Le sommet Kim-Trump ou l’illusion des « deals » et des victoires faciles.

Kim-Trump NYT 13 06 18

« ON VERRA BIEN CE QUI VA ARRIVER… »

L’enjeu d’une dénucléarisation coréenne est fondamentalement celui de la sécurité collective pour l’ensemble d’une vaste région d’Asie, et sur le plan international.

Manifestement, le sommet de Singapour entre Kim Jong-un et Donald Trump, le 12 juin 2018, suscite beaucoup plus d’interrogations qu’il n’apporte de réponses. Mais comment rester sur des interrogations alors que l’enjeu est majeur ? Au centre de cet enjeu, figure la question d’un pays, la Corée du Nord, inscrit au rang de menace directe par les principales puissances occidentales… Et devenu État nucléaire de fait, au prix d’un retrait du Traité de Non Prolifération (TNP) en 2003, afin de pouvoir se mettre à l’abri de toute offensive militaire dans un environnement hostile. Sur le fond, la question posée est donc celle du désarmement, de la prolifération nucléaire et de la sécurité internationale.

Beaucoup d’observateurs et d’experts ont ajouté à cette problématique celle de la démocratie. Arguant qu’un régime de dictature ne peut être qu’une menace pour les autres. Certes, le régime de Pyongyang et la dynastie des Kim, ne se sont pas fait connaître comme un exemple de libertés, de pluralisme et d’ouverture… En vérité, dans cette affaire, la démocratie n’est un objectif réel pour aucun des acteurs étatiques concernés.

Non pas que la question de la démocratie et de l’État de droit puisse être évacuée des problématiques afférentes aux relations internationales. Elle n’est pas subalterne. Elle peut être intelligemment liée aux conflits. Mais elle est d’un autre ordre. Et elle appelle d’autres processus politiques. Ceux qui, aujourd’hui, mêlent cette question à l’enjeu de la « dénucléarisation de la Péninsule coréenne », instrumentalisent la démocratie à des fins politiques.

L’enjeu est donc stratégique. Il porte sur le nucléaire au sens large : comme instrument de puissance militaire et comme arme politique. Le problème est bien là… Il est de considérable importance. Mais le sommet de Singapour laisse une impression de faux semblant et de mauvais théâtre. Après tant de menaces, d’insultes et de moqueries entre Kim et Trump, entendre ces deux là se congratuler l’un l’autre, faire assaut d’optimisme réjoui et d’entente presque joviale… voilà qui pouvait aisément assurer un succès médiatique mondial. Mais guère plus…

Les qualificatifs et les amabilités n’ont pas manqué : « une nouvelle ère », « une rencontre fantastique » qui s’est déroulée, selon Trump, « mieux que quiconque aurait pu l’imaginer ». Kim, bien que moins disert, s’exprima dans le même sens en déclarant devant la presse : « aujourd’hui, nous avons eu une rencontre historique et nous avons décidé de laisser le passé derrière nous. Le monde entier va voir un grand changement ».

Quelle appréciation porter ?

On peut dire que la rencontre fut un événement sans précédent. En revanche, la déclaration adoptée est très évasive, et le processus engagé – s’il s’engage réellement – pourrait être contre-productif et risqué, voire dangereux. Beaucoup de commentateurs sont allés jusqu’à décrire le sommet de Singapour comme « historique ». En fait, il ne sera historique que s’il produit des suites qui le seraient elles-mêmes… c’est à dire susceptibles de changer le cours des événements et d’apporter des changements importants et positifs pour l’ensemble du peuple coréen et pour toute la région. Pour l’instant, rien indique que ce sera le cas. Loin de là.

On ne sait pas si Kim aura apprécié que Trump, devant les télévisions du monde entier, lui fasse l’article sur « la Bête »… sa grosse limousine blindée… On reste de toutes façons très dubitatif devant l’indéniable contradiction entre un enjeu stratégique et nucléaire de première importance, et la comédie sur-jouée par un Kim devenu modestement affable et souriant, et surtout par un Trump exaltant les avantages de ses formules politiques comme un bon vendeur d’automobiles d’occasion…

Beaucoup prétendent que le « gagnant » de ce sommet serait Kim Jong-un parce qu’il aurait obtenu une légitimation internationale et un brevet d’honorabilité politique. Et Trump, dans les discussions et publiquement, aurait finalement trop cédé afin d’être en capacité de conclure sur le champ à son avantage. Certains n’hésitent pas à dire (et à regretter) qu’après avoir accepté tant de rapprochements et tant de compromis, l’Administration Trump ne pourrait plus si aisément décider ultérieurement de frapper la Corée du Nord…en tant que de besoin, si l’on peut dire. Comme si le processus de négociations impulsé par Trump était un choix diplomatique, donc un choix de faiblesse pour un Républicain… alors qu’il n’en est rien. C’est ce que nous allons voir.

Quels sont les résultats réels du sommet ?

Après quelques mois de négociations tendues, 5 heures d’échanges et 38 minutes de rencontre bilatérale, une déclaration conjointe fut adoptée. Le texte indique que le Président Trump s’est engagé à fournir des garanties de sécurité à la Corée du Nord et que le Président Kim Jong-un a réaffirmé sa ferme et inébranlable détermination à une dénucléarisation de la Péninsule coréenne. La déclaration énumère ensuite 4 options :

– établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la Corée du Nord.

– édification d’un système de paix robuste et stable dans la Péninsule coréenne.

– réaffirmation de l’engagement pris par la Corée du Nord lors du sommet inter-coréen à Panmunjom du 27 04 2018, pour une « dénucléarisation complète de la Péninsule coréenne ».

– règlement de la question des rapatriements des dépouilles des prisonniers de guerre et des morts au combat de la Guerre de Corée.

La déclaration conjointe n’apporte aucune précision, ni sur ce que devrait être la dénucléarisation, ni sur la nature des garanties de sécurité américaines. Elle ne donne aucune date limite, aucun détail sur les contrôles et les vérifications de la dénucléarisation. Elle engage les signataires à un « suivi » et à de nouvelles réunions, sans définir davantage de calendrier. La question des relations diplomatiques officielles n’est pas soulevée. La déclaration ne donne aucune indication sur un éventuel Traité de paix pouvant faire suite à l’accord d’armistice de 1953.

Il n’y a pas non plus d’information sur des questions de principe et de méthode. Par exemple : les négociations doivent-elles (ou pas) admettre un lien entre l’enjeu nucléaire et la présence militaire des États-Unis en Corée du Sud ? Lors de la conférence de presse, tenue après le sommet, Trump n’a pas fermé la porte à un tel lien… en soulignant que cela n’est « pas encore » d’actualité. Mais lors du 17è Dialogue de défense dit de Shangri-La, du 1er au 3 Juin (à Singapour aussi), le Ministre de la défense sud-coréen n’a-t-il pas affirmé que les activités militaires américaines en Corée du Sud constituent « une question séparée de la question du nucléaire nord-coréen ». Une question « séparée » signifie que la Corée du Nord doit accepter de se dénucléariser unilatéralement. L’application d’une telle formule réduirait à néant toute approche fondée sur des concessions mutuelles et des garanties pour Pyongyang.

Mais n’est-ce pas aussi ce que Florence Parly, Ministre des Armées, est allée dire à Singapour à l’occasion de sa participation au 17è dialogue de défense de Shangri-La ? Elle souligne, en effet, que la France « ne baissera pas la garde. A l’inverse, nous voulons être sûr que l’application des sanctions reste absolument robuste, jusqu’à ce qu’on parvienne à une dénucléarisation complète, vérifiable, irréversible »… soit la formule américaine d’une dénucléarisation applicable à la seule Corée du Nord… D’ailleurs, la Ministre n’a pas abordé la question des conditions d’une sécurité collective ni même celle des garanties qui pourrait la fonder utilement. Elle a tenu un discours unilatéral.

Trump s’est pourtant engagé à cesser les grandes manœuvres militaires avec Séoul… sans que les autorités du Sud ne soient informées. Elles ont d’ailleurs été prises de court. Un porte-parole de Président de la Corée du Sud a déclaré à ce propos : « nous avons besoin de comprendre ce que le Président Trump a dit » (The Washington Post 12 06 2018). L’engagement américain d’un arrêt de ces grandes manœuvres est cependant important. Il correspond à la proposition russe et chinoise d’une option « freeze to freeze » (gel pour gel), c’est à dire l’arrêt des tests nucléaires et de missiles nord-coréens, contre l’arrêt des grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Il reste que l’idée d’une « dénucléarisation de la Péninsule coréenne » est un mythe ou plutôt un masque rudimentaire visant à faire oublier que l’objectif réel est bien la dénucléarisation de la Corée du Nord par les menaces, les pressions, les sanctions…et les négociations. C’est d’ailleurs exactement cette option là que le vieux Kissinger, toujours très écouté, et déjà consulté plusieurs fois par Trump, a défendu devant le Sénat à Washington, le 25 janvier 2018, lors d’une audition consacrée aux « défis globaux auxquels les États-Unis doivent faire face ».

L’évanescence des engagements pris

Remarquons au passage, avec quelle désinvolture, Trump prétend pouvoir réussir un processus de dénucléarisation, aux dimensions stratégiques régionales et internationales, à partir d’une situation ouverte après quelques mois de pourparlers, 38 minutes de rencontre bilatérale et un communiqué d’une trentaine de lignes qui n’apporte ni précision, ni garantie « de bonne fin »… Tout en considérant, en revanche, l’accord multilatéral sur le nucléaire iranien comme le pire accord jamais signé par les États-Unis. Alors que cette accord, acté par le Conseil de Sécurité de l’ONU, est le fruit de quelque 12 années de négociations entre l’Iran et les 5+1 (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie et Allemagne). Un accord dont Trump s’est retiré, et que Emmanuel Macron et les Européens voudraient « compléter » au risque de l’achever définitivement… Enfin, un accord multilatéral qui détaille et fixe avec une très grande précision le calendrier, les procédures et les contrôles relatifs au programme nucléaire iranien et à la levée des sanctions (1).

Malgré l’évanescence des engagements souscrits à Singapour, Trump veut-il montrer ainsi sa capacité à réussir là où les autres ont échoué ? En montrant combien sa méthode et sa capacité aux « deals » est efficace ? Peut-être… mais il n’échappe à personne que l’enjeu, pour Trump, n’est pas seulement de politique intérieure. Et même pour un succès politique de cette nature, il lui faudrait pouvoir garantir des avancées internationales tangibles à la hauteur des annonces solennelles et des symboles véhiculés à foison lors de ce sommet.

Naturellement, on doit se réjouir d’une perspective possible – en tous les cas annoncée – d’une dénucléarisation de la Péninsule coréenne, associée à une baisse des tensions, à des processus politiques de négociation. Toute dynamique de désarmement nucléaire et de réaffirmation de la pertinence du TNP , doit être soutenue et encouragée.

Les réactions internationales, dans l’ensemble, ont d’ailleurs été plutôt positives… mais très mesurées. Pour le Japon, ce fut « un premier pas ». La Chine a fait savoir qu’elle espère un consensus sur la dénucléarisation mais « en même temps, selon Pékin, il y a le besoin d’un mécanisme de paix pour la Péninsule afin de répondre aux préoccupations de sécurité de la Corée du Nord ». Quant au vice-ministre russe des Affaires étrangères, il a très pertinemment déclaré :« Le diable est dans les détails ». L’Iran, enfin, par la voix du porte-parole du gouvernement, a souligné, non sans un humour grinçant : « nous ne connaissons pas le type de personnage avec lequel le leader nord-coréen négocie. Il n’est pas certain qu’il ne décide pas d’annuler l’accord avant de retourner à la maison ». (Reuters 12 06 2018)

Les vraies questions…

Un règlement juste de la question coréenne, un processus de paix clôturant définitivement le dernier conflit de la Guerre froide, des garanties de sécurité collective, une vraie dénucléarisation régionale… Ce sont là quelques unes des vraies questions soulevées mais non traitées par le sommet de Singapour. Comment pouvait-il en être autrement ? Il n’y a que Trump pour croire, ou pour faire semblant de croire, que ces énormes questions touchant à rien moins que l’ordre mondial pourraient trouver des réponses en dehors d’un processus multilatéral conduit sérieusement dans la durée. Un tel processus devrait être fondé sur le droit, garanti par des résolutions de l’ONU, s’inscrivant dans le respect du TNP, et appuyant la perspective récemment ouverte par l’adoption à l’ONU du Traité d’interdiction des armes nucléaires.

Si Emmanuel Macron voulait ne pas se contenter de parler du multilatéralisme mais contribuer à le faire progresser dans les faits… ces options là seraient aujourd’hui au cœur des débats de politique étrangère en France. Ce n’est pas le cas. Et l’on voit ce que la Ministre des Armées se montre capable d’affirmer, en anglais, loin du territoire français… et surtout bien loin des assurances sur le multilatéralisme maintes fois réitérées par le Président de la République.

En vérité, on ne peut interpréter la signification du sommet de Singapour sans faire référence à l’autre sommet, entre les deux Corée, tenu le 27 avril 2018 à Panmunjom. La déclaration commune de Panmunjom entre Kim et Moon souligne notamment ceci : « Durant cette année qui marque le 65ème anniversaire de l’armistice, la Corée du Sud et la Corée du Nord conviennent de rechercher activement des rencontres trilatérales impliquant les deux Corée et les États-Unis, ou quadripartites impliquant les deux Corée, les États-Unis et la Chine, en vue de déclarer la fin de la guerre et d’établir un régime de paix permanent et solide » (…) Les deux dirigeants sont convenus d’avoir des discussions régulières et franches, via des rencontres, et par liaison téléphonique directe, sur des questions vitales pour la nation, pour renforcer la confiance mutuelle, et de chercher ensemble à renforcer l’élan positif afin de continuer à faire avancer les relations inter-coréenne de même que la paix, la prospérité et l’unification de la Péninsule coréenne . Dans ce contexte, le Président Moon Jae-in a accepté de se rendre à Pyongyang cet automne ».

Cette Déclaration de Panmunjom fait preuve d’un sérieux auquel celle de Singapour ne peut guère prétendre. Elle prend mieux en compte les dimensions historiques et stratégiques des problèmes à résoudre. Et ces problèmes ne sont pas seulement ceux du désarmement nord-coréen. En effet, vouloir résoudre la question nucléaire dans la Péninsule coréenne signifie aussi ouvrir le chemin d’un règlement du conflit coréen en tant que prolongement de la guerre de Corée, rapprocher les deux Corée, installer une paix durable et aller vers une « unification » comme le rappelle cette déclaration de Panmunjom. Naturellement, avec le sommet de Singapour, ce chemin là, cette ambition figure dans les symboles mais pas dans l’équation diplomatique immédiate réelle. On en est loin. Comment ce sommet pourrait-il aujourd’hui dessiner une telle perspective d’avenir alors que ses protagonistes – au-delà d’un compromis utile de sécurité, le « gel contre gel » – n’ont pu ni en préciser l’essentiel, ni même fixer la date d’une prochaine réunion de négociation…

Un processus de force

En réalité, que peut-il se passer ? Rien est réglé à l’avance et tout est ouvert… Mais la Corée du Nord, si attachée à son indépendance, principe considéré comme fondamental et intangible par le régime, peut-elle accepter de se soumettre à des mesures américaines et internationales de contrôles permanents et de vérifications intrusives sévères ? Acceptera-t-elle, au bout, et quelles que soient les circonstances, de se défaire d’une force nucléaire légitimée par son inscription dans la Constitution, et garantie première de sa sécurité ? Pyongyang a-t-il le choix ? La Corée du Nord peut-elle renoncer à son arsenal afin d’obtenir (un jour ?) la levée des sanctions, et rentrer ainsi dans une configuration politique et stratégique, et un rapport de force risqués. Ou bien doit-elle résister aux pressions américaines et occidentales (qui ne vont pas manquer), afin, à l’inverse, d’entraver le démantèlement de son arsenal, et rentrer alors dans une situation particulièrement conflictuelle ?.. Déjà, John Bolton, Conseiller à la Sécurité nationale de l’Administration Trump, particulièrement et brutalement interventionniste, a suggéré une « sortie » de Kim… à la libyenne. Ce qui équivaut à une menace de liquidation de la personne et du régime tout à la fois. Le « deal » proposé par Trump et ses collaborateurs directs, au delà des débats internes, n’est évidemment pas une comédie souriante mais, avant tout, une menace qui ne dit pas son nom, et un processus de force.

L’enjeu de la « dénucléarisation de la Péninsule » et des éventuelles garanties de sécurité américaines est donc en réalité celui de la sécurité collective dans l’ensemble de cette région d’Asie. Qui peut penser que Pyongyang, Pékin et même Moscou pourraient accepter sans réagir une transformation unilatérale de la donne stratégique régionale au bénéfice de Washington ? Le bras de fer continuera de se dérouler à un haut niveau. La Chine peut évidemment souhaiter des conditions de sécurité régionale, mais certainement pas une réunification (à l’allemande, si l’on peut dire…) qui installerait à sa frontière, une Corée unie sous hégémonie des États-Unis, et abritant un arsenal américain, y compris nucléaire.

Trump et son Secrétaire d’État Mike Pompéo auraient d’ailleurs cherché à rassurer Kim sur le fait qu’un changement de régime n’est pas le but de ce qui a été engagé. (The Washington Post 11 06 2018). Mais cela ne donne aucune garantie réelle à Kim sur la suite des événements et sur une supposée bonne volonté des États-Unis de préserver le régime actuel à Pyongyang. Cela montre en revanche que la question est forcément sous-jacente.

Il est consternant que des enjeux aussi cruciaux puissent déboucher sur une réunion au sommet aussi vide de perspectives à la hauteur. Il est vrai que la menace et l’exercice de la force peuvent donner l’illusion des réponses et des victoires faciles… C’est après qu’on en mesure les dégâts.

1) Contrairement à ce que beaucoup se permettent de dire, certaines dispositions de contrôle engagent même l’Iran jusqu’en 2035 et 2040…et pas seulement 2025.

 

Déclaration conjointe du Président Donald Trump des États-Unis d’Amérique et du Président Kim Jong-un de la République Démocratique et Populaire de Corée, au Sommet de Singapour. (Texte intégral)

Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique, et Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d’État de la République populaire démocratique de Corée (RPDC), ont tenu un premier sommet historique à Singapour le 12 mai 2018.

