À la Une

« Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine »

En librairie ou auprès des éditions du Croquant (15 euros).

https://editions-croquant.org

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre inter-étatique en Europe, fait silence sur trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités et les périls d’un monde chaotique, et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force. Ce livre contient aussi, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, d’importants et significatifs documents officiels américains et russes, préalables au déclenchement de la guerre…

N’investissez pas dans la colonisation en Palestine.

Plus de 700 institutions financières entretiennent des relations économiques avec des entreprises actives dans la colonisation illégale des territoires palestiniens. Parmi elles : de grandes banques françaises. C’est ce que révèle le nouveau rapport publié par la coalition d’ONGs Don’t buy into occupation (DBIO). Leur travail dévoile ces flux financiers qui soutiennent directement des violations grave des droits humains en Palestine.

Le nouveau rapport de la coalition « Don’t Buy into Occupation » (DBIO), comptant 24 organisations dont La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’association France Palestine Solidarité, révèle le soutien de centaines d’institutions financières à des entreprises liées à la colonisation de territoires palestiniens. Ces activités impliquent la construction illicite de colonies, des services aux colons et la surveillance des populations palestiniennes en territoire occupé. Ceci à raison de près de 300 milliards de dollars américains en prêts, souscriptions et détention d’actions et obligations.

Les institutions financières, dont des grands acteurs français tels BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole ou encore le Groupe BCPE – qui ont décidé de soutenir à raison de 150 Millions USD des entreprises pourtant liées à la colonisation – ont l’obligation de s’assurer que leurs activités ne participent pas à la perpétuation des colonies et de leur expansion illégale.

https://www.france-palestine.org/Rapport-Devoiler-les-flux-financiers-dans-les-colonies-illegales-israeliennes

Comores, Mayotte, un résultat du néocolonialisme français.

La violation de l’intégrité territoriale, affirmée par l’ONU, de l’archipel des Comores a fait de Mayotte une poudrière.

Un article d’Alain Ruscio pour histoirecoloniale.net

https://histoirecoloniale.net/Comores-Mayotte-un-resultat-du-neo-colonialisme-francais-par-Alain-Ruscio.html

La « Revue Nationale Stratégique 2022 » modèle otanien, modèle fallacieux.

Une étude critique du document officiel – Jacques Fath – 19 novembre 2022

La Revue Nationale Stratégique 2022 assume un alignement décomplexé sur l’OTAN. Elle définit ses ennemis et prépare la France aux guerres de haute intensité… sans traiter les enjeux globaux et les grands problèmes du monde porteurs de défis à la sécurité des peuples et à la paix.

Emmanuel Macron a présenté le 9 novembre 2022 à Toulon la nouvelle Revue Nationale Stratégique 2022 (RNS 2022). Cette RNS 2022, prend la suite de celle qui fut élaborée en 2017 puis actualisée en 2021. Il s’agit d’adapter la politique de défense et de sécurité de la France dans un contexte marqué en particulier par la guerre en Ukraine, déclenchée par Vladimir Poutine le 24 février dernier. Cette RNS a vocation à préparer une nouvelle Loi de programmation militaire pour les années 2024 à 2030 (LPM 2024-2030). Cette nouvelle LPM recouvrira donc les deux dernières années de la précédente (LPM 2019-2025).

Notons en préalable que cette RNS 2022 a déjà subi de vives critiques, notamment d’origine parlementaire. Cette Revue, en effet, n’a pas fait l’objet d’un vrai temps de réflexion et de débat comme c’est une évidente nécessité, et une pratique pourtant rentrée dans les habitudes. Il faut souligner qu’au nom de l’urgence (selon les informations à ce jour disponibles), ce document a été rédigé dans un cadre restreint, dans une démarche d’ouverture donc très limitée, et dans une célérité jugée souvent d’autant plus excessive que le contexte international en général, et la guerre en Ukraine en particulier, devraient évidemment contraindre à un processus substantiel d’analyse collective. C’est probablement pour cette contestable raison d’urgence que l’idée quelques fois avancée d’un nouveau Livre blanc défense et sécurité nationale (LBDSN) a manifestement été abandonnée. Un tel travail aurait impliqué la mise en place d’une Commission spéciale chargée d’organiser une période de consultations indispensables, de réflexion et de rédaction… En sachant que ce processus classique ne signifie pas pour autant une démarche de débat inclusif et démocratique respectant tous les courants politiques. L’expérience l’a amplement démontré dans un système institutionnel au sein duquel le pouvoir exécutif et surtout le Président de la République détiennent, sans aimer le partager, l’essentiel du pouvoir de décision.

Notons aussi que le texte de cette Revue, tel qu’il a été rendu public, est un texte expurgé de certains contenus qualifiés de « sensibles », et réservés à une version « classifiée ». On constate ainsi que le modèle français d’élaboration stratégique tend à prendre exemple sur la tradition américaine des Revues qui s’imposent à chaque nouveau Président élu, avec les versions classifiées (accès réservé) ou non classifiées (publiques). Il est dommageable qu’en France cette RNS 2022 puisse avoir elle aussi ses versions secrètes. Mais nous allons voir que la France n’épouse pas seulement les formes américaines de l’expression stratégique.

Il reste que le processus d’élaboration d’un document officiel essentiel à la formulation d’un pouvoir régalien, celui de la défense, aura été marqué par une carence démocratique d’un niveau rarement atteint, au moins dans l’histoire récente. Enfin, au-delà du processus problématique de son élaboration, et d’un langage parfois abscons, ce document pose aussi de très sérieux problèmes de fond. Cette étude critique vise à en soulever quelques uns.

1) Une contradiction majeure entre une autonomie stratégique comme projet, et un alignement stratégique otanien comme réalité revendiquée de façon décomplexée.

La RNS 2022 est on ne peut plus explicite sur un engagement euro-atlantique non seulement consenti mais volontariste de la France. Le partenariat stratégique avec les États-Unis est qualifié de « fondamental » (page 43) tandis que cette Revue, dans le chapitre des objectifs stratégiques, définit la France en tant « qu’allié exemplaire dans l’espace euro-atlantique » (page 39). Ce choix otanien fut rarement, sinon jamais, exprimé auparavant avec une détermination aussi décomplexée.

En quoi doit-on constater qu’il y a là une contradiction avec l’ambition exprimée, elle aussi avec insistance, d’une autonomie stratégique pour la France et pour l’Union européenne ? La réponse semble évidente. Il faut cependant noter que le texte de la RNS rappelle à plusieurs reprises le rôle « spécifique » de la France au sein de l’Alliance atlantique, et sa vocation de « puissance d’équilibre ». Il est donc nécessaire de préciser les choses. La formule « puissance d’équilibre » comporte un certain flou. Elle cherche manifestement à désigner un « équilibre » entre les impératifs d’une alliance et l’autonomie de décision. Cette notion d’équilibre s’inscrit en réalité dans ce qui est devenu, au fil des années, et même des décennies, un mantra et un mythe : l’indépendance politique et la souveraineté stratégique française. Il s’agit d’un mythe car l’appartenance à l’Alliance atlantique et à l’organisation militaire de l’OTAN constitue en soi un cadre assujettissant de contraintes politiques et stratégiques. L’Agenda OTAN 2030 (1), qui fut adopté par le sommet de l’OTAN tenu le 14 juin 2021 à Bruxelles, tend d’ailleurs à renforcer cette réalité et à définir une OTAN plus politique et plus politiquement directrice, après des mois de vives controverses internes et publiques, notamment du fait de la Turquie. Cet Agenda acte la nécessité d’un rôle stratégique plus important des Européens au sein de l’OTAN (ce n’est pas la première fois), une OTAN dont la vocation implique la nécessité d’assurer le respect par tous des principes et des engagements politiques collectifs. La guerre en Ukraine rajoute aujourd’hui au consensus recherché des pays de l’Alliance, sur l’idée de l’unité indispensable dans un choix politique commun. Enfin, l’interopérabilité recherchée des armées (c’est à dire leur capacité à agir ensemble en dépit des modèles stratégiques, des normes, des modes opérationnels, des équipements militaires différents…) s’impose dans la durée comme un mode d’intégration politico-militaire puissant.

En vérité, la France, si prompte à employer la rhétorique de l’autonomie, se conduit dans les faits, et ce n’est pas d’aujourd’hui, comme un membre de l’OTAN très déterminé, assumant un rôle souvent moteur dans les exercices militaires et les initiatives stratégiques de l’Alliance, capable notamment d’assurer un rôle de « nation cadre » dans des missions opérationnelles. Emmanuel Macron l’a souligné pour valoriser la capacité française à se conduire comme un pays leader au sein de l’Alliance. De facto, la France est un des meilleurs éléments de l’OTAN. La RNS 2022 confirme ce choix avec une certaine allégresse.

L’Alliance atlantique et son organisation militaire, son « concept stratégique » commun, son rôle politique, ses documents d’orientation, son commandement intégré (donc unique), et les processus de l’interopérabilité… tout cela converge effectivement pour faire de l’appartenance à l’Alliance, en dépit des affirmations contraires, un véritable processus d’intégration stratégique et de contrainte politique. Même si, en contradiction avec les réalités, la France se dit en permanence libre de ses choix. Pour appuyer son discours elle rappelle qu’elle n’appartient pas au Groupe des Plans nucléaires de l’OTAN. Cette non appartenance apparaît aussi comme le maintien d’une fiction au regard des faits et des textes officiels. Tous les documents de l’Alliance, depuis des années, utilisent volontairement les mêmes mots et la même formulation afin d’exprimer, sans aucune contestation de Paris, le fait que la force nucléaire française joue un rôle dissuasif propre contribuant au renforcement global de la dissuasion de l’OTAN. Enfin, Emmanuel Macron assume très explicitement l’idée que l’arsenal nucléaire français est objectivement une force de dissuasion à dimension européenne. Cela dans un contexte ou l’UE et l’OTAN ne cessent de renforcer leur identité de vision stratégique et leur coopération. Il est d’ailleurs rappelé dans le texte de la RNS 2022 (page 31) que les forces nucléaires françaises jouent un « rôle essentiel » pour la sécurité de l’espace euro-atlantique. L’arsenal nucléaire français s’inscrit bien dans un consensus stratégique euro-atlantique renforcé et dans la défense collective de l’OTAN. C’est sans équivoque.

L’ensemble des constats qui précèdent touchent à l’évidence mais il est nécessaire de rappeler ces faits afin de mettre en lumière cette consternante contradiction entre la rhétorique officielle française sur l’autonomie et la souveraineté, et la réalité de l’appartenance très assumée de la France à une vraie politique de bloc stratégique. Le texte même de la RNS 2022 le confirme dans une clarté d’expression qui ne laisse aucune interrogation : « aussi – est-il spécifié page 9 – la Revue Nationale Stratégique 2022 s’inscrit-elle dans la continuité et en complément de la Boussole stratégique de l’Union européenne (UE) et du concept stratégique de l’OTAN adoptés cette année. Elle vise à décliner ces stratégies en intégrant nos spécificités nationales ». Vous avez bien lu : la RNS 2022 s’inscrit « dans la continuité et en complément du concept stratégique de l’OTAN »… Difficile de faire plus clair. Et dans un tel cadre, que peuvent bien valoir les « spécificités nationales » ici invoquées ? L’OTAN les intègre explicitement en les considérant comme un facteur utile à la stratégie commune pour compliquer les calculs stratégiques des adversaires de l’Alliance. Dans l’organisation des alignements, il n’y a pas une tête qui dépasse.

2) Rhétorique de la puissance d’équilibre et de l’approche globale

La RNS 2022 souligne encore (page 13) que « la robustesse de nos partenariats, le maintien d’un haut niveau d’interopérabilité avec les États-Unis, notre capacité à construire des alignements stratégiques permanents ou temporaires dans un environnement mouvant conditionneront plus sûrement notre influence globale et notre poids dans le développement d’un environnement plus stable ». Il y a là une façon d’expliquer que le rôle effectif de la France, sa capacité à peser dans l’ordre international, est directement fonction de son alignement stratégique sur les États-Unis et sur l’OTAN. Alors, comment concilier un tel aveu (hors de Washington, point de salut !) avec l’affirmation de la France comme puissance d’équilibre qui « refuse de d’enfermer dans une logique de bloc » (page 15). La formulation d’une France « puissance d’équilibre » n’a pas lieu d’être. A l’évidence, la puissance française, telle qu’elle est aujourd’hui, doit être requalifiée dans sa réalité otanienne et dans le rôle que le pouvoir lui attribue ainsi pour l’avenir. La RNS 2022 est un document officiel insincère.

Cette Revue stratégique suggère aussi de curieux constats quant à la vérité de la puissance française à laquelle, de façon étonnante, il est attribué une capacité « d’approche globale pour jouer pleinement son rôle de puissance d’équilibre » (page 7). Une approche globale est une caractéristique des rares puissances qui ont les moyens d’une maîtrise de ce niveau stratégique de summum. Il n’est pas évident, loin de là, que la France puisse se prévaloir, ni aujourd’hui, ni demain, d’une telle ambition. Cependant, il est dit aussi, de façon plus réaliste, que « nos capacités militaires nous permettent de produire des effets opérationnels… » Des effets opérationnels… donc militaires, donc des effets limités, même si, au final, ils peuvent avoir des dimensions politiques. Selon cette formulation (contradictoire avec la précédente), la France n’aurait donc pas un potentiel suffisant pour imposer des transformations globales ou de contexte. C’est ici aussi très clair. Ces formulations très opposées (où est la cohérence?) semblent traduire la difficulté à décrire et accepter la vérité du poids réel français dans un ordre international ultra-hiérarchisé, et de plus en plus militarisé dans lequel le niveau requis de la puissance nécessaire pour jouer un rôle effectif de prééminence, d’autorité et de transformation nécessite des moyens très élevés, des capacités de défense de plus en plus considérables et une capacité d’approche globale. On peut penser que pour la France, le saut à effectuer est probablement hors d’atteinte d’ici 2030…

On ne peut pas ne pas en conclure que la France, avec cette RNS 2022, prétend se choisir un rôle potentiel de grande (?) puissance, par ses alliances (l’OTAN en particulier) et par son choix volontariste de contribution très active à la course aux armements et à la militarisation. Cette militarisation, cependant, est initiée, propulsée surtout par une stratégie américaine centrée sur le pivot vers l’Asie et la volonté de contrer la montée en puissance de la Chine. Les États-Unis veulent réaffirmer pour cela une suprématie stratégique et militaire qui, elle, s’inscrit évidemment dans une « approche globale » qui ne relève pas de la rhétorique.

Tout ceci nous conduit à estimer que cette Revue définit un projet de défense et un modèle d’armée incertains, contestables et aventureux qui tendent à se situer au-delà des capacités de la France. Cette situation est doublement problématique. Elle induit une analyse stratégique de l’ordre international actuel qui nécessiterait un vrai débat de fond. Mais celui-ci est dans les faits évacué. Soulignons aussi le danger qu’il y a pour la France à vouloir définir une approche qui dépasse ses moyens dans un contexte où notre pays, mais aussi la Grande Bretagne et la Russie apparaissent aujourd’hui comme des puissances dépassées du 20ème siècle. Cela dans un ordre international maintenant ultra-dominé par les États-Unis et par la Chine, deux acteurs de prépondérance en rivalité stratégique totale, qui vont déterminer et structurer les mutations, les événements, et peut-être même les catastrophes du 21ème siècle… hélas possibles si rien n’est entrepris pour les contrecarrer. Et c’est maintenant qu’il faut y penser.

