2) 2021 : un réalignement stratégique de portée mondiale. Annexe.

Défense et sécurité européenne… Où en est-on ?

L’idée de départ n’a pas changé depuis l’adoption du Traité de Maastricht en 1992 : installer à terme une défense européenne. Mais le processus d’élaboration progressive de cette défense européenne était dès l’origine soumis à un lien de « compatibilité » avec l’OTAN. Ce processus s’inscrit aujourd’hui dans un cadre institutionnel et politique beaucoup plus complexe : celui de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) dont fait partie la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Ce sont les dispositions actuelle (article 42) du Traité sur l’Union Européenne (TUE). Ce traité confirme le lien de « compatibilité » (pour ne pas dire dépendance) établi il y a près de 30 ans.

Cette idée de départ a pris corps suite au basculement géopolitique de la fin de la Guerre froide dans une véritable accélération de l’histoire qui a bousculé les hiérarchies, les situations acquises et jusqu’aux modes de pensée. Les Européens et la France en particulier auraient pu – et dû – saisir cette opportunité historique pour promouvoir l’installation d’un nouvel ordre européen et international. Il était possible d’en légitimer la nécessité et le sens à partir des principes et des buts de la Charte des Nations-Unies : sécurité collective et responsabilité collective, multilatéralisme et égalité, primauté du droit, non recours à la force, règlement politique des conflits… Cette rupture stratégique des années 1989-1991 aurait dû servir à montrer qu’une tout autre vision des relations internationales et de l’avenir apparaissait comme une exigence dans ce moment de basculement décisif. Il n’en fut rien. Même le grand débat si nécessaire sur un tel enjeu n’a pas eu lieu. D’ailleurs, dans la politique de sécurité et de défense européenne, l’ONU et le multilatéralisme ne sont pas censées jouer de rôle. Ce ne sont que des références évanescentes.

C’est la vieille, la très vieille idée du pilier européen de l’OTAN qui s’est imposée et qui s’impose encore aujourd’hui dans les faits et dans les formulations officielles, y compris de la part des autorités françaises actuelles. Quelques principes de bases se sont imposés au début des années 90, sous pression de l’OTAN: solidarité atlantique, complémentarité des engagements, non duplication des capacités, partage des charges… Certes, en quelque 30 années, les choses ont singulièrement évolué. La défense a été intégrée dans les compétences de l’UE. Le processus d’installation progressive d’une défense européenne est inscrit dans les textes. Un Service européen pour l’action extérieure (SEAE) a été institué. L’UE a adopté une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité en 2016 (1). Elle est directement impliquée dans 16 missions civiles et militaires dans le monde (dont six de dimension militaire), en particulier en Afrique et en Europe de l’Est. La Commission a même hérité d’un budget avec, en particulier, le Fond européen de la défense (FED). Les initiatives et les engagements politiques se sont ainsi multipliés.

Des financements raccourcis

Concernant le budget, dans les années 2017 et 2018, le FED fut annoncé à 13 milliards d’euros, le budget de la mobilité militaire (circulation sans obstacles des troupes et des équipements dans l’UE) à 6,5 milliards et la facilité européenne de paix (financement des opérations extérieures) à 10,5 milliards. Au final, il est prévu aujourd’hui un FED à 7 ou 8 milliards, un budget mobilité à 1,5 et une facilité européenne de paix à 5. Les crédits ont donc été divisés par plus de deux ! L’UE se heurtera à un problème de financements très rétrécis dans un contexte de montée des coûts notamment ceux des investissements.

Enfin, on peut dire qu’à l’heure actuelle l’établissement à terme d’une défense européenne s’appuie sur trois options de coopération principales : la coopération structurée permanente (CSP), l’examen annuel coordonné en matière de défense (EACD), et la Boussole stratégique.

La coopération structurée permanente, prévue par le Traité de Lisbonne, a été mise en place en décembre 2017. Elle fédère 25 États membres sur 27 (à l’exception du Danemark et de Malte). Elle prévoit la réalisation de projets opérationnels ou bien d’équipements afin de renforcer les dispositions de sécurité en Europe, face à certaines menaces issues du terrorisme djihadiste ou des activités de puissances rivales. Parmi ces projets : rénovation de l’hélicoptère d’attaque Tigre, système de missiles tactiques terrestres de courte portée, commandement médical européen, équipes d’interventions rapides de cyberdéfense… Notons qu’il s’agit de réaliser les engagements pris au niveau du Conseil de l’UE en matière de défense et de sécurité, dans le prolongement de la stratégie globale de sécurité et de défense adoptée par l’UE en 2016. Mais il s’agit aussi de la mise en œuvre de la déclaration commune (14 novembre 2016) du Président du Conseil européen (Donald Tusk), du Président de la Commission européenne (Jean-Claude Juncker) et du Secrétaire général de l’OTAN (Jens Stoltenberg). Ce qui constitue l’illustration d’une réalité : la défense européenne se construit aussi et en même temps dans le cadre des principes et des besoins de l’OTAN. Il y aurait actuellement, au 20 novembre 2020, 46 projets communs dans divers domaines : centres de formation, systèmes maritimes et aériens, cyber-menaces, espace…

L’examen annuel coordonné en matière de défense, lancé en 2017, vise à l’élaboration d’une vision commune d’ensemble des dépenses, des investissements et de la recherche. Il s’agit surtout de permettre le renforcement de la cohérence entre les plans nationaux de défense dans une perspective européenne. Dans le rapport 2020, il a été question du nouveau char de combat MGCS (2), de navires de patrouilles, de la lutte contre les systèmes aériens sans pilotes, de la défense spatiale… Il est question aussi du renforcement de la mobilité militaire, un des principaux domaines de coopération opérationnelle entre l’OTAN et l’UE, dont l’objectif est de garantir le transit des troupes et des matériels de l’Alliance atlantique dans l’UE. La France (et pas seulement elle) vise à ce que ses infrastructures (routes, ponts, tunnels…) soient compatibles avec les équipements de l’OTAN appelés à circuler sur son sol. On est bien sur des options d’intégration militaire devant se faire en cohérence avec le processus de planification de défense de l’OTAN.

En vérité, les développements de la PSDC n’ont pas affaibli la relation avec l’OTAN. Ils ont été au contraire accompagnés d’un maintien et même d’un sérieux resserrement parallèle de la coopération euro-atlantique. On a ainsi très largement dépassé le stade de la « compatibilité » actée par le Traité de Maastricht pour aboutir à des formes nettement plus poussées d’intégration politico-militaire, très officiellement entérinées dans une multiplication des déclarations communes OTAN-UE saluant et encourageant cette évolution. Ce que tout le monde, y compris la France d’Emmanuel Macron, a de bonne grâce accepté. Signe des temps, le 15 décembre 2020, le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a pour la première fois participé à une réunion de la Commission européenne à Bruxelles.

La Boussole stratégique. Ce nouveau projet a fait l’objet d’un document de base, classé ultra-secret, définissant un nouvel instrument politique. Il a été lancé sous présidence allemande (3), et devrait être approuvé en 2022, sous présidence française. Cette Boussole stratégique, est censée prolonger la stratégie globale 2016 de l’UE. Elle a pour but d’élaborer une analyse commune des menaces et des risques, de concrétiser les objectifs de l’Union en matière de sécurité et de défense, dans une harmonisation des visions stratégiques. Selon la Ministre allemande de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, « il s’agit de défense collective, il s’agit d’opérations internationales, il s’agit d’une vision stratégique du monde, il s’agit en fin de compte de la question de savoir si nous voulons façonner activement l’ordre mondial » (4).

L’idée sous-jacente est celle d’une « Europe géopolitique » avancée par Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission. C’est à dire un même projet politique de sécurité et de défense pour l’ensemble des États membres de l’UE. Atteindre la réalisation d’une telle ambition géopolitique n’est cependant pas gagné d’avance. La barre de la crédibilité semble très (trop?) haute pour être dépassée, étant donnés le niveau des moyens nécessaires (on en est loin), et la dimension des divergences d’approche entre les 27 concernant nombre de sujets, notamment les relations avec la Chine ou la Russie. Nous avons vu, par exemple, que les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) et la Grèce se sont singulièrement rapprochés de la Chine avec la mise en place du « format 17+1 », forum économique et politique lancé en 2012. Ce forum s’inscrirait aujourd’hui (en tous les cas selon la partie chinoise) dans le vaste projet Belt and Road Initiative (BRI). Cet accord risque cependant de rentrer en contradiction directe avec un durcissement de la stratégie de confrontation des pays de l’OTAN vis à vis de la Chine.

Au final, malgré des différences d’approche plutôt traditionnelles, on est effectivement très loin d’une autonomie stratégique ou d’une forme de souveraineté européenne présentées par Emmanuel Macron comme la mission hétérodoxe ou transgressive de « celui qui ose » briser les consensus. Un examen attentif de la mise en place, au fil des années, de la politique de Sécurité et de défense commune montre, en effet, une convergence permanente des objectifs, et même la constitution d’un processus d’intégration politique et militaire européen et euro-atlantique auquel la France officielle, hier et aujourd’hui, n’a cessé d’acquiescer et de contribuer.

1) « Vision partagée, action commune : une Europe plus forte. Une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’UE », Juin 2016. https://eeas.europa.eu/topics/eu-global-strategy/17304/global-strategy-european-unions-foreign-and-security-policy_en

2) Main Ground Combat System / Système de Combat Terrestre Principal, ou « char du futur » européen. Il s’agit d’un système de systèmes conçu pour le combat collaboratif entre plusieurs types de plateformes ou armements complémentaires (différents véhicules terrestres, drones d’observation…) autour du char comme système principal. Il devrait être opérationnel en 2035. Ce principe complexe de combat collaboratif est aussi celui du projet SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), prévu pour remplacer les avions actuels en Europe, à l’horizon 2040.

3) Du 1er Juillet au 31 décembre 2020. Cette initiative de la Boussole stratégique fut inscrite dans le programme de la Présidence allemande du Conseil européen, « Tous ensemble pour relancer l’Europe », mis en ligne le 30 Juin 2020.

4) Voir « L’Allemagne veut une « boussole stratégique » pour l’Union européenne », Laurent Lagneau, Zone militaire, 20 juillet 2020. http://www.opex360.com/2020/07/20/lallemagne-veut-une-boussole-strategique-pour-lunion-europeenne/

Tunisie : Une réponse répressive à une crise politico-économique.

Vous pouvez trouver ci-dessous un texte de positionnement et de propositions de 11 associations progressistes tunisiennes sur la crise dans ce pays (1).

Les associations signataires :

Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux, Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, Syndicat National des Journalistes Tunisiens, Association Tunisienne des Jeunes Avocats, Association Tunisienne des Femmes Démocrates, Solidar Tunisie, Al Bawsala, Jamait, Psychologues du Monde Tunisie, Mubdiun, Avocats Sans Frontières.

La Tunisie traverse aujourd’hui une phase critique de son processus de transition vers la liberté, la dignité et la démocratie, déclenchée par la Révolution de 2011, et ce en raison de l’action politique bien décevante de ses élites politiques. Ces élites ont échoué à répondre adéquatement aux attentes des tunisiennes et des tunisiens : elles ont failli à faire face à la corruption, ont perpétué une politique d’impunité et d’inégalité dans et devant la loi et ont œuvré à paralyser le processus de la justice transitionnelle, en s’engageant dans des conflits politiques et idéologiques, plutôt que de poursuivre les aspirations de la Révolution.

Les expressions de colère de divers groupes sociaux, qui envahissent les quartiers des zones urbaines et rurales, ne sont rien d’autre qu’une traduction de la violence, de la répression, de la stigmatisation et de la poursuite des politiques de marginalisation et d’appauvrissement qu’ont subi et que continuent de subir ces groupes. La colère qui monte, les voix qui scandent, exigent la réalisation des revendications révolutionnaires, représentées par la justice sociale, la dignité, le respect des droits humains et de l’État de droit, l’éradication de la corruption et le remplacement des politiques de développement défaillantes par des politiques plus efficaces et plus justes, ce que les forces civiles et sociales et les mouvements de jeunes ne cessent d’appeler à mettre en place depuis désormais 10 ans.

Le refus de l’État de reconnaître effectivement les droits de tous les individus, de consacrer le principe de leur égalité dans et devant la loi, sa reconnaissance restrictive et formelle de certains droits civils de ses citoyennes et citoyens en occultant leurs droits économiques et sociaux, sans mécanismes effectifs de juste répartition des richesses, sans volonté véritable pour faire face à la corruption et l’impunité, sa réticence à reconnaître et respecter leur dignité, tous ces points, miroités par les mesures restrictives et défaillantes adoptées pour faire face à la pandémie, le transforment en un État autoritaire à la façade démocratique.

Les organisations signataires:

🔴Expriment leur indignation face au cours actuel que prend la situation, suite à l’échec de toute une classe politique et d’un État avec l’entièreté de son appareil à assumer leur rôle principal d’assurer les droits les plus élémentaires constitutifs d’une à vie décente pour ses citoyennes et citoyens ; et en instaurant la justice et l’égalité en réponse aux aspirations de la Révolution ;

🔴Réitèrent leur soutien aux forces vives représentées par les jeunes et citoyens et citoyennes engagés pour la démocratie, dans la poursuite de leurs luttes et dans le cadre du respect de la propriété publique et privée, afin qu’elles demeurent une force de pression continue sur le système de gouvernance, le poussant à revoir ses politiques de développement, à faire face à la corruption et à respecter les droits et les libertés individuelles ;

🔴Condamnent et mettent en garde contre les conséquences des violentes pratiques sécuritaires à l’égard des manifestations récentes, les arrestations arbitraires ainsi que les arrestations sur la base de publications dans les réseaux sociaux traitant de la situation sociale du pays ; pratiques qui ne feront qu’alimenter la colère de la rue contre le système sécuritaire et aggraver la crise de rejet envers l’État ; et qui constituent une violation flagrante de la liberté d’expression, en totale incompatibilité avec les piliers de l’État de droit ;

🔴Appellent les autorités judiciaires à assumer leurs responsabilités et à ouvrir une enquête sur les pratiques sécuritaires portant atteinte aux droits des personnes et des nombreux mineurs arrêtés, les soumettant à de mauvais traitements et abusant de leurs données personnelles en diffusant intentionnellement des photos de détenus mineurs sur les réseaux sociaux ;

🔴Appellent instamment la classe politique à se consacrer à la résolution des préoccupations du pays et du peuple, au lieu de sombrer davantage dans des calculs politiques, d’inciter à la violence, à la haine et à la discrimination entre les citoyennes et les citoyens sur la base de loyautés partisanes;

🔴Font porter au gouvernement tunisien et aux autorités la responsabilité des conséquences de leurs politiques économiques et sociales qui n’ont su que poursuivre le mêmes modèle économique, qui n’a produit que chômage, augmentation de la pauvreté et de profondes inégalités ; et elles les invitent à revoir ses politiques à travers des choix fiscaux équitables et une réponse efficace et effective à la corruption;

🔴Expriment leur solidarité avec les nombreux et nombreuses journalistes à la suite du harcèlement dont ils ont fait l’objet en raison de leur couverture médiatiques des événements récents, et exigent du ministère de l’Intérieur qu’il assume sa responsabilité dans la protection des journalistes pendant l’exercice de leur travail, et exigent qu’il prenne toutes les mesures de protection au profit des journalistes victimes de harcèlement et de menaces;

🔴Expriment leur étonnement face au contenu vide de tout sens du discours du Chef du Gouvernement, qui démontre son incompréhension des revendications que portent les jeunes manifestants;

🔴Annoncent qu’elles ont mis en place un mécanisme de soutien juridique et de monitoring visant à veiller au respect du droit inaliénable et universel au procès équitable tel que stipulé par la Constitution tunisienne.

Les associations signataires tiendront, ainsi, une conférence de presse le jeudi 21 janvier 2021, à 10h du matin au siège du Syndicat National des Journalistes Tunisiens, afin d’exposer leur position à propos des récentes manifestations et la gestion politique et sécuritaire de cette crise.

1) Texte transmis par Cherbib Mouhieddine le 20 janvier 2021.

Crise de légitimité, colères sociales et stratégie macronienne de la muleta.

Un texte de Saïd Bouamama – 8 janvier 2021

https://bouamamas.wordpress.com/2021/01/08/crise-de-legitimite-coleres-sociales-et-strategie-macronienne-de-la-muleta/

Loi sur la sûreté globale, loi sur les « séparatismes », loi de programmation de la recherche, dissolutions d’associations comme le CCIF ou BarakaCity, promulgation de trois décrets élargissant les motifs légaux de fichage [i], déni obstiné des violences policières, accusations d’islamo-gauchisme comme outil d’intimidation et de silenciation, relance du débat et du thème de « l’identité nationale », etc. La fin de l’année 2020 donne tous les signes d’une surchauffe idéologique du gouvernement comme de nombreux grands médias. Comme toujours la poussée de fièvre n’est que le symptôme d’une infection qu’il convient de tenter de diagnostiquer. Le président Macron a, dans ses vœux pour l’année 2021, donné son diagnostic de l’infection duquel découle logiquement le remède souhaité. L’infection serait due uniquement à un facteur extérieur, le Coronavirus, qui serait venu enrayer une France en redressement économique, en réconciliation sociale et nationale dépassant le clivage désuet « droite-gauche », en réarmement moral et philosophique autour des « valeurs de la République » et de la « laïcité », etc. La pandémie aurait également, selon lui, révélé les anticorps puissants de la société française, toutes classes confondues, annonciateurs d’une renaissance prochaine pourvu que chacun y mette du sien et qu’une chasse impitoyable soit menée contre les saboteurs de l’effort collectif nécessaire. Une véritable tragédie qui se termine bien en quelque sorte par un final d’unanimité nationale contre les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. La prise en compte de quelques données statistiques et de quelques faits nationaux et internationaux révèle que la tragédie est en fait une comédie.

Nostalgie d’empire pour système de domination fragilisé

Bien avant la pandémie la classe sociale dominante en France était confrontée à une montée des luttes sociales durables dans l’hexagone et à une remise en cause de ses politiques néocoloniales à l’externe et en particulier en Afrique et au Moyen-Orient. Utiliser le contexte de la pandémie pour justifier une remise au pas autoritaire à l’interne comme à l’externe était une aubaine qui ne pouvait pas ne pas être mise à profit par cette classe.

Une société en lambeaux lourde d’une colère sociale massive

En dépit de la parenthèse qu’a constitué le premier confinement force est de constater la succession de mouvements de contestation aux objets divers depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes à la fin de l’année 2018. Des Gilets Jaunes au mouvement contre la réforme des retraites en passant par celui contre les violences policières, par l’actuelle opposition à la loi dite de « sécurité globale » ou la récente mobilisation des sans-papiers, le temps des grandes manifestations populaires semble s’installer dans la durée. Une des caractéristiques de la période est la mise en mouvement des différentes composantes des « classes populaires » et même d’une fraction des dites « couches moyennes ». Nous entendons par classe populaire les catégories que l’INSEE regroupe sous les vocables d’ouvriers et d’employés complétées d’une « fraction des « agriculteurs, artisans et commerçants » [qui] peut être considérée comme faisant partie des classes populaires, de même que certains travailleurs […] exerçant sous le statut juridique « « d’auto-entrepreneurs [ii] ».

Si ces classes populaires et leurs différentes composantes sont communément en contradiction absolue d’intérêt avec la classe dominante, elles ne constituent pas pour autant une catégorie homogène. Elle ne l’a jamais été, une des lois du capitalisme étant la mise en concurrence de l’ensemble des forces de travail débouchant sur une stratification des travailleurs en une multitude de statuts selon des critères d’origine ethnique, de sexe, d’âges, de qualifications, etc. Elle l’est encore moins aujourd’hui après quatre décennies de néolibéralisme [entendu ici comme la phase du capitalisme de l’époque de la mondialisation capitaliste] ayant pour effet une déstabilisation de l’ensemble de la condition salariale toute composante confondue, une diminution des protections sociales collectives, une paupérisation et une précarisation pour le bas des classes populaires et un déclassement social pour les autres, y compris pour une partie des « couches moyennes ». L’idéologie dominante à cru pouvoir conclure de ces processus la fin de la « lutte des classes », la disparition de la classe ouvrière, l’obsolescence de la grille de lecture de l’opposition entre classes dominées et classes dominantes, etc. C’est là prendre le rêve pour la réalité rappelle le sociologue Gérard Mauger : « l’approfondissement de la division du travail et de la spécialisation a complexifié l’antagonisme bipolaire entre patrons propriétaires et prolétaires encadrés par quelques contremaîtres [mais] n’ont pas fait disparaître le rapport de domination principal entre classes dominantes et classes dominées [iii]. » L’entrée en mouvement successif et durable de différentes composantes des classes populaires souligne une crise de légitimité en expansion rapide tendant à s’étendre à l’ensemble des classes populaires et même à une partie des « couches moyennes ». La durabilité de ces mouvements forge progressivement les conditions de subjectivité de la fameuse « convergence des luttes ». C’est pourquoi elle constitue la hantise du gouvernement. Cette hantise est, selon nous, la raison de la modification de la doctrine du maintien de l’ordre dans la gestion des manifestations publiques dont le résultat premier fut le déploiement d’une violence policière systématique contre les défilés. Comme pour les quartiers populaires et leurs habitants depuis plusieurs décennies, la modification de la doctrine de maintien de l’ordre se traduit concrètement par une explosion des violences d’État banalisées.

