Venezuela: le véritable enjeu.

drapeau venezuela

Après 20 ans de chavisme, Washington est ses alliés estiment que le moment est venu de porter un coup décisif.

La confrontation politique porte d’abord sur les élections présidentielles du 20 mai 2018. Les résultats officiels donnent près de 68 % des voix à Nicolas Maduro, ainsi réélu pour 6 ans, 21 % à Henri Falcon (ex- chaviste), et environ 10 % à Javier Bertucci, pasteur évangélique ultra-conservateur. L’abstention atteint un niveau particulièrement élevé et dépasse les 53 %.

L’argument des opposants (vénézuéliens ou non) à Maduro repose essentiellement sur l’affirmation d’une illégitimité du scrutin. Qu’en est-il ? Il est difficile d’affirmer, comme on le fait à Washington et ailleurs, que les résultats de ce scrutin devraient être rejetés car dans les faits il n’y a ni preuve explicite, ni analyse convaincante qui puisse confirmer sérieusement l’illégalité des résultats. La déclaration officielle des autorités françaises, en date du 23 mai, le montre qui fait simplement état de leurs « doutes ». Cette déclaration qualifie l’élection vénézuélienne de « non représentative ». Ce qui ne veut pas dire truquée avec des résultats falsifiés. Les mots ont un sens. Cela confirme une réalité d’évidence : un contexte politique problématique, profondément troublé et très tendu.

Au lendemain de la présidentielle, la France ne condamne ni l’élection, ni les autorités du Venezuela. Elle affirme cependant que ce scrutin ne peut être considéré comme légitime et crédible en raison du taux de participation historiquement faible. Une abstention majoritaire à près de 54 % révèle effectivement un problème réel. Et l’abstention vénézuélienne a ses causes : le boycott à l’appel de la principale coalition d’opposition, et une situation économique et sociale très difficile, au multiples et graves conséquences, qui marque durement la vie quotidienne, en particulier celle des couches populaires.

Mais peut-on condamner l’élection en elle-même du fait de son contexte ? Et alors, que dire à propos des élections en France ? Pour les Européennes le taux d’abstention est supérieur à 53 % depuis 1999, avec un pic à 60 % en 2009. Aux législatives de 2017, l’abstention atteint 51 % au premier tour et 57 % au second (!). Aux régionales de 2010 et 2015, elle atteint ou dépasse les 50 %. Même chose pour les départementales de 2011 et 2015. Faut-il considérer tous ces scrutins comme non légitimes et non crédibles ? Et affirmer, par exemple, que la majorité LREM au service du Président Macron est illégitime ? Où est la cohérence ? Où sont les principes ? Où est l’honnêteté ?

Pour certains commentateurs, le bulletin de vote vénézuélien « n’a guère de sens ». Non pas que les citoyens n’aient pas pu voter… puisque, comme le souligne le quotidien Le Monde, « les électeurs qui se sont déplacés votent tranquillement, les machines électroniques fonctionnent ». Ce qui compte et poserait problème, explique Le Monde (1) et d’autres médias, c’est le « carnet de la patrie » et les « points rouges », c’est à dire des tentes ou « stands » installés non loin des bureaux de vote. Chaque électeur peut – après avoir voté – aller y toucher un bon donnant droit à une aide en faisant valider et scanner son carnet. Pour ses détracteurs, ce système fonctionnerait donc comme un moyen de contrôle du choix de chaque électeur. Sauf qu’avec ce système, rien ne prouve pour quel candidat l’électeur a voté dans l’isoloir. C’est toujours Le Monde qui le souligne. Mais là encore, où est la vérité alors que 150 observateurs internationaux du scrutin (dont ceux du Conseil des experts électoraux d’Amérique latine) ne confirment en rien les accusations portées contre ce système des « points rouges ».

La confrontation politique a changé de dimension et de nature

Ceux qui prétendent qu’au Venezuela « le vote n’a guère de sens » cherchent à nourrir la thèse d’un régime où les élections ne servent à rien puisqu’il s’agit, selon eux, d’une dictature. Une dictature que l’on affuble, selon l’inspiration, de différents noms d’oiseaux. La palme revient à un certain François Brousseau, éditorialiste pour le quotidien « Le Devoir », au Canada, pays où se réunira le Groupe de Lima (2) lundi 4 février, à Ottawa. Brousseau écrit que « cette crise est la phase terminale du socialisme du 21ème siècle, variante singulière du capitalisme d’État autoritaire, avec une véritable mafia au pouvoir »(3). Cette formulation contient et amalgame tout ce qui se présente comme comme épouvantails idéologiques dans le monde anglo-saxon (et au delà) : socialisme, autoritarisme, mafia… La volonté de diabolisation maximum est devenue tellement éclatante (et pas seulement au Canada) qu’elle pourrait faire sourire en raison de sa véhémence et des dérives qu’elle suscite. Mais ce manque de sérieux est cependant significatif qu’on est passé à une autre phase de la crise vénézuélienne. D’abord dans sa dimension. Elle est maintenant complètement portée au plan international. Les États-Unis ont voulu qu’elle soit traitée au Conseil de Sécurité de l’ONU… ce qui a permis, contre leurs propres calculs, de montrer que le Venezuela de Nicolas Maduro est moins isolé qu’on ne le dit. Mais surtout, la confrontation politique change de nature. Le Secrétaire d’État américain Mike Pompéo l’a montré en utilisant une expression dont on saisira aisément la finesse politique : « vous devez choisir votre camp ». Cela nous rappelle le « vous êtes avec nous, ou bien vous êtes contre nous » de Georges W. Bush après le 11 septembre. Ce fut alors le signal d’une sorte de guerre sainte, une croisade (le mot fut employé).

C’est bien ce dont il est question aujourd’hui, contre le Venezuela et le chavisme. Un Venezuela en crise et en grande difficulté. Il n’est plus question de faire dans la dentelle. Il faut saisir le moment d’opportunité et frapper fort. Les élections et la démocratie ne sont plus que des prétextes et des situations de convenance pour déguiser un « regime change » (comme on dit en français) ou un véritable coup d’État, en issue politique soit disant légitime… Ce que l’on peut constater c’est que les États-Unis, avec la bourgeoisie, la droite et l’extrême-droite vénézuéliennes, et tous ceux qui les soutiennent, considèrent, après 20 ans de chavisme, après 20 ans d’affrontements politiques et institutionnels, 20 ans de confrontation de classe, 20 ans de tentatives de déstabilisation économique et politique avec y compris une tentative de coup d’État en 2002… que le moment est enfin venu de porter un coup décisif à un régime qui a porté comme référence et comme vision d’avenir, le socialisme, la justice sociale, l’attention aux plus pauvres, la réforme agraire, le défi au FMI et à la Banque mondiale, l’opposition à la domination impériale des États-Unis, la solidarité latino-américaine, le soutien à Cuba… Pour Trump et pour ceux qui l’ont précédé, ça fait effectivement beaucoup. Mettez vous à leur place.

D’où l’agressivité de bien des gouvernements de droite en Amérique latine. D’où l’attitude de quelques pays européens dont la France qui se permettent d’adresser un ultimatum à Maduro. Emmanuel Macron tweete le 26 janvier : « sans élections annoncées d’ici 8 jours, nous serons prêts à reconnaître Juan Guaido comme Président en charge du Venezuela pour enclencher un processus politique. » Un ultimatum, cela revêt un certain sens. Et pas n’importe lequel. C’est un acte qui sort les relations internationales des pratiques normales de la diplomatie. C’est un acte de force.