Du contenu de cette Revue stratégique, on retire vraiment la conviction que les autorités françaises ne veulent pas mesurer ce qu’elles devraient faire dans ce monde actuel du risque et de la guerre. En vérité, le choix français est celui de la recherche frénétique des moyens nécessaires pour figurer à la table des grands dans un ordre international et des rapports de forces qui, dans les faits, la submergent. Un ordre international dans lequel la Grande-Bretagne, plus militariste et plus alignée que jamais sur Washington, n’a pas fait la preuve de l’efficacité de son concept de « Global Britain » pourtant conçu pour réaffirmer un leadership stratégique renouvelé après le Brexit. Tandis que la Russie de Poutine montre en Ukraine les limites de sa puissance dans un échec stratégique aux conséquences probablement durables. A l’évidence, les puissances européennes majeures de la Guerre froide sont aujourd’hui singulièrement relativisées et diminuées.

3) Une stratégie élaborée pour les grandes guerres sans mesurer les conséquences de celle qui est en cours

Cette RNS 2022 est un projet stratégique qui repose sur la préparation à la guerre, sur l’économie de guerre, sur la participation à la militarisation et à la confrontation stratégique globale à partir d’un axe et d’une intégration euro-atlantique très affirmés. Ce choix soulève des questions essentielles et des contradictions importantes.

Comment concilier un tel projet aussi confrontationnel vis à vis de la Russie, alors que celle-ci, face à la résistance ukrainienne et à l’intense soutien des puissances occidentales, fait la preuve qu’elle n’a plus les ressorts stratégiques et les moyens d’une puissance hégémonique majeure, y compris sur le plan militaire conventionnel. Déjà, Barak Obama avait osé la formulation d’une Russie devenue acteur « régional » . Ce qui est formellement inexact du fait de l’existence de l’arsenal nucléaire russe. On ne peut échapper, de toutes façons, à l’échec stratégique de Vladimir Poutine en Ukraine. Comme dit le Colonel Michel Goya, la Russie a voulu mettre en place un modèle d’armée de riches sans en avoir les moyens (2). La Guerre froide, ses enjeux et ses rapports de forces sont une période bien dépassée.

Pourtant, la RNS 2022 affirme (page 10) que « la rupture introduite par la guerre et l’irréversibilité des choix stratégiques russes imposent d’anticiper une confrontation avec Moscou ». Dans un entretien sur France Inter, le 9 novembre 2022, Bruno Tertrais, Directeur-adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) souligne à l’inverse « qu’on imagine pas un scénario d’invasion massive de la France, comme ça a été le cas pour l’Ukraine ». Un tel constat, évidemment, ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de risques d’une guerre de haute intensité par exemple entre la Russie et un État membre de l’OTAN et/ou de l’UE… mais cela tend tout de même à relativiser les hypothèses de guerre, c’est à dire de grande guerre en Europe. Cela nécessiterait un vrai débat. On sait d’ailleurs que le cumul des budgets de la défense des pays de l’OTAN est plus de 10 fois supérieur au budget russe. Le texte de la RNS 2022 comporte d’ailleurs quelques allusions à cette réalité, et plus précisément à l’avenir de la puissance russe comme « enjeu dimensionnant » (comme mesure) pour les projets stratégiques occidentaux à l’issue de la guerre (page 9, §18). Mais il faut bien le constater, la Revue engage une stratégie faite pour les grandes guerres avant même de pouvoir évaluer vraiment les conséquences de celle qui est en cours.

Alors, pourquoi la France, dans ce contexte, s’engage-t-elle sur une stratégie de surmilitarisation et de confrontation stratégique avec la Russie comme adversaire désigné ? Les sanctions vont effectivement continuer à affaiblir relativement mais progressivement la Russie qui mettra des années à reconstituer une armée conventionnelle crédible en quantité et en qualité. Plus généralement, on peut constater l’affaiblissement structurel de la Russie d’abord avec l’effondrement de l’URSS en 1990/1991, et puis aujourd’hui même, dans la guerre, sous la pression de la stratégie américaine, sous le poids économique et politique énorme de l’effort de guerre, et en raison des fragilités et des insuffisances inhérentes au modèle russe d’armée. Cet affaiblissement devrait imposer tout autre chose qu’une Revue stratégique faite pour lier le rôle français à l’hégémonie américaine dans une course épuisante à la puissance. Mais la France choisit d’en rajouter en s’alignant dans les faits sur le choix américain d’utiliser la guerre en Ukraine comme une opportunité à saisir dans le but d’affaiblir la Russie. Bien sûr, il y a en même temps la volonté de préserver un équilibre de puissance et d’ascendance politique en Europe, à côté de l’Allemagne qui s’adapte elle aussi en force, en réaffirmation très atlantiste, et en rivalité avec la France. On voit ainsi que le choix d’Emmanuel Macron aujourd’hui ressemble en tous points à celui de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci décida, en novembre 2007, la réintégration officielle de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Il s’agissait déjà d’attacher le rôle français au train stratégique des puissances occidentales. C’est toujours le même calcul : tenter de conserver de la puissance et des marges de manœuvre, essayer d’éviter une relativisation et un affaiblissement de son rôle en s’intégrant dans un cadre otanien qui, dans la réalité, conduit au contraire à l’acceptation d’un alignement stratégique et d’un rôle secondaire. C’est un engrenage descendant. C’est la logique illusoire qui s’impose lorsque les moyens dont on dispose se situent au bas de l’échelle véritable de la puissance dans le monde actuel.

La France ne peut que perdre en choisissant de boxer dans une catégorie qui n’est pas la sienne… Comment faire autrement ? Cette question-là devrait être posée. Elle ne l’est pas puisque le pouvoir, aujourd’hui comme hier, ne veut pas avouer qu’il essaie d’accéder à un rôle de puissance en s’alignant sur les États-Unis et leurs choix stratégiques, et en s’intégrant totalement dans le cadre de l’OTAN.

4) Le choix réel de l’endiguement de la Chine en Indopacifique avec Washington et l’OTAN

La RNS 2022 confirme l’engagement des puissances occidentales dans une convergence recherchée pour coordonner un « containment » (endiguement et confrontation) de la Chine. L’OTAN et ses États membres se coordonnent dans l’action politique, militaire et stratégique pour effectivement contrer la Chine. Les alliés asiatiques les plus proches de Washington et des Européens ont d’ailleurs participé au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022. L’Alliance ne cache pas sa volonté de resserrer ces partenariats asiatiques face à l’affirmation de puissance chinoise. Le nouveau concept stratégique adopté lors de ce sommet traite d’ailleurs explicitement de la Chine comme enjeu pour le monde occidental et pour l’OTAN. Certes, la France a formulé un positionnement spécifique selon lequel l’Alliance doit en rester à son domaine transatlantique. La Chine serait donc hors champ de l’OTAN. Nous allons voir que nous en sommes très loin dans un contexte international où la guerre en Ukraine et la confrontation avec la Chine constituent de facto un seul et même enjeu stratégique global dicté par les logiques de puissance et les visées hégémoniques. Non seulement les États-Unis veulent profiter d’un contexte inédit pour faire reculer l’adversaire historique de la guerre froide, mais ils ont maintenant besoin de l’affaiblissement russe pour pouvoir gérer leur pivot asiatique, se concentrer sur l’enjeu chinois sans être devant la nécessité d’avoir à traiter deux adversaires majeurs en même temps. Certes, le texte de la RNS 2022 n’approuve pas explicitement cette priorité stratégique américaine « de temps long » contre la Chine, mais cette modération dans le propos est loin de traduire la réalité.

Il ne suffit pas de rappeler que le cadre OTAN doit rester circonscrit à la dimension euro-atlantique. Il faut au moins ouvrir le débat politique sur la question de la puissance chinoise et des relations que l’on doit entretenir avec Pékin. Surtout lorsque dans les faits et dans les textes, la France se targue d’avoir des présences de souveraineté et des moyens, y compris militaires, susceptibles de contribuer concrètement aux initiatives des alliés occidentaux dans l’Indopacifique. C’est ce qu’elle a déjà fait à plusieurs reprises. En 2019, par exemple, les autorités françaises ont fait naviguer une frégate dans le détroit de Taïwan, initiative qui suscita une vive réaction de Pékin. En 2020/2021, elle assuma, en très bonne entente avec les États-Unis, l’Australie et d’autres partenaires des occidentaux, une mission stratégique de longue projection (7 mois) dans cette même zone Indopacifique et en Mer de Chine, avec un dispositif militaire naval comprenant le sous-marin nucléaire d’attaque Émeraude.

Choisir d’affirmer sa présence militaire et de patrouiller dans une zone de confrontation aiguë ne peut évidemment pas être considéré comme un acte neutre ou anodin. C’est au contraire afficher sa volonté d’assurer une présence dans un contexte explicite de rapports de forces. Florence Parly, comme Ministre de la défense, avait d’ailleurs avancé le projet de faire naviguer tous les ans des patrouilles maritimes dans la zone. La Marine comme l’Armée de l’air et de l’espace déploient maintenant régulièrement des missions militaires de nature stratégique en Indopacifique afin d’identifier la France comme acteur de puissance, malgré des moyens singulièrement limités au regard de la dimension des enjeux et de l’importance des forces en présence, chinoises et américaines, dans cette immense zone à cheval sur l’Océan indien et sur l’Océan pacifique.

Dans leur Stratégie de défense en Indopacifique rendue publique en mai 2019, les autorités françaises annoncent vouloir renforcer les partenariats avec les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon en particulier. Elle souligne l’importance de ses alliances, et dit vouloir soutenir ses partenaires régionaux. Et elle situe d’emblée cette stratégie nationale « dans le cadre de la compétition sino-américaine… ». Il y a donc bien un choix stratégique français de se situer au côté des États-Unis dans les confrontations actuelles avec la Chine. Et ici encore, on constate que la question politique essentielle n’est pas posée. La France doit-elle vraiment s’aligner sur cette priorité asiatique et chinoise américaine, aux implications stratégiques et militaires potentiellement énormes ?

Le texte de la RNS 2022 cite à plusieurs reprises, comme une référence, la stratégie Indopacifique de l’UE (effectivement plus précise sur les enjeux de sécurité), mais jamais explicitement la stratégie française (très générale), même si la Revue en décline quelques orientations ? Pourquoi cette préférence ? Afin de faire prendre en charge cet enjeu de très grande dimension à 27 ? Afin de limiter les inquiétudes que pourraient légitimement susciter l’assurance d’un engagement militaire français au côté de Washington contre la Chine, en cas de conflit armé?

Il reste que la RNS 2022 ne pose pas la question : que ferait la France en cas d’affrontement militaire direct sino-américain en Mer de Chine ou à propos de Taïwan ? Pourquoi cette question n’est-elle pas posée clairement alors que pour bien des experts et des responsables militaires, en particulier américains, il ne s’agit pas de savoir si un tel affrontement aura lieu, mais quand il se produira. Un amiral de la Navy a d’ailleurs récemment confirmé son évaluation selon laquelle une telle épreuve devrait intervenir d’ici 2027 (3). Les États-Unis seraient-ils pressés d’en découdre avant que la Chine ne devienne un adversaire trop puissant ?

Une guerre sino-américaine en Asie prendrait une telle dimension et présenterait de tels dangers que nul ne peut faire l’impasse sur le risque militaire qui comprendrait évidemment des aspects nucléaires. Alors, pourquoi les autorités françaises choisissent de ne pas poser la question ? A moins que cela ne figure dans la version de la Revue non expurgée des questions sensibles… Il reste que la France devra faire des choix en cas de guerre ou de menace de guerre sino-américaine. Une telle guerre, n’en doutons pas, serait d’abord un dantesque affrontement de puissances majeures pour la domination, et pour de grands intérêts stratégiques, économiques, technologiques. Une participation à un tel conflit armé correspondrait-il à l’intérêt national et à la vision du monde dont notre pays devrait se faire le porteur ? Certainement pas… Mais est-ce qu’il n’y aurait pas pour la France l’opportunité de jouer un rôle diplomatique, notamment avec l’ONU et d’autres acteurs européens et asiatiques, afin d’empêcher un tel affrontement, afin de contribuer à dessiner des terrains d’entente, à trouver des options politiques de stabilisation durable et de solution négociée. Voilà encore une question qui méritait d’être posée au moins pour ouvrir un débat et favoriser la prise d’initiative de prévention.

5) Construire de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui 

La RNS 2022 décrit donc une ambition stratégique particulièrement problématique. Une ambition probablement trop élevée, nous l’avons déjà souligné. Trop élevée au regard de ce qu’est la puissance française. Et trop militarisée pour correspondre aux exigences de la sécurité internationale aujourd’hui. Quelles que soient les investissements capacitaires et stratégiques qui pourront être réalisés, on a du mal à croire comment la France, d’ici 2030, au-delà de la défense de son territoire métropolitain et ultra-marin pourrait devenir un acteur stratégique capable, comme le décrit le texte (page 27), de s’engager dans un conflit de haute intensité, de peser en Europe et dans l’espace euro-atlantique, en Méditerranée et en Mer rouge, d’être pourvoyeuse de sécurité « dans une zone allant de l’Afrique subsaharienne au Golfe arabo-persique en passant par la Corne de l’Afrique », et, enfin, de contribuer à la stabilité de la zone Indopacifique… Quels que soient les nouveaux moyens qui seront acquis, la marche à franchir par la France pour concrétiser d’aussi vastes intentions est très haute, certainement trop, alors que la fin de Barkhane comme opération géographiquement, militairement et politiquement ingérable, montre à quel point la priorité au militaire pour « rétablir de la sécurité » dans les crises multiples du mode de développement est une illusion et un puits sans fond.

La somme et le sens des ambitions présentées semble beaucoup trop importante pour être crédible. Ce constat est d’autant plus incontournable que dans cette ambition-là devront figurer des investissements très lourds sur le plan militaire : renouvellement des deux composantes de l’arsenal nucléaire, reconstitution d’une force conventionnelle « robuste », remplacement décidé du porte-avions Charles de Gaulle par un nouveau porte-avion nucléaire (et interrogation sur un 2ème porte-avions), réalisation – au coût rédhibitoire – des projets d’avion et de char d’initiative franco-allemande : le Système de combat aérien du futur (SCAF) et le Système principal de combat terrestre (MGCS). Enfin, l’objectif d’une économie de guerre, concept maximisé dans sa vocation, mais très flou dans sa définition (les mots et la chose font d’ailleurs problème), devrait se traduire par des investissements en termes de stocks stratégiques financièrement pesants.

En suivant l’ordre de marche de la RNS 2022, la France s’engagerait dans une montée astronomique et dangereuse des coûts du fait de choix stratégiques contribuant donc à la militarisation des relations internationales et à la course aux armements, y compris pour la mise au point d’armements de très haute technologie impliquant l’hyper-vélocité (ou hypersonique), l’intelligence artificielle, les armes à énergie dirigée (à rayonnement), les satellites et les systèmes spatiaux, les systèmes d’armes létales autonomes, jusqu’au « soldat augmenté » c’est à dire le soldat transformé physiquement et psychologiquement par des technologies qui permettent, pour le combat, un dépassement des « limites » dites initiales de l’individu.… Sur l’ensemble de ces enjeux décisifs pour l’avenir la RNS 2022 ne dit rien. Pas un mot. On aimerait donc que les autorités françaises se décident enfin à rendre publiques les intentions, les recherches engagées et les programmes en cours (et leur coût) sur ces hautes technologies militaires du futur qui vont élargir les domaines de la guerre, générer de nouveaux risques et exacerber le poids intrusif des logiques de puissance…Les guerres du futur ne méritent-elles pas quelque information et débat ? Est-ce trop demander ?