Les choix budgétaires effectués pour prendre en compte les effets économiques de la pandémie ne peuvent qu’accroître la polarisation sociale entre une minorité toujours plus riche et une extrême majorité en déclassement. Dans son allocution du 12 mars 2020 le président de la République promettait de tirer les leçons de la pandémie « quoi qu’il en coûte ». Brusquement ce qui avait été asséné pendant près d’un demi-siècle de néolibéralisme dominant [ déficit public annuel ne pouvant pas dépasser 3 % du Produit Intérieur Brut -PIB, dette publique ne pouvant pas excéder 60 % du PIB] était considéré comme obsolète du fait de la gravité de la situation : « La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies. Quoi qu’il en coûte » […] Tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises, quoi qu’il en coûte, là aussi [iv] ». Dans son allocution du nouvel an, il revenait une nouvelle fois sur ce fameux « Quoi qu’il en coûte » pour justifier les 100 milliards d’euros du plan « France Relance » et les 20 milliards d’euros d’aides d’urgences supplémentaires annoncés dans le budget 2021. A aucun moment cependant n’est précisé les questions les plus importantes : « quoi qu’il en coûte à qui ? » et « quoi qu’il en coûte au bénéfice de qui ? » Voici comment l’économiste Maxime Combes répond à ces deux questions non posées :

Constater que les robinets ont été ouverts est néanmoins insuffisant : encore faut-il savoir qui est arrosé, qui ne l’est pas, et dans quel but. Des milliards pleuvent en effet, mais pas partout, et pas pour tout le monde. Les quartiers populaires, oubliés des plans d’urgence et de relance, réclament le leur. Les plus pauvres doivent se contenter de 0,8 % du financement du plan de relance. Quant aux services publics et leurs agents, ils sont servis avec parcimonie. En revanche, le secteur privé, et tout particulièrement les grandes entreprises, est servi sur un plateau d’argent […] A suivre à la trace ces milliards d’euros d’argent public mobilisés depuis le début de la pandémie de Covid-19 pour venir en aide aux entreprises privées, grâce aux travaux de l’Observatoire des multinationales, nous pouvons l’affirmer : plus sûrement qu’un retour de l’État en vue de satisfaire l’intérêt général, ces milliards transcrivent surtout la volonté de mettre l’État, et ses ressources, au service des intérêts du secteur privé et de l’accumulation du capital. Sans rien exiger en retour autre que des « engagements volontaires ». Sans changer les règles du jeu. Sans agir pour que le monde d’après soit fondamentalement différent du monde d’avant [v].

Toutes les entreprises du CAC 40, y compris les 26 qui ont versés des dividendes cette année ont ainsi perçus une aide importante liée à la pandémie sans aucune conditionnalité. Les débats sur le projet de loi de finances 2021 s’est en effet illustré par le rejet de tous les amendements proposant de conditionner les aides publiques liées à la pandémie [ à l’interdiction de licencier, au non versement ou à la limitation des dividendes versées, à la relocalisation de la production, etc.]. Alors que la pauvreté des classes populaires connaîtra un bond important, alors que de nombreux petits commerces ne résisteront pas à l’arrêt de leurs activités du fait des confinements successifs, le choix posé par le gouvernement est limpide : le soutien au capital monopoliste et aux grands groupes industriels, commerciaux et financiers. Le « monde d’après » s’annonce ainsi pire que le « monde d’avant » en terme de pauvreté et de polarisation sociale. La base matérielle des révoltes sociales, déjà largement existante avant la pandémie, s’élargit considérablement suite à celle-ci et aux choix économiques en faveur du capital monopoliste. Or gouverner c’est anticiper et le gouvernement actuel ne manque pas d’anticiper ces colères sociales prévisibles. Telle est la première cause de la surchauffe idéologique et de l’inflation législative sécuritaire de la fin de l’année 2020.

Les fièvres guerrières d’un impérialisme affaibli

Sur le plan international la situation n’est pas plus stable pour la classe dominante française. Les difficultés rencontrées par l’impérialisme français au Moyen-Orient et en Afrique se sont particulièrement accrues au cours de ces dernières années. Sous l’effet de plusieurs processus [exacerbation de la concurrence liée à la mondialisation capitaliste, développement des puissances émergentes, mouvements populaires remettant en cause les alliés locaux de Paris, etc.] les positions économiques et géostratégiques de l’impérialisme français se dégradent. « depuis la fin des années 2000, explique l’économiste Claude Serfati, l’espace mondial connaît de profondes transformations économiques et géopolitiques: une crise économique (2008) qui n’était pas encore surmontée au moment de la pandémie, le déclin du leadership des États-Unis favorisant le retour de la Russie et les ambitions de puissances régionales, l’émergence géoéconomique de la Chine, enfin l’éruption des peuples en Afrique et au Moyen-Orient (les «printemps arabes») qui ont ébranlé alors les régimes autoritaires soumis aux grandes puissances [vi] ».

Ce déclin relatif connaît une exception, celle de la très lucrative industrie d’armement. « L’affaiblissement continu de l’industrie française sur les marchés mondiaux depuis le début des années 2000 a fait de l’industrie d’armement et aéronautique un des derniers pôles de compétitivité internationale de la France » résume Claude Serfati dans l’article ci-dessus cité. Classée au sixième rang mondial pour les dépenses militaires, la France est première dans ce classement pour l’Union Européenne. Le secteur militaire représentait ainsi 21, 5 % des dépenses publiques et l’industrie d’armement employait presque 10 % des salariés industriels en 2010 [vii]. Le déclin compétitif relatif de l’impérialisme français et la place particulière de l’industrie d’armement conduisent à une conséquence lourde : le sur-activisme militaire se traduisant par la multiplication des OPEX [opérations militaires extérieures]. Le très officiel site « vie publique » présente le bilan de celles-ci comme suit :

Irak, Syrie, Centrafrique, Sahel, les opérations militaires extérieures sont devenues une composante structurelle de l’activité opérationnelle des armées, en particulier de l’armée de terre. […] Les opérations récentes ont pour nom Harmattan (Libye, 2011), Serval (Mali, 2013), Sangaris (République centrafricaine, 2013), Barkhane (Sahel, 2014) ou Chammal (Irak, Syrie, 2014). […] Depuis 1995, les armées françaises ont été engagées dans quelque 106 opérations menées à l’extérieur des frontières nationales. A ces opérations, il convient d’ajouter 5 opérations lancées antérieurement à cette date mais toujours en cours. […] La Cour des comptes souligne que les dépenses supplémentaires dues aux OPEX ont représenté, au cours des trois derniers exercices, plus de 1,1 milliard d’euros chaque année. Le coût unitaire, par militaire projeté, d’une opération extérieure a plus que doublé depuis une décennie, pour atteindre plus de 100 000 d’euros par soldat déployé par an [viii].

C’est ce rôle de gendarme de l’Union Européenne et plus largement de l’OTAN qui caractérise le plus spécifiquement l’impérialisme français. Cette spécialisation dans l’intervention militaire est investie comme un point d’appuis dans les diverses négociations entres grandes puissances que ce soit au sein de l’Union Européenne ou au niveau de l’OTAN. Or l’année 2020 se caractérise justement par une série de revers dans ces prétentions internationales de l’impérialisme français. La déconfiture de Macron au Liban et la contestation de la présence militaire au Sahel en sont les deux exemples les plus parlant. Au Liban le président français s’était autorisé à l’occasion de la catastrophe du port de Beyrouth un discours d’injonction exigeant pêle-mêle un « nouveau pacte », des « réformes indispensables » et la formation d’un « gouvernement de mission ». Sur un ton de paternalisme digne d’un gouverneur colonial du dix-neuvième siècle, il prétendait ainsi régentait les décisions d’une nation souveraine. Deux mois plus tard la démission du premier ministre libanais, Moustapha Adib, point d’appuis du président français dans cette opération, clos cette séquence de nostalgie d’empire. « Le flop d’Emmanuel Macron [ix] » résume le journaliste du Monde Diplomatique Olivier Pironet.

Au Sahel les véritables buts de l’opération Barkhane, à savoir la sécurisation de l’uranium du Niger [mais aussi de l’or, du pétrole, du gaz, des diamants de la région] d’une part et l’installation d’une présence militaire durable dans cette zone géostratégique essentielle pour le contrôle à la fois de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne d’autre part, sont de plus en plus dénoncés par des opinions publiques exigeant de manière grandissante le retrait des troupes françaises. Au Mali, au Burkina Fasso, au Niger ou au Tchad, syndicats, associations et partis sont de plus en plus nombreux à porter une telle revendication. En témoigne les pancartes brandies lors de la manifestation de soutien au récent « coup d’État » au Mali :

La présence de la France est devenue de plus en plus impopulaire au Mali, car la violence qui mine la sécurité du pays depuis 2013 n’a pas diminué. Des milliers de personnes ont protesté contre la présence de la France, qualifiant souvent sa présence d’« occupation ». Lors du rassemblement de vendredi pour soutenir le coup d’État, les Maliens ont porté des pancartes décriant l’ancien colonisateur : « Ce n’est pas un coup d’État. C’est une révolution du peuple », « Arrêtez le génocide de la France au Mali », « Mort à la France et à ses alliés » et « A bas la France et son gouverneur » [x].

Ce mouvement de contestation de la présence militaire française et la succession des morts de militaires français au Sahel risquent à court terme de fragiliser la légitimation de l’intervention militaire. Or celle-ci ne pouvant pas se justifier sur la base de ses objectifs impérialistes réels, ne peut espérer obtenir une adhésion de l’opinion publique [ou du moins une indifférence] qu’en orchestrant une mise en scène du danger « terroriste » à l’extérieur comme à l’intérieur de l’hexagone. Gouverner c’est anticiper et Macron ne manque pas d’anticiper cette crise de légitimité des OPEX en diffusant une grille d’explication en terme de « guerre des civilisation » comprenant logiquement la construction d’un danger « terroriste » à l’extérieur et « séparatiste » à l’intérieur. Telle est la seconde cause de la surchauffe idéologique et de l’inflation législative sécuritaire et autoritaire de la fin de l’année 2020.

Forces, faiblesses et contradictions de la résistance au tournant autoritaire

L’anticipation gouvernementale consiste donc à préparer l’appareil d’État à la guerre [extérieure et intérieure] d’une part et à tenter de fabriquer le consentement de l’opinion publique à cette guerre d’autre part. Le vocabulaire et la sémantique de la guerre n’ont jamais été aussi présents : « conseil de défense sanitaire », « nous sommes en guerre », «ennemis de l’intérieur », « alliés objectifs de l’islamisme », « les nouveaux munichois », etc. Le martellement du discours de guerre est à la hauteur de la colère sociale. Son ampleur souligne la difficulté rencontrée par le gouvernement dans la réalisation de son objectif de légitimation d’une société de contrôle. Les manifestations publiques de rejets des nouvelles lois sont massives et ce en dépit du contexte sanitaire. Après les Gilets Jaunes, le mouvement contre la réforme des retraites, celui contre les violences policières et celui des sans-papiers, etc., se sont des centaines de milliers de manifestants qui défilent régulièrement contre les nouveaux projets de loi liberticides. La diversité des participants met en exergue une « convergence des luttes » en marche. Celle-ci est d’autant plus menaçante pour le pouvoir qu’elle n’est pas le résultat d’un appel par en haut d’organisations, de partis ou d’associations mais qu’elle s’origine d’une accumulation d’expérience par le bas. Si la force du mouvement de résistance est réelle, celui-ci se caractérise également par des contradictions qui le fragilisent. Celles-ci révèlent les angles morts persistants à propos de l’islamophobie et de l’immigration.

Les contradictions d’une résistance

Alors que l’ensemble du projet de loi sur la sécurité globale est liberticide, la focale a rapidement été mise par certaines grandes organisations et associations, par la presse et par le discours gouvernemental sur le seul article 24 d’une part et en réduisant l’impact de celui-ci à la seule liberté de la presse d’autre part. Alors que ce projet de loi est un rouage s’articulant à d’autres projets de loi [ loi sur les « séparatisme », loi de programmation de la recherche, extension par décrets des fichiers, etc.], la dimension systémique de l’offensive gouvernementale a généralement été mise sous le boisseau. Cette focale est loin d’être spontanée. Elle résulte d’une orientation politique [consciente pour certains et inconsciente pour d’autres] révélatrice d’une sous-estimation de l’ampleur du tournant sécuritaire et autoritaire en cours. Elle résulte également des effets de l’offensive idéologique gouvernementale. La peur d’être taxé de « complotiste » conduit fréquemment à un renoncement à la dénonciation des stratégies des classes dominantes avec en conséquence le cantonnement de la critique et de la contestation aux dispositions les plus scandaleuses, les plus emblématiques, les plus médiatisées. La sur- inflation des discours sur le « complotisme » mène ainsi à une autocensure sous la forme du renoncement à la prise en compte des dimensions systémiques c’est-à-dire à une lecture parcellaire de la réalité. Surtout cette focale offre au gouvernement une porte de sortie permettant de sauvegarder l’essentiel en cas de rapport de forces incontournable : sacrifier l’élément pour préserver le système d’ensemble, abandonner l’article 24 pour préserver les autres articles, changer pour ne pas changer.

Cette logique déjà en œuvre dans la contestation de la loi sur la sécurité globale, l’est encore plus à propos de la loi sur les « séparatismes ». La tendance à réduire le mouvement actuel de contestation du tournant sécuritaire à la seule loi sur la « sécurité globale » est patente. Elle se concrétise par l’occultation et l’invisibilisation de la tentative gouvernementale de fonder une « unité nationale » guerrière sur une base islamophobe. Alors que de nombreux musulmans ou supposés tels étaient sonnés pour certains, tétanisés pour d’autres et apeurés pour d’autres encore, par la violence de l’attaque et par l’accompagnement médiatique de cette loi « confortant les principes républicains », ils ont également subi un sentiment de solitude massif face à l’absence de réaction de certaines grandes organisations ou associations. Sur cette question également, il convient de se garder de toute tentation d’homogénéisation. La logique du « deux poids, deux mesures » dans la réaction aux deux lois [sécurité globale et séparatisme] ne révèle pas les mêmes motivations selon les différents acteurs. Pour certains la motivation est tactique dans une logique de mettre en avant la loi touchant l’ensemble des citoyens au détriment de celle s’attaquant qu’à un segment de notre société. Pour d’autres, elle résulte de nouveau d’une logique d’autocensure par crainte d’être accusé d’ « islamo-gauchisme ». Pour d’autres enfin, elle reflète le partage – partiel ou total – de la grille de lecture culturaliste diffusée depuis plusieurs décennies par les gouvernement successifs dont l’islamophobie revendiquée ou honteuse, consciente ou non, générale ou partielle, etc., n’est qu’une conséquence logique. Au-delà de cette diversité des causes, le résultat reste le même : l’invisibilisation de la loi sur les séparatismes est un encouragement objectif au développement d’une islamophobie d’État. Confronté à une échéance électorale présidentielle impossible à gagner sur la base du bilan de son quinquennat et de la colère sociale accumulée, Macron se voit ainsi conforter dans sa stratégie d’imposition d’un choix contraint Le Pen-Macron dont la seule base idéologique possible est la nostalgie d’empire à des fins de légitimation des ingérences militaires à l’extérieur et l’islamophobie et la guerre contre « l’ennemi de l’intérieur » à des fins de détournement des colères sociales dans l’hexagone.

Au-delà de la séquence actuelle, ce qui se révèle ici se sont les angles morts du logiciel politique d’une partie non négligeable des organisations et associations se revendiquant de l’anticapitalisme sur les questions de l’immigration, de l’articulation entre l’antiracisme et la lutte des classes, de l’impérialisme français et de ses guerres d’ingérences, de la fonction idéologique des discours étatiques sur l’islam, la lutte contre le terrorisme, le communautarisme ou le séparatisme. La publication par l’historien Gérard Noiriel et le sociologue Stéphane Beaud dans le Monde Diplomatique de janvier 2021 d’un article intitulé « Un militantisme qui divise les classes populaires. Impasses des politiques identitaires » est une excellente illustration de ces angles-morts. Ce qui divise se sont justement ces angles morts réducteurs qui tendent à susciter logiquement en retour des postures réactives pouvant être toutes aussi réductrices.

Les angles morts et leurs conséquences

L’article de Beaud et Noiriel réitère une accusation classique déjà utilisée à de nombreuses reprises dans l’histoire de notre société contre d’autres segments militants. L’accusation de division fut ainsi brandie contre les militants de l’immigration se mobilisant pour l’indépendance de leurs pays au moment du Front Populaire par exemple. Elle fut aussi mise en avant contre le mouvement féministe dans les années soixante du siècle dernier par exemple. Elle était également présente dans certaines réactions au mouvement des Gilets Jaunes au début de celui-ci. Il est inutile donc d’invoquer comme le font nos auteurs une prétendue « américanisation de la vie publique » ou comme d’autres auteurs une « importation » en France de débats états-uniens. La question en France n’est ni nouvelle, ni vierge de théorisations et de bilans. Nous lui avons consacrée il y a déjà plus d’une décennie un chapitre de notre livre sur les discriminations racistes intitulé « la grille ouvriériste de lecture » :

Ce paradigme est fondé sur une approche « essentialiste » de la classe ouvrière et des milieux populaires rendant invisible la construction historique et systémique d’une hiérarchisation des oppressions et des exploitations. La crainte de la division des dominés conduit par ce processus à nier les discriminations racistes et/ou à les relativiser et/ou à les ramener à quelques déviations racistes isolées. Sous prétexte d’avoir une « cible principale » et de viser l’ « ennemi principal [xi] », ce mode d’approche conduit à désarmer la lutte contre les discriminations, voire à la combattre au prétexte qu’elle porterait des dangers pour l’unité [xii].

Rendons cependant justice à nos auteurs, ceux-ci ne nient pas l’existence de discriminations systémiques ou de la ségrégation . Ils critiquent en revanche les militantismes découlant de ces oppressions spécifique comme porteur de divisions au prétexte que les immigrés postcoloniaux et leurs descendants français appartiennent massivement aux classes populaires. Cette appartenance de classe incontestable aux regard des données statistiques existantes ne signifie cependant pas une communauté complète de condition sociale. Le propre du capitalisme est justement la mise en concurrence de toutes les forces de travail et la segmentation hiérarchisée des classes populaires. Pour ce faire tous les facteurs de différences [ le sexe, l’âge, l’origine, etc.] peuvent servir de point d’appuis pour assigner certains à des places de surexploitation. Pour ce faire tous les héritages idéologiques sont mobilisés [patriarcat, racisme colonial, préjugés culturalistes, etc.] et revivifiés pour légitimer cette construction pyramidale. La division des classes populaires n’est pas en premier lieu une production des mouvements militants mais une donne structurelle du mode de fonctionnement du système social. L’unité de ces classes populaires n’est pas plus une spontanéité. Elle est le résultat du mouvement militant commun à condition que celui-ci intègre dans ses combats et dans son agenda les intérêts des segments les plus exploités des classes populaires. Tant qu’une oppression spécifique n’est pas prise en compte et intégrée entièrement dans l’agenda, elle donne inévitablement naissance à des mouvements spécifiques. L’unité des classes populaires est un résultat et non une donne de départ. C’est ainsi l’insuffisante prise en compte des discriminations racistes, des violences policières systémiques, de l’islamophobie, des guerres impérialistes et de leurs conséquences en France, etc., qui divisent les classes populaires et non l’existence de mouvement militants luttant contre ces traitements d’exceptions.

Nos deux auteurs inversent le processus en imputant à ces mouvements militants spécifiques la responsabilité des difficultés d’unification des classes populaires. Ceux-ci seraient spécifiés par une approche en terme de « politique identitaire », une « racialisation » des analyses, une démarche centrée sur « l’émotion » et un isolationnisme négateur du besoin d’alliance. Outre l’homogénéisation de mouvements militants parcourus de différences et de divergences tant sur l’analyse de la situation que sur les stratégies souhaitables, cette critique impute à ces mouvements militants les réductions diffusées par les discours politiques et médiatiques dominants. Ces mouvements militants seraient en quelque sorte « communautaristes » et même « séparatistes ». Rien de nouveau sous le soleil si ce n’est la reprise des leitmotivs de l’idéologie dominante visant à invalider les contestations. Les discours politiques et médiatiques dominants ont ainsi, rappelons-le, réduit la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 à un « mimétisme », les mouvement massif contre les violences policières à une importation abusive des débats états-uniens, les manifestations de soutien au peuple palestinien à une importation du « conflit israélo-palestinien » et à une nouvelle « judéophobie », la dénonciation des discriminations à un « racisme anti-blanc », etc.

Loin d’être un débat uniquement théorique et général, ces questions traversent notre séquence historique et les échéances militantes actuelles. Elles sont présentes dans la tentation de hiérarchiser les luttes contre les deux projets de loi [sécurité globale et séparatisme], dans le silence plus ou moins important sur le développement d’une islamophobie d’État, dans la faiblesse des réactions à la dissolution d’associations comme Baraka City et le CCIF, etc. L’occultation et la silenciation d’une partie de la réalité ne peut qu’accroître la division des classes populaires. Cette règle de bon sens est pertinente quelque soit le contexte mais encore plus dans notre séquence actuelle où se déploie une tentative d’instaurer une police de la pensée [loi de programmation de la recherche, accusations inflationnistes d’islamo-gauchisme, imposition de la notion valise « valeurs de la république » comme condition de la liberté d’expression, etc.]. On ne construit jamais durablement et solidement sur la base d’une négation de tout ou partie de la réalité sociale.

Il ne suffit pas de brandir en permanence le slogan de la « convergence des luttes » pour que celle-ci progresse concrètement. Encore faut-il que celle-ci ne soit pas imposée comme étant la subordination de certaines luttes à d’autres et de certaines revendications à d’autres. Pour ce faire il est indispensable de se détourner de toutes les muletas brandies par le gouvernement pour justement diviser ceux qui devraient être unis et unir ceux qui devraient être divisés.

[i] Martin Untersinger, Le gouvernement élargit par décret les possibilités de fichage, Le Monde du 6 décembre 2020, consultable sur le site lemonde.fr.

