« La Morsure », ouvrage d’une très grande force.

Voici un ouvrage, sous forme de bande-dessinée, qui a du sens et de l’intelligence. Son auteur, Fred Dewilde, victime des attaques du Bataclan, le 13 novembre 2015, « dessine le refus de la haine, la douleur du traumatisme et cette force de vie qu’il dédie à ses enfants »… Il montre qu’on peut penser, réfléchir sur le terrorisme avec émotion mais aussi avec plus de pertinence sociale et humaine que l’approche unilatérale et sécuritaire ultra-dominante aujourd’hui. Cet ouvrage est d’une très grande force.

La Morsure Dewilde

Près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5,5 dollars par jour.

BANQUE MONDIALE Communiqué de presse 17 octobre 2018.

Banque mondiale Pauvreté 17 10 18

Si l’extrême pauvreté a reculé, des milliards de pauvres peinent encore à satisfaire leurs besoins élémentaires

WASHINGTON, le 17 octobre 2018 — Selon la Banque mondiale, les progrès économiques mondiaux ont permis de réduire le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté, mais près de la moitié des habitants de la planète – soit 3,4 milliards d’individus – restent confrontés à de grandes difficultés pour satisfaire leurs besoins élémentaires.

Le seuil de pauvreté est fixé à 3,20 dollars par jour dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, et à 5,50 dollars par jour dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, explique la Banque mondiale dans son rapport bisannuel sur la pauvreté et la prospérité partagée « Poverty and Shared Prosperity 2018: Piecing Together the Poverty Puzzle » (Compléter le puzzle de la pauvreté).

La Banque mondiale reste mobilisée pour atteindre d’ici 2030 l’objectif de mettre fin à l’extrême pauvreté, définie par le seuil de 1,90 dollar par jour pour vivre. Le pourcentage de personnes vivant dans l’extrême pauvreté était tombé à 10 % en 2015, mais le rythme de cette baisse a ralenti, a mis en garde la Banque le 19 septembre.

Le rapport indique toutefois qu’avec la croissance économique, une part beaucoup plus importante des pauvres du monde vit aujourd’hui dans des pays plus prospères, c’est pourquoi il est indispensable de disposer de valeurs seuils supplémentaires et d’avoir une compréhension plus fine de la pauvreté pour pouvoir mieux la combattre.

« Nos objectifs sont et restent de mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici 2030 et de stimuler la prospérité pour tous », a réaffirmé le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim. « Dans le même temps, il est utile d’avoir une vision plus globale de la pauvreté, à différents degrés et dans différentes dimensions de par le monde. Et cette vision révèle que la pauvreté est plus répandue et enracinée, d’où l’importance d’investir dans l’humain. »

Bien que les taux d’extrême pauvreté aient chuté – ils atteignaient encore 36 % en 1990, le rapport, qui s’appuie sur un examen approfondi de la nature de la pauvreté, démontre l’ampleur du défi à relever pour l’éliminer. Plus de 1,9 milliard d’individus, soit 26,2 % de la population mondiale, vivaient avec moins de 3,20 dollars par jour en 2015. Près de 46 % de la population mondiale disposait de moins de 5,50 dollars par jour pour vivre.

Le rapport va également au-delà des mesures monétaires de la pauvreté pour comprendre l’impact du manque d’accès à des services convenables d’eau, d’assainissement, d’éducation ou d’électricité sur la qualité de vie d’une famille. Et parce que le poids de la pauvreté pèse souvent davantage sur les femmes et les enfants, le rapport analyse la manière dont la pauvreté peut varier à l’intérieur d’un ménage. 

Le rapport constate que les revenus des 40 % les plus pauvres a augmenté dans 70 des 91 économies étudiées. Dans plus de la moitié des pays, leurs revenus ont progressé plus vite que la moyenne, ce qui signifie qu’ils ont obtenu une plus grosse part du « gâteau économique ». Néanmoins, le partage de la prospérité a fait moins de progrès dans certaines régions du monde. Le rapport souligne également que les données nécessaires pour évaluer la prospérité partagée manquent le plus dans les pays qui en ont le plus besoin pour améliorer leur situation. Seulement un pays à faible revenu sur quatre, et quatre des 35 États reconnus fragiles et touchés par un conflit, possèdent des données sur la prospérité partagée dans le temps.

Les nouvelles mesures réalisées permettent à la Banque mondiale de mieux suivre l’évolution de la pauvreté dans tous les pays, en fonction de ses multiples dimensions et pour tous les membres de chaque foyer.

Le rapport « Piecing Together the Poverty Puzzle » est publié le jour de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté et son lancement sera retransmis sur le web sur la chaîne Banque mondiale Live à 12h30 heure de Washington (16h30 GMT).

LES RÉGIONS EN BREF

Asie de l’Est et Pacifique : La région est l’une de celles qui affichent les meilleurs résultats sur le plan du partage de la prospérité : les revenus des 40 % de population les plus pauvres ont progressé en moyenne de 4,7 % entre 2010 et 2015. L’Asie de l’Est a enregistré les plus fortes baisses non seulement de l’extrême pauvreté, mais aussi du pourcentage de population ayant moins de 3,20 dollars et 5,50 dollars par jour pour vivre. Bien que le taux d’extrême pauvreté soit très bas, la région a vu augmenter le pourcentage de personnes n’ayant pas accès à des sanitaires.

Europe et Asie centrale : Beaucoup de pays de la région ont connu des revers en termes de croissance des revenus des 40 % les plus pauvres.  D’un autre côté, plusieurs économies victimes de fortes baisses dans ce domaine à cause des crises financières et de la dette étaient en pleine reprise. Parmi les régions en développement, l’Europe et l’Asie centrale est celle où le pourcentage de population en dessous des seuils de pauvreté de 3,20 dollars et 5,50 dollars a été le plus faible. Cependant, elle fait moins bien que les régions Asie de l’Est et Pacifique ou Amérique latine et Caraïbes pour le taux de scolarisation. 

Amérique latine et Caraïbes : Entre 2010 et 2015, le partage de la prospérité dans cette région a été moins important que les années précédentes, ses économies ayant été touchées par un ralentissement des cours mondiaux des produits de base. En 2015, la région avait près de 11 % de sa population vivant avec moins de 3,20 dollars par jour, et plus de 26 % avec moins de 5,50 dollars par jour. La pauvreté sous ses dimensions non monétaires telles que le manque d’accès à de l’eau potable, à des installations sanitaires ou à l’électricité a été beaucoup moins associée aux aspects monétaires.

Moyen-Orient et Afrique du Nord : Bien que le nombre d’habitants ayant moins de 1,90 dollar par jour pour vivre ait augmenté dans la région, les niveaux d’extrême pauvreté sont restés bas. Mais elle comptait davantage de personnes vivant avec moins de 5,50 dollars par jour en 2015 qu’en 1990. En outre, près d’un habitant sur sept ne dispose pas de sanitaires convenables.

Asie du Sud : Les revenus des 40 % les plus pauvres ont fortement progressé dans la région entre 2010 et 2015. Malgré une baisse de 35 points de pourcentage de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2015, la région a enregistré seulement 8 % de diminution de la population ayant moins de 3,20 dollars par jour pour vivre, et plus de 80 % de la population vit encore en dessous du seuil de 5,50 dollars par jour. De plus, le nombre d’habitants de la région vivant dans des ménages sans accès à l’électricité ni sanitaires convenables était bien plus élevé que celui des personnes en situation de pauvreté monétaire. 

Afrique subsaharienne : Un tiers des pays de la région ont connu une croissance négative des revenus des 40 % de population les plus pauvres. Région abritant le plus grand nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté, l’Afrique a vu sa population presque multipliée par deux entre 1990 et 2015. L’une des plus importantes augmentations a été enregistrée dans la population vivant avec moins de 3,20 dollars mais plus de 1,90 dollar par jour pour vivre. Les pauvres ont souffert de multiples privations, notamment de niveaux de consommation faibles et d’un manque d’accès à des services d’éducation et des services d’infrastructure de base.

Affaire Khashoggi: scie à os, crime d’Etat et géopolitique.

L’affaire Khashoggi suscite une vague internationale d’indignation et de condamnation à la mesure du crime d’État commis, et de ses conséquences. Mais comment accepter ce deux poids deux mesures qui fait quasiment « oublier » cette autre horreur, d’une autre dimension : celle de la guerre au Yémen, avec la responsabilité particulière du voisin saoudien en surplomb historique ? Cet article décrypte l’affaire Khashoggi qui tient sa résonance à la problématique du rôle de la puissance saoudienne au Proche-Orient, au côté des États-Unis et d’Israël. Il est utile de comprendre en quoi et de quoi cette crise est significative. Mais n’oublions pas que le Yémen, ce pays qu’on appelait naguère « l’Arabie heureuse », et son peuple si attachant – aujourd’hui sous blocus et sous les bombes – n’ont pas droit à la même attention politique et médiatique.

Ci-dessous, 4 photos de Sanaa, en septembre 1971. Sanaa était alors la capitale de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord). (photos JF)

Sanaa JF (2)

Jamal Khashoggi est, ou plutôt était devenu un opposant au régime de Riyad. Il était favorable à la liberté d’expression, très critique quant à la politique de Riyad vis à vis du Qatar et de la guerre saoudienne au Yémen. Ce journaliste au Washington Post était un ancien sympathisant des Frères musulmans, mais aussi un ex-serviteur de la monarchie saoudienne. On ne lui pardonnera pas d’être passé de l’autre côté… On lui pardonnera d’autant moins que cette monarchie considère les Frères musulmans, et le Qatar qui les défend, comme une menace politique. C’est aussi cette problématique à la fois géopolitique et idéologique que Jamal Khashoggi aura payé si cher.

Khashoggi est rentré au consulat d’Arabie Saoudite d’Istanbul le 2 octobre dernier. Il n’est pas ressorti. Au plus haut niveau, les autorités saoudiennes n’ont cessé de démentir l’assassinat en déclarant ignorer ce qui s’est passé. Aujourd’hui, 18 jours près la disparition de Khashoggi, ils admettent la mort du journaliste en la présentant comme le résultat « d’une rixe à coup de poing » ayant conduit à la mort. Une thèse totalement dépourvue de vraisemblance. Mais pour faire bon poids, 18 personnes de nationalité saoudienne ont été arrêtées ainsi que deux personnalités du régime qui serviront de boucs émissaires: un haut responsable du renseignement (Ahmed Al-Assiri) et un conseiller à la Cour royale (Saoud Al-Qahtani). Tous deux sont vraiment très proches du Prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS)… Si la thèse et les réactions choisies s’avéraient quand même insuffisantes au regard de la réalité des faits… alors, est-ce MBS lui-même qui pourrait être mis en cause ? En vérité, on assiste à la mise en place d’un « récit » fictif de substitution tendant, depuis le début, à crédibiliser l’idée d’un interrogatoire « qui aurait mal tourné » et l’action de « tueurs incontrôlés ». Exercice difficile parce que contesté de toute part, jusqu’au Président de la Commission des Affaires étrangères du Congrès américain déclarant lui-même publiquement « douter de la crédibilité des saoudiens ».

Donald Trump a durci de ton mais il a enfourché cette interprétation qui, à ses yeux, a certainement l’indispensable mérite d’absoudre la famille régnante, et singulièrement ce Prince MBS qui dispose de tous les pouvoirs, et qui montre savoir en user et en abuser, notamment dans la mise en œuvre, depuis qu’il est aux commandes, d’une gestion autoritaire et d’une répression policière intérieure très dure.

Un crime préparé.

Washington et Riyad cherchent donc depuis des jours un improbable « récit » de sortie de crise qui soit à peu près crédible, tandis que le Président Erdogan n’a cessé de faire fuiter les détails les plus macabres d’une exécution la plus barbare. Dans la rivalité turco-saoudienne sur fond d’ambitions de puissance et d’influence dans le monde sunnite, Ankara ne se permet aucune indulgence.

Khashoggi aurait été torturé (on lui aurait coupé les doigts), puis décapité, découpé à l’aide d’une scie à os par une sorte de commando de 15… (de 15 quoi, au fait ?), disons de 15 exécuteurs de basses œuvres princières dont un expert de la médecine légale (il faut certainement cette compétence pour manier la scie à os). Ces 15 personnages étaient probablement des agents des services saoudiens dont un individu proche du pouvoir, identifié à plusieurs reprises au côté du Prince héritier MBS à l’occasion de visites à l’étranger. Ces 15 individus seraient arrivés à Istanbul, en jet privé, le matin du 2 octobre pour repartir le soir même.

On voit mal comment un régime saoudien despotique et hyper-centralisé, auquel rien ne peut échapper, pourrait éviter une mise en accusation directe dès l’instant où le crime se déroule au sein d’un bâtiment saoudien diplomatique officiel.

On ne sait toujours pas ce que les perquisitions turques ont permis de découvrir vraiment. Cependant, le magazine américain très connu, The New Yorker, révèle le 16 octobre (il n’est pas le seul) que – selon Erdogan lui-même – des revêtements du consulat ont été repeints juste après la disparition de Khashoggi… Il sera difficile d’invoquer l’obsession de quelques maniaques de la déco.

La bande des 15…

Au fait, cette bande des 15… cela ne vous rappelle rien ? Rappelez-vous, il y a 17 ans, 15 des 19 pirates de l’air, auteurs de l’attaque terroriste du 11 septembre aux États-Unis étaient saoudiens. Mais, aujourd’hui, dans les circonstances présentes, ce sont des officiels… Et puis, en 2001, l’attaque terroriste sur les Twin Towers avait permis aux États-Unis de se présenter comme une nation victime… tandis qu’aujourd’hui, l’exécution du journaliste du Washington Post… fait de la puissance américaine le principal partenaire d’un État voyou, déclaré comme tel à la face du monde. Si l’on en croit, évidemment, les révélations soigneusement distillées par Ankara, et répercutées par la presse et les médias dans le monde entier.

Heureusement pour Donald Trump, Washington n’est pas la seule capitale sur la sellette. Paris aussi, où l’on doit se demander sur quel pied danser tant qu’un « récit » de sortie de crise soit-disant crédible ne sera pas arrangé pour que tout puisse rentrer dans l’ordre afin de pouvoir retourner tranquillement aux affaires. L’Arabie Saoudite est le premier exportateur de pétrole et le premier importateur d’armements. Alors, il faut bien être réaliste et revenir au plus vite à la normalité du « business as usual »…

Normalité ? Tout de même, les réalisations du « moderniste » MBS se cumulent de façon problématique : la guerre du plus riche contre le plus pauvre des pays arabes, c’est à dire le Yémen, le blocus du Qatar, le Premier ministre libanais Rafik Hariri pris en otage à Riyad, la rupture diplomatique brutale avec le Canada pour un tweet de son ambassade concernant une vague d’arrestation, sans oublier ces exécutions par décapitation au sabre en place publique… Ça fait beaucoup. Beaucoup trop au nom de la « global war on terrorism » (i), guerre à laquelle l’Arabie saoudite a, si l’on peut dire, et à sa façon, amplement contribué en devenant la matrice royale du salafisme et l’inspiratrice du djihadisme.

Ça fait vraiment beaucoup.

Ça fait vraiment beaucoup, mais en Europe, où la modération et l’hésitation servent de jugement moral et politique, cela ne semble pas suffire (pour l’instant en tous les cas). On peut, en effet, apprécier à sa juste mesure la déclaration commune de la France, de l’Allemagne et du Royaume Uni, soulignant attendre « des réponses complètes et détaillées du gouvernement saoudien » et encourageant « les efforts conjoints turco-saoudiens »… comme si Ankara et Riyad étaient en train de travailler sérieusement, la main dans la main, pour découvrir la vérité… de qui se moque-t-on ?

Devant la gravité des faits subtilement livrés par la Turquie, nul n’échappe à la nécessité de prendre l’affaire au sérieux, si gênante qu’elle soit pour les (trop) fidèles alliés de l’Arabie Saoudite. On ne saurait, en effet, sous-estimer la portée de cette crise. L’affaire Khashoggi est une affaire intérieure à l’Arabie saoudite, mais aussi aux États-Unis. C’est aussi une affaire internationale avec d’évidentes dimensions géopolitiques.

Pour Washington, c’est un vrai problème. Trump a besoin de l’Arabie Saoudite, à côté d’Israël, pour mener à bien sa « croisade » agressive contre l’Iran. Il y a ainsi des raisons pétrolières à l’attitude américaine. L’administration Trump veut sanctionner très durement l’Iran à l’échéance du 5 novembre prochain, notamment en l’empêchant de vendre son pétrole sur le marché international. Pour réussir la mise en place d’un tel dispositif, il faut constituer un front commun, au côté de l’Arabie saoudite, producteur pétrolier de « remplacement » ou de « compensation » afin que les prix ne s’envolent pas avec la pression à l’élimination du pétrole iranien du marché. Dans le cadre de la politique américaine, le régime de Téhéran doit être isolé et mis en accusation pour « sa responsabilité dans la déstabilisation du Proche-Orient ». Mais comment faire dans un tel contexte ? Comment, décemment, diaboliser les comportements iraniens et légitimer des sanctions en s’appuyant sur une monarchie saoudienne ayant porté le cynisme et la brutalité criminelle au plus haut niveau ?

Des raisons stratégiques…

Cette raison économique et politique est aussi – et tout autant – stratégique (ii). Les États-Unis et Israël veulent faire reculer l’Iran en Syrie, et son influence dans la région. L’esprit de cette stratégie est l’affirmation d’un antagonisme le plus hostile. Un affaiblissement du régime de Riyad est incompatible avec la mise en œuvre de cet objectif. Là encore, Washington et Tel-Aviv ont besoin de Riyad et de son ascendant au Proche-Orient.

Cette visée stratégique fait débat aux États-Unis. Non pas sur la « nécessité » de contrer Téhéran (cela fait consensus au sein de l’administration Trump), mais sur la manière de le faire. James Mattis, Secrétaire à la défense des États-Unis, se montre, par exemple, plus prudent que John Bolton (Conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump). Il craint une trop grande prise de risques pour les quelque 2000 soldats présents en Syrie. Une escalade, selon lui, exposerait ces troupes américaines aux forces adverses, notamment le Hezbollah et autres « proxies ». Les tensions sont déjà vives. Tandis que Bolton multiplie les menaces directes, y compris sur le plan militaire… « on va venir vous chercher… », dit-il à l’adresse des Iraniens. Or, précisément, le sort de James Mattis est en question à Washington. On lui prédit une « aimable sortie » pour le militaire qu’il est, de haut rang et de grande popularité. Mais son remplacement n’est plus une interrogation. En tous les cas jusqu’ici. Donald Trump souhaite, en effet, le relever de ses fonctions pour pouvoir nommer un Secrétaire d’État à la défense qui soit plus en ligne avec sa propre vision. Pour Mattis, les troupes américaines sont en Syrie afin de combattre L’État islamique (c’est l’option publique officielle), mais pour Trump elles sont là d’abord pour faire face à l’Iran… Cette divergence n’est pas le seul problème. Mattis, en effet, s’est montré plus réticent que d’autres à Washington, vis à vis du projet d’une « force spatiale » qui soit complètement autonome au sein de la défense américaine. C’est d’ailleurs le vice-président Mike Pence qui présenta l’initiative, le 9 août dernier au Pentagone, et non Mattis. On pourrait enfin rappeler, même si c’est un débat déjà plus ancien, que pour Donald Trump les problèmes climatiques ne constituent pas une menace de sécurité nationale, alors que Mattis, comme militaire de premier rang, a lui-même alimenté une thèse inverse sur cette question majeure de pleine actualité (iii). Selon Foreign Policy, Trump aurait même traité Mattis de « démocrate »(iv). Suprême affront.

