Le déni de Palestine. Cent années de déclaration Balfour.

PO Déni de Palestine CVPRPO 12 17

Tel était le thème du colloque organisé par le Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient (CVPR-PO), le samedi 9 décembre 2017, au Palais du Luxembourg, en partenariat avec le journal en Ligne ORIENT XXI.

Les actes de ce colloque  » Le déni de Palestine. 1917 – 2017 « ont été récemment publiés (Les éditions du CVPR-PO, 175 pages ).

Vous pouvez les commander en adressant un chèque de 10 euros (frais d’envoi compris) au Secrétariat du CVPR PO c/o M° Maurice Buttin – 54 rue des Entrepreneurs – 75015 Paris

Les robots tueurs sont inévitables…

Un article du quotidien canadien « Le Devoir » (14 avril 2018) qui fait un point argumenté sur les systèmes d’armes létales autonomes (SALA) ou, autrement dit, les « robots tueurs ».

Par Emmanuel Goffi

Membre du Centre FrancoPaix de la Chaire Raoul-Dandurand, et expert en éthique militaire et en études de sécurité

Le lundi 9 avril s’est ouverte à Genève une énième réunion sur ce que certains appellent les « robots tueurs ». Énième consultation qui regroupe durant dix jours des experts sur les systèmes d’armes létales autonomes (SALA) de plus de 70 pays sous l’égide des Nations unies, pour aboutir très probablement à de nouvelles déclarations purement politiques, sans qu’aucune décision de fond soit prise.

L’apparition de nouvelles armes a toujours suscité des réactions relativement vives concernant leur légalité ou leur moralité. Les robots tueurs ne font pas exception. Cependant, il y a fort à parier que, à l’instar des drones, ces nouveaux systèmes de combat envahiront les champs de bataille, en dépit des mises en garde contre les risques qu’ils représentent.

Les enjeux induits par le développement de ces machines sont tels que nul ne peut croire qu’un cadre juridique contraignant sera défini.

Lors de ma participation à la consultation d’experts sur les robots létaux autonomes organisée à l’initiative des Nations unies en 2013, il a été rapidement évident que les discussions sur le sujet achopperaient systématiquement sur les définitions, en raison d’une différence d’interprétation irréductible entre ingénieurs, politiciens, juristes, philosophes, sociologues et historiens.

En l’occurrence, le premier point bloquant est celui de la définition de l’autonomie. Force est de constater que, cinq ans plus tard, participant à une autre consultation organisée par Affaires mondiales Canada et le ministère de la Défense nationale, le problème reste entier. Pour avoir travaillé sur le sujet au sein de l’armée française et pour avoir suivi de près les réflexions menées par l’OTAN et l’ONU, je sais d’expérience que ce terme ne fait pas et ne fera jamais l’objet d’une définition claire et unanime.

Autre concept indéfinissable : celui de robot. Souffrant en effet d’une absence de définition consensuelle, le terme bénéficie d’une acception suffisamment floue pour que chacun puisse y inclure ou en exclure ce qui lui convient. Ainsi, la France a décidé arbitrairement que les drones n’entraient pas dans la catégorie des robots. Derrière cette décision se terre simplement la volonté de désamorcer les craintes liées au fameux « syndrome Terminator », c’est-à-dire la peur que le développement des SALA n’aboutisse à la création de machines totalement autonomes capables de menacer l’humanité.

La consultation : un jeu de dupes

Certes, les consultations, quand bien même elles achoppent sur la question des définitions, ont le mérite d’exister. Mais, à ce rythme, l’objectif d’établir un cadre normatif contraignant ne sera jamais atteint.

Il faut bien se rendre compte qu’au-delà des définitions, le développement des SALA recouvre des enjeux colossaux. Que ce soit en matière économique ; financière, diplomatique, industrielle, médicale, technologique, militaire ou encore politique, les intérêts des États et de l’industrie sont bien trop importants pour que les aspects éthico-juridiques soient placés en tête de leurs préoccupations.