[ii] Thomas Amossé, Lise Bernard, Marie Cartier, Marie-Hélène Lechien et Yasmine Siblot, Une exploration des classes populaires à partir de leurs fractions médianes, in Collectif, Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine, Raison d’Agir, Paris, 2020, pp. 51-52.

[iii] Cité in Olivier Masclet, Subalternes dans une « société de semblables »,in Collectif, Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine, op. cit., 21.

[iv] Emmanuel Macron, allocution du 12 mars 2020, consultable sur francetvinfo.fr du 12 mars 2020.

[v] Maxime Combes et Olivier Petitjean, Derrière ces milliards d’euros d’argent public se pérennise le détournement sans condition des ressources de l’Etat au profit d’intérêts privés, Le Monde du 30 novembre 2020, consultable sur le site lemonde.fr.

[vi] Claude Serfati, France. « Militaro-sécurité globale » : le jour d’après est déjà là, 15 décembre 2020, consultable sur le site alencontre.org.

[vii] Julien Malizard, Dépenses militaires et croissance économique dans un contexte non linéaire, Revue économique, n° 3, 2014, p. 602.

[viii] Article de la « rédaction », Les opérations militaires extérieures de la France (OPEX), Vie publique, consultable sur le site vie-publique.fr.

[ix] Olivier Pironet, Le flop d’Emmanuel Macron, Le Monde Diplomatique, Manière de voir, n° 174, décembre 2020-janvier 2021, consultable sur le site monde-diplomatique.fr.

[x] Malgré le coup d’Etat et la défiance des Maliens, la France maintient l’opération « Barkhane », Le Monde du 27 août 2020, consultable sur le site lemonde.fr.

[xi] Nous reprenons ici le titre du livre de Christine Delphy à propos des luttes pour l’égalité entre les sexes, L’ennemi principal, économie politique du patriarcat, Syllepse, Paris, 1998.

[xii] Saïd Bouamama, Les discriminations racistes : Une arme de division massive, L’Harmattan, Paris, 2010, pp. 65-66.

Demain la guerre?..

Cette question doit être aujourd’hui posée. Voici pourquoi.

Demain, la guerre ?… La question vaut d’être posée en regard des très préoccupantes évolutions politico-militaires actuelles… et en considération de ce qui se passe en France.

« Il faudrait aujourd’hui que l’on se pose collectivement la question de la guerre, de la possibilité de la guerre, de l’éventualité de la guerre. Si une armée existe, c’est pour être en mesure de faire la guerre le jour où il le faudra et pas seulement pour être en mesure de participer à de la gestion de crise, aussi importante que puissent être ces crises ». Celui qui s’exprime ainsi, avec une telle insistance, c’est le Chef d’état-major des Armées, M. François Lecointre, au cours d’un colloque sur le rôle des militaires et des diplomates dans la politique étrangère de la France d’aujourd’hui (1). Dans l’exercice de ses fonctions, il est certainement bien placé pour juger du contexte stratégique actuel. Un contexte qui, selon lui, porte l’éventualité, sinon la probabilité de grandes guerres. Le Chef d’état-major précise ainsi sa pensée. Il dit : «… d’un point de vue spécifiquement militaire, j’appelle aussi de mes vœux que nos amis diplomates nous permettent de faire prendre conscience à notre opinion publique de la dangerosité et du caractère chaotique du monde qui vient, et qu’il nous faut donc penser nos armées comme étant capable demain de faire la guerre, réellement, dans ces configurations qui seront d’une très grande complexité. Il est impossible d’exclure la possibilité de conflits et d’engagements de très haute intensité, et pour cela nous devons penser à la remontée en puissance de nos armées, et à la capacité à mobiliser dans ce contexte toute une société ». Vous avez bien lu : « … mobiliser toute une société ».

François Lecointre va jusqu’à expliquer sur un ton critique que l’armée française a été « déconstruite » avec la fin de la Guerre froide, pour en faire « un outil de gestion de crise subordonné à la diplomatie ». Il souligne même que le fait de subordonner la politique militaire à la politique diplomatique serait « une erreur majeure ». Évidemment, une telle appréciation est problématique puisqu’elle tend à dissocier la décision militaire de la décision politique, ce qui n’est ni acceptable, ni possible.

En réalité, la critique de François Lecointre est d’un autre ordre. A ce niveau de responsabilité, nul n’ignore, en effet, que la décision reste la prérogative du pouvoir politique. Ce qui est visé par le Chef d’état-major c’est l’usage de l’armée comme instrument privilégié de politique étrangère dans des crises extérieures, alors que les armées françaises devraient maintenant, répondre à d’autres enjeux beaucoup plus élevés, relevant de la défense nationale, de la puissance militaire globale et de la capacité à assumer des conflits de très haute intensité, c’est à dire des grandes guerres impliquant des États et des coalitions d’États… et des sociétés. François Lecointre n’est pas seul à penser ainsi. Il faut accorder beaucoup d’attention aux déclarations des chefs d’état-major de la Marine nationale (l’Amiral Pierre Vandier), de l’Armée de l’Air et de l’Espace (le Général d’armée aérienne Philippe Lavigne), et de l’Armée de terre (le Général d’armée Thierry Burkhard).

A peine nommé à sa charge, en septembre dernier, l’Amiral Vandier s’adresse aux personnels de la Marine nationale en ces termes (2) : « Le contexte international qui détermine le cadre de notre action connaît actuellement des mutations extrêmement rapides, marquées par l’affaiblissement sans précédent, depuis la Seconde guerre mondiale du droit et des traités internationaux. La contestation de plus en plus désinhibée de ce cadre légal, et l’affirmation sans cesse plus démonstrative des rivalités entre nations, tout particulièrement en mer, nous imposent à tous d’envisager à nouveau des contextes dans lesquels nos forces seront confrontées à l’incertitude de situations de crises susceptibles de conduire au combat ». Le 7 septembre, à l’École navale, il avertit les futurs officiers : « Vous entrez dans une marine qui va probablement connaître le feu. Vous devez vous y préparer » (3).

Lors d’une audition devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, (4) Pierre Vandier parle d’un « d’un nouveau cycle géopolitique », d’un « tournant stratégique ». Il en attribue l’origine à la Chine qui s’arme en mer « à une cadence de combat »… et qui met à l’eau, tous les 4 ans, « l’équivalent de la marine française ». Il souligne aussi ce qu’il désigne comme un grand retour de la Russie avec des sous-marins nucléaires d’attaque de nouvelle génération, très performants.

Au cours d’un entretien publié par Le Monde le Général Philippe Lavigne (5), nommé en juillet dernier, parle lui aussi de la nécessité de se préparer à des conflits de haute intensité mobilisant l’ensemble des moyens militaires. Pour donner la mesure des grandes confrontations militaires dans lesquelles la France, avec des alliés, pourrait être impliquée, il rappelle les opérations de la Guerre du Golfe (1990-1991). Souvenons-nous… Les opérations militaires alors engagées contre l’Irak ont rassemblé quelque 35 États derrière les États-Unis, soit environ 950 000 soldats, des centaines de navires, quelques milliers d’avions, des milliers de chars… Ce fut probablement une des plus vastes opérations militaires de tous les temps. Il est vrai que la Guerre du Golfe avait une symbolique stratégique particulière pour les États-Unis. Il s’agissait de réaffirmer la puissance et la domination américaine dans le nouveau contexte post-Guerre froide en train de s’ouvrir. Citer aujourd’hui la Guerre du Golfe comme « jauge » des guerres à venir n’est donc pas une banalité de conversation. Et l’on mesure ce que le Général Philippe Lavigne veut signifier lorsqu’il annonce des opérations alliées qui « engageraient 1000 sorties d’avions de chasse par jour » ou bien, quand il souligne la nécessité de projeter de la puissance, de maîtriser la dissuasion nucléaire et de s’entraîner pour faire face à « un conflit dur », avec notamment la possibilité de projeter 20 Rafale à 20 000 km en 48 heures (soit Paris-Pékin et retour?). Philippe Lavigne signale d’ailleurs la préparation, pour 2022 en Australie, d’un exercice comprenant l’engagement des bombardiers Rafale.

Enfin, Thierry Burkhard, en poste depuis juillet 2019, a présenté le 17 juin, devant la presse, un « plan stratégique » pour les 10 ans à venir (6). Il déclare : « l’ère des guerres de type expéditionnaire menées par l’Occident dans un relatif confort opérationnel, garanties par la suprématie aérienne comme pour l’opération Barkhane au Sahel, s’achève ». Un conflit majeur entre États redevient donc possible dans une situation de « militarisation sans complexe » et dans laquelle « le moindre incident peut dégénérer en escalade militaire non maîtrisée ». Dans une allusion transparente à la Russie et à la Turquie, le Général Burkhard souligne que « le déploiement de la force est devenu un mode de gestion. On teste durement sans avoir peur de l’incident, et avec l’utilisation habile de manœuvres sous le seuil » (c’est à dire sous le seuil de la confrontation armée). Enfin, le Général dit souhaiter l’organisation, en 2023, d’un exercice militaire dépassant les 15 000 soldats afin « d’envoyer un message dissuasif aux adversaires de la France ».

Que veut dire la haute hiérarchie militaire ?

Il faut bien comprendre la signification de ce que disent les chefs d’état-major, et notamment le premier d’entre eux : faire admettre leur analyse et les conséquences qui en découlent sur les plans stratégique, militaire, budgétaire. Voici, en résumé, trois points principaux de leur approche.

Premièrement, préparer les armées à des conflits de très haute intensité, des guerres entre États et entre puissances majeures. Acter un changement de période et d’enjeux stratégiques. Interpréter le contexte actuel comme celui d’une « inflexion stratégique importante » avec la fin du multilatéralisme, la dérégulation du recours à la violence, la montée des tensions et des risques, l’extension d’un contexte chaotique… Entériner, d’ores et déjà la nécessité d’une nouvelle loi de programmation militaire (7) pour l’horizon 2030, dont l’objectif serait d’acquérir la capacité d’un engagement militaire de très haute intensité. Construire une vision de plus longue portée pour, à l’horizon 2040, redéfinir le « modèle d’armée complet », incluant donc toutes les grandes ambitions stratégiques et les capacités militaires que celles-ci impliquent.

Deuxièmement, pousser à la modernisation des armées. S’installer dans la mutation des armements de la très haute technologie (cyberdéfense, hypersonique, intelligence artificielle, digitalisation et combat collaboratif par l’intégration opérationnelle de l’information et des commandements). Avoir les moyens « d’entrer en premier » c’est à dire de pénétrer les « espaces contestés » grâce à la supériorité de la performance des armements en terme de vitesse, de furtivité, de portée, de précision, de guidage à distance…Bref, ne pas avoir peur de nourrir l’escalade et la course aux armements par la recherche systématique de la sophistication technologique afin d’obtenir une prédominance militaire en toutes circonstances. Le contexte imposerait aussi une exigence de « masse » ou « d’épaisseur » en termes de capacités militaires, ce qui implique un niveau quantitativement élevé de ressources humaines, matérielles et budgétaires allant forcément au-delà de ce qui existe actuellement.

Troisièmement, faire comprendre et admettre à l’opinion publique cette probabilité de la guerre, cette transformation des armées et cette redéfinition du rôle stratégique français. Il est clair qu’il ne s’agit pas (seulement) de combler une insuffisance de moyens et de budget afin de permettre aux armées françaises de mieux répondre aux sollicitations du pouvoir politique. Il s’agit de tout autre chose : l’intégration volontariste accélérée de la France et de sa défense dans le nouveau contexte des tensions et des rivalités de puissances, en particulier face à la Chine et face à la Russie. Un nouveau contexte où la guerre, la grande guerre, redevient probable. François Lecointre souligne l’importance qu’il attache à l’opinion publique. «  L’opinion, dit-il, est en train aujourd’hui d’oublier ce que sont l’armée et la guerre ». Il ajoute : « je crois que c’est quelque chose qui a été oublié parce que notre opinion publique ne se rend plus compte de la profonde singularité de l’armée. Le métier militaire consiste à déchaîner la violence et à mettre en œuvre la force de manière délibérée, jusqu’à tuer. Évidemment, ceci est absolument exorbitant dans tous les sens du terme sur un plan philosophique, mais aussi juridique et moral » (8).

Certes, ceci est exorbitant… Mais alors, comment expliquer cette très curieuse situation dans laquelle ce sont les militaires, et ceux du plus haut rang, qui nous informent et qui informent le Parlement, à propos des transformations déjà en cours, des visées stratégiques et militaires pour 2030, 2040 et même au-delà ? Comment expliquer que pas un seul des éléments décisifs de cette mutation ne soit soumis en grand au débat politique public : l’engagement de la France dans la militarisation et dans la préparation à la guerre, l’escalade des armements dans les très hautes technologies, les inévitables conséquences budgétaires de ces choix, et d’autres questions encore… Rien de tout cela n’est mis en discussion comme des enjeux d’avenir essentiels pour la France, et pour l’Europe aussi. Le modèle d’armée est adapté sans débat politique de fond sur les enjeux de sécurité internationale, sans débat sur les orientations de politique étrangère. Tout est présenté comme si les décisions étaient déjà prises. Les citoyens français devraient seulement comprendre que la guerre sera bientôt là, et qu’il faut l’accepter et s’y préparer.

Où est le respect nécessaire de l’exigence démocratique ?

On mesure les dégâts résultant de cette carence du politique, et ce mépris quasiment affiché du rôle que devrait systématiquement revêtir le travail diplomatique, et la nécessité première de définir une politique étrangère pour la France. Remarquons aussi la différence flagrante entre les thèses très convergentes de la haute hiérarchie militaire, d’une part, et d’autre part, les discours du Président de la République qui laisse faire les militaires (ils ont très probablement un feu vert), et qui ne s’aventure guère sur ces thématiques. Il ne traite jamais des risques de conflits de très haute intensité et de grande guerre, les responsabilités afférentes de la France, les dangers de la militarisation, la problématique des hautes technologies et les questionnements éthiques et philosophiques qu’elle suscitent. Il n’en a pas dit un mot dans son discours de référence sur la défense le 7 février 2020 (9). Il se contente (si l’on peut dire…) de tirer le fil politique habituel : gestion militaire des crises, dissuasion nucléaire, atlantisme, Europe de la défense, posture de puissance et priorité à l’exercice de la force…

Le rôle de la France vu par Emmanuel Macron n’offre aucune surprise qui dépasse les effets de langage. Et le rôle français ne montre aucune efficacité réelle. La France s’enlise dans des conflits sans solution. Elle n’est un moteur positif pour aucun des grands problèmes stratégiques et pour la sécurité internationale aujourd’hui. L’argument de l’autonomie stratégique n’a pas de pertinence dans les contraintes acceptées : celles de l’Europe et celles de l’OTAN. La France suit. Elle s’aligne. Pendant ce temps les militaires font le travail afin d’expliquer comment il faut, selon eux, traiter les menaces et les risques du chaos international grandissant. Avec cette répartition des rôles, le pouvoir se met à l’abri de la critique et du débat, notamment du débat sur les budgets futurs car tout cela coûtera forcément très cher. Il délègue l’explication et la gestion politique de la guerre à ceux qui demain, seront chargés de la faire. Ce n’est pas seulement une démission du politique, c’est un discrédit par manque de courage.

Évidemment, le tableau stratégique brossé par les chefs d’état-major est inquiétant, mais leurs constats ne manquent pas d’un certain réalisme. D’ailleurs, personne aujourd’hui ne peut feindre la surprise alors que les évolutions de la situation internationale, depuis le début des années 2000, nous ont rapidement conduits, dans une tension grandissante, à une dangereuse transformation, avec la prédominance des confrontations de puissance dans une nouvelle course aux armements.

Alors, comment réagir ?

Il faut prendre très au sérieux les déclarations et les explications des plus hauts responsables militaires français, quand bien même ceux qui gouvernent prennent soin de se taire sur l’essentiel. Nier la gravité de l’évolution chaotique des relations internationales impliquerait des argumentations peu crédibles au regard des faits, pour ceux qui souhaitent les regarder en face. Cependant, regarder la réalité en face c’est aussi savoir en mesurer les contradictions. La guerre n’est pas une fatalité. Nous ne sommes pas dans la nasse du piège de Thucydide expliqué par Graham Allison (10). Et celui-ci n’a d’ailleurs pas fait de la rivalité sino-américaine – question décisive aujourd’hui – une cause de guerre inévitable. Il a en revanche souligné le risque évident qu’une telle rivalité puisse faire de n’importe quel événement grave, la cause d’une escalade que personne ne souhaitait.

Et puis, peut-on prévoir sans s’interroger, et vouloir expressément la guerre lorsque l’on mesure les niveaux de puissance et d’efficacité atteints avec les armements actuels, avec les armes de la haute technologie, avec les armes nucléaires ? Si la dissuasion (nucléaire et conventionnelle) a pu accéder à une fonction doctrinale dominante depuis si longtemps, ce n’est pas grâce aux vertus éthiques et pacifistes supposées de ceux qui s’y réfèrent. C’est parce que des conflits de très haute intensité, entre grandes puissances, sont devenus difficilement concevables sauf à endosser d’énormes risques de catastrophes à une échelle inconnue jusqu’aujourd’hui. Bien experts et des dirigeants américains le reconnaissent. L’adoption récente du Traité d’interdiction des armes nucléaires est un acte de portée historique qui témoigne d’une volonté légitime d’éloigner de tels risques, et d’une résilience internationale à la guerre et à sa déraison politique, plus forte qu’on ne l’imaginait.

Michèle Flournoy, sérieusement pressentie, il y a peu, comme future Secrétaire à la Défense de Joe Biden (11), ne dit guère autre chose. Cette spécialiste des enjeux de sécurité a une forte expérience du Pentagone. Elle fut Secrétaire adjointe à la défense sous le premier mandat d’Obama. Elle est vivement critiquée par la gauche américaine pour son militarisme. Dans un article publié par Foreign Affairs en juin 2020 (12) elle souligne la nécessité du renforcement de l’armée américaine en Asie et celle de la multiplication des exercices militaires aux portes de la Chine. Elle insiste sur l’exigence de la dissuasion, et des moyens militaires nécessaires pour cela, face à Pékin. Son langage s’apparente à celui des « faucons ». Mais elle écrit aussi : « Il est essentiel de rétablir un forum dans lequel la Chine et les États-Unis pourraient discuter régulièrement de leurs intérêts et perspectives respectifs, identifier les domaines de coopération potentielle (tels que la non-prolifération et le changement climatique) et gérer leurs différends sans conflit ; les discussions tactiques sur les questions commerciales ne suffisent tout simplement pas. Après tout, la dissuasion dépend de la communication claire et cohérente des intérêts et des intentions afin de minimiser le risque d’erreur de calcul. »

Henry Kissinger, ce vieux briscard de la Guerre froide, en ultra-réaliste, confirme lui aussi la nécessité de faire baisser le niveau des risques. Il l’a fait sur la question du nucléaire nord-coréen (13). Et puis, au cours d’une visioconférence organisée en octobre dernier par le Club économique de New-York, il déclare que, sur une longue période, les « États-Unis et la Chine doivent établir des règles de confrontation dans leur compétition de plus en plus tendue, ou risquer de créer l’incertitude qui a caractérisé la politique ayant conduit à la Première Guerre mondiale (…). Nos dirigeants et leurs dirigeants doivent discuter des limites au-delà desquelles chacun cessera de formuler des menaces » (14). Alors, l’Administration Biden sera-t-elle en capacité de gérer et contrôler le niveau des risques ?

Regarder les réalités en face.

Regarder les réalités en face, cela veut dire constater que la logique dominante et structurante des relations internationales est, plus que jamais, celle de la puissance dans le contexte d’une multiplication des acteurs cherchant à imposer leurs intérêts stratégiques et leur conception propre d’un ordre international et régional. Dans le rapport sino-américain on constate que les États-Unis, au-delà des spécificités de chaque administration, refusent de laisser la première place à la Chine, que ce soit globalement ou en Asie. Quant à la Chine, dans l’affirmation de son émergence impressionnante, et de sa revanche historique, elle développe un projet stratégique global qui la pousse au premier rang. Elle déploie notamment une imposante capacité de projection navale et aéronavale face à Taïwan (enjeu cardinal de souveraineté), et face aux forces américaines. Elle défie les États-Unis dans un domaine militaire (l’aéronavale) et dans une région où Washington n’acceptera jamais de perdre. Et la tension monte, y compris dans ses aspects militaires.

On a ici clairement les paramètres de l’escalade et de la confrontation directe. Face à une telle situation, la réaction indispensable doit être, a minima, celle de la rationalité et de la concertation pour circonscrire les opérations militaires (la « déconflixion »), maîtriser les actes politiques et stratégiques afin que la portée et le sens de ce qui est entrepris puisse être chaque fois correctement perçu dans un rapport de confiance mutuelle acceptable. Ce minimum existe-t-il encore ? On peut en douter tellement les États-Unis de Trump et plus généralement la course aux armements et les ambitions de puissance des uns et des autres ont contribué à démanteler l’architecture internationale de sécurité existante, et à nourrir systématiquement la méfiance. Il faut donc d’urgence revenir à la nécessité de la rationalité par des pratiques favorisant le dialogue et la diplomatie. Ce devrait être une partie du rôle français, un effort permanent qui la singularise et finisse par lui donner un poids diplomatique réel… au lieu de s’épuiser dans la recherche d’une illusoire parité avec les plus puissants. La possibilité d’une grande guerre est un enjeu, un enjeu très critique, certes, mais pas une fatalité.