La donne politique est modifiée.

Évidemment, l’affaire Khashoggi modifie la donne politique. Malgré la centralité de la stratégie iranienne dans les conceptions de Trump, il n’est peut-être pas politiquement rationnel de réaliser un tel changement gouvernemental tant que cette affaire soumet les autorités américaines à une forte pression interne et internationale. Même si la rationalité n’est toujours pas la tasse de thé de Donald Trump. De nombreux noms de possibles impétrants pour la fonction de Secrétaire à la défense circulent donc. Parmi ces noms, celui de Lindsay Graham, Sénateur républicain de Caroline du Sud, faucon très proche de John McCain, cet autre républicain « traditionnel » décédé en août dernier.

Lindsay Graham ne semble pas le plus crédible. Il est aujourd’hui le responsable qui s’affirme avec le plus de véhémence, parmi ceux qui sont les plus critiques, vis à vis de l’Arabie Saoudite et de MBS. MBS à propos duquel il s’est exclamé : « ce type est dévastateur ! » Peut-être que Graham se fait si accusateur parce qu’il est susceptible aussi de remplacer Jeff Session en tant qu’attorney general (v). Il s’agit là d’une ambition nécessitant de faire très clairement écho à la montée des critiques au sein du Congrès, y compris chez les Républicains. C’est ça l’important…

Tous, loin de là, et depuis le début, n’acceptent pas la prétendue explication par « l’interrogatoire qui aurait mal tourné » et les « tueurs incontrôlés ». Cette interprétation là est rejetée par beaucoup de parlementaires et au delà, notamment au nom de l’idée qu’on ne peut pardonner aux Saoudiens ce qu’on accepterait jamais des Iraniens. Sous la pression ambiante, certains appellent même à des sanctions contre Riyad. Ce qui relève pour l’instant de l’improbable. Selon Trump, toute réponse à la disparition de Khashoggi « doit prendre en compte les liens de sécurité et de défense des États-Unis avec le Royaume » (vi). Il reste que l’affaire Khashoggi suscite de vives controverses et un profond trouble intérieur jusqu’au sein du parti républicain.

La question de la vérité se pose ainsi avec acuité parce que l’Arabie saoudite est un allié primordial des États-Unis, parce qu’à l’évidence, MBS comme personnage et comme initiateur d’un projet saoudien censé être moderne et moralement acceptable, est maintenant singulièrement fragilisé. Certains le présentent comme « fini », mais rien ne semble si évident dans un Royaume où ce prince là détient les pouvoirs et la force, jusqu’à un service de « sécurité d’État » créé par ses soins… Il serait surprenant, pourtant, que des changements ou des compromis importants n’interviennent pas (à échéance, comme on dit) dans la famille régnante saoudienne. Déjà, Khaled Ben Salman, frère cadet de MBS, a été rappelé. Ce Prince, jusqu’ici ambassadeur à Washington, est présenté par certains officiels comme un futur « vice-prince héritier » possible, histoire de ne pas laisser publiquement MBS seul maître à bord. On en sait pas davantage. Le « Comité des sages » de la famille régnante s’est réuni pour examiner la situation, mais en Arabie Saoudite la transparence n’est pas une option.

Et pendant ce temps là…

Il ne s’agit donc pas seulement d’un Trump sur la défensive, empêtré dans les contradictions politiques et stratégiques de cette affaire. Il ne s’agit pas non plus seulement des mécontentements au Congrès même si cela pèse. L’affaire a pris une dimension plus globale. Les Ministres des affaires étrangères du G7 ont demandé une « enquête minutieuse, crédible, transparente et rapide ». Les grandes ONG des Droits humains et de l’humanitaire, ainsi que le Secrétaire général de l’ONU s’en mêlent. Et la réussite du Davos du désert (Future Investment Initiative), qui doit se tenir du 23 au 25 octobre à Riyad, est maintenant plombée par le contexte et par l’impressionnante liste des participants ayant, par dizaines, annulé leur présence : banques, sociétés d’investissement et de haute technologie, PdG et directeurs d’entreprises se service, de communication et de médias, personnalités officielles (vii)… Cette conférence devait être la vitrine de la modernisation et des réformes voulues par un Prince héritier auquel rien de ce qui prépare l’avenir de l’Arabie Saoudite ne devait échapper. Mais comment séduire les investisseurs à travers une vitrine qui montre d’abord le sang du journaliste Khashoggi ? MBS, ce Prince qui se croyait intouchable, a provoqué une vague internationale d’indignation et de condamnation qui l’atteint dans son pouvoir et le décrédibilise. Une vague qui fait aussi peser sur la monarchie un risque de déstabilisation. Mais on imagine bien que l’administration américaine et ses alliés occidentaux feront tout ce qu’il faut (ils ont déjà bien commencé) pour s’épargner une telle épreuve.

Cependant, ni Riyad, ni Washington ne pourront sortir tout à fait indemnes de cette affaire. Il s’agit effectivement d’une terrible affaire. Mais est-ce la seule ? Est-ce la plus terrible ? N’oublions pas que, pendant ce temps, le peuple yéménite, sous les bombes et le blocus, continue de subir ce que les Nations-Unies ont appelé « la plus gave crise humanitaire de la planète »… Ne mettons pas de hiérarchie dans l’horreur, même quand l’acteur du crime est chaque fois le même, récidiviste royal patenté. Rappelons seulement l’urgence qui devrait s’imposer : faire cesser ce calvaire de tout un peuple. Oui, il y a urgence ! La France, ses partenaires européens, les pays membres permanents du Conseil de Sécurité et d’autres encore… se sentiront-ils enfin concernés ? Ou bien, malgré 10 000 morts (civils pour la plupart), malgré la famine, malgré le choléra, malgré 2 millions d’enfants non scolarisés… faire taire les armes, est-ce toujours trop demander ?

i) Guerre contre le terrorisme

ii) Voir « Saudi issue may disrupt efforts to squeeze Iran », The New York Times, David Sanger, 18 10 2018.

iii) Voir, par exemple, « US defence Secretary James Mattis says climate change is already destabilising the world », The Independant, 15 03 2017.

iv) « Who will replace Mattis ? », Lara Seligman, Foreign Policy, 15 10 2018.

v) Procureur général, équivalent dans le système judiciaire des États-Unis, de Ministre de la Justice.

vi) Voir le Washington Post, 18 10 2018.

vii) Par exemple Jim Yong Kim, Président de la Banque mondiale, Christine Lagarde, Directrice générale du FMI, Bruno Lemaire, Ministre de l’économie et des finances français, Steven Mnuchin, Secrétaire d’État au trésor américain.

Dans la revue Contretemps, un dossier « penser la guerre »…

« Contretemps », Revue de critique communiste, vient de sortir son No 39 avec un dossier « Penser la guerre… » pour mieux réfléchir aux enjeux de la Défense, de la sécurité, du désarmement et de la paix. Avec huit auteurs qui signent des contributions: Ben Cramer, Francis Sitel, Bernard Dréano, Jacques Fath, Claude Serfati, Pierre Walthery, François Calaret, Alain Joxe. Et un hommage à Louis Aminot. A noter l’article (J.Fath) sur le Rapport Kanapa …

Contretemps Couv.2

Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé — Le Blog d’Olivier Da Lage

Par Olivier Da Lage. Depuis l’annonce de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, des souvenirs que j’avais enfouis au plus profond de ma mémoire remontent à la surface et ils sont plutôt désagréables. Ils remontent au 27 juin 1990, le jour où l’ambassadeur d’Arabie Saoudite […]

via Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé — Le Blog d’Olivier Da Lage

Ukraine, extrême droite et sécurité privée…

Azov emblème

Emblème du Bataillon Azov.

Le site Bellingcat, site d’investigation britannique, s’est fait connaître à propos de l’affaire Krispal (à ce propos, voir dans ce blog «Affaire Krispal : poison, questions et dissuasion… 3 avril 2018 » ). Bellingcat publie, sur l’extrême droite ukrainienne, un article très détaillé qui soulève quelques questions.

https://www.bellingcat.com/news/uk-and-europe/2018/08/30/ukrainian-far-right-fighters-white-supremacists-trained-major-european-security-firm/

Voici le début de ce texte (traduction JF) :

«  Depuis 2016, la European Security Academy (ESA) (=société de sécurité privée dont le siège se situe à Wroclaw, en Pologne), qui propose des programmes perfectionnés de formation à la sécurité, au respect de la loi, et pour les militaires professionnels, a assuré des formations exigeantes, adaptées aux nécessités des conditions de combat pour des éléments du Régiment ukrainien controversé Azov, connu sous le nom de Bataillon Azov, intégré à la Garde Nationale Ukrainienne (=la gendarmerie).

Un important groupe d’Ukraine, composé au moins partiellement de vétérans d’Azov, avec des membres actifs probables du mouvement Azov et d’autres activistes d’extrême droite, ont reçu un entraînement analogue à celui qu’on donne aux forces spéciales, dans le centre de formation de l’ESA, en Pologne. Parmi les bénéficiaires de ces formations complexes concernant les armes à feu et la tactique, on trouve aussi des activistes d’organisations d’extrême droite d’Ukraine liés aux attaques ou aux harcèlements visant des Roms ukrainiens, des personnes LGBT et des militants pour les droits : Tradition et Ordre, Corps National et la Milice Nationale. »

Une personne au moins ayant reçu antérieurement une formation perfectionnée de l’ESA, a récemment fourni un entraînement en armes à feu à des membres du Corps National associé au Bataillon Azov, organisation ultra-nationaliste en Ukraine, récemment impliquée dans des attaques contre des minorités ethniques et d’autres populations vulnérables.

L’article, signé Oleksiy Kuzmenko, et intitulé « Combattants ukrainiens d’extrême droite et suprémacistes blancs formés par de grandes sociétés privées de sécurité européennes » (30 août 2018). Cet article est très détaillé. Il présente de nombreuses photos. Il souligne la « gratitude » du Régiment Azov à l’égard de la société ESA. Le Régiment Azov est qualifié de « formation militaire engluée durant longtemps dans des controverses du fait de son idéologie d’extrême droite, et d’accusation crédibles, émanant du Bureau du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations-Unies, selon lesquelles des membres d’Azov et des leaders auraient commis ou permis de sérieux outrages aux droits humains ».

Le Régiment ou Bataillon Azov est effectivement un détachement autonome chargé d’opérations spéciales, au sein de la Garde Nationale d’Ukraine. Il s’agit, selon le site, d’un mouvement à 3 dimensions comprenant une force militaire armée et bien entraînée, intégrée à la Garde Nationale, un courant politique en croissance, avec son propre parti, le Corps National, et un mouvement de « vigilance de rue » appelé Milice Nationale… C’est à dire un groupe chargé de faire régner un … « ordre ukrainien ».

L’importance de l’extrême droite en Ukraine n’est plus à démontrer, et ses exactions dans les dernières années sont considérées comme relevant de l’action criminelle. Cette réalité est en général peu traitée politiquement et médiatiquement en France. Mais voici donc qu’un site, Bellingcat, considéré, dans l’affaire Krispal, comme crédible au Royaume-Uni, en France et ailleurs… confirme tout cela très publiquement avec une impressionnante quantité de précisions.

Alors, une question se pose. S’il est vrai qu’une société de sécurité privée européenne ayant légalement pignon sur rue, entraîne au maniement des armes, forme des activistes d’extrême droite, des ultra-nationalistes, des racistes, des « nationaux-socialistes, des néonazis… (même si ses responsables s’en défendent)… cela ne mérite-t-il pas un minimum d’attitude et d’initiatives réactives de la part des dirigeants européens ? D’autant qu’une partie importante de ces activistes paramilitaires sont intégrés à la Garde National d’Ukraine, sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur…

Est-il acceptable que les autorités ukrainiennes fassent l’objet de tous les soutiens de la part de l’Union européenne et de l’OTAN, au nom de la démocratie et d’un partenariat stratégique fondé sur ce qu’on appelle les valeurs occidentales… sans que l’on se préoccupe si peu que ce soit de cette question qui constitue – il faut le dire ainsi – un fait politique intolérable et scandaleux.

Sauvons l’Aquarius et le sauvetage en mer !

Aquarius

A l’attention des Etats d’Europe

Cette pétition vous est adressée par SOS MEDITERRANEE, Médecins Sans Frontières (MSF)

Texte de la pétition

En tant que citoyens, nous nous associons à l’équipage de l’Aquarius, le dernier navire civil de sauvetage en mer Méditerranée centrale, pour demander à tous les Etats d’Europe de respecter l’obligation de sauvetage en mer. Cet impératif doit primer sur toute considération d’ordre politique, dans le respect du droit international.

Nous exhortons tous les Etats en Europe à : 

  • Prendre toutes les mesures nécessaires pour permettre à l’Aquarius de repartir au plus vite mener sa mission vitale de sauvetage,
  • Respecter l’obligation de porter assistance aux personnes en détresse en mer,
  • Assumer leurs responsabilités étatiques en établissant un véritable modèle de sauvetage en Méditerranée.

Pourquoi c’est important

L’Aquarius opère en Méditerranée centrale depuis 31 mois, et a secouru 29.523 personnes lors de 230 opérations de sauvetage.

Ces derniers mois, la mission de recherche et sauvetage de l’Aquarius a été l’objet de manœuvres politiques délibérées visant à y mettre fin. Le navire s’est vu retirer deux fois son pavillon en un mois : d’abord par Gibraltar, puis par le Panama. En empêchant l’Aquarius d’opérer, d’autres vies seront perdues aux portes de l’Europe, des vies perdues en silence, alors que l’Europe ferme les yeux.

Pour ces raisons, nous exhortons tous les Etats en Europe à prendre les mesures nécessaires pour permettre à l’Aquarius de reprendre sa mission vitale de sauvetage au plus vite, en octroyant sans délai un pavillon au navire.

Au cours des derniers mois, les marins et sauveteurs des navires de sauvetage civils ont été témoins de développements politiques en Méditerranée centrale incompatibles avec le droit international et maritime. Les navires de sauvetage civils sont empêchés dans leur mission ; l’obligation de porter assistance en mer n’est plus respectée. La solidarité et l’humanité sont criminalisées, en mer et à terre.

Pour ces raisons, nous exhortons tous les Etats en Europe à respecter l’obligation de porter assistance aux personnes en détresse en mer et à dénoncer les manœuvres visant à criminaliser les sauveteurs et travailleurs humanitaires.

Face à la défaillance des Etats européens à répondre à la tragédie humanitaire en Méditerranée centrale, sur la route migratoire la plus dangereuse au monde, l’Aquarius a poursuivi ses opérations de sauvetage aux côtés d’autres navires de sauvetage. Les moyens de sauvetage font toujours cruellement défaut pour porter secours à celles et ceux qui risquent leurs vies en fuyant la Libye où leurs droits sont systématiquement bafoués. De plus, depuis le mois de juin, il n’existe plus de système opérationnel pour débarquer les rescapés dans un port sûr.

Pour ces raisons, nous exhortons tous les Etats en Europe à assumer leurs responsabilités en établissant un modèle de sauvetage européen en Méditerranée, incluant un mécanisme prévisible et pérenne de débarquement des rescapés dans un port sûr.

Des êtres humains meurent. L’Aquarius, avec le soutien de la société civile, tente de les secourir. Rejoignez-nous en signant cette pétition pour nous aider à défendre les valeurs d’humanité et de solidarité en mer »

SOS MEDITERRANEE organisera le samedi 6 octobre des rassemblements citoyens dans plusieurs villes d’Europe et en France notamment à Paris, Marseille, Lyon, Nantes, Montpellier, Toulouse, Brest, Bordeaux, Grenoble, Saint-Etienne

Désarmement nucléaire. Colloque de Brest, 29 septembre 2018.

Brest Colloque interdiction des armes nucléaires 29 09 18

 

Colloque à l’initiative du CIAN-29 (collectif finistérien pour l’interdiction des armes nucléaires). Le CIAN-29 rassemble de nombreuses organisations : UEP, Mouvement de la Paix, FSU, CGT, PCF, NPA, Ensemble! etc…

Ce colloque de Brest, le 29 septembre (de 9h30 à 17h30), s’inscrit dans le processus de mobilisation citoyenne engagé par le CIAN-29.

Seule une forte mobilisation des citoyens peut contraindre nos gouvernants à renoncer à l’arme nucléaire. Si le traité d’interdiction signé à l’ONU et le Nobel de la Paix attribué à ICAN créent un contexte favorable qui nous permet d’espérer l’emporter, la bataille de l’opinion reste encore à gagner, notamment ici, à la pointe de Bretagne, où se trouve concentrée une partie essentielle de l’arsenal nucléaire français.

Comment répondre aux inquiétudes des populations pour leur sécurité, pour leur emploi ? Quelles actions mener pour vaincre les résistances ? Un moment de réflexion et d’engagement.

Pour un monde dénucléarisé.

ONU Drapeau

Le 24 septembre 2009, Conseil de sécurité plaide en faveur d’un monde dénucléarisé…

Il y a exactement 9 ans, le 24 septembre 2009, le Conseil de sécurité adoptait une résolution « pour un monde plus sûr » et « pour créer un monde dénucléarisé ». Ce fut un acte juridique et politique important. On l’a un peu oublié… Cette résolution reste, dans le contexte actuel, sans effet direct ou immédiat, mais elle confirme l’importance de ce qui pousse dans le monde et dans les opinions publiques. Elle témoigne de ce qui se passe, depuis le début des années 2000, en faveur du désarmement nucléaire et de l’élimination des armes nucléaires. Le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires adopté à l ‘ONU en 2017, par 122 pays, confirme et renforce un courant positif pour la mise en cause des doctrines de dissuasion, pour la mise en cause de l’existence même des armes nucléaires, donc pour leur élimination.

Ci-dessous, pour information et pour mémoire, le texte de cette résolution du 24 septembre 2009.