La France doit-elle tout faire ? A quel prix ? Dans quelle vision stratégique d’ensemble et pour quel rôle dans le contexte international actuel ? La RNS 2022 peine à répondre à ces questions parce qu’elle n’apparaît ni réaliste, ni sincère, et trop souvent silencieuse. Certes, le texte présenté pourra, semble-t-il être modifié, et la LPM qui suivra devra nécessairement apporter les précisions indispensables. Mais en considération des choix et de l’esprit dominant, on peut craindre dès maintenant une pression énorme sur les finances publiques, sur les budgets sociaux et sur ce que beaucoup appellent, de façon inacceptable, le coût excessif de l’état providence. Déjà, en 2015, le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre avait critiqué les Français qui, selon lui, « préfèrent les douceurs de l’état providence, cet opium des nations qui, par un processus d’enchaînements pervers conduit à leur engourdissement ». En conséquence, pour que la France soit « défendue », il avait avancé comme une nécessité impérieuse (4) le choix de restructurer complètement l’ensemble du budget national en assurant la priorité aux dépenses régaliennes, en particulier la défense et la sécurité (il ajoutait la diplomatie et la justice). En soulignant ainsi que « la réforme du modèle économique et social français constitue une priorité absolue ». Si l’économie de guerre se présente comme une destruction sociale, alors il faut se poser la question : renforce-t-on la France en affaiblissant encore ses logiques économiques et en aggravant les difficultés de vie pour des millions de personnes ?

On constate d’ailleurs que cette Revue Nationale Stratégique 2022 ne traite pas la question des dépenses ou des augmentations de coûts que les choix annoncés vont inévitablement et globalement provoquer. On ne trouve que des allusions furtives à « une remontée en puissance collective » et à la nécessité d’assumer « collectivement davantage de responsabilité en matière de dépenses » (page 14). Il est cependant signalé aussi, et c’est tout de même un peu plus significatif, que la norme définie en 2014 par l’OTAN (2 % du PIB en dépenses de défense dont au moins 20 % pour l’acquisition d’équipements majeurs) ne serait plus un niveau à atteindre mais un « plancher » nécessaire « pour être à la hauteur de la rupture stratégique provoquée par la guerre en Ukraine… » (page 39-40). Il est évident qu’un tel plancher est conçu pour permettre d’aller nettement au-delà, par exemple jusqu’à 3 % du PIB. La Pologne a annoncé ce niveau pour 2023. Tous les pays européens se sont engagés à des augmentations (5). Naturellement, plus le PIB des pays considérés est élevé, plus l’augmentation va conduire les dépenses de défense à des niveaux élevés. C’est le cas pour l’Allemagne, mais aussi, en Asie, pour le Japon. Si Tokyo décidait d’atteindre déjà les 2 % du PIB, cela ferait du Japon une des premières puissances militaires au monde, en considération de son budget défense. La France reste aujourd’hui dans le flou, mais elle pourrait se fixer un tel horizon à 3 %. C’est dans le débat… L’objectif non dit est-il d’éviter de se voir trop dépasser par l’Allemagne ?

Jusqu’où ? Jusqu’où la France et l’UE, dans l’esprit de cette Revue, pourront ainsi contribuer à une telle stratégie de préparation à la guerre, de course aux armements et d’alignement sur le plus puissant ? La situation internationale actuelle, incertaine, risquée et dangereuse, appelle autre chose qu’une escalade sans limite et une surenchère militarisée sans que soit jamais posée la question essentielle : comment peut-on et comment doit-on construire de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui ?

La France alimente une rhétorique d’autonomie stratégique, de responsabilité, de multilatéralisme et de paix… mais dans les faits elle s’engage dans cette course à la guerre en suivant très concrètement la logique de puissance américaine et la stratégie de Washington fondée d’abord sur l’endiguement de la Chine, la compétition et la confrontation avec Pékin, et l’affirmation d’une suprématie non contestée. C’est ce qui va continuer à prédominer dans l’ordre international. La ligne de confrontation ne se situe pas entre le « camp » des démocraties contre celui des autocraties, thèse idéologique éculée de toutes les administrations américaines depuis des lustres. Ce qui ne signifie pas, évidemment, que l’enjeu démocratique est négligeable… Mais il ne peut pas être posé ainsi dans cette caricature d’approche idéologique. La ligne d’affrontement structurante est déterminée par la compétition ouverte entre les deux plus grandes puissances pour l’hégémonie stratégique et la domination. La France et l’Europe démontrent leur faiblesse et leur suivisme par leur incapacité (leur non volonté) de proposer une stratégie alternative qui puisse conduire à autre chose qu’une exacerbation de la situation. A force de se préparer à la guerre, le B. A. BA de la diplomatie et du politique sont relégués et étouffés dans un processus qui ressemble à la juste formule de l’historien Christopher Clark décrivant comment les Européens, à l’été 1914, ont marché à la guerre, comme des somnambules, en préparant ainsi les conditions d’une des plus grandes catastrophes mondiales de l’histoire contemporaine (). Évidemment, nous n’en sommes pas là, dans une perspective aussi noire. Évidemment. Le contexte, à conditions de le vouloir, peut permettre d’agir et de trouver les moyens de faire baisser les tensions internationales, de pousser partout au dialogue, de construire des alternatives à l’utilisation de la force, et notamment de sortir de cette impasse terrible de la guerre en Ukraine.

6) La question du politique

Bien sûr, on peut se dire que nombre de questions absentes de la version publique de la RNS 2022 figurent peut-être dans la version classifiée, non expurgée des questions dites sensibles. Si c’est le cas, comment le justifier ? La RNS 2022 prétend, en effet, « promouvoir durablement l’esprit de défense dans la société et l’État » et développer « les forces morales individuelles du citoyen » concernant la résilience collective. Il est question aussi de développer l’attractivité du métier des armes. Il est souligné que la stratégie française doit concerner jusqu’aux associations et la population. De façon plus nette encore, la RNS 2022 souligne que « l’engagement de toute la nation est une nécessité » (page 34). On ne voit pas comment le texte présenté pourrait satisfaire vraiment à une telle exigence d’implication de toute la nation.

Comment, en effet, crédibiliser une telle ambition en restant dans un flou persistant et en soustrayant à la connaissance du public de vraies questions posées et des enjeux essentiels conditionnant les décisions en matière de défense ?.. On ne peut présenter un document stratégique officiel aussi important en restant dans l’approximation et le refus du débat. Cette Revue stratégique donne vraiment le sentiment d’avoir été bâclée et surtout verrouillée.

Le pouvoir exécutif ne peut pas se féliciter de voir les citoyens et les citoyennes résister à tout, à la Covid, à la guerre, à la crise climatique, à la crise sanitaire et du système de santé, à la crise énergétique, à l’inflation et au coût de la vie… et ne pas être à la hauteur des attentes. Pour le peuple français dans son ensemble, à des degrés très divers, et hormis les privilégiés de la fortune et du pouvoir, l’état du monde et de la société sont devenus un harcèlement au quotidien auquel il faut bien faire face. Pour eux, il n’y a pas de « quoi qu’il en coûte ». Pourtant, la Présidence de la République et le Gouvernement estiment ne pas devoir informer sérieusement sur les enjeux à venir, sur le futur des insécurités et la réalités des menaces, c’est à dire sur le monde qu’ils contribuent eux-mêmes à construire… Évidemment, estimer que le peuple n’a pas la maturité nécessaire pour juger et affronter ces défis, voilà qui n’est pas un comportement politique acceptable.

La RNS 2022, on peut le dire ainsi, manque son objectif : clarifier les enjeux, proposer des choix pertinents, permettre la réflexion, ouvrir le débat. Emmanuel Macron souligne en introduction la nécessité d’une stratégie française et européenne « face à un bouleversement des équilibres mondiaux ». Quant on se fixe un tel dessein, il faut savoir être crédible. Et cette question de la crédibilité, en revanche, est bel et bien posée.

La RNS 2022 fait de l’influence une fonction stratégique. Cette caractérisation de l’influence comme processus stratégique peut être interprétée comme une forme de relativisation ou réduction du rôle international possible de la France. En effet traditionnellement, l’influence (6) ne peut pas définir, ne peut pas constituer la puissance à elle seule. La puissance c’est bien autre chose. Certes, que la capacité d’influence puisse mesurer le poids relatif et le rôle circonscrit de la France dans le monde, voilà qui est peut-être une approche réaliste. Mais on peut se demander si l’influence française est encore en situation de peser en quoi que ce soit, par exemple en Afrique ou au Proche-Orient, des zones qui sont historiquement classées comme relevant d’une influence traditionnelle française. Au Proche-Orient la France ne pèse plus.

Une tout autre question est alors posée : l’influence peut-elle être prioritairement considérée comme une fonction de la puissance, donc de la capacité à exercer une certaine force, un pouvoir, une ascendance ? Est-ce une conception pertinente de la part de la RNS 2022 ? Pourquoi tout ramener à la puissance et ainsi à l’exercice de la force ? L’influence devrait d’abord être mesurée comme une capacité à jouer un rôle à travers la diplomatie et les engagements de politique étrangère… Mais on assiste à une décomposition du rôle diplomatique et politique de la France depuis des années. Cette décomposition s’est progressivement accentuée au fil des décennies, au fur et à mesure de l’avancée du processus de réintégration de la France dans la « famille occidentale » et dans l’organisation militaire de l’OTAN, en symbiose avec les choix stratégiques américains et otaniens. Ce que certains appellent le « gaullo-mitterrandisme » (formule toute faite pour désigner une soit-disant constante de la politique française d’indépendance depuis la fin de la Seconde guerre mondiale) est un fantasme. Ni la France, ni l’UE ne sont aujourd’hui en capacité de proposer une stratégie d’autonomie politique et stratégique véritable (hors OTAN) pourtant réitérée à satiété dans le texte de la RNS 2022. C’est la situation qui s’impose concernant la guerre en Ukraine (on l’a déjà souligné), alors qu’il faudra bien qu’un processus diplomatique puisse ouvrir la voie à une règlement négocié fondé à la fois sur des principes fondamentaux (non acquisition de territoires par la force, respect des frontières internationalement reconnues…), et sur des accords particuliers de droit et de sécurité collective portant par exemple sur des statuts institutionnels et stratégiques sous garantie multilatérale dans le cadre ONU et/ou OSCE. Loin d’une approche de cette nature, la France et l’UE se sont insérées dans la stratégie américaine visant des intérêts stratégiques globaux, notamment l’affaiblissement russe, y compris en rapport direct avec la question de la confrontation avec la Chine. La guerre, mesure ultime de la puissance, écrase tout y compris les velléités d’autonomie qui n’ont de toutes façons pas de réalité tangible dans le monde stratégique occidental. On assiste à l’effondrement durable du bien-fondé et de l’opportunité du politique. Et l’alignement stratégique des Européens sur Washington aura rarement atteint un tel niveau depuis la fin de la Guerre froide.

Le problème le plus grave soulevé par cette RNS 2022 se situe donc à la fois dans la nature de l’analyse proposée, et dans la contradiction manifeste entre les valeurs, les principes revendiqués ou annoncés, et la réalité des choix français. Ce document, comme ceux des administrations américaines successives, pointe la Russie et la Chine comme menaces essentielles, immédiate pour l’une, et prioritaire pour l’autre. La Russie et la Chine constituent évidemment des défis qu’il convient de mesurer pour ce qu’ils sont, avec lucidité et responsabilité. Il s’agit donc pour la France d’adapter une stratégie qui soit pertinente et politiquement positive. Cela implique un temps de débat démocratique indispensable concernant les problématiques stratégiques concernant la Russie, la Chine et les États-Unis. Il ne peut y avoir d’autonomie politique sans un tel effort.

Il faut aussi constater que cette hyper-concentration sur les défis de la puissance peut conduire à une sous-estimation de la globalité des risques et des menaces inhérentes à l’ordre international actuel : déstabilisations sociales et politiques, inégalités, injustices, dominations et prédations de plus en plus légitimement contestées, montée de la violence et des radicalismes les plus réactionnaires, affirmation des logiques de puissances et du rôle de puissances émergentes, décomposition de l’architecture internationale des traités de sécurité collective, affaiblissement du rôle de l’ONU et du multilatéralisme, négation récurrente des droits humains… nous vivons un monde de risques exacerbé, et une « société du risque ». Cela devrait impliquer une réflexion de fond, bien au-delà du militaire, sur la crise du mode de développement et sur les insécurités structurantes de l’ordre international et du monde. Celles-ci posent à tout le monde de grandes questions sur les paramètres devant guider les réponses aux inquiétudes et aux attentes sociales, écologiques et démocratiques des peuples pour une sécurité humaine globale.

7) Un livre blanc diplomatie et politique étrangère ?

Dans l’ordre international actuel, les tensions, les risques et les dangers de guerre ne cessent de monter du fait de l’accumulation de facteurs négatifs : escalade des rivalités, compétitions stratégiques, logiques de puissance, course aux armements, militarisation de la pensée stratégique et primauté de la force… Dans ce contexte périlleux où les uns et les autres ont leur responsabilité, la France devrait faire le choix de se mettre, avec une grande détermination, au service du besoin de dialogue, de diplomatie, de politique et d’éthique en politique, de concertation, de négociation, de droit, de coopération et de solidarité… Les alternatives positives peuvent prendre tant de formes utiles. La France devrait rappeler les pratiques et les règles d’un ordre international politiquement soutenable qui puisse laisser toute la place à la réflexion collective et à l’élaboration de solutions durables concernant les enjeux globaux et la crise du mode développement. Elle devrait en particulier se donner la tâche de contribuer au renforcement du rôle des Nations-Unies, dans ses buts et ses principes, par la priorité au multilatéralisme.

La RNS 2022 affirme d’ailleurs que le multilatéralisme est le choix correspondant aux engagements de la France. Une telle affirmation mériterait en soi tout une analyse critique. On observe d’ailleurs trop souvent que cet engagement est à géométrie très variable. En témoigne, au-delà des discours, le choix consternant d’un soutien permanent à la politique israélienne, y compris dans ses aspects les plus inacceptables : occupation militaire et colonisation de la Palestine, installation d’un régime d’apartheid, mépris du droit international et des résolutions de l’ONU, répression militaire systématique et brutale… La politique israélienne est un outrage permanent à la Charte des Nations-Unies et aux valeurs humaines universelles. On ne peut la soutenir sans risquer une accusation de complicité. Dans un article du quotidien Le Monde, Justin Vaïsse, fondateur du très officiel Forum de Paris sur la paix, ancien Directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Ministère de l’Europe et des affaires étrangères écrit à juste titre :  « l’universalisme et le multilatéralisme sont vus comme des principes à géométrie variable que les Occidentaux ont institués lorsqu’ils étaient dominants, au milieux du 20ème siècle, et qu’ils instrumentalisent à leur guise à présent. » (7)

Aujourd’hui, on planifie la défense par des Livres blancs, par des lois de programmation, par des Revues stratégiques et des budgets contraignant qui servent à durablement à imposer des choix politiques et militaires. L’idée n’est jamais venue à aucun gouvernement (semble-t-il), que l’on pourrait bâtir la même chose pour d’autres domaines. Pourquoi ne pas prévoir l’élaboration régulière d’un Livre blanc diplomatie et politique étrangère afin d’identifier les enjeux, de (re)définir les choix et les réponses possibles, engager le débat public, cela dans un cadre de valeurs et de respect des textes fondamentaux de principes et de droit rédigés au 20ème siècle, au premier rang desquels la Charte des Nations-Unies ? Est-ce trop demander de revenir a ce qu’on appelle la responsabilité collective comme alternative aux logiques de puissance. Personne ne dit que s’est une chose facile… mais ceux qui préfèrent la confrontation, l’escalade des tensions et la guerre pourraient finir un jour par regretter amèrement de ne pas avoir essayé autre chose…

NOTES :

1) Il s’agit d’un rapport élaboré par 10 experts dont Hubert Védrine pour la France. Le groupe de travail ayant élaboré ce rapport fut co-présidé par Thomas de Maizière, ancien ministre allemand de la défense, et West Mitchell, ancien secrétaire d’état américain aux affaires européennes et eurasiennes.