Le président Trump et le président Kim Jong-un ont mené un échange de points de vue complet, approfondi et sincère sur les questions liées à l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC et l’établissement d’un régime pacifique durable et solide dans la péninsule coréenne. Le président Trump s’est engagé à fournir des garanties de sécurité à la RPDC et le président Kim Jong-un a réaffirmé son engagement ferme et indéfectible à une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne.

Convaincus que l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC va contribuer à la paix et la prospérité dans la péninsule coréenne et dans le monde, et reconnaissant que la construction d’une confiance mutuelle peut promouvoir la dénucléarisation de la péninsule coréenne, le président Trump et le président Kim affirment ce qui suit :

  1. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.

  2. Les États-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.

  3. Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.

  4. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Reconnaissant que le sommet E.-U. – RPDC – le premier – est un événement historique d’une grande portée surmontant des décennies de tensions et d’hostilités entre les deux pays et ouvrant une nouvelle ère, le président Trump et le président Kim Jong-un s’engagent à mettre en œuvre totalement et rapidement les dispositions de cette déclaration commune. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à des négociations à venir conduites par le secrétaire D’État, Mike Pompeo, et par un responsable de haut rang de la RPDC, à une date la plus proche possible, pour appliquer les résultats du sommet États-Unis – République populaire et démocratique de Corée.

Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique, et Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d’État de la République populaire démocratique de Corée, s’engagent à coopérer au développement de nouvelles relations E.-U. – RPDC et à la promotion de la paix, la prospérité et la sécurité de la péninsule coréenne et du monde. 

 

Déclaration conjointe du sommet inter-coréen de Panmunjom adoptée par le Président sud-coréen Moon Jae-in et le Dirigeant nord-coréen Kim Jong-un à l’issue du sommet de Panmunjom, dans la zone démilitarisée séparant les deux Corée. (Texte intégral)

Déclaration de Panmunjom pour la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne 

Durant cette période significative de transformation historique sur la péninsule coréenne, reflétant l’aspiration immuable du peuple coréen pour la paix, la prospérité et l’unification, le président Moon Jae-in de la république de Corée et le président Kim Jong-un de la Commission des affaires de l’Etat de la République populaire démocratique de Corée ont tenu un sommet intercoréen à la Maison de la paix de Panmunjom le 27 avril 2018.

Les deux dirigeants déclarent solennellement devant les 80 millions de personnes de notre nation et devant le monde entier qu’il n’y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne et qu’une nouvelle ère de paix a débuté.

Les deux dirigeants, partageant l’engagement ferme de mettre rapidement fin au vestige de la division et de la confrontation de longue date de la guerre froide, pour s’approcher audacieusement d’une nouvelle ère de réconciliation nationale, de paix et de prospérité, et pour améliorer et cultiver les relations intercoréennes de manière plus active, ont déclaré en ce site historique de Panmunjom les choses suivantes :

1. Le Sud et le Nord reconnecteront les relations de sang du peuple et réaliseront un futur de prospérité commune et d’unification mené par des Coréens en facilitant une avancée exhaustive et novatrice dans les relations intercoréennes. Améliorer et cultiver les relations intercoréennes est le principal désir de toute la nation et l’appel urgent de l’époque qui ne peut plus être remis à plus tard.

Le Sud et le Nord ont affirmé le principe de déterminer par eux-mêmes la destinée de la nation coréenne et sont convenues d’arriver au tournant décisif de l’amélioration des relations intercoréennes en mettant en œuvre de façon exhaustive tous les accords et déclarations existants adoptés jusqu’à présent entre les deux pays.

Le Sud et le Nord sont convenus de tenir des dialogues et négociations à plusieurs niveaux et dans divers domaines et de prendre des mesures actives pour mettre en œuvre les accords du sommet.

Le Sud et le Nord sont convenus d’établir un bureau de liaison à Kaesong où sont stationnés des représentants des deux côtés afin de promouvoir des consultations étroites ainsi que la coopération et les échanges entre civils.

Le Sud et le Nord sont convenus d’encourager une coopération active, des échanges, des visites et des contacts à tous les niveaux afin de raviver l’esprit de réconciliation et d’unité nationales. Les deux côtés encourageront entre eux une atmosphère d’amitié et de coopération en organisant activement des événements conjoints aux dates ayant une signification particulière au Sud comme au Nord, telles que le 15 juin, auxquels prendront part des participants de tous les niveaux, notamment des gouvernements central et local, des Parlements, des partis politiques et des organisations civiles. Sur le plan international, les deux côtés vont démontrer leurs sagesse, solidarité et talents communs en participant conjointement à des événements sportifs internationaux tels que les Jeux asiatiques 2018.

Le Sud et le Nord se sont mis d’accord pour tenter de résoudre les sujets humanitaires liés à la division intercoréenne et tenir des réunions entre les Croix-Rouge afin de discuter de divers sujets, comme les familles séparées et leurs réunions. Le Sud et le Nord sont convenus d’organiser des réunions de familles séparées à l’occasion du 15 août (jour de Libération).

Le Sud et le Nord sont convenus de mettre en œuvre activement les projets qui ont fait l’objet d’un accord dans la déclaration du 4-Octobre 2007 pour promouvoir une croissance économique équilibrée et la prospérité commune de la nation. Dans un premier temps, les deux côtés vont prendre des mesures concrètes pour connecter et moderniser les chemins de fer et les routes du corridor de transport oriental ainsi qu’entre Séoul et Sinuiju.

2. Le Sud et le Nord vont chercher à soulager les tensions militaires élevées et à pratiquement éliminer le risque de guerre sur la péninsule coréenne. Soulager les tensions militaires et éliminer le risque de guerre est un défi très significatif qui est directement lié au destin du peuple coréen et qui est aussi une tâche essentielle pour garantir son existence paisible et stable.

Le Sud et le Nord sont convenus de mettre fin à tout acte hostile l’un envers l’autre à tous les niveaux, y compris dans le ciel, sur terre et en mer, qui est la source de la tension et des conflits militaires. Les deux côtés ont décidé de transformer la zone démilitarisée en zone de paix en cessant à partir du 1er mai cette année tous les actes hostiles et en éliminant leurs moyens, dont la diffusion de messages par haut-parleurs et la distribution de prospectus, dans les zones bordant la Ligne de démarcation militaire.

Le Sud et le Nord sont convenus de mettre en place un plan pour faire des zones près de la Ligne de limite Nord en mer Jaune une zone de paix maritime afin de prévenir les affrontements militaires et garantir une pêche sûre.

Le Sud et le Nord vont prendre diverses mesures militaires pour assurer une coopération mutuelle, des échanges, des visites et des contacts actifs. Les deux côtés vont tenir de fréquentes réunions entre leurs autorités militaires, y compris entre leurs ministres de la Défense, afin de discuter et résoudre immédiatement les problèmes militaires entre eux. A cette fin, ils vont organiser les premières discussions militaires de niveau général en mai.

3. Le Sud et le Nord vont coopérer activement pour établir un régime de paix solide et permanent sur la péninsule coréenne. Mettre fin à l’état actuel anormal d’armistice et instaurer un solide régime de paix sur la péninsule coréenne est une mission historique qui ne peut plus être retardée.

Le Sud et le Nord ont réaffirmé leur accord de non-agression, qu’ils n’utiliseront aucune espèce de force l’un contre l’autre, et se sont engagés à respecter strictement l’accord.

Le Sud et le Nord sont convenus de réduire graduellement leur armement une fois les tensions militaires dissipées et la confiance rétablie en pratique.

En cette année du 65e anniversaire de l’Armistice, le Sud et le Nord sont convenus de promouvoir activement des réunions trilatérales impliquant les deux Corées, les Etats-Unis, ou des réunions quadrilatérales avec les deux Corées, les Etats-Unis et la Chine en vue de déclarer la fin de la guerre, changer l’armistice en traité de paix et instaurer une paix permanente et solide.

Le Sud et le Nord ont confirmé leur objectif partagé de réaliser une péninsule coréenne sans nucléaire à travers une dénucléarisation complète. Ils ont estimé que les mesures initiées par la Corée du Nord sont très significatives et cruciales pour la dénucléarisation de la péninsule coréenne et ont décidé de jouer leur rôle respectif à cet égard. Le Sud et le Nord vont rechercher le soutien et la coopération de la communauté internationale pour dénucléariser la péninsule coréenne.

Les deux dirigeants sont convenus de tenir des discussions franches et fréquentes sur des questions vitales pour la nation, à travers des rencontres régulières et des conversations téléphoniques, de renforcer la confiance mutuelle et de s’efforcer de renforcer la dynamique de progrès continu des relations inter-coréennes ainsi que la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne.

Dans ce contexte, le président Moon Jae-in a accepté de se rendre à Pyongyang cet automne.

27 avril 2018

Le Gouvernement de l’État de Palestine (la « Palestine »), adresse un renvoi à Mme Fatou Bensouda, Procureur de la CPI, concernant la situation en Palestine — emmerdeur-du-net’s Blog

Statement : 22 May 2018 Déclaration de Mme Fatou Bensouda, Procureur de la CPI, au sujet du renvoi adressé par la Palestine Photo : 22 mai 2018 – Le Procureur de la CPI, Mme Fatou Bensouda, et son équipe rencontrent le Ministre palestinien des affaires étrangères et des expatriés, S.E. Dr Riad Malki, et sa […]

via Le Gouvernement de l’État de Palestine (la « Palestine »), adresse un renvoi à Mme Fatou Bensouda, Procureur de la CPI, concernant la situation en Palestine — emmerdeur-du-net’s Blog

Nucléaire iranien : Face au danger de guerre, les opinions publiques doivent d’urgence intervenir et exiger le respect des droits des peuples à la paix

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Déclaration du Mouvement de la Paix

Après la rupture unilatérale de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien par le Président des USA et l’intervention militaire israélienne en Syrie, le risque s’est accru d’une guerre qui embraserait l’ensemble de la région avec la possibilité d’une conflagration beaucoup plus étendue ;

Les intérêts économiques et géostratégiques ainsi que les logiques de puissance et de domination y compris militaires qui s’affrontent dans cette région n’ont rien à voir avec les intérêts, les aspirations et les droits des populations.

Ces logiques guerrières, bellicistes et interventionnistes, alimentées également par divers lobbies militaro industriels, sont portées par des Etats qui ont le même système économique mais visent à déterminer des aires d’influence et de domination. Ces logiques expliquent la croissance des dépenses mondiales d’armement qui augmentent encore en 2017 pour atteindre 1739 Milliards de dollars (Source SIPRI) et alimentent un commerce des armes facteur de guerre. (1)

La crainte d’une conflagration dévastatrice est renforcée par la caricaturale conférence de presse de Netanyahou du 30 avril, durant laquelle il estime, contrairement à toutes les déclarations de l’AIEA (2) avoir les preuves que l’Iran viole l’accord sur le nucléaire. Elle rappelle la sinistre prestation mensongère de Colin Powell devant le conseil de sécurité des Nations Unies en 2003, pour justifier la guerre en Irak.

Crainte d’autant justifiée que le courant belliciste aux USA est renforcé par la nomination de Mike Pompeo comme Secrétaire d’Etat et John Bolton comme Conseiller à la sécurité nationale, tous deux issus de l’extrême droite étasunienne, qui expriment ouvertement leur volonté d’en découdre par la force militaire et la guerre.

Les peuples de cette région et du monde entier ont tout à craindre des issues vers lesquelles peuvent nous entrainer ces confrontations.

A court terme, dans ce contexte, le Mouvement de la Paix appelle partout en France à des expressions publiques, dans l’union la plus large, pouvant se concrétiser par des rassemblements, des distributions de tracts, des délégations auprès des députés, des débats citoyens …, à partir du Mercredi 16 mai et les jours suivants afin d’exiger :

  • Une résolution pacifique et diplomatique des questions posées dans le cadre des Nations Unies et dans le respect du droit international.
  • Que la France et l’UE persistent dans leur décision de rester dans le cadre de l’accord conclu avec l’Iran
  • Le respect total du Traité de Non-Prolifération nucléaire (TNP) par les puissances nucléaires car il est inadmissible, intolérable et dangereux pour la paix qu’un groupe de 9 Etats (USA, Russie, GB, France, Chine, Pakistan, Inde, Israël, Corée du Nord) entendent ne pas respecter leurs engagements internationaux tout en exigeant le respect de ces textes par tous les autres Etats du Monde.
  • La cessation de toutes les violations en cours du TNP, et de son article 6, qui s’expriment en particulier aux USA, en France et en Russie par des programmes de modernisation de leurs arsenaux nucléaires respectifs.
  • Que la France donne au plan international l’exemple en exprimant sa volonté claire de respecter ses engagements pris au titre de l’article 6 du TNP et de signer puis ratifier le traité d’interdiction des armes nucléaires adopté par les Nations Unies le 7 juillet 2017.

A moyen terme le Mouvement de la Paix appelle à contribuer au succès des initiatives déjà engagées telles que

  • Les actions dans toute la France du 11 au 15 juin contre le forum des marchands d’armes d’Eurosatory.
  • La journée internationale de la Paix du 21 septembre
  • Le Samedi 22 septembre, toujours dans le cadre de la journée internationale de la Paix : les Marches pour la Paix dans toutes les villes et communes de France à l’initiative du collectif « En Marche pour la Paix » fort de 150 organisations
  • Le Dimanche 14 Octobre à des rassemblements pour la ratification du Traité d’interdiction des armes nucléaires, notamment devant les sites liés aux armes atomiques.

Face à cette situation dangereuse pour la paix, en France comme partout dans le monde les peuples doivent exprimer avec force leur exigence de paix pour que ces questions soient réglées politiquement et diplomatiquement.

Le Mouvement de la paix travaillera à favoriser les expressions les plus unitaires possible au plan international, y compris à travers des journées mondiales d’action, pour exiger le respect des droits des peuples à la Paix.

Le Mouvement de la Paix
le 12 Mai 2018

  1. Les dix pays qui dépensent le plus d’argent pour les armes sont : USA, Chine, Russie, Arabie Saoudite, Inde, France, Grande Bretagne, Japon, Allemagne, Corée du Sud (source Sipri 2018)
  2. AIEA : Agence internationale de l’énergie atomique, chargée de la surveillance de l’accord sur le nucléaire iranien
  3. Pour s’informer : Accord de Vienne sur le nucléaire iranien / L’accord avec L’Iran sur le nucléaire militaire : une bonne nouvelle pour la paix. Quand on veut on peut !

Le déni de Palestine. Cent années de déclaration Balfour.

PO Déni de Palestine CVPRPO 12 17

Tel était le thème du colloque organisé par le Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient (CVPR-PO), le samedi 9 décembre 2017, au Palais du Luxembourg, en partenariat avec le journal en Ligne ORIENT XXI.

Les actes de ce colloque  » Le déni de Palestine. 1917 – 2017 « ont été récemment publiés (Les éditions du CVPR-PO, 175 pages ).

Vous pouvez les commander en adressant un chèque de 10 euros (frais d’envoi compris) au Secrétariat du CVPR PO c/o M° Maurice Buttin – 54 rue des Entrepreneurs – 75015 Paris

Les robots tueurs sont inévitables…

Un article du quotidien canadien « Le Devoir » (14 avril 2018) qui fait un point argumenté sur les systèmes d’armes létales autonomes (SALA) ou, autrement dit, les « robots tueurs ».

Par Emmanuel Goffi

Membre du Centre FrancoPaix de la Chaire Raoul-Dandurand, et expert en éthique militaire et en études de sécurité

Le lundi 9 avril s’est ouverte à Genève une énième réunion sur ce que certains appellent les « robots tueurs ». Énième consultation qui regroupe durant dix jours des experts sur les systèmes d’armes létales autonomes (SALA) de plus de 70 pays sous l’égide des Nations unies, pour aboutir très probablement à de nouvelles déclarations purement politiques, sans qu’aucune décision de fond soit prise.

L’apparition de nouvelles armes a toujours suscité des réactions relativement vives concernant leur légalité ou leur moralité. Les robots tueurs ne font pas exception. Cependant, il y a fort à parier que, à l’instar des drones, ces nouveaux systèmes de combat envahiront les champs de bataille, en dépit des mises en garde contre les risques qu’ils représentent.

Les enjeux induits par le développement de ces machines sont tels que nul ne peut croire qu’un cadre juridique contraignant sera défini.

Lors de ma participation à la consultation d’experts sur les robots létaux autonomes organisée à l’initiative des Nations unies en 2013, il a été rapidement évident que les discussions sur le sujet achopperaient systématiquement sur les définitions, en raison d’une différence d’interprétation irréductible entre ingénieurs, politiciens, juristes, philosophes, sociologues et historiens.

En l’occurrence, le premier point bloquant est celui de la définition de l’autonomie. Force est de constater que, cinq ans plus tard, participant à une autre consultation organisée par Affaires mondiales Canada et le ministère de la Défense nationale, le problème reste entier. Pour avoir travaillé sur le sujet au sein de l’armée française et pour avoir suivi de près les réflexions menées par l’OTAN et l’ONU, je sais d’expérience que ce terme ne fait pas et ne fera jamais l’objet d’une définition claire et unanime.

Autre concept indéfinissable : celui de robot. Souffrant en effet d’une absence de définition consensuelle, le terme bénéficie d’une acception suffisamment floue pour que chacun puisse y inclure ou en exclure ce qui lui convient. Ainsi, la France a décidé arbitrairement que les drones n’entraient pas dans la catégorie des robots. Derrière cette décision se terre simplement la volonté de désamorcer les craintes liées au fameux « syndrome Terminator », c’est-à-dire la peur que le développement des SALA n’aboutisse à la création de machines totalement autonomes capables de menacer l’humanité.

La consultation : un jeu de dupes

Certes, les consultations, quand bien même elles achoppent sur la question des définitions, ont le mérite d’exister. Mais, à ce rythme, l’objectif d’établir un cadre normatif contraignant ne sera jamais atteint.

Il faut bien se rendre compte qu’au-delà des définitions, le développement des SALA recouvre des enjeux colossaux. Que ce soit en matière économique ; financière, diplomatique, industrielle, médicale, technologique, militaire ou encore politique, les intérêts des États et de l’industrie sont bien trop importants pour que les aspects éthico-juridiques soient placés en tête de leurs préoccupations.