Texte de la résolution S/RES/1887 (2009), 24 septembre 2009 :

Le Conseil de sécurité,

Déterminé à œuvrer à un monde plus sûr pour tous et à créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires, conformément aux objectifs énoncés dans le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, d’une manière qui promeuve la stabilité internationale, et sur la base du principe d’une sécurité non diminuée pour tous,

Réaffirmant la déclaration de son président adoptée lors de la séance du Conseil tenue au niveau des chefs d’État et de gouvernement, le 31 janvier 1992 (S/23500), notamment la nécessité pour tous les États Membres de s’acquitter de leurs obligations en ce qui concerne la maîtrise des armements et le désarmement et d’empêcher la prolifération sous tous ses aspects de toutes les armes de destruction massive,

Rappelant que la déclaration susmentionnée (S/23500) soulignait que tous les États Membres devaient régler par des voies pacifiques dans le respect de la Charte tout différend dans ce contexte qui menacerait la stabilité régionale et mondiale,

Réaffirmant que la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales,

Conscient des responsabilités assignées aux autres organes de l’ONU et aux organisations internationales compétentes dans le domaine du désarmement, de la maîtrise des armements et de la non-prolifération, ainsi qu’à la Conférence sur le désarmement, et les encourageant à continuer de jouer le rôle qui leur revient,

Soulignant que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires demeure la pierre angulaire du régime de non-prolifération nucléaire et le fondement essentiel de la poursuite du désarmement nucléaire et de l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques,

Réaffirmant son ferme attachement au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et sa conviction que le régime international de non-prolifération nucléaire doit être maintenu et renforcé si l’on veut assurer sa mise en œuvre efficace, et rappelant à cet égard les conclusions des précédentes conférences d’examen, notamment les documents finaux de 1995 et de 2000,

Appelant à de nouveaux progrès dans tous les aspects du désarmement en vue de renforcer la sécurité dans le monde,

Rappelant la déclaration de son président adoptée à l’issue de la séance du Conseil tenue le 19 novembre 2008 (S/PRST/2008/43),

Saluant les décisions prises par les États non dotés de l’arme nucléaire qui ont démantelé leurs programmes d’armes nucléaires ou renoncé à l’arme nucléaire,

Se félicitant des efforts de réduction des arsenaux nucléaires et de désarmement entrepris et accomplis par les États dotés d’armes nucléaires aux fins de la réduction de ces armes et du désarmement, et soulignant la nécessité de poursuivre les efforts dans le domaine du désarmement nucléaire, conformément à l’article VI du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires,

Se félicitant à cet égard de la décision prise par les États-Unis d’Amérique et la Fédération de Russie de mener des négociations en vue de conclure un nouvel accord global juridiquement contraignant pour remplacer le Traité sur la réduction et la limitation des armements stratégiques offensifs qui vient à expiration en décembre 2009,

Saluant et soutenant les mesures prises en vue de conclure des traités établissant des zones exemptes d’armes nucléaires et se déclarant convaincu que la création de zones exemptes d’armes nucléaires internationalement reconnues en vertu d’arrangements librement conclus entre les États de la région concernée, et conformément aux directives adoptées en 1999 par la Commission du désarmement, renforce la paix et la sécurité mondiales et régionales, consolide le régime de non-prolifération nucléaire et contribue à la réalisation des objectifs de désarmement nucléaire,

Prenant note dans ce contexte de son appui à l’organisation de la deuxième Conférence des États signataires ou parties aux traités établissant des zones exemptes d’armes nucléaires, qui doit se tenir à New York le 30 avril 2010,

Réaffirmant ses résolutions 825 (1993), 1695 (2006), 1718 (2006) et 1874 (2009),

Réaffirmant ses résolutions 1696 (2006), 1737 (2006), 1747 (2007), 1803 (2008) et 1835 (2008),

Réaffirmant en outre toutes les autres résolutions pertinentes qu’il a adoptées touchant la non-prolifération,

Profondément préoccupé par la menace que constitue le terrorisme nucléaire, et reconnaissant qu’il est nécessaire que tous les États adoptent des mesures efficaces pour empêcher que les terroristes aient accès à des matières nucléaires ou à une assistance technique,

Prenant note avec intérêt de l’initiative visant à convoquer, en coordination avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, une conférence internationale sur les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire,

Se déclarant favorable à la tenue du Sommet mondial sur la sécurité nucléaire en 2010,

Affirmant son appui à la Convention sur la protection physique des matières nucléaires et son amendement de 2005, ainsi qu’à la Convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire,

Reconnaissant les progrès accomplis par l’Initiative mondiale de lutte contre le terrorisme nucléaire et le Partenariat mondial du G-8,

Notant la contribution de la société civile à la promotion de tous les objectifs du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires,

Réaffirmant sa résolution 1540 (2004) et la nécessité pour tous les États d’appliquer dans leur intégralité les mesures y énoncées, et invitant tous les États Membres et les organisations internationales et régionales à coopérer activement avec le Comité créé par ladite résolution, notamment à l’occasion de l’examen complet demandé dans la résolution 1810 (2008),

1.    Souligne que toute situation de non-respect des obligations en matière de non-prolifération sera portée à l’attention du Conseil, qui appréciera si cette situation constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales, et souligne la responsabilité principale du Conseil pour lutter contre ces menaces;

2.    Invite les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à s’acquitter pleinement de toutes les obligations et à honorer leurs engagements au titre du Traité;

3.    Note que les avantages découlant de l’adhésion au Traité ne peuvent être garantis aux États parties que s’ils respectent les obligations y énoncées;

4.    Exhorte tous les États qui ne sont pas parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à y adhérer en tant qu’États non dotés de l’arme nucléaire de manière à assurer l’universalité de cet instrument dans les meilleurs délais, et, en attendant qu’ils y adhèrent, à en respecter les dispositions;

5.    Prie les parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à s’engager, en vertu de l’article VI du Traité, à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces de réduction des armes nucléaires et de désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace, et invite tous les autres États à se joindre à cette entreprise;

6.    Engage tous les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à coopérer de sorte que la Conférence d’examen du Traité, qui doit avoir lieu en 2010, puisse renforcer cet instrument et arrêter des objectifs réalistes et réalisables au titre de chacun des trois piliers du Traité que sont la non-prolifération, l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques et le désarmement;

7.    Invite tous les États à s’abstenir de procéder à des essais nucléaires et à signer et ratifier le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires afin qu’il entre rapidement en vigueur;

8.    Prie la Conférence du désarmement de négocier dès que possible un traité interdisant la production de matières fissiles pour des armes nucléaires et autres engins explosifs nucléaires, se félicite que la Conférence du désarmement ait adopté à l’unanimité son programme de travail en 2009, et demande à tous les États Membres de coopérer afin que la Conférence puisse entamer ses travaux de fond sans tarder;

9.    Rappelle les déclarations faites par chacun des cinq États dotés de l’arme nucléaire, dont la résolution 984 (1995) a pris acte, dans lesquelles ceux-ci ont donné aux États non dotés d’armes nucléaires qui sont parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires des garanties de sécurité contre l’utilisation de telles armes, et affirme que ces garanties renforcent le régime de non-prolifération nucléaire;

10.   Se déclare particulièrement préoccupé par les défis majeurs actuels auxquels est confronté le régime de non-prolifération et sur lesquels le Conseil a agi, exige des parties concernées qu’elles s’acquittent pleinement des obligations mises à leur charge par les résolutions qu’il a adoptées sur ce sujet, et réitère l’appel qu’il leur a lancé pour qu’elles trouvent rapidement une solution négociée à ces questions;

11.   Encourage les efforts tendant à assurer le développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques par les pays qui cherchent à maintenir ou à renforcer leurs capacités dans ce domaine, dans un cadre propre à réduire les risques de prolifération, qui réponde aux normes internationales les plus élevées en matière de garanties, de sécurité et de sûreté;

12.   Souligne que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires reconnaît en son article VI le droit inaliénable des États parties de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, sans discrimination et conformément aux dispositions des articles I et II, et rappelle à cet égard l’article III dudit traité et l’article II du Statut de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA);

13.   Invite les États à adopter des mesures nationales plus strictes de contrôle des exportations de matières et de technologies sensibles du cycle du combustible nucléaire;

14.   Encourage les travaux que l’AIEA mène pour définir des approches multilatérales du cycle du combustible nucléaire, y compris des garanties d’approvisionnement en combustible nucléaire et des mesures connexes, comme moyen efficace de répondre au besoin croissant de combustible nucléaire et de services dans ce domaine et de réduire au minimum le risque de prolifération, et prie le Conseil des gouverneurs de l’AIEA d’adopter dès que possible des mesures à cette fin;

15.   Affirme que des garanties efficaces de l’AIEA sont indispensables pour empêcher la prolifération nucléaire et faciliter la coopération dans le domaine de l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, et à cet égard :

a)    Prie tous les États non dotés de l’arme nucléaire parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires qui ne l’ont pas encore fait de conclure immédiatement un accord de garanties généralisées ou un protocole modifié sur de petites quantités de matières; b)    Invite tous les États à signer, ratifier et appliquer un protocole additionnel qui, avec les accords de garanties généralisées, constitue un élément essentiel du système de garanties de l’AIEA; c)    Souligne qu’il importe que tous les États Membres veillent à ce que l’AIEA continue d’être dotée des ressources et de l’autorité qui lui permettent de vérifier l’utilisation déclarée des matières et installations nucléaires ou l’absence d’activités non déclarées, et que l’AIEA lui fasse rapport à cette fin, selon que de besoin;

16.   Encourage les États à apporter à l’AIEA la coopération nécessaire pour lui permettre de vérifier si tel ou tel État s’acquitte de ses obligations découlant des accords de garanties, et affirme sa détermination à appuyer les efforts déployés par l’AIEA à cette fin, en vertu de l’autorité qu’il tire de la Charte;

17.   Décide de traiter sans tarder toute notification de retrait du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires adressée par tout État, y compris les événements décrits dans la notification présentée par l’État conformément aux dispositions de l’article X du Traité, tout en prenant note des discussions en cours à l’occasion de l’examen du Traité en vue d’identifier des modalités par lesquelles les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires pourraient collectivement répondre à toute notification de retrait, et affirme que tout État demeure responsable au regard du droit international des violations du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires commises avant son retrait;

18.   Encourage les États à poser, comme condition aux exportations de matières nucléaires, que l’État destinataire accepte que s’il met fin à l’accord de garanties conclu avec l’AIEA ou s’en retire, ou si le Conseil des gouverneurs de l’AIEA constate son non-respect de l’accord, l’État fournisseur aurait le droit d’exiger la restitution des matières ou équipements nucléaires fournis avant la dénonciation, la constatation du non-respect ou le retrait, ainsi que de toutes matières nucléaires spéciales produites grâce à l’emploi de tels matières ou équipements;

19.   Encourage les États à examiner si un État destinataire a signé et ratifié un protocole additionnel sur le modèle de protocole additionnel lorsqu’ils prennent des décisions concernant des exportations nucléaires;

20.   Prie les États de poser, comme condition aux exportations de matières nucléaires, que l’État destinataire accepte qu’au cas où il mettrait fin à l’accord de garanties conclu avec l’AIEA, les garanties continueraient de s’appliquer à tous matières et équipements nucléaires fournis avant une telle dénonciation, ainsi que toutes matières nucléaires produites grâce à l’emploi de tels matières ou équipements;

21.   Lance un appel à tous les États pour qu’ils adhèrent à la Convention sur la protection physique des matières nucléaires et son amendement de 2005, ainsi qu’à la Convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire;

22.   Accueille avec satisfaction les recommandations formulées en mars 2009 par le Comité créé par la résolution 1540 (2004) pour faire en sorte que les mécanismes de financement existants soient utilisés plus efficacement, y compris en envisageant de créer un fonds de contributions volontaires, et affirme qu’il est déterminé à promouvoir la mise en œuvre intégrale de la résolution 1540 (2004) par les États Membres en garantissant un appui efficace et durable aux activités menées par le Comité;

23.   Réaffirme que les États Membres doivent appliquer la résolution 1540 (2004) dans son intégralité en vue d’empêcher l’accès aux armes de destruction massive, aux matériels connexes et à leurs vecteurs, la fourniture d’une assistance ou leur financement, par des acteurs non étatiques, tels qu’ils sont définis dans la résolution, prie les États de coopérer activement avec le Comité créé par ladite résolution et l’AIEA, y compris de leur prêter assistance, à leur demande, pour leur permettre de mettre en œuvre les dispositions de la résolution 1540 (2004), et à cet égard, attend avec intérêt le prochain examen d’ensemble de l’application de la résolution pour en renforcer l’efficacité, et invite tous les États à participer activement à cet examen;

24.   Engage les États à échanger leurs meilleures pratiques en vue d’améliorer les normes de sûreté et les pratiques en matière de sécurité nucléaire et d’élever le niveau de sécurité nucléaire afin de réduire le risque de terrorisme nucléaire, dans l’objectif de mettre toutes les matières nucléaires vulnérables à l’abri de tels risques dans un délai de quatre ans;

25.   Demande à tous les États de gérer de manière responsable et de réduire au minimum autant que possible au plan technique et économique l’emploi de l’uranium hautement enrichi à des fins civiles, y compris en travaillant à convertir les réacteurs de recherche nucléaires et les processus de production de radio-isotopes aux fins de l’emploi de combustibles et de cibles d’uranium faiblement enrichi;

26.   Exhorte tous les États à se donner les moyens de mieux détecter, décourager et empêcher le trafic illicite de matières nucléaires sur l’ensemble de leur territoire, et demande aux États qui sont en mesure de le faire de s’employer à renforcer les partenariats internationaux et les capacités à cet égard;

27.   Prie instamment tous les États de prendre chacun toutes les mesures appropriées en accord avec les autorités et la législation nationales, et conformément au droit international, en vue d’empêcher le financement de la prolifération nucléaire et les transports proliférants, de renforcer les contrôles à l’exportation, de sécuriser les matières sensibles, et de contrôler l’accès aux transferts intangibles de technologies;

28.   Se déclare déterminé à surveiller de près toute situation impliquant la prolifération d’armes nucléaires, de leurs vecteurs ou de matériels connexes, notamment à destination ou par des acteurs non étatiques, tels qu’ils sont définis dans la résolution 1540 (2004), et, le cas échéant, à adopter les mesures voulues en vue d’assurer le maintien de la paix et de la sécurité internationales;

29.   Décide de rester saisi de la question.

Palestine: comment ils voudraient la sortir de l’histoire…

Gaza 2009

Photo JF

« … Israël devrait déclarer la guerre à l’ensemble du peuple palestinien, ce qui inclut leurs personnes âgées et leurs femmes, leurs villes et leurs villages, leurs biens et leurs infrastructures », Ayelet Shaked, Ministre de la Justice du Gouvernement israélien. http://frblogs.timesofisrael.com/ayelet-shaked-a-letroit-au-foyer-juif/

Ayelet Shaked le dit au conditionnel, mais c’est bien ce qui se passe au présent. Face à cette véritable guerre, l’inaction et l’hypocrisie des Européens – c’est à dire des pouvoirs européens dont celui de France – est évidemment difficilement acceptable… Il en faut, en effet, du temps, des articles, des protestations, des appels pour finalement obtenir… des déclarations. De simples déclarations. Rien de plus. Certes, comme dit Raymond Devos, trois fois rien… c’est mieux que rien. Mais il s’agit d’un peuple… et la veulerie de beaucoup ne fait pas rire grand monde.

Le sort du Peuple palestinien est en jeu. C’est LA question… On dira : la Question de Palestine selon la juste formule utilisée pour la première fois par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, en 1948. Une formule trop souvent oubliée aujourd’hui. Ajoutons que la politique conduite par Netanyahou et par Trump, avec l’assentiment tacite des Européens et, au delà, de tous ceux qui regardent ailleurs sans rien faire… cette politique-là soulève aussi des questions plus générales sur le monde d’aujourd’hui. Des questions auxquelles nul ne saurait se soustraire, que l’on soit un État, une force politique, une autorité morale… Certains persistent cependant à regarder ailleurs, ou plutôt à faire semblant de regarder ailleurs tout en apportant un soutien objectif au processus d’agression et de dépossession mis en œuvre contre les Palestiniens.

A l’évidence, Netanyahou et Trump ne veulent pas d’une « solution »… ni même d’un compromis sur les problèmes existants, c’est à dire – soyons nets – sur les problèmes issus de la contradiction essentielle entre la politique d’occupation/colonisation de l’État d’Israël, d’une part, et les droits nationaux du Peuple palestinien, d’autre part. Des droits nationaux inaliénables selon cette autre juste formule actée par les Nations-Unies. Il n’est pas inutile de rappeler de temps en temps (et même le plus souvent) que des droits fondamentaux sont en jeu. Et pas seulement des « deals » obscurs et hypothétiques.

Netanyahou et Trump ne veulent pas de solution aux problèmes posés… Ils veulent la suppression de ces problèmes par l’élimination de facto, par la force, de tout ce qu’on appelle les bases ou les termes de référence d’une solution juste fondée sur le droit international, sur les résolutions de l’ONU, sur les accords précédemment signés, sur certains principes généraux comme celui d’un règlement à partir de l’option à 2 États… Après avoir tué et enterré ce que l’on a longtemps appelé « le processus de paix », les autorités israéliennes, avec l’aide de l’administration américaine, cherchent maintenant à obtenir la liquidation de la Question de Palestine comme question nationale.

Déraciner la Question de Palestine.

La « reconnaissance » de Jérusalem comme capitale d’Israël par Washington constitue ainsi l’affirmation d’une ambition hégémonique très concrète sur les lieux historiques, culturels et religieux les plus symboliques pour le Peuple palestinien. C’est en même temps une colonisation de la terre et de la mémoire. C’est une préemption sur l’histoire.

La mise en cause de l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) par les États-Unis correspond à la volonté de se défaire de l’ensemble de la question des réfugiés, du statut spécifique des réfugiés établi par l’Assemblée générale de l’ONU en 1948 (1). Après avoir expulsé d’abord quelque 800 000 Palestiniens de leur terre en 1947/1948, les autorités israéliennes, toujours avec l’aide américaine, veulent donc aujourd’hui, non seulement continuer les expulsions, mais encore se débarrasser de la question même des réfugiés. Parce que cette question rappelle dans la longue durée, les droits des Palestiniens et leur droit au retour. Netanyahou et Trump veulent contribuer ainsi à déraciner la légitimité historique de la Question de Palestine. Pour faire en sorte, précisément, que cette Question de Palestine, avec la mise en cause des responsabilités israéliennes et occidentales initiales, finissent par disparaître des grands enjeux diplomatiques et politiques, et de ce qu’on appelle l’agenda international.

La loi israélienne de « l’État-nation du Peuple juif » apporte une cohérence raciste et dominatrice à un projet d’apartheid et à une forme de bannissement statutaire des Palestiniens. C’est encore l’écrasement de la Question de Palestine comme expression de l’identité d’un peuple. Octroyer, en Israël, un statut subalterne aux Palestiniens, et maintenir la plus grande partie du Peuple palestinien dans un cadre colonial et discriminatoire d’État, imposé par la force et par une répression brutale et sanglante… voilà comment Israël a fini par rejoindre quelques unes des caractéristiques de ce que fut, hier, l’ignominie et la violence de l’apartheid sud-africain. Un régime alors mis au ban de ce qui se manifesta alors comme une communauté internationale convergente sur la nécessité des sanctions et du boycott. On s’en souvient.

Le retour de la « proposition » d’une confédération « jordano-palestinienne », au delà de sa faible crédibilité, signe la détermination à effacer l’idée même d’État palestinien. Le Roi de Jordanie a rejeté nettement un tel projet. Cette soi-disant proposition révèle, dit-on, une incapacité américaine à dégager un véritable plan de règlement. Mais y-a-t’il un plan ? N’est-ce pas, ici encore, un calcul élémentaire, en ligne avec tout le reste : celui de déplacer radicalement tout le débat sur autre chose que sur l’enjeu de la souveraineté et de l’État palestinien ?