2) « Audition de Michel Goya : quelles leçons tirer de la guerre en Ukraine ? », Sénat 2 novembre 2022. https://www.youtube.com/watch?v=aZe5diu87sk

3) Voir « L’US Navy confirme ses craintes d’une annexion de Taïwan par Pékin d’ici 2027 », Meta-Défense, 21 10 2022 https://meta-defense.fr/2022/10/21/lus-navy-confirme-ses-craintes-dune-annexion-de-taiwan-par-pekin-dici-2027/

4) Voir « La dernière bataille de France », Vincent Desportes, Gallimard, 2015.

5) En 2020, les États membres de l’UE ont consacré 232 milliards de dollars à leur défense, soit 1,6 % de leur PIB en moyenne. Fin 2021, plusieurs pays de l’Union dépassent ou atteignent les 2 % : la Grèce (2,8 %), l’Estonie, la Lettonie, la Finlande, la Roumanie (2,3 %), la Pologne (2,2 %), la France, le Portugal et la Lituanie (environ 2 à 2,1 %). La Grande Bretagne est à 2,3.

6) L’influence est souvent assimilée à ce qu’on appelle le « soft power », notion un peu différente, plus proche de l’idée de rayonnement ou de pouvoir d’attraction.

7) « La logique de guerre gagnera du terrain si les fossés continuent de s’approfondir entre l’Est et l’Ouest ainsi qu’entre le Nord et le Sud », Justin Vaïsse, Le Monde, 09 11 2022.

Un débat sur le fil des actualités concernant la guerre en Ukraine

J’ai participé à « LCI Midi » le jeudi 03 novembre 2022 (de 12 à 15 h.)

Il est possible de revoir cette (longue) émission à partir du lien suivant :

https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-lci-midi-du-jeudi-03-novembre-2022-2237527.html


« 13Ensemble. Lettres du procès des attentats du 15 novembre 2015. »

Ce livre qui nous parle de mémoire, de vérité et de justice traduit avec force et à sa façon un moment d’histoire et un grand procès.

« Poutine, l’OTAN et la guerre… »

Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine

Très bientôt en librairie ou en commande aux éditions du Croquant (15 euros).

https://editions-croquant.org

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre inter-étatique en Europe, fait silence sur trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités et les périls d’un monde chaotique, et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force. Ce livre contient aussi, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, d’importants et significatifs documents officiels américains et russes, préalables au déclenchement de la guerre…

« 13Ensemble. Lettres du procès des attentats du 13 novembre »

Un livre de Juliette Reinhart (auteure) et Constance Peillon (illustration)

Les Éditions du Génépi, 24 euros

De septembre 2021 à juin 2022, pendant 10 mois s’est tenu le procès des attentats du 13 novembre. Tous les jours pendant 10 mois la Justice a rassemblé les pièces d’un immense puzzle. Tous les jours pendant 10 mois…

Pour la plupart des parties civiles, impossible de mettre sa vie entre parenthèses, d’assister à tout. Alors pour elles nous nous sommes glissées sur les bancs du procès. Nous avons écouté, écrit, dessiné. Chaque matin nous leur avons envoyé quelques mots et coups de crayon. Tout au long du chemin, avec elles, nous avons tissé un lien. Ce livre, c’est ces lettres. Les nôtres, telles que nous leur avons adressées au fil des journées d’audience. Et certaines des leurs, reçues en réponse. Ce livre, c’est pour qu’elles puissent garder, si elles le souhaitent, un souvenir de nos échanges pendant ce procès.

Si vous lisez ces lignes et n’avez jamais mis les pieds au procès, jamais porté le fardeau du cordon de partie civile, jamais comme elles été marqués dans votre corps et dans votre âme, ce livre est aussi pour vous. Ce soir-là, comme tous les Français, vous avez tremblé, vous êtes restés scotchés à votre télé, pétrifiés… Dans ces pages, vous découvrirez l’histoire des autres qui est aussi la vôtre.

« Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine »

Mon nouveau livre, très bientôt en librairie ou chez l’éditeur :

éditions du Croquant  (15 euros)    https://editions-croquant.org/

Mon nouveau livre,

bientôt en librairie et chez l’éditeur :

Poutine, l’OTAN et la guerre

Sur les causes et les enjeux véritables d’une sale guerre en Ukraine

Jacques Fath

aux éditions du Croquant

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre en Europe, fait silence sur les trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités d’un monde chaotique et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force.

Ce livre contient, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, des documents officiels importants préalables au déclenchement de la guerre…

Les puissances nucléaires isolées…

Un article de Marc Finaud, vice-président de l’Initiative pour le Désarmement Nucléaire (IDN).

Deux importantes conférences internationales consacrées aux armes nucléaires se sont tenues en juin 2022 à Vienne et en août 2022 à New York et se sont soldées par des résultats entièrement opposés. La Réunion des États parties au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), en l’absence des puissances nucléaires et de la plupart de leurs alliés, a adopté un plan d’action substantiel. La Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) a failli adopter un document final quasiment vidé de toute substance, finalement rejeté par la Russie à cause de la situation autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine. Une nouvelle preuve que ce sont bien les puissances nucléaires qui empêchent tout progrès vers le désarmement nucléaire en faveur duquel elles se sont pourtant engagées il y a plus d’un demi-siècle.

La Réunion de Vienne : un modèle de démocratie internationale

Le TIAN, adopté par 122 États aux Nations unies le 7 juillet 2017, est entré en vigueur le 21 janvier 2021 et a, à ce jour, été signé par 86 pays dont 66 l’ont ratifié. La première Réunion de ses États parties prévue par le traité s’est tenue du 21 au 23 juin 2022 à Vienne. Alors que tout le processus ayant abouti au traité avait été boycotté par les puissances nucléaires et leurs alliés, il est intéressant de noter que plusieurs pays de l’OTAN, tout en refusant de le signer, ont participé comme observateurs à la Réunion : l’Allemagne, la Belgique, la Norvège et les Pays-Bas (qui accueillent sur leur sol des bombes nucléaires américaines), ainsi que l’Australie (sous parapluie nucléaire américain) et la Finlande et la Suède, candidates à l’adhésion à l’OTAN. Autant de raisons de qualifier le front de l’OTAN de « fissuré ».

Dans un climat de dialogue largement ouvert aux contributions de la société civile, dont ICAN, lauréat du Prix Nobel de la Paix 2017, les participants ont adopté un rapport contenant une déclaration solennelle et un plan d’action substantiel. On peut en retenir les éléments suivants :

  • En ayant à l’esprit le cas de l’agression russe en Ukraine, ils sont dits « alarmés et consternés par les menaces d’utilisation d’armes nucléaires et par la rhétorique nucléaire de plus en plus stridente » et ont condamné « sans équivoque toutes les menaces nucléaires, qu’elles soient explicites ou implicites et quelles que soient les circonstances. »
  • En effet, « loin de préserver la paix et la sécurité, les armes nucléaires sont utilisées comme des instruments de politique, liés à la coercition, à l’intimidation et à l’exacerbation des tensions. Cela met en évidence, aujourd’hui plus que jamais, le caractère fallacieux des doctrines de dissuasion nucléaire, qui reposent et s’appuient sur la menace de l’utilisation effective des armes nucléaires et, partant, sur les risques de destruction d’innombrables vies, de sociétés, de nations, et de conséquences catastrophiques à l’échelle mondiale. »
  • Aussi les participants ont-ils « regretté» et se sont dits « profondément préoccupés par le fait qu’(…) aucun des États dotés d’armes nucléaires et leurs alliés sous le parapluie nucléaire ne prend de mesures sérieuses pour réduire leur dépendance à l’égard des armes nucléaires » et que les puissances nucléaires « dépensent des sommes considérables pour maintenir, moderniser, mettre à niveau ou étendre leurs arsenaux nucléaires et accordent une plus grande importance et un rôle accru aux armes nucléaires dans les doctrines de sécurité. »
  • Dans leur Plan d’action, les participants sont convenus de mettre en œuvre 50 mesures, en vue notamment :

A- d’agir en faveur de l’universalité du TIAN, en mettant en particulier l’accent sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires,

B- de travailler à la mise en place de l’autorité prévue par le traité pour en vérifier le respect, et continuer à faire progresser la vérification du désarmement nucléaire,

C- de se concerter avec la société civile et les pays ayant effectué des essais nucléaires ou employé des armes nucléaires en vue de l’assistance aux victimes et à la remise en état de l’environnement prévues par le traité,

D- d’appuyer les travaux du Groupe consultatif scientifique prévu par le traité et promouvoir l’expertise scientifique sur le désarmement nucléaire,

E- de promouvoir la synergie entre le TIAN et les autres traités relatifs aux armes nucléaires (TNP, Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires),

F- de promouvoir l’égalité des genres dans la mise en œuvre du traité.

Au total, un résultat non négligeable, largement dû à la mobilisation de la majorité des États du monde et de la société civile en vue de démontrer aux tenants de la dissuasion nucléaire les risques qu’ils font peser sur toute l’humanité. Certes, objectera-t-on, ces derniers étaient absents et n’ont pu empêcher l’adoption de ce programme ambitieux. Mais, précisément, s’ils avaient sincèrement voulu influencer ce processus, ils auraient pu y participer. Que se passe-t-il lorsqu’ils sont présents, comme dans le cadre du TNP ?

La Conférence d’examen du TNP : le règne du veto des puissances nucléaires

Le TNP, entré en vigueur en 1970, prévoyait une conférence d’examen tous les cinq ans en vue d’en examiner la mise en œuvre. Ces dernières années, la conférence de 2000 et celle de 2021 avaient adopté des documents finaux substantiels contenant un rappel des obligations du traité dans ses trois « piliers » (la non-prolifération, le désarmement nucléaire et les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire) et de nouvelles avancées. Toutefois, la plupart de ces engagements, tout comme l’article VI du TNP sur le désarmement, étaient restés lettre morte. En 2015, les États-Unis ont opposé leur veto au projet de document final car ils s’opposaient à une conférence sur la zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient, rejetée par Israël, État non-partie au TNP. La Conférence de 2022, reportée deux fois depuis 2020 à cause de la pandémie, a vu de nouveau un État « doté », la Russie, empêcher le consensus sur un projet de document final à cause d’un paragraphe reconnaissant la souveraineté de l’Ukraine sur sa centrale nucléaire de Zaporijjia occupée par l’armée russe.

Faut-il en conclure que, si la Russie s’était jointe au consensus, la Conférence aurait fait avancer la cause du désarmement, de la non-prolifération et de la réduction du risque nucléaire ? Les avis sont partagés et tout dépend de l’aune à laquelle ces progrès auraient été comparés. Un fait est indéniable : les différentes moutures du document final, initialement proposées par les présidents des commissions de la Conférence, ont été, au cours des négociations, vidées de plusieurs avancées qui y figuraient, supprimées à l’initiative des puissances nucléaires.

Il en va ainsi :

  • de la recommandation à ces États d’adopter la doctrine nucléaire du non-emploi en premier afin de réduire le risque de recours aux armes nucléaires. Cette proposition, issue d’un Document de travail présenté par plusieurs ONG dont IDN, soutenue par le Secrétaire général de l’ONU, s’est notamment heurtée à l’activisme de la délégation française.
  • de l’idée, contenue dans une Lettre ouverte de milliers de personnalités, de se fixer comme objectif d’achever le désarmement nucléaire au plus tard en 2045, pour le 100ème anniversaire de la création de l’ONU. Là encore, les puissances nucléaires, dont la France, se sont opposées à toute mention d’une date.
  • de la référence à la Déclaration et au Plan d’action de la Réunion des États parties au TIAN. Les États « dotés » et certains membres de l’OTAN l’ont écartée et ont seulement concédé « reconnaître » l’existence de ce traité.

Si toutefois on compare le « quasi-document » final de 2022 à celui qui avait failli être adopté en 2015, force est de noter quelques avancées, principalement dues à la persévérance des représentants de la société civile à la Conférence d’examen, finalement écartés lors des tractations finales. Ainsi, figurent dans le projet le plus récent les dispositions suivantes qui étaient absentes en 2015 :

  • la « profonde préoccupation » du fait que le risque de recours aux armes nucléaires soit plus élevé que pendant la guerre froide,
  • « l’urgence » de la réduction des arsenaux nucléaires et du rôle des armes nucléaires dans les doctrines militaires,
  • la « nécessité » pour les États « dotés » de faire suivre d’actions concrètes leur déclaration selon laquelle « une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit donc pas être menée »,
  • la satisfaction devant « l’attention accrue » accordée à l’assistance aux victimes et à la remise en état de l’environnement du fait des dommages causés par les armes et les essais nucléaires,
  • la « préoccupation » devant la menace ou l’emploi de la force en violation de la Charte des Nations unies contre l’intégrité territoriale de tout État,
  • la « reconnaissance » envers les mesures de réduction du risque nucléaire adoptées par certains États,
  • « l’inquiétude » des États « non dotés » face à la modernisation des arsenaux nucléaires,
  • l’appel envers les États « dotés » afin qu’ils fassent preuve de plus de transparence sur leurs arsenaux et leurs doctrines.

Au total, même si ces dispositions avaient été adoptées, le plus important eût été qu’elles soient appliquées, contrairement aux engagements précédents. Le prochain cycle d’examen du TNP commencera en 2023 et s’achèvera par une nouvelle Conférence d’examen en 2026. Le travail accompli cette année sera pas pour autant inutile car il offrira une base solide pour les négociations futures et l’action de la société civile, stimulée par les avancées permises grâce au TIAN. Il est d’ores et déjà clair que les puissances nucléaires et leurs alliés qui s’accrochent à la dissuasion nucléaire ne pourront indéfiniment ignorer la détermination des États et des ONG pour lesquels cette politique, loin d’assurer la sécurité de ses partisans, constitue une menace existentielle pour le monde entier.

Marc Finaud

Marc Finaud est un ancien diplomate de carrière. Il travaille désormais comme formateur pour jeunes diplomates et officiers au sein du Centre de Politique de Sécurité de Genève (GCSP) dans tous les domaines de la sécurité internationale. Au cours de sa carrière diplomatique, il a été affecté à plusieurs postes bilatéraux (URSS, Pologne, Israël, Australie) ainsi qu’à des missions multilatérales (CSCE, Conférence du Désarmement, ONU). Il est titulaire de Masters en Droit international et en Sciences politiques. Il a aussi été Collaborateur scientifique de l’Institut des Nations unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR) (Programme sur les Armes de destruction massive). Au sein d’IDN, il a la responsabilité d’assurer les relations internationales et diplomatiques de l’association. Il participe au Comité de rédaction.