Revenir à un niveau convenable de rationalité n’est certainement pas si simple, il faut le reconnaître, dans le contexte d’une montée globale des crispations identitaires, des nationalismes, et d’un monde occidental surdéterminé par la manipulation des valeurs et de la morale, par les thèmes récurrents de l’émotion et des passions rentrés dans la catégorie des facteurs d’analyse d’un monde d’hostilités, de défiance et de violences montantes. Une rhétorique idéologique agressive, décomplexée ou insidieuse utilise la délégitimation et la diabolisation pour alimenter les tensions. Cela pèse sur le climat général et sur les opinions publiques. Le thème d’un « retour du tragique » accompagne l’affaiblissement du politique, de la conscience et de la détermination politiques, parfois même dans de consternantes allégations ou instrumentalisations. Il faut lire, par exemple, le traitement de la question de la guerre et de la paix par Luc Ferry dans « son dictionnaire amoureux de la philosophie » (Plon, 2018). « C’est le sacré qui commande les guerres », explique-t il dans une improbable démonstration où il écrit encore « …ce ne sont pas les intérêts rationnels qui mènent le monde, mais de toute évidence les passions … » . L’ensemble du texte relève du même esprit. On reste stupéfait devant la capacité d’un philosophe médiatique, ancien ministre de l’Éducation nationale et de la Recherche, à dispenser autant d’âneries en si peu de pages. Retenons cependant que si les guerres étaient affaire de passions humaines, alors nous n’aurions plus qu’à les accepter…

Il reste que la thématique émotions/passions dans les relations internationales a fait l’objet d’études et d’ouvrages politiques ou de réflexion dont les auteurs sont connus. On peut citer Dominique Moïsi (« la géopolitique de l’émotion »), Pierre Hassner (« La revanche des passions »), Nicolas Baverez (« violence et passions ») … Il y a donc bien, au-delà du subjectif, un sérieux travail d’analyse à effectuer si l’on veut redonner du sens, et du sens critique, à une approche géopolitique et sociale des réalités ô combien compliquées du monde actuel. Il est devenu indispensable de reconstruire des approches fortes et cohérentes sur des référents et des valeurs progressistes, et sur l’exigence d’une « pensée de la complexité », selon la formulation d’Edgar Morin. Les défis du monde d’aujourd’hui sont, en effet, d’une telle portée qu’ils obligent à penser autrement pour pouvoir penser un futur différent.

Le mantra du pouvoir politique français.

Dans un long entretien publié par Le Grand Continent (15) Emmanuel Macron l’affirme : « … il y a un monde à inventer. On est déjà en train de le faire mais il faut le révéler plus clairement ». Mais que dit-il ? Quelles thématiques internationales, quelles inventions souhaite-t-il ainsi « révéler plus clairement » ? Une trame de questions apparaît avec, en particulier : souveraineté westphalienne, Europe de la défense, dialogue des puissances, valeurs et droits de l’homme, partenariat Europe/Afrique… On en conviendra aisément, ces têtes de chapitre ne lui permettront certainement pas d’inventer un monde nouveau. On reste au contraire dans des référents politiques très instrumentalisés, dans des conceptions anciennes qui ont accompagné ou structuré dans la durée l’échec patent des engagements extérieurs de la France, et pas seulement ceux de la France. L’ambition invoquée reste à mille lieues de la dimension réelle des enjeux.

Clément Beaune, Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Europe et des affaires étrangères au sein du Gouvernement Castex, confirme cette inaptitude à l’invention : « ce que la France et d’autres pays européens assument désormais, dit-il, c’est une nouvelle projection mentale et concrète vers la puissance. Voilà le défi des cinquante années à venir : tourner l’Europe vers l’extérieur sans briser la réconciliation interne, combiner le retour de la puissance et le maintien de la coopération patiemment construite durant les soixante-dix premières années du projet européen » (16). Voilà donc le mantra du pouvoir français : poursuivre le processus d’intégration capitaliste avec ce vieux concept « d’Europe puissance », déguisé aujourd’hui en « Europe géopolitique » ou « autonomie stratégique européenne ». C’est le fond de la pensée macronienne, de la pensée de droite, et pas seulement de droite.

On ne pourra jamais appeler cela l’invention d’un autre monde. Pourtant, parmi les grands défis globaux auxquels nous sommes confrontés, il y en a un (trop souvent « oublié ») qui mérite une totale et urgente réécriture, celui de la sécurité des peuples et de la sécurité internationale. La crise systémique du capitalisme et de l’ordre international libéral soulève effectivement la question de véritables alternatives aux vulnérabilités, aux incertitudes, à la croissance des risques, à la possibilité de confrontations de très haute intensité. Répondre à ce défi exige un contexte et des rapports de forces qui n’existent pas aujourd’hui. Et comment relever un tel défi avec les outils politiques, économiques et sociaux qui ont engendré une telle crise ?

Désarmer la logique politique dominante.

Dans cet esprit, le désarmement, considéré à juste titre comme facteur objectif de sécurité collective (certains le contestent !), reste absolument décisif. Mais il ne consiste pas « seulement » à éliminer des catégories d’armements, à réduire les arsenaux et les budgets de défense, à réorienter la recherche et le développement des technologies, à engager des processus négociés de limites et de contrôles des armements, à valoriser les pratiques diplomatiques pour y contribuer… même si tout ceci est au cœur des batailles à mener. C’est aussi, en elle même, la logique politique dominante de la puissance et de l’exercice de la force qu’il faut « désarmer ».

A force de ne pas vouloir prendre en considération la gravité des faits, les systèmes qui les produisent et la nature des responsabilités, on finira par ouvrir les conditions du pire, et déclencher les guerres dont on nous dit pourtant que personne ne les souhaite. Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, ose de temps en temps remettre vertement les pendules à l’heure : « … si nous naviguons tous dans les mêmes eaux, dit-il, il est clair que certains sont dans des méga-yachts tandis que d’autres s’accrochent aux débris qui flottent » (17). Le développement est effectivement une condition décisive de la sécurité (et un sujet en soi qui n’est pas traité dans ce texte). Mais rappeler l’importance du développement dans toutes ses dimensions pour la sécurité permet de souligner à quel point celle-ci ne peut s’inscrire que dans une pensée politique alternative, par exemple dans ce que l’ONU appelle la « sécurité humaine », donc dans une conception différente de l’ordre international. Ce qui veut dire en particulier dans la récusation du mythe de la puissance et de l’illusion de la force comme réponses aux situations critiques d’aujourd’hui. Il faut ainsi ré-insuffler le courage de penser radicalement autrement. En réalité, nous touchons là à l’épuisement d’un mode de gestion, d’un ordre et d’un système capitaliste dans lequel la puissance, comme moyen et comme finalité, ne parvient plus à surmonter les contradictions qu’elle déchaîne.

Comme première exigence, il faut donc délégitimer la puissance en tant que concept dominant de la pensée politique. La puissance, en effet, est le moteur des rivalités, des menaces réciproques et de la course aux armements. On voit aujourd’hui comment elle constitue un facteur permanent, néfaste mais déterminant dans la poursuite et l’exaspération des conflits, que ce soit en Syrie, en Libye, ou plus généralement en Méditerranée, au Moyen-Orient, ou bien encore dans la dernière phase de guerre concernant le Haut Karabakh. La puissance est le moteur de la guerre et la quintessence de l’impérialisme. Il faut donc construire une autre logique de sécurité internationale dans un renversement conceptuel. La Charte des Nations-Unies, malgré ses faiblesses et son instrumentalisation récurrente, en offre un premier cadre crédible. Elle interdit le recours illégitime à la force, elle dessine les linéaments d’un autre ordre international, elle repose sur des principes de coopération et de solidarité d’autant plus pertinents dans notre monde globalisé et interdépendant. S’il faut une première référence essentielle, elle est ici.

La deuxième exigence est celle de l’affirmation d’un non-alignement politique et stratégique. Délégitimer la puissance pour en combattre les processus signifie promouvoir l’égalité de droit et le multilatéralisme, refuser les contraintes et les alignements imposés par les alliances stratégiques et les axes de forces. La véritable histoire du rapport entre la France et l’OTAN (18) démontre l’inconsistance de la formule si souvent utilisée et même rabâchée « alliés mais pas alignés ». La solidarité atlantiste, en effet, établit une dépendance stratégique. Elle a produit plus que des convergences : des fusionnements et des acculturations. L’Amiral Bernard Rogel, ancien Chef d’état-major particulier du Président de la République, le dit autrement : « Jamais nous avons été aussi proches des militaires américains dans les procédures, dans l’esprit, dans la conduite des opérations » (19). De fait, les marges d’autonomie s’asphyxient sous la pression de la puissance dominante, des engagements communs et des processus d’intégration politique et militaire. En conséquence, la deuxième exigence réside bien dans la recherche, pour la France, mais aussi pour l’Europe (ce qui demanderait une étude en soi), d’un non-alignement, corollaire naturel de l’égalité et du multilatéralisme. Quant au multilatéralisme qui lui est lié, il ne peut correspondre ni au rassemblement du monde libre face à la Chine et à la Russie, selon Joe Biden (20), ni à ce soit-disant « nouveau multilatéralisme » décrit par Emmanuel Macron comme « un dialogue entre les différentes puissances pour décider ensemble » (21). Le multilatéralisme n’est pas un dialogue des puissances… Ah, cette obsession de la puissance ! Il est désolant de devoir constater que ce vieux, très vieux concept puisse encore parader dans les discours de ceux qui nous promettent une nouvelle façon de bâtir le monde avec des concepts qui datent de l’Antiquité…

Enfin, troisième exigence, combattre l’idéologie de la fatalité de la guerre. Celle-ci n’est pas « un invariant de la nature humaine » comme tant d’experts, de politiques et de militaires jusqu’au plus haut niveau, voudraient nous le faire croire. La guerre est toujours, fondamentalement, un fait politique. L’inépuisable complexité de l’histoire, les erreurs de ses acteurs, et la difficulté d’y déceler « un sens » n’autorisent pas l’affirmation d’une inéluctabilité de la tragédie et un destin sur lequel on aurait pas, ou si peu de prise. Certes, le recul du politique et de la volonté politique est, hélas, bien réel. C’est justement pour cette raison que les causes du chaos actuel devraient constituer un ressort de la pensée critique en général, et en particulier sur la sécurité internationale, sur le désarmement et sur la paix.

Comment faire baisser les tensions et sortir des conflits ? Comment construire de la sécurité pour les peuples? Comment contribuer à un autre ordre international ? C’est à ces questions-là d’abord qu’il faut répondre si l’on veut penser l’avenir dans une mondialité à inventer. ( JF 11 12 2020)

Notes:

1) Colloque de la Société d’histoire générale et d’histoire diplomatique, « Militaires et diplomates : leur rôle dans la politique étrangère de la France d’aujourd’hui », Les Cahiers de la Revue Défense Nationale, 25 février 2020.

https://www.defnat.com/e-RDN/sommaire_cahier.php?cidcahier=1223

2) « Ordre du Jour », Amiral Pierre Vandier, Toulon, le 1er septembre 2020, Ministère des Armées.

3 ) « Amiral Pierre Vandier : nous entrons dans une période exigeante pour la Marine », Le Télégramme, 16 septembre 2020. https://www.letelegramme.fr/france/amiral-pierre-vandier-nous-entrons-dans-une-periode-exigeante-pour-la-marine-16-09-2020-12617519.php#:~:text=Le%207%20septembre%2C%20%C3%A0%20l’Ecole%20navale%2C%20l

4) Compte-rendu de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées, Audition de l’Amiral Pierre Vandier, Chef d’état-major de la Marine nationale, 28 octobre 2020. https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20201026/etr.html#toc4

5) « Philippe Lavigne, Chef d’état-major de l’Armée de l’air et de l’espace : nous assistons à une contestation des espaces aériens », entretien, Le Monde, 23 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/23/philippe-lavigne-chef-d-etat-major-de-l-armee-de-l-air-et-de-l-espace-nous-assistons-a-une-contestation-des-espaces-aeriens_6060783_3210.html

6) « l’Armée de terre se préparer à des conflits plus durs », Nicolas Barotte, Le Figaro 18 juin 2020. https://www.lefigaro.fr/international/l-armee-de-terre-se-prepare-a-des-conflits-plus-durs-20200617#:~:text=La%20%C2%ABvision%20strat%C3%A9gique%C2%BB%20pr%C3%A9sent%C3%A9e%20aux,d%C3%A9fense%20n’est%20gu%C3%A8re%20optimiste.&text=%C2%ABNous%20avons%20besoin%20d’une,plan%20ses%20objectifs%20pour%202030

7) Lors d’une audition par l’Assemblée nationale, en visioconférence, le 15 octobre 2020, le Chef d’état-major des Armées François Lecointre a fait référence à une telle nouvelle loi de programmation. http://videos.assemblee-nationale.fr/video.9664480_5f87f15c50634.commission-de-la-defense–projet-de-loi-de-finances-pour-2021-audition-du-general-francois-lecoint-15-octobre-2020

8) Colloque de la Société d’histoire générale et d’histoire diplomatique, déjà cité.

9) Notons que la Ministre des Armées ne traite jamais de ces questions qui dépassent les prérogatives assignées à son ministère.

10) Voir « Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? », Odile Jacob, 2019.

11) C’est finalement le Général Lloyd Austin, militaire de carrière, qui a été choisi.

12) « How to Prevent a War in Asia. The Erosion of American Deterrence Raises the Risk of Chinese Miscalculation »,

Michèle A. Flournoy, Foreign Affairs, June 18, 2020. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-06-18/how-prevent-war-asia

13) Voir « Kissinger et la Corée du Nord… », J. Fath, 24 juin 2018. https://jacquesfath.international/2018/06/

14) « Kissinger warns US and China must set limits to avoid a blowup », David Wainer, Bloomberg, October 7, 2020. https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-10-07/kissinger-warns-u-s-and-china-must-set-limits-to-avoid-a-blowup

15) « La doctrine Macron : une conversation avec le Président français », Le Grand Continent, 16 novembre 2020. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/11/16/macron/

16) « L’Europe puissance, une conversation avec Clément Beaune », Le Grand Continent , 3 décembre 2020. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/12/03/conversation-avec-clement-beaune/

17) « Les inégalités définissent notre époque, dénonce le chef de l’ONU en cette journée Mandela », ONU Info, 18 juillet 2020. https://news.un.org/fr/story/2020/07/1073361

18) Voir « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J. Fath, éditions du Croquant, 2020, pages 183 à 219.

19) Entretien de l’Amiral Bernard Rogel, ancien Chef d’État-major particulier du Président de la République (2016-2020), par Dominique Merchet, IFRI, vidéo du 28 octobre 2020. https://www.ifri.org/fr/espace-media/videos/france-securite-video

20) Voir « Biden : quelle politique étrangère et de défense ? », J.Fath, 2 novembre 2020. https://jacquesfath.international/

21) « La Doctrine Macron : une conversation avec le Président français », article déjà cité.

L’UE, Israël et l’instrumentalisation des droits humains.

L’Union européenne a rendu public le 8 décembre 2020 une déclaration de son Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (Josep Borrell), à propos de l’installation d’un régime de sanctions de l’UE concernant la défense des droits humains sur le plan mondial (EU Global Human Rights Sanctions Regime).

L’UE a décidé ainsi la mise en place d’un régime de sanctions, en tant qu’instrument « additionnel » de l’UE, afin de défendre ces droits de façon plus tangible et plus directe. Cette initiative est présumée pouvoir modifier le comportement des acteurs (étatiques et non étatiques) visés, et pourrait servir de moyen de dissuasion contre les violations des droits humains les plus sérieuses et contre les mauvais traitements. Il est évidemment positif de vouloir accorder le maximum d’attention à un tel enjeu, mais cette initiative européenne pose de multiples problèmes.

L’initiative de l’UE s’appuie sur la persistance de « violations graves des droits humains et de mauvais traitements » dans le monde. Sont cités expressément : génocides, crimes contre l’humanité, torture, esclavage, exécutions extra-judiciaires, violences sexuelles et fondées sur le genre, disparitions forcées, arrestations et détentions arbitraires, trafics humains. Selon un communiqué de presse de l’UE, d’autres violations des droits ou mauvais traitements pourront faire l’objet de sanctions s’ils s’agit d’actes étendus, systématiques, ou bien s’ils constituent une source de grave préoccupation pour les buts de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Une remarque s’impose : devant une telle imprécision, on peut craindre qu’un certain arbitraire et des choix purement politiques ne l’emportent. Mais il y a bien d’autres questions.

Premièrement. Sur quelle base juridique l’UE veut-t-elle prendre des décisions de sanctions ? Cette question est incontournable pour des instances européennes qui font de l’État de droit, et plus généralement du droit, un paramètre fondamental de leur activité. Et puis, il serait légitime que l’application de sanctions ne soient pas, ou ne soit plus (comme c’est en général trop le cas aujourd’hui) le résultat de choix politiques discrétionnaires et unilatéraux. Mais force est de constater que l’initiative de l’UE ne fait référence ni à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 10 décembre 1948, ni aux principes de la Charte des Nations-Unies. Elle ne cite pas non plus les statuts de la Cour Pénale Internationale (CPI), alors que l’initiative de l’UE vise ce qu’elle appelle « les violations graves des droits humains », soit une formulation assez proche de celle de la CPI.

En vérité, la liste des violations des droits humains pouvant faire l’objet de sanctions de la part de l’UE n’est pas réellement fixée. Elle ne s’appuie ostensiblement, comme référence essentielle, sur aucun des grands textes existant portant sur les droits fondamentaux. Cette liste de l’UE balaie un champ de droits nettement moins étendu que celle définie par la DUDH. Elle n’inclut pas, par exemple, les droits sociaux, le droit d’asile, les discriminations, le droit à la nationalité… Est-ce une façon d’éviter des problèmes gênants ? Cette liste est en revanche nettement plus large que les quatre incriminations visées expressément par les statuts de la CPI : génocides, crimes contre l’humanité, crimes de guerre, et crimes d’agression. On a le sentiment que la liste de l’UE ressort des préoccupations politiques de quelques dirigeants, plutôt que d’une volonté de rigueur juridique. L’imposition de sanction a pourtant besoin de légalité et de légitimité.

Deuxièmement. Une référence explicite aux Nations-Unies, à sa Charte, à ses principes aurait été bienvenue. Elle aurait permis à l’UE d’affirmer explicitement que les droits à l’autodétermination, à la souveraineté et à l’indépendance, absents de l’initiative de l’UE, sont tout de même pris en considération grâce à d’autres textes fondamentaux que l’UE se doit se d’appliquer. Mais il n’en est rien. La carence est ici béante. Il y a, là encore, un sérieux problème. Pourquoi ? On sait qu’Israël commet de graves violations des droits humains au point où, en 2019, la CPI a ouvert une enquête pour crimes de guerre dans les territoires occupés militairement et à Gaza sous blocus. Faute de préciser clairement que son initiative concerne aussi des territoires occupés et les politiques d’occupation, l’UE saura utiliser une certaine marge d’appréciation pour écarter toute procédure de sanctions contre Israël, alors que cet État bafoue non seulement la DUDH, les statuts de la CPI, mais aussi l’Accord d’association UE/Israël rentré en vigueur le 1er juin 2000. L’article 2 de cet accord stipule, en effet, que « les relations entre les parties, de même que toutes les dispositions du présent accord, se fondent sur le respect des Droits de l’homme et des principes démocratiques, qui inspirent leurs politiques internes et internationales et qui constitue un élément essentiel du présent accord ».

Certes, Israël n’est pas membre de la CPI, mais cet État ne peut pas prétendre qu’il ne serait pas concerné par des sanctions si d’aventure l’UE avait le courage de vouloir lui en imposer… Rappelons d’ailleurs qu’une résolution du Parlement européen en date du 10 avril 2002, demandait déjà la suspension de l’accord d’association UE/Israël comme sanction du non respect de la clause sur les droits de l’homme (article 2) de cet accord.

Notons encore que l’UE a signé un accord de coopération et d’assistance avec la CPI. Elle a pris l’engagement « d’appuyer le bon fonctionnement de la CPI et à promouvoir un soutien universel en sa faveur en encourageant la participation la plus large possible au statut de Rome ». Question : l’UE va-t-elle aider la CPI à mener l’enquête sur les crimes de guerre d’Israël en Palestine ?

On observe donc :

– 1) que le régime de sanctions installé par l’UE, ce 8 décembre 2020, pourrait être considéré comme juridiquement inadapté à une mise en cause des crimes israéliens de l’occupation et de la colonisation.

– 2) que l’accord d’association UE/Israël n’est toujours pas respecté concernant la disposition sur les droits de l’homme et la démocratie.

– 3) qu’il n’y a aucune garantie que l’UE puisse décider d’aider la CPI à enquêter sur les crimes de guerre israéliens en Palestine.

Israël peut dire merci à Bruxelles qui lui donne, et qui se donne à elle-même, suffisamment d’imprécision et de flou pour pouvoir enterrer, en tant que de besoin, toute velléité de sanction.

Troisièmement. L’UE précise dans son initiative que l’application de sanctions sera conforme à l’approche de la Politique étrangère et de sécurité commune. Les décisions seraient donc d’abord guidées par des choix et des orientations politiques ? Cette situation pose un très sérieux problème puisque la PESC se caractérise par une inaction européenne caractérisée concernant, par exemple, les droits des Kurdes, des Sahraouis et ceux des Palestiniens. Pour être plus conforme à la réalité, disons que cette politique se manifeste plutôt comme celle d’un soutien effectif à ceux qui bafouent les droits essentiels de ces peuples.

De quelle crédibilité l’UE pourra-t-elle se réclamer si elle persiste ainsi à montrer qu’elle se refuse, dans les textes et dans les faits, à sanctionner Israël pour les crimes commis dans le cadre de la politique d’occupation et de colonisation, en contradiction avec ses propres engagements de principe. On ne peut, à la fois, se déclarer déterminés à « promouvoir les droits humains partout dans le monde », comme le répète l’UE, et contribuer à l’impunité d’un État, pourtant juridiquement et politiquement associé, qui bafoue tout à la fois, depuis des dizaines d’années, les droits édictés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, les principes rappelés dans la Charte des Nations-Unies, les droits fondamentaux énumérés par les statuts de la CPI, et l’accord d’association signé avec l’Union européenne.