Tout ceci traduit un basculement politique majeur. Netanyahou et Trump se rejoignent et s’épaulent afin de massacrer les symboles, arracher les fils de l’histoire, extirper le droit, effacer les exigences éthiques… comme autant de faits accomplis et d’actes de liquidation. Ils cherchent à écraser le sens et la densité historique, politique, sociale et humaine de la Question de Palestine. De la part de Netanyahou et de Trump cela ne traduit pas une incapacité ou une incohérence. C’est une stratégie. Ils voudraient ainsi faire disparaître le fait national palestinien de l’histoire. Mais comment pourrait-on évacuer de l’histoire 15 millions de Palestiniens dont 5 millions en Cisjordanie et à Gaza, près de 2 millions en Israël et environ 8 millions déplacés de force et réfugiés ?.. Et la Question de Palestine correspond aussi une conscience collective populaire dans le monde actuel.

Une cohérence stratégique dans un nouveau contexte

Cette stratégie israélo-américaine se lit, se nourrit et se structure dans un nouveau contexte régional et mondial. Un certain ordre international, en effet, a été balayé. Cet ordre d’hier – rappelons-le rapidement – bénéficiait d’une relative stabilité et semblait fait pour durer. Les États-Unis maintenaient des relations stratégiques privilégiées avec Israël, mais non moins attentives et intéressées aux pays arabes, plus précisément ceux souvent qualifiés alors de « modérés » : Egypte, Arabie Saoudite, Jordanie, Tunisie… C’était un « équilibre » approximatif issu des ambitions de domination stratégique américaine au Proche-Orient. Une domination telle qu’elle s’est affirmée au détriment des Européens après l’affaire de Suez en 1956, et contre l’influence soviétique. L’aide militaire des États-Unis à Israël, mais aussi à l’Égypte en particulier, accompagnait une confrontation latente entre Israël et le monde arabe, avec la Question de Palestine comme référence permanente de caractère « proclamatoire », à défaut d’être concrète et active, à quelques exceptions près. Les guerres et les agressions israéliennes récurrentes ont, chaque fois, à des degrés divers, rappelé cette configuration aujourd’hui disparue. D’ailleurs, on ne peut plus parler d’un « conflit israélo-arabe ».

Les guerres en Irak et en Syrie, la montée d’un djihadisme criminel de grande ampleur, l’affirmation de la puissance iranienne et du jeu turc, la démonstration de force de la Russie, l’élection de Trump… Tout ceci a permis un bouleversement politique d’ensemble qui se manifeste aujourd’hui dans la violence et les confrontations de puissances. Et une relégation de la Question de Palestine. L’ordre ancien a explosé. C’est une mutation inespérée pour Israël qui va en bénéficier directement, et qui va pousser dans ce sens. Cela convient si bien à la poursuite de la colonisation, à la mise en œuvre d’une stratégie de menaces, de frappes très ciblées et d’interventions militaires adaptées – y compris par une aide directe aux rebelles armés de l’opposition en Syrie (2) – afin d’entretenir un tel contexte.

Dans cette nouvelle situation, et Washington et Tel-Aviv vont définir l’Iran et ses alliés (le Hezbollah libanais en particulier) comme ennemis privilégiés, l’Arabie saoudite comme allié principal, la Syrie et le Proche-Orient comme champ d’affrontement dans la définition des rapports de forces et du paysage politique régional qui sortiront des ruines et des conflits. L’Iran est élevée au rang de menace stratégique prioritaire dans ce contexte hautement conflictuel et contradictoire. Là serait donc le nouveau problème. Exit la Question de Palestine. Le monde arabe devient monde éclaté, divisé et plus affaibli que jamais dans un ordre où domine pleinement la confrontation des puissances et le recours à la force. Pourtant, certaines affirmations populaires, notamment au cours du « Printemps arabe », ont montré la permanence d’aspiration progressistes profondes à la solidarité, à l’indépendance et au refus des dominations.

Il y a quelques années encore, le discours politico-médiatique occidental peinait à accepter l’évidence : la mort du processus d’Oslo, qu’on appelait « processus de paix ». Alors que la perspective tentée en 1993 était définitivement close avec la poursuite de la colonisation et le non respect persistant par Israël des dispositions et du calendrier des accords. Il est vrai que l’épuisement de ce processus privait les puissances occidentales d’un confort politique et d’une tranquillité morale : elles pouvaient se débarrasser du problème et dormir tranquille en faisant d’une soi-disant « négociation directe » la condition d’un règlement politique qui ne vint jamais… Le processus d’Oslo a finalement servi comme mode de gestion de l’occupation et non comme solution pour en finir avec celle-ci. Alors aujourd’hui, combien de temps, combien d’abjections et de crimes du colonialisme israélien faudra-t-il pour que ces mêmes puissances réagissent enfin, pour que le débat et les affrontements politiques nécessaires prennent une forme offensive contre les initiatives liquidatrices de Tel-Aviv et de Washington ?

Bien sûr, les desseins destructeurs et les méthodes primitives de Netanyahou et de Trump ne vont pas aboutir si aisément. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Malgré la descente aux enfers qu’on leur impose, les Palestiniens n’abdiquent pas. La jeunesse de Gaza mais aussi de Cisjordanie le montre bien. Et la politique israélo-américaine n’obtient pas de consensus international. La Palestine bénéficie de reconnaissances diplomatiques dans de nombreux pays. Elle est membre de l’ UNESCO. Elle est observateur à l’ONU, et capable d’ester en justice auprès de la Cour Pénale Internationale. Les réalités construites au fil de l’histoire sur la base du droit et d’une résistance populaire légitime seront difficile à détruire…

Requalifier la politique israélienne et le régime qui la met en œuvre

Les confrontations politiques s’annoncent cependant particulièrement vives à propos de la nature de la stratégie israélo-américaine, et en particulier sur la caractérisation de la politique israélienne. Et tant qu’une requalification de cette politique, et du régime qui la met en œuvre, ne sera pas acquise, la confusion et le mensonge domineront les débats. L’idée qu’Israël serait « la seule démocratie du Proche-Orient » est évidemment déjà bien mise à mal. Il reste à dire sans détour ce qu’est Israël aujourd’hui : un État colonial violent qui se radicalise et se criminalise à l’extrême droite. Un régime d’apartheid à tendance raciste bénéficiant du soutien de nombreux pouvoirs, notamment le pouvoir français. Le silence quasi-systématique de ce dernier sur ces évolutions en dit beaucoup sur sa démission, sur celle des puissances occidentales en général, et sur la trop grande discrétion de beaucoup d’autres.

Certes, on mesure ce que Netanyahou a réussi à faire pour dégrader l’enjeu. Hier, contrer la politique de Tel-Aviv signifiait notamment s’opposer à sa politique anti-palestinienne, condamner les agressions et les crimes de guerre commis de façon récurrente, et refuser l’inacceptable chantage à la sécurité et au terrorisme. Alors que celui-ci, dans sa réalité condamnable, n’a jamais cessé d’être, d’abord, la conséquence dramatique de l’occupation militaire illégale, de la colonisation ininterrompue et de l’impasse induite par des années d’humiliation et d’écrasement de tout un peuple. Il est indispensable de rappeler cela même si, ou justement parce que, peu nombreux sont ceux qui ont alors osé s’engager dans cette voie critique… en rappelant qu’Israël est un acteur essentiel de l’insécurité internationale. Rappelons qu’en 2003, la Commission de Bruxelles avait réalisé un sondage portant sur un échantillon de 7.500 européens, et concernant, précisément, les enjeux de la sécurité internationale (3). Dans une liste de 15 pays, dont les États-Unis, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et la Corée du Nord, les personnes interrogées devaient dire quel pays « présente ou non une menace pour la paix dans le monde »… 59% des sondés ont désigné Israël comme première menace contre la paix… Du coup, l’Union européenne, audacieuse mais pas téméraire, enterra le sondage pour ne plus le ressortir.

Aujourd’hui, mener l’offensive contre la politique israélienne suppose de soulever encore cet ensemble dramatique de grandes préoccupations. Mais dans un contexte totalement différent. Mener l’offensive contre Netanyahou et Trump est en effet volontairement assimilé, par ceux qui refusent toute critique à l’égard d’Israël, à un choix de nature stratégique favorable à l’Iran, à la Russie et à quelques autres. Comme si la dénonciation des uns valait l’approbation des autres… Qui aura le courage d’élever le débat et de relever le défi ? Certainement pas la France qui, pour l’essentiel, intègre à sa façon l’approche israélo-américaine dans un choix assumé ou bien dans un silence assourdissant. La France est coite. L’Europe ne l’est pas moins (même si Federica Mogherini a le mérite de tenir parfois un langage… assez direct).

Les discours d’Emmanuel Macron à la Conférence annuelle des ambassadeurs sont très significatifs de l’approche présidentielle de politique étrangère. En 2017, il ne consacre que deux ou trois lignes à la question pour indiquer : « nous poursuivrons nos efforts avec l’ONU pour une solution à deux États ». On n’en saura pas davantage. En 2018… plus rien. Pas un mot ! Pourtant, E. Macron multiplie les formules d’affichage censées traduire une volonté d’engagement, d’indépendance et de créativité. « J’en appelle à votre esprit de prospective, d’analyse et d’action », dit-il, tout en insistant sur les nécessités d’une « voie humaniste », d’une « nouvelle organisation collective », d’une « nouvelle régulation du monde », « de nouvelles alliances »… En vérité, Emmanuel Macron agit comme ses prédécesseurs. Sur la Question de Palestine et sur la relation à Israël, il laisse les États-Unis décider à sa place, et à la place des Européens. Les dégâts d’un tel injustifiable renoncement sont encore pires aujourd’hui qu’hier.

Cette situation permet au passage de récuser l’idée d’une politique étrangère macroniste imprégnée, comme disent certains, de « gaullo-mitterrandisme », c’est à dire d’une affirmation d’indépendance politique et d’autonomie stratégique face aux tenants de l’atlantisme et de l’alliance privilégiée avec les États-Unis. Ce « gaullo-mitterrandisme » est un mythe qui ne résiste pas à l’analyse. Il suffit de constater, dans la durée, l’incapacité et le refus des Européens de jouer un rôle effectif, pour pouvoir ouvrir des perspectives, mais aussi exprimer souverainement ce qui est, de la part d’Israël, clairement et hautement inacceptable sur les plans de l’éthique et du politique. Mais, parmi les pouvoirs en place en Europe, lequel d’entre eux condamne l’apartheid israélien ? Lequel ose s’exprimer aujourd’hui explicitement et ouvertement sur de terribles et choquantes vérités que certains Israéliens, et parmi eux de hautes personnalités, osent tout de même dénoncer ? Le grand poète israélien Nathan Zakh déclare ainsi le 10 décembre 2013 : « j’ai fui d’un État nazi pour me retrouver dans un État fasciste » (4). Le général Ehud Barak, ancien Premier ministre, dit le 21 mai 2015 : « Israël est infecté par les germes du fascisme » (5). Le Chef d’état major-adjoint de l’armée israélienne, Yair Golan, déclare le 4 mai 2016 lors de la cérémonie de Yom HaShoah « s’il y a quelque chose qui m’inquiète dans les commémorations de la Shoah, c’est de voir les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans et de voir cela parmi nous en cette année 2016 » (6). On pourrait additionner les formules de ce type traduisant une certaine colère et un désarroi de beaucoup d’Israéliens (pas forcément classés très à gauche) devant les processus en cours en Israël. Tel Avraham Burg (7) pour qui « la droite est en train de détruire Israël… ». Avec l’extrême droite au pouvoir, on assiste en fait à l’effondrement de la mythologie construite autour de la supériorité morale d’Israël. On aimerait que la France officielle ait la force politique d’en tenir compte, mais elle préfère, sans hésitations ni scrupules, soutenir la politique israélienne. La désinvolture des autorités de notre pays, quant à la détention illégale et scandaleuse de Salah Hamouri en est une déplorable illustration. Rappelons au passage que c’est Avigdor Lieberman qui a donné l’ordre de la mise en « détention administrative » de cet avocat, citoyen français. Lieberman, c’est ce Ministre de la Défense (et ancien Ministre des Affaires étrangères) qui déclara publiquement à l’attention des Palestiniens citoyens d’Israël : « …ceux qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache » (8)…

Interpeller les autorités françaises en permanence

Les autorités françaises doivent être interpellées en permanence. D’abord parce qu’on ne peut se référer aux valeurs humaines universelles et accepter, sans réagir, la signification et les conséquences de la politique israélienne, y compris, d’ailleurs, pour les Israéliens eux-mêmes. La criminalisation du BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) est de ce point de vue un choix atterrant. Ensuite, et c’est lié, parce que cette stratégie israélo-américaine radicalisée est bien une forme de guerre contre le Peuple palestinien et contre sa cause démocratique pour l’indépendance. Il s’agit ainsi d’épuiser et d’anéantir ce qui n’a jamais cessé de constituer, pour des raisons fondamentales, une ambition authentique et légitime, et une centralité politique de la cause palestinienne dans les enjeux du Proche-Orient, et dans l’histoire récente du monde arabe. Le cadre actuel, hélas, se prête à ce cynisme. La mutation de l’ordre mondial donne en effet l’illusion que l’ exacerbation des conflits, des rivalités de puissances et de l’usage de la force peut tout balayer et tout effacer. Mais quelle que soient les difficultés – elles sont très graves aujourd’hui – nul ne peut se prétendre en capacité de liquider les droits fondamentaux et la légitimité historique et politique des aspirations nationales du Peuple palestinien.

Il y a, en même temps, un défi à relever qui touche donc à des dimensions essentielles de l’ordre mondial actuel. Peu d’enjeux conflictuels comme la Question de Palestine relèvent à ce point des exigences de la sécurité collective, donc de la responsabilité collective. On ne peut comprendre que les autorités françaises, et le Président Macron en particulier, puissent à la fois se revendiquer du multilatéralisme avec autant d’insistance, tout en acceptant un traitement de la Question de Palestine aussi contraire aux buts et aux principes de la Charte des Nations-Unies, aussi opposé au droit et aux résolutions de l’ONU, et cela pour une question figurant à l’ordre du jour du Conseil de sécurité depuis 70 ans ! Comment la France peut-elle accepter sans rien faire, c’est à dire sans initiative marquante, ce processus de violence, de chaos et de mépris de la légalité internationale qui révèle crûment une transformation globale dangereuse du contexte mondial ? Comment peut-on assumer une telle régression de l’ordre international ? Et que peuvent bien valoir toute cette rhétorique du Président Macron sur « une nouvelle organisation collective », sur une « nouvelle régulation du monde » ?..

L’enjeu d’une réponse juste à la Question de Palestine se situe donc aujourd’hui dans un contexte à la fois totalement différent et particulièrement préoccupant. On aura noté l’incroyable discours de Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump. Il estime que les mesures punitives contre les palestiniens apportent « une bien meilleure chance d’obtenir la paix ». Devant une telle irresponsabilité, on hésite entre l’extrême cynisme et une bêtise politique profonde. Une telle attitude risque surtout de nourrir le désespoir et la colère et d’apporter des tensions supplémentaires. C’est ainsi que l’on fabrique la violence. Le moment est donc critique. Il appelle une sorte de refondation dans l’approche de la réponse politique et – si l’on peut dire – des « termes de référence » de l’action pour une solution véritable. Dans cet esprit, il devient crucial d’engager un effort déterminé de clarification, de lucidité et de vérité.

D’abord, il est nécessaire de prendre acte du nouveau contexte international. Il n’y a plus ni conflit israélo-arabe, ni « processus de paix ». Les Palestiniens sont plus que jamais isolés et assiégés. Cette intolérable situation appelle évidemment une très grande solidarité avec les Palestiniens mais aussi avec l’ensemble des forces israéliennes anti-colonialistes et progressistes, dont des avocats, des journalistes, des intellectuels, des ONG, certains partis politiques … C’est décisif. Cette situation impose aussi, dans les confrontations politiques, de revenir au fondamental, revenir aux exigences premières, c’est à dire les principes et les valeurs qui établissent la légitimité des aspirations palestiniennes : le droit à l’auto-détermination, le droit à la souveraineté et à l’indépendance, le droit à la paix, à la dignité et à l’égalité. Ces références cardinales figurent dans la Charte des Nations-Unies. Elles sont irréductiblement et totalement opposable au processus de colonisation israélien et à l’acharnement répressif qui l’accompagne. On voit cependant combien l’expansion de la colonisation a fini par rendre inaccessible aujourd’hui le projet d’une souveraineté palestinienne avec la solution à 2 États. Quant à l’option d’un État unique, dans le contexte actuel, elle installerait, sous domination israélienne aggravée, une entité étatique encore plus discriminatoire et plus inégalitaire que l’État colonial actuel. Le rapport des forces existant ne peut favoriser aucune solution politique démocratique. Les 25 années du Processus d’Oslo ont ainsi conduit, contre l’ensemble du Peuple palestinien et contre l’Autorité palestinienne, à une impasse terrible. En convergence avec la résistance politique du Peuple palestinien et l’action de la société civile palestinienne, il faut que la solidarité aide à reconstruire du sens et une perspective pour une solution juste à partir de ce qu’il y a de fondamental et d’inaliénable dans le droit, dans l’histoire et dans l’exigence d’éthique en politique.

Il faut dans le même esprit requalifier la politique israélienne et le régime qui la met en œuvre. Il est consternant que ce régime israélien, actuellement dominé par une extrême droite haineuse et violente, puisse encore être considéré comme un partenaire privilégié des puissances occidentales pourtant si promptes à se référer à l’exigence démocratique et aux droits humains. Au titre des résolutions des Nations-Unies, et même de certaines résolutions du Parlement européen (9), Israël devrait être condamné et sanctionné, en commençant immédiatement par le commerce des armes et des technologies militaires. On a du mal à accepter que le Président Macron puisse préserver Benjamin Netanyahou de toute critique pour son mépris manifeste du droit et des valeurs humaines universelles, alors qu’il exprime ouvertement une opposition déterminée à l’ultra-nationaliste et extrémiste de droite Victor Orban. Le « deux poids, deux mesures » atteint ici un sommet. « Il y a dix ans de cécité et de silence coupable sur ce qui se passe en Hongrie » déclarait d’ailleurs Nathalie Loiseau, Ministre française des affaires européennes quelques heures avant un vote du Parlement européen, à Strasbourg, le 12 septembre dernier. Ce vote visait à déclencher contre la Hongrie une procédure exceptionnelle de sanctions au titre de l’article 7 du Traité de l’Union… Ce qui fut acquis à une large majorité. Fort bien… Mais la France et les Européens ne peuvent donc pas justifier une telle carence de réaction vis à vis d’Israël, et une telle absence de cohérence politique… D’abord sur le principe : les valeurs et les droits ne se « consomment » pas à la carte. Mais aussi parce que l’Accord d’Association UE/Israël, on l’oublie trop souvent, comporte (en son article 2) une disposition contraignante sur les droits de l’homme. L’Union européenne ne devrait pas se permettre l’irrespect du droit et des valeurs qui officiellement la fondent.