Le rabot de Monsieur Encel.

J’ai lu « Les voies de la puissance », ouvrage écrit par Frédéric Encel (1), docteur en géopolitique (habilité à diriger des recherches), professeur de relations internationales et de sciences politiques, maître de conférence à SciencesPo Paris, membre du Comité de lecture de la revue Hérodote.

C’est surtout le sous-titre qui m’a poussé à acheter ce livre : « penser la géopolitique au XXIè siècle ». On se dit que l’ambition présentée est élevée, et qu’elle tombe à point nommé dans un contexte de guerre, de tensions montantes et de risques majeurs. Et de complexités multiples. Et puis la quatrième de couverture vous prévient : ce livre est « une mine d’informations, une somme d’analyses et de décryptages des grandes orientations stratégiques qui se dessinent sous nos yeux ». J’avais donc hâte de « penser la géopolitique » avec ce Monsieur Encel. Penser la géopolitique… Ça vaut le détour, non ?

Las, je vous le dit tout net, si vous vous aventurez dans la lecture de cet ouvrage vous en sortirez fort dépité. Avec le désagréable sentiment que l’on s’est un peu moqué de vous. Il y a tant de formulations faibles et approximatives ou caricaturales que l’on ne voit pas en quoi cette lecture pourrait soit vous satisfaire politiquement (on ne sait jamais), soit aiguiser positivement votre curiosité et votre goût pour le débat critique.

Je ne vais prendre qu’un seul exemple. Dans un chapitre consacré aux « regroupements d’États » Encel commence par traiter de l’ONU. Il explique une seule chose : avec l’ONU, on ne sort pas de la primauté de l’État. C’est tout. Évidemment, nul n’ira contredire le fait que l’État reste l’acteur essentiel, ou plutôt un acteur essentiel… des relations internationales. Mais au-delà de ce qui n’est peut-être pas seulement une évidence, on ne peut passer outre le fait que les Nations-Unies ont été mises en place précisément pour « gérer » autrement les rapports entre États, pour dépasser ou maîtriser l’ordre westphalien, et surtout pour installer le principe de la responsabilité collective, les pratiques du multilatéralisme et de la sécurité collective… Après la Seconde Guerre mondiale, ce n’était pas rien.

On peut d’ailleurs constater que l’ONU, dans cet ouvrage, est mise sur le même pieds que les ONG, les groupements économiques, politiques et religieux… Pourtant, ce fut une réalisation majeure porteuse d’une tout autre vision des relations internationales. Alors, affaiblir à ce point la signification historique et politique de ce que sont les Nations-Unies, de ce que l’on a voulu faire avec la fondation de l’ONU… alors que, justement, celle-ci est aujourd’hui sérieusement en danger, voilà qui est consternant.

Ainsi, Frédéric Encel ne dit rien sur le sens et sur l’histoire du système des Nations-Unies, sur la volonté de construire ainsi une légitimité différente et universelle, et sur les raisons pour lesquelles l’ONU, dans l’ordre international actuel, se voit tellement écartée et menacée… Comme dans l’ensemble de son livre : rien sur les grands enjeux, rien sur le poids de l’histoire, rien sur le sens. Faiblesse sur les contradictions et sur les dangers du moment historique actuel, et sur les stratégies conduites par les principales puissances… La géopolitique mérite mieux que ça. Et surtout davantage de vision critique et de hauteur de vue.

Encel écrit comme on manie le rabot. Il aplatit les enjeux, il lisse les contradictions… Dans ce livre, il fait perdre de l’épaisseur à tout ce qu’il touche.

1) « Les voies de la puissance. Penser la géopolitique au XXIè siècle », Frédéric Encel, Odile Jacob, 2022. Le fait que ce livre ai pu bénéficier du Prix du livre de géopolitique (2022), attribué sous une forme de patronage du Quai d’Orsay, en dit beaucoup sur la politique étrangère française actuelle.

Pour information.

Plusieurs personnes, des amis, m’ont demandé pourquoi, sur ce blog JFi, je ne publie que si peu de textes concernant la guerre en Ukraine.

Naturellement, la gravité de la situation, la dimension des enjeux, la portée des stratégies mises en œuvre et les conséquences de cette guerre constituent un fait majeur qui va peser lourd dans l’évolution des relations internationales. Pour cette raison, j’ai décidé de travailler afin de pouvoir sortir plus tard une approche, une analyse, des idées et des informations originales… à la hauteur des questions posées. Probablement un nouveau livre.

Même s’il n’est pas simple d’écrire sur un événement de cette portée, et si complexe d’une guerre dont on ne voit pas encore la fin.

Merci à toutes celles et ceux, en France et bien au-delà, qui suivent mes écrits.

Jacques Fath

Le 6 mai 2022

For information…

Several people, friends, have asked me why, on this JFi blog, I publish so few texts concerning the war in Ukraine.

Naturally, the gravity of the situation, the dimension of the stakes, the scope of the strategies implemented and the consequences of this war constitute a major fact which will weigh heavily in the evolution of international relations. For this reason, I decided to work in order to be able to come out later with an approach, an analysis, ideas and original information… that would be up to the questions asked. Probably a new book.

Even if it is not easy to write about an event of this scope, and so complex of a war whose end we do not see yet.

Thank you to all those, in France and far beyond, who follow my writings.

Jacques Fath

May 6, 2022

Grève le 2 juin pour l’avenir des métiers au Ministère des affaires étrangères

Vous trouverez ci-dessous l’appel de l’intersyndicale du Quai d’Orsay et un appel de 500 agents concernés par la soit-disant réforme des métiers du Ministère des Affaires étrangères. Cette réforme porte en elle une liquidation de ces métiers hautement professionnels, constitutifs du rôle français dans le monde, et décisifs pour la valorisation du travail diplomatique. A l’heure de la guerre en Europe, s’engager dans la liquidation de ces métiers c’est affirmer le peu d’intérêt que l’on veut consacrer à la diplomatie et aux responsabilités que la France devrait assumer dans le contexte très préoccupant d’aujourd’hui. C’est une mise en cause de la fonction diplomatique et du Ministère lui-même. C’est inacceptable. Jacques Fath – Le 2 juin 2022.

APPEL DE L’INTERSYNDICALE A LA GRÈVE LE 2 JUIN ET A UNE CONSULTATION DE TOUS LES AGENTS SUR L’AVENIR DES MÉTIERS DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

CFTC – ASAM – USASCC – SOLIDAIRES – CGT– FSU et ASAO

Avec le soutien d’un collectif de 450 « jeunes » agents du ministère

Contre la disparition des métiers de la diplomatie, du consulaire, de la coopération et de l’action culturelle Les réformes s’accumulent au MAE sur fond d’inter-ministérialité aveugle où les agents seraient interchangeables arbitrairement. Des métiers, des corps disparaissent. Le Quai d’Orsay disparaît petit à petit.

Contre la disparition des métiers de la diplomatie,

du consulaire, de la coopération et de l’action culturelle.

Les réformes s’accumulent au MAE sur fond d’inter-ministérialité aveugle où les

agents seraient interchangeables arbitrairement. Des métiers, des corps

disparaissent. Le Quai d’Orsay disparaît petit à petit.

– La réforme de la ministre de la Transformation publique, Amélie de

Montchalin, a livré la quasi-totalité des postes de travail des agents A, B et

C du ministère sur la vaste transparence interministérielle PEP (Place de

l’Emploi Public) et mis en extinction les deux premiers corps, des conseillers

et ministres plénipotentiaires, ce qui percute directement l’avenir déjà

assombri des secrétaires des affaires étrangères et de chancellerie et celui

des attachés et secrétaires des systèmes d’information et des adjoints

techniques et administratifs de chancellerie, au prix de l’attractivité des

carrières. Cette « réforme », alors que le ministère est déjà très

majoritairement ouvert aux compétences venues d’ailleurs comme le

démontre la composition des équipes dans les postes et en Centrale (55%

d’externes, dont 30% dans l’encadrement, fonctionnaires titulaires du MAE

minoritaires), ne se justifiait pas. Elle permettra nombre de nominations de

complaisance au détriment de la compétence, de l’expertise, des missions,

et des politiques publiques, et ne réglera pas la situation des nombreux

agents contractuels du Département soumis à une précarité toujours plus

grande et à une criante inégalité de traitement.

– La dématérialisation des démarches des citoyens si elle peut contribuer à

améliorer le service rendu au public, se déroule à marche forcée et

commence déjà à avoir une incidence directe sur les métiers consulaires,

leurs effectifs, leurs conditions de travail. Elle contribue, telle qu’elle est

menée, à la dégradation accélérée du service rendu à nos compatriotes,

notamment les plus fragiles. Sous couvert de progrès techniques, les

promoteurs de ces réformes entendent surtout réduire ETP et masse

salariale, ciblant particulièrement les agents C, B et les agents de droit

local.

– Les métiers de la coopération internationale et de l’action culturelle se

voient toujours plus entamés par la montée en puissance continue

d’opérateurs et d’agences sur lesquelles la tutelle du MAE est de plus en

plus théorique. Cette évolution conduit à des effectifs et des moyens

réduits et à une autorité du Ministère battue en brèche dans le pilotage des

politiques publiques.

– En interne, la politique du tout prestataire a envahi des pans entiers des

services du MAE, en particulier ceux du numérique, avant extension aux

services de gestion, eux-mêmes déjà soumis à une forte pression, en vue de

leur inter-ministérialisation.

– Les suppressions continues d’ETP, dans tous les secteurs et toutes les

catégories du Quai d’Orsay (-30% en 10 ans, -50% en 30 ans), et le recours

croissant à des stagiaires et vacataires pour remplacer des emplois

pérennes, pèsent toujours davantage sur les épaules des agents, chez

lesquels les manifestations d’épuisement et de harcèlement s’accumulent,

tandis qu’à la suite de l’ouverture bienvenue du recours au télétravail, on

commence à voir pointer des logiques immobilières qui auront des effets

directs sur le lien social, la cohésion des équipes, le sentiment

d’appartenance à un collectif de travail.

***

Ces mesures démantelant notre outil diplomatique sont un non-sens au moment

où la guerre vient de faire son retour en Europe, après une pandémie inédite dans

l’Histoire et le rapatriement de plus de 300.000 compatriotes en 15 jours, sans

équivalent dans le monde, alors que le fractionnement du monde et la

recomposition brutale de la mondialisation se déroulent précisément sous nos

yeux et appellent une réponse active et de long terme.

C’est bien dans ce contexte que notre pays doit plus que jamais pouvoir compter

sur l’expertise et les compétences de son service diplomatique qui est déjà,

contrairement aux préjugés, particulièrement ouvert à des profils et des savoirs

différents et à des origines sociales variées. Or, la réforme d’Amélie de

Montchalin le réduira à un profil unique prétendument élitiste d’administrateurs

généralistes interchangeables, qui ne correspond pas à la diversité et à la richesse

humaine de nos métiers.

La France doit tout autant sanctuariser son service consulaire, toujours plus

raboté alors qu’il fait pourtant régulièrement la preuve de son efficacité à

protéger et aider nos compatriotes à l’étranger. Avec des effectifs sans commune

mesure avec ceux des grandes villes de France (13.000 ETP pour le ministère

contre 50.000 pour la Ville de Paris), le Quai d’Orsay arrive à déployer un large

éventail de services dans le monde entier au bénéfice de plus de deux millions de

nos compatriotes.

Il s’agit aussi de ne plus saborder nos emplois et outils d’influence, dans le champ

notamment de la coopération et de l’action culturelle, alors même que de

nouveaux acteurs émergent, concurrençant nos valeurs, nos intérêts, notre

langue et notre politique de rayonnement culturelle, éducative et scientifique.

Depuis bien longtemps, des bilans partagés avec le corps social du MAE auraient

dû être dressés sur l’empilement des plans d’économies (RGPP, MAP, et autres

AP), le reformatage incessant du réseau (consulats d’influence, fusions SCAC/EAF,

PPD, bureaux de France, SAF puis SGA, etc.), les effets de la mobilisation des

agents à l’étranger et en Centrale face aux conflits et catastrophes de tous ordres,

les conditions de travail, l’image du Ministère, et tant d’autres défis. Il n’en a rien

été, malgré les attentes des agents relayées par les revendications et propositions

des organisations syndicales et des associations. Depuis des années, le MAE

donne en réalité le sentiment d’être livré, et les agents avec lui, aux vents de

réformes brutales, désormais ouvertement agressives et méprisantes à leur

encontre.

C’est fort de ce constat qu’un collectif spontané de collègues du ministère, en

particulier de jeunes collègues, s’est formé et compte désormais plus de 400

membres. Il a convergé avec les organisations de l’intersyndicale formée l’an

dernier contre la réforme du MAE, d’où ressort cet appel à l’action.

Réagissons :

– d’abord par une grève le jeudi 2 juin, qui permettra aux agents de montrer

qu’ils ne se résignent pas à voir leurs métiers et perspectives de carrière

disparaître, et avec eux un pan complet de l’armature de notre Etat qui a

fait ses preuves au cours de notre Histoire, et d’exprimer, à cette occasion,

toutes leurs attentes sur les conditions d’organisation de leur recrutement

et de reconnaissance de leurs compétences, notamment à travers leurs

affectations et déroulement de carrière ;

– ensuite, par l’ouverture d’une consultation la plus large possible, sous la

forme d’« assises du MAE», permettant l’évaluation et les propositions,

avec les agents eux-mêmes, de leurs conditions de travail, de l’avenir de

leurs missions, de leurs métiers et du Ministère au service de la France et

des Français, en particulier de nos compatriotes expatriés.

***

L’appel de 500 agents du ministère des affaires étrangères : « Nous faisons face à un risque de disparition de notre diplomatie professionnelle »

Dans une tribune au « Monde », un collectif de quelque 500 agents du ministère des affaires étrangères exprime sa colère face à la « suppression brutale du corps diplomatique », qui motive un appel à la grève le 2 juin. Publié le 25 mai 2022

A l’heure de la guerre en Ukraine, au lendemain d’une crise pandémique exceptionnelle, les agents du Quai d’Orsay ont décidé de faire grève le 2 juin à l’appel de l’intersyndicale regroupant la majorité des organisations syndicales et d’un collectif de quelque 500 agents dont de nombreux jeunes diplomates. Cette décision n’aura pas été facile à prendre tant elle n’est pas dans la culture maison.

Elle est l’expression d’une colère face à la suppression brutale du corps diplomatique, qui frappe non seulement les corps de conseillers des affaires étrangères et de ministres plénipotentiaires mais aura aussi des répercussions profondes sur l’avenir de tous les personnels, qu’ils soient secrétaires des affaires étrangères et de chancellerie, attachés et secrétaires des systèmes d’information et adjoints techniques et administratifs de chancellerie, qu’ils soient titulaires ou contractuels.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Grève en vue au ministère des affaires étrangères

De très nombreuses personnalités ont alerté sur les risques d’une telle décision qui permettra des nominations de complaisance au détriment de la compétence et aura pour conséquence la déstructuration des carrières, une perte de l’expertise et une crise des vocations. Nous faisons face à un risque de disparition de notre diplomatie professionnelle. Les métiers du Quai d’Orsay s’apprennent en effet sur le temps long, par la multiplication d’expériences, notamment à l’étranger et dans des postes difficiles, et la transmission des savoirs et des expériences entre les agents.