Comment imaginer que le Japon, les États-Unis, Israël, la France ou encore le Royaume-Uni, la Russie et la Chine, qui déploient déjà des systèmes semi-autonomes, acceptent de se contraindre par un texte normatif qui les empêcherait de développer un secteur aux débouchés plus que prometteurs dans de nombreux domaines ? Les programmes sont déjà fixés. Les discussions sont tout au plus un exercice de communication.

Mais tandis que les discussions s’éternisent, le développement des armes autonomes, et donc de l’intelligence artificielle (IA), se poursuit.

La question de l’IA et des robots dépasse largement le simple cadre du champ de bataille. L’IA est partout, tout comme les robots, et nous regardons souvent ces avancées technologiques avec une fascination enthousiaste qui occulte l’effroi qu’elles peuvent susciter.

Sans sombrer dans l’excès, il y a de sérieuses raisons de s’inquiéter pour notre avenir. En prenant le temps de faire une recherche sérieuse sur le sujet, on mesure très clairement l’avancement des travaux en la matière, travaux qui ne manquent pas de susciter des préoccupations légitimes. C’est sur la base de ces préoccupations que j’ai d’ailleurs décidé en 2015 de signer les deux lettres ouvertes sur les risques liés au développement de l’intelligence artificielle et des armes autonomes.

Qu’il s’agisse de voir à terme ces machines prendre le dessus sur l’humain, ou dans un avenir plus proche de voir les SALA massivement employés sans contrôle démocratique, ou utilisés par des régimes ayant la capacité de menacer la sécurité internationale, chaque risque invite à remettre en question les arguments consistant à présenter ces machines comme des avancées technologiques bénéfiques à l’humanité. Certes, les SALA présentent des avantages. Mais le spectre et l’importance des risques sont trop larges pour ne pas appliquer le principe de précaution et s’interroger préalablement sur leur intérêt.

Si l’absence de définitions consensuelles interdit toute avancée, il apparaît surtout que les intérêts en jeu sont tels qu’ils priment toute autre considération. Il devient dès lors impossible de s’accorder sur des mesures à prendre ou sur un texte qui permettrait d’encadrer l’emploi de ces systèmes le temps qu’un débat sérieux ait lieu. Mon inquiétude réside dans le fait que tout se passe en dehors du cadre démocratique et de toute volonté politique d’envisager honnêtement les risques liés au développement des SALA, et donc de mettre en place un cadre juridique contraignant pour prévenir les dérives potentielles. Ce n’est malheureusement pas une nouvelle réunion qui modifiera le cours des choses.

 

Nucléaire-TNP: la France fait du vent…

Daniel Durand

Ce lundi 22 avril s’ouvre à Genève à l’ONU, la réunion de préparation à la Conférence d’examen du Traité sur la Non-Prolifération nucléaire (TNP), la Prepcom-2018. Une délégation du Mouvement de la paix de 17 personnes était sur place pour y participer activement. En compte rendu, voici deux article de Daniel Durand.

Premier article: Prepcom 2018, la France fait du vent

La première séance de la Prepcom du TNP à Genève s’est ouverte ce matin. Mme Izumi Nakamitsu,au nom du Secrétaire général des Nations unies, a rappelé que « La menace de l’utilisation – intentionnelle ou non – d’armes nucléaires est croissante. Cette menace, qui concerne toute l’humanité, restera aussi longtemps que les armes nucléaires continueront d’exister dans les arsenaux nationaux« .
Elle a rappelé que « Les États dotés d’armes nucléaires ont la responsabilité de leadership en matière de désarmement nucléaire« . Malheureusement, les premiers discours des représentants des puissances nucléaires n’ont pas montré une volonté réelle de relancer une dynamique autour de l’application de l’article VI du TNP, par lequel les États « dotés » s’engagent à négocier de « bonne foi » le désarmement nucléaire. Le représentant des États-Unis s’est contenté d’un discours a minima, dans lequel il y a quelques « gentils » (les USA, par ex) et beaucoup de « méchants« (et il met dans le même panier ou presque, Iran, Irak, Syrie, Russie, Chine, etc.). Heureusement, il a quand même rappelé que le TNP avait eu le mérite de contenir la prolifération nucléaire ! Nous ne sommes pas complètement revenus en 2003 – 2005, lorsque le représentant étatsunien, Bolton, tirait à la mitrailleuse sur tous les traités de désarmement.
L’intervention de la représentante de la France, Mme Guitton, a été un exercice de style remarquable : comment masquer l’immobilisme nucléaire français sous des formules creuses, comment justifier le refus français d’impulser le désarmement nucléaire ? La représentante française n’a pu pour justifier que « conformément à une approche progressive et réaliste du désarmement nucléaire, la France a continué à mettre en oeuvre ses engagements au titre de l’article VI du TNP » que mettre en avant de vagues participations à des comités techniques, mais rien sur le plan politique concret de l’arrêt des mesures de « modernisation nucléaire » décidées dans les lois de programmation militaire actuelles.
Comme la diplomatie française se sent en difficulté par rapport aux initiatives de désarmement nucléaire, liées au TIAN, et popularisées en France par les 46 associations d’ICAN-France, la représentante française a annoncé péremptoirement qu’elle entendait « à present se tourner vers l’échéance de 2020« . Tout le monde attendait des propositions politiques hardies et novatrices. Las ! Les propositions ne sont que des objectifs sans moyens d’action et donc peu atteignables : « adopter une réponse ferme et unie à toutes les crises de prolifération » (!), « renouer un dialogue multilatéral constructif et inclusif » (« cause toujours !« ), deux « serpents de mer » avec la négociation d’un traité sur les matières fissiles, « l’entrée en vigueur rapide » du traité d’interdiction des essais nucléaires en panne depuis vingt ans, enfin la diminution des stocks d’ armes nucléaires, mais chez les autres, les États-Unis et la Russie ! Ah, si, il y a eu un engagement concret, le « développement responsable et durable du nucléaire civil », c’est-à-dire le renforcement de la vente de centrales nucléaires ! La diplomatie française est malheureusement aujourd’hui de plus en plus réduite en matière nucléaire à essayer de « vendre du vent« , pour pallier aux carences des politiques présidentielles françaises en matière de sécurité internationale innovante !
Par rapport à tous ces discours creux, l’intervention du représentant du Saint-Siège, a été un moment de fraîcheur intellectuelle et éthique. Celui-ci a rappelé que « Les armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires, créent un faux sentiment de sécurité. L’illusion tragique d’une « paix » basée sur la peur est au mieux superficielle« . Il a affirmé avec fermeté que « tant ce traité [le Traité d’interdiction des armes nucléaires] que le TNP sont inspirés et conduits par les mêmes impératifs moraux et les mêmes objectifs. À cet égard, ils se renforcent et se complètent mutuellement ». Enfin, il a ajouté que « Le désarmement nucléaire et la non-prolifération sont liés au désarmement intégral et cela est lié au développement humain intégral, que le pape Paul VI a défini comme un autre nom pour la paix« .
En bref, cette première journée a planté le décor des enjeux d’un monde plus sûr et pacifié demain. Soit la poursuite d’une situation inégalitaire, dangereuse et instable, où certaines puissances considèrent que les armes nucléaires sont bonnes pour leur sécurité mais pas pour celle des autres pays.
Soit un sursaut politique et éthique pour dire : oui, il faut s’engager résolument dans la voie du désarmement nucléaire contrôlé et maîtrisé pour construire une nouvelle sécurité commune, et il faut prendre en compte tous les apports en ce sens, dont le nouveau Traité d’interdiction, en cours de ratification.

Deuxième article: Armes nucléaires, diviser ou unir ?

Le débat général à la commission préparatoire (Prepcom) de la Conférence d’examen du TNP s’est achevé hier à Genève. Il a finalement été révélateur du fossé qui s’est en partie créé au fil des interventions entre les puissances nucléaires (les P5) et la grande majorité des autres pays. L’audition, hier matin, de quinze représentants de la société civile dont une victime japonaise (une « hibakusha« ) et les maires d’Hiroshima et Nagasaki, a montré les attentes existant dans le monde.
Après les interventions des États-Unis et de la France que nous avons évoquées dans un article précédent, celles du Royaume-Uni, de la Chine et de la Russie ont montré, à des degrés divers, combien la pression pour faire évoluer les tenants de l’arme nucléaire, devra être longue et multiforme. La Chine a maintenu ses réserves vis a vis du futur Traité d’interdiction des armes nucléaires, en estimant que  » Sur la base de la réalité actuelle de la sécurité internationale, le désarmement nucléaire ne pourrait être poursuivi que progressivement, en suivant les principes du «maintien de la stabilité stratégique mondiale» et de la «sécurité non diminuée pour tous», des arguments déjà avancés par la représentante française. Le représentant chinois a quand même fait preuve de plus d’ouverture, en reconnaissant que « la volonté et le droit des États non dotés d’armes nucléaires d’être à l’abri de la menace des armes nucléaires et de la guerre nucléaire doivent être respectés ». Il a admis que « Les États dotés d’armes nucléaires devraient faire preuve de volonté politique et prendre des mesures plus concrètes pour s’acquitter de leurs obligations au titre de l’article 6 du Traité« .
L’intervention du représentant russe a été beaucoup plus « musclée ». Il a été très critique envers les décisions militaires des États-Unis de poursuivre le déploiement de systèmes anti-missiles, de perfectionner « les armes offensives stratégiques » ou d’envisager « de placer des armes dans l’espace ».
Il a critiqué très fortement le Traité d’interdiction des armes nucléaires en estimant que « Cette initiative n’apporte aucune contribution à l’avancement vers le noble but déclaré. Tout au contraire, il menace l’existence même et l’efficacité de notre Traité de non-prolifération fondamental« .
Ce raidissement des puissances nucléaires est-il productif dans ce qui devrait être un but commun : la construction d’un monde sans armes nucléaires ? Le directeur de la Croix-Rouge internationale leur a rappelé qu’il est « temps qu’ils renoncent aux menaces d’utilisation de l’arme nucléaire et à la modernisation des armements pour se consacrer à la pleine mise en œuvre des engagements qu’ils ont pris par le passé, notamment en 2010, en faveur de la réduction des arsenaux nucléaires, de l’atténuation des risques et, plus globalement, du désarmement nucléaire« .
Ainsi que je l’ai écrit, en début d’article, en s’arc-boutant sur le privilège d’avoir des armes nucléaires, les P5 élargissent un fossé, comme l’a fait remarquer dans la séance des ONG, la représentante du réseau ICAN, prix Nobel de la paix : « Ces politiques et pratiques sont une source de grande division et de disharmonie dans la communauté internationale, et nous les condamnons sans réserve. Nous les condamnons parce que les armes nucléaires sont indiscriminées, inhumaines et illégales« .
Deux jeunes filles, représentantes des jeunes activistes d’Abolition 2000, ont conclu la séance des ONG  en lançant un appel que chacun devrait méditer : « Aujourd’hui, nous représentons la génération, déterminée à vivre dans un monde sans armes nucléaires, objectif que tout le monde dans cette salle a accepté. Nous ne voulons pas nous asseoir dans votre siège dans dix ans, en nous apercevant que rien n’a changé ».
Après les trois jours de séance générale, les journées suivantes sont consacrées à l’examen détaillé des trois « piliers » du TNP : désarmement, énergie nucléaire civile, non-prolifération.
Dans la première de ces séances qui a débuté en fin d’après-midi, l’intervention française, sur laquelle nous reviendrons plus longuement, n’a pas vraiment semblé s’inscrire dans une perspective constructrice. Le rappel des mesures de diminution du nombre des armes nucléaires françaises qui datent des années 1996 (plus de vingt ans !) peuvent-ils convaincre ces jeunes, qui étaient à peine nés alors ! La représentante française s’est également livrée à une attaque en règle du Traité d’interdiction des armes nucléaires, en l’opposant au TNP et aux autres processus de désarmement, tant conventionnels, balistiques ou cyber en cours, alors que son caractère complémentaire, notamment pour permettre la réalisation de l’article VI du TNP semble évident, et en tout cas, l’objectif à atteindre !
Comme cette argumentation semble décalée de cette autre partie de l’appel des jeunes quelques heures plus tôt : « Nous avons besoin de vous, distingués diplomates, pour parler, non seulement des visions d’un monde sans armes nucléaires, mais pour le réaliser. Nous sommes impatients d’être vos partenaires dans notre mission commune de réaliser immédiatement un monde exempt d’armes nucléaires« .

Syrie: après les frappes et la visite d’Emmanuel Macron à Washington.

photo: codepinkCodepink Bolton 

On est entrés dans une phase nouvelle potentiellement plus dangereuse encore que celle qui a précédé.

– Un trio de puissances occidentales (États-Unis, France et Royaume Uni) a donc décidé d’exécuter des frappes en Syrie, le 14 avril 2018, en rétorsion à un bombardement chimique officiellement caractérisé, et attribué au régime de Bachar El Assad, le 7 avril à Douma, banlieue de Damas. Mais cette intervention militaire s’est faite sans l’ONU, sans légalité internationale, sans preuve réelle et sans consensus international… et pas sans quelques risques.

– On sait, par exemple, qu’un sous-marin d’attaque britannique, alors qu’il manœuvrait pour se mettre à portée de missiles de la Syrie, a été piégé et poursuivi par des sous-marins chasseurs et des bâtiments de guerre russes, et cela durant plusieurs jours en Méditerranée. Un avion américain et plusieurs sous-marins de l’OTAN sont venus à la rescousse du sous-marin de la Royal Navy… (1) Ce genre d’incident, qui traduit un niveau élevé de tensions, est courant dans l’Atlantique Nord et au large des pays nordiques, mais lorsqu’il est associé, en Méditerranée, à une intervention militaire et à des bombardements… voilà qui n’est pas sans danger. Certes, Florence Parly l’assure : « avec nos alliés, nous avons veillé à ce que les Russes soient prévenus en amont ». Pourtant, ce n’est pas ce qu’affirme le « Department of Defense » des États-Unis. Le Chef d’État major US, Joseph Dunford, lors d’un briefing de James Mattis, Secrétaire à la Défense, affirme au contraire : « nous avons utilisé normalement les canaux habituels de déconfliction (2). (…) Nous n’avons rien coordonné avec les Russes sur les frappes, et nous ne leur avons rien notifié »(3).

Qui ment ? On peut dire en tous les cas que la possibilité d’une confrontation militaire directe n’était pas inexistante… On saisit pourquoi un fait de cette nature fut si discrètement traité par les médias français.

– L’utilisation de l’arme chimique, si elle est confirmée, est particulièrement inquiétante et, évidemment, totalement inacceptable quelque soit l’acteur – le régime de Damas ou autre – ayant décidé une action criminelle de ce type (4). Le régime de Bachar El Assad est donc sur la sellette. Il est officiellement considéré comme coupable. Mais peut-on répondre au mépris du droit et de la sécurité internationale par des pratiques elles-mêmes hors du droit et problématiques quant aux enjeux de sécurité ? La France aurait dû être à l’initiative et chercher une issue multilatérale avec l’ONU et l’OIAC (5). Cela dans le respect du droit international et de la Charte des Nations-Unies. La crédibilité est à ce prix. Pourquoi le Président E. Macron qui se dit en permanence tellement attaché au multilatéralisme (il l’a encore rappelé devant le Congrès des États-Unis) n’a pas voulu favoriser une enquête indépendante de l’OIAC, et avoir ses résultats avant toute décision ?

– Ces frappes de rétorsion n’était pas sans danger, mais elles ont été inscrites dans une option « limitée » sur le plan militaire. Elles ne changent rien de décisif dans la crise syrienne. Le régime de Damas va chercher à regagner la totalité des territoires perdus en 7 années de guerre. Après la Ghouta, reste en particulier la région d’Idleb et le camp palestinien de Yarmouk (c’est en cours) tenu par des djihadistes de Daech et de l’ex Front Al Nosra (issu de Al Qaida). La guerre en Syrie n’est donc pas terminée. Entre 350 000 et 500 000 morts… la moitié de la population déplacée à l’intérieur ou réfugiée à l’étranger, des villes entières détruites, un pays disloqué socialement et politiquement… Le bilan de cette guerre, premier grand conflit du 21ème siècle, est catastrophique. Le peuple syrien aurait droit pourtant à la paix, à la sécurité et à la démocratie, en tous les cas à sortir de ce cauchemar.

Une nouvelle phase, plus dangereuse, de la guerre…

– Cette guerre, pourtant, rentre dans une phase potentiellement plus dangereuse encore que celle qui a précédé. Il n’y a plus de convergence objective (et relative) entre grands acteurs du conflit face à Daech et aux groupes armés djihadistes. Le régime se sent vainqueur. Maintenant s’exerce à plein les fortes rivalités et les rapports de forces entre grandes puissances et puissances régionales, chacun pour ses propres intérêts et visées stratégiques. Le nouveau rapport de forces acquis avec l’engagement militaire d’envergure russo-iranien depuis 2015 constitue l’objet essentiel de rivalités dangereuses. Dans cette situation, on constate une accumulation de données politiques et de faits concrets qui nourrissent l’escalade et poussent à la montée régulière des tensions.

– Israël ne veut surtout pas d’une amplification du basculement des forces déjà intervenu. Tel Aviv veut conserver une domination militaire garante d’une forme d’invulnérabilité. C’est aussi un des moyens de son impunité… L’ascendant de l’Iran en Syrie et en Irak, et son rôle politique majeur au Liban sont pour Israël un défi stratégique… mais aussi un masque bien pratique pour sa politique d’écrasement des Palestiniens dans le silence et la complicité des puissances occidentales. Cette situation n’aide ni la Russie, ni personne à obtenir une stabilisation politique en Syrie dans la recherche d’un règlement politique. Un règlement que personne n’est manifestement en mesure de faire aboutir dans le cadre des stratégies dominantes.

– Suite aux frappes occidentales en Syrie, la Russie estime être libre de toute contrainte « morale » (dixit Lavrov) et s’apprête à livrer des batteries anti-aériennes sophistiquées S 300 à la Syrie. Le Ministre de la défense israélien d’extrême droite, Avigdor Liberman, menace de s’attaquer à ces batteries « si elles devaient servir contre des cibles israéliennes »… Mais on sait qu’Israël trouve toujours de « bonnes » raisons – les siennes – pour frapper…

– La Turquie veut contrer la montée des forces kurdes en les empêchant militairement de conserver les territoires gagnés dans les combats contre Daech et les groupes armés djihadistes. Battus en Irak, attaqués en Syrie, les Kurdes qui furent les adversaires de terrain les plus efficaces contre les djihadistes paient le prix élevé des rivalités et des intérêts de puissances.