Le funeste parfum de l’irresponsabilité

Si Maduro n’obtempère pas et n’enclenche pas la processus politique « exigé », ce qui est le cas… que peut-t-il se passer ? Une montée brutale de la tension au Venezuela et sur le plan international ? La Russie et la Chine au Conseil de Sécurité ont, en effet, marqué leur opposition à la ligne de Washington. Une exacerbation de la violence ? Est-ce le but finalement recherché ? Va-t-on aller vers des affrontements armés élargis dans les rues de Caracas ? On nous répondra…mais non, il s’agit simplement d’obtenir de nouvelles élections. De cette manière ?.. et dans un tel contexte ? Un ultimatum a sa propre logique et ses risques d’engrenages. Il est consternant que la France ait pu accepter voire susciter une telle initiative. Cet ultimatum est un alignement politique de facto sur Washington et ses dangereuses prétentions impérialistes. De la part des autorités françaises, allemandes, britanniques et espagnoles c’est un choix dont le parfum d’ irresponsabilité nous fait sentir à quel point les relations internationales sont aujourd’hui gérées d’abord dans la brutalité et la carence de vision politique. C’est la logique de force, les diktats, le mépris du dialogue, des négociations possibles et du multilatéralisme qui dominent outrageusement. Nous assistons à la montée progressive de la sauvagerie dans l’ordre international.

Il est lamentable que les autorités françaises jusqu’au plus haut niveau, puissent y contribuer. Certains persistent pourtant à interpréter la politique étrangère d’Emmanuel Macron comme un « gaullo-mitterrandisme ». Ce concept n’a guère de sens sauf celui d’une hypocrisie (4). Il s’agirait d’accréditer l’idée d’une volonté d’indépendance et de liberté de choix sur les valeurs de la République. Mais où sont ces valeurs et cette liberté lorsque les choix français s’alignent sur ceux des États-Unis ? Que deviennent ces valeurs dans l’entretien permanent de relations privilégiées avec l’Égypte ou l’Arabie Saoudite ? En vérité, le rôle international de la France se précise dans un cumul d’affaiblissements, de cynismes et de dégénérescences politiques. Les autorités françaises se déconsidèrent en s’attaquant à un pays du Sud, aujourd’hui en difficulté, qui n’a cessé de vouloir montrer à son peuple, et au delà, que l’on peut faire autre chose qu’obéir aux règles du capitalisme et des puissances dominantes. Ce « nouveau monde » macronien ressemble furieusement à l’ancien.

1) « Au Venezuela, Nicolas Maduro proclamé vainqueur d’une présidentielle contestée », Le Monde, Rémy Ourdan, 21 mai 2018.
2) Ce groupe est constitué du Canada et d’une dizaine de pays d’Amérique latine opposés au Président Maduro.
3) « Venezuela, guerre froide », Le Devoir, François Brusseau, 28 janvier 2018.
4) Sur cette question, voir en particulier dans ce blog : « ONU: une Assemblée générale très révélatrice. Version longue et modifiée », 22 novembre 2017, https://wordpress.com/post/jacquesfath.international/1008

L’affaire Gbagbo: comment et pourquoi on nous ment.

Il y a bien un problème de la Cour Pénale Internationale qui traduit d’abord celui de l’ordre international dominant aujourd’hui.

La décision prise par la Cour pénale internationale (CPI) d’un acquittement de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé a suscité dans certains médias et journaux une avalanche de critiques et de formulations indignées. La Chaîne internationale France 24, très regardée en Afrique, ne s’en est pas privée.

Cet acquittement serait « un coup porté à la CPI », un « revers pour la justice internationale », un « échec » de plus après l’abandon des poursuites contre le Président kényan Uhuru Kenyatta en 2014, et après l’acquittement en appel de Jean-Pierre Bemba (ex-sénateur et Vice-président de la République démocratique du Congo), le 12 juin 2018. Jean-Pierre Bemba fut libéré en raison de « sérieuses erreurs » commises par la Chambre de première instance qui l’avait condamné à 18 ans de prison en juin 2016. Selon certains on serait devant une « succession d’échecs » dans la poursuite des criminels de masse…

Il y aurait beaucoup à dire sur cette question et en particulier sur cette conception d’une « justice » internationale centrée sur l’Afrique alors que tant de dirigeants, y compris occidentaux ou alliés des occidentaux, mériteraient de passer en jugement pour leurs guerres illégitimes et illégales, pour leurs crimes coloniaux, leurs crimes de guerre et contre l’humanité. Gageons, par exemple, qu’on ne demandera jamais à Georges Walker Bush de rendre des comptes sur la guerre en Irak, ses conséquences et les exactions criminelles qu’elle a permises… tandis que les crimes d’Israël, puissance occupante (et colonisatrice) en Palestine, continuent de bénéficier d’une totale impunité. Il y a bien un problème de la CPI. Mais celui-ci traduit d’abord un problème de l’ordre international dominant aujourd’hui.

Ceux qui s’indignent du jugement concernant Gbagbo devraient donc aussi dénoncer cette instrumentalisation de la CPI et de la justice internationale, qui s’articule si bien avec l’instrumentalisation des Nations-Unies, de la Charte, du Conseil de Sécurité et du droit international au profit des plus puissants.

Mais aujourd’hui, il faut s’attarder sur le cas spécifique de Laurent Gbagbo. Si l’on considère que son acquittement constitue un coup porté à la crédibilité de la CPI… cela veut dire clairement que Gbagbo aurait bel et bien perdu l’élection présidentielle de décembre 2010, sans contestation et ni discussion possible. Tous les torts, au regard du droit et de la sincérité en politique, seraient comme une évidence de son côté puisqu’ il aurait ainsi refusé d’accepter le résultat des élections et entraîné la Côte d’Ivoire dans une guerre civile meurtrière. C’est la thèse que l’on nous sert.

Pourtant, ce qui s’est passé ne confirme en rien un tel scénario qui nous fut présenté comme le seul possible. Avec ce court texte de réaction personnelle, je publie (ci-dessous) une analyse circonstanciée des conditions du scrutin, écrit par Pierre Sané, ancien Secrétaire général d’Amnesty International et Sous-directeur général de l’UNESCO : « Les élections de Côte d’Ivoire : chronique d’un échec annoncé » (27 décembre 2010).

Ceux qui ont privilégié délibérément la thèse de la responsabilité/culpabilité de Laurent Gbagbo ont en réalité choisi l’épreuve de force pour écarter celui-ci du pouvoir, quels que soient les résultats réels de l’élection. En vérité, l’épreuve de force aurait pu et dû être évitée. Le dialogue politique aurait dû prévaloir ainsi que l’examen sérieux des contestations électorales multiples, le recomptage des voix là où cela s’imposait, voire de nouveaux votes. L’ONU et notamment le Conseil de Sécurité et chacun de ses membres auraient dû encourager et pousser dans cette voie. C’est l’inverse qui s’est produit.

Rappelons quelques faits. Le 2ème tour de la présidentielle s’est tenu le 28 novembre. Le jeudi 2 décembre, soit 4 jours après seulement, la Présidence du Conseil de Sécurité de l’ONU assurée par les États-Unis, déclarait que les membres du Conseil « se sont félicités de l’annonce des résultats provisoires du deuxième tour… », et le lendemain, vendredi 3, le représentant spécial de Ban Ki Moon, M. Choï Young-Jin, « certifiait » les résultats… comme si l’ONU pouvait trancher sur le résultat d’une élection dans un pays souverain. Et comme s’il était possible de « certifier » le bien-fondé d’un résultat électoral dans de tels délais ! Choï Young-Jin a même expliqué devant le Conseil de Sécurité qu’il avait pu, dès le 29 novembre (soit le lendemain du 2ème tour), lors d’une conférence de presse, certifier « implicitement » la bonne tenue du scrutin (1). Que veut dire « certifier implicitement » ?

En vérité, tout montre que la pression fut très vite, très forte pour une proclamation des « résultats », comme s’il avait fallu mettre cette « communauté internationale » et l’ensemble du peuple ivoirien devant un fait accompli. Alors qu’il y avait de nombreuses contestations, et que celles-ci auraient dû faire l’objet d’analyses et d’enquêtes par la Commission électorale et par le Conseil constitutionnel. Un sérieux doute s’est donc logiquement installé sur la sincérité des résultats annoncés du scrutin, et sur ce « résultat » officialisé par l’ONU. Comment pouvait-il en être autrement ? Comment garantir la transparence et l’honnêteté d’un scrutin avec quelques centaines d’observateurs internationaux pour 20 000 bureaux de vote ? Comment vérifier quelque 20 000 PV de bureaux de vote en quelques jours ? Une note du Service d’information de l’ONU du 3 décembre indiqua même que le représentant de l’ONU avait « analysé les PV pendant 3 jours », soit près de 7000 par jours !.. Même si on admettait qu’il ne s’agit alors que des bureaux faisant l’objet d’une contestation, comment accepter de tels délais… et surtout une telle désinvolture ?