Pendant des années, ce qui fut promis aux Palestiniens, c’est la construction progressive d’une solution dans la confiance et le dialogue. Le Peuple palestinien, cependant, s’est heurté à la réalité d’un processus organisé non pas sur ces deux exigences (vidées de leur sens), mais sur le mensonge, sur la force et la violence dans le maintien délibéré d’une logique dominatrice de puissance. C’est ce processus là qui continue aujourd’hui, dans un nouveau contexte très problématique, dans l’indifférence de beaucoup et dans la complicité de tous ceux qui choisissent de laisser faire. Cette situation appelle, au côté des mouvements de solidarité toujours très actifs, des comportements politiques de contre-offensive.

1) Résolution du 11 décembre 1948.
2) Voir par exemple « Israel gives secret aid to syrian rebels. Fighters near Golan heights in Syria receive cash and humanitarian help », The Wall Street Journal, June 18, 2017. Voir aussi « Inside Israël secret program to back syrian rebels », Foreign Policy, Elysabeth Tsurkov, September 6, 2018.
3) Voir par exemple « Les Européens estiment qu’Israël menacent la paix », Jean-Christophe Ploquin, La Croix, 4 novembre 2003.
4) Voir Yediot Ahronot, 10 décembre 2013.
5) i24 news, 21 mai 2015.
6) Voir Médiapart, Olivia Elias, 6 mai 2016. Article tiré du quotidien canadien La Presse du 5 mai 2016. A noter que Yair Golan a démissionné de sa responsabilité quelques semaines plus tard, mais il refusa de retirer ses propos.
7) « I’m an israeli leftist and I’m not afraid », Avraham Burg, Haaretz, 28 décembre 2015. Avraham Burg est un ancien Président de la Knesset (1999-2003).
8) « Behead arab-israelis opposed to state, says Foreign minister », Newsweek, Jack Moore, 3 septembre 2015.
9) Le 10 avril 2002, le Parlement européen, en raison des agressions du régime de Tel-Aviv, notamment contre des camps de réfugiés, a adopté une résolution demandant la suspension de l’Accord d’association UE/Israël tant qu’Israël ne respectera pas les droits de l’homme et les principes démocratiques.

Samir Amin n’est plus…

Sa disparition est une perte pour l’Afrique, pour le monde arabe et pour toutes celles et ceux, dans le monde, qui veulent réfléchir et travailler à une véritable alternative au capitalisme.

Dans les quelques charges que j’ai pu exercer hier (Responsable des Relations internationales du PCF de 2006 à 2013, en particulier) j’ai pu rencontrer et parler avec Samir Amin plusieurs fois. Pour moi, Samir, évidemment, était d’abord un penseur et un acteur de l’anti-capitalisme et de l’émancipation des peuples… Issu de ce qu’on appelle « le Sud » mais dont la réflexion politique allait bien au-delà pour recouvrir une portée plus universelle. Son autorité tenait aussi à la  constance et à la fermeté de son engagement. Dans une période où les repères essentiels de la gauche et de l’alternative au capitalisme se sont trop souvent perdus dans des dérives et des compromis « élastiques » ou opportunistes, une telle fermeté restait une référence, une pertinence. Samir avait imposé une crédibilité grâce à ce mélange nécessaire de créativité et de persistance de classe sur lesquelles on sent parfois, aujourd’hui, quelques désirs de retour tellement les reculs sociaux et démocratiques, les décompositions et les risques de catastrophes pèsent lourds. Il n’est certainement pas facile de mêler l’innovation et la constance. Il faut une volonté, des principes et une vision. Samir, à sa façon, n’a cessé de nous le rappeler.

Samir Amin Livre

 

A propos de Claude Lanzmann…

Voici un texte plus réaliste et certainement plus objectif que l’ensemble des articles et commentaires qui ont été publiés sur l’auteur de « Shoa », récemment décédé.

« Claude Lanzmann, un engagement anticolonialiste et ses limites »

Repris du site http://histoirecoloniale.net/Claude-Lanzmann-un-engagement-anticolonialiste-et-ses-limites.html   Ce site est géré par l’association Histoire coloniale et postcoloniale dont le bureau est composé de François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio.

« Claude Lanzmann, né le 27 novembre 1925 et mort le 5 juillet 2018, restera comme le réalisateur du film fondamental, « Shoah », consacré à l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis. Dès 1952, il a collaboré à la revue « Les Temps modernes » et s’est engagé en faveur de la lutte d’indépendance du peuple algérien. Il a signé le « Manifeste des 121 » en faveur du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie et témoigné au « procès Jeanson ». En même temps, il était « viscéralement attaché » à l’État d’Israël, au point de ne pouvoir porter un regard critique sur ses pratiques coloniales.

Critique parue dans l’hebdomadaire Télérama lors de la sortie en salle de ce film de Claude Lanzmann, le 12 novembre 1994, par Vincent Remy :

« Tsahal, réalisé par Claude Lanzmann. On n’aime pas. »

« Avec « Shoah », Claude Lanzmann avait réalisé un film à la fois indispensable et sans appel. Indispensable, comme tout ce qui étaye la mémoire du génocide juif ; sans appel, du fait de sa méthode : pas d’images d’archives, pas de reconstitution, mais la force, irréfutable du témoignage et de la confrontation entre interviewer et interviewés. Grâce à cette méthode, Lanzmann avait trouvé l’image juste.

« Shoah » apparaît comme une œuvre unique. De fait, on a oublié que ce film était le deuxième volet d’un travail entamé avec « Pourquoi Israël ? » En revanche, « Tsahal », troisième volet de la trilogie, ne passera pas inaperçu. Parce qu’il arrive après l’admirable « Shoah ». Mais, surtout, parce que cet ordre chronologique ne doit rien au hasard : Lanzmann considère qu’Israël a été engendré par la Shoah. En posant l’armée israélienne (Tsahal) comme condition de l’existence d’Israël, il s’interdit — et nous interdit — tout regard critique sur elle.

De la Shoah à Israël, et d’Israël à Tsahal, la filiation est établie par un travail de montage : les premières images de Lanzmann sont pour les tombes des jeunes soldats morts pendant la guerre de 73. C’est cette guerre que Lanzmann choisit de mettre en avant et, plus précisément, ses toutes premières heures, où le sort d’Israël fut réellement menacé. Et ce sont les rescapés des bunkers du canal de Suez qui témoignent.

Parce que ces officiers, enfants des victimes de la Shoah, sont les survivants d’une « autre » extermination possible, qu’ils n’avaient pas, pour la plupart, la vocation des armes et que leur discours, intelligent et émouvant, échappe à l’habituelle rhétorique militaire, on leur est tout acquis. Et c’est en s’appuyant sur cette sympathie que Lanzmann nous emmène dans une entreprise, d’abord ennuyeuse, puis déplaisante.

L’ennui, tout d’abord. Obnubilé par sa démonstration — Tsahal n’est pas une armée comme les autres —, Lanzmann s’attarde une demi-heure sur la fabrication du tank Markava, le nombre de blindages, l’épaisseur des tôles, son incomparable supériorité sur tous les chars du monde, et le fait qu’on s’y sent « comme à la maison ». Sur la lancée, on visite une école de l’armée de l’air, où les futurs pilotes d’hélicoptère ressemblent tristement aux pilotes d’hélicoptère du monde entier : cette fois, c’est Top Gun, sans les femmes (car, curieusement, dans ce documentaire très viril, Lanzmann occulte presque ce particularisme, réel celui-là, de l’armée d’Israël : la présence des femmes).

Les raccourcis déplaisants, maintenant. Tsahal, une armée pas comme les autres : est-ce pour cela que Claude Lanzmann filme le général Ariel Sharon, tel un patriarche de la Bible au milieu de ses moutons — l’image n’est pas innocente ! —, sans une question un tant soit peu critique sur son rôle dans la guerre du Liban ? Est-ce pour cela qu’il expédie cette guerre, à peine évoquée au détour d’une phrase ?

Il lui était impossible, en revanche, d’échapper à la question des territoires occupés. Admettre que Tsahal, armée d’occupation, ait pu être, comme toutes les armées d’occupation, conduite au pire ? Lanzmann ne s’y résout pas. Certes, il montre les fouilles humiliantes subies par les Palestiniens. Mais il se refuse à porter la contradiction à ses interviewés : d’où il ressort finalement que c’est parce que Tsahal est Tsahal qu’il n’y a pas eu davantage de victimes parmi les jeunes Palestiniens.

Ce n’est que dans les toutes dernières minutes de son film que Lanzmann retrouve son talent de contradicteur. Mais il a déplacé le sujet, et la cible, civile, est facile : un colon des territoires occupés, aux propos tellement caricaturaux qu’il constitue le bouc émissaire idéal. Ariel Sharon, grand ordonnateur de la colonisation des territoires, peut garder ses moutons tranquille…

Les cinq heures de « Tsahal », finalement, témoignent d’un syndrome attristant. La seule fois où Lanzmann s’adresse à un Arabe de Gaza, père de dix enfants, c’est pour demander, sur un ton qui se veut amical : « Pourquoi fait-il autant d’enfants ? » Question accablante. Et qui le devient encore plus lorsque, quelques instants plus tard, Lanzmann donne l’accolade au colon qui vient de nier l’existence possible des Palestiniens sur cette terre.

On sort accablé, en effet. Ni l’interview de l’écrivain David Grossman, ni celle d’un avocat des droits de l’homme ne dissipent le malaise. D’autant — on en est convaincu — que cette glorification de la force militaire ne reflète pas la diversité et les contradictions que tolère et suscite la société israélienne. »

Hiroshima – Nagasaki, 73ème anniversaire.

Une délégation de 9 personnes, conduite par Christine Rosenberg membre du Conseil National et responsable du Comité de Toulouse a représenté le Mouvement de la Paix à Hiroshima puis Nagasaki du 4 au 9 Août à l’occasion de la conférence internationale contre les bombes A et H. Ci-dessous l’intervention de Christine Rosenberg.

« Pour un monde Sans Armes Nucléaires, Pacifique et Juste.

Je voudrais tout d’abord exprimer la solidarité du Mouvement de la paix français et toute notre compassion envers les familles qui ont été meurtries par les terribles inondations qui ont touché particulièrement la province d’Hiroshima.

C’est avec un immense plaisir que nous répondons présents à l’appel du Comité d’organisation de cette Conférence mondiale contre les bombes A et H.

Une victoire des mobilisations citoyennes

L’adoption par l’ONU d’un traité d’interdiction des armes nucléaires n’aurait pu être possible sans les témoignages inlassables des Hibakushas et la permanence des mobilisations des mouvements de paix au Japon. C’est aussi une victoire à mettre à l’actif des millions de personnes et d’ONG qui, à travers le monde, pendant des dizaines d’années ont agi pour l’élimination définitive de toutes les armes de destruction massive en liaison et convergence avec les actions d’un certain nombre d’États et d’institutions nationales et internationales comme l’ONU, la Croix Rouge internationale, l’OIT, la CSI (confédération syndicale internationale-CSI).

Les enjeux mondiaux

Les armes nucléaires constituent un danger mortel pour l’humanité. L’enjeu de leur éradication est lié aux autres enjeux que sont la guerre et la paix, un développement juste et durable, la lutte contre le réchauffement climatique et plus largement pour un monde de justice, de fraternité et d’égalité (en particulier entre les hommes et les femmes), donc avec la lutte générale pour les droits humains.

Jamais l’humanité n’a autant disposé qu’aujourd’hui des capacités et des moyens pour faire face à ces enjeux et créer les conditions pour que chaque être humain puisse vivre en paix et en sécurité.

La logique de puissance, de domination et d’accaparement qui caractérise la mondialisation actuelle des économies constitue un obstacle majeur à la construction d’un monde de paix débarrassé des armes nucléaires. Elle s’accompagne aussi d’une remise en cause de la Charte des Nations Unies et du multilatéralisme au profit de l’OTAN ou d’organismes supranationaux tels que les G8 ou G20

C’est ainsi que cette logique a favorisé le développement du complexe militaro-politico-industriel qui est l’adversaire principal dans cette phase de la lutte vers l’élimination des armes nucléaires

Le complexe militaro-industriel, principal responsable de l’accroissement des dépenses militaires, domine et contrôle aussi le pouvoir médiatique. En France par exemple l’adoption du traité d’interdiction des armes nucléaires a été totalement passée sous silence ou bien a été combattu par des soi-disant experts.

Le rapport des forces

Il ne faut pas sous-estimer le succès de constitue le traité d’interdiction des armes nucléaires, mais il ne faut pas non plus le surestimer ni sous-évaluer la détermination de nos adversaires pour retarder l’élimination des armes nucléaires. Ce qui est vraiment positif c’est que le rapport de force a évolué en faveur de l’élimination des armes nucléaires. Ainsi en France dans un sondage récent 76% des Français se déclarent favorables à ce que la France s’engage dans un processus international d’élimination totale et contrôlée des armes atomiques, tel que prévu par l’ONU.

Cette volonté est très forte dans tout le spectre politique.

Et 67% des Français répondent favorablement, soit plus des deux tiers de la population, pour qu’elle signe et ratifie le Traité d’interdiction des armes nucléaires.

Ces chiffres confirment sur le plan national les évolutions constatées au plan mondial en faveur de l’élimination des armes nucléaires.

Pour le Mouvement de la Paix ces données viennent conforter la dynamique du mouvement de fond en faveur de l’élimination des armes nucléaires qui s’exprime à travers la constitution d’un vaste rassemblement international pour l’élimination de ces armes, illégales au regard du droit international, dangereuses car menaçant l’existence même de l’humanité, inefficaces et inutiles militairement pour assurer la sécurité de notre peuple, coûteuses financièrement et moralement inadmissibles.

Cependant ces résultats doivent être nuancés par le fait que à une première question concernant les dépenses publiques, 18% seulement des sondés considèrent que le budget de « la défense, l’armée », serait le deuxième poste à réduire. Le contexte sécuritaire dans lequel les citoyens sont baignés depuis les attentats de 2015 peut expliquer ce résultat en baisse par rapport aux études précédentes.

Mais cette étude d’opinion vient contredire les choix effectués par le gouvernement et le parlement qui viennent de voter, sans aucun effort de débat public, une nouvelle Loi de programme militaire visant notamment à renouveler l’ensemble de l’arsenal atomique français, en contradiction complète avec la loi internationale qui rend illégale la possession, la fabrication et la menace d’utilisation de l’arme atomique.

En France la majorité et le gouvernement actuel (Macron) est favorable à la dissuasion nucléaire, à la militarisation des relations internationales, aux interventions militaires à l’étranger et à l’alignement sur les politiques de l’OTAN.

Concernant la doctrine de le dissuasion nucléaire de plus en plus de voix s’élèvent en France pour la remettre en cause, dont celles d’anciens ministres de la défense.

Pour le Mouvement de la Paix cette doctrine conduit inéluctablement à la prolifération.

Preuve en est la détention par la Corée du Nord de l’arme nucléaire.

A la suite de la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un le Mouvement de la Paix s’est déclaré satisfait et vigilant considérant que ces premiers pas permettent un espoir.

Pour autant, ceci ne doit pas nous conduire à oublier certains aspects de la situation internationale actuelle, à savoir

* la nouvelle politique des États-Unis en matière d’armes nucléaires avec la reprise de la construction d’armes nucléaires tactiques,

* le grave retrait des USA de l’accord nucléaire Iranien,

* la volonté des puissances nucléaires d’empêcher la ratification du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires.

Il convient donc de soutenir les revendications des Mouvements de Paix, des Etats et de l’ONU en faveur d’une démilitarisation de cette région, de sa dénucléarisation et de la fermeture des bases militaires étrangères.

De même, il convient de soutenir les initiatives de l’ASEAN (Association of South East Asian Nations) et de ses États membres pour des solutions pacifiques aux conflits existant dans cette région et pour en faire une zone de paix, de coopération et de développement durable exempte d’armes nucléaires avec l’objectif d’étendre ces efforts vers l’Asie du Nord-Est.

En Europe

Le parlement européen a voté des résolutions en faveur du désarmement nucléaire mais il faut aussi agir pour une Europe de Paix incluant tous les Etats européens y compris la Russie pour une sécurité commune basée sur une logique s’inspirant des principes d’Helsinki. Les prochaines élections européennes, en 2019 seront l’occasion pour les mouvements pacifistes européens de s’exprimer en ce sens.

Campagne

Le Mouvement de la Paix a engagé une campagne pour que la France s’engage, signe et ratifie le TIAN. Une pétition a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures. Le film « La Bombe et nous » est diffusé dans de nombreuses salles en partenariat avec le Mouvement de la Paix et les organisations membres de ICAN-France. Il permet d’organiser des débats publics sur les questions de la dangerosité, de l’inutilité des armes nucléaires mais aussi sur la doctrine de la dissuasion.

Cette campagne s’exprimera à l’occasion des initiatives autour de la Journée internationale de la Paix du 21 septembre et lors des Marches pour la Paix organisées dans toute la France le samedi 22 septembre 2018 en liaison avec le collectif national « En Marche pour la Paix » fort de 153 organisations.

Le dimanche 14 octobre 2018, de nombreux partenaires organisent avec le Mouvement de la Paix une journée de mobilisation sur « les lieux du crime ». Le Mouvement de la Paix insiste : « Nous voulons interpeller le Président de la République pour lui dire : M. le Président, Otez-vous la bombe du crâne ». Les pacifistes convergeront vers les lieux où l’État français prépare la guerre atomique pour dénoncer les conséquences humanitaires et l’illégalité de l’arme nucléaire. « Maintenant c’est confirmé, nous sommes la majorité ; M. le Président vous devez entendre cette volonté et engager la France dans la ratification du Traité d’Interdiction des Armes nucléaires (TIAN). »

Mexique, 1er Juillet: enfin un gouvernement progressiste?.. un article d’Obey Ament.

L’élection présidentielle que le Mexique va vivre ce 1er juillet 2018, sera probablement qualifiée d’historique. Obey Ament, spécialiste de l’Amérique latine, explique la situation.

Pour la première fois, un candidat issu de la gauche, Andrés Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, semble pouvoir emporter l’élection grâce à une mobilisation de l’électorat sans précédent. L’écart donné entre AMLO et le candidat qui le suit est telle qu’une tentative de fraude électorale semble désormais difficile. En 1988 , la manipulation des résultats électoraux par le pouvoir en place a empêché une victoire du candidat de la gauche, Cuauhtemoc Cardenas, et a permis l’accès à la présidence de Carlos Salinas de Gortari, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI – droite libérale).

Les élections de l’an 2000 ont donné la victoire à Vicente Fox, candidat du PAN (droite conservatrice), mettant fin à 76 années de gouvernements du PRI, éveillant l’espoir d’un changement de régime. Le PAN a gouverné pendant 12 ans dans la continuité du néolibéralisme inauguré par ses prédécesseurs pour, finalement, laisser la place au PRI revenu au pouvoir en 2012.

Andrés Manuel Lopez Obrador est candidat pour la troisième fois à cette élection. En 2006 il a perdu dans des conditions discutables face au candidat du PAN, Felipe Calderon. En 2012, il perdit encore face au candidat du PRI Enrique Peña Nieto, dans un scrutin encore manipulé et une élection marquée par une campagne de discrédit à son égard. Les médias jouèrent un rôle majeur.