– Des groupes armés pro-iraniens en Syrie ont annoncé leur détermination à engager, au Nord et au Nord-est, des opérations militaires contre les forces américaines (environ 2000 soldats des troupes de Marines et des forces spéciales…). Menace réelle ou verbale ?.. Déjà, quelques heures après les frappes du trio occidental en Syrie des groupes armés pro-iraniens en Irak se sont regroupés autour d’une base américaine à l’Ouest de Bagdad, en dépit du gouvernement irakien (6).

– Ali Akbar Velayati, aujourd’hui conseiller d’Ali Khamenei sur les question internationales, quelques heures avant les frappes occidentales, avait d’ailleurs déclaré au cours d’une visite à Damas : « les américains sont trop faibles pour rester à l’Est de l’Euphrate (…). Il n’y a pas de possibilité pour eux de rester. C’est pour cela qu’ils attaquent par voie aérienne (…). Mais il faut dire que le cours de la guerre se décide au sol et pas depuis le ciel ».

– Dans un contexte où les confrontations politiques et les incidents militaires n’ont pas manqué, tout est ainsi propice, y compris sur le terrain, aux menaces et aux intimidations. Les risques se cumulent. Tout est lié. Et les enjeux stratégiques sont élevés. Il s’agit de l’avenir du Moyen-Orient, de l’état du rapport des forces, de la stabilité et de la configuration des nouveaux équilibres, des approvisionnements en hydrocarbures et de cet enjeu majeur du sort de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Un accord que Washington et Tel Aviv veulent briser. La dislocation de cet accord comporte le risque accru d’engrenages et même d’affrontements directs. Elle pourrait aussi contribuer à une dangereuse prolifération nucléaire au Moyen-Orient impliquant par exemple l’Arabie Saoudite et la Turquie…

– Dans cette situation, le jeu diplomatique de la France et des Européens est particulièrement préoccupant. Il consiste à exiger de l’Iran des accords supplémentaires à l’Accord de Vienne, portant sur des sujets ne concernant pas le nucléaire, donc hors du champ de la résolution 2231 du Conseil de sécurité qui entérine et approuve l’Accord de Vienne. Dans ces sujets figurent en particulier le développement des missiles (7) ou le rôle de Téhéran dans les conflits au Moyen-Orient. Au nom de la préservation de l’Accord de Vienne, la France et ses partenaires de l’UE nourrissent hypocritement la tension avec l’Iran, contribuant à leur façon à mettre en cause cet accord positif pour la sécurité internationale, et à rendre service aux forces les plus radicales et les plus anti-occidentales en Iran…

– Dans cet esprit, avec l’appui du Royaume-Uni et de l’Allemagne au sein de l’UE, « la France – selon Reuters (8) – a poussé le 12 avril dernier à de nouvelles sanctions contre l’Iran, au titre de son programme de missiles et de son engagement dans les conflits de la région, y compris du fait du soutien de Téhéran au Président Bachar El Assad. Paris espère que cela montrera à Trump que l’UE prend sa préoccupation au sérieux ». Ces trois puissances occidentales ont ainsi – expliquent-elles – essayé d’obtenir de Donald Trump le maintien et le respect de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien comprenant la levée des sanctions, en proposant… de nouvelles sanctions. Des sanctions pour éviter des sanctions… On reste époustouflé devant une politique aussi… astucieuse. Les ministres des affaires étrangères des 28 réunis à Luxembourg le 16 avril n’ont cependant pas réussi, du fait des divisions existantes, à se mettre d’accord sur une telle décision : Italie, Suède, Belgique, Autriche… étaient réticents ou opposés à une telle manœuvre, certains ne voyant pas comment de telles sanctions pourraient décider Trump à conserver un accord qu’il souhaite si manifestement détruire.

Macron à Washington : atlantisme et discours enjoliveurs

– la visite officielle d’Emmanuel Macron à Washington a confirmé ce qui précède. Trump est resté vague sur la décision qu’il prendra le 12 mai concernant l’Accord de Vienne. E. Macron a proposé un nouvel accord qui viendrait compléter l’Accord de Vienne autrement appelé le JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global conjoint en français). Le JCPOA décrit en détails le processus de contrôle et de démantèlement du programme nucléaire iranien, et celui de la levée des sanctions. Le nouvel accord proposé par E. Macron comprendrait 4 éléments : le maintien de l’accord actuel donc du JCPOA, la prolongation de cet accord au delà de 2025 (date théorique de « fin » du JCPOA), la question du programme iranien de missiles et, enfin, les activités régionales de l’Iran, en lien avec le conflit syrien. Pour faire bonne mesure, E. Macron inscrit ces nouvelles options dans un discours sur la non-prolifération, sur la sécurité dans toute la région… Mais, au delà de ce discours enjoliveur d’accompagnement, tout le monde comprend que l’Iran, visé spécifiquement en tant que puissance régionale, n’acceptera pas un tel diktat.

– Observons d’ailleurs que l’idée de prolonger le JCPOA au delà de 2025 n’est qu’un prétexte. Il s’agit de durcir les contraintes et faire plier le régime iranien. Alors que l’Accord de Vienne, tel qu’il est, n’offre à Téhéran aucune marge légale pour pouvoir développer un programme nucléaire militaire après 2025. L’Iran, en effet, restera sous contrôle de l’AIEA, et tenu de respecter les nombreuses résolutions du Conseil de sécurité traitant de la question de son programme nucléaire. Par ailleurs, il est normal qu’une résolution du Conseil fixe une date d’extinction du programme qu’elle définit, dès l’instant où ce programme est réalisé et respecté, ce qui fait l’objet d’une surveillance permanente organisée avec minutie par les dispositions du JCPOA. L’Accord de Vienne – le JCPOA – met en place, en effet, un processus très précis et un calendrier visant à garantir que toutes les installations et programmes du nucléaire iranien devant subsister soient de nature civile. Dès l’instant où, dans ce calendrier de 10 ans, ce processus est réalisé… le JCPOA arrive logiquement à extinction. Vouloir poursuivre au delà comme l’exige maintenant Trump, Macron et quelques autres signifie que l’on veut maintenir l’Iran sous surveillance, sous pression et sous sanctions permanentes. C’est un objectif contraire au droit international et à la Charte des Nations-Unies. C’est un coup porté au multilatéralisme.

– Par ailleurs, vouloir obliger Téhéran à rendre des comptes sur son programme de missiles… ne rentre pas dans la logique d’ensemble de l’Accord de Vienne qui ne concerne que le nucléaire. C’est à Téhéran de choisir. Le régime veut-il accepter de négocier de nouvelles contraintes sur un autre sujet ?.. Mais pourquoi Téhéran accepterait un contrôle international sur un type d’armement non interdit par convention internationale, et que de très nombreux pays dans le monde développent en toute indépendance, sans la moindre restriction ? Quant aux activités iraniennes régionales… On est là dans la pure rhétorique. L’exigence de sécurité internationale et de stabilité régionale restent en effet une chimère dans un contexte où dominent logiques de puissance et les politiques de force, qui sont celles de tous les acteurs actifs au Moyen-Orient, et pas seulement l’Iran. Il faudrait bien plus que l’emphase et les habiletés d’Emmanuel Macron pour dépasser une telle situation.

– On le constate ainsi, tout ce qui se prépare participe de l’affirmation d’une stratégie américaine unilatérale, néo-impériale, et d’intérêts spécifiques aux puissances occidentales dans une région où elles sont en difficulté. En vérité, il n’y a guère de divergences essentielles entre l’administration Trump et Macron. Il y a un accord sur le fond : contrer l’Iran et la Russie et peser sur le nouveau rapport de forces. Les désaccords portent sur la manière de faire. Mais la convergence sur le fond aboutit à ce que le Président français contribue – même s’il prétend agir pour obtenir le contraire – à la fragilisation voire à la fin de l’Accord de Vienne.

– On attendait la France et les Européens sur un enjeu majeur de désarmement et de sécurité internationale, à partir duquel ils auraient pu montrer leur capacité à exister de façon autonome, sans s’aligner ou sans aider Trump à liquider un des derniers en date des acquis du multilatéralisme. Au lieu d’isoler Trump, Macron, en atlantiste volontariste, le suit et lui donne raison. Décidément, les Européens et singulièrement la France, ont encore beaucoup de chemin à faire pour atteindre un niveau décent d’autonomie politique et de crédibilité. Mais on le savait déjà… En tous les cas, ceux qui ont qualifié la politique étrangère d’Emmanuel Macron de gaullo-mitterrandienne…devront manger leur chapeau.

1) Voir « Royal Navy submarine locked in ‘cat and mouse’ pursuit with pair of Russian hunter-killer subs dubbed ‘the Black Hole’ », Patrick Knox, The Sun, April 16, 2018. Voir aussi « En Syrie, duel sous-marin entre Russes et Anglais », Lucy Embark, Ouest France, 16 avril 2018.

2) La déconfliction est un échange technique et ordinaire d’informations opérationnelles visant à éviter les gênes mutuelles ou les incidents.

3) Briefing by Secretary Mattis on U.S. Strikes in Syria, Department of Defense, April 13, 2018.

4) Rappelons, pour mémoire, qu’à de nombreuses reprises, la presse française (Le Monde, Le Figaro, Les Echos, Atlantico…) a fait état de l’utilisation par Daech et Al Nosra, dans des combats, d’armes chimiques obtenues à partir de stocks récupérés sur les installations et productions du régime, ou par fabrication artisanale : chlore, gaz moutarde et même sarin.

5) Organisation pour l’interdiction des armes chimiques liée à la Convention internationale d’interdiction adoptée en 1992.

6) Voir « Iran-backed militias are setting their sight on US forces in Syria after devastating air strikes », Borzon Daragahi, Foreign Policy, April 16, 2018.

7) L’Accord de Vienne est strictement limité au nucléaire. Il ne traite pas la question des missiles. Seuls peuvent être interdits ceux ayant la vocation d’être porteurs d’armes nucléaires. Il n’interdit donc pas à l’Iran d’avoir un programme de défense de ce type comme de si nombreux pays dans le monde.

8) Voir « EU hits Iran with renewed sanctions over human rights abuses in a possible move to court Trump », Gabriela Baczynska and Robert-Jan Bartunek, Reuters, April 12, 2018.

Syrie: interrogations troublantes…

Daniel Durand 

Un texte de Daniel Durand publié au lendemain des frappes du 14 avril 2018 en Syrie. Ce texte est extrait de son blog « Relations internationales », dédié aux problématiques de la paix et du désarmement, des institutions internationales (ONU, OTAN), à la promotion d’une culture de la paix… (dimanche 15 avril 2018)

« J’ai donc ordonné aux forces armées françaises d’intervenir cette nuit, dans le cadre d’une opération internationale menée en coalition avec les Etats-Unis d’Amérique et le Royaume-Uni et dirigée contre l’arsenal chimique clandestin du régime syrien » (communiqué de l’Élysée du 14 avril).
Ainsi, quinze ans après la position courageuse de la France refusant une action guerrière en Irak avec les États-Unis et le Royaume-Uni sans mandat des Nations unies, le président Macron vient de recréer une alliance « 
occidentale » pour mener une opération militaire internationale unilatérale.
Cette opération est clairement illégale selon la Charte des Nations unies qui rappelle que, seul le Conseil de sécurité, peut décider d’actions militaires et non des pays qui s’érigeraient en défenseurs du droit international. De la même manière, contrairement à ce qu’affirme le ministre des Affaires étrangères, la résolution 2118 du Conseil de sécurité ayant pour objet l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, adoptée à l’unanimité le 27 septembre 2013, précise que c’est aussi le Conseil de sécurité qui prend la décision d’intervenir militairement et non tel ou tel État.
Le bombardement de sites syriens supposés receler des installations ou des stocks d’armes chimiques a eu lieu
le jour où des inspecteurs de l’OIAC arrivaient sur place pour mener une enquête pour avoir la preuve des agissements criminels de Damas la semaine précédente le 7 avril, à Douma.
Les dirigeants français civils et militaires ont déclaré que les objectifs de ces attaques militaires étaient clairement identifiés comme liés à la production d’armes chimiques, activité qui serait complètement illégale depuis que la Syrie, en 2013, avait été contrainte d’adhérer à la Convention internationale d’interdiction des armes chimiques, sous la pression politique conjointe de Barak Obama et Vladimir Poutine. Cet accord avait permis de détruire une partie considérable des stocks chimiques syriens.
Une question se pose : si les occidentaux avaient des preuves de la poursuite de programmes clandestins de la fabrication ou du stockage de telles armes, pourquoi n’ont-ils pas déployé des initiatives politiques fortes, en concertation ou en faisant pression sur les Russes, pour poursuivre la destruction et la mise sous surveillance de ces stocks, pour empêcher le régime de Bachar Al Assad de mener des bombardements criminels ?
On cherche en vain, depuis cinq ans, la trace de telles initiatives au Conseil de sécurité, en dehors de quelques déclarations formelles sans véritable campagne.
Ce dimanche 15 avril, la France a annoncé, par contre, qu’elle va déposer une résolution au Conseil de sécurité pour renforcer les inspections et la surveillance du processus de destruction des stocks chimiques syriens, ainsi que des propositions pour trouver une issue politique au conflit !
Cela amène à une terrible interrogation : pourquoi cette inertie politique pendant des semaines avant le bombardement du 7 avril ? Pourquoi des initiatives politiques maintenant après l’envoi de missiles illégalement ? A-t-on attendu que le régime de Damas franchisse la fameuse « ligne rouge » pour pouvoir ensuite accomplir une action militaire spectaculaire, sans doute peu efficace, mais permettant aux occidentaux comme certains observateurs l’ont fait remarquer, de revenir au premier plan de la scène politique du conflit syrien ?
Aurait-on délibérément pris le risque de voir périr des dizaines d’innocents pour faire un « coup » politique au lieu de tout faire pour prévenir des attaques criminelles de l’armée syrienne ? Je me refuse à croire à une telle hypothèse, mais je pense que, dans les cercles militaires français, étatsuniens, de l’OTAN, la culture dominante reste celle du primat de la force sur le respect du droit international et l’action politique.
Pourtant, depuis 2001, les solutions de force ont toutes été des échecs, de l’Afghanistan, à l’Irak, la Libye ou la Syrie. Seules les initiatives politiques d’Obama pour trouver une solution politique à la crise avec le programme atomique de l’Iran ont été une réussite.
La position militariste se trouve confortée par l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, cet irresponsable, dont le lanceur d’alerte Daniel Ellsberg, a appelé Jim Mattis, le chef du Pentagone, à protéger le monde des
« tentations » de déclencher une guerre et à être prêt à s’opposer à d’éventuels ordres « impulsifs et irréfléchis ».
Il y a vraiment besoin que se développe un large mouvement d’opinion pour dire : faisons appliquer le droit international partout, pour empêcher les tyrans comme Assad de nuire, pour permettre à tous les peuples comme les peuples palestiniens et israélien de vivre en paix et dans la liberté, pour rejeter les vieilles  politiques de force des États en renforçant plus que jamais les institutions multilatérales comme les Nations unies permettant à tous les peuples de régler leurs différends en commun

Affaire Skripal: poison, questions et dissuasion…

National Security and Russia (3)

Tout est possible, mais cette affaire tombe à point nommé pour justifier des choix stratégiques majeurs.

L’affaire Skripal suscite beaucoup d’ interrogations même si le « mainstream » politico-médiatique nous indique la ligne à suivre… et à ne pas questionner : « la Russie de Poutine est coupable ». Disons que tout est possible. Nous ne connaissons pas la vérité. Personne, manifestement, ne la connaît.

Cette affaire, cependant, a pris une telle dimension qu’il vaut la peine de s’interroger. En l’occurrence, il y a deux types d’interrogations nécessaires : celles portant sur les faits eux-mêmes et celles concernant les dimensions politiques et stratégiques qui apparaissent avec évidence.

PREMIEREMENT, CONCERNANT LES FAITS EUX-MEMES

Les Russes ont proposé/demandé aux Britanniques un échange d’avis et d’informations, une consultation, comme le prévoit la convention d’interdiction des armes chimiques… et comme cela paraît logique dans une situation dramatique de ce genre alors qu’il n’y a aucune certitude sur la réalité des événements et sur les auteurs du crime commis. Le « hautement probable » de Theresa May ou bien la formule: « il n’y a pas d’autres explication possible… » ne peuvent suffire à incriminer les Russes avec l’assurance mise par les britanniques. A noter que Jeremy Corbin, Secrétaire général du Parti travailliste, a été nettement plus prudent, en affirmant qu’une mise en accusation nécessite des preuves, et qu’il vaudrait mieux coopérer avec les Russes.

Les autorités britanniques ont cependant répondu de façon hautaine et refusé toute coopération.

D’autres questions s’imposent. Malgré la pression au consensus anti-russe, elles ont été formulées à diverses reprises dans certains médias.

1) pourquoi maintenant? Pendant près de dix ans, Sergueï Skripal, agent double, a transmis aux services britanniques des informations précises sur l’armée russe, jusqu’à son arrestation en 2004… En 2010, avec 3 autres agents ayant travaillé pour les États-Unis, il est échangé contre 10 agents russes et ainsi libéré. Suite à cet échange « historique » (le plus important depuis la fin de la Guerre froide), il se réfugie en Grande-Bretagne. La question   » pourquoi exécuter Skripal maintenant » est donc importante. Pourquoi, en effet, attendre aussi longtemps pour commettre un tel acte ?

Une décision d’exécution d’un agent du renseignement ne relève pas d’une volonté de vengeance, d’une agressivité ou d’un cynisme lié à une identité russe supposée. Ce qui est en jeu, c’est l’utilité politique d’un tel acte. Quelle est l’utilité de cette tentative d’assassinat ? On se perd en conjectures. Poutine avait-il intérêt à cette liquidation ? Avait-il vraiment quelque chose à gagner dans le cadre des élections, soit 14 jours après la découverte de Krispal et de sa fille inanimés sur un banc de Salisbury ? Pour mobiliser davantage son électorat ?.. Ce n’est vraiment pas sûr. Poutine n’avait-il pas intérêt à entretenir un rapport de dialogue au moins correct avec les occidentaux concernant les tractations sur la Syrie ? On peut aussi constater que les effets induits par cette attaque favorisent les visées occidentales… En fait, toutes les hypothèses ont quelque chose de plausible… et de douteux.

