est celui des contenus et de leur manipulation éventuelle. Comme l’a rappelé Antonio Guterres, le monde doit être sûr que « les communications numériques contribuent à la paix et ne sont pas utilisées à mauvais escient pour répandre la haine et l’extrémisme ». Nous reviendrons dans un prochain article sur ces deux problématiques.

Décidément, oui, si l’on prend un peu de recul, malgré le poids très lourd que fait peser sur une partie de la planète la relance de la pandémie de la COVID-19, ce mois d’octobre 2020 a été exceptionnel. Il a brisé la « morosité » politique ambiante et marquera sans doute l’histoire mondiale récente en montrant concrètement que l’avenir est au renforcement du multilatéralisme et de la coopération internationale dans la construction d’un monde de demain meilleur.