Un tout autre processus de règlement, une toute autre issue étaient possibles. La désignation de Ouattara comme vainqueur et donc comme Président, fut une décision politique unilatérale tranchée de facto par l’intervention des forces militaires françaises sous les instructions du Président Nicolas Sarkozy, chef des armées. Dans la grande tradition de la Françafrique, les autorités françaises sont intervenues et ont directement pesé de tout leur poids afin d’imposer un homme plus et mieux aligné sur Paris, plus redevable et plus souple qu’un Gbagbo qui ne fut en réalité jamais réellement accepté. Les autorités françaises ont alors fait de Ouattara, cet ancien Directeur général-adjoint du FMI, l’homme-lige des intérêts d’un néo-colonialisme qui perdure au delà de toutes les déclarations de principe sur la fin de la Françafrique, déclarations auxquelles personne ne peut vraiment croire.

Des dirigeants africains connus comme Jerry Rawlings, ancien chef d’État du Ghana et personnalité respectée sur le continent africain, ou Pierre Sané, ont proposé un recomptage des voix ou un nouveau vote. C’était ce qu’il fallait faire… C’était l’évidence ! C’est dans cet esprit que des négociations auraient dû s’imposer pour éviter l’irréparable et finalement respecter les électeurs ivoiriens. Il y avait de la marge pour éviter l’engrenage et la confrontation armée. Mais cette perspective a été clairement et brutalement refusée.

Amath Dansokho, membre éminent du Parti de l’Indépendance et du Travail du Sénégal, ancien ministre et ancien Vice-président de l’Assemblée nationale, le souligne avec force : « Toute cette machinerie infernale – dit-il – a été montée, je le dis comme je le pense, par la France. Il faut remonter à l’ère Chirac pour comprendre cette crise. Lui et ses services ont encouragé la création de la rébellion. Laurent Gbagbo avait été élu en 2000 et reconnu par la communauté internationale. Jusqu’au coup d’état manqué de 2003 fomenté par des officiers travaillant pour Ouattara, qui n’en était pas à son premier coup. Tout cela on l’oublie » (2)

Certes, en Afrique, les réactions ne furent pas unanimes, y compris au sein des forces de gauche. Mais n’oublions pas les voix les plus lucides devant ce coup de force et ce déni de droit qui aura contribué à l’exacerbation des tensions et à des affrontements qui firent plus de 3000 morts. Il était possible d’éviter une confrontation armée dramatique et des exactions criminelles où les civils ont payé un prix très élevé … des deux côtés (3).

Au fond, le résultat réel de l’élection présidentielle de décembre 2010 en Côte d’Ivoire (que l’on ne connaît pas) importait peu pour ceux qui voulaient en finir avec Gbagbo. Quelque soit la vérité des chiffres, il fallait régler la question et trancher rapidement entre deux revendications de victoire. Il n’était de toutes façons pas question de laisser Gbagbo l’emporter.

Ce qui motiva la décision des autorités à Paris c’était déjà le constat d’un affaissement du rôle français en Afrique face aux rivalités montantes d’autres puissances : États-Unis, Chine, Inde… Mais le choix effectué fut catastrophique. L’usage de la force traduit une faiblesse. On ne sait pas qui a réellement gagné l’élection mais on sait qui a perdu : le peuple ivoirien.

2) http://news.abidjan.net/h/384611.html le 24 décembre 2010.

3) On peut citer le massacre de Duékoué (du 27 au 29 mars 2011) par des troupes et des miliciens pro-Ouattara : 800 morts selon le CICR et 1000 selon Caritas.

« Les élections de Côte d’Ivoire: chronique d’un échec annoncé »

Par Pierre Sané, ancien Secrétaire général d’Amnesty International et ancien Sous-Directeur général de l’Unesco