Haut Karabakh. Pourquoi le Sénat se fourvoie…

Le Sénat a adopté hier, 26 novembre 2020, à une très forte majorité positive une résolution qui demande au Gouvernement de « reconnaître la République du Haut Karabakh, et à faire de cette reconnaissance un instrument de négociations en vue de l’établissement d’une paix durable ». L’adoption de cette résolution pose de multiples et très sérieuses questions. Cette résolution a été présentée collectivement par cinq groupes politiques : LR, PS, Union centriste, Écologie-Les Verts, PCF.

Ce qui motive essentiellement cette résolution c’est la volonté d’une condamnation de la Turquie. C’est ce qui apparaît en premier. La résolution critique vivement son rôle déstabilisateur en Méditerranée, sa politique expansionniste… Ce qui va de soi, le rôle international de la Turquie étant effectivement négatif et très problématique. On comprend l’émotion et l’indignation suscitée par sa participation directe à l’offensive azérie, y compris par la mobilisation de combattants venant de Syrie. Le comportement de la Turquie est d’autant plus inacceptable qu’Ankara fait partie des pays membres du Groupe de Minsk, chargé, précisément, de contribuer à une solution politique du conflit du Haut Karabakh. Cette instance, issue de l’OSCE qui l’a créée en 1992, regroupe au total 11 pays (plus l’Arménie et l’Azerbaïdjan).

Quels sont les problèmes posés par cette résolution ?

La première question qui se pose pour pouvoir éviter un conflit ouvert, ou bien pour « gérer » de façon responsable une sortie de conflit c’est comment faire baisser les tensions, comment aider au dialogue et surtout comment favoriser une négociation et un règlement politique. Cette exigence de base aurait dû dominer avant, pendant et après cette guerre commencée le 27 septembre dernier, et qui a fait probablement plusieurs milliers de morts. L’appel à la reconnaissance de la République du Haut Karabakh ne contribue en rien à cette démarche pourtant si évidente. La résolution du Sénat n’aide pas à une approche politique crédible parce qu’elle est un soutien unilatéral à un des protagonistes, l’Arménie. Ce n’est pas comme cela que l’on peut contribuer à une solution qui finisse par faire consensus et accord politique, au-delà des complexités inhérentes à tous les conflits.

Comment peut-on oublier ce qui nourrit ce conflit ? Nationalismes, guerres, nettoyages ethniques, voire crimes de guerre ont, à des degrés divers, accompagné des deux côtés ce conflit « gelé », en réalité sans fin. Cette fois-ci l’Azerbaïdjan a voulu récupérer des territoires perdus en 1994, et prendre sa revanche. La résolution du Sénat, en quelque sorte, apporte à son tour une sorte de « revanche » aux Arméniens vaincus par la puissance militaire azerbaïdjanaise et ses appuis extérieurs… Cette résolution nourrit les ressentiments et les exaspérations au lieu de calmer les choses. Ce qui serait d’autant plus nécessaire que le cessez-le-feu ne règle rien. Le conflit reste ouvert, même s’il s’arrête maintenant du fait de la cuisante défaite militaire de l’Arménie.

Évidemment, la France ne peut pas reconnaître la « République du Haut Karabakh » (auto-proclamée) qu’aucun État au monde ne reconnaît officiellement. Cela n’aurait pas de sens politique véritable et porteur d’avenir. Surtout, cela ne peut qu’exacerber les tensions. C’est une faute politique. Motivée (notamment) par des intérêts politiques intérieurs et des visées électorales ?..

Une solution durable ne peut qu’être le fruit d’un accord politique entre les deux protagonistes avec la garantie multilatérale d’un soutien et d’une légitimité. C’est forcément un long travail, tellement les Arméniens comme les Azerbaïdjanais sont ultra-mobilisés par leur nationalisme dans une histoire longue et tragique. Et tellement les problèmes de territoires sont complexes. C’est d’abord cela une solution et une paix nécessaires. Que cette résolution ose appeler à une reconnaissance comme « instrument de négociations en vue de l’établissement d’une paix durable » est assez consternant… Une telle formulation n’a guère de crédibilité.

Ce qui est vrai c’est que pas un État directement concerné n’a agi dans le sens positif nécessaire. Ni les pays qui président le Groupe de Minsk (USA, Russie et France), ni les protagonistes directs des affrontements : Arménie, Azerbaïdjan et Turquie. Les 3 États qui président le Groupe de Minsk ont agi en fonction de leurs propres intérêts, chacun pour soi, alors que leur responsabilité aurait dû les conduire à prendre des initiatives communes très déterminées, et inscrites explicitement dans le cadre multilatéral de l’OSCE et de l’ONU afin d’asseoir une légitimité indiscutable, en plus d’avoir ainsi les moyens, ensemble, de faire pression sur les belligérants d’abord pour éviter les combats, ensuite pour les faire cesser… et pour contribuer collectivement, de cette façon, à une solution politique. La France n’en a pas les moyens. Les USA voient à plus long terme. Pour l’essentiel, ils ont regardé faire. Ils souhaitent qu’un jour prochain, un bouleversement des équilibres stratégiques dans la région permettent, ici aussi, de faire reculer l’influence de la Russie. Le conflit du Haut Karabakh est, en effet, un des premiers conflits de l’espace post-soviétique en Europe. Il faut donc se souvenir que l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont, dans les années 90, établi des relations structurées, y compris sur le plan militaire, avec l’OTAN… sans oublier, évidemment, les relations de l’Azerbaïdjan avec la Turquie qui est un membre important de l’OTAN, et avec Israël qui lui fournit des drones voire des armes interdites (bombes à sous-munitions). L’enjeu se situe aussi (et peur-être d’abord) à ce niveau géopolitique. Sans oublier la question des hydrocarbures (gazoduc et oléoduc). Et c’est pour cela que les puissances concernées ne sont pas intervenues pour favoriser un règlement politique. Elles ont d’autres visées et préoccupations. Il n’y a que la Russie qui a un vrai intérêt à maintenir un statut quo dans cette ancienne zone d’influence. Pour ne pas perdre davantage… Et c’est donc elle qui est parvenue à obtenir un arrêt des combats. (Voir sur mon blog, un article précédent consacré en particulier à cette question)

La résolution du Sénat pose d’autres problèmes.

– Elle fait référence aux recommandations du « plan de paix de 2007 »… Il n’y a pas de « plan de paix » de 2007, mais seulement un très court texte de 5 options, une sorte de motion minimale ou de document d’intentions émis par le Conseil de l’OSCE (et jamais officialisé). Ce document n’a d’ailleurs pas été signé par les 2 protagonistes. Il demande effectivement des garanties de sécurité et une force de maintien de la paix internationale. C’est positif si cela s’inscrit dans un règlement porteur de solution juste et durable. Mais les rédacteurs de la résolution du Sénat font semblant d’oublier que ce document demande aussi « le retrait des forces arméniennes de tous les territoires »… (désignés par leur nom). Ce document de 2007, appelé « principes de Madrid » est relativement équilibré, et il n’est pas fait pour être instrumentalisé par une des deux parties… et ceux qui la soutiennent.

– La résolution du Sénat demande le « rétablissement des frontières définies en 1994 ». Ce n’est pas acceptable ainsi. C’est faire bon marché des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU (No 822, 853, 874 et 884 de 1993) qui, précisément, demandent le retrait des forces arméniennes des territoires conquis lors des affrontements militaires de ce début des années 90. On ne peut pas passer sous silence les conquêtes territoriales et les nettoyages ethniques consécutifs des uns et des autres. C’est ainsi, en effet, que les choses se sont passées. Encore une fois, la nécessité s’impose d’une solution négociée afin de dépasser la complexité des enjeux…pas seulement territoriaux .

– La résolution invite le gouvernement à des réponses « les plus fermes » vis à vis de la Turquie du fait de son rôle dans le conflit. Très bien. Il faut aussi que le rôle israélien soit clarifié. Et prévoir aussi des réponses « les plus fermes » s’il est vérifié, comme l’indique Amnesty International, que Tel Aviv a fournit des bombes à sous-munitions à l’Azerbaïdjan. A noter que l’Azerbaïdjan est un des principaux fournisseurs d’hydrocarbures à Israël…

Il est préoccupant qu’une des deux chambres du Parlement français puisse jouer ainsi avec la vérité et avec l’avenir des peuples concernés par cet interminable et sinistre conflit du Haut Karabakh.

Biden : quelle politique étrangère et de défense ?

Ce que sera la politique étrangère et de défense de l’Administration Biden est évidemment crucial puisque les choix effectués par les États-Unis, en dépit de l’affaiblissement relatif de leur puissance, pèsent toujours sur le monde. Il est donc nécessaire, dès maintenant, d’y voir un peu plus clair.

Disons-le d’emblée, il vaut mieux un Joe Biden, qui publiquement s’engage, par exemple, à limiter le rôle des armes nucléaires et à promouvoir une nouvelle ère de contrôle des armements… qu’un Donald Trump ayant systématiquement entrepris l’inverse. Il vaut mieux une administration américaine qui puisse mettre un terme au pouvoir d’un Président dont l’ensemble des choix de politique internationale et de défense n’ont globalement pas cessé d’aggraver les insécurités mondiales. Il est donc compréhensible que la défaite électorale de Trump ait pu susciter un certain sentiment de libération.

Mais suffit-il d’éviter la poursuite de l’inacceptable ? Suffit-il d’échapper au racisme, au sexisme, à la brutalité et à la vulgarité ? Il est naturellement indispensable d’aller au-delà, et de tenter de premières analyses. Mêmes partielles. Il n’est, en effet, pas ici question de prétendre à une exhaustivité… de toutes façons impossible.

A la date à laquelle ces lignes sont écrites, l’exercice est délicat. Le processus électoral se termine, mais Donald Trump persévère dans sa volonté d’aller en justice afin de pouvoir démontrer des fraudes dans plusieurs États, et inverser ainsi les résultats globaux. Au moins l’espère-t-il… C’est ce que prétend, avec beaucoup assurance, l’inénarrable Pompeo dans son rôle jusqu’au boutiste. Cette situation pèse en elle-même sur les relations internationales en entretenant une (éphémère) indécision, et pour certains États (la Chine par exemple) une circonspection sur l’attitude à tenir. Comme dit Biden dans un euphémisme calculé : c’est une situation embarrassante. Le coronavirus avait déjà entravé les fonctionnements militaires de la première puissance américaine (1). Voilà que les problèmes électoraux entravent ses fonctionnements diplomatiques… Il y a décidément quelque chose qui coince dans la gestion de la puissance américaine.

Biden, celui qui veut « guérir » les États-Unis…

Un exercice de première analyse est délicat. L’Administration Biden n’est pas encore désignée. On ne sait pas quelle sera l’éventuelle participation de la gauche démocrate. Au cours de sa campagne, les déclarations de Biden sur la politique étrangère et de défense ne furent ni nombreuses, ni très précises. Enfin, jusqu’où les engagements annoncés pourront être respectés et concrètement mis en œuvre ? L’Administration Biden devra d’ailleurs forcément s’adapter aux contextes, alors que l’on mesure à quel point les relations internationales sont aujourd’hui, au quotidien et dans la durée, marquées par l’instabilité et par l’incertitude.

Il existe un certain nombre de textes (articles, analyses, interviews…), dont trois principaux qui donnent les linéaments de la politique du Président nouvellement élu : un Plan de quelques pages résumant ses propositions (2). Ce Plan fut rendu public à New York le 11 juillet 2019. Un discours de présentation (3) assez substantiel le même jour. Enfin, un article signé Biden dans le

magazine Foreign Affairs de mars/avril 2020 (4) : « Why America must lead again. Rescuing US foreign policy after Trump » (Pourquoi les États-Unis doivent à nouveau diriger. Restaurer la politique étrangère après Trump). Ces trois textes reprennent, pour l’essentiel, les mêmes idées et les mêmes formules.

Les médias, en France et ailleurs, ont souvent insisté sur l’expression de positionnements très classiques, reformulant les engagements extérieurs des États-Unis. Autant dire que ce fut immédiatement une sorte d’enchantement pour les Européens : enfin un retour possible à « l’ordinaire » transatlantique… Certains observateurs, plus prudents, ont fait remarquer que l’absence d’empathie politique de Donald Trump pour l’Europe aurait permis une plus grande conscience de la nécessité d’une défense européenne et d’une « autonomie stratégique » si chère à Emmanuel Macron. On pourra souligner, cependant, que le trumpisme est peut-être un révélateur, mais il n’est certainement pas le facteur déterminant de l’éventuelle capacité des Européens à sortir de leur structurelle inconsistance stratégique.

Ces trois textes principaux confirment amplement ce retour au classique. Les propositions de juillet 2019 sont titrées : « Le Plan Biden pour conduire le monde démocratique face aux défis du 21ème siècle ». Il n’est guère possible, en effet, de faire davantage dans le traditionnel. Biden n’annonce d’ailleurs pas de nouveautés marquantes. Mais, comme il le dit, il veut quelque chose qui « guérit », qui « répare » après 4 ans de dégradation, conséquence des politiques de Donald Trump et de sa « désastreuse présidence ». C’est un retour annoncé à la tradition démocrate, et plus largement encore, une réaffirmation de ce qu’il a appelé « l’âme de l’Amérique ». Une formule qui cherche à exprimer une convergence bipartisane sur des valeurs (démocrates/républicaines). Avec le rappel ainsi suggéré de « l’exceptionnalisme » ou de la « destinée manifeste » de la puissance américaine… selon le discours idéologique d’accompagnement traditionnel de l’impérialisme des États-Unis. A de multiples reprises, sous différentes formes, Biden répétera ainsi « qu’il incombe aux États-Unis de montrer la voie ». Dans son discours du 11 juillet 2019, il fait même référence à la puissance et à l’audace qui ont conduit les États-Unis à la victoire dans deux guerres mondiales, et qui ont permis d’abattre le rideau de fer.

Réinstaller les paramètres de l’ordre international libéral

Ce rappel historique n’est pas seulement une formule grandiloquente de campagne électorale. Biden, en effet, a proposé une grande initiative internationale, un « sommet mondial pour la démocratie », dès sa première année de mandat. Il est vrai que la démocratie tient une place tout à fait centrale dans la définition qu’il donne de sa politique étrangère. Dans son discours du 11 juillet 2019, le mot démocratie revient pas moins de 26 fois… Mais le sens du positionnement ne tient pas qu’à un attachement déclaré à l’État de droit et aux institutions. Biden veut – il l’a explicité clairement – « une politique étrangère pour la classe moyenne ». Cette visée de portée à la fois interne et externe a une fonction. Elle s’inscrit dans une réponse de type « contre-populiste » (donc contre un trumpisme… qui pourrait être durable). Il s’agit de réaffirmer ainsi, pour les États-Unis, la nécessité et les paramètres d’un ordre international libéral à l’ère de la globalisation capitaliste et des rivalités de puissances. Il faut donc, pour Biden, regagner une crédibilité internationale, pour une influence globale dominante, qui soit « soutenable », acceptée et approuvée sur le plan intérieur, alors que l’électorat de Trump reste, au-delà de la victoire démocrate, une solide réalité. La politique étrangère et de défense de Joe Biden se veut un « retour » qui fasse consensus à l’ordre international libéral installé sous l’hégémonie tutélaire américaine après 1945, un retour aux principes et aux valeurs énoncées alors dans ce cadre.

Il n’y aura donc pas de transformations essentielles, mais la volonté de fermer – si possible… – une « parenthèse » Trump contraire, selon Biden, à ce qu’exige le capitalisme des États-Unis dans la globalisation, dans la confrontation aux puissances émergentes (Chine et Russie essentiellement). Cela dans le contexte des insécurités montantes et du développement exponentiel des technologies, y compris les hautes technologies militaires. Biden ne cherche pas à montrer qu’il veut inventer un futur différent. Il dit vouloir reformuler une capacité hégémonique. Il cherche à récupérer, régénérer une gestion « classique » de la puissance. Dans un ordre et dans des relations internationales à redéfinir contre la stratégie illibérale, nationaliste et outrancièrement unilatérale de Donald Trump.

Ce choix essentiel implique donc des orientations qu’il faudra analyser avec soin. Il a été répété et même ressassé qu’avec Biden, le multilatéralisme va pouvoir renaître de ses cendres. Mais que veut dire «multilatéralisme » dans le langage bidenien ? Il faut d’abord souligner que l’Organisation des Nations-Unies, sa Charte, les principes et les buts qu’elle contient, ses résolutions, ses responsabilités en matière de sécurité internationale… rien de tout cela ne semble indispensable ou tout simplement important pour le Président nouvellement élu. Dans les trois textes essentiels de sa campagne, il n’est jamais question de l’ONU. Biden n’en parle pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’en tiendra pas compte. Cela signifie à l’évidence que ce multilatéralisme-là n’est pas une exigence principale dans sa vision du monde. On a, ici encore, un « classique » américain de la période post-Guerre froide.

Certes, on constate le choix d’un retour en grâce de l’OMS, et probablement de l’UNESCO. Mais cela ne prend pas le sens et la volonté d’une construction ou d’une contribution à un ordre et à des pratiques internationales fondées sur la responsabilité collective, ce paramètre essentiel du multilatéralisme, comme effort permanent pour trouver collectivement les solutions aux problèmes communs.

Le rassemblement du « monde libre » contre le multilatéralisme

Le soit-disant « multilatéralisme » de Biden est d’une tout autre nature. Son projet de « sommet mondial pour la démocratie » en décrit la substance. Biden veut reconstruire une certaine crédibilité internationale, et rassembler « le monde libre » derrière les États-Unis. « Je veux rappeler au monde qui nous sommes », dit-il le 11 juillet 2019. « La sécurité de l’Amérique, dit-il encore, sa prospérité, son mode de vie requièrent le réseau de partenaires le plus fort possible, avec des alliés agissant à notre côté ». Biden dit vouloir forger ainsi un programme d’action pour faire face aux menaces sur les valeurs communes. Il est explicite que cette conception de l’action commune vise à organiser une confrontation, en particulier face à la Russie (accusée d’activités déstabilisatrices), et surtout contre les ambitions de puissance de la Chine et ses « comportements abusifs ».

Pour Biden, cette action stratégique commune des pays dits du « monde libre » vise à garantir la continuité d’une domination globale, et cela dans tous les domaines économiques, technologiques, idéologiques… « Nous devons être durs avec la Chine », dit-il à New York, dans la présentation de son Plan de politique étrangère. Il précise qu’il n’y a aucune raison pour que les États-Unis puissent se faire dépasser par la Chine quant aux enjeux mondiaux touchant aux énergies propres, à l’informatique quantique, à l’intelligence artificielle, à la 5G, au train à haute vitesse… Biden est très clair, il s’agit de réaffirmer la puissance américaine avec l’aide de ses alliés, dans l’ordre international libéral d’essence américaine. Il explique que les États-Unis doivent formater les normes et les institutions devant commander les relations entre les nations. Si les États-Unis ne le font pas – explique-t-il – … ou bien d’autres le feront à leur place, ou bien ce sera le chaos. Comme si le chaos n’était pas déjà là, depuis au moins 20 années de guerres sans fin, de crise systémique, et d’impasses sociales et sécuritaires majeures.

Ce projet d’un « monde libre » stratégiquement coalisé contre la Chine et la Russie ne peut pas être sans conséquences sur les politiques qui seront conduites. Biden, en fonction des enjeux, n’hésita pas, dans sa campagne, à pointer du doigt d’autres pays et régimes, y compris des alliés de Washington, pour les menaces sécuritaires dont ils seraient porteurs, ou bien pour les dangers nationalistes et autoritaires qu’ils représentent : Arabie Saoudite, Iran, Corée du Nord, Turquie, Philippines, Hongrie… On peut s’interroger sur la durabilité d’une telle posture dans un contexte de rivalités de puissances. Jusqu’où la priorité si hautement revendiquée à la démocratie pourra résister aux exigences toujours beaucoup plus cyniques des rapports de forces ? Quelle est la crédibilité réelle du projet Biden, tel qu’il est formulé ? La démocratie ne sera-t-elle qu’un artifice de présentation ?

Redéfinir les conditions de la puissance et les moyens de la force

Le projet Biden a trois conséquences importantes. Premièrement, il signifie une relégitimation et une réintégration de l’OTAN dans la politique américaine, comme « le coeur même » de la sécurité nationale et de la défense des « idéaux libéraux-démocratiques ». Biden veut restaurer ce partenariat qualifié d’historique du « monde libre », le réaménager face aux défis d’aujourd’hui, et pas seulement par l’augmentation des contributions de chacun de ses États Membres. Finies, donc, les vaticinations critiques trumpiennes quant à la pertinence de l’article 5 du Traité de Washington et la défense collective du monde euro-atlantique. Deuxièmement, il s’agit pour Biden de reconstruire une diplomatie qui puise constituer, comme il l’explique, un autre instrument de la puissance américaine. « Nous sommes devenus trop dépendants de l’armée pour promouvoir nos intérêts de sécurité à l’extérieur », affirme-t-il. Le rôle de l’armée est traditionnellement central et décisif aux États-Unis. Mais après quatre années d’une administration Trump axée outrageusement sur la force et sur la menace de la force, l’effondrement de la diplomatie, et de l’outil diplomatique lui-même, impose très logiquement une telle correction de trajectoire. Troisièmement, le projet Biden s’inscrit en priorité dans les enjeux stratégiques et militaires globaux. Il a donc notamment pour fonction « la protection du peuple américain », y compris par l’usage de la force « lorsque c’est nécessaire ». Pour le Président élu, les États-Unis disposent aujourd’hui de l’armée la plus puissante du monde, et probablement, dit-il, dans l’histoire du monde. Il assure qu’il veillera au maintien de cet état de fait, et qu’il fera les investissements nécessaires dans cette perspective.