Une société poussé à bout qui veut un changent réel

Cette élection de 2018 sera historique en raison du degré très élevé de rejet du régime dans une société poussée à bout et fatiguée de la corruption et de l’impunité intrinsèques au système en place. Et en raison aussi d’un désaveu des partis qui gouvernent en alternance sans apporter de solutions ni à la pauvreté et aux inégalités, ni à l’insécurité. Le crime organisé devenu tout puissant s’infiltre dans la vie politique, menaçant la possibilité d’une démocratie réelle. Si les sondages ne se trompent pas, AMLO pourrait atteindre jusqu’à 50% des suffrages exprimés, soit entre 20 et 26 millions de voix, score jamais atteint par les présidents élus depuis 1988. Ce qui montrerait une très forte mobilisation en faveur d’un changement. Le système électoral mexicain à un tour qui donne la victoire au candidat arrivé en première place même sans avoir atteint les 50% a permis l’accession à la présidence du pays d’ élus minoritaires qui ont du gouverner grâce à des compromissions et arrangements. Pour la première fois, une majorité pourrait se constituer avec des élus issus de la coalition soutenant la candidature d’AMLO.

En 2012, après l’élection du candidat du PRI, Enrique Peña Nieto, les deux partis de l’alternance PRI et PAN rejoints par le Parti de la révolution démocratique (PRD) – crée autour de Cuauhtemoc Cardenas et rassemblant l’ensemble de la gauche depuis 1989 – ont signé un « Pacte pour le Mexique » ouvrant la voie à des nouvelles contre – réformes : ouverture de la compagnie pétrolière PEMEX aux capitaux privés, privatisation de la compagnie d’électricité, mise en concurrence du secteur des télécommunications, réforme néolibérale de l’éducation inspiré les organismes internationaux, nouvelle loi du travail poussant plus loin la flexibilisation, réforme de la fiscalité (vécue comme une injustice par les classes moyennes), et fin des subventions au prix de l’essence signifiant des hausses importantes.

La recherche sans frein de la compétitivité exigée par son mode d’insertion dans la mondialisation et par les politiques néolibérales mises en place depuis 40 ans, ont fait du Mexique l’un des pays imposant les salaires les plus bas de l’Amérique latine. Le salaire moyen1 est inférieur à celui de la Chine ou d’autres pays asiatiques. Les gains en productivité ne se reflètent pas dans les revenus des travailleurs : alors que la productivité a progressé de 4% ces derniers années les salaires ont perdu 7,5%. En 10 ans, les salaires dans l’industrie manufacturière ont perdu 18%2.

L’image d’un pays à succès colporté par certains médias européens ignore le triste sort d’un bonne moitié des Mexicains. 53 millions de personnes (43,6% de la population) vivent dans la pauvreté selon le Conseil national d’évaluation des politiques de développement social et 9,4 millions vivent dans la pauvreté extrême (7,6%). Le secteur délabré de la santé souffre des politiques d’austérité et de la corruption. 2,7% du PIB du pays sont destinés à un système de santé à plusieurs vitesses. Les familles mexicaines payent de leur poche 44,5% des dépenses en santé3et 20 millions de personnes de la population n’a aucun accès aux soins.

Les effets des politiques néolibérales ne sont pas les seules raisons du mécontentement des Mexicains. Il y a aussi le niveau atteint par la corruption et l’impunité qui l’accompagne. Le président Enrique Peña Nieto a été éclaboussé avec l’un de de ses principaux ministres par l’acquisition douteuse d’une luxueuse résidence construite par l’une des compagnies de construction ayant obtenu un juteux marché public. Le licenciement des journalistes qui ont dévoilé l’affaire sous la pression du gouvernement a été très mal reçu dans l’opinion publique. Cette affaire n’a été que le premier d’une série de scandales. Depuis 2012, 15 gouverneurs ont été arrêtés pour corruption. Celui de Veracruz, par exemple, s’était approprié de 1,8 milliard de dollars en ponctionnant le budget de l’État alors que dans les hôpitaux publics des enfants atteints par le cancer recevaient des injections diluées dans de l‘eau distillé au lieu des traitements indiqués. Entre 2013 et 2014 des ministères, des banques des entreprises, la compagnie nationale pétrolière et des universités publiques ont participé au détournement de plus de 300 millions d’euros.

La disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa, ainsi que d’autres massacres d’innocents commis par les forces de l’ordre et l’armée ont marqué l’ensemble de la société mexicaine qui vit déjà depuis des longues années dans un climat de violences sans fin issues des pratiques du crime organisé.

Reconfiguration politique

La participation du PRD au « Pacte pour le Mexique » a été le coup de grâce infligé à l’unité de ce parti. La grande majorité de ses militants constitue aujourd’hui la base militante et électorale du Mouvement de régénération nationale (MORENA) crée par Andrés Manuel Lopez Obrador en 2012. Lui même étant l’un des anciens présidents du PRD entre 1996 et 1999. En 2000 il fut élu Chef du gouvernement de la ville de Mexico sous la bannière du PRD. Cuauhtemoc Cardenas, lui même, avait annoncé son départ du PRD dénonçant « myopie, opportunisme et auto-satisfaction »… mais il n’a pas rejoint MORENA.

Depuis 2006 AMLO est en campagne et parcourt le Mexique nouant des liens avec la population. Il a répété inlassablement le thème principal de sa campagne : mettre fin au régime de « la mafia du pouvoir » et s’attaquer à la corruption. Il a réussi à se défaire de l’image qu’on lui avait collée, celle d’un homme radical enclin à l’usage de la violence. Il est aujourd’hui perçu comme celui qui peut changer réellement ce qui doit être changé. Les enquêtes montrent une progression de la candidature d’AMLO sur tout le territoire alors qu’en 2012 il ne bénéficiait que d’une présence plutôt inégale selon les régions. Dans la région du Nord où traditionnellement PAN et PRI ont une forte implantation, AMLO passe de 12% des préférences à 39%. Dans la région du centre-ouest il passe de 25% à 36%. Dans le centre et dans le sud, régions traditionnellement plus favorables à la gauche, AMLO passe respectivement de 39% à 54%, et de 39% à 54%.

Pour cette campagne, AMLO a fait un choix stratégique qui rappelle, au Brésil, celui qui avait permis à Luis Inacio Lula da Silva de gagner en 2002. Lula avait associé à sa campagne l’entrepreneur José Alençar qui fut son vice-président. Il forma une majorité avec un large éventail de partis allant de la droite pure à la gauche représentée par le Parti des travailleurs et le Parti communiste du Brésil. Avant sa première élection, afin de rassurer le secteur financier, Lula da Silva avait aussi accepté de négocier certaines conditions avec le FMI qu’il avait combattu des années durant.

Après avoir été deux fois le candidat du PRD, AMLO est aujourd’hui le candidat de la coalition « Ensemble nous ferons histoire ». Cette coalition rassemble MORENA, le Parti du travail (ex-maoïstes), le Parti rencontre social (conservateur évangélistes) . Mais la plate-forme qui soutient la candidature d’AMLO est bien plus large et compte des progressistes d’horizons très divers, venus du monde la culture, des intellectuels, ou bien des politiques, des personnalités de centre-droit et des hommes d’affaires…

AMLO annonce son ambition d’unir tous ceux qui veulent en finir avec le régime actuel. Il a composé une équipe qui veut refléter cette diversité. Il a mis à la tête de sa campagne deux personnalités bien connues, mais pas vraiment marquées à gauche. Tatiana Clouthier, fille de Manuel Clouthier, dirigeant charismatique et candidat aux présidentielles pour le PAN en 1988. Elle est l’une des principales porte-parole d’AMLO et coordonnatrice de sa campagne. Son discours clair et pondéré est audible pour une bonne partie des classes moyennes et il apporte une certaine modération à l’image du candidat de MORENA. Alfonso Romo Garza est chargé de la stratégie et des liens avec les entrepreneurs et les autorités de l’État. C’est un très riche homme d’affaires qui a investi dans des domaines très divers. Il a fondé Seminis, l’une des compagnies productrices de semences les plus importantes au niveau mondial. Il a des intérêts dans les biotechnologies, et des participations dans diverses grandes compagnies.

Une nouvelle alliance et un programme ambitieux

AMLO, qui compte avec un soutien populaire fort, a aussi élargi ses appuis en associant à son équipe d’autres représentants du monde économique ou des très proches des grands hommes d’affaires. Par exemple Carlos Salinas Pliego, propriétaire de Télévision Azteca, et Esteban Moctezuma qui dirigeait la Fondation Azteca, Marcos Fastlicht, beau-père du propriétaire du groupe Televisa, et Miguel Torruco, apparenté par alliance à Carlos Slim, l’homme le plus riche du Mexique.

Le rapprochement avec ces membres éminents de l’élite économique du pays n’a pas épargné à AMLO des attaques frontales ou indirectes des organisations patronales qui ont parié sur la victoire du candidat du PRI José Antonio Meade, et qui se sont tournés vers la candidature de Ricardo Anaya lorsqu’ils se sont aperçus de l’incapacité du candidat officiel à faire oublier le discrédit du parti au gouvernement. Le patronat a payé des campagnes médiatiques contre le candidat de MORENA, et des patrons ont fait pression sur leurs salariés pour qu’ils votent contre la supposée menace « populiste ». Le président de la banque espagnole, Francisco Gonzalez, s’est rendu à Mexico pour se mêler de la campagne électorale et défendre les réformes sur l’énergie et l’éducation du gouvernement d’Enrique Peña Nieto, après avoir mis en garde les Mexicains contre « un retour en arrière » qui signifierait l’élection d’un président « populiste ». La filiale mexicaine de BBVA (Banco Bilbao Vizcaya Argentina) représente 23% du marché bancaire du pays et apporte 40% des bénéfices globaux de cette banque.4

Ces attaques n’ont pas eu d’effet dans les intentions de vote des Mexicains qui voient dans le patronat un partie de la « mafia du pouvoir » qui a su s’enrichir à l’ombre de ce pouvoir. Pour désamorcer cette campagne et afin de rassurer les milieux financiers et patronaux, Alfonso Romo Garza a fait usage de ses bons offices pour permettre une rencontre entre AMLO et le Conseil mexicain d’affaires (CMN). Celui-ci rassemble le beau monde des représentants des grands capitaux. Il a été question de la réforme éducative mise en place par le gouvernement de Peña Nieto et que AMLO veut abroger, de la réforme énergétique et de la construction du nouvel aéroport de la Ville de Mexico qu’ AMLO a sévèrement questionné. Il pourrait ne pas revenir sur la réforme énergétique5 qui ouvre le pétrole mexicain aux capitaux privés, mais il donnerait un coup d’arrêt à la privatisation rampante, et les contrats déjà signés ou annoncés seraient revus ainsi que l’attribution des marchés publics pour l’aéroport international. AMLO accuse le pouvoir d’avoir cédé ces marchés de manière illégale et en favorisant des proches du gouvernement.

La corruption, l’insécurité, l’éducation et le pétrole furent des thèmes présents pendant toute la campagne électorale. Ils représentent de grands enjeux. Les propositions avancées dans le « Projet de Nation 2018-2024 » présentées le 20 novembre 2017 sont d’une grande ambition. Tellement grande qu’on peut se demander si un mandat de 6 ans suffira pour le réaliser (au Mexique il n’y a pas de réélection ).

La question du financement de ce projet se pose aussi. Jusqu’ici AMLO a toujours affirmé qu’il ne créera de nouveaux impôts. Il affirme pouvoir récupérer de l’argent en mettant fin aux pratiques de corruption, qu’il évalue à 10% du budget, c’est à dire, entre 300 et 500 milliards de pesos, (12,5 à 20 milliards d’euros). Il compte aussi sur « l’austérité républicaine » qui va devrait faire baisser significativement les salaires des hauts fonctionnaires et les dépenses inutiles. Ces mesures, ajoutées à une gestion saine des ressources disponibles devraient suffire.

L’État devra assumer son rôle de promoteur du développement en complément de l’initiative privée et du secteur public. Des mesures devront être prises contre l’évasion de capitaux et contre la fraude fiscale. Le secret bancaire sera éliminé et des organismes autonomes seront créés. Des grands projets d’infrastructure seront réalisés, routes, ponts, ports, écoles, hôpitaux…

Le projet d’AMLO ne rejette pas l’Accord de libre échange d’Amérique du nord (ALENA) en cours de renégociation. Mais il affirme que la relation avec les États-Unis ne peut pas se limiter à l’immigration, au libre échange et à la sécurité. Une bonne relation doit comprendre la coopération sur l’environnement, le changement climatique, les sciences et la technologie. L’agriculture et le développent rural, qui ont été gravement affectés par le traité de libre échange, doivent être une priorité. L’objectif de la lutte contre la pauvreté et les inégalités sont inséparables de cette priorité. Il est proposé une meilleure intégration entre les trois pays membres (États-Unis, Canada et Mexique) pour incorporer plus d’investissements régionaux dans les productions. A la différence des propositions de Donald Trump qui exige plus d’investissements étasuniens. En même temps le Mexique devra diversifier ses relations commerciales et renforcer celles avec l’Europe et avec l’Asie, notamment avec la Chine, principal concurrent du Mexique dans la région, pour une coopération dans des domaines tels que les énergies nouvelles, le train de grande vitesse et le commerce électronique.

Le projet d’AMLO propose aussi que le Mexique se tourne vers l’Amérique centrale dans une stratégie de long terme, avec la création d’un corridor avec d’infrastructures, avec des projets énergétiques, de tourisme et culturels.

Le projet porté par la candidature d’AMLO revendique une politique extérieure reprenant les orientations qui avaient donné au Mexique sa spécificité, et qui lui avait valut une reconnaissance internationale. Un gouvernement présidé par AMLO devrait faire de l’autodétermination des peuples et de la non-ingérence dans les affaires des autres, des principes de base. Cette position ne signifie pas indifférence mais priorité aux solutions pacifiques et négociés. Le Mexique ne cherche pas à avoir une position « réactive » mais « prospective ». Il ne doit pas chercher à réagir en donnant des leçons, mais en fonction des enjeux qui se profilent sur la base de ses intérêts nationaux et dans le respect du droit international. La politique extérieure du Mexique, sa force et poids pourront croître si le pays sait répondre à ses principaux défis interne. Hector Vasconcelos, pressenti pour être le Ministre des Relations extérieures de Lopez Obrador, affirme : « Nous voulons mettre de l’ordre la maison ». Pour lui, « c’est hypocrite et grotesque » avoir la prétention de défendre les droits de l’homme dans d’autres pays alors qu’on est même pas capable de les défendre chez soi. Il en défend les principes. Bien qu’inscrits dans la constitution, ceux-ci sont « oubliés » par les gouvernements du PRI et du PAN dans une attitude de soumission envers Washington. Hector Vasconcelos, critique ainsi l’attitude interventionniste du gouvernement d’Enrique Peña Nieto sur le Venezuela. Il voit une situation « extrêmement difficile et déplorable », mais il y a une différence entre la dénonciation des violations des droits de l’homme et l’intervention dans les conflits internes de ce pays.6

L’insécurité et le crime organisé

Le thème de l’insécurité et de la lutte contre le crime organisé est central dans l’actualité mexicaine. C’est l’une des premières préoccupations de la population. L’annonce fait par AMLO de la possibilité d’une amnistie pour les membres du crime organisé a été saisi comme un argument par les candidats du PRI et du PAN pour bien montrer le caractère irréaliste de la candidature d’AMLO. Cette proposition a dû être expliquée à plusieurs reprises par Tatiana Clouthier et par Alfonso Durazo, chargé des questions de sécurité de la coalition « Ensemble nous ferons histoire ». Ce dernier a affirmé qu’il s’agit d’une démarche légale qui prendrait en compte les droits des victimes. Le Congrès serait chargé d’élaborer une loi qui devra aussi respecter les traités internationaux signés par le Mexique qui excluent les violations graves aux droits de l’homme , l’extorsion, l’enlèvement et d’autres actes violents7. Cette loi serait soumise à une consultation citoyenne. Tatiana Clouthier a insisté sur le fait qu’une amnistie ne signifierait le « pardon pour les criminels », mais serait conçue pour aider des groupes vulnérables, des jeunes, des paysans et des migrants à sortir du milieu criminel.8

Alfonso Durazo a rappelé lors d’une conférence la méfiance qui existe dans la population à l’égard des forces de l’ordre alors que 99% des délits commis actuellement au Mexique restent dans l’impunité. « Le crime organisé, a-t-il affirmé, avance la main dans la main avec les autorités. Il n’y a pas de corruption dans la police sans corruption politique »9

Parmi les propositions les moins connues de ce « Projet de Nation » mais certainement des plus importantes sont celles qui prévoient de s’attaquer à l’évasion et à la fraude fiscale, au blanchissement de l’argent sale avec des contrôles du système bancaire, la lutte contre les paradis fiscaux et l’élimination du secret bancaire.

Lopez Obrador et l’espoir lucide d’un peuple.

La lecture de ce « projet de nation » permet de mieux comprendre les craintes patronales de voir s’installer un gouvernement assimilé à ceux des années du « développementalisme » populiste pratiqué par le PRI, ayant précédé les crises de la dette du début des années 80. Le patronat ne veut pas d’un retour de l’État directeur et régulateur. Mais surtout, il ne veut pas la fin de sa relation de complicité avec le pouvoir.

Tout semble indiquer aujourd’hui que « la mafia du pouvoir », malgré tous ses efforts, sera balayé par le suffrage d’une majorité des Mexicains. La poussée en faveur du changement est forte et c’est Andrés Manuel Lopez Obrador qui apparaît comme le seul capable de représenter cette exigence. Mais on peut aussi dire que le vote de cette majorité sera lucide. AMLO est bien celui à qui on va donner sa confiance mais ce sera bien une confiance lucide. Une enquête réalisée en mai dernier montre que 58% des personnes interrogées considèrent que le pays doit changer complètement de politique économique et de sécurité. 34% ne voient pas de candidat qui soit plus honnête que les autres, mais 32% voient en AMLO le candidat le plus honnête.10 Et 34% le considèrent comme celui qui peut apporter « un changement total » dans la façon de gouverner le pays. Cette même enquête donne à AMLO 44,5% des « préférences effectives » parmi les enquêtes.

Pour l’écrivain Hector Aguilar Camin, très critique à l’égard d’AMLO voir opposé à lui, le Mexique vit une véritable « révolte morale » . Il écrit dans le mensuel « Nexos »11 : « Là où tout le monde dit ne plus croire en rien, il y a un énorme désir de croire en quelque chose qui soit une rupture ». Aguilar Camin fait partie de ceux qui voient en AMLO un retour aux temps des gouvernements autoritaires du PRI et qui assimilent, non sans arrières pensées, le candidat de MORENA au populisme «nationaliste,  globalophobique, anti-système, antilibéral ». L’argument est facile. Il est destiné à contribuer à la campagne de peur lancée par la droite et par le gouvernement. Mais comme un aveu, cet intellectuel proche du pouvoir reconnaît ce qui est une évidence pour les Mexicains : « le changement au Mexique est la réponse aux pauvres résultats de sa démocratie, de son économie et de l’irritation publique contre une classe politique dont la corruption va de paire avec l’insensibilité face aux ravages qu’elle sème ».