27 décembre 2010

Ce devait être des élections qui allaient permettre de mettre fin à la crise, de tourner enfin la page du legs de Félix Houphouët-Boigny et d’engager la Côte d’Ivoire sur le chemin de la paix et du développement. Cela aura été en tous les cas les élections africaines les plus longuement et méticuleusement préparées qui ont impliqué depuis les Accords de Marcoussis en janvier 2003 (1) un nombre impressionnant d’acteurs : le pouvoir, la rébellion armée, les partis politiques ivoiriens, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine, la France, l’Union européenne, la Francophonie, les Nations-Unies sans oublier les médiateurs successifs (le Togolais, Gnassingbé Eyadema, le Sud-Africain Thabo Mbeki et le Burkinabé Blaise Compaoré…). Du jamais vu en Afrique ! 
Le processus électoral avait fait l’objet d’un consensus laborieux entre toutes les parties prenantes même si à chaque étape il y avait eu des dérapages. Des audiences foraines au recensement de la population, de la constitution du fichier électoral à la délivrance de Cartes nationale d’Identité, de la constitution puis reconstitution de la Commission électorale indépendante à la distribution des cartes d’électeurs, l’ensemble du processus élaboré et mis en œuvre par le pouvoir, l’opposition et les rebelles sous la supervision sourcilleuse de la communauté internationale était censé délivrer un résultat incontesté. Un code de bonne conduite avait même été élaboré par les partis politiques au-delà de la loi électorale et de la Constitution pour s’assurer du respect des règles par tous les acteurs de la compétition électorale… Cerise sur le gâteau, il était fait appel aux Nations-Unies pour certifier l’ensemble du processus… Du jamais vu en Afrique!
Ainsi après le premier tour, tous s’accordaient pour valider la sincérité du scrutin et les deux candidats s’engageaient à respecter le verdict des urnes au second tour. Mais voilà qu’à l’arrivée, on se retrouve avec deux vainqueurs. Un échec et une impasse qui risquent de plonger le pays dans une guerre civile plus dévastatrice encore que celle qu’il a connue de 2002 à 2005. Et au bout du compte, quel que soit le vainqueur, ce dernier risque de gouverner pendant longtemps contre une moitié du pays. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-on arrivé là et comment en sortir ? Au-delà des jugements à l’emporte-pièce, des prises de position partiales, instructions péremptoires et menaces, il est important de dégager un post mortem objectif afin de servir de leçon pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique.
Observateur impartial et objectif de la scène politique ivoirienne et conscient que même si on se réclame du panafricanisme, on ne saurait s’adjuger le droit de donner des instructions aux dirigeants ivoiriens surtout dans une Afrique où les conflits internes sont complexes et où la manipulation des processus électoraux est plus la règle qu’autre chose. De ce qui devait être des élections «parfaites» jusqu’au blocage actuel j’ai identifié quatre anomalies/erreurs qui ont, à mon avis, entraîné des dysfonctionnements menant à l’échec programmé du processus. Cet échec est bien sûr à mettre au passif de tous les acteurs impliqués qu’ils soient nationaux ou internationaux.
La première anomalie a trait au non-respect des accords signés qui prévoyaient notamment un cadre et un échéancier pour l’organisation et la tenue pacifiques de l’élection présidentielle. Ces modalités ont été stipulées dans le 4e Accord complémentaire à l’Accord politique de Ouagadougou (2) qui dresse un canevas pour les opérations de démobilisation, de désarmement et de stockage des armes, précise les conditions de restauration de l’appareil d’État et de son Administration dans le pays tout en prévoyant la sortie de la crise.
Ainsi l’Accord complémentaire, dans son Article 3, stipule «… afin de favoriser l’organisation des élections dans de bonnes conditions, les deux parties ont convenu de relancer, sans délai et sous la conduite du CCI (Centre de commandement intégré) et la supervision des Forces impartiales, le désarmement, le stockage des armes des deux Forces ex-belligérantes, ainsi que la démobilisation des ex-combattants des Forces nouvelles. En tout état de cause, ces opérations devront être achevées au plus tard deux mois avant la date fixée pour l’élection présidentielle. » 
L’Accord complémentaire prévoit également le regroupement et le cantonnement des forces rebelles, le démantèlement des milices, le paiement de primes de démobilisation le tout « devant être achevé au plus tard deux mois avant l’élection présidentielle. » En outre, l’article 8 du même Accord complémentaire reconnaît «que la non réunification du pays et les lenteurs accusées dans la normalisation institutionnelle et politique constituent de sérieux obstacles à l’organisation d’élections justes, transparentes et démocratiques.»
Il apparaît que les clauses ci-dessus, absolument essentielles à la tenue d’élections ouvertes, n’ont pas été respectées, les rebelles refusant de désarmer et rendant aléatoire le redéploiement de l’Administration et la récupération par l’État de ses recettes fiscales et douanières. Or, l’expérience récente (Irak, Afghanistan) a montré qu’il était illusoire de prétendre tenir des élections libres et transparentes dans des zones contrôlées par des rebelles en armes. 
Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas exigé des rebelles qu’ils se conforment à l’Accord politique de Ouagadougou et ses quatre Accords complémentaires qu’ils ont eux-mêmes signés ? Pourquoi le Conseil de sécurité des Nations-Unies n’a-t-il pas donné instruction aux rebelles de désarmer tel que prévu dans l’Accord de Ouagadougou que le Conseil a entériné ? Pourquoi le Facilitateur, parrain de l’Accord de paix de Ouagadougou, Blaise Compaoré n’a-t-il pas exercé les pressions nécessaires pour faire respecter cette clause essentielle ? Et somme pourquoi les rebelles et leur chef politique, le Premier ministre Guillaume Soro, ont-ils refusé de désarmer alors qu’ils étaient signataires de l’Accord ?
Ce manquement primordial au processus électoral élaboré laborieusement ouvrait fatalement la possibilité de violences et d’intimidations dans des zones contrôlées de fait par des groupes d’opposition armés dans le Centre, dans le Nord et dans l’Ouest du pays. Le fait que ces violences aient pu entacher la régularité du scrutin a été apprécié différemment par le Conseil constitutionnel et par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies en Côte d’Ivoire créant ainsi une nouvelle crise.
La deuxième anomalie à mon avis tient à la composition et au mode de fonctionnement de la Commission électorale indépendante (CEI). Prêtant serment au palais présidentiel le 25 février 2010 devant le Conseil constitutionnel et en présence du représentant du Facilitateur et du représentant des Nations-Unies, ses membres s’étaient « engagés à remplir leur mission dans le respect de la Constitution et en toute impartialité ».
Or, cette Commission est composée de 31 membres dont 11 représentant les corps constitués et 20 venant des partis politiques et groupes rebelles. Fait probablement unique en Afrique sur les 20 représentants des partis politiques et groupes rebelles dans la Commission, l’opposition compte 18 représentants et le parti au pouvoir 2 ! A supposer même que les représentants des corps constitués (11) soient tous proches du pouvoir, cela ne ferait jamais que 13 en face de 18. En quelque sorte la Commission « indépendante » est bel et bien contrôlée par l’opposition ! D’ailleurs, son Président est un membre éminent de la coalition de l’opposition et ancien ministre PDCI dans le gouvernement Gbagbo. Fait curieux, tous ces membres ont été nommés par décret présidentiel ! Et parmi les 18 membres de l’opposition, on en retrouve 6 qui représentent 3 groupes rebelles (MPCI, MPIGO et MJP) ayant depuis longtemps fusionné dans les Forces nouvelles, et 8 issus de 4 partis politiques d’opposition (PIT, UDPCI, MFA et UDCY) dont le score combiné au 1er tour de la présidentielle s’est élevé à 3,5% des voix exprimées, les 4 autres représentant le RDR et le PDCI…Du jamais vu en Afrique … ou ailleurs !
Et pourtant, la loi électorale promulguée en 2001 ne prévoyait que « deux représentants de chaque parti ou groupement politique ayant au moins un Député à l’Assemblée nationale ou ayant remporté au moins une élection municipale » (3).
C’est qu’entre-temps, il y a eu une tentative de coup d’État, une rébellion armée, l’envoi par la France et les Nations-Unies de forces d’interposition et le début du ballet politico-diplomatique menant de Marcoussis à Ouagadougou en passant par Accra et Pretoria. C’est à Marcoussis qu’une telle composition de la Commission a été concoctée au mépris de la Constitution ivoirienne adoptée deux ans plus tôt par une large majorité des Ivoiriens et au mépris des règles d’équité les plus élémentaires.
En plus de cette composition pour le moins insolite (et sans doute pour en atténuer un peu les conséquences) on y ajoute une modalité de prise de décision qui va nécessairement mener au blocage : le consensus. Ce blocage a découlé du différend concernant le sort à réserver aux résultats de plusieurs départements dans le Nord du pays, de l’opportunité de prononcer des résultats provisoires compte tenu du manque de consensus et du dessaisissement de la Commission électorale par le Conseil constitutionnel. C’est suite à ce dessaisissement que le Président de la CEI, membre de l’opposition, a procédé dans la précipitation et la plus grande confusion à une déclaration de résultats provisoires non consolidés et encore moins validés par l’ensemble des commissaires centraux de la CEI et, fait inédit, depuis le QG de campagne du candidat de l’opposition, en d’autres termes de son candidat! 
Auparavant une image avait fait le tour du monde, celle de papiers arrachés et déchirés des mains du porte-parole de la CEI, membre de l’opposition. L’auteur de cet acte, commissaire central de la CEI et représentant le ministre de l’Intérieur, a déclaré à la presse pour justifier son acte : « Le mode opératoire que nous avons adopté de façon consensuelle est qu’avant que les résultats ne soient rendus publics, ils ont besoin d’être consolidés en Commission centrale. Ce dont il s’agit, c’est que M. Bamba Yacouba a agi en violation flagrante du mode opératoire unanimement admis par la CEI Il est donc avéré que la Commission électorale n’a pas respecté son serment d’impartialité et de respect de la Constitution. Mais pouvait-il en être autrement au vu de sa composition, de son mode opératoire et des enjeux ? Peut-on être à la fois juge et partie ? Pourquoi devrait on estimer que les résultats collatés et promulgués par le seul Président de la Commission (la Commission n’ayant pas statue à ce jour) reflètent fidèlement le souhait de la majorité des électeurs ? Et surtout pourquoi avoir impose une telle composition de commission électorale ?
En tout état de cause l’ordonnance de 2008 portant ajustement au code électoral pour les élections de sortie de crise indique que la proclamation définitive des résultats relève de la compétence exclusive du Conseil constitutionnel, la proclamation des résultats provisoires par la CEI ne constituant qu’une étape dans le processus électoral. Et c’est là que survient à mon avis la 3e erreur. Elle est due à la précipitation du Conseil constitutionnel. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause sa légitimité ou la légalité de son action. Comme partout ailleurs sa composition et ses attributions sont fixées par la Constitution. Et comme partout ailleurs son Président est nommé par le chef de l’exécutif. L’argument selon lequel son Président serait un proche du Président de la République n’est donc pas recevable. C’est la même chose partout.
Comme partout ailleurs, le Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire est juge de la constitutionnalité des lois. Il « contrôle la régularité des opérations de référendum et de l’élection des représentants du peuple » (4). Il « statue sur l’éligibilité des candidats aux élections présidentielle et législative, les contestations relatives à l’élection du Président de la République et des députés. Le Conseil constitutionnel proclame les résultats définitifs de l’élection présidentielle (5) ». C’est fort de ce mandat que le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin dans 7 départements (sur les 8 contestés) sur la base de l’examen des 5 requêtes introduites par le candidat Laurent Gbagbo au sujet d’irrégularités ayant trait « à l’absence de ses représentants et délégués dans les bureaux de vote ; au bourrage d’urnes ; au transport des Procès-verbaux par des personnes non autorisées ; à l’empêchement de vote des électeurs ; à l’absence d’isoloirs; et à la majoration des suffrages exprimés ».
Sur la base des éléments de preuve soumis en appui des requêtes le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin des départements incriminés et procédé au redressement des résultats aboutissant à la proclamation de Laurent Gbagbo comme vainqueur.
Toutefois, puisque comme partout ailleurs la décision du Conseil constitutionnel est finale et sans recours et compte tenu des circonstances exceptionnelles pourquoi le Conseil n’a-t-il pas pris le temps d’enquêter plus à fond sur les requêtes déposées par le candidat Laurent Gbagbo et peut-être même solliciter du candidat Alassane Ouattara un dépôt de requêtes quitte à faire une exception sur le non-respect des délais ? De même pourquoi n’a-t-il pas ordonné la reprise des élections dans les départements incriminés en sollicitant par le biais du Gouvernement les forces armées et les forces des Nations unies pour assurer la sécurité dans les bureaux de vote de ces 7 départements? 
Toujours est-il que cela demeure une décision de la justice suprême du pays qu’il ne nous appartient pas ici de remettre en cause tout comme cela s’est passé dans nombre d’autres élections africaines et même ailleurs (par exemple lors du face-à-face George W. Bush Al Gore aux États-Unis). Je peux comprendre que la rapidité choisie avait pour but de contrer l’action du Président de la Commission électorale mais cela a inévitablement créé une suspicion de partialité.
La dernière précipitation et anomalie ont été bien sûr la certification des résultats par le Représentant des Nations-Unies.
Lors d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 12 novembre 2010, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies pour la Côte d’Ivoire, Choï Young-Jin, avait certifié les résultats définitifs du premier tour de l’élection présidentielle tenue le 31 octobre 2010, six jours après leur proclamation par le Conseil constitutionnel. S’appuyant sur les cinq critères cadres de la certification (paix, inclusivité, accès aux médias d’État, liste électorale définitive et résultats), le chef de l’ONUCI avait estimé que le premier tour de l’élection présidentielle avait eu lieu dans «un environnement globalement pacifique et sécurisé, malgré des incidents isolés, notamment des actes d’intimidation et d’obstruction à la liberté de mouvement dans certaines régions».
Pour la première fois de son histoire l’ONU se voyait conférer un tel rôle. A la suite des Accords de Pretoria (2005)(6) le Conseil de sécurité dans sa résolution n°1765 (7) avait confié au Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies le mandat de certification exercé à titre exclusif et personnel. La résolution précise que «le Certificateur doit sauvegarder les résultats légitimes avec engagement, honneur et détermination. Il veillera à ce que les résultats soient respectés ; que le vainqueur soit celui qui a gagné les élections ; que les résultats ne fassent l’objet ni de contestations non démocratiques, ni de compromissions».
Reposant sur le respect des critères cadres ci-dessus la certification confiée au Représentant spécial du Secrétaire général comprend donc les différentes étapes du processus électoral, la sauvegarde des «résultats légitimes» et la prévention de «contestations non démocratiques». La question essentielle à laquelle il convient donc de répondre est bien celle de la signification du terme «résultats légitimes». S’agit-il des résultats provisoires ? Ou des résultats définitifs ? Des résultats proclamés par la Commission électorale indépendante ou de ceux proclamés par le Conseil constitutionnel ?
Est légitime ce qui est conforme à la loi. Et dans ce cas d’espèce la légitimité des résultats découle comme dans toute démocratie de l’organe qui confère la légitimation à savoir le Conseil constitutionnel. Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies aurait donc dû travailler sur les résultats proclamés par le Conseil constitutionnel et décider ou non de les certifier comme cela a été le cas lors du premier tour. En cas de désaccord persistant, il aurait pu procéder à la vérification détaillée des critères d’annulation mis en avant par le Conseil constitutionnel et évaluer leur force de justification et même demander, compte tenu des circonstances exceptionnelles, que Alassane Ouattara puisse soumettre des «contestations démocratiques» et ensuite transmettre un rapport au Conseil de sécurité. Il n’y a pas d’élections «parfaites», ni en Afrique ni ailleurs. Et personne ne peut en outre prétendre aujourd’hui savoir pour sûr qui a gagné l’élection présidentielle et surtout si les requêtes déposées étaient valables ou non. Voilà pourquoi un organe judiciaire est celui à qui la loi confère l’autorité en dernier ressort de trancher et de décider du résultat final du scrutin. En Afrique, il y a eu au cours de ces dix dernières années, maintes contestations de résultats d’élections. Seules les décisions prises par les organes judiciaires suprêmes ont conféré la victoire à l’un des candidats. Cela aurait donc dû être le cas également en Côte d’Ivoire, à moins de récuser la légitimité de son Conseil constitutionnel ce qui serait contraire à l’ensemble des résolutions du Conseil de sécurité sur la Côte d’Ivoire qui commencent toutes par : «Réaffirmant son ferme attachement au respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité territoriale et de l’unité de la Côte d’Ivoire, et rappelant l’importance des principes de bon voisinage, de non-ingérence et de coopération régionale». La supervision exercée par les Nations-Unies ne suspend en aucune manière la Constitution ivoirienne.
La précipitation du Certificateur à déclarer un vainqueur a certainement contribué à l’impasse actuelle contrairement à ce qui s’est passé en Guinée où les différents organes ont pris le temps nécessaire ce qui a permis d’apaiser les tensions.
Tous ces dysfonctionnements ont précipité la Côte d’Ivoire au bord de la guerre civile et l’urgence aujourd’hui, est d’abord de la prévenir.