Une remise en question du ministère

Surtout, s’engager au Quai d’Orsay est une vocation et un choix de vie, passionnant et riche d’opportunités bien sûr mais comportant également son lot de contraintes personnelles et familiales souvent sous-estimées. Les agents s’insurgent également face au soupçon, qui sous-tend cette réforme, d’un ministère replié sur lui-même. Et pour cause, car le ministère des affaires étrangères, par nature tourné vers la coordination interministérielle de l’action extérieure de l’Etat, est déjà très ouvert aux autres administrations : dans les ambassades et dans les services se côtoient des diplomates, des militaires, des policiers, des agents de Bercy, des membres des ministères de la culture, de l’éducation nationale, de l’agriculture, de l’écologie, etc.

Le ministère accueille aussi, dans des conditions souvent précaires, des contractuels talentueux qui viennent d’horizons très divers : secteur privé, ONG, organisations internationales. Au-delà, c’est la question des moyens humains donnés à notre outil diplomatique que cette grève veut poser. Déjà, en 2010, les anciens ministres Hubert Védrine et Alain Juppé alertaient : « Cessez d’affaiblir le Quai d’Orsay ! »

Aujourd’hui, les agents – de toutes les catégories et de tous les métiers, diplomatiques, consulaires, culturels et de gestion – ont la conviction que c’est l’existence même du ministère qui est désormais remise en question. En effet, cette décision s’ajoute à des décennies de marginalisation du rôle du ministère au sein de l’État, de démembrement et d’affaiblissement au profit d’opérateurs externes et de réduction vertigineuse des moyens : effectifs en baisse de 30 % en dix ans et de 50 % en trente ans ; budget atteignant à peine 0,7 % du budget de l’État.

Un sentiment d’injustice

Aujourd’hui, la réalité de notre outil diplomatique, c’est la multiplication de « postes de présence diplomatique », où une poignée d’agents assurent dans des conditions difficiles la représentation de la France, la défense de ses intérêts et le service public à la communauté française.

Le sentiment d’injustice est d’autant plus fort que les agents du Quai d’Orsay ont su se montrer à la hauteur, comme l’ont d’ailleurs relevé les plus hautes autorités de l’Etat, pour faire face aux crises qui secouent le monde et défendre les intérêts de la France : rapatriement des Français durant la pandémie, évacuation en Afghanistan, gestion de la guerre en Ukraine, pour ne parler que des exemples les plus récents.

Ils ne comprennent donc pas comment la position de la France sera mieux défendue par cette politique d’affaiblissement systématique du Quai d’Orsay. Dans un monde de plus en plus interdépendant, complexe et dangereux, être capable de lire et comprendre ses évolutions, d’y faire valoir nos principes et nos intérêts ne s’improvise pas.

Pour l’avenir de notre diplomatie

Au contraire, cela nécessite un ministère conforté et renforcé. C’est d’ailleurs le choix de tous nos autres grands partenaires internationaux : la France serait la seule puissance à se priver d’une diplomatie professionnelle.

C’est pourquoi, alors que ce malaise latent a été longtemps ignoré malgré l’action des organisations syndicales, malgré les rapports parlementaires, malgré le soutien d’éminentes personnalités, les agents ont souhaité exprimer leur colère tout en se disant prêts à renforcer le ministère via des réformes profondes, dont certaines avaient été esquissées dans le rapport de l’ambassadeur Jérôme Bonnafont.

A cette fin, ils proposent l’ouverture d’une grande consultation, en lien étroit avec les organisations syndicales, sous la forme d’Assises du Quai d’Orsay, pour écouter tous les agents et mettre sur la table l’ensemble des questions : nos missions, nos moyens et nos statuts. Il en va de l’avenir de notre diplomatie.

Le Collectif est le rassemblement spontané d’agents du ministère, en particulier de jeunes collègues, qui compte désormais quelque 500 membres. Il a convergé avec l’intersyndicale regroupant la majorité des organisations syndicales afin de déposer un préavis de grève pour le 2 juin.

Pour 70% des Français, l’arme nucléaire met en péril la sécurité du monde !

À l’heure où la guerre en Ukraine relance la menace de recours aux armes nucléaires, l’association Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN) a sollicité Comisis-OpinionWay pour conduire une enquête d’opinion sur le sentiment des Français et des Françaises à l’égard de cette menace, leur perception de la protection qu’assurerait la dissuasion nucléaire de la France et leur avis sur le risque de prolifération des armes nucléaires.

https://www.opinion-way.com/fr/component/edocman/220520-opinionway-comisis-pour-idn-les-franc-ais-et-la-dissuasion-nucle-aire-bad/viewdocument/2873.html?Itemid=0

Cette enquête d’opinion a été menée en mars 2022, post menace nucléaire.

À la question « Vous sentez-vous bien ou mal protégé(e) par la dissuasion nucléaire de la France », seuls 28 % des Français s’estiment très bien ou bien protégés tandis que 21 % se considèrent assez mal ou très mal protégés et que la moitié d’entre eux se disent « ni bien ni mal protégés ».

En cas d’attaque non nucléaire contre la France par la Russie, seuls 25 % des Français estiment que la France devrait riposter au moyen d’une arme nucléaire alors que 45 % désapprouveraient une telle riposte et que 30 % préfèrent ne pas se prononcer. Pour mémoire, la doctrine nucléaire française inclut ce scénario d’emploi en premier de l’arme nucléaire prétendument pour dissuader une attaque conventionnelle, chimique, biologique, etc.

Interrogés pour savoir si, selon eux, l’arme nucléaire met en péril ou renforce la sécurité du monde, 70 % des Français (78 % des 25-34 ans) considèrent que l’arme nucléaire met en péril la sécurité du monde contre 28 % qui déclarent que l’arme nucléaire renforce la sécurité du monde.

Enfin, à la question sur le caractère évitable ou inévitable de la prolifération des armes nucléaires, 72 % des Français estiment qu’elle peut être évitée tandis que 25 % considèrent ce phénomène comme inévitable.

Ces résultats, dont le détail est disponible dans le lien ci-dessous, confirment et confortent ceux de l’étude d’opinion lancée par IDN en décembre 2016 selon lesquels, pour 68 % des Français, la France devait apporter son soutien au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) qui allait être adopté et était considéré comme favorable à la paix et à la sécurité mondiales.

*Sondage réalisé les 23-24 mars 2022 auprès d’un échantillon représentatif de 1 058 personnes âgées de plus de 18 ans selon la méthode des quotas.

Guerre en Ukraine et armes nucléaires : de quoi faut-il avoir peur ?

Les menaces russes de recours aux armes nucléaires en cas d’interférence de l’OTAN dans la guerre en Ukraine, mais surtout la combinaison des ambiguïtés de la doctrine russe, de l’existence d’armes nucléaires dites « tactiques » et des possibilités d’emploi délégué, accidentel ou non autorisé contribuent à une sérieuse aggravation du risque nucléaire. Raison de plus pour conclure que les armes nucléaires, loin d’assurer la sécurité internationale, servent de bouclier aux pays agresseurs persuadés de leur impunité.

par Marc Finaud, Vice-Président d’IDN et Marie-Pia Norlain, Étudiante en Master à Sorbonne Nouvelle et à l’Institut d’Etudes européennes, stagiaire à IDN.

LES MENACES DE RECOURS AUX ARMES NUCLÉAIRES

La traditionnelle « grammaire » de la dissuasion nucléaire en vigueur pendant et après la guerre froide, consistant à conserver aux menaces d’emploi des armes nucléaires un caractère à la fois implicite et défensif appuyé par des démonstrations de capacités, a subi avec l’invasion de l’Ukraine un dangereux renversement. Ces menaces ont pris plusieurs formes :

Le 19 février 2022, dès avant la prétendue « opération spéciale », la Russie a lancé des manœuvres de ses « forces de dissuasion stratégique » (d’habitude conduites à l’automne) en présence de Vladimir Poutine et de son homologue biélorusse, Alexandre Loukachenko. Selon le ministère russe de la Défense, ces exercices avaient pour but de « tester l’état de préparation » des forces impliquées et la « fiabilité des armes stratégique nucléaires et non nucléaires. » Pour le chef d’état-major russe, Valéri Guérassimov, leur objectif principal était « d’entraîner les forces offensives stratégiques pour infliger une défaite garantie à l’ennemi ». Les manœuvres ont donné lieu à des tirs à partir de bombardiers TU-95 et de sous-marins et, selon le Kremlin, « les objectifs prévus (…) ont été accomplis pleinement, tous les missiles [ayant] atteint les cibles fixées. »

Deux jours plus tôt, le président biélorusse avait annoncé que son pays était prêt à « accueillir des armes nucléaires » russes en cas de menace occidentale et que la Constitution serait révisée à cette fin par référendum le 27 février.

Le 24 février, en annonçant l’invasion de l’Ukraine, Poutine a lancé une mise en garde à peine voilée : « ceux qui tenteraient d’interférer avec nous doivent savoir que la réponse de la Russie sera immédiate et conduira à des conséquences que vous n’avez encore jamais connues. »

Le président russe a poursuivi son escalade verbale, le 27 février, en annonçant qu’il ordonnait « au ministre de la Défense et au chef d’état-major de mettre les forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat ». Selon la plupart des experts, ce degré supérieur dans le niveau d’alerte devait se traduire par le renforcement des centres de commandement et contrôle, ce que confirma Valéri Guérassimov.

Les 18-19 mars, le ministère russe de la Défense a annoncé le lancement en Ukraine de deux missiles hypersoniques Kh-47M2 Kinjal qui ont détruit des cibles présentées comme militaires. Ces missiles air-sol sont présentés comme impossibles à détecter et intercepter et peuvent être équipés de charges nucléaires.

Le 20 avril, c’était au tour du nouveau missile intercontinental russe Sarmat (ou Satan 2 pour l’OTAN) d’être lancé en tir d’essai à grand renfort de publicité. Également présenté comme « invincible » car indétectable, ce missile est capable d’emporter au moins dix ogives nucléaires et/ou des planeurs hypersoniques à charge nucléaire.

Deux mois après le début des combats en Ukraine, alors que la situation de l’armée russe n’était pas à son avantage et que l’aide militaire occidentale à Kiev s’était accrue, Poutine a réitéré le 27 avril, dans un discours à Saint-Pétersbourg, ses menaces à l’encontre des pays occidentaux : « Alors ils doivent savoir qu’ils créeront une menace géopolitique pour nous, et devront savoir qu’il y aura une réponse, une frappe de réponse, rapide. Nous avons pour cela des instruments que personne n’a aujourd’hui, et nous utiliserons ces outils si c’est nécessaire, je souhaite que tout le monde le sache. »

Quant à Serguei Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, après avoir affirmé le 19 avril que Moscou n’utiliserait pas d’arme nucléaire contre l’Ukraine, il a estimé, le 25 avril, que, même si la Russie mettait tout en œuvre pour éviter une guerre nucléaire, ce risque était désormais « considérable », « sérieux et réel » et ne devait pas être sous-estimé.

Dans l’escalade rhétorique peut-on encore rappeler l’extravagante émission « 60 minutes » de la télévision officielle russe du 28 avril au cours de laquelle il était expliqué, cartographie à l’appui, qu’il suffirait de « 200 secondes à un missile nucléaire Sarmat, tiré depuis l’enclave russe de Kaliningrad, pour atteindre et détruire Paris. » Or, comme l’ont souligné des sites de vérification des faits, le missile Sarmat n’est pas encore déployé, Kaliningrad n’abrite pas de silos de missiles intercontinentaux et le chiffre de 200 secondes ne tient pas compte de la durée réelle d’un missile intercontinental.

Au cours d’un exercice de simulation, le 4 mai, les forces russes ont ostensiblement inclus la Pologne et la Lituanie voisine comme cibles d’attaques de missiles à capacité nucléaire Iskander à courte portée depuis Kaliningrad.

Dernier en date à brandir la menace nucléaire, l’ancien président Dmitri Medvedev a mis en garde le 14 avril la Finlande et la Suède contre les conséquences de leur adhésion à l’OTAN : « personne de sain d’esprit (…) ne peut souhaiter une hausse des tensions à sa frontière et avoir à côté de sa maison des (missiles) Iskander, (des missiles) hypersoniques et des navires avec des armes nucléaires. »Il a confirmé le 12 mai cet avertissement en direction de l’OTAN : « le transfert d’armes par les pays de l’OTAN à l’Ukraine, la préparation de ses troupes à l’utilisation d’équipements occidentaux, l’envoi de mercenaires et la conduite d’exercices des pays de l’Alliance près de nos frontières augmentent la probabilité d’un conflit direct et ouvert entre l’OTAN et la Russie », conflit qui « risque de se transformer en véritable guerre nucléaire. »

UNE DOCTRINE NUCLÉAIRE AMBIGUË

Après plusieurs moutures et révisions, la doctrine russe d’emploi des armes nucléaires avait été précisée le 2 juin 2020. Pour certains experts, cette doctrine consacre l’élargissement des conditions pouvant provoquer l’usage du feu nucléaire par la Russie et un glissement vers l’emploi en premier. Elle prévoit quatre hypothèses dans lesquelles Moscou se réserve le droit d’y recourir :

« Une information fiable qu’un tir de missiles balistiques a été engagé contre la Russie et/ou contre ses alliés,

L’emploi par un adversaire d’armes nucléaires ou d’[autres] armes de destruction massive [biologiques ou chimiques] contre le territoire de la Russie et/ou contre le territoire d’un allié,

Une action ennemie contre des infrastructures critiques (militaires ou civiles) de nature à remettre en question la capacité de seconde frappe russe,

Une agression conduite contre la Russie avec des armes conventionnelles de nature à remettre en question l’existence même de l’État. »

C’est surtout la dernière condition qui suscite l’inquiétude compte tenu de l’absence de définition ou de la nature subjective du concept de menace existentielle qui la sous-tend. S’agit-il de la menace de destruction totale du pays (mais on voit mal comment celle-ci pourrait ne résulter que de l’emploi d’armes conventionnelles) ou d’une menace contre la survie du régime actuel (par exemple du fait d’un coup d’État) (voir l’analyse d’IDN en 2020) ?

Aujourd’hui, dans le contexte de la guerre en Ukraine, aucune des quatre hypothèses ne semble exister qui justifierait l’emploi intentionnel d’armes nucléaires par la Russie contre l’Ukraine ou, a fortiori, contre l’OTAN. Dans leurs propos menaçants, Poutine et Lavrov se sont référés aux « déclarations belliqueuses » de dirigeants occidentaux ou à l’assistance militaire accordé par les pays occidentaux à l’Ukraine. Ces motifs n’entrent donc dans aucune des quatre conditions.

D’autres allégations de la Russie pourraient toutefois se révéler plus dangereuses. Elles concernent les accusations selon lesquelles l’Ukraine tenterait de se doter d’armes nucléaires ou possèderait déjà des armes chimiques et biologiques, donc des armes de destruction massive, qu’elle pourrait employer contre la Russie.