 

2) pourquoi donner une visibilité mondiale à un tel acte par l’utilisation de l’arme chimique avec un agent innervant « de qualité militaire » ? On peut appeler ça « une signature » d’État. C’est même l’affirmation d’une double culpabilité: à la fois assassinat et usage d’une arme interdite par convention internationale. Les Russes voulaient-ils vraiment se désigner eux-mêmes ? Ou s’agit-il d’une opération visant à suggérer que la Russie se conduit vraiment comme un État voyou, un régime criminel… allusion transparente au régime syrien.

La presse a signalé l’existence d’un centre officiel britannique de recherche sur les armes chimiques, à Porton Down, qui se trouve à quelque 10 km de Salisbury… Mais ce n’est peut-être qu’une coïncidence sans signification.

 

3) pourquoi la mission n’a- t’elle pas complètement « abouti » ? Est-il crédible que les services russes chargés d’une action secrète de cette nature puissent manquer de professionnalisme au point où Skripal est encore vivant… Sa fille serait d’ailleurs en train de se remettre ?..

Lors de l’émission « C. dans l’air » du 13 mars dernier, Alain Bauer  dit lui-même à propos de ces  interrogations précises : « quelque chose nous a échappé ». Ce professeur de « criminologie » au CNAM, Président du Conseil Supérieur de la Formation et de la recherche Stratégiques, grand spécialiste du terrorisme, du renseignement et de la sécurité, Conseiller de la police de New York et autres,  ne dit pas souvent que quelque chose lui échappe… Dans la même émission, le 16 mars, Olivier Ravanello, journaliste, ancien correspondant à Moscou de TF1 et LCI de 2005 à 2009,  dit dans son intervention liminaire: « je n’achète pas la version de Theresa May qui consiste à dire la vertueuse Grande-Bretagne a été attaquée par une bande  de voyous russes. Nous sommes dans une affaire de barbouzes. Nous sommes dans une affaire de services secrets… »

Au-delà du consensus recherché avec insistance sur l’option d’une Russie forcément coupable, il n’ y a donc pas une si solide unanimité.

DEUXIEMEMENT, CONCERNANT LES ENJEUX POLITIQUES ET STRATEGIQUES

En l’absence de certitude ou de preuves, si Londres avait tout de même voulu « marquer le coup », accuser la Russie d’avoir commis l’attaque… Theresa May aurait très bien pu adopter le processus d’un « clash » diplomatique centré sur la mise en accusation de certaines personnes, agents des services ou diplomates russes, par exemple. La confrontation aurait pu en rester au niveau d’un grave différend portant sur un acte criminel nécessitant des sanctions ciblées sur des individus, voire quelques expulsions de représentants officiels, de diplomates en poste… May aurait très bien pu faire ce choix et même le dramatiser à souhait. Mais ce n’est pas ce type de confrontation qui a été politiquement adopté. Cela aurait été pourtant pertinent en considération du problème posé.

Ce qui s’est imposé rapidement c’est une véritable escalade sur le terrain politique et surtout stratégique : déclaration commune Trump, Macron, Merkel, May. Déclaration de l’OTAN… Les décisions britanniques, appuyées par les alliés occidentaux, ont  conduit à une crise qui dépasse de loin la seule crise diplomatique. La mise en accusation de la Russie a été montée au niveau politico-militaire global.

La Chambre des Communes a d’ailleurs publié un rapport qui le confirme amplement (1). Ce rapport lie explicitement, y compris dans son titre même, l’affaire Skripal et les questions de Sécurité nationale. La tentative d’assassinat de Skripal est clairement utilisée comme moyen de réévaluation de la « menace russe ». Ce rapport souligne, en effet, que la Russie, au-delà d’une sérieuse menace militaire déjà connue, présente aussi une menace plus diversifiée dans une stratégie « hybride »: utilisation de pratiques relevant du « soft power », ingérences politiques, « fake news », piratage d’infrastructures essentielles » … cela « afin d’affaiblir les économies et la démocratie occidentale ».

L’affaire Skripal permet de justifier le renforcement militaire d’ensemble du Royaume Uni. Un peu comme, hier, la crise ukrainienne a permis, dans une pression internationale considérable, une justification pour l’augmentation des dépenses de défense des pays européens de l’OTAN… l’affaire Skripal apparaît aujourd’hui comme un outil de consensus. Une justification politique pour la croissance des dépenses militaires, en particulier celles qui sont liées au remplacement des forces britanniques de dissuasion nucléaire (les missiles Tridents), avec la construction de quatre nouveaux sous-marins lanceurs de missiles balistiques, pour les 15-20 ans à venir. Le rapport des Communes est très clair sur cette question. Il inscrit son approche de l’affaire Skripal dans une réflexion sur la stratégie britannique dans le cadre de l’Alliance atlantique et face à la menace russe. Le rapport signale par exemple le risque que les forces de l’OTAN ne soient pas en mesure de contrer un assaut militaire des forces conventionnelle de la Russie dans les États baltes. Ce qui apparaît comme une justification du processus de renforcement/modernisation en cours de l’arsenal nucléaire britannique.

Ce rapport prend appui et vient confirmer des textes très officiels antérieurement produits par le Royaume Uni: la « Revue de stratégie de sécurité nationale et de défense » publiée en 2015 et la « Revue  de capacités de défense pour la sécurité nationale »(si je traduis correctement) publiée en 2017 pour la réalisation de la précédente. On reconnaît ici un processus d’analyse prévisionnelle un peu semblable à celui qui caractérise la démarche française de sécurité et défense, avec le même type d’ambitions stratégiques…et de budgets à faire passer. L’affaire Skripal vient ainsi à point nommé pour appuyer le processus de renforcement stratégique britannique et occidental… c’est donc un rapport officiel (« Sécurité nationale et Russie ») qui nous le dit. Cette affaire permet en outre à Theresa May de pousser à la solidarité atlantique et d’entraîner les « 27 » alors qu’elle est en difficulté sur le Brexit. Cela peut lui permettre de modifier un peu le climat des relations entre États occidentaux, notamment avec Européens. On voit comment Theresa May s’appuie sur Trump pour pouvoir entraîner tout le monde, en insistant aussi sur l’importance de la relation UE/OTAN.

Tout cela semble bien s’inscrire dans une stratégie otanienne visant à contenir, voire à faire reculer une Russie en réémergence politique et militaire. Il s’agit de faire face au changement des rapports de force en particulier au Proche-Orient. La comparaison avec la Guerre froide n’est pas opportune pour des raisons historiques de fond, mais la volonté de « roll back » (si je puis dire) semble évidente. Au Royaume Uni comme en France et au delà, la dramatisation des menaces, notamment celle de la Russie, est utilisée pour appuyer une nouvelle course aux armements et des postures de guerre qui exacerbent les tensions et font monter les risques.

Encore une fois, tout est possible. On ne sais pas qui a essayé de tuer Skripal et sa fille. Mais beaucoup de raisons militent pour une approche moins unilatérale que celle qui domine aujourd’hui.

Tout montre comment cette affaire s’inscrit dans des enjeux stratégique et politique majeurs. Nous ne pouvons donc pas nous satisfaire d’une approche qui consiste à pointer la Russie du doigt alors que les logiques de puissance et l’usage de la force appartiennent à l’ensemble des puissances du monde actuel. De grandes questions sont posées concernant justement la sécurité internationale, les conditions d’une sécurité collective, la dissolution de l’OTAN, le projet européen lui-même, et jusqu’à la nature des politiques étrangères. Un effort de lucidité est nécessaire en abandonnant toute forme de simplisme. Il est indispensable de décrypter le sens des événements et de poser les questions au niveau où elles se posent.

Cela pose enfin la question de l’exigence de vérité et de transparence en politique. Donc de l’impératif de faire des enjeux de l’international, malgré leur complexité, une thématique de débats publics… En tous les cas au-delà de l’unilatéralisme des consensus recherchés aujourd’hui.

(1) Rapport de la Chambre de Communes « National Security and Russia », Briefing paper No CBP 8271, 26 mars 2018.

Colloque « Le nouveau désordre mondial » Vendredi 6 avril

Colloque nouveau-désordre-mondialEntrée libre dans la limite des places disponibles. Inscription obligatoire (Plan Vigipirate) à james.cohen@univ-paris3.fr  

Lieu : Maison de la Recherche de l’Université de Paris 3 (Sorbonne Nouvelle)

4, rue des Irlandais – 75005 Paris, près du Panthéon (RER Luxembourg)

Salle du Conseil (1er étage)

PROGRAMMME:


9h30-10h – Introduction du colloque : Janette Habel

10h-12h – Crise économique et crise écologique. Vers des ébranlements planétaires ?

  • Daniel Tanuro (auteur de Le moment Trump : une nouvelle phase du capitalisme mondial), Le néolibéralisme impuissant face au défi du basculement climatique
  • Stéphanie Treillet (économiste, auteure de L’Economie du développement. De Bandoeng à la mondialisation), Un capitalisme de plus en plus destructeur
  • Alain Joxe (sociologue, ancien directeur d’Etudes à l’EHESS, auteur de Les guerres de l’empire global), Internationale des politiques sociales contre inter-globalismes financiers : nouvelles luttes de classes de l’ère informatique
  • Michel Husson (économiste, auteur de Créer des emplois en baissant les salaires ?  Une histoire de chiffres), Les désordres du marché mondial

12h-13h30 – Pause déjeuner

13h30-15h30 – Révolutions et mobilisations citoyennes : limites et impasses. Bilan des gouvernements post-néolibéraux en Amérique latine.

  • Guillaume Long (ancien ministre des Affaires étrangères de l’Equateur), Leçons politiques et économiques tirées du progressisme latino-américain au pouvoir ». L’exemple de l’Equateur
  • Christophe Ventura (chercheur, IRIS, rédacteur en chef de Mémoire des Luttes),  L’Amérique latine et la nouvelle reconfiguration géopolitique régionale
  • Gilbert Achcar (professeur, études du développement et des relations internationales, SOAS, Université de Londres, auteur de Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe), Révolution et contre-révolutions dans le monde arabe

15h30-17h – Le procès de l’universalisme, à chacun sa vérité ?

  • Lamia Oualalou (journaliste, auteure de  Jésus t’aime ! La déferlante évangélique), La déferlante évangélique : sa signification, ses conséquences
  • Frédéric Pierru (politiste et sociologue au CNRS), Le statut de la ‘vérité’ dans les sciences sociales

17h-19h30 – Désordres géopolitiques, guerres et migrations

  • Philip Golub (professeur, relations internationales, American University of Paris, auteur de East Asia’s Re-Emergence), Turbulences américaines, fractures mondiales
  • Gilbert Achcar (professeur, études du développement et des relations internationales, SOAS, Université de Londres, Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe), Nouvelle guerre froide : manœuvres sur le « grand échiquier »
  • Jim Cohen (professeur, dépt. du monde anglophone, Université de Paris 3, auteur de A la poursuite des « illégaux ». Politiques et mouvements anti-immigrés aux Etats-Unis), Les Etats-Unis et l’Amérique centrale : néolibéralisme, migrations et gestion impériale de la violence
  • Jacques Fath (spécialiste des relations internationales et des enjeux de défense, auteur de Penser l’après…), Comment les logiques de puissance nourrissent les crises d’aujourd’hui et les guerres de demain

 

Sarkozy en garde à vue… Quelques vérités: à lire ou à relire dans « Penser l’après… »

Penser l'après. Jacques Fath Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde

Nicolas Sarkozy en garde à vue… soupçonné de financement illégal de campagne électorale et d’avoir pour cela reçu des fonds libyens.

On prendrait quelque plaisir à cet événement s’il n’y avait pas aussi, dans cette histoire, rien moins qu’une guerre. Une guerre de convenance personnelle ?.. comme tant de témoignages l’affirment ou le suggèrent depuis des années. On verra ultérieurement ce que la justice pourra conclure.

Rappelons-nous… Bernard Henri-Lévy aura fait tout ce qu’il sait faire, surtout devant des cameras de télévision, pour légitimer politiquement une intervention militaire. Ce fut une opération d’envergure, pilotée par l’OTAN, et qui aura finalement réduit la Libye en chaos sécuritaire, transformé ses ports en enfer pour les migrants, élargi les espaces d’action de milliers de terroristes et de trafiquants, et déstabilisé durablement toute la zone sahélo-saharienne. C’est dire l’intelligence politique et la pertinence des analyses qui ont présidé aux décisions…

On garde cependant le sentiment que cette guerre, initiée par la France de Nicolas Sarkozy, visait en particulier à atteindre personnellement le Colonel Kadhafi.

Dans mon livre « Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », j’ai rappelé les propos de Michel Goya, colonel de l’armée française, sur RFI le 21 mars 2013, soit 3 jours après seulement le vote de la résolution 1973 du Conseil de sécurité définissant le mandat d’intervention et autorisant à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour une action militaire.

Michel Goya est docteur en histoire moderne et contemporaine de Paris V. Il est présenté à l’époque comme professeur associé à Saint-Cyr Coëtquidan et à l’École Pratique des Hautes Études ; directeur d’études du domaine « nouveaux conflits » à l’IRSEM (Institut de recherches Stratégiques de l’École Militaire). Aujourd’hui, il enseigne à Sciences-Po et à l’Institut de Recherches Internationales et Stratégiques (IRIS). Il n’est donc pas n’importe qui, et il ne dit pas n’importe quoi.

Celui qui s’exprime alors sur RFI, il y a précisément 7 années, affirme ceci : « On est dans la situation stratégique d’un directoire entre américain, britannique et français. La meilleure façon d’empêcher la population de souffrir est encore d’abattre le régime de Kadhafi. In fine, la chute du régime est l’objectif réel de cette opération même s’il n’est pas avoué. Il y a eu des frappes sur le bunker de Kadhafi. On a essayé d’éliminer directement Kadhafi ».

Il ne s’agissait donc pas d’une intervention militaire ayant « dépassé » le mandat des Nations-Unies comme on l’a entendu tant et tant de fois. Il s’agissait bien d’une opération de liquidation par la force d’un chef d’État et du régime qu’il dirige… Dans « Penser l’après… », j’apporte quelques précisions et développements utiles.

Bien sûr, il ne s’agit pas de défendre le régime libyen. Celui-ci avait, par exemple, accepté de reconnaître sa responsabilité dans l’attentat dit de Lockerbie en 1988 (270 morts dans un avion de la Pan Am).

Il s’agit de rappeler comment le Conseil de sécurité fut instrumentalisé. Et cela eut de sérieuses conséquences politiques ultérieures sur les rapports Washington/Moscou, en particulier à propos de la Syrie. Il s’agit aussi de réaffirmer que la France se déshonore lorsqu’elle utilise le mensonge d’État en guise de politique étrangère. Le financement de la campagne électorale de N. Sarkozy est une question. La guerre et la dignité de la politique française en est une autre… Ne pas oublier. Il est vrai que Nicolas Sarkozy n’aura pas été le seul Président récent à déconsidérer ainsi la France dans l’exercice de ses fonctions… Mais cela peut-il nous réconforter ?..

Réchauffement climatique, Guerre froide et débats stratégiques.

« La nouvelle passée sous silence : une base secrète fond sous les glaces du Groenland »

Un article d’ Alexis Rapin issu du site de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM (Université du Québec à Montréal).

https://dandurand.uqam.ca/publication/nouvelle-passee-silence-base-secrete-fond-glaces-groenland/

Construite au cours des années 1960 puis abandonnée, une base secrète américaine fait les frais de la fonte des glaces arctiques. Le cas illustre les prochains défis posés aux grandes armées par les changements climatiques.

De quoi parle-t-on ?

L’histoire se prêterait à un scénario de James Bond, si elle n’était pas authentique. En 1959, les États-Unis entament au fin fond du Groenland la construction d’une base secrète destinée à loger quelque 600 ogives nucléaires. Positionné proche de l’URSS, protégé par l’épaisse calotte glaciaire du cercle arctique, Camp Century (c’est son nom) devait alors constituer une véritable forteresse de la Guerre froide. Suite à plusieurs problèmes techniques, ce projet rocambolesque est finalement abandonné en 1967. Toutefois, la base n’est pas véritablement démantelée.

Le hic : cinquante ans plus tard, Camp Century est toujours là, mais les glaces du Groenland fondent et menacent de répandre les polluants demeurés sur place dans la nature environnante. Un risque de catastrophe écologique que ni les États-Unis (théoriquement toujours dépositaires de la base), ni le Danemark (auquel le Groenland est rattaché) ne semblent pour le moment vouloir prendre en considération. Ceci étant, la situation est emblématique d’un imprévu de planification militaire. Les ingénieurs de l’époque, dont la priorité était de faire disparaître une infrastructure sensible, avaient estimé que les mouvements naturels des masses de glace enseveliraient la base pour toujours. Or, aujourd’hui, le réchauffement climatique vient leur donner tort.

En quoi est-ce important ?

Au-delà de son caractère quelque peu romanesque, le cas de Camp Century vient mettre en évidence un changement de donne notable : longtemps considéré comme une affaire de diplomates relevant de « low politics », le réchauffement climatique va de plus en plus concerner les militaires et s’immiscer dans les débats stratégiques.

Début 2016 déjà, le département de la Défense des États-Unis adoptait une nouvelle directive majeure, destinée à intégrer le facteur climatique à la planification stratégique de tout l’appareil militaire américain. Un expert estimait alors qu’il s’agissait « potentiellement d’une des mesures les plus significatives adoptées par le Pentagone dans l’histoire récente » : le document prenait acte du fait que les changements environnementaux, au-delà de leurs impacts proprement socio-politiques, revêtaient également une importance militaire. La montée du niveau des mers pourrait, par exemple, poser prochainement de sérieux problèmes aux bases et opérations navales américaines. L’augmentation des tempêtes et événements météorologiques extrêmes risqueraient quant à eux de limiter les capacités de survol, de reconnaissance et de collecte de renseignements des forces armées.