Comment en sortir ?

Depuis l’arrivée au pouvoir du FPI en 2000, force est de constater que ce parti n’a jamais pu gouverner sereinement la Côte d’Ivoire. Victime d’un coup d’État avorté suivi d’une rébellion armée qui a abouti à une partition de fait depuis 2002, le régime s’est vu imposer par la communauté internationale un partage du pouvoir qui a amené ses opposants et même les rebelles à exercer une partie du pouvoir y compris le contrôle de la Commission électorale et donc du processus électoral.
Au lieu de sanctionner les rebelles et leurs soutiens, on leur a offert des strapontins ministériels en imposant des Premiers ministres successifs jusqu’à installer le chef des rebelles au poste de Premier ministre (censé être neutre pendant l’élection présidentielle à venir). Ce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir par les armes la communauté internationale le leur a offert sur un plateau d’argent sans pour autant obtenir en contrepartie le désarmement et la réunification du pays ! Il est donc compréhensible que la moitié du pays qui a soutenu le Président Laurent Gbagbo ait une légitime attitude de ras-le-bol et de défiance vis-à-vis de cette même communauté internationale qui s’est empressée de reconnaître des résultats provisoires faisant fi du processus démocratique et des règles constitutionnelles du pays. Les instructions et injonctions ne feront que cristalliser la déchirure qui continue à frapper le pays. Quant a une intervention armée, quel que soit le prétexte utilisé, elle aurait des conséquences incalculables pour toute la région. Et même si in fine Alassane Ouattara venait à exercer le pouvoir, il le ferait contre la moitié du pays et sur un pays dévasté.
Ce qui s’impose donc c’est manifestement le dialogue politique, mais cette fois-ci un dialogue politique direct sans intermédiaires ni accompagnateurs. Qu’on laisse enfin les Ivoiriens régler leurs problèmes !
Aujourd’hui, il leur appartient à eux seuls de décider des voies de sortie de crise et surtout de la gestion future des ressources du pays et notamment des réserves substantielles de pétrole qui alimentent bien des convoitises comme partout ailleurs en Afrique.(8)
En attendant l’issue de la crise une attention particulière doit être impérativement accordée à la prévention de la violence des deux côtés et à s’assurer que toute allégation de violation de droits humains fasse l’objet d’enquêtes judiciaires nationales impartiales et de sanctions rapides et appropriées. En effet, Il serait naïf de penser dans une situation pareille que les violences signalées ne viennent que d’un camp. Il n’y a pas en l’espèce d’un côté les «bons» et de l’autre les «méchants». Il y a une lutte pour le pouvoir en Afrique aujourd’hui, qui au-delà des clivages nationaux ethniques et religieux apparents oppose surtout deux projets de société qui pour faire simple voient s’affronter des dirigeants tenants d’un libéralisme mondialisé à d’autres qui adhèrent à un panafricanisme souverain et socialisant.
Au moment où l’on commémore les 50 ans d’indépendance, tous les Africains doivent garder les yeux ouverts sur les véritables enjeux de ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire. La naïveté, passé 50 ans est impardonnable !