Comment imaginer que le Japon, les États-Unis, Israël, la France ou encore le Royaume-Uni, la Russie et la Chine, qui déploient déjà des systèmes semi-autonomes, acceptent de se contraindre par un texte normatif qui les empêcherait de développer un secteur aux débouchés plus que prometteurs dans de nombreux domaines ? Les programmes sont déjà fixés. Les discussions sont tout au plus un exercice de communication.

Mais tandis que les discussions s’éternisent, le développement des armes autonomes, et donc de l’intelligence artificielle (IA), se poursuit.

La question de l’IA et des robots dépasse largement le simple cadre du champ de bataille. L’IA est partout, tout comme les robots, et nous regardons souvent ces avancées technologiques avec une fascination enthousiaste qui occulte l’effroi qu’elles peuvent susciter.

Sans sombrer dans l’excès, il y a de sérieuses raisons de s’inquiéter pour notre avenir. En prenant le temps de faire une recherche sérieuse sur le sujet, on mesure très clairement l’avancement des travaux en la matière, travaux qui ne manquent pas de susciter des préoccupations légitimes. C’est sur la base de ces préoccupations que j’ai d’ailleurs décidé en 2015 de signer les deux lettres ouvertes sur les risques liés au développement de l’intelligence artificielle et des armes autonomes.

Qu’il s’agisse de voir à terme ces machines prendre le dessus sur l’humain, ou dans un avenir plus proche de voir les SALA massivement employés sans contrôle démocratique, ou utilisés par des régimes ayant la capacité de menacer la sécurité internationale, chaque risque invite à remettre en question les arguments consistant à présenter ces machines comme des avancées technologiques bénéfiques à l’humanité. Certes, les SALA présentent des avantages. Mais le spectre et l’importance des risques sont trop larges pour ne pas appliquer le principe de précaution et s’interroger préalablement sur leur intérêt.

Si l’absence de définitions consensuelles interdit toute avancée, il apparaît surtout que les intérêts en jeu sont tels qu’ils priment toute autre considération. Il devient dès lors impossible de s’accorder sur des mesures à prendre ou sur un texte qui permettrait d’encadrer l’emploi de ces systèmes le temps qu’un débat sérieux ait lieu. Mon inquiétude réside dans le fait que tout se passe en dehors du cadre démocratique et de toute volonté politique d’envisager honnêtement les risques liés au développement des SALA, et donc de mettre en place un cadre juridique contraignant pour prévenir les dérives potentielles. Ce n’est malheureusement pas une nouvelle réunion qui modifiera le cours des choses.

 

Nucléaire-TNP: la France fait du vent…

Daniel Durand

Ce lundi 22 avril s’ouvre à Genève à l’ONU, la réunion de préparation à la Conférence d’examen du Traité sur la Non-Prolifération nucléaire (TNP), la Prepcom-2018. Une délégation du Mouvement de la paix de 17 personnes était sur place pour y participer activement. En compte rendu, voici deux article de Daniel Durand.