Dès son discours du 24 février justifiant l’invasion de l’Ukraine, Poutine a accusé les dirigeants ukrainiens : « ils revendiquent également la possession d’armes nucléaires ». Il s’agit en fait d’une interprétation abusive de propos maladroits tenus en avril 2021 par l’ambassadeur d’Ukraine en Allemagne pour appuyer la demande de Kiev d’adhésion à l’OTAN : « soit nous faisons partie d’une alliance comme l’Otan, (…) soit nous n’avons qu’une option : celle de nous armer et, peut-être, envisager le nucléaire. »

Autre prétexte invoqué par la Russie pour invoquer un « chantage nucléaire » ukrainien, la demande, le 21 février 2022, au lendemain de la reconnaissance par Moscou des républiques ukrainiennes séparatistes, du président ukrainien Volodymyr Zelensky de consultations du Conseil de sécurité de l’ONU dans le cadre du Mémorandum de Budapest de 1994 : dans cet accord, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni s’étaient engagés à respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de sa dénucléarisation, c’est-à-dire du transfert vers la Russie des armes nucléaires héritées de l’URSS (et qui étaient restées sous le contrôle des Russes). Le 1er mars, dans son discours par vidéo à la Conférence du désarmement de Genève, Sergueï Lavrov a sans ambages accusé l’Ukraine de vouloir se doter d’armes nucléaires en affirmant : « L’Ukraine a toujours des technologies soviétiques et les moyens de mettre au point de telles armes. » Or, État partie au Traité de Non-Prolifération (TNP), l’Ukraine fait régulièrement l’objet d’inspections de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) qui n’a jamais soulevé le moindre soupçon quant à sa capacité ou sa volonté de détourner des activités nucléaires civiles à des fins d’armement.

Quant aux armes chimiques que possèderait l’Ukraine, le 16 mars, le ministère russe de la Défense a prétendu avoir saisi des documents militaires ukrainiens prouvant l’existence de dépôts de produits toxiques destinés à une attaque chimique qui serait imputée à la Russie. Il est vrai que, le 21 mars, s’est produit un incident au cours duquel un bombardement, attribué à la Russie, a provoqué une fuite d’ammoniac dans une usine d’engrais à Soumy. En réaction, la Russie a accusé l’Ukraine d’avoir miné l’usine pour provoquer une attaque chimique contre les forces russes. En réalité, ce sont des allégations relatives à l’emploi d’armes chimiques par la Russie à Marioupol qui ont alerté l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) et l’ont amenée à réagir le 11 avril. L’Ukraine est aussi État partie à la Convention d’interdiction des armes chimiques de 1993 et a été régulièrement inspectée par l’OIAC qui n’y a jamais rien décelé de suspect. En revanche, la Russie, bien qu’ayant officiellement achevé en 2017 la destruction de ses stocks, reste soupçonnée d’avoir conservé ou d’avoir la capacité de produire rapidement des neurotoxiques (« novitchoks ») qu’elle aurait utilisés pour des assassinats ciblés d’opposants en Grande-Bretagne. Le 11 mai, la Russie a de nouveau accusé les Ukrainiens d’avoir détruit un réservoir de nitrate d’ammonium pour en rendre responsable les forces russes.

Enfin, pour ce qui est des armes biologiques, également prohibées par la Convention d’interdiction de 1972 à laquelle la Russie et l’Ukraine sont parties, la Russie a affirmé à plusieurs reprises que le Département américain de la Défense finançait sur le sol ukrainien des laboratoires de production d’agents pathogènes destinés à la guerre bactériologique. L’armée russe aurait saisi des documents prouvant que ces laboratoires avaient reçu l’ordre de détruire des échantillons de peste, de choléra, d’anthrax et d’autres agents pathogènes dès le début de l’offensive russe. Lorsque la Russie a porté ces accusations au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU le 11 mars, outre les démentis formels de l’Ukraine et des États-Unis, le Conseil a entendu Izumi Nakamitsu, la Haute-Représentante du Secrétaire général pour les affaires de désarmement, déclarer : « L’ONU n’a connaissance d’aucun programme d’armes biologiques [en Ukraine]. »

Il est vrai que, lors de la dissolution de l’URSS, les États-Unis ont lancé un programme multilatéral de financement d’élimination des armes de destruction massive en Russie et dans plusieurs anciennes républiques soviétiques, dont l’Ukraine, programme non seulement accepté mais aussi co-financé par Moscou jusqu’en 2013 dans le cadre du G8. En Ukraine, ce programme s’est poursuivi sous la forme de soutien à la détection d’agents pathogènes dangereux et à la sûreté et à la sécurité des laboratoires biologiques. Ces installations, loin d’abriter des programmes militaires secrets, sont restés pleinement transparentes et ouvertes à de nombreux observateurs internationaux. Les accusations russes sont donc de la pure désinformation.

ARMES NUCLEAIRES « TACTIQUES » ET RISQUE D’EMPLOI INCONTRÔLÉ

Selon la Fédération des Scientifiques américains (FAS), qui maintient les estimations les plus fiables de l’arsenal nucléaire russe, sur un inventaire total de 5 977 armes, apparaissent trois catégories d’armes :

Les armes dites stratégiques, à longue portée et à fort pouvoir de destruction, s’élevant à un total de 2 565 (lancées de missiles terrestres ou sous-marins ou de missiles air-sol et bombes aéroportées),

Les armes dites non stratégiques (ou « tactiques ») et défensives, à plus courte portée et pouvoir de destruction plus faible, estimées à 1 912 (lancées de bombardiers, missiles, bombes ou torpilles),

Les armes vouées au démantèlement, chiffrées à 1 500.

La principale caractéristique des armes dites non stratégiques est que, contrairement à quelque 1 588 armes stratégiques, elles ne sont pas considérées comme déployées. Ceci signifie que les ogives nucléaires sont stockées séparément de leurs vecteurs (missiles ou bombardiers) et qu’un déploiement de ces armes en vue de leur emploi dans une bataille nucléaire prendrait du temps – afin de permettre la vérification d’une alerte ou une négociation avec l’adversaire pour éviter l’escalade – et serait assez facilement détecté par les satellites d’observation. Pour leur part, les quelque 100 bombes à gravitation B-61 américaines entreposées dans des hangars de cinq pays membres de l’OTAN (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie) sont considérées comme déployées car, même si elles ne sont pas déjà fixées sur les avions de combat, cette procédure pourrait intervenir rapidement et discrètement.

S’agissant de la puissance destructrice des armes nucléaires tactiques russes, elle s’échelonne entre quelques kilotonnes et 350 kt (pour mémoire, la bombe d’Hiroshima a dégagé une puissance de 15 kt).

Lorsque Poutine a ordonné la mise en alerte des forces russes de dissuasion le 27 février, l’un des signes qui auraient pu susciter l’inquiétude aurait été le déploiement des armes nucléaires non stratégiques. Apparemment, à ce stade, il n’en a rien été. C’est probablement ce qui a amené les dirigeants américains à annoncer que, de leur côté, aucun changement du niveau d’alerte n’était justifié. Tout au plus la porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Paski, a-t-elle souligné qu’« une telle rhétorique provocatrice était dangereuse et aggravait le risque d’erreur de calcul. »

En effet, les principaux risques nucléaires liés aux armes tactiques résultent d’une combinaison de facteurs :

La délégation du pouvoir de déclencher un tir nucléaire : même si l’ordre de lancer une attaque nucléaire doit émaner du président russe, l’état-major de l’armée possède le contrôle physique du déverrouillage et des codes d’autorisation. L’état-major est donc capable de déclencher un lancement de missiles avec ou sans le feu vert du président soit directement à partir d’un centre de commandement soit après avoir délégué l’ordre de tir à des commandants de forces terrestres, aériennes ou sous-marines. L’idée est de conserver une capacité de lancement en cas de décapitation de la direction politique. Or, comme on l’a vécu pendant la guerre froide avec une douzaine de graves incidents, un système de contrôle décentralisé reposant sur le principe du « lancement sur alerte » (« launch on warning ») cumule les risques d’erreurs de calcul, de mauvaises interprétations ou d’initiatives intempestives.

Aux risques inhérents à une situation de conflit, fût-il indirect comme actuellement entre la Russie et l’OTAN, s’ajoutent les risques potentiels provenant des nouvelles technologies telles que la cyberguerre ou la guerre spatiale, comme expliqué dans l’étude récente d’IDN. On peut aisément imaginer ce qui pourrait se passer si des acteurs étatiques ou non étatiques pénétraient virtuellement des sites de commandement et contrôle des armes nucléaires ou des satellites d’observation ou de communication dont dépendent le commandement et le contrôle de ces armes. Les piètres performances de l’armée russe en Ukraine laissent craindre la vulnérabilité de ces sites et, entre autres, des tirs nucléaires non autorisés.

CONCLUSION : L’ARME NUCLÉAIRE AGGRAVE L’INSÉCURITÉ DU MONDE ET ASSURE L’IMPUNITÉ DES AGRESSEURS

La plupart des réactions gouvernementales ou des milieux de la recherche face à l’agression russe en Ukraine a consisté à affirmer que la dissuasion nucléaire avait fonctionné en protégeant les alliés des puissances nucléaires occidentales et à justifier l’augmentation des budgets militaires, y compris pour la modernisation des forces nucléaires. Le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangère, Jean-Yves Le Drian a répondu aux menaces nucléaires russes par un avertissement : « L’Alliance atlantique est aussi une alliance nucléaire. » Alors que les dépenses militaires mondiales avaient déjà en 2021 crevé le plafond des 2 000 milliards de dollars, et en dépit de l’analyse des faiblesses militaires démontrées par Moscou, l’invasion russe a incité de nouveaux pays à encore augmenter leurs budgets d’armement et deux pays neutres, la Finlande et la Suède, à se placer sous parapluie nucléaire américain.

En réalité, comme souligné par Jean-Marie Collin, porte-parole d’ICAN, « on constate surtout que posséder une arme nucléaire est le meilleur moyen d’aller faire la guerre. Le fait que la Russie ait l’arme nucléaire dissuade les autres pays d’aider l’Ukraine, car il y a une peur du nucléaire. Le nucléaire est donc un facteur créateur de guerre. » Formulée différemment par un groupe d’experts, la question principale est : « la dissuasion nucléaire, voulue comme une protection, ne se révèle-t-elle pas plutôt une arme incitant celui qui en dispose à mener avec impunité tout type d’exactions, y compris sur des cibles civiles, comme à Marioupol et Boutcha ? »

Pour le philosophe Gaspar Koenig, « il est probable que Poutine, tout à ses fantasmes historiques, se voie comme le justicier de la Grande Russie. Quitte à anéantir la planète entière. Par ailleurs, comment ne pas craindre un ‘cygne noir’ atomique quant deux mille armes nucléaires sont à tout moment prêtes à l’emploi dans le monde, que l’escalade diplomatique et militaire peut rapidement devenir hors de contrôle, et que la responsabilité du déclenchement dépend peu ou prou d’un seul cerveau humain ? »

Autant de raisons pour renforcer la mobilisation en vue de l’élimination de toutes les armes nucléaires qui, loin de garantir la sécurité du monde, la menacent à chaque instant.

Pour information.

Plusieurs personnes, des amis, m’ont demandé pourquoi, sur ce blog JFi, je ne publie que si peu de textes concernant la guerre en Ukraine.

Naturellement, la gravité de la situation, la dimension des enjeux, la portée des stratégies mises en œuvre et les conséquences de cette guerre constituent un fait majeur qui va peser lourd dans l’évolution des relations internationales. Pour cette raison, j’ai décidé de travailler afin de pouvoir sortir plus tard une approche, une analyse, des idées et des informations originales… à la hauteur des questions posées. Probablement un nouveau livre.

Même s’il n’est pas simple d’écrire sur un événement de cette portée, et si complexe d’une guerre dont on ne voit pas encore la fin.

Merci à toutes celles et ceux, en France et bien au-delà, qui suivent mes écrits.

Jacques Fath

Le 6 mai 2022

For information…

Several people, friends, have asked me why, on this JFi blog, I publish so few texts concerning the war in Ukraine.

Naturally, the gravity of the situation, the dimension of the stakes, the scope of the strategies implemented and the consequences of this war constitute a major fact which will weigh heavily in the evolution of international relations. For this reason, I decided to work in order to be able to come out later with an approach, an analysis, ideas and original information… that would be up to the questions asked. Probably a new book.

Even if it is not easy to write about an event of this scope, and so complex of a war whose end we do not see yet.

Thank you to all those, in France and far beyond, who follow my writings.

Jacques Fath

May 6, 2022

Hommage à Dulcie September.

Il y avait beaucoup de monde hier soir dans la salle Jean Vilar, à Arcueil, pour l’hommage à Dulcie September, grande militante anti-apartheid et représentante de l’ANC en France de 1984 à 1988. Dulcie fut assassinée par les services du régime criminel et raciste de Pretoria, à Paris le 29 mars 1988. Cette soirée a permis de regarder et d’apprécier le film politiquement très fort et particulièrement émouvant d’Enver Samuel, son réalisateur. Avec Jacqueline Derens, Enver Samuel anima un débat de témoignages, de questions et de réflexions notamment sur le régime d’apartheid sud-africain et sur ses relations d’affaires et de complicités (y compris pour la défense et le nucléaire militaire) avec la France…Une soirée d’émotion et de leçons politiques pour les combats d’aujourd’hui. L’ambassadeur d’Afrique du Sud était présent à cette soirée. Merci aux organisateurs, à la Ville d’Arcueil, à Jacqueline Derens, et à toutes celles et ceux qui ont permis cet hommage qui nous rappelle une grande lutte de solidarité internationale.

DOCUMENT : Résolution sur l’agression russe en Ukraine, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations-Unies.

L’Assemblée générale des Nations-Unies a adopté mercredi 2 mars 2022 une résolution sur l’agression commise par la Russie contre l’Ukraine. Cette résolution exige que la Russie retire immédiatement ses forces militaires du territoire ukrainien.

Le texte a été adopté par 141 votes pour, 5 votes contre (Russie, Bélarus, Érythrée, Corée du Nord et Syrie) et 35 abstentions. La résolution était parrainée par 96 États membres. Elle nécessitait une majorité des deux tiers pour être adoptée.

Liste des abstentions : Afrique du Sud, Algérie, Angola, Arménie, Bangladesh, Bolivie, Burundi, République Centrafricaine, Chine, Congo, Cuba, Guinée Équatoriale, Inde, Iran, Irak, Kazakhstan, Kirghizistan, Laos, Madagascar, Mali, Mongolie, Mozambique, Namibie, Nicaragua, Ouganda, Pakistan, Salvador, Sénégal, Sud Soudan, Sri Lanka, Soudan, Tadjikistan, Tanzanie, Vietnam, Zimbabwe.