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(1)Accord de Marcoussis (France) de 2003
(2)Accord de Ouagadougou (Burkina Faso) de 2007
(3)Article 5 de la loi n° 2001-634 du 9 octobre 2001 portant composition, organisation, attributions et fonctionnement de la Commission électorale indépendante.
(4) Article 32 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(5) Article 94 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(6)Accords de Pretoria (Afrique du Sud) de 2005
(7) Résolution n° 1765 adoptée par le Conseil de sécurité le 16 juillet 2007.
(8) « C’est une zone prometteuse dont les objectifs géologiques s’apparentent aux découvertes importantes réalisées sur les permis voisins au Ghana », confie Marc Blaizot, Directeur géosciences de la branche exploration et production de Total. Dans l’état actuel des connaissances, les réserves pourraient atteindre jusqu’à 1,5 milliard de barils. Jeune Afrique.com, 23 octobre 2010.

La Nuit des Idées 2019…

ndi-2019

… ou la peur du débat sur la guerre et sur la paix, sur la crise et les conflits sociaux du présent.

La « Nuit des Idées 2019 » se tiendra le 31 janvier prochain. Ce sera la 4ème édition de cette initiative du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il s’agira d’une soirée dite « exceptionnelle » réunissant à Paris, et dans 120 villes françaises et du monde, « de grandes voix françaises et internationales ». Plus de 1000 intervenants sont attendus pour dialoguer sur les enjeux de notre temps. Ce n’est pas rien…

Voici le thème général de cette Nuit des Idées : « Face au Présent ». Selon les organisateurs, ce thème situe l’initiative au carrefour de trois interrogations :

« – Le désir de porter un regard lucide sur l’actualité, à l’heure où tant de mutations technologiques, sociales, environnementales, géopolitiques… que l’on pensait relever d’un lointain avenir font désormais partie de notre quotidien ;

– L’exigence de renouveler les formes de l’engagement, et de témoigner des initiatives capables de prendre à bras le corps les défis de notre temps ;

– L’envie d’interroger notre perception du temps : dans une époque marquée par la diffusion instantanée de l’information, comment ne pas s’en tenir au présent mais retrouver le chemin des solutions de long terme ? »

Dans l’esprit général de cette vaste ambition, une quinzaine de « thématiques phares » ont été déterminées. En voici la liste :

– égalité hommes/femmes

– environnement

– architecture/urbanisme

– Europe

– pouvoirs et territoires. Avec un focus sur « exils, migrations et populismes » depuis Istanbul. On aurait apprécié une « thématique phare » pour une telle question…

– citoyenneté

– société et politique

– histoire

– savoirs

– partages et solidarités

– arts et culture

– musique et spectacle vivant

– information et communication

– sciences et santé.

Cette diversité des thématiques fait plaisir à voir. C’est une façon de nous dire : vous pourrez parler de tout et vous pourrez, comme cela est généreusement annoncé, « prendre à bras le corps les défis de notre temps ». On observe cependant qu’une thématique manque à l’appel. Ne pensez pas que je cherche à en rajouter… Je constate simplement que l’enjeu de la sécurité internationale, de la guerre et de la paix est totalement absent. Pourquoi ? On ne peut pas dire que cela n’est pas dans l’actualité ou bien que cela n’est pas pertinent. On ne peut pas prétendre que ce défi serait sans grande importance. Ces questions nourrissent de lourdes interrogations et des inquiétudes dans le monde entier. Pour des millions de personnes qui voient leur existence bouleversée dans la tragédie et le risque mortel, la vie humaine se réduit à une vulnérabilité, une incertitude. Des sociétés et des États se déstructurent ou s’effondrent. Des pays et des terres sont meurtris par la guerre, par les conflits et leurs conséquences, et plus généralement par la violence politique. Alors pourquoi une telle carence ? Oubli ?.. Incompétence ?.. Certainement pas.

D’ailleurs, à bien y regarder, les trois personnalités chargées officiellement de cette initiative sont très bien placées et solidement « armées » – si j’ose dire – pour traiter, faire traiter une telle question et susciter la réflexion et le débat. Donc pour faire en sorte qu’on « oublie » pas la géopolitique dans ce qu’elle a de décisif pour les peuples, et pour qu’elle soit elle aussi, avec lucidité, au cœur d’une réflexion collective sur le temps présent.

Ces trois personnalités sont :

Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Il est le principal maître d’œuvre de cette Nuit des idées. Il est aussi ancien Ministre de la défense.

Pierre Buhler, Président de l’Institut français, institution chargée de la coordination de cette Nuit des idées. Pierre Buhler est l’auteur d’un ouvrage qui fait autorité dans le milieu des spécialistes : « La puissance au 21ème siècle. Les nouvelles définitions du monde », CNRS éditions, 2011. C’est un expert en géopolitique.

– Pierre Sellal, Président de la Fondation de France, partenaire de l’initiative. Il est ambassadeur de France, ancien représentant de la France auprès de l’UE. C’est un diplomate expérimenté qui maîtrise lui aussi les enjeux de la sécurité internationale. En 2012, il fut nommé membre de la Commission chargée de l’élaboration du Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale.

Le Drian, Buhler, Sellal… Pourquoi ce triptyque de haut niveau a-t-il évacué de la réflexion collective cette immense question de la guerre, de la paix et de la sécurité pour les peuples alors qu’on a tant besoin (maintenant et pas dans dix ans…) d’une réflexion de fond touchant à cet enjeu majeur ? Il y a une forme d’urgence. Est-ce pour réserver cela aux spécialistes et aux politiques, c’est à dire à ceux qui détiennent le privilège régalien de pouvoir en traiter unilatéralement ? Est-ce pour ne pas devoir s’expliquer et rendre des comptes publics sur les choix et les engagements diplomatiques et de défense de la France ? Est-ce parce qu’on veut surtout ne rien changer donc ne rien mettre en discussion… Est-ce pour tout cela ?..

Une grande initiative sur les défis d’aujourd’hui, pourquoi pas… Mais il y a une hypocrisie manifeste à faire semblant d’ouvrir le débat en grand, alors que, dans le même temps, on le verrouille sur une question aussi essentielle. Le pouvoir, décidément, n’aime pas que puisse s’ouvrir un débat public sur certaines questions conflictuelles qui sont pourtant celles qui s’imposent aujourd’hui. Et, volontairement, je ne traite ici que de questions internationales… Mais la montée des résistances sociales, des colères et des contestations anti-libérales en Europe et au delà n’a pas été non plus mise à l’ordre du jour.

Ce n’est évidemment pas un hasard si les débats que l’on ouvre officiellement ne répondent pas aux attentes les plus fortes et aux défis les plus aigus du temps présent. Celui qui ne veut pas entendre ne sera jamais écouté.

Trump/Macron, vous avez dit contradictions ?..

Codepink dépenses militaires

L’hypocrisie d’une politique française résistante à la pression américaine et à la mondialisation est en train de se délabrer.

Une polémique à la tonalité peu diplomatique opposa récemment Donald Trump et Emmanuel Macron à partir de la question d’une armée européenne. Le Président français, on s’en souvient, avait, très directement, mis sur le même plan « la Russie, la Chine et même des États-Unis » dans les raisons de protéger l’Europe. E. Macron donna ainsi prétexte à une nouvelle querelle verbale. Trump qualifia la formulation française « d’insultante », tandis que Richard Ferrand, aujourd’hui Président de l’Assemblée nationale (donc troisième personnage de l’État) répliqua à son tour, en considérant que la réponse de Trump est un « propos de voyageur de commerce ».