Premier article: Prepcom 2018, la France fait du vent

La première séance de la Prepcom du TNP à Genève s’est ouverte ce matin. Mme Izumi Nakamitsu,au nom du Secrétaire général des Nations unies, a rappelé que « La menace de l’utilisation – intentionnelle ou non – d’armes nucléaires est croissante. Cette menace, qui concerne toute l’humanité, restera aussi longtemps que les armes nucléaires continueront d’exister dans les arsenaux nationaux« .
Elle a rappelé que « Les États dotés d’armes nucléaires ont la responsabilité de leadership en matière de désarmement nucléaire« . Malheureusement, les premiers discours des représentants des puissances nucléaires n’ont pas montré une volonté réelle de relancer une dynamique autour de l’application de l’article VI du TNP, par lequel les États « dotés » s’engagent à négocier de « bonne foi » le désarmement nucléaire. Le représentant des États-Unis s’est contenté d’un discours a minima, dans lequel il y a quelques « gentils » (les USA, par ex) et beaucoup de « méchants« (et il met dans le même panier ou presque, Iran, Irak, Syrie, Russie, Chine, etc.). Heureusement, il a quand même rappelé que le TNP avait eu le mérite de contenir la prolifération nucléaire ! Nous ne sommes pas complètement revenus en 2003 – 2005, lorsque le représentant étatsunien, Bolton, tirait à la mitrailleuse sur tous les traités de désarmement.
L’intervention de la représentante de la France, Mme Guitton, a été un exercice de style remarquable : comment masquer l’immobilisme nucléaire français sous des formules creuses, comment justifier le refus français d’impulser le désarmement nucléaire ? La représentante française n’a pu pour justifier que « conformément à une approche progressive et réaliste du désarmement nucléaire, la France a continué à mettre en oeuvre ses engagements au titre de l’article VI du TNP » que mettre en avant de vagues participations à des comités techniques, mais rien sur le plan politique concret de l’arrêt des mesures de « modernisation nucléaire » décidées dans les lois de programmation militaire actuelles.
Comme la diplomatie française se sent en difficulté par rapport aux initiatives de désarmement nucléaire, liées au TIAN, et popularisées en France par les 46 associations d’ICAN-France, la représentante française a annoncé péremptoirement qu’elle entendait « à present se tourner vers l’échéance de 2020« . Tout le monde attendait des propositions politiques hardies et novatrices. Las ! Les propositions ne sont que des objectifs sans moyens d’action et donc peu atteignables : « adopter une réponse ferme et unie à toutes les crises de prolifération » (!), « renouer un dialogue multilatéral constructif et inclusif » (« cause toujours !« ), deux « serpents de mer » avec la négociation d’un traité sur les matières fissiles, « l’entrée en vigueur rapide » du traité d’interdiction des essais nucléaires en panne depuis vingt ans, enfin la diminution des stocks d’ armes nucléaires, mais chez les autres, les États-Unis et la Russie ! Ah, si, il y a eu un engagement concret, le « développement responsable et durable du nucléaire civil », c’est-à-dire le renforcement de la vente de centrales nucléaires ! La diplomatie française est malheureusement aujourd’hui de plus en plus réduite en matière nucléaire à essayer de « vendre du vent« , pour pallier aux carences des politiques présidentielles françaises en matière de sécurité internationale innovante !
Par rapport à tous ces discours creux, l’intervention du représentant du Saint-Siège, a été un moment de fraîcheur intellectuelle et éthique. Celui-ci a rappelé que « Les armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires, créent un faux sentiment de sécurité. L’illusion tragique d’une « paix » basée sur la peur est au mieux superficielle« . Il a affirmé avec fermeté que « tant ce traité [le Traité d’interdiction des armes nucléaires] que le TNP sont inspirés et conduits par les mêmes impératifs moraux et les mêmes objectifs. À cet égard, ils se renforcent et se complètent mutuellement ». Enfin, il a ajouté que « Le désarmement nucléaire et la non-prolifération sont liés au désarmement intégral et cela est lié au développement humain intégral, que le pape Paul VI a défini comme un autre nom pour la paix« .
En bref, cette première journée a planté le décor des enjeux d’un monde plus sûr et pacifié demain. Soit la poursuite d’une situation inégalitaire, dangereuse et instable, où certaines puissances considèrent que les armes nucléaires sont bonnes pour leur sécurité mais pas pour celle des autres pays.
Soit un sursaut politique et éthique pour dire : oui, il faut s’engager résolument dans la voie du désarmement nucléaire contrôlé et maîtrisé pour construire une nouvelle sécurité commune, et il faut prendre en compte tous les apports en ce sens, dont le nouveau Traité d’interdiction, en cours de ratification.

Deuxième article: Armes nucléaires, diviser ou unir ?