Mais alors, sur cette question de la défense, quelle différence avec la politique de surarmement nucléaire et conventionnel mise en œuvre par l’Administration Trump ? Dans une réponse à un questionnaire de l’Association Américaine des Officiers Militaires (MOAA), Biden s’explique (5). Il souligne la nécessité pour les États-Unis de maintenir leur supériorité, à condition d’un coût acceptable. Il critique les investissements effectués précédemment par le Pentagone, sous la présidence Trump, dans le cadre d’un budget défense inadapté, ayant nourri le vieillissement des capacités militaires américaines. La question, selon le Président élu, ne serait pas combien faut-il dépenser, mais comment faut-il le faire. Il est possible, dit-il, de dépenser moins et mieux en fonction des guerres de demain, notamment dans les domaines du cyber, de l’espace, des systèmes sans pilote, de l’intelligence artificielle. Biden a aussi réaffirmé son choix d’une doctrine nucléaire fondée sur la dissuasion au sens « classique », ce qui devrait normalement mettre en cause le développement de nouvelles capacités d’armes nucléaires tactiques, annoncé par Trump. Enfin, certains projet de missiles balistiques stratégiques seraient aussi sur la sellette.

On sait que la politique de défense de Donald Trump avait suscité un débat sur la nature et sur le niveau des dépenses militaires. Ce débat continuera donc, y compris parce qu’il n’est pas sans rapport avec le choix stratégique d’un retrait, recherché depuis Barack Obama, des troupes américaines des guerres et des occupations aux coûts démesurés. Ce débat continuera aussi en fonction des négociations internationales possibles (et nécessaires) quant à la maîtrise internationale des armements, par exemple par la prolongation du Traité russo-américain New Start portant limitation des armes nucléaires stratégiques. L’idée semble s’imposer qu’il faut maintenant sortir des vieux conflits et dépenser autrement afin de (re)construire d’autres instruments, notamment technologiques, mais aussi économiques et diplomatiques, de la puissance.

Dans cet esprit, Biden s’est engagé à demander au futur Secrétaire à la défense une revue complète des menaces auxquelles les États-Unis vont devoir faire face, et comment la nouvelle posture stratégique ainsi définie devra se transformer avec les évolutions du contexte. Avec prudence, il ne s’engage pas davantage. Il est vrai que les investissements en matière d’armements se réalisent sur des échelles de temps qui dépassent de très loin la durée des mandats présidentiels. Il reste que le budget du Pentagone (qui atteint la somme astronomique de 738 milliards de dollars pour 2020) sera sous pression.

Sortir des conflits ?

Comment sortir des conflits sinon en s’en donnant les moyens politiques ? Biden s’engage-t-il dans cette voie ? Ce qu’il annonce, par exemple, concernant les crises sur le nucléaire iranien et celle sur le nucléaire nord-coréen peut en faire sérieusement douter. Concernant l’Iran, beaucoup d’observateurs se sont réjouis que Biden ait pris l’engagement de rejoindre l’Accord de Vienne et le Plan d’Action Global Conjoint (JCPOA) qui en détermine très précisément la substance et les délimitations. Ce serait, ici aussi, un progrès assuré pour le multilatéralisme. On en est bien loin… Biden pose en effet des conditions qui, à l’évidence, excèdent les contenus et le périmètre de l’Accord. Selon le Président nouvellement élu, il faudrait que Téhéran revienne au respect de cet Accord. Dans ce cas seulement la nouvelle administration, dans une diplomatie qu’elle prévoit « dure » (hard-nose diplomacy), travaillera avec ses alliés pour renforcer et élargir l’Accord afin d’empêcher l’Iran de continuer « ses activités déstabilisatrices ». Le positionnement des Etats-Unis est globalement consternant puisqu’il consiste d’abord à dénoncer l’Accord, ensuite à exiger que les autres en respecte la lettre, et enfin à vouloir en imposer unilatéralement sa transformation.

Remarquons que cela correspond à la position qu’Emmanuel Macron adopta en 2018, dès que l’Administration Trump décida de se retirer de l’Accord. Pour le Président français, et pour ses partenaires européens, il s’agissait alors de maintenir formellement l’Accord, pourtant ainsi vidé de sa pertinence, en collant au plus près possible à la politique américaine, et en exigeant un nouvel accord ou un élargissement de celui-ci, en particulier à la question des missiles et des interventions iraniennes dans les conflits régionaux. Ainsi, au mépris de la substance même du JCPOA, la France poussait à l’introduction de contraintes supplémentaires sur Téhéran, sans rapport avec le nucléaire. Comme s’il y avait la moindre possibilité d’imposer un tel diktat à l’Iran qui, indépendamment des appréciations critiques que l’on peut naturellement porter sur sa politique étrangère et sur son régime, a strictement respecté l’Accord de Vienne durant près de 4 ans (3 ans et 9 mois exactement), alors même que Washington le jetait par dessus bord. Enfin, étouffé par les sanctions, mais refusant de céder, l’Iran a fini par renforcer sensiblement le processus de production d’uranium enrichi, en montrant aux signataires de l’Accord une volonté (très calibrée) de résistance aux pressions extérieures.

Si cette consternante situation de confrontation américano-iranienne devait se poursuivre, avec l’aide hypocrite des Européens, on ne voit pas comment on pourrait éviter la poursuite de la crise, voire une escalade des tensions et des risques. Biden, de toutes façons, ne devrait pas pouvoir échapper à la responsabilité des États-Unis dans un échec définitif acté de l’Accord de Vienne. Mais celui-ci n’est-il pas avant tout considéré maintenant, par les puissances occidentales, comme un prétexte pour la poursuite d’une pression maximum sur Téhéran ? Et certainement plus comme le cadre sincère (s’il l’a jamais été…) d’une négociation possible.

Un problème du même type est posé quant au nucléaire nord-coréen. Pour Joe Biden, l’objectif à atteindre serait celui d’une « dénucléarisation de la Corée du Nord », et non pas une dénucléarisation pour l’ensemble de la Péninsule coréenne… La formule, ici encore, ne peut guère être entendue comme une volonté de négociations impliquant l’ensemble des acteurs de la région et leurs responsabilités, en particulier la Corée du Sud et les États-Unis eux-mêmes avec leurs forces militaires, notamment nucléaires. Rappelons que Washington maintient 30 000 soldats en Corée du Sud. Il n’est pas non plus fait allusion à la question d’un octroi de garanties de sécurité à Pyong Yang, dans un éventuel accord. Alors, quand on ne donne pas le moindre signe d’une volonté d’équilibre et d’une quelconque réciprocité, comment pourrait-on espérer, dans cet esprit de systématique mise en demeure, l’engagement d’un véritable processus de négociation pouvant aboutir à une sécurité collective et un recul des risques pour cette partie de l’Asie ?

Bien sûr, des processus diplomatiques, lorsqu’ils sont engagés, peuvent changer la donne dans les conflits. Mais faute d’une ambition réelle qui ne transparaît pas, on ne voit pas comment la nouvelle Administration pourrait, de façon décisive, favoriser des solutions et réussir à faire progresser la sécurité internationale. La contradiction entre les propositions avancées et le niveau très élevé des enjeux paraît insurmontable. Concernant les armes nucléaires, le moment politique que nous vivons aujourd’hui est celui de l’interdiction et de l’élimination (un Traité de portée historique vient d’être adopté pour cela). Mais Biden veut simplement, dans des limites très circonscrites, tourner la page des surenchères militaristes de Donald Trump. A l’évidence, pour Biden comme pour tant d’autres, le nucléaire reste un moyen de la puissance, une clé de la domination.

Au Proche-Orient : des évolutions sans renverser la table

La vision américaine est toujours d’abord celle d’une puissance globale qui définit une stratégie d’ensemble. Il est donc difficile d’entrevoir dès aujourd’hui ce que sera la politique de Joe Biden au Proche-Orient, et singulièrement concernant la question de Palestine. Israël, les États-Unis de Trump, plusieurs pays arabes (des monarchies du Golfe), avec l’assentiment empressé – le soutien objectif – des Européens, ont finalement contribué, de façon déterminante à une restructuration de « l’ordre » régional à partir de la seule « menace » iranienne et du nucléaire iranien (comme si, d’ailleurs, le nucléaire israélien n’existait pas)… L’Iran constituerait dès lors le facteur principal de déstabilisation. Le positionnement choisi par Biden vis à vis de l’Iran ne laisse donc pas entrevoir un changement de perspective possible au Proche-Orient. Il y a tout lieu de craindre la poursuite de cette crispation stratégique bien utile pour les intérêts des États-Unis puisqu’elle permet à Washington de dépasser la vieille contradiction pays arabes/Israël, aujourd’hui dépassée, quant à la question de Palestine et aux droits des Palestiniens. Cette question de droit et de justice garde sa « centralité » de principe et de valeur, mais elle est littéralement écrasée par l’enjeu des rapports de forces et par la confrontation entretenue sur le rôle iranien.

Joe Biden et Kamala Harris ont, certes, énoncé quelques positionnements différents de ceux qui ont précédé : solution à deux États (dont la crédibilité est aujourd’hui limitée), reprise du dialogue politique, renouvellement du financement américain de l’UNRWA… Le climat devrait donc (un peu) évoluer. La légitimité palestinienne pourrait se réaffirmer plus aisément, la colonisation sera vraisemblablement moins facilement acceptée, l’Accord du siècle aura vécu, le droit ne sera probablement plus aussi aisément et frontalement bafoué… Mais, au-delà des déclarations, quels changements les Palestiniens peuvent-ils espérer ? Et réellement obtenir dans un tel contexte ? Le discours de Biden, qui tient compte d’un rejet très majoritaire de la politique de Donald Trump par l’électorat juif aux États-Unis, constitue le « main stream » politique américain et européen depuis des années. Une page va cependant se tourner à la grande déception de Netanyahou qui veut n’en rien laisser paraître. Pour quelles suites ?

La quatrième adaptation stratégique depuis la fin de la Guerre froide

Avec sa victoire, Joe Biden a suscité soulagements, attentes, questions… mais aussi craintes et scepticismes. Il faudra demain juger sur pièce. Ce qui n’interdit pas, mais au contraire appelle, dès aujourd’hui, le regard le plus lucide sur le sens et les risques de la politique proposée. On peut, en effet, s’interroger sur la pertinence de ce qui est annoncé. Après le surinvestissement guerrier de George W. Bush, la formulation des paramètres d’une nouvelle hégémonie de Barack Obama, l’obsession nationaliste trumpienne de la force et de la menace de la force… Biden incarne une quatrième adaptation stratégique des États-Unis depuis le début des années 2000, dans le contexte post-Guerre froide. Ces reformulations successives ne sont pas le (seul) résultat des alternances Républicains/Démocrates. Elles restent d’ailleurs convergentes sur l’essentiel : la recherche des conditions de la domination dans un contexte mondial qui ne cesse de bousculer les situations acquises, les équilibres existants, les rapports de forces. Les choix essentiels des États-Unis, fondés, dans des configurations très différentes, sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force, montrent leur inadaptation systémique, leurs coûts démentiels et leur incapacité à apporter une réponse à la montée logique et inexorable des défis sociaux, démocratiques, écologiques… c’est à dire des défis non militaires qui s’expriment de plus en plus dans des résistances et des insurrections sociales sur tous les continents. Biden, plus raisonnable et rationnel que son prédécesseur, est un soulagement et un espoir de stabilité et de « meilleure gestion » pour beaucoup. Mais on peut douter qu’il puisse briser le cours actuel de la crise de l’ordre international libéral, avec les rivalités de puissances et les risques du militarisme et de la guerre… Battre électoralement Donald Trump permet au moins de soulever la question. JF 12 novembre 2020

1) Voir l’introduction de « Chaos. La crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain, J.Fath, éditions du Croquant, 2020.

2) The Power of America’s Example: The Biden Plan for Leading the Democratic World to Meet the Challenges of the 21st Century. https://www.democracyinaction.us/2020/biden/bidenpolicy071119foreignpolicy.html

3) Biden for President July 11, 2019. https://www.democracyinaction.us/2020/biden/bidenpolicy071119foreignpolicy.html

4) « Why America Must Lead Again. Rescuing U.S. Foreign Policy After Trump » By Joseph R. Biden, Jr. March/April 2020. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-01-23/why-america-must-lead-again

5) Election 2020: Presidential Candidates Answer MOAA’s Questions, Kathleen Curthoys, September 16, 2020. https://www.moaa.org/content/publications-and-media/news-articles/2020-news-articles/election-2020-presidential-candidates-answer-moaas-questions/

Dépenses militaires, production et transferts d’armes.

Dépenses militaires, production et transferts d’armes – Compendium 2020

GRIP et SIPRI – 6 novembre 2020

Ce rapport présente une synthèse des principales tendances et statistiques relatives aux dépenses militaires mondiales, à la production et aux transferts internationaux d’armements conventionnels, sur la base des Fact Sheets et des bases de données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

En 2019, les dépenses militaires mondiales ont atteint 1917 milliards de dollars, soit 2,2 % du produit intérieur brut mondial et environ 249 dollars par habitant. C’est leur niveau le plus élevé depuis 1988. Les dépenses militaires mondiales ont augmenté chaque année à partir de 2015, après avoir connu une diminution constante de 2011 à 2014 à la suite de la crise financière et économique mondiale. Les cinq pays les plus dépensiers en 2019 – les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie, et l’Arabie saoudite – représentent 62 % des dépenses militaires mondiales.

Le chiffre d’affaires cumulé réalisé dans la production d’armements par les 100 principaux producteurs d’armement dans le monde est évalué à 420 milliards de dollars pour l’année 2018. Il s’agit d’une augmentation de 4,6 % par rapport à 2017. La croissance des ventes d’armes du Top 100 en 2018 peut être corrélée à l’augmentation des dépenses militaires mondiales, en particulier la hausse des dépenses américaines de 2017 à 2018.

Le volume des transferts internationaux d’armes majeures sur la période 2015-2019 a dépassé de 5,5 % celui de la période 2010-2014 et de 20 % celui de la période 2005-2009. Les cinq principaux exportateurs de la période 2015-19 ont été les États-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne et la Chine. Les cinq plus grands importateurs ont été l’Arabie saoudite, l’Inde, l’Égypte, l’Australie et la Chine. Entre les périodes 2010-14 et 2015-19, les transferts d’armes vers le Moyen-Orient (61 %) et l’Europe (3,2 %) ont augmenté, tandis que les transferts vers l’Afrique (-16 %), les Amériques (-40 %) et l’Asie et Océanie (-7,9 %) ont diminué.

Les auteurs :

Dr. Aude Fleurant (Canada/France) était jusqu’à tout récemment directrice du programme armements et dépenses militaires du SIPRI.

Pieter D. Wezeman (Pays-Bas/Suède) et Siemon T. Wezeman (Pays-Bas) sont chercheurs confirmés au SIPRI.

Nan Tian (Chine/Afrique du Sud) et Alexandra Kuimova (Russie) sont respectivement chercheur et assistante de recherche du Programme armements et dépenses militaires au SIPRI.

LES RAPPORTS DU GRIP2020/3 Compendium 2020

DÉPENSES MILITAIRES,PRODUCTION ET TRANSFERTS D’ARMES

Haut Karabakh. Pourquoi la guerre continue…

Pour tenter de comprendre et pour mesurer à quelles conditions il serait possible, enfin, d’entrevoir un terme définitif et durable de la guerre du Haut Karabakh, il est nécessaire d’abandonner les rivages du nationalisme, les désirs de revanche, la culture de la force et les pratiques du fait accompli. Il n’y a pas et il n’y aura pas de solution militaire. Quelle que soit la puissance de feu de chacun des protagonistes et le poids de ses alliés. Quel que soit le droit que l’on prétend défendre. Alors comment faire ?

Il est indispensable de garder la tête froide et d’établir d’abord un constat lucide et réfléchi. Rien est simple, en effet, et l’on ne peut s’interroger sur la possibilité d’un règlement politique que si on considère l’importance de l’empreinte profonde et les déchirements de l’histoire… L’histoire ancienne et l’histoire récente. Une histoire longue et compliquée. Il faut ici prendre le risque d’aller au strict essentiel.

L’empreinte de l’histoire

Le conflit du Haut Karabakh est douloureusement inscrit dans les mémoires. Celle du génocide arménien perpétré par la Turquie en 1915, et celle des guerres, ou de LA guerre meurtrière et intermittente ayant suivi, dans cette région du Caucase du Sud, le démantèlement de l’URSS (30 000 morts au début des années 90). Ce conflit s’inscrit donc aussi dans ce qui constitua les grands enjeux de la fin du 20ème siècle, en particulier celui de la construction évidemment nécessaire, mais pourtant soigneusement ignorée, d’un nouvel espace européen de sécurité collective. La fin de l’Union soviétique signifiait un bouleversement géopolitique de très grande ampleur. Il aurait dû s’accompagner d’un effort multilatéral pour inventer, maîtriser un nouvel ordre, en fixer les principes, en déterminer les pratiques et les critères afin de favoriser les concertations indispensables, les consensus à atteindre, les traités à signer, le travail diplomatique prioritaire dans la durée… C’est ce qu’on appelle l’exercice de la responsabilité collective. S’il y eut, au 20ème siècle, en dehors de la période ayant suivi la Seconde guerre mondiale, un espace continental et un moment particulier où cela devint indispensable, c’est bien l’Europe de l’après Guerre froide.

La Charte des Nations-Unies pouvait naturellement en apporter la philosophie ainsi que les bases politiques. Cette exigence rationnelle et tellement flagrante a pourtant été balayée. C’est la poussée à vocation hégémonique de l’OTAN et de l’Union européenne à l’Est qui a dominé, c’est à dire l’intérêt stratégique des puissances du capitalisme occidental, la volonté d’affirmer une « victoire » dans la confrontation Est/Ouest, le refus de la moindre approche et action communes sur le devenir de la sécurité et de la coopération en Europe. Avec cette logique néo-impériale de puissance, on ne pouvait mieux préparer les tensions, les conflits maintenant « gelés » aux frontières de la Russie, c’est à dire les crises post-soviétiques qui allaient suivre… et qui ont contribué à la montée aujourd’hui préoccupante d’un antagonisme stratégique OTAN/Russie, y compris dans ses dimensions militaire.

Ce passé ancien et récent du siècle précédent explique beaucoup la durabilité et la complexité du conflit du Haut Karabakh. Cette complexité est d’un tel niveau que même le droit fixé par l’ONU ne permet pas, en lui-même, de définir et d’ouvrir les conditions incontestées d’une issue politique. Il faut se souvenir que le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, après la phase de guerre du début des années 90, a adopté 4 résolutions en 1993 (No 822, 853, 874 et 884), sans oublier une résolution de l’Assemblée générale (No 62/L.42) en 2008 qui définit un « système démocratique d’administration autonome » comme solution. Cette résolution de l’Assemblée générale fut adoptée, notons-le, par 39 voix pour, 7 contre (dont les États-Unis, la Russie et la France) et rien moins que 100 abstentions… signe de profondes interrogations sur la nature du conflit et sur les solutions nécessaires.

Notons que ces 5 résolutions, dans des formulations semblables ou très convergentes, exigent le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés. La résolution 884 du Conseil de sécurité réaffirme par exemple la « souveraineté et l’intégrité territoriale de la République azerbaïdjanaise ». Mais pourquoi ces résolutions n’ont-elles pas d’effet politique réel, au sens où elles ne servent même pas de référence utile, sauf naturellement pour l’Azerbaïdjan. Même le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, n’y fait pas allusion, par exemple dans ses déclarations du 14 juillet 2020, alors que les tensions et les échanges de tirs commencent, mais aussi dans ses appels à un cessez-le-feu le 27 septembre (début de la confrontation actuelle) et le 6 octobre. Les autorités françaises n’en parlent pas. Remarquons aussi que les recommandations dites de Madrid, document d’intention adopté par le Conseil de l’OSCE en 2007 afin de définir les principes d’un règlement, ont elles aussi suscité de vives contradictions, et n’ont pas pu servir de références pertinentes.

Ce que disent les Nations-Unies

Quelles sont les raisons de la mise à l’écart des résolutions de l’ONU ? Elles sont d’abord politiques. La validité du principe de l’intégrité territoriale qu’elles soulignent n’est pas en cause, mais il se heurte à un autre principe fondamental du droit revendiqué par les Arméniens : le droit à l’autodétermination, ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette dualité, politiquement contradictoire dans ce conflit, impose donc, à l’évidence, une plus grande complexité juridique et politique. En vérité, elle suppose qu’une solution politique se fonde sur une négociation, sur des formes de compromis et d’accords politiques pouvant dépasser les oppositions sur les enjeux territoriaux et frontaliers, sur les ambitions unilatérales et les sentiments nationalistes. Et s’il y a une référence essentielle de droit à nécessairement rappeler, c’est l’obligation du non recours à la force inscrit dans l’article 2 de la Charte des Nations-Unies.

Il est donc effectivement possible de s’appuyer sur l’ensemble des résolutions adoptées en 1993 et 2008 puisqu’elles rappellent clairement les exigences d’un cessez-le-feu, du respect du droit humanitaire, du dialogue sans conditions, d’un règlement pacifique négocié dans le cadre du Groupe de Minsk de l’OSCE (CSCE hier) afin de parvenir à une paix durable. Ici, le droit dispose que le politique est la clé de toute issue à ce conflit.