TEXTE DE LA RÉSOLUTION :

Assemblée Générale

Onzième session extraordinaire d’urgence

Point 5 de l’ordre du jour

Agression contre l’Ukraine

L’Assemblée générale,

Réaffirmant l’importance primordiale de la Charte des Nations Unies pour la

promotion du respect de la légalité parmi les nations,

Rappelant que, en vertu de l’Article 2 de la Charte, tous les États sont tenus de

s’abstenir, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi

de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État,

soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies, et de régler

leurs différends internationaux par des moyens pacifiques,

Rappelant également que, en vertu du paragraphe 2 de l’Article 2 de la Charte,

les Membres de l’Organisation, afin d’assurer à tous la jouissance des droits et

avantages résultant de leur qualité de Membre, doivent remplir de bonne foi les

obligations qu’ils ont assumées aux termes de la Charte,

Prenant note de la résolution 2623 (2022) du Conseil de sécurité en date du

27 février 2022, par laquelle celui-ci a convoqué une session extraordinaire d’urgence

de l’Assemblée générale pour examiner la question figurant dans le document publié

sous la cote S/Agenda/8979,

Rappelant sa résolution 377 A (V) du 3 novembre 1950, intitulée « L’union pour

le maintien de la paix », et considérant que l’absence d’unanimité parmi les membres

permanents du Conseil de sécurité lors de sa 8979e séance a empêché celui-ci

d’exercer sa responsabilité principale en matière de maintien de la paix et de la

sécurité internationales,

Rappelant également sa résolution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970, par laquelle

elle a approuvé la Déclaration relative aux principes du droit international touchant

les relations amicales et la coopération entre les États conformément à la Charte des

Nations Unies, et réaffirmant les principes qui y sont énoncés, à savoir que le territoire

d’un État ne saurait faire l’objet d’une acquisition par un autre État à la suite du

recours à la menace ou à l’emploi de la force, et que toute action visant à rompre

partiellement ou totalement l’unité nationale, l’intégrité territoriale ou

l’indépendance politique d’un État ou d’un pays est incompatible avec les buts et les

principes de la Charte,

Rappelant en outre sa résolution 3314 (XXIX) du 14 décembre 1974, dans

laquelle elle a défini l’agression comme l’emploi de la force armée par un État contre

la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État, ou

de toute autre manière incompatible avec la Charte,

Ayant à l’esprit qu’il importe de maintenir et de consolider la paix

internationale, qui repose sur la liberté, l’égalité, la justice et le respect des droits

humains, et de développer des relations amicales entre les nations, quel que soit leur

système politique, économique ou social ou leur niveau de développement,

Rappelant l’Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en

Europe, signé à Helsinki le 1er août 1975, et le Mémorandum concernant les garanties

de sécurité liées à l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes

nucléaires (Mémorandum de Budapest) du 5 décembre 1994,

Condamnant la déclaration du 24 février 2022 dans laquelle la Fédération de

Russie a annoncé le lancement d’une « opération militaire spéciale » en Ukraine,

Réaffirmant que nulle acquisition territoriale obtenue par la menace ou l’emploi

de la force ne sera reconnue comme légale,

Se déclarant gravement préoccupée par les informations faisant état d’attaques

contre des établissements civils tels que des logements, des écoles et des hôpitaux,

ainsi que de victimes civiles, dont des femmes, des personnes âgées, des personnes

en situation de handicap et des enfants,

Constatant que les opérations militaires russes menées à l’intérieur du territoire

souverain de l’Ukraine auxquelles la communauté internationale assiste sont d’une

ampleur jamais vue en Europe depuis des décennies et considérant que des mesures

doivent être prises d’urgence pour sauver cette génération du fléau de la guerre,

Faisant sienne la déclaration du Secrétaire général en date 24 février 2022, dans

laquelle celui-ci a rappelé que l’emploi de la force par un pays contre un autre était

une répudiation des principes que tout pays s’était engagé à respecter et que

l’offensive militaire actuelle de la Fédération de Russie était contraire à la Charte des

Nations Unies,

Condamnant la décision de la Fédération de Russie d’augmenter le niveau de

préparation de ses forces nucléaires,

Se déclarant gravement préoccupée par la détérioration de la situation

humanitaire en Ukraine et aux alentours, qui se traduit par un accroissement du

nombre de déplacés et de réfugiés ayant besoin d’une aide humanitaire,

Se déclarant préoccupée également par le fait que le conflit pourrait exacerber

l’insécurité alimentaire à l’échelle planétaire, l’Ukraine et la région étant parmi les

plus gros exportateurs mondiaux de céréales et de produits agricoles, alors que des

millions de personnes sont en proie à la famine ou exposées à un risque immédiat de

famine ou à une grave insécurité alimentaire dans plusieurs régions du monde, et avoir

des répercussions sur la sécurité énergétique,

Se félicitant des efforts incessants que déploient le Secrétaire général,

l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et d’autres organisations

internationales et régionales pour désamorcer la situation concernant l’Ukraine, et

encourageant la poursuite du dialogue,

1. Réaffirme son engagement envers la souveraineté, l’indépendance, l’unité

et l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’intérieur de ses frontières internationalement

reconnues, s’étendant à ses eaux territoriales ;

2. Déplore dans les termes les plus énergiques l’agression commise par la

Fédération de Russie contre l’Ukraine en violation du paragraphe 4 de l’Article 2 de

la Charte ;

3. Exige que la Fédération de Russie cesse immédiatement d’employer la

force contre l’Ukraine et s’abstienne de tout nouveau recours illicite à la menace ou

à l’emploi de la force contre tout État Membre ;

4. Exige également que la Fédération de Russie retire immédiatement,

complètement et sans condition toutes ses forces militaires du territoire ukrainien à

l’intérieur des frontières internationalement reconnues du pays ;

5. Déplore la décision prise le 21 février 2022 par la Fédération de Russie

concernant le statut de certaines zones des régions ukrainiennes de Donetsk et de

Louhansk, qui constitue une violation de l’intégrité territoriale et de la souveraineté

de l’Ukraine et contrevient aux principes de la Charte ;

6. Exige que la Fédération de Russie revienne immédiatement et sans

condition sur sa décision relative au statut de certaines zones des régions ukrainiennes

de Donetsk et de Louhansk ;

7. Demande à la Fédération de Russie de se conformer aux principes énoncés

dans la Charte et dans la Déclaration relative aux principes du droit international

touchant les relations amicales et la coopération entre les États conformément à la

Charte des Nations Unies ;

8. Exhorte les parties à respecter les accords de Minsk et à œuvrer de manière

constructive dans les cadres internationaux pertinents, notamment le format normand

et le Groupe de contact trilatéral, en vue de leur plein e application ;

9. Demande instamment à toutes les parties de permettre des voies de sortie

sûres et sans restrictions du territoire ukrainien et de faciliter l’acheminement rapide,

en toute sécurité et sans entrave, de l’aide humanitaire aux personnes qui en ont

besoin en Ukraine, de protéger les civils, notamment le personnel humanitaire et les

personnes en situation vulnérable, en particulier les femmes, les personnes âgées, les

personnes en situation de handicap, les peuples autochtones, les personnes migrantes

et les enfants, et de respecter les droits humains ;

10. Déplore que le Bélarus se soit associé à ce recours illégal à la force contre

l’Ukraine et lui demande de respecter ses obligations internationales ;

11. Condamne toutes les violations du droit international humanitaire, les

violations des droits humains et les atteintes à ces droits, et engage toutes les parties

à respecter strictement les dispositions applicables du droit international humanitaire,

notamment les Conventions de Genève de 1949 et le Protocole additionnel I de 1977

s’y rapportant , selon qu’il conviendra, et à respecter le droit international des droits

de l’homme, et, à cet égard, enjoint à toutes les parties de garantir le respect et la

protection de l’ensemble du personnel médical et des agents humanitaires dont

l’activité est d’ordre exclusivement médical, de leurs moyens de transport et de leur

matériel, ainsi que des hôpitaux et des autres installations médicales ;

12. Exige de toutes les parties qu’elles respectent pleinement les obligations

que leur impose le droit international humanitaire, à savoir bien veiller à épargner la

population civile et les biens de caractère civil, s’abstenir d’attaquer, de détruire,

d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la

population civile, et respecter et protéger le personnel humanitaire et les articles

destinés aux opérations de secours humanitaire ;

13. Prie le Coordonnateur des secours d’urgence de fournir, 30 jours après

l’adoption de la présente résolution, un rapport sur la situation humanitaire en Ukraine

et sur l’action humanitaire ;

14. Demande instamment que le conflit entre la Fédération de Russie et

l’Ukraine soit immédiatement réglé de manière pacifique par le dialogue, la

négociation, la médiation et d’autres moyens pacifiques ;

15. Se félicite des efforts soutenus déployés par le Secrétaire général, les États

Membres, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et d’autres

organisations internationales et régionales pour désamorcer la situation actuelle, ainsi

que des mesures prises par l’Organisation des Nations Unies, notamment par le

Coordonnateur des Nations Unies pour la crise en Ukraine, et par les organisations

humanitaires pour intervenir face à la crise humanitaire et à la crise des réfugiés

engendrées par l’agression de la Fédération de Russie, et encourage la poursuite de

ces efforts ;

16. Décide d’ajourner à titre provisoire sa onzième session extraordinaire

d’urgence et d’autoriser son président à la rouvrir à la demande des États Membres.

***

TEXTE EN ANGLAIS :

Aggression against Ukraine

The General Assembly,

Reaffirming the paramount importance of the Charter of the United-Nations in

the promotion of the rule of law among nations,

Recalling the obligation of all States under Article 2 of the Charter to refrain in

their international relations from the threat or use of force against the territorial

integrity or political independence of any State, or in any other manner inconsistent

with the purposes of the United-Nations, and to settle their international disputes by

peaceful means,

Recalling also the obligation under Article 2 (2) of the Charter, that all

Members, in order to ensure to all of them the rights and benefits resulting from

membership, shall fulfil in good faith the obligations assumed by them in accordance

with the Charter,

Taking note of Security Council resolution 2623 (2022) of 27 February 2022, in

which the Council called for an emergency special session of the General Assembly

to examine the question contained in document S/Agenda/8979,

Recalling General Assembly resolution 377 A (V) of 3 November 1950, entitled

“Uniting for peace”, and taking into account that the lack of unanimity of the

permanent members of the Security Council at its 8979th meeting has prevented it

from exercising its primary responsibility for the maintenance of international peace

and security,

Recalling also its resolution 2625 (XXV) of 24 October 1970, in which it

approved the Declaration on Principles of International Law concerning Friendly

Relations and Cooperation among States in accordance with the Charter of the United

Nations, and reaffirming the principles contained therein that the territory of a State

shall not be the object of acquisition by another State resulting from the threat or use

of force, and that any attempt aimed at the partial or total disruption of the national

unity and territorial integrity of a State or country or at its political independence is

incompatible with the purposes and principles of the Charter,

Recalling further its resolution 3314 (XXIX) of 14 December 1974, which

defines aggression as the use of armed force by a State against the sovereignty,

territorial integrity or political independence of another State, or in any other manner

inconsistent with the Charter,

Bearing in mind the importance of maintaining and strengthening international

peace founded upon freedom, equality, justice and respect for human rights and of

developing friendly relations among nations irrespective of their political, economic

and social systems or the levels of their development,

Recalling the Final Act of the Conference on Security and Cooperation in Europe,

signed in Helsinki on 1 August 1975, and the Memorandum on Security Assurances in

Connection with Ukraine’s Accession to the Treaty on the Non-Proliferation of Nuclear

Weapons (Budapest Memorandum) of 5 December 1994,

Condemning the 24 February 2022 declaration by the Russian Federation of a

“special military operation” in Ukraine,

Reaffirming that no territorial acquisition resulting from the threat or use of

force shall be recognized as legal,

Expressing grave concern at reports of attacks on civilian facilities such as

residences, schools and hospitals, and of civilian casualties, including women, older

persons, persons with disabilities, and children,

Recognizing that the military operations of the Russian Federation inside the

sovereign territory of Ukraine are on a scale that the international commu nity has not

seen in Europe in decades and that urgent action is needed to save this generation

from the scourge of war,

Endorsing the Secretary-General’s statement of 24 February 2022 in which he

recalled that the use of force by one country against anot her is the repudiation of the

principles that every country has committed to uphold and that the present military

offensive of the Russian Federation is against the Charter,

Condemning the decision of the Russian Federation to increase the readiness of

its nuclear forces,

Expressing grave concern at the deteriorating humanitarian situation in and

around Ukraine, with an increasing number of internally displaced persons and

refugees in need of humanitarian assistance,

Expressing concern also about the potential impact of the conflict on increased

food insecurity globally, as Ukraine and the region are one of the world’s most

important areas for grain and agricultural exports, when millions of people are facing

famine or the immediate risk of famine or are experiencing severe food insecurity in

several regions of the world, as well as on energy security,

Welcoming the continued efforts by the Secretary-General and the Organization

for Security and Cooperation in Europe and other international and regional

organizations to support de-escalation of the situation with respect to Ukraine, and

encouraging continued dialogue,

1. Reaffirms its commitment to the sovereignty, independence, unity and

territorial integrity of Ukraine within its internationally recogni zed borders,

extending to its territorial waters;

2. Deplores in the strongest terms the aggression by the Russian Federation

against Ukraine in violation of Article 2 (4) of the Charter;

3. Demands that the Russian Federation immediately cease its use of force

against Ukraine and to refrain from any further unlawful threat or use of force against

any Member State;

4. Also demands that the Russian Federation immediately, completely and

unconditionally withdraw all of its military forces from the territory of Ukraine within

its internationally recognized borders;

5. Deplores the 21 February 2022 decision by the Russian Federation related

to the status of certain areas of the Donetsk and Luhansk regions of Ukraine as a

violation of the territorial integrity and sovereignty of Ukraine and inconsistent with

the principles of the Charter;

6. Demands that the Russian Federation immediately and unconditionally

reverse the decision related to the status of certain areas of the Donetsk and Luhansk

regions of Ukraine;

7. Calls upon the Russian Federation to abide by the principles set forth in

the Charter and the Declaration on Friendly Relations;

8. Calls upon the parties to abide by the Minsk agreements and to work

constructively in relevant international frameworks, including in the Normandy

format and Trilateral Contact Group, towards their full implementation;

9. Demands all parties to allow safe and unfettered passage to destinations

outside of Ukraine and to facilitate the rapid, safe and unhindered access to

humanitarian assistance for those in need in Ukraine, to protect civilians, including

humanitarian personnel and persons in vulnerable situations, including women, older

persons, persons with disabilities, indigenous peoples, migrants and children, and to

respect human rights;

10. Deplores the involvement of Belarus in this unlawful use of force against

Ukraine, and calls upon it to abide by its international obligations;

11. Condemns all violations of international humanitarian law and violations

and abuses of human rights, and calls upon all parties to respect strictly the relevant

provisions of international humanitarian law, including the Genev a Conventions of

19492 and Additional Protocol I thereto of 1977, as applicable, and to respect

international human rights law, and in this regard further demands that all parties

ensure respect for and the protection of all medical personnel and humanitarian

personnel exclusively engaged in medical duties, their means of transport and

equipment, as well as hospitals and other medical facilities;

12. Demands that all parties fully comply with their obligations under

international humanitarian law to spare the civilian population, and civilian objects,

refraining from attacking, destroying, removing or rendering useless objects

indispensable to the survival of the civilian population, and respecting and protecting

humanitarian personnel and consignments used for humanitarian relief operations;

13. Requests the Emergency Relief Coordinator to provide, 30 days after the

adoption of the present resolution, a report on the humanitarian situation in Ukraine

and on the humanitarian response;

14. Urges the immediate peaceful resolution of the conflict between the

Russian Federation and Ukraine through political dialogue, negotiations, mediation

and other peaceful means;

15. Welcomes and urges the continued efforts by the Secretary-General,

Member States, the Organization for Security and Cooperation in Europe and other

international and regional organizations to support the de-escalation of the current

situation, as well as the efforts of the United-Nations, including of the United Nations

Crisis Coordinator for Ukraine, and humanitarian organizations to respond to the

humanitarian and refugee crisis that the aggression by the Russian Federation has

created;

16. Decides to adjourn the eleventh emergency special session of the General

Assembly temporarily and to authorize the President of the General Assembly to

resume its meetings upon request from Member States.