Si AMLO sort victorieux de l’élection du 1er juillet, ce sera, pour le Mexique, une très forte secousse, un véritable tremblement de terre. Le pays devra faire face à de grands défis, ceux laissés par des décennies de néolibéralisme avec ses injustices et ses inégalités criantes, celui du crime organisé devenu puissant grâce à l’accumulation de richesses énormes et sa présence à tous les niveaux du fonctionnement économique, politique, institutionnel de la société. Démonter le système de corruption profondément ancré après depuis de décennies ne pourra pas se faire du jour au lendemain et la récupération de milliards qu’elle représente ne se fera pas aisément.

L’après 1er juillet s’annonce avec des changements dans la configuration politique que le Mexique connaît depuis un quart de siècle. Le PRI, qui a dominé la vie politique du pays depuis presque un siècle, devrait sortir très affaibli de cette élection. En présentant un candidat qui n’est pas membre de ce parti et qui a participé aux gouvernements du PAN et du PRI, ses dirigeants ont cru pouvoir échapper à la colère des Mexicains. Le PRI risque cependant de se retrouver avec une présence très réduite à la Chambre de députés et au Sénat, et perdra sans doute les gouvernements des États qu’il dirige.

Le PAN arrive divisé à cette élection après que Ricardo Anaya a imposé sa candidature poussant Margarita Zavala, épouse de l’ex-président Felipe Calderon vers la sortie. Margarita Zavala, dans un premier temps, s’est présentée comme candidate indépendante, mais elle a du retirer sa candidature au vu sondages qui lui donnaient moins de 4 %. En cas de déroute, et c’est le scénario le plus probable, Ricardo Anaya devra rendre comptes à son parti et on peut s’attendre à une guerre interne dans la droite conservatrice.

Le PRD ne sortira pas non plus indemne de cette élection. En choisissant une alliance avec la droite il est allé au terme d’un débat qui date de son congrès de Zacatecas en l’an 2000, et qui a vu s’affronter son aile anti-néolibérale et ceux qui donnaient la priorité à une alliance avec le PAN au nom du combat contre le PRI. Dix-huit ans plus tard le parti semble avoir perdu son âme et risque de perdre un grand nombre de parlementaires. Déjà, avant même l’élection du 1er juillet certains demandent une révision de la stratégie. Très probablement, la coalition avec le PAN ne durera pas long temps. Et il est fort possible qu’au moins une partie de ses élus rejoignent AMLO dans une nouvelle majorité.

MORENA deviendra-t-il un mouvement d’action politique ou va-t- il rester un mouvement électoral ? Va-t-il être un élément de mobilisation et de politisation ou va-t-il se replier dans une attitude de délégation de pouvoir laissant au gouvernement le soin de gérer et négocier avec la nouvelle opposition ? Jusqu’où ira un gouvernement présidé par AMLO ? Fera-t- il la politique en faveur des majorités pour laquelle il se bat depuis trente ans ? la présence de ses nouveaux alliés dans un prochain gouvernement va-t-elle signifier une inflexion de cette ligne ?

Les changements promis ne pourront pas se faire sans la mobilisation de tous ceux qui exigent aujourd’hui un changement fort. Cette mobilisation sera d’autant plus nécessaire qu’il est certain que la droite va à passer à la contre-offensive mobilisant les secteurs les plus conservateurs de la société comme elle a su le faire dans le passé contre les politiques progressistes du gouvernement de Lazaro Cardenas (1934-1940)

Une victoire de Andrés Manuel Lopez Obrador ferait de l’année 2018 une année charnière. S’il arrive à imposer les changements nécessaires, le Mexique pourrait commencer à devenir un pays capable de se libérer des pires fléaux qui l’accablent depuis trop longtemps. Mais rien ne se fera sans de très durs affrontements.

1 Le salaire minimum est de 88 pesos par jour, approximativement 3,65 euros/jour

2 Étude de l’Université Iberoamericana de Mexico cité par El Pais du 12 juin 2018 (édition Amériques)

3 Aseguradoras apenas cubren 3,5% del gasto en salud en México : AMIS. El Economista 25 avril 2018

7El Pais, 25 avril 2018

8Vanguardia, 24 abril 2018

11« A las puertas de AMLO », Hector Aguilar Camin, Nexos juin 2018

Kissinger et la Corée du Nord…

Daily Mail KissingerLe 2 février 2018 le quotidien britannique Daily Mail (1), titre : « Une première frappe nucléaire sur la Corée du Nord, c’est tentant, selon le légendaire diplomate américain Henri Kissinger, alors que Kim Jong-un accuse Trump de pousser à la guerre ».

Kissinger aurait été séduit par l’idée d’une frappe nucléaire préemptive sur la Corée du Nord ?.. Le Daily Mail l’affirme et le confirme en citant l’ancien Secrétaire d’État Henri Kissinger déclarant : « la tentation de lancer une première frappe sur la Corée du Nord est forte et c’est un argument rationnel ».

Une première frappe nucléaire ?..Un argument rationnel ?.. Dans la crise sur le nucléaire nord-coréen, l’option la plus crédible pour Henri Kissinger serait donc une frappe nucléaire ?.. C’était tout simplement énorme. Surtout dans un contexte où Kissinger, toujours très écouté, a déjà rencontré plusieurs fois Donald Trump… Dans une période où justement commence le débat sur la « Nuclear Posture Revue 2018 » annonçant le choix des États-Unis de renforcer l’arsenal américain et de développer des armes nucléaires d’une puissance adaptée à leur emploi dans des conflits…

Il fallait donc vérifier…

Les propos, cités plus haut, du célèbre diplomate américain sont extraits d’une audition sur « les défis globaux auxquels les États-Unis doivent faire face » tenue au Sénat le 25 janvier 2018, au sein de la Commission « Senate Armed Services ». Cette Commission du Sénat avait trois invités : Henri Kissinger, ancien Secrétaire d’État sous Richard Nixon et Gérald Ford ; George Schultz, ancien Secrétaire d’État de Ronald Reagan, et Richard Armitage, ancien Sous-secrétaire d’État adjoint de George Herbert Walker Bush (le père).

Pour comprendre, il faut regarder et écouter la vidéo de l’audition. Quant à la presse, elle traite si peu la question… Un premier constat s’impose : Kissinger n’a pas parlé d’une frappe nucléaire. En revanche, il a bien souligné que la tentation est forte d’une attaque préemptive ou préventive, et précisé qu’il s’agit d’une option « rationnelle ». Rationnelle, au sens d’une chose logique. Mais il souligne aussi – et ceci est décisif – « qu’en tout état de cause, et c’est ma façon de penser, je serais très inquiet d’une guerre de choix unilatéral aux frontières de la Chine, de la Russie et dans laquelle nous ne serions pas soutenus par une partie significative du monde, ou au moins du monde asiatique ». Ce qui est une façon de dire qu’une attaque préemptive doit être évitée dans un contexte où, précisément, ni la Chine, ni la Russie, ni d’autres États de la région, ne pourraient accepter un risque de conflit majeur. Kissinger resitue l’enjeu dans son contexte.

Pour Kissinger , un petit État comme la Corée du Nord ne présente pas, en soi, un problème de menace extrême, mais il souligne que la situation a la potentialité d’évoluer vers un paysage nucléaire que le monde n’a encore jamais vu. La Corée du Sud n’accepterait pas d’être la seule Corée sans armes nucléaires, et le Japon suivrait. La préférence de Kissinger serait dans une action conjointe avec la Chine, de pressions et de sanctions. Si cela ne donnait pas de résultats, alors nous entrerions – explique-t-il – dans un nouveau monde où se multiplient les possibilités de conflits, les proliférations, et qui ouvre ainsi à « un scénario sans précédent ». Henri Kissinger affirme aussi ne pas être favorable à la proposition chinoise et russe du « freeze to freeze » : arrêt des tests nucléaires nord-coréens contre l’arrêt des grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Selon lui, il ne faut pas légitimer la Corée du Nord comme État nucléaire. Sa dénucléarisation est une nécessité primordiale, dit-il.

Pourtant c’est bien l’option d’un « freeze to freeze » qui a été retenue au sommet de Singapour… puisque Washington a effectivement décidé de stopper sine die les grandes manœuvres en échanges des mesures prises par Pyongyang dans le cadre d’une « dénucléarisation de la Péninsule ». Un cadre fictif, en réalité. Pour Washington, en effet, et certainement pour d’autres puissances, la dénucléarisation ne concerne que la Corée du Nord… Nul ne peut croire, il est vrai, que les États-Unis seraient prêts à lâcher leur garantie nucléaire régionale et leur domination stratégique… Le cadre est fictif mais le compromis est réel. Reste à savoir jusqu’où cela pourra conduire.

L’audition d’Henri Kissinger au Sénat a pu stimuler quelques tabloïds britanniques dans leurs spéculations, mais elle n’a pas nourri les projets périlleux des faucons les plus extrémistes. Au fond, en stratège expérimenté, Kissinger a rappelé ces derniers à la simple prudence devant la dimension des enjeux et des dangers. Même Trump semble avoir pris la leçon… en tous les cas jusqu’ici. On peut regretter que ce simple aspect du débat n’est pas passé le mur médiatique en France voire en Europe.

Cette audition du Sénat américain constitue une sorte de mise en garde ou de recommandation délivrée à tous ceux qui imaginent possible d’imposer une « solution » de force et plus précisément une dénucléarisation de la Corée du Nord par la voie militaire et par la guerre. Il ne manque d’ailleurs pas de « stratégistes » et d’experts pour proposer cette voie militaire et, par exemple, ce qu’on appelle une « bloody nose strategy » (stratégie du nez ensanglanté). Il s’agirait de procéder à une attaque soigneusement ciblée et calibrée – donc ni ensemble de frappes massives, ni offensive à grande échelle – sur des objectifs militaires nord-coréens afin de montrer à Pyongyang qu’il y a « un prix à payer » pour toute action nucléaire (test de détonation nucléaire ou de missile) qui serait considérée comme inacceptable. Mais qui peut garantir que Pyongyang reconnaîtrait qu’il s’agit d’une attaque limitée ? Une telle attaque ne pourrait-elle pas dégénérer en guerre totale ? Y compris de dimension nucléaire… En vérité, les menaces nourrissent les risques plutôt qu’elle les fait reculer.

Mais ce n’est pas tout…

Au cours de l’audition, Elisabeth Warren, parlementaire appartenant à l’aile progressiste du Parti démocrate, a demandé à George Shultz s’il est toujours favorable à la « réduction des armes nucléaires ». Réponse de Shultz : « je continue de croire qu’il faut les éliminer ». On peut très bien ne pas le croire sur parole… mais à la fin de l’audition il s’est permis cet avertissement : « faites attention avec les lignes rouges ! » Dans le contexte d’un ordre mondial incertain et chaotique ce simple avertissement apparaît pertinent.

S’il y a une leçon à tirer de cette audition du Sénat américain c’est que le débat sur le nucléaire est plus compliqué qu’il ne paraît, et qu’on le présente. Il est regrettable que cette complexité ne soit pas traduite correctement quand elle n’est pas tout simplement passée sous silence. La presse n’est pas seule en cause… Il est consternant qu’il faille aller chercher quelques vieux faucons réalistes du Parti Républicain pour pouvoir illustrer cette règle essentielle de la rationalité : ne pas franchir les lignes rouges. Au moins cela : ne pas franchir les lignes rouges.

1) Article by Alastair Tancred For Mailonline and Afp Published: 12:53 BST, 2 February 2018 | Updated: 16:40 BST, 2 February 2018

Le sommet Kim-Trump ou l’illusion des « deals » et des victoires faciles.

Kim-Trump NYT 13 06 18

« ON VERRA BIEN CE QUI VA ARRIVER… »

L’enjeu d’une dénucléarisation coréenne est fondamentalement celui de la sécurité collective pour l’ensemble d’une vaste région d’Asie, et sur le plan international.

Manifestement, le sommet de Singapour entre Kim Jong-un et Donald Trump, le 12 juin 2018, suscite beaucoup plus d’interrogations qu’il n’apporte de réponses. Mais comment rester sur des interrogations alors que l’enjeu est majeur ? Au centre de cet enjeu, figure la question d’un pays, la Corée du Nord, inscrit au rang de menace directe par les principales puissances occidentales… Et devenu État nucléaire de fait, au prix d’un retrait du Traité de Non Prolifération (TNP) en 2003, afin de pouvoir se mettre à l’abri de toute offensive militaire dans un environnement hostile. Sur le fond, la question posée est donc celle du désarmement, de la prolifération nucléaire et de la sécurité internationale.

Beaucoup d’observateurs et d’experts ont ajouté à cette problématique celle de la démocratie. Arguant qu’un régime de dictature ne peut être qu’une menace pour les autres. Certes, le régime de Pyongyang et la dynastie des Kim, ne se sont pas fait connaître comme un exemple de libertés, de pluralisme et d’ouverture… En vérité, dans cette affaire, la démocratie n’est un objectif réel pour aucun des acteurs étatiques concernés.

Non pas que la question de la démocratie et de l’État de droit puisse être évacuée des problématiques afférentes aux relations internationales. Elle n’est pas subalterne. Elle peut être intelligemment liée aux conflits. Mais elle est d’un autre ordre. Et elle appelle d’autres processus politiques. Ceux qui, aujourd’hui, mêlent cette question à l’enjeu de la « dénucléarisation de la Péninsule coréenne », instrumentalisent la démocratie à des fins politiques.

L’enjeu est donc stratégique. Il porte sur le nucléaire au sens large : comme instrument de puissance militaire et comme arme politique. Le problème est bien là… Il est de considérable importance. Mais le sommet de Singapour laisse une impression de faux semblant et de mauvais théâtre. Après tant de menaces, d’insultes et de moqueries entre Kim et Trump, entendre ces deux là se congratuler l’un l’autre, faire assaut d’optimisme réjoui et d’entente presque joviale… voilà qui pouvait aisément assurer un succès médiatique mondial. Mais guère plus…

Les qualificatifs et les amabilités n’ont pas manqué : « une nouvelle ère », « une rencontre fantastique » qui s’est déroulée, selon Trump, « mieux que quiconque aurait pu l’imaginer ». Kim, bien que moins disert, s’exprima dans le même sens en déclarant devant la presse : « aujourd’hui, nous avons eu une rencontre historique et nous avons décidé de laisser le passé derrière nous. Le monde entier va voir un grand changement ».

Quelle appréciation porter ?

On peut dire que la rencontre fut un événement sans précédent. En revanche, la déclaration adoptée est très évasive, et le processus engagé – s’il s’engage réellement – pourrait être contre-productif et risqué, voire dangereux. Beaucoup de commentateurs sont allés jusqu’à décrire le sommet de Singapour comme « historique ». En fait, il ne sera historique que s’il produit des suites qui le seraient elles-mêmes… c’est à dire susceptibles de changer le cours des événements et d’apporter des changements importants et positifs pour l’ensemble du peuple coréen et pour toute la région. Pour l’instant, rien indique que ce sera le cas. Loin de là.

On ne sait pas si Kim aura apprécié que Trump, devant les télévisions du monde entier, lui fasse l’article sur « la Bête »… sa grosse limousine blindée… On reste de toutes façons très dubitatif devant l’indéniable contradiction entre un enjeu stratégique et nucléaire de première importance, et la comédie sur-jouée par un Kim devenu modestement affable et souriant, et surtout par un Trump exaltant les avantages de ses formules politiques comme un bon vendeur d’automobiles d’occasion…

Beaucoup prétendent que le « gagnant » de ce sommet serait Kim Jong-un parce qu’il aurait obtenu une légitimation internationale et un brevet d’honorabilité politique. Et Trump, dans les discussions et publiquement, aurait finalement trop cédé afin d’être en capacité de conclure sur le champ à son avantage. Certains n’hésitent pas à dire (et à regretter) qu’après avoir accepté tant de rapprochements et tant de compromis, l’Administration Trump ne pourrait plus si aisément décider ultérieurement de frapper la Corée du Nord…en tant que de besoin, si l’on peut dire. Comme si le processus de négociations impulsé par Trump était un choix diplomatique, donc un choix de faiblesse pour un Républicain… alors qu’il n’en est rien. C’est ce que nous allons voir.

Quels sont les résultats réels du sommet ?

Après quelques mois de négociations tendues, 5 heures d’échanges et 38 minutes de rencontre bilatérale, une déclaration conjointe fut adoptée. Le texte indique que le Président Trump s’est engagé à fournir des garanties de sécurité à la Corée du Nord et que le Président Kim Jong-un a réaffirmé sa ferme et inébranlable détermination à une dénucléarisation de la Péninsule coréenne. La déclaration énumère ensuite 4 options :

– établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la Corée du Nord.

– édification d’un système de paix robuste et stable dans la Péninsule coréenne.

– réaffirmation de l’engagement pris par la Corée du Nord lors du sommet inter-coréen à Panmunjom du 27 04 2018, pour une « dénucléarisation complète de la Péninsule coréenne ».

– règlement de la question des rapatriements des dépouilles des prisonniers de guerre et des morts au combat de la Guerre de Corée.

La déclaration conjointe n’apporte aucune précision, ni sur ce que devrait être la dénucléarisation, ni sur la nature des garanties de sécurité américaines. Elle ne donne aucune date limite, aucun détail sur les contrôles et les vérifications de la dénucléarisation. Elle engage les signataires à un « suivi » et à de nouvelles réunions, sans définir davantage de calendrier. La question des relations diplomatiques officielles n’est pas soulevée. La déclaration ne donne aucune indication sur un éventuel Traité de paix pouvant faire suite à l’accord d’armistice de 1953.

Il n’y a pas non plus d’information sur des questions de principe et de méthode. Par exemple : les négociations doivent-elles (ou pas) admettre un lien entre l’enjeu nucléaire et la présence militaire des États-Unis en Corée du Sud ? Lors de la conférence de presse, tenue après le sommet, Trump n’a pas fermé la porte à un tel lien… en soulignant que cela n’est « pas encore » d’actualité. Mais lors du 17è Dialogue de défense dit de Shangri-La, du 1er au 3 Juin (à Singapour aussi), le Ministre de la défense sud-coréen n’a-t-il pas affirmé que les activités militaires américaines en Corée du Sud constituent « une question séparée de la question du nucléaire nord-coréen ». Une question « séparée » signifie que la Corée du Nord doit accepter de se dénucléariser unilatéralement. L’application d’une telle formule réduirait à néant toute approche fondée sur des concessions mutuelles et des garanties pour Pyongyang.

Mais n’est-ce pas aussi ce que Florence Parly, Ministre des Armées, est allée dire à Singapour à l’occasion de sa participation au 17è dialogue de défense de Shangri-La ? Elle souligne, en effet, que la France « ne baissera pas la garde. A l’inverse, nous voulons être sûr que l’application des sanctions reste absolument robuste, jusqu’à ce qu’on parvienne à une dénucléarisation complète, vérifiable, irréversible »… soit la formule américaine d’une dénucléarisation applicable à la seule Corée du Nord… D’ailleurs, la Ministre n’a pas abordé la question des conditions d’une sécurité collective ni même celle des garanties qui pourrait la fonder utilement. Elle a tenu un discours unilatéral.