Le débat général à la commission préparatoire (Prepcom) de la Conférence d’examen du TNP s’est achevé hier à Genève. Il a finalement été révélateur du fossé qui s’est en partie créé au fil des interventions entre les puissances nucléaires (les P5) et la grande majorité des autres pays. L’audition, hier matin, de quinze représentants de la société civile dont une victime japonaise (une « hibakusha« ) et les maires d’Hiroshima et Nagasaki, a montré les attentes existant dans le monde.
Après les interventions des États-Unis et de la France que nous avons évoquées dans un article précédent, celles du Royaume-Uni, de la Chine et de la Russie ont montré, à des degrés divers, combien la pression pour faire évoluer les tenants de l’arme nucléaire, devra être longue et multiforme. La Chine a maintenu ses réserves vis a vis du futur Traité d’interdiction des armes nucléaires, en estimant que  » Sur la base de la réalité actuelle de la sécurité internationale, le désarmement nucléaire ne pourrait être poursuivi que progressivement, en suivant les principes du «maintien de la stabilité stratégique mondiale» et de la «sécurité non diminuée pour tous», des arguments déjà avancés par la représentante française. Le représentant chinois a quand même fait preuve de plus d’ouverture, en reconnaissant que « la volonté et le droit des États non dotés d’armes nucléaires d’être à l’abri de la menace des armes nucléaires et de la guerre nucléaire doivent être respectés ». Il a admis que « Les États dotés d’armes nucléaires devraient faire preuve de volonté politique et prendre des mesures plus concrètes pour s’acquitter de leurs obligations au titre de l’article 6 du Traité« .
L’intervention du représentant russe a été beaucoup plus « musclée ». Il a été très critique envers les décisions militaires des États-Unis de poursuivre le déploiement de systèmes anti-missiles, de perfectionner « les armes offensives stratégiques » ou d’envisager « de placer des armes dans l’espace ».
Il a critiqué très fortement le Traité d’interdiction des armes nucléaires en estimant que « Cette initiative n’apporte aucune contribution à l’avancement vers le noble but déclaré. Tout au contraire, il menace l’existence même et l’efficacité de notre Traité de non-prolifération fondamental« .
Ce raidissement des puissances nucléaires est-il productif dans ce qui devrait être un but commun : la construction d’un monde sans armes nucléaires ? Le directeur de la Croix-Rouge internationale leur a rappelé qu’il est « temps qu’ils renoncent aux menaces d’utilisation de l’arme nucléaire et à la modernisation des armements pour se consacrer à la pleine mise en œuvre des engagements qu’ils ont pris par le passé, notamment en 2010, en faveur de la réduction des arsenaux nucléaires, de l’atténuation des risques et, plus globalement, du désarmement nucléaire« .
Ainsi que je l’ai écrit, en début d’article, en s’arc-boutant sur le privilège d’avoir des armes nucléaires, les P5 élargissent un fossé, comme l’a fait remarquer dans la séance des ONG, la représentante du réseau ICAN, prix Nobel de la paix : « Ces politiques et pratiques sont une source de grande division et de disharmonie dans la communauté internationale, et nous les condamnons sans réserve. Nous les condamnons parce que les armes nucléaires sont indiscriminées, inhumaines et illégales« .
Deux jeunes filles, représentantes des jeunes activistes d’Abolition 2000, ont conclu la séance des ONG  en lançant un appel que chacun devrait méditer : « Aujourd’hui, nous représentons la génération, déterminée à vivre dans un monde sans armes nucléaires, objectif que tout le monde dans cette salle a accepté. Nous ne voulons pas nous asseoir dans votre siège dans dix ans, en nous apercevant que rien n’a changé ».
Après les trois jours de séance générale, les journées suivantes sont consacrées à l’examen détaillé des trois « piliers » du TNP : désarmement, énergie nucléaire civile, non-prolifération.
Dans la première de ces séances qui a débuté en fin d’après-midi, l’intervention française, sur laquelle nous reviendrons plus longuement, n’a pas vraiment semblé s’inscrire dans une perspective constructrice. Le rappel des mesures de diminution du nombre des armes nucléaires françaises qui datent des années 1996 (plus de vingt ans !) peuvent-ils convaincre ces jeunes, qui étaient à peine nés alors ! La représentante française s’est également livrée à une attaque en règle du Traité d’interdiction des armes nucléaires, en l’opposant au TNP et aux autres processus de désarmement, tant conventionnels, balistiques ou cyber en cours, alors que son caractère complémentaire, notamment pour permettre la réalisation de l’article VI du TNP semble évident, et en tout cas, l’objectif à atteindre !
Comme cette argumentation semble décalée de cette autre partie de l’appel des jeunes quelques heures plus tôt : « Nous avons besoin de vous, distingués diplomates, pour parler, non seulement des visions d’un monde sans armes nucléaires, mais pour le réaliser. Nous sommes impatients d’être vos partenaires dans notre mission commune de réaliser immédiatement un monde exempt d’armes nucléaires« .