Certes, cet échange de noms d’oiseaux s’accompagna de quelques arguments plus politiques sur le coût de la défense atlantique, sur la sécurité en Europe… Mais il en resta néanmoins le sentiment d’une certaine perte de dignité dans les relations internationales. Évidemment, des mises au point françaises et européennes n’ont ensuite pas manqué afin de rappeler que jamais, ô grand jamais, la création d’une armée européenne pourrait viser à se protéger de l’allié américain. Évidemment. La compatibilité entre l’UE et l’OTAN, et, peut-on dire, l’appartenance d’une défense européenne à l’OTAN ne fait plus débat entre les États de l’Union européenne…

Trump, cependant, ne manqua pas de rappeler, pour la énième fois, que l’Europe devrait « payer sa part équitable à l’OTAN, que les États-Unis subventionnent énormément ». Bien sûr, le niveau particulièrement élevé du budget de défense des États-Unis fait que l’administration américaine assure plus de 70 % du budget total des dépenses de défense de l’ensemble des États membres de l’Alliance. Pourtant, le Secrétaire général de l’OTAN lui-même a constaté, pour s’en féliciter, que la plupart des pays européens sont en train d’augmenter leurs dépenses militaires dans l’objectif de s’aligner sur le paramètre OTAN : 2 % du PIB. A noter, cependant, que tout le monde (ou presque) oublie que ce paramètre est double : 2 %… dont 20 % en investissements majeurs. Ce qui n’est évidemment pas sans signification pour la nature des dépenses et de la stratégie.

Quelle est la réalité du débat entre les États-Unis et les Européens ?

La question se pose d’autant plus que l’argument d’une insuffisance des contributions européennes à destination de l’organisation militaire intégrée de l’Alliance est contestable puisque les Européens, ensemble, assurent environ les 2/3 du budget de l’OTAN tandis que les États-Unis assument seulement une quote-part de 22,14 % (années 2016-2017). L’Allemagne et la France couvrent 25,28 % de ce budget (même période), soit davantage que Washington. Il est vrai que cela ne concerne que les quote-part de financements directs pour l’organisation militaire de l’Alliance, et non pas les financements dits indirects correspondant par exemple aux engagements propres des États membres pour des opérations extérieures communes. Il reste que l’ensemble des membres de l’OTAN augmentent de façon très substantielle leur budget de défense, et cela n’est pas sans lourdes conséquences sur les politiques publiques, notamment sur les dépenses sociales de la protection, de la santé, du soutien à l’emploi…

Le partage du fardeau (burden sharing dans le langage otanien) est une vieille question. Et cette question de l’équilibre ou de l’égalité des contributions n’est qu’un aspect du problème. Alors, pour comprendre ce qui est en jeu, au delà des mots et des chiffres, il faut déplacer le regard et la réflexion. On remarque ainsi que sur les problématiques les plus importantes… il n’y a guère de contradictions entre Washington et ses alliés. Ils font tous, en effet, le même type d’analyse à partir d’un même modèle stratégique fondé sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Et cette analyse part aujourd’hui du constat d’une détérioration du rapport des forces, d’une montée d’enjeux cruciaux de sécurité pour les alliés occidentaux face aux menaces russes et chinoises. Même si le concept stratégique de « menace » lourd de sens voire de conséquences n’est que rarement utilisé officiellement pour caractériser le contexte sécuritaire du point de vue occidental, c’est à dire du point de vue d’un camp néo-impérialiste aujourd’hui en difficulté.

Avec l’administration Trump, les États-Unis ont sérieusement infléchi leur ligne stratégique. L’administration américaine a décidé de se concentrer moins sur la lutte contre le terrorisme (même si cela reste une préoccupation importante), et davantage sur les risques et les dangers issus de l’émergence de la puissance chinoise et d’une réémergence certaine de la Russie. C’était déjà l’objet de la Stratégie de défense nationale présentée officiellement par James Mattis en janvier dernier. C’est encore au centre du rapport « Providing for the common defense » (1), rédigé par une Commission bipartisane spécifique de hauts responsables désignée par le Congrès afin d’évaluer les problèmes et la mise en œuvre de la nouvelle stratégie américaine.

Ce rapport souligne que la supériorité militaire américaine s’est érodée dangereusement au point où les États-Unis pourraient perdre une guerre contre la Chine et la Russie. Le désinvestissement dans la défense – dit le rapport – aurait créé une situation inquiétante : les États-Unis seraient ainsi confrontés à « une grave crise de la sécurité nationale et de la défense nationale » qu’il faudrait traiter en urgence. Si les mots ont un sens – et ici, ils sont particulièrement forts – James Mattis, principal responsable de la stratégie de défense, a dû sentir le vent du boulet souffler tout prêt de lui, pour n’avoir pas mesuré la dimension des problèmes… « Si l’on considère en particulier le domaine de l’hypersonique – explique le rapport – les États-Unis sont à la traîne de la Chine et peut-être même de la Russie. Ce qui montre la possibilité que l’Amérique pourrait être dans une situation de désavantage technologique dans de futurs conflits. Alors que le modèle de guerre américain a longtemps reposé sur la suprématie technologique, cette situation pourrait avoir des implications profondément négatives pour l’efficacité militaire des États-Unis ». Là encore la formulation est brutale. C’est une sommation non pas seulement à redresser la barre mais surtout à regagner une supériorité.

La France dit la même chose…

C’est, au fond, la même chose que nous dit Emmanuel Macron, mais sans l’expliciter aussi clairement, lorsqu’il pointe, lui aussi, les menaces chinoises et russes. D’ordinaire, le langage employé est plus diplomatique, mais la formule très directe de Macron n’est pas un hasard. Lui aussi identifie un contexte de grands risques face à l’affirmation de la Chine et de la Russie. D’ailleurs, dans la préface qu’il signe pour la « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale – 2017 » (2) , il écrit : « Sur la scène internationale, la menace d’une déflagration majeure redevient possible ». C’est le constat d’une réalité qui n’a rien de conjoncturelle. On voit bien, par exemple, combien la confrontation navale russo-ukrainienne dans la mer d’Azov traduit un haut niveau de tensions internationales, une tendance permanente à l’escalade sur des problèmes de fond non réglés. On voit aussi, autre exemple, les risques inhérents aux tensions latentes entre la Chine et Taiwan.

Le Chef d’État major François Lecointre confirme l’approche et souligne (3) que la France « a noué deux partenariats stratégiques majeurs avec l’Inde et l’Australie. Ils sont un moyen de contrôler l’expansionnisme chinois – lequel peut devenir agressif – et, si possible, s’y opposer. C’est un sujet majeur, aussi bien dans l’Océan Indien ou dans l’Océan Pacifique, qu’en Afrique ».

Naturellement, tous les Européens ne s’engagent pas de la même manière, avec cette même obsession atlantiste tellement caractéristique de la politique française. Les divergences politiques et d’intérêts au sein de l’UE, avec leurs multiples causes, sont une des raisons explicatives à l’inexistence persistante de l’Europe sur le plan stratégique et, concrètement, dans le domaine de la défense. Beaucoup veulent d’ailleurs que 2019 soit une année électorale et politique décisive pour faire avancer la défense européenne… à défaut d’une « armée européenne », formule qui reste aujourd’hui de l’ordre de l’incantation.

Nul doute que cette façon commune aux puissances occidentales de désigner la menace chinoise et russe, et les dangers de la détérioration du rapport des forces, répond à une inquiétude et à une situation objective : la mutation de la hiérarchie des puissances dans l’ordre international et dans la mondialisation. Cela correspond aussi à la nécessité de mobiliser les moyens financiers et politiques nécessaires, y compris en direction des opinions publiques, pour imposer (et faire passer) une augmentation très forte des budgets militaires alors que les classes populaires et les couches moyennes s’appauvrissent sous le poids de l’austérité, des reculs sociaux et de la pauvreté. Aux États-Unis, le rapport précédemment cité recommande une croissance annuelle de 3 à 5 % du budget défense, ce qui est considérable alors que le budget 2019 atteint déjà 716 milliards de dollars. En France, ce qui est prévu est une augmentation accélérée des crédits de défense à hauteur de 295 milliards d’euros pour les 7 années de la loi de programmation militaire 2019-2025. Là aussi, l’alourdissement de la facture est impressionnant.