Notons tout de même que dans un tel processus les Arméniens ne pourront échapper, quelle que soit l’option finale choisie (forme d’autonomie ou indépendance) à l’évacuation des territoires azerbaïdjanais adjacents au Haut Karabakh (soit 7 districts, et environ 9 % du territoire de l’Azerbaïdjan). Ces territoires furent en effet eux aussi conquis militairement par les Arméniens afin de renforcer la sécurité de l’enclave.

Les résolutions de l’ONU insistent avec force sur cette démarche légitime d’un règlement par la négociation, mais on est resté très loin d’un tel processus des années durant. Et maintenant encore, la voie du dialogue semble particulièrement difficile. L’explication vient de l’acuité et de la longévité de cette crise entretenue par l’exaspération des nationalismes, par les ambitions de reconquête militaire, par les refus explicites du dialogue et de tout compromis. Bakou annonce aujourd’hui sa ferme volonté de récupérer par la force tous les territoires conquis par les Arméniens, y compris, évidemment, ceux du Haut Karabakh lui même, qui constituent la base territoriale de la République auto-proclamée d’Artsakh. Tandis que les Arméniens, dans une situation militaire délicate, s’ils ont davantage intérêt à se montrer favorable au dialogue, contribuent à l’escalade, mobilisent pour la confrontation armée en organisant des unités de volontaires. Et le Premier Ministre arménien, Nikol Pachinian a lui-même récemment exclut « toute solution diplomatique » (voir RFI, 22 octobre 2020). Cette exaspération nationaliste fournit tous les prétextes pour bloquer la moindre avancée politique, toute nouvelle initiative à l’ONU, tout consensus pour de nouvelles dispositions s’imposant à chacun, et pouvant faire incontestablement référence. C’est l’engrenage du militarisme qui prévaut.

Les lignes rouges de chacun des deux protagonistes l’emportent sur la nécessité d’un chemin commun qu’il faudra bien finir par trouver. Cette situation désastreuse est une dangereuse porte ouverte à la surenchère. C’est ce qu’a très bien compris la Turquie du Président Erdogan en recherche permanente de tous les moyens pour s’imposer comme puissance régionale, titulaire d’un rôle stratégique propre, conforme a ses seuls intérêts, et supposant l’exercice prioritaire de la force en Syrie, en Libye, en Méditerranée orientale, et en alliance politique, économique et militaire avec l’Azerbaïdjan. Nul doute que la Turquie constitue un moteur volontariste et très efficace de la tragédie guerrière en marche. D’ailleurs, comme en Syrie où elle a instrumentalisé Daech et d’autres djihadistes, elle aurait fait intervenir quelques milliers de combattants ou mercenaires syriens au côté des forces azerbaïdjanaises. De plus, certains médias ont fait état d’exercices militaires récents organisés en communs par Bakou et Ankara, qui auraient permis à la Turquie de laisser sur le territoire de l’Azerbaïdjan un important matériel de guerre en prévision de l’assaut à venir. Il est « étrange »… que cette préparation ait pu échapper aux observations satellites si performantes des grandes puissances concernées.

L’ambition démesurée et l’agressivité d’Ankara réduisent cependant la Turquie à l’isolement. Elle est un problème pour Washington et pour l’OTAN, notamment parce qu’elle s’équipe de missiles russes S400 incompatibles avec le dispositif militaire de l’Alliance atlantique. Elle se met en contradiction avec la Russie dans les zones d’influence de celle-ci. Elle entretient des rapports plutôt tendus avec Israël. Elle se heurte à la Grèce parce qu’elle veut exploiter des richesses en hydrocarbures en s’imposant dans des zones qui ne sont juridiquement pas les siennes. Elle mobilise ses soutiens et son électorat dans une polémique hargneuse avec le pouvoir français. Elle provoque les pays de l’Union européenne qui la mettent en garde en raison de ses ingérences… Bref, l’époque pas si lointaine, où Ahmet Davutoglu, Ministre des Affaires étrangère turc de 2009 à 2014, annonçait une Turquie de l’ouverture ayant « zéro problème avec tous ses voisins » est bien terminée. Aujourd’hui, sauf pour Bakou, zéro voisins sont sans problèmes avec Ankara. Ankara qui n’a peut-être pas tous les moyens d’assumer durablement, par choix nationaliste et populiste, une telle situation. Combien de temps cela peut-il durer ?

Sur le rôle de la Russie et celui de l’OTAN

Il est vrai que le contexte se prête aisément au jeu problématique de la Turquie. Les autres acteurs importants ne sont guère actifs. Nous allons voir qu’ils ont des raisons pour cela, y compris la Russie qui, dit-on, du fait de l’histoire, serait un peu « chez elle » dans cette région figurant comme une zone d’influence privilégiée pour Moscou. Chez elle, vraiment ? Pour certains observateurs, Moscou aurait adopté une posture « équilibriste » trop en retrait, ne voulant pas choisir entre Bakou et Erevan, c’est à dire entre deux ex-Républiques soviétiques. Moscou hésiterait ainsi à s’engager pour le sort d’une enclave territoriale ayant proclamé une souveraineté qu’aucun État au monde, il est vrai, ne reconnaît officiellement. Il existe bien un accord de défense entre l’Arménie et la Russie, mais celui-ci n’inclut pas le Haut Karabakh. Il y a certainement une part de vrai dans cette approche, mais les motivations essentielles de la Russie sont plus compliquées, et surtout plus stratégiques.

Une exacerbation militaire de la crise pourrait élargir le champ des antagonismes et pousser la Russie à intervenir au côté des Arméniens en application du Traité de sécurité commun. Mais un tel engagement contre la Turquie et l’Azerbaïdjan aurait comme effet un processus accéléré de rupture de l’ancien équilibre sous influence russe, un affaiblissement de cette influence, voire une progression de la relation OTAN/Azerbaïdjan. Ce qui mérite explication. N’oublions pas le contexte international, rappelé au début de cet article, dans lequel le conflit du Haut Karabakh a pris sa dimension : la fin de la Guerre froide, le démantèlement de l’URSS et l’avance des puissances occidentales à l’Est. Aujourd’hui, dans ce contexte, et l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont établi des relations politiques et militaires structurées avec l’OTAN.

L’Arménie, effectivement, participe à un processus permettant le renforcement de l’interopérabilité, c’est à dire de développement de l’aptitude de ses forces militaires à opérer aux côtés de celles des pays de l’Alliance. Elle a fournit des troupes à la force otanienne au Kosovo (la KFOR) depuis 2004. Elle a également participé aux opérations militaires de l’OTAN en Afghanistan, et elle contribue encore aujourd’hui aux missions de formation, de conseil et d’assistance de l’OTAN dans ce pays. En fait, la coopération OTAN/Arménie est plutôt avancée… en tous les cas pour un pays allié de la Russie et lié à Moscou par un traité de sécurité. Cette coopération, en effet, touche plus globalement au dialogue politique et à la défense.

Il en est de même, de façon homothétique, pour l’Azerbaïdjan : amélioration de l’interopérabilité militaire, intégration des normes de l’OTAN dans l’enseignement et la formation pour des personnels de la défense… Ici aussi la coopération stratégique a concrètement progressé. De 1999 à 2014, Bakou a contribué à la force Internationale d’Assistance à la Sécurité en Afghanistan (FIAS). Elle continue aujourd’hui de coopérer avec l’OTAN pour les activités d’assistance et de formation de défense dans ce pays.

Dans sa zone d’influence, la Russie est ainsi obligée de conditionner sa politique à une nouvelle configuration, plus imprévisible, des rapports de forces. Elle cherche à préserver l’avenir : ne pas laisser la Turquie gagner trop de terrain, mais ne pas la contrer trop brutalement alors que Washington la laisse faire au côté de l’Azerbaïdjan, en dépit des vives contradictions entre Ankara et l’OTAN. Chacun observe et teste les autres. Moscou ne veut pas pousser davantage Bakou et Erevan vers le cadre otanien. La Russie cherche de cette façon à ne pas (trop) perdre en influence dans le Caucase du Sud, et donc à éviter toute déstabilisation de nature stratégique ou djihadiste.

La Guerre froide est bel et bien terminée depuis une trentaine d’année. L’équilibre des grandes puissances d’hier a disparu avec elle. Il faut donc mesurer la complexité particulière du conflit du Haut Karabakh, marqué à la fois par l’escalade volontariste des uns, et par l’attentisme calculé des autres.

L’escalade ? C’est celle des deux belligérants qui espèrent pouvoir en découdre, vaincre ou résister, ou au moins affaiblir suffisamment l’adversaire. C’est aussi l’escalade de la Turquie qui se complaît dans une sorte de garantie d’impunité puisque ni Washington, ni Moscou ne peuvent se permettre d’entrer vraiment en contradiction avec Ankara, ce partenaire et rival difficile.

L’attentisme ? C’est celui des États-Unis et de l’OTAN qui se donnent le temps. Pour ne pas avoir à choisir entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, deux pays figurant déjà très explicitement au rang de partenaires politiques et militaires… dans une zone d’influence historique russe. Une situation assez singulière, produit direct du contexte post-Guerre froide. Remarquons que l’acteur le plus discret et le moins disert sur le conflit fut jusqu’ici Jens Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN. Il fait le « service minimum » en exprimant sa « profonde préoccupation » et la nécessité d’une « solution pacifique » du conflit. Qu’il reçoive le Ministre des Affaires étrangère turc Mevlut Cavusoglu (le 5 octobre), le Président de l’Arménie, Armen Sarkissian (le 21 octobre) ou bien qu’il s’exprime dans le cadre d’une réunion des ministres de la défense de l’Alliance (le 23 octobre)… le choix reste celui de la « furtivité » rhétorique… Stoltenberg glisse sur les difficultés du contexte pour ne rien dire sur la réalité des enjeux. Cependant, dans la conférence de presse qui suivit la réunion des ministres de la défense il affirmera par trois fois « Turquey is a valued ally » : la Turquie est un allié précieux. Malgré tous les problèmes… on s’en doutait.

Préserver l’avenir ?

Comment les puissances les plus concernées par ce conflit (États-Unis, Russie, France), alors qu’elles sont membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, et co-présidentes du Groupe de Minsk de l’OSCE chargé de favoriser une solution négociée peuvent, chacune et collectivement, assumer l’incapacité à peser réellement afin d’imposer un cessez-le-feu et une solution politique ? Après la déclaration conjointe, le 1er octobre, des trois Présidents (Trump, Poutine et Macron), un cessez-le-feu fut convenu le 10 octobre à Moscou à l’initiative de la Russie. Il a été réitéré le 17 octobre à Paris, et réaffirmé encore le 24 octobre, après une nouvelle réunion Azerbaïdjan/Arménie sous l’égide de Mike Pompeo, Secrétaire d’État des États-Unis.

Ces trois Présidents, pour une fois officiellement d’accord, n’ont pourtant pas été capables d’obtenir l’arrêt des combats, ou, plutôt, n’ont pas voulu prendre les initiatives et exercer collectivement le poids nécessaire afin d’y parvenir. Chacun faisant ses propres calculs. Et l’échec est inévitablement au bout, faute de choisir la voie multilatérale et la responsabilité collective. Pourtant, les risques pour l’avenir sont là, et ne peuvent pas être sous-estimés. Les facteurs d’un emballement et d’une internationalisation possible de la guerre sont nombreux. Le niveau des intérêts économiques et énergétiques est très élevé puisque deux grands oléoducs et gazoducs qui traversent l’Azerbaïdjan et se terminent en Turquie sont à la merci des bombardements. Une escalade pourrait interrompre ou perturber les exportations de pétrole et de gaz de l’Azerbaïdjan, et impacter les marchés européens de destination.

L’Iran qui compte une population azérie évaluée – dit-on – entre 16 et 18 millions d’habitants s’inquiète des effets éventuels du conflit et souhaite manifestement rester à l’écart. Mais des tirs de mortiers ont atteint son territoire. Téhéran, qui a formulé des mises en gardes, refuse de se trouver ainsi mêlée à la guerre, et ne veut ni intrusion, ni déstabilisation de l’extérieur, alors que le pays doit déjà faire face aux sanctions et aux pressions américaines et israéliennes. Pour les Iraniens, la situation est délicate. Il y aurait débat au sein du régime sur l’attitude à suivre.

Israël, depuis plus d’une dizaine d’années, a renforcé ses relations politiques et militaires avec l’Azerbaïdjan qui figure parmi les principaux fournisseurs d’hydrocarbures de Tel Aviv. Dans sa confrontation avec Téhéran, Israël voit dans la frontière commune entre la Turquie et l’Iran (qui jouxte l’Azerbaïdjan) un intérêt stratégique de premier ordre, et une raison d’entretenir la coopération et la proximité stratégique d’Israël et de l’Azerbaïdjan. Cette proximité se nourrit abondamment des exportations d’armes vers Bakou : par exemple des drones très efficaces ou, selon Amnesty International qui donne l’information, des bombes à sous-munitions fabriquées en Israël, mais interdites par le droit international humanitaire. De telles bombes auraient été utilisées par les forces de Bakou contre des concentrations urbaines du Haut Karabakh, Stepanakert ou le bourg de Chouchi. L’ambassadeur d’Arménie a rappelé son ambassadeur en poste à Tel Aviv en raison des exportations d’armes israéliennes qui participent de la supériorité militaire de l’Azerbaïdjan, et cela dans un contexte dramatique où chacun des protagonistes n’a jusqu’ici pas hésité à cibler les populations civiles.

Il est consternant que dans une telle configuration de risques d’emballement et d’internationalisation les principales puissances, pour l’essentiel, puissent laisser faire, unilatéralement, au nom de leurs seuls intérêts stratégiques à court terme et à plus long terme. C’est un aspect préoccupant de l’ordre chaotique actuel de domination des logiques de force et de l’effondrement des règles et des pratiques du multilatéralisme, ou ce qu’il en reste.

En France, la pression est forte, pas seulement sur les bancs de la droite, afin que les autorités prennent fait et cause pour l’Arménie. Le positionnement officiel français actuellement critiqué pour sa « neutralité » est souvent considéré comme intenable en raison de l’offensive brutale conjointement menée par l’Azerbaïdjan et la Turquie. Mais aussi en regard de la forte sympathie française, hélas trop souvent électoraliste, pour l’Arménie.

Il est vrai que les autorités françaises, en dépit d’interpellations diverses visant à réclamer un soutien politique direct à l’Arménie, ont maintenu ce qu’elles appellent une « impartialité » justifiée par la coresponsabilité de la Présidence (France, États-Unis et Russie) du Groupe de Minsk . Celui-ci regroupant, en plus des États parties au conflit, 8 autres pays : Allemagne, Biélorussie, Finlande, Italie, Pays-Bas, Portugal, Suède, Turquie.

Le positionnement français a cependant bien varié. Dans une première phase, pour les ministres concernés, « la situation est terrible ». Jean-Yves le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, souligne qu’il s’agit « d’un des affrontement les plus graves depuis l’effondrement de l’URSS ». « La France est très mobilisée ». Il y a « une urgence, un devoir et une exigence »… Et puis, au fil des jours, les qualifications se ramollissent, et les déclarations font dans la sobriété.

Le 21 octobre, en audition devant la Commission des Affaires étrangères et des Forces armées du Sénat, Jean-Yves le Drian termine son intervention liminaire par cette surprenante et lapidaire formule : « Vous connaissez le contexte du Haut Karabakh ». Comme s’il n’était pas utile d’en dire davantage. Le Président de la Commission, Christian Cambon (LR) le rappelle à l’ordre de l’actualité, et lui dit alors : « …il serait bon de rappeler la position du Gouvernement français ». Évidemment.

Jean-Yves le Drian rappellera encore « l’impartialité » du positionnement officiel, l’importance du Groupe de Minsk, et il ajoute à ce propos : « nous aurions dû prendre des initiatives dans ce cadre pour que les Azéris et les Arméniens parviennent à un accord dans ce conflit qui ne s’est jamais éteint ». Oui, effectivement, la France aurait dû… Le Ministre tente aussi de rassurer : « il y aura prochainement d’autres initiatives ». Donc, on attend. Le Conseil européen des Chefs d’États et de Gouvernements de l’UE, dans le même esprit, avait déjà demandé, le 2 octobre, au Haut représentant – Josep Borell Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité – « d’examiner d’autres mesures d’appui de l’UE au processus de règlement ». En attendant, l’enfer des combats continue, les missiles continuent de tomber sur les villes, les montagnes et les campagnes.

Les autorités françaises doivent naturellement rester fermes sur l’exigence du respect des responsabilités du Groupe de Minsk et de l’OSCE, mais aussi de l’ONU dont l’implication active est indispensable. Dans le débat politique français, les appels récurrents au choix délibéré d’un protagoniste contre l’autre, jusqu’à celui d’une reconnaissance de la « République d’Artsakh » par la France, auraient, s’ils étaient suivis d’effet, de lourdes conséquences. Cette voie-là serait très contre-productive et même dangereuse. Et cela n’aiderait certainement pas la France et l’Union européenne a jouer un rôle positif crédible pour une solution politique négociée telle qu’elle est rappelée par l’ensemble des résolutions des Nations-Unies. Tout doit donc être entrepris avec urgence et détermination de façon collective (c’est à dire par l’action commune) au sein des instances multilatérales, l’ONU et l’OSCE, en particulier par la co-présidence du Groupe de Minsk pour obtenir la baisse des tensions et des postures nationalistes, le dialogue politique, un cessez-le-feu et une négociation de bonne foi. Il faut qu’ensemble, ils y mettent le poids. C’est le choix de la responsabilité. Il n’y a pas d’autre chemin possible. Sauf à vouloir la poursuite de la confrontation.

Posons-nous aussi cette question plus générale : lorsque dans le monde actuel une guerre éclate et risque de s’exacerber… si l’on ne réussit pas à régénérer du multilatéralisme, de l’action commune et quelques valeurs humaines universelles dans les relations internationales, alors… quelles plus graves circonstances encore, quels dangers majeurs, quels tragédies faudra-t-il affronter demain pour qu’enfin on ait le courage de se rappeler à l’évidence du Politique comme exigence première ?

Jacques Fath, 03 novembre 2020

« ONU: et le mois d’octobre entra dans l’histoire… »

Un article de Daniel Durand, 29 octobre 2020

https://culturedepaix.blogspot.com/2020/10/onu-et-le-mois-doctobre-2020-entra-dans.html

Le mois d’octobre est toujours un mois important dans la vie des Nations unies. C’est le 24 octobre 1945 qu’entra en vigueur la Charte des Nations unies, ce document fondateur de la grande alliance des peuples de la Terre qui commence de si belle façon : « Nous, peuples des Nations unies.. ». On peut considérer ce jour comme le jour anniversaire aussi de toute l’Organisation des Nations unies. En cette année 2020, nous célébrons le 75e anniversaire du rassemblement de 194 États maintenant sur la planète. En 1971, pour commémorer cet événement, l’Assemblée générale de l’ ONU décida de faire du 24 octobre la « Journée des Nations unies ». En 1978, l’Assemblée générale ajouta dans la foulée, du 24 au 30 octobre, une « Semaine du désarmement » pour rappeler le but premier de l’ ONU : « Nous, peuples des Nations unies, RÉSOLUS, à préserver les générations futures du fléau de la guerre, » et susciter des initiatives pour « booster » les progrès de celui-ci.

Le 24 octobre 2020 restera dans l’histoire de la paix et du désarmement puisque ce jour-là, un 50e État a ratifié le TIAN, Traité d’abolition des armes nucléaires, permettant son entrée en vigueur dès le 22 janvier prochain. Une situation absolument inédite est créée : pour la première fois, les armes nucléaires sont illégales. L’entrée en vigueur du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires est l’aboutissement d’un mouvement mondial visant à attirer l’attention sur les conséquences humanitaires catastrophiques de toute utilisation d’armes nucléaires. Adopté le 7 juillet 2017 par 122 pays, lors d’une conférence des Nations Unies à New York, le Traité représente le premier instrument multilatéral juridiquement contraignant pour le désarmement nucléaire depuis deux décennies. Certes, les principales puissances nucléaires des États-Unis, du Royaume-Uni, de la Russie, de la Chine et de la France n’ont pas signé l’accord mais avec ce nouvel enrichissement du droit international, une situation inédite va s’ouvrir. L’idée que la meilleure manière de lutter contre les dangers des armes nucléaires est d’en interdire la possession trouve une traduction concrète sur laquelle vont s’appuyer des dizaines d’États et une opinion publique mondiale, tous décidés à faire entendre leur volonté de voir la planète débarrassée de ces armes de mort. Nous avons vécu une situation semblable lors de l’adoption de la Convention d’Ottawa, interdisant les mines anti-personnels. Les grands États poseurs de mines, États-Unis, Russie, Chine, ne la signèrent pas, mais de fait, l’appliquent aujourd’hui.

Dans ce contexte, la France, puissance nucléaire, qui veut parfois se présenter comme le pays « vertueux » par excellence, a une grande responsabilité. Va-t-elle ou non saisir l’opportunité de faire progresser notre planète dans la construction de la paix, va-t-elle jouer un rôle d’incitateur auprès des autres pays nucléaires ?

Si le mois d’octobre se termine ainsi par cette fantastique lueur d’espoir pour une majeure partie de l’humanité, il avait connu aussi un début peu ordinaire.