Syrie: après les frappes et la visite d’Emmanuel Macron à Washington.

photo: codepinkCodepink Bolton 

On est entrés dans une phase nouvelle potentiellement plus dangereuse encore que celle qui a précédé.

– Un trio de puissances occidentales (États-Unis, France et Royaume Uni) a donc décidé d’exécuter des frappes en Syrie, le 14 avril 2018, en rétorsion à un bombardement chimique officiellement caractérisé, et attribué au régime de Bachar El Assad, le 7 avril à Douma, banlieue de Damas. Mais cette intervention militaire s’est faite sans l’ONU, sans légalité internationale, sans preuve réelle et sans consensus international… et pas sans quelques risques.

– On sait, par exemple, qu’un sous-marin d’attaque britannique, alors qu’il manœuvrait pour se mettre à portée de missiles de la Syrie, a été piégé et poursuivi par des sous-marins chasseurs et des bâtiments de guerre russes, et cela durant plusieurs jours en Méditerranée. Un avion américain et plusieurs sous-marins de l’OTAN sont venus à la rescousse du sous-marin de la Royal Navy… (1) Ce genre d’incident, qui traduit un niveau élevé de tensions, est courant dans l’Atlantique Nord et au large des pays nordiques, mais lorsqu’il est associé, en Méditerranée, à une intervention militaire et à des bombardements… voilà qui n’est pas sans danger. Certes, Florence Parly l’assure : « avec nos alliés, nous avons veillé à ce que les Russes soient prévenus en amont ». Pourtant, ce n’est pas ce qu’affirme le « Department of Defense » des États-Unis. Le Chef d’État major US, Joseph Dunford, lors d’un briefing de James Mattis, Secrétaire à la Défense, affirme au contraire : « nous avons utilisé normalement les canaux habituels de déconfliction (2). (…) Nous n’avons rien coordonné avec les Russes sur les frappes, et nous ne leur avons rien notifié »(3).

Qui ment ? On peut dire en tous les cas que la possibilité d’une confrontation militaire directe n’était pas inexistante… On saisit pourquoi un fait de cette nature fut si discrètement traité par les médias français.

– L’utilisation de l’arme chimique, si elle est confirmée, est particulièrement inquiétante et, évidemment, totalement inacceptable quelque soit l’acteur – le régime de Damas ou autre – ayant décidé une action criminelle de ce type (4). Le régime de Bachar El Assad est donc sur la sellette. Il est officiellement considéré comme coupable. Mais peut-on répondre au mépris du droit et de la sécurité internationale par des pratiques elles-mêmes hors du droit et problématiques quant aux enjeux de sécurité ? La France aurait dû être à l’initiative et chercher une issue multilatérale avec l’ONU et l’OIAC (5). Cela dans le respect du droit international et de la Charte des Nations-Unies. La crédibilité est à ce prix. Pourquoi le Président E. Macron qui se dit en permanence tellement attaché au multilatéralisme (il l’a encore rappelé devant le Congrès des États-Unis) n’a pas voulu favoriser une enquête indépendante de l’OIAC, et avoir ses résultats avant toute décision ?