Barack Obama, interrogé à la fin de sa présidence sur quelle menace le préoccuperait le plus au moment de quitter la Maison-Blanche, devait répondre : « le changement climatique m’inquiète profondément, du fait de tous ses effets sur les problèmes que nous avons déjà ». Une déclaration révélatrice : le 44ème président semblait anticiper non seulement que les problèmes environnementaux généreraient leur lot d’instabilités « nouvelles » (réfugiés climatiques, raréfaction de certaines ressources, par exemple), mais également qu’ils influeraient sur les domaines plus « traditionnels » de la sécurité, tels la stratégie et les affaires militaires. De toute évidence, la dynamique de « sécuritisation » (pour reprendre un concept constructiviste) de la question climatique est loin d’avoir trouvé son terme.

À suivre…

Bien que ressurgi du passé, le cas de Camp Century est loin de constituer une exception. En janvier dernier, le Pentagone publiait une étude indiquant que près de la moitié de ses bases et infrastructures étaient à la merci de futurs événements météorologiques extrêmes. Or, alors que l’administration Trump vient d’entériner une augmentation colossale du budget de la défense, celle-ci entretient pour l’heure une ligne ouvertement climato-sceptique. Il sera intéressant de voir comment les inquiétudes des militaires américains face aux changements climatiques seront prises en compte (ou non) par une présidence qui dit vouloir faire le maximum pour ses forces armées.

Mars 2018

Ont-ils tué Arafat ?..

Rise and kill first-vignette

Le livre de Ronen Bergman, « Rise and kill first » traite en détail l’obsession israélienne de tuer Yasser Arafat dans un ouvrage consacré à la politique israélienne des assassinats ciblés. Un livre, sur le fond, très politique…

« Rise and kill first. The secret history of Israël assassinations » (1) … En écrivant ce livre de 750 pages (dont 80 pages de notes) Ronen Bergman, journaliste en charge des affaires militaires et du renseignement pour le quotidien israélien Yedioth Ahronoth, et correspondant du New York Times Magazine, a fait bien davantage que le récit circonstancié des opérations de liquidation ciblées effectuées par les services israéliens : le Mossad, rattaché au Premier ministre ; AMAN, la Direction du renseignement militaire ; le Shin Beth, le service de sécurité intérieure ; Caesarea, la section ou brigade chargée des missions spéciales, ou encore le Kidon (ou Bayonet) département chargé des exécutions…

Bergman indique que son ouvrage est basé sur un millier d’interviews de responsable politiques, de chefs du renseignement ou d’exécutants. Il précise qu’aucune de ces interviews n’a obtenu d’autorisation par les autorités israéliennes de Défense. Il ajoute que ses sources lui ont procuré des milliers de documents inédits. On peut s’interroger sur cette transparence dans un milieu où elle n’est jamais la règle, dans quelque pays que ce soit. On voit dans ce livre que la vivacité des débats internes et des confrontations politiques voire d’ambitions personnelles, sur un sujet aussi décisif, permet bien des accommodements et des comportements disons… non conventionnels.

« UNE MACHINE A TUER… »

Les récits de Bergman sont parfois stupéfiants de précision. Ils révèlent à la fois le « savoir faire » – ou le savoir tuer – des services israéliens, et l’ampleur de cette pratique criminelle et illégale des assassinats ciblés. « Depuis la deuxième Guerre mondiale – souligne l’auteur – Israël a assassiné davantage de personnes que n’importe quel autre pays dans le monde occidental. (…) Ils ont développé « la machine à tuer la plus robuste et la plus sophistiquée de l’histoire » (2).

Alors, Ronen Bergman décrit et raconte… C’est souvent étonnant et brutal, mais son livre est aussi et probablement d’abord, un livre politique. Certes, l’ouvrage cherche en permanence à expliquer la pratique israélienne des assassinats ciblés comme une réponse de sécurité face aux menaces du « terrorisme »… mais la conclusion de « Rise and kill first » vaut la peine d’être lue. Elle en dit beaucoup sur l’impasse ultra-sécuritaire et militaire de la politique israélienne. J’y reviendrai à la fin de cet article…

Évidemment, on ne peut pas lire cet ouvrage sans se poser la question de la cause de la mort de Yasser Arafat. A-t-il été, lui aussi, exécuté par les services israéliens ? Pour les dirigeants de Tel Aviv, Arafat fut une véritable obsession. Se débarrasser physiquement de lui, comme de bien d’autres dirigeants palestiniens, mais surtout de lui, était devenu une une idée fixe, en particulier chez Ariel Sharon, obnubilé par la volonté monomaniaque de tuer Arafat. Mais était-il facile de s’attaquer à un tel personnage, connu dans le monde entier, protégé par son peuple et par ses combattants comme un symbole de la lutte pour l’indépendance et pour la liberté ? On va voir qu’il n’en était rien. Bergman rappelle d’ailleurs qu’Arafat aimait cultiver sa légende d’une chance « miraculeuse » contre les multiples tentatives d’assassinats dont il fut l’objet.

LE COMITE DES TROIS…

En 1965, un Département spécial ou Comité secret composé de trois haut responsables des services (3) fut institué afin d’examiner comment contrer la montée de la résistance palestinienne. Ce Comité des trois a délivré des instructions pour l’élimination de Yasser Arafat et d’Abou Jihad. L’idée fut d’abord d’envoyer des lettres piégées, contenant 20 grammes d’explosif chacune, à un certain nombre de dirigeants officiels du Fatah au Liban et en Syrie. La plupart de ces lettres furent identifiées avant qu’elles ne parviennent à leur destinataire. Il n’y aura que quelques blessés légers.

En 1967, avec la Guerre dite des Six jours, c’est Abou Jihad qui conduisit les opérations, mais il était clair pour les Israéliens que le leader était Arafat. Et les forces israéliennes tentèrent alors de le tuer plusieurs fois. Un agent du Shin Beth, dans les jours suivant l’attaque découvrit la cache d’Arafat dans la vieille ville de Jérusalem, près de la Porte de Jaffa. Un groupe de soldats fut dépêché pour s’emparer de lui, mort ou vif, mais il réussit à s’échapper quelques minutes avant leur arrivée. Deux jours plus tard, même scénario à Beit Hanina. Le jour suivant, Arafat réussissait à partir en Jordanie… L’armée et les services continuèrent à le pourchasser, mais sans succès.

En mai 1968, un psychologue d’origine suédoise (Benjamin Shalit), proposa au Comité des trois un très curieux plan basé sur l’intrigue d’un film sorti en 1962, et intitulé « The Manchurian Candidate » (le Candidat Mandchou). Dans ce film, un agent hypnotiseur des services chinois procède à un lavage de cerveau d’un prisonnier de guerre américain afin qu’il aille assassiner un candidat à la Présidentielle des États-Unis… Shalit prétendait qu’il pouvait faire la même chose avec Arafat comme cible désignée, à l’aide d’un prisonnier palestinien, un parmi les milliers de détenus dans les prisons israéliennes. De façon surprenante, le Comité des trois accepta le plan.

QUAND LES SERVICES SE FONT BERNER…

Shalit choisit alors un natif de Bethléem de 28 ans nommé Fatkhi, considéré comme facilement influençable, et non associé au leadership d’Arafat. Il fut soumis à différents techniques hypnotiques et entraîné à tirer au pistolet… Plusieurs mois après, il semblait prêt, enfin. Voici, de façon très résumée, comment Bergman raconte le jour « J » de l’opération pour Fatkhi, après avoir difficilement traversé le Jourdain à la nage… sans se noyer grâce à un agent des services : « un jeune palestinien, membre actif du Fatah, se rendit au poste de police Karameh. Il raconta au policier que les services israéliens avaient essayé de lui laver le cerveau pour qu’il tue Arafat, et il remit le pistolet. Une source du Fatah rapporta trois jours plus tard que Fatkhi avait été confié à l’Organisation, où il prononça une intervention passionnée en soutien à Yasser Arafat ».

En Septembre 1970, le chef du Casaera, Mike Harari, proposa d’assassiner Arafat à Tripoli, lors d’une célébration publique en l’honneur de Kadhafi. L’idée de bombarder le plateau des VIP par un tir de mortier fut abandonnée au profit d’un tir de précision réalisé par un « sniper ». Golda Meir, Cheffe du gouvernement, retoqua l’opération devant ses possibles conséquences politiques négatives sur le plan international. Harari réactiva alors la technique des lettres piégées… sans plus de succès.

En juin 1982, Ariel Sharon, Ministre de la défense, conduisit l’opération de guerre « Paix en Galilée », officiellement définie comme « incursion limitée », au sud du Liban. On se souvient cependant de la dimension que prit cette invasion massive meurtrière et destructrice, jusqu’à Beyrouth.

Bergman décrit à sa façon l’objectif de cette guerre : installer Bachir Gemayel comme Président du Liban et faire ainsi de ce pays un allié. Gemayel expulserait les Palestiniens en Jordanie où ils constitueraient une majorité et un État palestinien à la place du Royaume Hachémite… Tout ceci, selon Sharon, écarterait la revendication palestinienne pour un État indépendant en « Judée et Samarie » – la Cisjordanie – qui ferait ainsi partie d’Israël. On a peine à imaginer que Sharon pu croire lui même à un tel plan… Mais, souligne Bergman, « dans ce fantastique plan, il y avait un élément décisif supplémentaire : tuer Arafat » (4).

ARAFAT A LA BARAKA

Sharon voulait « détruire la détermination palestinienne ». Avec Rafael Eitan, il voulait rentrer dans Beyrouth, trouver la « tanière » d’Arafat pour le tuer. A cette fin, une force spéciale fut constituée dont le nom de code fut Salt Fish (poisson salé). Sharon, pour la mise en œuvre, désigna ses deux experts en opérations spéciales : Meir Dagan, général qui deviendra chef du Mossad en 2002, et Rafael Eitan, Chef d’état major. 76000 hommes de troupes et 800 chars pénétrèrent au Liban le 6 juin 1982.

L’opération Salt Fish consistait à localiser Arafat pour le faire bombarder par l’aviation… sans trop de dommages collatéraux. Mais, chaque fois, Arafat échappa aux bombardements. « Le leader palestinien – raconte Bergman – compris que si les bombes tombaient de façon répétée sur les lieux où il devait juste rentrer ou qu’il venait de quitter, ce n’était pas une coïncidence » (5).

Le 3 juillet, Uri Avnery et deux autres journalistes israéliens devaient rencontrer Arafat à Beyrouth afin de l’interviewer. L’équipe Salt Fish décida de saisir cette opportunité pour agir et assassiner Arafat. Mais il y avait la possibilité que les 3 journalistes israéliens y perdent la vie eux aussi. La sécurité d’Arafat prit des contre-mesures et la fine équipe du poisson salé perdit leur trace dans les rues de Beyrouth Sud…

La traque de Yasser Arafat pour l’assassiner prit alors une importance majeure et fit l’objet d’un vif débat au sein même des autorités israéliennes. Certains dirigeants estimaient que même une « cible légitime » ne peut pas faire l’objet d’une liquidation si celle-ci doit s’accompagner de « dommages collatéraux » importants.

« C’ETAIT COMPLETEMENT FOU… »

Le 4 août, Rafael Eitan convoqua Aviem Sella, chef du Département des opérations aériennes. Il lui dit notamment : « vous piloterez l’avion et je m’occuperai du système d’armement. Nous allons bombarder Beyrouth ». La cible était un bâtiment ou Arafat était censé se trouver le lendemain. « C’était complètement fou – dit Sella – J’étais en état de choc. Si quelqu’un m’avait dit que le Chef d’état-major, qui n’est pas réellement un aviateur, allait prendre la tête du Département des opérations aériennes pour une interruption du cours de la guerre afin d’aller bombarder Beyrouth pour sa propre satisfaction, je ne l’aurais jamais cru » (6).

L’opération se déroula pourtant comme prévu. Mais les bombes détruisirent une partie du bâtiment juste avant qu’Arafat arrive. Le soir même, Eitan déclara à la télévision qu’Israël ne se permet pas de frapper des cibles dans des zones civiles… « ce qu’il fit pourtant lui-même ce matin-là » (7).

« Le problème avec l’opération Salt Fish, pour Sharon et pour Israël, c’était que le monde entier était témoin. A chaque tentative d’assassinat manqué, Israël apparaissait de plus en plus comme une puissance militaire ayant envahi une nation souveraine dans une tentative monomaniaque de tuer un seul homme. Arafat, au lieu d’apparaître comme un terroriste sanguinaire, était devenu le leader pourchassé d’une nation de réfugiés écrasés par la machine de guerre israélienne. Sharon avait gagné précisément l’inverse de ce qu’il voulait »(8).

Le 21 août, les forces de l’OLP évacuèrent Beyrouth par la mer. Ménahem Begin, Premier ministre, dû s’engager auprès des américains à ce que rien ne serait tenté contre les personnels évacués. L’équipe Salt Fish et ses snipers prirent néanmoins position sur les toits au dessus du port d’embarquement. Un des commandants s’adressa par radio à Rafael Eitan : « On peut le faire. On l’a en visuel. Est-ce qu’on a l’autorisation ? » Eitan tarda mais il finit par répondre, manifestement déçu : « négatif ! Je répète : négatif » (9).

Après la bataille de Beyrouth, Sharon et Eitan désiraient plus que jamais tuer Arafat, mais Sharon réalisa qu’Arafat était si populaire qu’un assassinat ferait de lui un martyr de sa cause. Il demanda alors aux organisations des services d’intensifier la surveillance afin de trouver une manière plus subtile d’en finir avec lui. L’opération Salt Fish devint l’opération Golden Fish. Avec la même mission. Sharon la plaça au rang de top priorité. L’idée qui germa fut celle de détruire un avion dans lequel Arafat effectuerait un vol, en particulier au moment où l’avion serait au dessus d’eaux profondes, là où les débris seraient difficiles à retrouver. Mais il fallait être sur qu’Arafat soit bien dans l’avion devant être abattu.

LA VOLONTE D’ORGANISER UN CRIME DE GUERRE…

Le 22 octobre 1982, deux agents signalèrent pour le lendemain un voyage d’Arafat pour un vol privé d’Athènes au Caire, dans un DHC-5 Buffalo. Deux chasseurs-bombardiers F-15 furent mis en alerte pour décollage immédiat. Confirmation fut donnée à plusieurs reprises, sur témoignages « de visu », qu’Arafat se trouvait bien, en personne, dans cet avion. Mais le général Ivri, membre du Commandement aérien, eut des doutes. En fonction des renseignements obtenus, il ne voyait pas pourquoi Arafat devait aller au Caire. Il demanda une vérification : était-ce bien Arafat qui était monté dans l’avion ? De nouveau réponse positive. L’avion s’envola à 16h30. Ivri ordonna à ses pilotes de décoller aussi… Mais il avait toujours des doutes. Il demanda au Mossad de s’assurer par d’autres moyens qu’Arafat était bien dans l’avion. Reconfirmation du Mossad. Lorsque les F-15 eurent le Buffalo sur leur écran, les pilotes demandèrent l’autorisation de tirer. « Négatif » répondit Ivri… Et puis, à 16h55, sur une ligne téléphonique cryptée, le même officier de renseignement ayant auparavant confirmé la présence d’Arafat à bord de l’avion fit état d’une incertitude.

Les deux F-15 continuaient à tracer des cercles autour du Bufallo. Ivri ordonna d’attendre. A 17h23, l’information tomba : l’homme dans le Bufallo était Fathi Arafat, le jeune frère de Yasser Arafat et fondateur du Croissant rouge palestinien. Il était à bord avec une trentaine d’enfants blessés, quelques uns victimes du massacre de Sabra et Chatila (10). Fathi Arafat escortait ces enfants au Caire où ils devaient recevoir des traitements médicaux. Ivri saisit la radio et ordonna : « faites demi tour. Vous rentrez à la maison » (11).

Mais Sharon n’abandonna pas. Il conserva l’idée d’abattre un avion de ligne civil à bord duquel se trouverait Arafat. Un plan détaillé fut même établi pour frapper au dessus de la mer, sur une « route » méditerranéenne, loin d’Israël, sans couverture radar. Une opération contrôlée et commandée depuis un Boeing 707 doté d’équipements de communication. Sous les ordres directs de Sharon, quatre F-15 et F-16 furent placés en alerte d’interception. En neuf semaines, de novembre 1982 à janvier 1983, ces chasseurs-bombardiers se sont élancés au moins à cinq reprises afin d’intercepter et détruire des avions de lignes supposés emmener Yasser Arafat, pour être rappelés peu après leur décollage, malgré les impatiences d’Ariel Sharon et de Rafael Eitan.

Bergman explique cependant que Sharon fut alors stoppé dans ses planifications de crimes de guerre. Ménahem Begin lui fit perdre son portefeuille de Ministre de la défense en le renvoyant du Gouvernement, et lui-même fut remplacé par Yitzhak Shamir qui devint Chef du gouvernement.

En novembre 2002, dans un contexte de très fortes tensions, l’armée israélienne encercle la Mukataa où siège Yasser Arafat. L’idée d’une liquidation du Président de l’Autorité palestinienne fait alors débat en Israël. Mais la question posée est : comment faire? Frapper directement ? Frapper sans que l’action puisse être attribuer à Israël ?.. Lui imposer un exil ? L’isoler dans la Mukataa ?

Un échange de propos très rapide en avril 2002 (transcrit par Bergman), entre Ariel Sharon et Shaul Mofaz, alors Chef d’état major, indique que l’armée et le renseignement préparent des plans concernant le sort d’Arafat.

Dan Halutz, Commandant de l’armée de l’air, était un fervent partisan de l’exil. Il avait déjà choisit deux petites îles, l’une proche des côtes libanaises, l’autre près du Soudan, comme nouveau lieu de vie pour le Président. Des unités d’infanterie devaient prendre d’assaut la Mukataa et aller jusqu’au bureau d’Arafat. Des gaz anesthésiants diffusés dans l’enceinte avant le raid devaient permettre de limiter les victimes possibles… Le projet fut finalement abandonné du fait des risques qu’il comptait. L’administration Bush craignait que Sharon décide de liquider Arafat comme il l’avait fait le 22 mars 2004 pour Cheikh Yassin.

Selon Bergman, Bush voyait que Sharon tergiversait. Il le pressa jusqu’à ce qu’il promette explicitement de ne pas tuer Arafat. Le livre de Bergman comporte sur cette question, quelques lignes qui méritent d’être lues : « Même avant cette promesse, en consultation avec les chefs de l’armée et du renseignement, Sharon était arrivé à la conclusion qu’Israël, en aucune manière, devait être considéré comme impliqué dans la mort de Yasser Arafat. Cela devenait d’autant plus important après la promesse faite au Président Bush. Alors brusquement, celui qui s’était arrangé pour échapper à la mort tant de fois, succomba des suites d’un mystérieux mal intestinal et mourut. Selon plusieurs analyses, il y avait sur les habits et sur le corps, des traces de polonium, une substance radio-active utilisée pour les assassinats » (12).