Trump s’est pourtant engagé à cesser les grandes manœuvres militaires avec Séoul… sans que les autorités du Sud ne soient informées. Elles ont d’ailleurs été prises de court. Un porte-parole de Président de la Corée du Sud a déclaré à ce propos : « nous avons besoin de comprendre ce que le Président Trump a dit » (The Washington Post 12 06 2018). L’engagement américain d’un arrêt de ces grandes manœuvres est cependant important. Il correspond à la proposition russe et chinoise d’une option « freeze to freeze » (gel pour gel), c’est à dire l’arrêt des tests nucléaires et de missiles nord-coréens, contre l’arrêt des grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Il reste que l’idée d’une « dénucléarisation de la Péninsule coréenne » est un mythe ou plutôt un masque rudimentaire visant à faire oublier que l’objectif réel est bien la dénucléarisation de la Corée du Nord par les menaces, les pressions, les sanctions…et les négociations. C’est d’ailleurs exactement cette option là que le vieux Kissinger, toujours très écouté, et déjà consulté plusieurs fois par Trump, a défendu devant le Sénat à Washington, le 25 janvier 2018, lors d’une audition consacrée aux « défis globaux auxquels les États-Unis doivent faire face ».

L’évanescence des engagements pris

Remarquons au passage, avec quelle désinvolture, Trump prétend pouvoir réussir un processus de dénucléarisation, aux dimensions stratégiques régionales et internationales, à partir d’une situation ouverte après quelques mois de pourparlers, 38 minutes de rencontre bilatérale et un communiqué d’une trentaine de lignes qui n’apporte ni précision, ni garantie « de bonne fin »… Tout en considérant, en revanche, l’accord multilatéral sur le nucléaire iranien comme le pire accord jamais signé par les États-Unis. Alors que cette accord, acté par le Conseil de Sécurité de l’ONU, est le fruit de quelque 12 années de négociations entre l’Iran et les 5+1 (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie et Allemagne). Un accord dont Trump s’est retiré, et que Emmanuel Macron et les Européens voudraient « compléter » au risque de l’achever définitivement… Enfin, un accord multilatéral qui détaille et fixe avec une très grande précision le calendrier, les procédures et les contrôles relatifs au programme nucléaire iranien et à la levée des sanctions (1).

Malgré l’évanescence des engagements souscrits à Singapour, Trump veut-il montrer ainsi sa capacité à réussir là où les autres ont échoué ? En montrant combien sa méthode et sa capacité aux « deals » est efficace ? Peut-être… mais il n’échappe à personne que l’enjeu, pour Trump, n’est pas seulement de politique intérieure. Et même pour un succès politique de cette nature, il lui faudrait pouvoir garantir des avancées internationales tangibles à la hauteur des annonces solennelles et des symboles véhiculés à foison lors de ce sommet.

Naturellement, on doit se réjouir d’une perspective possible – en tous les cas annoncée – d’une dénucléarisation de la Péninsule coréenne, associée à une baisse des tensions, à des processus politiques de négociation. Toute dynamique de désarmement nucléaire et de réaffirmation de la pertinence du TNP , doit être soutenue et encouragée.

Les réactions internationales, dans l’ensemble, ont d’ailleurs été plutôt positives… mais très mesurées. Pour le Japon, ce fut « un premier pas ». La Chine a fait savoir qu’elle espère un consensus sur la dénucléarisation mais « en même temps, selon Pékin, il y a le besoin d’un mécanisme de paix pour la Péninsule afin de répondre aux préoccupations de sécurité de la Corée du Nord ». Quant au vice-ministre russe des Affaires étrangères, il a très pertinemment déclaré :« Le diable est dans les détails ». L’Iran, enfin, par la voix du porte-parole du gouvernement, a souligné, non sans un humour grinçant : « nous ne connaissons pas le type de personnage avec lequel le leader nord-coréen négocie. Il n’est pas certain qu’il ne décide pas d’annuler l’accord avant de retourner à la maison ». (Reuters 12 06 2018)

Les vraies questions…

Un règlement juste de la question coréenne, un processus de paix clôturant définitivement le dernier conflit de la Guerre froide, des garanties de sécurité collective, une vraie dénucléarisation régionale… Ce sont là quelques unes des vraies questions soulevées mais non traitées par le sommet de Singapour. Comment pouvait-il en être autrement ? Il n’y a que Trump pour croire, ou pour faire semblant de croire, que ces énormes questions touchant à rien moins que l’ordre mondial pourraient trouver des réponses en dehors d’un processus multilatéral conduit sérieusement dans la durée. Un tel processus devrait être fondé sur le droit, garanti par des résolutions de l’ONU, s’inscrivant dans le respect du TNP, et appuyant la perspective récemment ouverte par l’adoption à l’ONU du Traité d’interdiction des armes nucléaires.

Si Emmanuel Macron voulait ne pas se contenter de parler du multilatéralisme mais contribuer à le faire progresser dans les faits… ces options là seraient aujourd’hui au cœur des débats de politique étrangère en France. Ce n’est pas le cas. Et l’on voit ce que la Ministre des Armées se montre capable d’affirmer, en anglais, loin du territoire français… et surtout bien loin des assurances sur le multilatéralisme maintes fois réitérées par le Président de la République.

En vérité, on ne peut interpréter la signification du sommet de Singapour sans faire référence à l’autre sommet, entre les deux Corée, tenu le 27 avril 2018 à Panmunjom. La déclaration commune de Panmunjom entre Kim et Moon souligne notamment ceci : « Durant cette année qui marque le 65ème anniversaire de l’armistice, la Corée du Sud et la Corée du Nord conviennent de rechercher activement des rencontres trilatérales impliquant les deux Corée et les États-Unis, ou quadripartites impliquant les deux Corée, les États-Unis et la Chine, en vue de déclarer la fin de la guerre et d’établir un régime de paix permanent et solide » (…) Les deux dirigeants sont convenus d’avoir des discussions régulières et franches, via des rencontres, et par liaison téléphonique directe, sur des questions vitales pour la nation, pour renforcer la confiance mutuelle, et de chercher ensemble à renforcer l’élan positif afin de continuer à faire avancer les relations inter-coréenne de même que la paix, la prospérité et l’unification de la Péninsule coréenne . Dans ce contexte, le Président Moon Jae-in a accepté de se rendre à Pyongyang cet automne ».

Cette Déclaration de Panmunjom fait preuve d’un sérieux auquel celle de Singapour ne peut guère prétendre. Elle prend mieux en compte les dimensions historiques et stratégiques des problèmes à résoudre. Et ces problèmes ne sont pas seulement ceux du désarmement nord-coréen. En effet, vouloir résoudre la question nucléaire dans la Péninsule coréenne signifie aussi ouvrir le chemin d’un règlement du conflit coréen en tant que prolongement de la guerre de Corée, rapprocher les deux Corée, installer une paix durable et aller vers une « unification » comme le rappelle cette déclaration de Panmunjom. Naturellement, avec le sommet de Singapour, ce chemin là, cette ambition figure dans les symboles mais pas dans l’équation diplomatique immédiate réelle. On en est loin. Comment ce sommet pourrait-il aujourd’hui dessiner une telle perspective d’avenir alors que ses protagonistes – au-delà d’un compromis utile de sécurité, le « gel contre gel » – n’ont pu ni en préciser l’essentiel, ni même fixer la date d’une prochaine réunion de négociation…

Un processus de force

En réalité, que peut-il se passer ? Rien est réglé à l’avance et tout est ouvert… Mais la Corée du Nord, si attachée à son indépendance, principe considéré comme fondamental et intangible par le régime, peut-elle accepter de se soumettre à des mesures américaines et internationales de contrôles permanents et de vérifications intrusives sévères ? Acceptera-t-elle, au bout, et quelles que soient les circonstances, de se défaire d’une force nucléaire légitimée par son inscription dans la Constitution, et garantie première de sa sécurité ? Pyongyang a-t-il le choix ? La Corée du Nord peut-elle renoncer à son arsenal afin d’obtenir (un jour ?) la levée des sanctions, et rentrer ainsi dans une configuration politique et stratégique, et un rapport de force risqués. Ou bien doit-elle résister aux pressions américaines et occidentales (qui ne vont pas manquer), afin, à l’inverse, d’entraver le démantèlement de son arsenal, et rentrer alors dans une situation particulièrement conflictuelle ?.. Déjà, John Bolton, Conseiller à la Sécurité nationale de l’Administration Trump, particulièrement et brutalement interventionniste, a suggéré une « sortie » de Kim… à la libyenne. Ce qui équivaut à une menace de liquidation de la personne et du régime tout à la fois. Le « deal » proposé par Trump et ses collaborateurs directs, au delà des débats internes, n’est évidemment pas une comédie souriante mais, avant tout, une menace qui ne dit pas son nom, et un processus de force.

L’enjeu de la « dénucléarisation de la Péninsule » et des éventuelles garanties de sécurité américaines est donc en réalité celui de la sécurité collective dans l’ensemble de cette région d’Asie. Qui peut penser que Pyongyang, Pékin et même Moscou pourraient accepter sans réagir une transformation unilatérale de la donne stratégique régionale au bénéfice de Washington ? Le bras de fer continuera de se dérouler à un haut niveau. La Chine peut évidemment souhaiter des conditions de sécurité régionale, mais certainement pas une réunification (à l’allemande, si l’on peut dire…) qui installerait à sa frontière, une Corée unie sous hégémonie des États-Unis, et abritant un arsenal américain, y compris nucléaire.

Trump et son Secrétaire d’État Mike Pompéo auraient d’ailleurs cherché à rassurer Kim sur le fait qu’un changement de régime n’est pas le but de ce qui a été engagé. (The Washington Post 11 06 2018). Mais cela ne donne aucune garantie réelle à Kim sur la suite des événements et sur une supposée bonne volonté des États-Unis de préserver le régime actuel à Pyongyang. Cela montre en revanche que la question est forcément sous-jacente.

Il est consternant que des enjeux aussi cruciaux puissent déboucher sur une réunion au sommet aussi vide de perspectives à la hauteur. Il est vrai que la menace et l’exercice de la force peuvent donner l’illusion des réponses et des victoires faciles… C’est après qu’on en mesure les dégâts.

1) Contrairement à ce que beaucoup se permettent de dire, certaines dispositions de contrôle engagent même l’Iran jusqu’en 2035 et 2040…et pas seulement 2025.

 

Déclaration conjointe du Président Donald Trump des États-Unis d’Amérique et du Président Kim Jong-un de la République Démocratique et Populaire de Corée, au Sommet de Singapour. (Texte intégral)

Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique, et Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d’État de la République populaire démocratique de Corée (RPDC), ont tenu un premier sommet historique à Singapour le 12 mai 2018.

Le président Trump et le président Kim Jong-un ont mené un échange de points de vue complet, approfondi et sincère sur les questions liées à l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC et l’établissement d’un régime pacifique durable et solide dans la péninsule coréenne. Le président Trump s’est engagé à fournir des garanties de sécurité à la RPDC et le président Kim Jong-un a réaffirmé son engagement ferme et indéfectible à une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne.

Convaincus que l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC va contribuer à la paix et la prospérité dans la péninsule coréenne et dans le monde, et reconnaissant que la construction d’une confiance mutuelle peut promouvoir la dénucléarisation de la péninsule coréenne, le président Trump et le président Kim affirment ce qui suit :

  1. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.

  2. Les États-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.

  3. Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.

  4. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Reconnaissant que le sommet E.-U. – RPDC – le premier – est un événement historique d’une grande portée surmontant des décennies de tensions et d’hostilités entre les deux pays et ouvrant une nouvelle ère, le président Trump et le président Kim Jong-un s’engagent à mettre en œuvre totalement et rapidement les dispositions de cette déclaration commune. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à des négociations à venir conduites par le secrétaire D’État, Mike Pompeo, et par un responsable de haut rang de la RPDC, à une date la plus proche possible, pour appliquer les résultats du sommet États-Unis – République populaire et démocratique de Corée.

Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique, et Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d’État de la République populaire démocratique de Corée, s’engagent à coopérer au développement de nouvelles relations E.-U. – RPDC et à la promotion de la paix, la prospérité et la sécurité de la péninsule coréenne et du monde. 

 

Déclaration conjointe du sommet inter-coréen de Panmunjom adoptée par le Président sud-coréen Moon Jae-in et le Dirigeant nord-coréen Kim Jong-un à l’issue du sommet de Panmunjom, dans la zone démilitarisée séparant les deux Corée. (Texte intégral)

Déclaration de Panmunjom pour la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne 

Durant cette période significative de transformation historique sur la péninsule coréenne, reflétant l’aspiration immuable du peuple coréen pour la paix, la prospérité et l’unification, le président Moon Jae-in de la république de Corée et le président Kim Jong-un de la Commission des affaires de l’Etat de la République populaire démocratique de Corée ont tenu un sommet intercoréen à la Maison de la paix de Panmunjom le 27 avril 2018.

Les deux dirigeants déclarent solennellement devant les 80 millions de personnes de notre nation et devant le monde entier qu’il n’y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne et qu’une nouvelle ère de paix a débuté.

Les deux dirigeants, partageant l’engagement ferme de mettre rapidement fin au vestige de la division et de la confrontation de longue date de la guerre froide, pour s’approcher audacieusement d’une nouvelle ère de réconciliation nationale, de paix et de prospérité, et pour améliorer et cultiver les relations intercoréennes de manière plus active, ont déclaré en ce site historique de Panmunjom les choses suivantes :

1. Le Sud et le Nord reconnecteront les relations de sang du peuple et réaliseront un futur de prospérité commune et d’unification mené par des Coréens en facilitant une avancée exhaustive et novatrice dans les relations intercoréennes. Améliorer et cultiver les relations intercoréennes est le principal désir de toute la nation et l’appel urgent de l’époque qui ne peut plus être remis à plus tard.

Le Sud et le Nord ont affirmé le principe de déterminer par eux-mêmes la destinée de la nation coréenne et sont convenues d’arriver au tournant décisif de l’amélioration des relations intercoréennes en mettant en œuvre de façon exhaustive tous les accords et déclarations existants adoptés jusqu’à présent entre les deux pays.

Le Sud et le Nord sont convenus de tenir des dialogues et négociations à plusieurs niveaux et dans divers domaines et de prendre des mesures actives pour mettre en œuvre les accords du sommet.

Le Sud et le Nord sont convenus d’établir un bureau de liaison à Kaesong où sont stationnés des représentants des deux côtés afin de promouvoir des consultations étroites ainsi que la coopération et les échanges entre civils.

Le Sud et le Nord sont convenus d’encourager une coopération active, des échanges, des visites et des contacts à tous les niveaux afin de raviver l’esprit de réconciliation et d’unité nationales. Les deux côtés encourageront entre eux une atmosphère d’amitié et de coopération en organisant activement des événements conjoints aux dates ayant une signification particulière au Sud comme au Nord, telles que le 15 juin, auxquels prendront part des participants de tous les niveaux, notamment des gouvernements central et local, des Parlements, des partis politiques et des organisations civiles. Sur le plan international, les deux côtés vont démontrer leurs sagesse, solidarité et talents communs en participant conjointement à des événements sportifs internationaux tels que les Jeux asiatiques 2018.

Le Sud et le Nord se sont mis d’accord pour tenter de résoudre les sujets humanitaires liés à la division intercoréenne et tenir des réunions entre les Croix-Rouge afin de discuter de divers sujets, comme les familles séparées et leurs réunions. Le Sud et le Nord sont convenus d’organiser des réunions de familles séparées à l’occasion du 15 août (jour de Libération).

Le Sud et le Nord sont convenus de mettre en œuvre activement les projets qui ont fait l’objet d’un accord dans la déclaration du 4-Octobre 2007 pour promouvoir une croissance économique équilibrée et la prospérité commune de la nation. Dans un premier temps, les deux côtés vont prendre des mesures concrètes pour connecter et moderniser les chemins de fer et les routes du corridor de transport oriental ainsi qu’entre Séoul et Sinuiju.

2. Le Sud et le Nord vont chercher à soulager les tensions militaires élevées et à pratiquement éliminer le risque de guerre sur la péninsule coréenne. Soulager les tensions militaires et éliminer le risque de guerre est un défi très significatif qui est directement lié au destin du peuple coréen et qui est aussi une tâche essentielle pour garantir son existence paisible et stable.

Le Sud et le Nord sont convenus de mettre fin à tout acte hostile l’un envers l’autre à tous les niveaux, y compris dans le ciel, sur terre et en mer, qui est la source de la tension et des conflits militaires. Les deux côtés ont décidé de transformer la zone démilitarisée en zone de paix en cessant à partir du 1er mai cette année tous les actes hostiles et en éliminant leurs moyens, dont la diffusion de messages par haut-parleurs et la distribution de prospectus, dans les zones bordant la Ligne de démarcation militaire.

Le Sud et le Nord sont convenus de mettre en place un plan pour faire des zones près de la Ligne de limite Nord en mer Jaune une zone de paix maritime afin de prévenir les affrontements militaires et garantir une pêche sûre.

Le Sud et le Nord vont prendre diverses mesures militaires pour assurer une coopération mutuelle, des échanges, des visites et des contacts actifs. Les deux côtés vont tenir de fréquentes réunions entre leurs autorités militaires, y compris entre leurs ministres de la Défense, afin de discuter et résoudre immédiatement les problèmes militaires entre eux. A cette fin, ils vont organiser les premières discussions militaires de niveau général en mai.

3. Le Sud et le Nord vont coopérer activement pour établir un régime de paix solide et permanent sur la péninsule coréenne. Mettre fin à l’état actuel anormal d’armistice et instaurer un solide régime de paix sur la péninsule coréenne est une mission historique qui ne peut plus être retardée.

Le Sud et le Nord ont réaffirmé leur accord de non-agression, qu’ils n’utiliseront aucune espèce de force l’un contre l’autre, et se sont engagés à respecter strictement l’accord.

Le Sud et le Nord sont convenus de réduire graduellement leur armement une fois les tensions militaires dissipées et la confiance rétablie en pratique.

En cette année du 65e anniversaire de l’Armistice, le Sud et le Nord sont convenus de promouvoir activement des réunions trilatérales impliquant les deux Corées, les Etats-Unis, ou des réunions quadrilatérales avec les deux Corées, les Etats-Unis et la Chine en vue de déclarer la fin de la guerre, changer l’armistice en traité de paix et instaurer une paix permanente et solide.

Le Sud et le Nord ont confirmé leur objectif partagé de réaliser une péninsule coréenne sans nucléaire à travers une dénucléarisation complète. Ils ont estimé que les mesures initiées par la Corée du Nord sont très significatives et cruciales pour la dénucléarisation de la péninsule coréenne et ont décidé de jouer leur rôle respectif à cet égard. Le Sud et le Nord vont rechercher le soutien et la coopération de la communauté internationale pour dénucléariser la péninsule coréenne.

Les deux dirigeants sont convenus de tenir des discussions franches et fréquentes sur des questions vitales pour la nation, à travers des rencontres régulières et des conversations téléphoniques, de renforcer la confiance mutuelle et de s’efforcer de renforcer la dynamique de progrès continu des relations inter-coréennes ainsi que la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne.

Dans ce contexte, le président Moon Jae-in a accepté de se rendre à Pyongyang cet automne.

27 avril 2018

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