– Ces frappes de rétorsion n’était pas sans danger, mais elles ont été inscrites dans une option « limitée » sur le plan militaire. Elles ne changent rien de décisif dans la crise syrienne. Le régime de Damas va chercher à regagner la totalité des territoires perdus en 7 années de guerre. Après la Ghouta, reste en particulier la région d’Idleb et le camp palestinien de Yarmouk (c’est en cours) tenu par des djihadistes de Daech et de l’ex Front Al Nosra (issu de Al Qaida). La guerre en Syrie n’est donc pas terminée. Entre 350 000 et 500 000 morts… la moitié de la population déplacée à l’intérieur ou réfugiée à l’étranger, des villes entières détruites, un pays disloqué socialement et politiquement… Le bilan de cette guerre, premier grand conflit du 21ème siècle, est catastrophique. Le peuple syrien aurait droit pourtant à la paix, à la sécurité et à la démocratie, en tous les cas à sortir de ce cauchemar.

Une nouvelle phase, plus dangereuse, de la guerre…

– Cette guerre, pourtant, rentre dans une phase potentiellement plus dangereuse encore que celle qui a précédé. Il n’y a plus de convergence objective (et relative) entre grands acteurs du conflit face à Daech et aux groupes armés djihadistes. Le régime se sent vainqueur. Maintenant s’exerce à plein les fortes rivalités et les rapports de forces entre grandes puissances et puissances régionales, chacun pour ses propres intérêts et visées stratégiques. Le nouveau rapport de forces acquis avec l’engagement militaire d’envergure russo-iranien depuis 2015 constitue l’objet essentiel de rivalités dangereuses. Dans cette situation, on constate une accumulation de données politiques et de faits concrets qui nourrissent l’escalade et poussent à la montée régulière des tensions.

– Israël ne veut surtout pas d’une amplification du basculement des forces déjà intervenu. Tel Aviv veut conserver une domination militaire garante d’une forme d’invulnérabilité. C’est aussi un des moyens de son impunité… L’ascendant de l’Iran en Syrie et en Irak, et son rôle politique majeur au Liban sont pour Israël un défi stratégique… mais aussi un masque bien pratique pour sa politique d’écrasement des Palestiniens dans le silence et la complicité des puissances occidentales. Cette situation n’aide ni la Russie, ni personne à obtenir une stabilisation politique en Syrie dans la recherche d’un règlement politique. Un règlement que personne n’est manifestement en mesure de faire aboutir dans le cadre des stratégies dominantes.

– Suite aux frappes occidentales en Syrie, la Russie estime être libre de toute contrainte « morale » (dixit Lavrov) et s’apprête à livrer des batteries anti-aériennes sophistiquées S 300 à la Syrie. Le Ministre de la défense israélien d’extrême droite, Avigdor Liberman, menace de s’attaquer à ces batteries « si elles devaient servir contre des cibles israéliennes »… Mais on sait qu’Israël trouve toujours de « bonnes » raisons – les siennes – pour frapper…

– La Turquie veut contrer la montée des forces kurdes en les empêchant militairement de conserver les territoires gagnés dans les combats contre Daech et les groupes armés djihadistes. Battus en Irak, attaqués en Syrie, les Kurdes qui furent les adversaires de terrain les plus efficaces contre les djihadistes paient le prix élevé des rivalités et des intérêts de puissances.

– Des groupes armés pro-iraniens en Syrie ont annoncé leur détermination à engager, au Nord et au Nord-est, des opérations militaires contre les forces américaines (environ 2000 soldats des troupes de Marines et des forces spéciales…). Menace réelle ou verbale ?.. Déjà, quelques heures après les frappes du trio occidental en Syrie des groupes armés pro-iraniens en Irak se sont regroupés autour d’une base américaine à l’Ouest de Bagdad, en dépit du gouvernement irakien (6).

– Ali Akbar Velayati, aujourd’hui conseiller d’Ali Khamenei sur les question internationales, quelques heures avant les frappes occidentales, avait d’ailleurs déclaré au cours d’une visite à Damas : « les américains sont trop faibles pour rester à l’Est de l’Euphrate (…). Il n’y a pas de possibilité pour eux de rester. C’est pour cela qu’ils attaquent par voie aérienne (…). Mais il faut dire que le cours de la guerre se décide au sol et pas depuis le ciel ».