Bergman évoque cependant diverses possibilités. Il écrit ceci : « Si je pouvais répondre à la question, qu’est-ce qui a tué Arafat, je ne pourrais ni l’écrire dans ce livre, ni même être en capacité de dire que je connais la réponse. La censure militaire, en Israël m’interdit de traiter le sujet » (13).

UN ECHEC STRATEGIQUE

Certes, Ronen Bergman, en conséquence, ne dit pas comment Arafat est mort et il n’affirme pas non plus qu’il le sait. Mais comment ne pas relier entre eux tous les faits soigneusement relatés dans ce livre, et ici bien trop rapidement résumés ? Comment ne pas voir une logique sur ce fil permanent de l’obsession israélienne : liquider Arafat par tous les moyens possibles, des techniques les plus « banales », au plus militairement spectaculaires, en passant par des méthodes assez ahurissantes… Israël a fait des assassinats ciblés une stratégie dite de sécurité à n’importe quel prix, jusqu’à la choquante tentation du crime de guerre.

L’intérêt de « Rise and kill first » va cependant nettement au delà de ce constat.

Bergman rapporte que sans reconnaître l’implication directe dans la mort d’Arafat, les responsables israéliens à tous les niveaux, dans cette période, ont estimé que la liquidation d’Arafat a renforcé la sécurité d’Israël… On peut discuter (Bergman ne s’y autorise pas) de la pertinence du lien mécanique ainsi établi entre la disparition du Président de l’Autorité palestinienne et le niveau d’insécurité tel qu’il est évalué par les autorités de Tel Aviv. Les choses sont certainement beaucoup plus complexes et, dans le contexte d’une impasse politique dramatique, la nature même des enjeux sécuritaires et des violences n’a-t-elle pas singulièrement évolué ?

Enfin, Ronen Bergman soulève une question décisive. Selon lui, les succès mêmes de la communauté du renseignement ont encouragé, chez la plupart des dirigeants d’autres pays, l’illusion selon laquelle des opérations secrètes pourraient constituer une stratégie en soi. Une stratégie utilisable en lieu et place d’une réelle diplomatie pour mettre fin aux multiples conflits dans lesquels Israël est embourbé (14). Bergman, de cette façon, pose une vraie question, celle d’un manque de vision à la hauteur, d’une absence du sens de l’État, et d’une incapacité à penser et vouloir les solutions politiques indispensables. Il donne d’ailleurs à son dernier chapitre un titre significatif : « Succès tactiques impressionnants et faillite stratégique désastreuse ». Difficile de dire mieux la chose.

Notons que cette impasse fut déjà très explicitement exprimée dans le film/documentaire intitulé « the Gatekeepers » construit par Dror Moreh à partir de l’interview de six anciens directeurs des services de renseignement israéliens (15). Ce documentaire retrace quelque trente années de luttes anti-terroriste et d’une gestion israélienne, elle aussi désastreuse, de la question de Palestine. Comme aujourd’hui le livre de Ronen Bergman, ce documentaire met en exergue l’impossibilité pour Israël de définir un futur acceptable de stabilité, de sécurité et de paix dans une situation où la seule réponse aux défis nationaux, démocratiques et géopolitiques est conçue exclusivement en termes militaires et ultra-sécuritaires. Comment penser et construire l’avenir d’un État sans frontières physiques, politiques et même… éthiques, sans une conception apaisée de ses rapports avec le reste du monde ?.. La guerre ne peut pas être le mode d’existence historique d’une nation, et la base d’une citoyenneté. « The Gatkeepers », comme « Rise and kill first » montrent les limites de l’exercice de la force devant les enjeux et les crises de l’ordre international.

Aujourd’hui, B. Netanyahou, comptable comme tous les autres Premiers ministres précédents, de cette histoire dramatique, tente de résoudre cette équation à beaucoup d’inconnues par une violence systématique encore exacerbée. La politique d’occupation militaire et l’usage de la force létale ciblée et/ou massive donne l’illusion aux forces politiques israéliennes les plus à droite et à l’extrême droite – et peut-être à ce qui reste d’une « gauche » travailliste – que la violence associée à la répression, à la colonisation, et maintenant à l’apartheid et à l’annexion représente une issue possible. Bergman et Moreh montrent la fragilité de cette option terriblement meurtrière et sans issue.

Une dernière remarque. Certains interprètent le livre de Bergman de façon un peu particulière : Yasser Arafat aurait été souvent épargné voire sauvé par ceux-la mêmes, les Israéliens, ses plus intimes ennemis… Il est ainsi sous-entendu qu’Arafat aurait pu bénéficier d’une certaine modération voire d’une bienveillance « démocratique » de la part des autorités de Tel Aviv. La lecture de l’ouvrage de Bergman confirme au contraire le cynisme des autorités israéliennes et l’inanité totale de cette allégation. On pourrait en rire si ce n’était tragique. Ce n’est, en effet, ni la pondération, ni les valeurs démocratiques qui, effectivement, ont parfois retenu le bras des assassins. C’est le poids des opinions publiques, des sentiments et des campagnes de solidarité…

1) « Rise and kill first. The secret history of Israël’s targeted assassinations », Random House, New York, Ronen Bergman, 2018. (« Lève toi et tue en premier. L’histoire secrète des assassinats ciblés israéliens »…)

2) Prologue, page xxii et xxiii.

3) page 111.

4) page 251.

5) page 256.

6) page 258.

7) page 259.

8) idem.

9) page 260.

10) Ce massacre d’une grande sauvagerie (de 700 à 3500 victimes civiles selon les sources) a été perpétré du 16 au 18 septembre 1982 à Beyrouth Ouest, dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, encerclés par les chars israéliens. Ce crime contre l’huanité a été commis par une milice libanaise liée au parti phalangiste d’extrême droite d’obédience chrétienne et alliée d’Israël. Ariel Sharon et Rafael Eitan ont été estimés « indirectement responsables » par une commission officielle d’enquête israélienne. Cette formulation est mise en doute par beaucoup qui leur attribuent une responsabilité beaucoup plus directe.

11) page 271.

12) pages 560 et 561.

13) page 562.

14) page 629.

15) « The Gatekeepers », documentaire de Dror Moreh, diffusé le 5 mars 2013 sur Arte.

Yémen: la France fournit les armes du carnage…

« Mirages 2000, chars Leclerc, canons Caesar: la France fournisseuse officielle du carnage yéménite »

par Anne-Sophie Simpere, 6 février 2018  –  BASTAMAG

Caesar. Site du Ministère des Arméesphoto d’un canon Caesar. Site du Ministère des Armées.

https://www.bastamag.net/Mirages-2000-chars-Leclerc-canons-Caesar-la-France-fournisseuse-officielle-du

« Depuis mars 2015, une coalition d’États arabes emmenés par l’Arabie Saoudite conduit une campagne militaire particulièrement meurtrière au Yémen. Les combats s’enlisent, marqués par de potentiels crimes de guerre et par une catastrophe humanitaire sans précédent. Tandis que plusieurs États ont décidé d’arrêter de fournir des armes aux belligérants, la France, « patrie des droits de l’homme » semble indifférente à la controverse, se réjouit même de ses ventes d’armes « record » et de leurs performances en matière de destruction.

 

Les industriels français de la défense sont fiers des performances de leur matériel. Rien de tel qu’une campagne militaire meurtrière pour en démontrer les qualités ! « Pour ce qui est des chars Leclerc, je vous confirme que leur implication au Yémen a fortement impressionné les militaires de la région », se réjouissait, il y a un an, Stéphane Mayer, PDG du groupe Nexter qui fabrique ces blindés, devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale. Depuis le printemps 2015, 70 à 80 chars Leclerc ont été déployés par l’armée émiratie, alliée de l’Arabie Saoudite, sur le champ de bataille yéménite afin de combattre la rébellion des Houthis.

Même satisfaction chez Dassault, qui fournit des Mirages 2000-9 à cette même armée des Émirats Arabes Unis, et vient de signer un contrat de modernisation de leur flotte : « L’excellence de l’avion et le succès du programme ont été démontrés avec brio par la grande disponibilité du Mirage 2000-9 et la qualité de sa participation à des opérations menées en coalition internationale », annonce fièrement un communiqué du groupe français. Les opérations en question ? Les frappes aériennes de la coalition arabe au Yémen dont certaines, selon l’ONU et des organisations non-gouvernementales, pourraient constituer des crimes de guerre.

« Horreur permanente », selon l’Onu

Quelle est aujourd’hui la situation du Yémen, vitrine de ce savoir-faire français ? Après plus de 30 000 bombardements et un blocus qui entrave l’accès humanitaire, le bilan de cette guerre lointaine est d’au moins 10 000 morts et près de 3 millions de déplacés. L’Unicef estime qu’un enfant y meurt toutes les dix minutes, qu’1,8 million d’entre-eux souffrent de malnutrition aigüe, et que près de 400 000 enfants yéménites sont atteints de malnutrition sévère et luttent pour survivre. Sans parler de l’épidémie de choléra, un désastre dans un pays dont le système de santé est exsangue et où les organisations humanitaires sont elles aussi victimes des bombardements. Plusieurs hôpitaux de Médecins sans frontières (MSF) ont ainsi été visés.

Le Yémen traverse peut-être actuellement « la pire crise humanitaire depuis la fin de la Seconde guerre mondiale », alertent les Nations-unies, dont plusieurs responsables qualifient la guerre d’« absurde et futile », tandis que le haut-commissaire aux droits de l’homme de l’Onu, Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein, parle d’« horreur permanente ». Le 21 décembre 2017, alors que l’un des pays les plus pauvres du monde subit des bombardements depuis mille jours, plusieurs ONG lancent la campagne « Yemen can’t Wait » : le Yémen ne peut pas attendre. Une situation si dramatique que certains pays commencent à trouver gênant de continuer à fournir des armes aux belligérants qui s’acharnent.

Un mouvement de désengagement ignoré par la France

Dès mars 2016, le parlement hollandais vote ainsi une résolution interdisant l’exportation d’armes vers l’Arabie Saoudite, en lien avec son intervention au Yémen. Mi janvier, c’est l’Allemagne, qui a été ces dernières années l’un des gros exportateurs d’armes vers les pays de la coalition qui fait la guerre au Yémen, qui annonce l’arrêt immédiat des ventes d’armes à toutes les parties du conflit. Une décision favorisée par les sociaux-démocrates du SPD, dans le cadre des négociations pour former une nouvelle coalition gouvernementale.

Face au risque que les armes soient utilisées contre des civils, la Norvège, la Belgique et le Canada gèlent également des exportations vers les Émirats Arabes Unis ou vers l’Arabie saoudite. En Finlande, tous les candidats à la présidentielle de février 2018 se sont engagés à arrêter les ventes d’armes aux émiratis, après que des images aient prouvé leur utilisation dans la guerre au Yémen. Quand les gouvernements ne bougent pas, c’est la société civile qui prend le relai : des plaintes sont en cours au Royaume-Uni, en Wallonie et au Canada contre des contrats d’exportation militaires dans la région.

La France, impassible, semble épargnée par ce mouvement. « A ce jour, nous n’avons pas d’information sur le fait que la France aurait revu sa position sur les exportations d’armes », déplore Aymeric Elluin, chargé de plaidoyer « armes et justice internationale » pour Amnesty France. Aucune vente d’arme à l’étranger ne peut pourtant avoir lieu sans l’autorisation du gouvernement. La France est par ailleurs signataire d’un Traité sur le commerce des armes (TCA), et a adopté une Position commune de l’Union européenne (UE) sur les exportations de matériel militaire. Ces règlementation interdiraient a priori tout transfert d’armes vers les parties du conflit yéménite, compte tenu des graves violations du droit humanitaire qui y sont constatées.

Plus d’un milliard d’euros d’équipement pour les saoudiens

Pire : depuis le second semestre de l’année 2014, la France a accordé pas moins de 1989 licences d’exportation de matériel militaire aux différents pays engagés dans la coalition menée par Riyad ! Depuis 2007, l’Arabie Saoudite, le Qatar et l’Égypte sont les trois principaux clients de la France après l’Inde. Sur la seule année 2016, plus d’un milliard d’euros d’équipement militaire a été livré à l’Arabie Saoudite [1].

Dès lors, il n’est pas étonnant de retrouver des armes françaises sur le champ de bataille yéménite : des corvettes Baynunah du constructeur français CMN (Constructions mécaniques de Normandie) pour assurer le blocus, des canons Caesar pour pilonner le Yémen depuis sa frontière… Pour l’Observatoire des armements, la coalition profite ainsi d’un matériel français « dernier cri ».

L’exécutif français ne dit (presque) jamais non

C’est le Premier ministre après avis de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG), qui décide ou non d’autoriser les ventes d’armes à l’étranger. Avec des représentants des ministères de la Défense, de l’Économie et des Affaires étrangères, la CIEEMG est un organe purement exécutif : le Parlement ou la société civile en sont exclus.

De surcroît, son fonctionnement est opaque : il ne prévoit aucune transparence sur les motivations des décisions, ni sur leur conformité aux traités internationaux. Seul élément d’information officiel : le Rapport annuel sur les ventes d’armes du pays, transmis au Parlement. Il indique par exemple qu’en 2016, alors que Manuel Valls puis Bernard Cazeneuve occupaient Matignon, seules 48 demandes de licences d’exportation de matériel militaire ont été rejetées sur la base de la Position commune de l’UE. Tandis que 4454 licences étaient accordées. Soit un taux d’approbation de près de 99 %…

Des bénéfices pour les entreprises et les pays acheteurs

Pourquoi un tel enthousiasme des politiques à approuver des exportations d’armes vers d’autres pays, quels qu’ils soient ? Le système militaro-industriel français s’est construit sur la dépendance aux exportations : les entreprises d’armement ont besoin de vendre pour être rentables. Et elles peuvent compter sur l’État pour les soutenir.

Cette rentabilité est en effet largement subventionnée, que ce soit par des avances financières, des garanties publiques à l’exportation, ou l’emploi des fonctionnaires de la Direction générale de l’armement et des attachés de défense pour promouvoir les armes françaises à l’étranger. Sans compter l’engagement des ressources de l’armée française, amenée à participer aux salons d’armement, aux démonstrations de matériel, et à former les personnels étrangers : des dépenses qui s’élèvent à des dizaines de millions d’euros par an, pour booster les ventes des industriels.

Pour gagner des contrats, les fabricants d’armes concèdent des compensations ou « offsets » à l’État acheteur, c’est-à-dire des réinvestissements dans l’économie locale et des transferts de technologies. Dans le cas du contrat sur l’achat de Rafales, l’Inde a obtenu un niveau de compensation de 50 %, ce qui signifie que plus de 3 milliards d’euros seront investis dans l’économie indienne sur les 7,87 milliards du contrat. Une aubaine pour l’économie et les emplois… dans le pays acheteur. « Le contrat des sous marins en Australie va probablement créer plus d’emplois en Australie qu’en France », confirme Aymeric Elluin, d’Amnesty France.

La prolifération, « effet boomerang » de la stratégie française

Outre la délocalisation des emplois, les concessions octroyées aux pays clients, et notamment les transferts de technologies, leur permettent à terme de créer leur propre industrie militaire. Ainsi, grâce au savoir-faire acquis avec la production des hélicoptères d’Aérospatial (aujourd’hui Airbus) dans les années 80, la Chine fabrique désormais ses propres hélicoptères militaires, qu’elle exporte au Cambodge, au Pakistan, en Namibie ou encore en Zambie. En mai 2017, l’Arabie Saoudite annonçait la création de sa propre entreprise d’armements, la Saudi Arabian Military Industries (SAMI).

Les exportations d’armes de la France contribuent donc à la prolifération des capacités de production dans le monde, y compris chez des concurrents et peut-être même à destination d’adversaires potentiels ou d’États peu scrupuleux. Pas de quoi refroidir le gouvernement, qui continue à faire la promotion des industriels français de la Défense, du Qatar à la Turquie, sans faire beaucoup de cas de ses engagements en matière de droits humains. Le Yémen est sans doute loin d’être le seul terrain où des civils sont ou seront victimes des technologies françaises.

Un contrôle démocratique plus que jamais nécessaire

Certains écrits commencent à questionner cette stratégie de la course aux exportations. L’industrie de la défense française serait de plus en plus dépendante des exportations [2]. Par ricochet, le budget de l’État peut aussi être affecté. Ainsi, l’équilibre financier de la Loi de programmation militaire 2014-2019 était-il lié à la vente des Rafales de Dassault à l’étranger, puisqu’en cas d’échec, le gouvernement s’était engagé à couvrir les surcoûts de production de l’avionneur. Pour préserver les finances publiques, il faut vendre à tout prix. Y compris à l’Égypte, malgré la décision de l’Union européenne de suspendre les ventes d’armes au régime dictatorial du maréchal al-Sissi.

Pourtant, ces contrats qui se chiffrent en milliards d’euros restent largement présentées comme des succès commerciaux, et la France comme une « championne des exportations » qui « talonne la Russie ». « En France, il n’y a pas de culture de contestation ou de débat sur la question des exportations d’armes, comme en Grande Bretagne, en Allemagne ou en Belgique, relève Aymeric Elluin. C’est consubstantiel à la cinquième République. »

Alors qu’au Royaume-Uni, il existe une Commission parlementaire dédiée au contrôle des exportations d’armes, le débat en France se limite essentiellement à quelques questions écrites et un rapport annuel qui est transmis aux députés sans plus de discussions. « Il faudrait qu’il y ait des contre-rapports, des questions sur l’utilisation des armes à l’étranger, des garanties contre les violations des droits humains : c’est un enjeu pour les générations futures », conclut Aymeric Elluin. D’ici là, le Yémen attendra. »

Notes

[1] Source : Rapport aux parlementaires sur les ventes d’armes 2017.

[2] L’industrie de défense française était en 2012 dépendante des exportations à hauteur de 20% de son chiffre d’affaires. Récemment, le PDG de la Direction des constructions navales (aujourd’hui Naval group) indiquait que son entreprise était dépendante à 50 % des exportations. Voir Lucie Béraud-Sudreau, « La politique française de soutien aux exportations d’armement : raisons et limites d’un succès », Institut français des relations internationales, juin 2017.