Une semblable brutalité vis à vis des migrants

Une autre question apparaît comme un sujet de convergences de fond même si les discours tenus les modes de gestion diffèrent dans la forme et dans les méthodes. Il s’agit de l’enjeu des migrations. Les migrations, c’est l’évidence, sont devenues une problématique humaine, sociale et politique prioritaire comme conséquence des crises, des guerres, du sous-développement, des carences démocratiques. Elles apparaissent aussi comme une cause d’insupportables tragédies et d’inacceptables politiques de refoulement dans lesquelles les valeurs universelles et les exigences d’humanité se perdent. L’attitude vis à vis des migrants est donc un bon indice du niveau d’éthique et de responsabilité qu’un gouvernement décide de s’accorder dans ses engagements extérieurs et sa politique intérieure.

C’est à bon droit que l’on peut s’indigner lorsque Donald Trump menace et mobilise quelque 10 000 hommes armés afin de menacer et bloquer des milliers de migrants latino-américains à la frontière du Mexique, et les empêcher de rentrer aux États-Unis. La brutalité de cette politique est choquante. Elle s’inscrit d’ailleurs dans la continuité d’une orientation de fermeture déjà ancienne. Cependant, les pays de l’Union européenne, et l’UE elle-même, vis à vis des migrants d’Afrique, du monde arabe, du Moyen-Orient et d’Asie, ont-ils fait autre chose de si différent depuis des années ?

Selon Frontex les arrivées, que cette agence européenne officielle qualifie « d’illégales », ont atteint 1,8 millions de personnes en 2015, 500 000 en 2016, 250 000 en 2017 et 90 000 en août 2018… Le nombre des arrivées en Europe s’est donc littéralement effondré. Pourquoi ? D’abord du fait d’une politique de refoulement massif qui s’appuie sur une militarisation des politiques migratoires dans l’UE, et de l’UE. A ce mode de gestion policier ultra-restrictif et répressif, y compris contre les ONG du secours et de la solidarité humaine (4), il faut ajouter les accords de blocage avec les pays tiers en Afrique ou avec la Turquie, mais aussi les périls de l’exode et le nombre dramatique des disparitions et des décès sur les routes et en mer. Avec d’autres méthodes, avec des discours mystificateurs, l’Europe conduit fondamentalement le même type de politique que les États-Unis.

Les principales puissances occidentales, dont la France, font donc globalement la même analyse du contexte et convergent sur un certain nombre d’enjeux et de politiques qui montrent des convergences stratégiques et politiques, et une vision du monde finalement plus commune qu’on ne le dit.

Mais alors, sur quoi portent les divergences ?

Bien sûr, le multilatéralisme, l’ONU, le respect des traités de sécurité existant, la réalité de la crise climatique… tout cela apparaît comme des sujets de contradictions réelles. Les conceptions sont différentes, ainsi que, ici encore, les méthodes et le degré d’adhésion à certaines thèses idéologiques. Les politiques mises en œuvre varient selon les situations nationales, selon l’orientation des majorités et des pouvoirs exécutifs, selon l’influence et le rôle de l’extrême droite… Il n’y a pas qu’aux États-Unis où les contextes nationaux pèsent sur les choix de politique étrangère.

En vérité, pourtant, ce qui fait la contradiction essentielle entre les États-Unis et les Européens c’est un problème plus stratégique et plus structurel. C’est l’affirmation unilatérale de puissance des États-Unis, leur volonté de réimposer une hégémonie globale incontestée dans tous les domaines, y compris dans le domaine militaire (où ils commencent à être contestés), face à la réémergence de la Russie et à l’affirmation de la Chine comme très grande puissance. La France est la plus touchée par cette stratégie parce qu’elle tient son statut et son rôle international principalement de ses capacités et de ses engagements militaires. A la différence de l’Allemagne dont l’atout de puissance est avant tout économique. En somme, ce qui fait le vrai problème, ce n’est pas la divergence sur les principes et sur les valeurs. Ce ne sont pas non plus les méthodes ou les types de gestion. C’est d’abord la capacité à s’assurer une place dans une hiérarchie néo-impériale des puissances où seule la force, dans ses différentes modalités, fait la différence.

Pour ne pas se faire distancier dans les rivalités et la course à la puissance la France suit Washington et s’accroche au train de l’atlantisme. Elle le fait traditionnellement depuis des dizaines d’années en assumant sa contribution stratégique spécifique en Afrique particulièrement. Elle s’accroche au train de l’OTAN avec d’autant plus de détermination depuis Nicolas Sarkozy et la réintégration quasi complète de la France dans l’organisation militaire de l’Alliance. François Hollande a poursuivi sans barguigner. Emmanuel Macron continue aujourd’hui avec des discours d’initiatives et de souveraineté qui sont autant de postures se simulation auxquels beaucoup se sont laissés prendre. C’est l’existence d’un soi-disant « gaullo-mitterrandisme », orientation mythique de politique étrangère, aujourd’hui attribuée à E. Macron (5).

Il faut donc briser les ressorts de l’hypocrisie d’une politique française soit-disant résistante à la pression américaine et à la mondialisation. Emmanuel Macron est un ultra-libéral atlantiste qui veut accélérer l’insertion sous contrainte de la France dans la mondialisation capitaliste et dans les nouveaux rapports de force. Ce choix de fond passe d’abord par les classes dominantes, par le soutien aux profits, mais aussi par l’intégration européenne néolibérale, par la convergence stratégique des grandes puissances et le rôle politico-militaire français à l’extérieur. Pour accompagner cela le pouvoir doit formuler un discours médiatique décalé et mensonger. Mais ce discours idéologique commence à ne plus faire illusion. Les mythes du « nouveau monde » et du « gaullo-mitterrandisme » sont en train de se délabrer comme ceux de la modernisation, de la réforme, du siècle nouveau, du dépassement des clivages, du « en même temps », et du « qu’ils viennent me chercher… » Justement, il aura fallu près de 5000 policiers pour empêcher les Gilets jaunes d’accéder à l’Élysée pour venir… le chercher.

Le pouvoir ne peut plus ni se payer d’arrogance, ni formuler de projet ou de posture soutenable sans se heurter à la réalité d’un mouvement social qui sanctionne à sa façon, et dans ses fortes contradictions, un mensonge de longue durée en train de perdre sa crédibilité, y compris dans le domaine de la politique étrangère. Aujourd’hui, tout est en question.

1) « Providing for the common defense. The assessment and recommandations of the National defense strategy commission », rapport rendu public le 14 novembre 2018.
2) « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale – 2017 », La documenttation française.
3) Audition de François Lecointre, Chef d’État-Major des armées, par la Commission des affaires étrangères et des forces armées de l’Assemblée nationale, 18 octobre 2018.
4) Les entraves administratives et judiciaires mises pour bloquer l’Aquarius et pour discréditer ceux qui conduisent les actions de solidarité sont un exemple des pratiques inadmissibles utilisées afin de rejeter les migrants et diaboliser ceux qui les aident. Pourtant, l’acharnement des autorités italiennes, hongroises et de quelques autres gouvernements contre les migrants ne doit pas servir à minimiser la responsabilité de chacun des États de l’UE et de l’UE elle-même.
5) Sur cette question, voir dans ce blog « Palestine : comment ils voudraient la sortir de l’histoire », 17 septembre 2018.

« La Morsure », ouvrage d’une très grande force.

Voici un ouvrage, sous forme de bande-dessinée, qui a du sens et de l’intelligence. Son auteur, Fred Dewilde, victime des attaques du Bataclan, le 13 novembre 2015, « dessine le refus de la haine, la douleur du traumatisme et cette force de vie qu’il dédie à ses enfants »… Il montre qu’on peut penser, réfléchir sur le terrorisme avec émotion mais aussi avec plus de pertinence sociale et humaine que l’approche unilatérale et sécuritaire ultra-dominante aujourd’hui. Cet ouvrage est d’une très grande force.

La Morsure Dewilde