Le 2 octobre était célébrée comme depuis treize ans (2007), la « Journée internationale de la non-violence », date anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, pionnier de la non-violence et artisan de l’indépendance indienne. Cette journée est toujours d’une grande importance morale pour réfléchir aux paroles de Gandhi : « La non-violence est la plus grande force que l’humanité ait à sa portée. Elle est plus puissante que l’arme la plus destructive inventée par l’ingéniosité de l’homme ». Cette année, elle a été marquée par l’Appel renouvelé du Secrétaire de l’ ONU à mettre en œuvre un cessez-le-feu mondial pour se consacrer selon ses paroles « à notre ennemi commun : la COVID-19 ». « Le seul vainqueur, au cours d’un conflit en pleine pandémie, c’est le virus » a-t-il insisté. Au moment où se profile sur une partie importante du globe une nouvelle flambée de l’épidémie, ne faut-il pas faire pression sur tous les dirigeants, dans toutes les enceintes, pour redoubler d’efforts pour que ce cessez-le-feu mondial devienne une réalité d’ici à la fin de l’année, ce qui, selon Antonio Gutteres, « atténuerait d’immenses souffrances, réduirait le risque de famine et créerait des espaces de négociation en vue de la paix » ?

Une semaine après la journée de la non-violence, une autre nouvelle a réjoui tous ceux qui considèrent l’ensemble du système onusien comme essentiel dans la marche du monde aujourd’hui (voir mon article « 75e anniversaire ONU : si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer… »).

Le 9 octobre, le prix Nobel de la paix a été décerné au Programme alimentaire mondial des Nations unies – le PAM – créé en 1962. Le PAM, qui emploie 17 000 personnes, est entièrement financé par des dons, la plupart venant des États. Il a levé 8 milliards de dollars en 2019. À travers le monde, pas moins d’1,1 million de femmes et d’enfants de moins de 5 ans reçoivent chaque mois un appui nutritionnel de la part du PAM. Il œuvre actuellement en Syrie, en République démocratique du Congo, au Nigeria, dans les États frappés par Boko Haram, au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Sud-Soudan. Le PAM se concentre sur l’aide d’urgence, ainsi que sur la reconstruction et l’aide au développement. Deux tiers de son travail s’effectue dans des zones de conflit. Mais il joue aussi un rôle éducatif dans la promotion d’une bonne alimentation avec des programmes alimentaires, éducatifs, nutritionnels. Le PAM est un exemple éclatant du rôle essentiel que joue la majorité des agences de l’ ONU (PNUD, FAO, OMS, UNICEF, UNESCO, etc).

Enfin, dernière date de ce mois d’octobre exceptionnel, il faut noter que le 24 octobre célébrait aussi la « Journée mondiale d’information sur le développement ». Cette journée vise à rappeler que les technologies de l’information et des communications représentent un formidable potentiel pour la réalisation des objectifs de développement durable. Des progrès considérables ont été accomplis ces dernières années dans l’accès aux technologies de l’information et des communications, notamment en ce qui concerne la progression régulière de l’accès à Internet (qui touche maintenant plus du quart de la population mondiale), la multiplication des propriétaires de téléphone portable et la disponibilité de contenu et de sites multilingues. Mais il reste néanmoins nécessaire de réduire la fracture numérique et de faire en sorte que les bienfaits des nouvelles technologies, surtout de l’information et des communications, s’offrent à tous. Il y a deux grands enjeux dans le développement des nouvelles technologies : le premier est de ne pas laisser la maîtrise de celles-ci aux seules mains des grandes sociétés privées et notamment des fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ce qui souligne l’importance de la place des « logiciels libres ». Le second enjeu est celui des contenus et de leur manipulation éventuelle. Comme l’a rappelé Antonio Guterres, le monde doit être sûr que « les communications numériques contribuent à la paix et ne sont pas utilisées à mauvais escient pour répandre la haine et l’extrémisme ». Nous reviendrons dans un prochain article sur ces deux problématiques.

Décidément, oui, si l’on prend un peu de recul, malgré le poids très lourd que fait peser sur une partie de la planète la relance de la pandémie de la COVID-19, ce mois d’octobre 2020 a été exceptionnel. Il a brisé la « morosité » politique ambiante et marquera sans doute l’histoire mondiale récente en montrant concrètement que l’avenir est au renforcement du multilatéralisme et de la coopération internationale dans la construction d’un monde de demain meilleur.

BERNARD DESCHAMPS A RAISON…




« Riposte laïque » : les réflexions que m’inspire le refus de la cour d’appel de Nîmes de confirmer la condamnation prononcée en première instance. Bernard Deschamps le 24 10 2020.


http://www.bernard-deschamps.net/2020/10/riposte-laique-les-reflexions-que-m-inspire-le-refus-de-la-cour-d-appel-de-nimes-de-confirmer-la-condamnation-prononcee-en-premiere


Rappelons les faits. Invité à prendre la parole lors d’une manifestation de parents d’élèves de Beaucaire (Gard) le 15 janvier 2018 contre la suppression des menus de substitution à la viande porc dans les cantines scolaires par le maire lepéniste (RN), j’avais dénoncé l’antisémitisme et l’islamophobie de cette décision. Contre les semeurs de haine, j’avais rappelé que la laïcité est le droit de croire ou de ne pas croire et de pratiquer sa foi religieuse. Les religions ne sont en effet pas criminogènes par nature et l’Islam n’est pas d’une nature différente des autres religions. J’avais synthétisé cette affirmation dans la formule : « Allahu akbar n’est pas plus criminogène que « Je vous bénis au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ».


Le 16 janvier 2018, le site Riposte laïque qui est édité par Riposte laïque Suisse et dont les responsables sont domiciliés en Israël et au Québec, publiait un long texte me traitant d’ « islamo-collabo », avec cette remarque : « ce collabo commence par « Salam Aleikoum », belle preuve de soumission », ajoutant : «d’abord agent de Moscou, et traître à la France, puis aujourd’hui agent de l’Islam, et pareillement traître à la France… », « cet homme…qui a sur les mains le sang de toutes les victimes du stalinisme… » Et s’interrogeant : « Le communiste Bernard Deschamps est-il un assassin en puissance ? ».


Condamnation en première instance


Ma plainte pour injures, diffamation et menaces, déposée le 21 mars 2018, ayant été jugée recevable par la justice après une longue enquête, le jugement en première instance eut lieu à Nîmes le 10 mars 2020. Dans ma déclaration liminaire, j’insistai sur le danger que représentaient ces paroles haineuses, non seulement pour moi-même mais pour la paix civile. Le Tribunal correctionnel condamna la prévenue pour provocation à la haine et à la violence (Jugement du 25 juin 2020). Celle-ci fit alors appel.


En Appel, le 15 septembre 2020, le représentant du ministère public se prononça pour la confirmation de la condamnation et l’aggravation de la peine. La Cour d’Appel ne l’a pas suivi et a prononcé (Arrêt du 13 octobre 2020) la relaxe de la prévenue.


Selon mon avocate Maître Khadja Aoudia, sur le fond de l’affaire : « Il est attentatoire aux droits fondamentaux que de prononcer une relaxe en se fondant sur l’irrecevabilité de certaines parties civiles. La Cour d’Appel a fait une mauvaise application du droit en retenant que seules les associations de lutte contre le racisme et le Procureur de la République peuvent ester en justice au nom de l’intérêt général. Il arrive que les juges se prononçant en équité tordent le droit. Dans ce cas d’espèce les juges ont tordu le droit aux fins de légitimer les atteintes xénophobes et menaçantes à l’endroit de la communauté musulmane à laquelle Mr. Deschamps a été associé. Mr. Deschamps a donc été la victime collatérale dès lors qu’il a eu l’outrecuidance de dénoncer les inégalités républicaines au sein des établissements scolaires de Beaucaire. »


Ce jugement m’inspire les réflexions suivantes.


Je trouve singulier, que la Cour d’appel ait considéré que je n’étais pas habilité à porter plainte alors que je suis personnellement victime de ces injures, de diffamation et de menaces. Je suis également Président d’honneur et fondateur de l’Association France-El Djazaïr dont un des objectifs statutaires est la lutte contre le racisme.


Mais l’essentiel est ailleurs. Un terrible engrenage se met actuellement en place qui tend à dresser nos concitoyens les uns contre les autres, plus précisément contre les Musulmans, tandis que des criminels instrumentalisant l’Islam et le défigurant se livrent à des attentats meurtriers.


Je note avec consternation que le Président de la République lui-même et sa majorité alimentent cette dérive mortifère avec un projet de loi qui sous le prétexte de combattre la criminalité et le « séparatisme », stigmatise l’Islam, alors que notre arsenal juridique dispose de tous les moyens afin de poursuivre et de faire condamner les actes criminels quels que soient leurs auteur(e)s.


Que dans ce contexte, des magistrats refusent de condamner la provocation à la haine et à la violence est particulièrement inquiétant.


Ce jugement politique me renforce dans ma détermination à poursuivre le combat contre le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme et l’islamophobie.


Bernard DESCHAMPS


23 octobre 2020

« Chaos » La crise de l’ordre international libéral… »

En vente ou en commande en librairie, ou sur le site des éditions du Croquant

La pandémie du coronavirus a permis de soulever de graves questions sur notre société, sur notre monde, jusqu’aux enjeux de la géopolitique. Il nous faut (re)penser notre présent et notre futur dans toutes leurs dimensions. Ce livre veut y contribuer. Il traite de politique internationale : la montée des insécurités, les logiques de puissances et le choc des stratégies, les conflits et la guerre, la course aux armements, les très hautes technologies militaires, les armes nucléaires, la politique internationale de Donald Trump, la France et l’Europe dans un ordre mondial en pleine mutation et décomposition.

Le chaos grandissant d’aujourd’hui témoigne d’un changement de période et d’un défi de civilisation. Ce livre est avant tout un regard sur le monde périlleux qui s’annonce. C’est une mise en accusation d’un système qui produit la guerre, qui reproduit une pensée de la guerre, et qui crée de l’insécurité à haute intensité.

Les éditions du Croquant, Hors collection.

Livre broché, 277 pages, format 14,0 cm × 20,5 cm – 15 euros

ICAN nous informe : une évolution majeure…

56 anciens présidents, premiers ministres, ministres des affaires étrangères et ministres de la défense de 20 États membres de l’OTAN, ainsi que du Japon et de la Corée du Sud, viennent de publier une lettre ouverte appelant leurs actuels gouvernements à adhérer au traité des Nations-Unies pour l’interdiction des armes nucléaires . https://d3n8a8pro7vhmx.cloudfront.net/ican/pages/1712/attachments/original/1600624626/TPNW_Open_Letter.pdf?1600624626

C’est une évolution majeure. Co-signée par l’ancien secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon et deux anciens secrétaires généraux de l’OTAN, Javier Solana et Willy Claes (voir la liste complète ci-dessous), cette lettre est, à ce jour, la démonstration de haut niveau la plus significative que nous ayons pu voir dans ces pays.

Nous espérons que cela inspirera les décideurs actuels à transformer ce soutien en action politique en adhérant au traité. Voulez-vous nous aider à faire en sorte qu’ils agissent dans ce sens en partageant très largement cette lettre?

Les 56 cosignataires de la lettre ouverte de soutien au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires sont:

Lloyd Axworthy, ancien ministre des Affaires étrangères du Canada

Ban Ki-moon, ancien secrétaire général de l’ONU et ministre des Affaires étrangères de la Corée du Sud

Jean-Jacques Blais, ancien ministre de la Défense du Canada

Kjell Magne Bondevik, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Norvège

Ylli Bufi, ancien Premier ministre d’Albanie

Jean Chrétien, ancien Premier ministre du Canada

Willy Claes, ancien Secrétaire général de l’OTAN et ministre des Affaires étrangères de Belgique

Erik Derycke, ancien ministre des Affaires étrangères de Belgique

Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne

Franco Frattini, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Italie

Ingibjörg Sólrún Gísladóttir, ancien ministre des Affaires étrangères d’Islande

Bjørn Tore Godal, ancien ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense de Norvège

Bill Graham, ancien ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense du Canada

Hatoyama Yukio, ancien Premier ministre du Japon

Thorbjørn Jagland, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Norvège

Ljubica Jelušič, ancienne ministre de la Défense de Slovénie

Tālavs Jundzis, ancien ministre de la Défense de Lettonie

Jan Kavan, ancien ministre des Affaires étrangères de la République tchèque

Alojz Krapež, ancien ministre de la Défense de Slovénie

Ģirts Valdis Kristovskis, ancien ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense de Lettonie

Aleksander Kwaśniewski, ancien Président de la Pologne

Yves Leterme, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Belgique

Enrico Letta, ancien Premier ministre d’Italie

Eldbjørg Løwer, ancien ministre de la Défense de Norvège

Mogens Lykketoft, ancien ministre des Affaires étrangères du Danemark

John Mccallum, ancien ministre de la Défense du Canada

John Manley, ancien ministre des Affaires étrangères du Canada

Rexhep Meidani, ancien Président de l’Albanie

Zdravko Mršić, ancien ministre des Affaires étrangères de Croatie

Linda Mūrniece, ancienne ministre de la Défense de Lettonie

Fatos Nano, ancien Premier ministre d’Albanie

Holger K. Nielsen, ancien ministre des Affaires étrangères du Danemark

Andrzej Olechowski, ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne

Kjeld Olesen, ancien ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense du Danemark

Ana Palacio, ancienne ministre des Affaires étrangères d’Espagne

Theodoros Pangalos, ancien ministre des Affaires étrangères de la Grèce

Jan Pronk, ancien ministre de la Défense (ad interim) des Pays-Bas

Vesna Pusić, ancienne ministre des Affaires étrangères de Croatie

Dariusz Rosati, ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne

Rudolf Scharping, ancien ministre allemand de la Défense

Juraj Schenk, ancien ministre des Affaires étrangères de la Slovaquie

Nuno Severiano Teixeira, ancien ministre de la Défense du Portugal

Jóhanna Sigurðardóttir, ancienne première ministre d’Islande

Össur Skarphéðinsson, ancien ministre des Affaires étrangères d’Islande

Javier Solana, ancien Secrétaire général de l’OTAN et ministre des Affaires étrangères de l’Espagne

Anne-Grete Strøm-Erichsen, ancienne ministre de la Défense de Norvège

Hanna Suchocka, ancienne Première ministre de Pologne

Szekeres Imre, ancien ministre de la Défense de Hongrie

Tanaka Makiko, ancien ministre des Affaires étrangères du Japon

Tanaka Naoki, ancien ministre de la Défense du Japon

Danilo Türk, ancien président de la Slovénie

Hikmet Sami Türk, ancien ministre de la Défense de Turquie

Feu John N. Turner, ancien Premier ministre du Canada *

Guy Verhofstadt, ancien Premier ministre de Belgique

Knut Vollebæk, ancien ministre des Affaires étrangères de Norvège

Carlos Westendorp y Cabeza, ancien ministre des Affaires étrangères d’Espagne

« Chaos »… aux éditions du Croquant…

Mon nouveau livre:

« CHAOS

La crise de l’ordre international libéral

La France et l’Europe dans « l’ordre » américain »

Sortie à partir du 17 septembre

Éditions du Croquant – 277 pages – 15,00 € – Dimensions: 14,0 cm × 20,5 cm

Résumé :

La pandémie du coronavirus a permis de soulever de graves questions sur notre société, sur notre monde, jusqu’aux enjeux de la géopolitique. Il nous faut (re)penser notre présent et notre futur dans toutes leurs dimensions. Ce livre veut y contribuer. Il traite de politique internationale : la montée des insécurités, les logiques de puissances et le choc des stratégies, les conflits et la guerre, la course aux armements, les très hautes technologies militaires, les armes nucléaires, la politique internationale de Donald Trump, la France et l’Europe dans un ordre mondial en pleine mutation et décomposition.

Le chaos grandissant d’aujourd’hui témoigne d’un changement de période et d’un défi de civilisation. Ce livre est avant tout un regard sur le monde qui s’annonce. C’est une mise en accusation d’un système qui produit la guerre, qui reproduit une pensée de la guerre, et qui crée de l’insécurité à haute intensité.

« Chaos – La France et l’Europe dans l’ordre américain »

Mon nouveau livre, aux Editions du Croquant, sortira le 17 septembre prochain.

La pandémie du coronavirus a permis de soulever de graves questions sur notre société, sur notre monde, jusqu’aux enjeux de la géopolitique. Il nous faut (re)penser notre présent et notre futur dans toutes leurs dimensions. Ce livre veut y contribuer. Il traite de politique internationale : la montée des insécurités, les logiques de puissances et le choc des stratégies, les conflits et la guerre, la course aux armements, les très hautes technologies militaires, les armes nucléaires, la politique internationale de Donald Trump, la France et l’Europe dans un ordre mondial en pleine mutation et décomposition.
Le chaos grandissant d’aujourd’hui témoigne d’un changement de période et d’un défi de civilisation. Ce livre est avant tout un regard sur le monde qui s’annonce. C’est une mise en accusation d’un système qui produit la guerre, qui reproduit une pensée de la guerre, et qui crée de l’insécurité à haute intensité.

« Un regard critique sur le monde inquiétant et périlleux qui s’annonce… »

250 pages – format 14,0 x 20,5 cm – 15 euros – ISBN 978-2-36512-259-7

Même au Japon, une librairie annonce sa sortie:

Quelques informations.

En ce mois d’août 2020 mon blog https://jacquesfath.international/ aura 5 ans.

Quelques chiffres :

– 180 articles publiés

– 12 000 visiteurs et 23000 vues

– Des lecteurs dans 109 pays du monde en particulier en Europe, mais aussi beaucoup aux États-Unis, au Canada, en Afrique de l’Ouest, dans le monde arabe, ainsi qu’en Asie et en Amérique latine.

A la rentrée prochaine je publierai un troisième ouvrage (éditions du Croquant) dont voici le titre :

Ce livre traite de 3 grandes questions:

– 1) Avant les élections américaines de novembre, une approche de la politique étrangère de Trump et de sa politique de défense-sécurité, dans le contexte de l’ordre international actuel, d’une montée inquiétante des tensions en particulier face à la Chine, mais aussi vis à vis de la Russie.

– 2) la nouvelle course aux armements avec :

* une partie sur les armements de très haute technologie (intelligence artificielle, cyber, spatial, hypersonique, soldat « augmenté »…) avec une réflexion sur les conséquences du développement de ces systèmes d’armes sur l’insécurité globale et l’avenir de l’ordre mondial.

* Une partie sur les enjeux concernant le nucléaire militaire aujourd’hui, la crispation française sur la dissuasion, contre le Traité d’interdiction adopté à l’ONU…

– 3) Les politiques étrangères, de défense et de sécurité de la France et de l’Union européenne. Le mythe de l’autonomie stratégique de la France et le rapport de la France à l’OTAN, tel qu’il s’est construit dans les faits et dans un mensonge de longue durée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Il s’agit d’un ouvrage de réflexion qui porte sur les enjeux et les risques d’aujourd’hui, sur la prévalence des logiques de puissance et leurs effets globaux structurants. Il traite aussi de l’avenir comme question et enjeu… Il comporte enfin quelques rappels historiques qui aident à mettre en perspective.

Un petit rappel : durant ces 5 ans, publication de deux livres :

Liban : naufrage d’un système…et rôle du FMI.

La crise libanaise atteint la dimension d’un effondrement économique, social et politique majeur. Le chômage frappe au moins 35 % de la population active. La moitié de la population vit dans la pauvreté. La hausse vertigineuse des prix contribue à étrangler jusqu’ aux classes moyennes, et aggrave les situations de détresse sociale et de faim.

Les autorités du pays négocient depuis des mois avec le FMI afin d’obtenir une aide d’urgence… sous condition, naturellement. Et quelle conditions ! Jean-Yves le Drian, Ministre des affaires étrangères est allé jusqu’ à s’exclamer : « aidez-nous à vous aider », c’est à dire acceptez les conditions du FMI et faites les réformes qu’on vous demande. C’est inacceptable. Mais la pression est considérable.

Bien sûr, la situation libanaise est d’une très grande complexité. Les causes ne ont pas seulement économiques et financières. C’est tout le système, jusqu’ à sa structure confessionnelle sur le plan institutionnel, qui est en cause, en passant par l’affairisme, le clientélisme, la corruption… Mais une question doit être ici posée : comment le peuple libanais, écrasé par la pauvreté et les inégalités, pourrait-il s’en sortir, comment pourrait-il échapper à l’écroulement économique et social et espérer pouvoir vivre dignement quand le FMI lui demande d’appliquer un programme néolibéral d’austérité ? Ce qu’exige le FMI est écrit en toutes lettres dans un document du 10 juillet 2019, pudiquement appelé :

« Déclaration de fin de mission. Conclusions de la mission de consultation de 2019 au titre de l’article IV » ( https://www.imf.org/fr/News/Articles/2019/07/02/mcs070219-lebanon-staff-concluding-statement-of-the-2019-article-iv-mission ).

La logique de ce programme est fondée sur des mécanismes « d’ajustement » connus depuis bien longtemps. Voici quelques exemples de ce que le document énonce : « seule une nette amélioration du climat des affaires et de la gouvernance peut stimuler l’investissement, la croissance et les exportations ». Dans cet esprit, il faudrait promouvoir « une longue trajectoire vers la viabilité et la croissance qui devra passer par d’importants ajustements budgétaires supplémentaires et des réformes structurelles radicales…», stimuler « la compétitivité extérieure », « relever la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et les droits d’accise sur les carburants », « réaliser une revue des dépenses publiques pour repérer d’autres économies potentielles », pousser à une « réforme de la masse salariale et des retraites ». Le FMI propose « une augmentation des aides aux foyers modestes et vulnérables » (comment faire autrement ?), mais il souligne aussitôt que « le coût des affaires au Liban doit diminuer »… Avec de telle recettes, ce coût risque bien d’augmenter encore pour les Libanais. Les raisons qui aboutissent au blocage des réformes ne sont certainement pas seulement d’ordre économique. Mais il est indispensable de rappeler ce qu’est la politique d’ajustement structurel du FMI. Cela doit faire partie du débat sur les enjeux sociaux et politiques concernant ce pays historiquement si proche de la France, et qui mérite davantage de respect. 16 juillet 2020