« La sécurité pour les peuples… c’est une responsabilité. »

Liberté Hebdo du 8 au 15 février 2018

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Ancien membre du comité exécutif et responsable des relations internationales du PCF de 2006 à 2013, Jacques Fath est l’auteur d’un essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix. Il sera l’invité d’Espace Marx le 16 février à Hellemmes.

Les conflits d’aujourd’hui ne relèvent plus des mêmes aspects que ceux qui ont caractérisé le XXe siècle. Comment définir ces guerres ?

Il s’est produit une transformation de l’ordre international dès la fin des années 1980, avec trois facteurs déterminants : un basculement géopolitique avec l’effondrement de l’URSS et du Pacte de Varsovie, l’approfondissement de la crise du capitalisme mondialisé et la révolution numérique. La robotisation, l’ intelligence artificielle… jouent un rôle décisif dans l’élaboration des armes nouvelles.

Ces trois facteurs ont engendré une mutation de l’ordre international, notamment dans les formes et la nature des guerres. Les conflictualités actuelles ne procèdent donc plus du même contexte. Elles sont déterminées par la crise du capitalisme, par ses contradictions et ses fractures sociales, et par les rivalités de puissances.

Vous pensez à la Chine, l’Inde ?

Ces rivalités sont permanentes entre les États-Unis et la Chine, entre les États-Unis et la Russie… avec des formes d’alliances compliquées, notamment au Moyen-Orient. Chacun défend ses intérêts stratégiques. Ainsi la Turquie, pourtant membre de l’OTAN, se permet de tenir tête aux États-Unis…

Il faut être attentif à ce qui se passe avec la Chine, notamment au regard de ces « Nouvelles routes de la soie ». C’est une politique d’investissements et de rapprochements multiples, y compris avec la Russie… même si, là aussi, ce n’est pas sans contradictions. Il s’agit d’une formidable projection de puissance économique. Cela semblent préfigurer quelque chose comme une Eurasie sous domination chinoise. Les ambitions de Pékin dépassent d’ailleurs ce vaste horizon continental.

La Chine, pourtant, revendique une action de « soft power », sans engagement militaire…

Par son poids, sa puissance intrinsèque, le pays peut acquérir une hégémonie qui ne ressemble pas à la forme néo-impérialiste occidentale. Mais on constate, en mer de Chine méridionale, des tensions de souveraineté territoriale dans une zone conflictuelle avec des aspects militaires qui traduisent la montée d’une affirmation militaire chinoise.

Quant aux Nouvelles routes de la soie – stratégie essentiellement économique -, elle s’accompagne aussi de considérations sécuritaires : la Chine a fourni deux navires de guerre au Pakistan. Elle a installé une base militaire à Djibouti… Elle ne peut s’extraire des enjeux stratégiques, mais on ne peut pas considérer aujourd’hui que son attitude est équivalente à celle des États-Unis.

Pour lutter contre le terrorisme sur leur territoire, les puissances occidentales, dont la France, envoient des contingents militaires en Afrique, en Afghanistan… Pour quel résultat ?

La France intervient militairement, notamment dans la zone sahélo-saharienne, contre les groupes armés djihadistes et les réseaux criminels organisés, parce qu’elle est l’ancienne puissance coloniale. Elle a, et elle veut en garder les capacités du fait de ses intérêts propres. Certains disent qu’ il faut affronter le terrorisme là où il apparaît… Mais l’intervention française ne règle rien. Il y a surtout la volonté de protéger une zone d’influence et des intérêts cruciaux, notamment au Niger avec l’exploitation de l’uranium.

Mais il n’y a pas que la France et l’opération Bakhane. Il faut ajouter la Minusma (mission ONU) le G5 Sahel (les cinq États de la zone), l’ EUTM Mali (mission de formation UE) et l’armée malienne… soit entre 35 et 40 000 soldats en 2018. Cet agrégat de forces et de missions obtient quels résultats ?.. Le règlement politique est dans l’impasse, la zone sahélo-saharienne est plus déstabilisée que jamais, ce qui alimente les migrations forcées… et bloquées par les pays de l’UE ! C’est un échec majeur de la conception sécuritaire et militaire dominante.

Pourquoi les questions de défense ne donnent-elles pas lieu à plus de débat en France ?

Il y a très peu de débat public sur les questions de défense. La critique semble illégitime tellement l’emprise d’un esprit unilatéral de défense est forte. Alors qu’il n’y a pas de consensus national sur ces questions. Le pouvoir a mis le couvercle sur les enjeux du nucléaire militaire depuis des années, ce que confirme Emmanuel Macron. Ces questions méritent bien autre chose. Par exemple, faire rentrer la question de l’élimination des armes nucléaires dans le débat stratégique…et public. Avec l’adoption du Traité d’interdiction des armes nucléaires c’est le moins qu’on puisse faire…

Pas de paix sans justice sociale, disent des acteurs tels que le Mouvement de la paix. Est-ce votre point de vue ? Pourquoi ?

C’est décisif… Même des militaires l’affirment : l’intervention armée seule ne résout pas les problèmes. Mais ce ne sont que des discours. La réalité et la gravité des problèmes posés appellent une redéfinition des politiques de développement et de coopération.

Un exemple : L’Union européenne a définit en 1975 et en 1995 une politique de coopération avec les Pays d’Afrique, mais aussi avec l’ensemble des pays arabes. Qu’est-ce qu’on constate aujourd’hui ? Une crise majeure du développement, une extension du néolibéralisme dans les échanges avec le Sud, des effondrements politiques et sociaux, des États faillis, des conflits sans fin…

Il faut répondre à la question : comment on construit de la sécurité pour les peuples ? Par le développement dans toutes ses dimensions, par des coopérations d’intérêt mutuel, par le règlement politique multilatéral des conflits, par le désarmement… Il faut créer des contextes, des politiques communes, des solidarités qui soient des réponses positives aux urgences, aux attentes sociales… et qui ouvrent le chemin du développement dans la longue durée.

Au sein du comité exécutif du PCF, vous avez été en charge des relations internationales. Les actions en faveur de la paix existent partout et recouvrent des modalités différentes. Que retenez-vous de cette expérience ? Comment donner corps à ces actions ?

La solidarité internationale est porteuse d’espoir et de confiance. Là aussi, il faut construire aujourd’hui et dans la durée. Quelles coopérations pour quel développement et pour quel ordre international voulons-nous ? Nous vivons dans un monde interdépendant. Nourrir les convergences est une nécessité. Il faut aussi conduire ensemble des batailles politiques pour la sécurité des peuples, pour la paix et le désarmement. Dans le grave contexte actuel, ce n’est pas seulement une nécessité. C’est une responsabilité.

Propos recueillis par Mathieu HEBERT

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POUR ALLER PLUS LOIN

Rencontre-débat avec Jacques Fath : « De la mondialisation capitaliste en crise à la sécurité humaine pour tous ». Vendredi 16 février à 19 h. Espace Marx, 6 bis rue Roger Salengro, Hellemmes (métro Marbrerie).

Jacques Fath, Penser l’après… essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde, Arcane 17, 2015, 236 pages

Désarmement: le Secrétaire général de l’ONU pour une grande initiative

L’Agence Reuters a publié le 7 février cette information exclusive : le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a l’intention de pousser à un vaste plan de désarmement, même si les États-Unis restent sceptiques.
Ce plan concernera tous les types d’armements du nucléaire et la cyber-défense aux armes légères, dans un défi aux résistances américaines devant de fortes initiatives de ce type.
Antonio Guterres pense rendre public cette initiative à Genève, à la fin de février, lorsque les Ministres des affaires étrangères seront présents pour le Conseil des Droits de l’Homme et pour la Conférence du désarmement, avant un vrai lancement en avril.
Ci-dessous le texte intégral de Reuters.

February 7, 2018 / Reuters Exclusive: U.N. chief plans major disarmament push but U.S. skeptical

Tom Miles

GENEVA (Reuters) – U.N. Secretary-General Antonio Guterres is to launch a major push for disarmament talks covering everything from nuclear and cyber war to small arms, braving certain U.S. resistance to such bold initiatives, officials and experts told Reuters

Guterres aims to forestall a new nuclear arms race and get the big powers back into negotiations after two decades of stalemate, according to a Geneva-based expert familiar with the plans, who requested anonymity.

The expert said Guterres also wants to end “state-led paralysis” in talks on cyberwarfare and robotics by getting the private sector involved, and to start talks on use of explosives in urban areas and curbing access to conventional weapons, the biggest killer.

Chances of success are uncertain at best. But with nuclear tensions rising, Guterres may be uniquely placed to oil the wheels of negotiations given a 2009 U.N. Security Council pledge to “create the conditions for a world without nuclear weapons”.

If Guterres is clever he can use that to say: ‘Okay what have you done in the past 10 years?’” said Marc Finaud, an expert at the Geneva Centre for Security Policy.

But a U.S. official, speaking on condition of anonymity, told Reuters that nuclear disarmament was an “aspirational goal” only, and it was hard to conceive of it in the near term.

We don’t believe that it’s time for bold initiatives, particularly in the area of nuclear weapons,” the official said, adding Guterres should also tread carefully in new technologies such as killer robots, known as “autonomous” weapons.

I worry that the Secretary-General may be trying to treat the symptoms and not the root causes of why countries arm and rearm.”

The U.S. Nuclear Posture Review, published on Friday, aims to improve deterrence, ensuring Russia, China, North Korea and Iran cannot mistake the U.S. willingness to defend itself, the official added.

The U.S. official said the problem was political will and the fact Russia – with whom tensions have risen over issues ranging from Russian involvement in Ukraine’s conflict to alleged Russian interference in the 2016 U.S. election campaign – was not a willing or trusted negotiating partner. “We have to let them (Russia) know that we are dealing with them from a position of strength. Over the last eight years there’s been a perception of weakness. We want to disabuse them of that notion.”

OUTSIDE THE BOX

Guterres’ strategy, to be spearheaded by his disarmament chief Izumi Nakamitsu, seeks to revive talks across the spectrum despite deepening U.S.-Russian mistrust and heightened tensions on the divided Korean peninsula.

The path to peace through disarmament does not lie waiting for the right security situation to materialize, while countries increase their military budgets and stockpiles year after year,” she said in a speech last October.

We should not shy away from bolder thinking.”

The U.S. official said the negotiating forum was “littered” with stalled initiatives aiming to think outside the box.

They include China and Russia’s thrust for a treaty on weapons in space and Russia’s hope for a treaty to stop Islamist militants obtaining weapons of mass destruction.

Nakamitsu is expected to invite key officials, including diplomats from the United Nations’ five veto-wielding powers, including Washington and Moscow, to a retreat near New York later this month for discussions.

Guterres hopes to unveil his initiative in Geneva at the end of February, when foreign ministers, including Sergei Lavrov of Russia, are expected at the U.N. Human Rights Council and the Conference on Disarmament, before a full launch in April.

Richard Lennane, head of the non-profit Geneva Disarmament Platform, said it was the right time for what appeared to be an unprecedented and ambitious move, and encouraging that Guterres was launching it early in his tenure.

The tensions between Donald Trump and the North Korean leader have frightened a lot of people, and for the first time in a long time people have realized that there’s an imminent prospect of a nuclear war starting. So I think that is fertile ground to try an initiative like this,” he said.

Israël: « machine à tuer » et « crimes d’Etat »…

Rise and kill first 

Le livre d’un journaliste israélien révèle l’ampleur de la politique des assassinats ciblés perpétrés par les services secrets du régime de Tel-Aviv.

La presse anglo-saxonne est moins « discrète », ou plus courageuse que la presse française. Qui s’en étonnera ? C’est en effet dans le grand quotidien britannique «The Independant (on line 28 01 2018) que l’on peut lire un article d’Ethan Bronner portant sur un livre écrit par un journaliste du Yédiot Aharonot, et qui a pour titre Rise and kill first.

Voici quelques extraits de cet article intitulé : « dentifrice empoisonné et téléphones qui explosent : le nouveau registre des 2700 chroniques relatant les opérations d’assassinats effectuées par Israël » :

« Le journaliste d’investigation Ronen Bergman a persuadé des agents du Mossad, du Shin Beth et de l’armée à raconter leurs scénarios des crimes d’État.

Dentifrice empoisonné qui provoque la mort au bout d’un mois, drones armés, téléphones mobiles qui explosent, pneus de rechange avec bombe commandée à distance. (…) Un nouveau livre fait la chronique de ces techniques et affirme qu’Israël a réalisé au moins 2700 opérations d’assassinats en 70 ans d’existence.

Le résultat c’est la première approche complète concernant les crimes d’État israéliens. Basé sur 1000 interviews et des milliers de documents, sur plus de 600 pages, Rise and kill  démontre qu’Israël a pratiqué l’assassinat comme forme de guerre, tuant, par exemple, une demi douzaine de scientifiques nucléaires iraniens. (…) Il suggère aussi fortement qu’Israël a utilisé un empoisonnement par rayonnement afin de tuer Yasser Arafat ».

Remarque : le titre du livre – quelque chose comme : lève-toi et tue en premier – serait une référence à un commandement de l’ancien Talmud juif selon lequel si quelqu’un vient pour te tuer… alors, lève-toi et tue le en premier. Ce titre serait donc une formule allusive visant à légitimer les assassinats ciblés israéliens.

Il en faudra bien davantage pour nous convaincre qu’ un ancien texte religieux pourrait à lui seul, si peu que ce soit, justifier… l’injustifiable. Cet injustifiable commis depuis 70 années dans la mise en œuvre d’une politique d’occupation, de colonisation et d’agressions, totalement contraire au droit international, condamnée par l’ensemble des résolutions pertinentes de l’ONU et foulant aux pieds les pratiques internationales et les normes éthiques les plus communément admises.

Le Washington Post, autre grand quotidien (des États-Unis celui-ci) n’emploie pas de circonvolutions inutiles. Sur ce même sujet il titre : « comment les services secrets israéliens on bâti la machine à tuer la plus robuste de l’histoire ».

Décidément, la presse anglo-saxonne… Questions : quel journal français osera donner un compte rendu de cet ouvrage ? Quelle maison d’édition osera en proposer une traduction ?

Rise and kill first, secret history of Israël’s targeted assassinations, Ronen Bergman, Random House, Janvier 2018.

Voici l’article intégral du quotidien The Independant :

Poisoned toothpaste and exploding phones: New book chronicles Israel’s ‘2,700’ assassination operations

Intelligence correspondent Ronen Bergman persuades Mossad agents, Shin Bet and military personnel to disclose their stories on state-sponsored killings 

Ethan Bronner The Independant on line 28 01 2018

The work alleges that the country has used orchestrated murders instead of war.

Poisoned toothpaste that takes a month to end its target’s life. Armed drones. Exploding mobile phones. Spare tyres with remote-control bombs. Assassinating enemy scientists and discovering the secret lovers of Muslim clerics.

A new book chronicles these techniques and asserts that Israel has carried out at least 2,700 assassination operations in its 70 years of existence. While many failed, they add up to far more than any other western country, the book says.

Ronen Bergman, the intelligence correspondent for Yediot Aharonot newspaper, persuaded many agents of Mossad, Shin Bet and the military to tell their stories, some using their real names. The result is the first comprehensive look at Israel’s use of state-sponsored killings.

Based on 1,000 interviews and thousands of documents and running more than 600 pages, Rise and Kill First makes the case that Israel has used assassination in the place of war, killing half a dozen Iranian nuclear scientists, for instance, rather than launching a military attack. It also strongly suggests that Israel used radiation poisoning to kill Yasser Arafat, the long-time Palestinian leader an act its officials have consistently denied.

Mr Bergman writes that Mr Arafat’s death in 2004 fit a pattern and had advocates. But he steps back from flatly asserting what happened, saying that Israeli military censorship prevents him from revealing what – or if – he knows.

The book’s title comes from the ancient Jewish Talmud admonition, « If someone comes to kill you, rise up and kill him first. » Mr Bergman says a huge percentage of the people he interviewed cited that passage as justification for their work. So does an opinion by the military’s lawyer declaring such operations to be legitimate acts of war.

Despite the many interviews, including with former prime ministers Ehud Barak and Ehud Olmert, Mr Bergman, the author of several books, says the Israeli secret services sought to interfere with his work, holding a meeting in 2010 on how to disrupt his research and warning former Mossad employees not to speak with him.

He says that while the US has tighter constraints on its agents than does Israel, President George W Bush adopted many Israeli techniques after the terrorist attacks of 11 September 2001 and President Barack Obama launched several hundred targeted killings.

« The command-and-control systems, the war rooms, the methods of information gathering and the technology of the pilotless aircraft or drones, that now serve the Americans and their allies were all in large part developed in Israel, » Mr Bergman writes.

The book gives a textured history of the personalities and tactics of the various secret services. In the 1970s, a new head of operations for Mossad opened hundreds of commercial companies overseas with the idea that they might be useful one day. For example, Mossad created a Middle Eastern shipping business that, years later, came in handy in providing cover for a team in the waters off Yemen.

There have been plenty of failures. After a Palestinian terrorist group killed Israeli athletes at the 1972 Munich Olympics, Israel sent its agents to kill the perpetrators – and shot more than one misidentified man. There were also successful operations that did more harm than good to Israel’s policy goals, Mr Bergman notes.

Mr Bergman raises moral and legal concerns provoked by state-sponsored killing, including the existence of separate legal systems for secret agents and the rest of Israel. But he presents the operations, for the most part, as achieving their aims. While many credit the barrier Israel built along and inside the West Bank with stopping assaults on Israeli citizens in the early 2000s, he argues that what made the difference was « a massive number of targeted killings of terrorist operatives. »

One of Bergman’s most important sources was Meir Dagan, a recent head of Mossad for eight years who died in early 2016. Toward the end of his career, Mr Dagan fell out with Prime Minister Benjamin Netanyahu partly over launching a military attack on Iran. Mr Netanyahu said intelligence techniques such as selling the country faulty parts for its reactors – which Israel and the US were doing – weren’t enough.

Mr Dagan argued back that these techniques, especially assassinations, would do the job. As Bergman quotes him saying, « In a car, there are 25,000 parts on average. Imagine if 100 of them are missing. It would be very hard to make it go. On the other hand, sometimes it’s most effective to kill the driver, and that’s that. »