– Dans un contexte où les confrontations politiques et les incidents militaires n’ont pas manqué, tout est ainsi propice, y compris sur le terrain, aux menaces et aux intimidations. Les risques se cumulent. Tout est lié. Et les enjeux stratégiques sont élevés. Il s’agit de l’avenir du Moyen-Orient, de l’état du rapport des forces, de la stabilité et de la configuration des nouveaux équilibres, des approvisionnements en hydrocarbures et de cet enjeu majeur du sort de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Un accord que Washington et Tel Aviv veulent briser. La dislocation de cet accord comporte le risque accru d’engrenages et même d’affrontements directs. Elle pourrait aussi contribuer à une dangereuse prolifération nucléaire au Moyen-Orient impliquant par exemple l’Arabie Saoudite et la Turquie…

– Dans cette situation, le jeu diplomatique de la France et des Européens est particulièrement préoccupant. Il consiste à exiger de l’Iran des accords supplémentaires à l’Accord de Vienne, portant sur des sujets ne concernant pas le nucléaire, donc hors du champ de la résolution 2231 du Conseil de sécurité qui entérine et approuve l’Accord de Vienne. Dans ces sujets figurent en particulier le développement des missiles (7) ou le rôle de Téhéran dans les conflits au Moyen-Orient. Au nom de la préservation de l’Accord de Vienne, la France et ses partenaires de l’UE nourrissent hypocritement la tension avec l’Iran, contribuant à leur façon à mettre en cause cet accord positif pour la sécurité internationale, et à rendre service aux forces les plus radicales et les plus anti-occidentales en Iran…

– Dans cet esprit, avec l’appui du Royaume-Uni et de l’Allemagne au sein de l’UE, « la France – selon Reuters (8) – a poussé le 12 avril dernier à de nouvelles sanctions contre l’Iran, au titre de son programme de missiles et de son engagement dans les conflits de la région, y compris du fait du soutien de Téhéran au Président Bachar El Assad. Paris espère que cela montrera à Trump que l’UE prend sa préoccupation au sérieux ». Ces trois puissances occidentales ont ainsi – expliquent-elles – essayé d’obtenir de Donald Trump le maintien et le respect de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien comprenant la levée des sanctions, en proposant… de nouvelles sanctions. Des sanctions pour éviter des sanctions… On reste époustouflé devant une politique aussi… astucieuse. Les ministres des affaires étrangères des 28 réunis à Luxembourg le 16 avril n’ont cependant pas réussi, du fait des divisions existantes, à se mettre d’accord sur une telle décision : Italie, Suède, Belgique, Autriche… étaient réticents ou opposés à une telle manœuvre, certains ne voyant pas comment de telles sanctions pourraient décider Trump à conserver un accord qu’il souhaite si manifestement détruire.

Macron à Washington : atlantisme et discours enjoliveurs

– la visite officielle d’Emmanuel Macron à Washington a confirmé ce qui précède. Trump est resté vague sur la décision qu’il prendra le 12 mai concernant l’Accord de Vienne. E. Macron a proposé un nouvel accord qui viendrait compléter l’Accord de Vienne autrement appelé le JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global conjoint en français). Le JCPOA décrit en détails le processus de contrôle et de démantèlement du programme nucléaire iranien, et celui de la levée des sanctions. Le nouvel accord proposé par E. Macron comprendrait 4 éléments : le maintien de l’accord actuel donc du JCPOA, la prolongation de cet accord au delà de 2025 (date théorique de « fin » du JCPOA), la question du programme iranien de missiles et, enfin, les activités régionales de l’Iran, en lien avec le conflit syrien. Pour faire bonne mesure, E. Macron inscrit ces nouvelles options dans un discours sur la non-prolifération, sur la sécurité dans toute la région… Mais, au delà de ce discours enjoliveur d’accompagnement, tout le monde comprend que l’Iran, visé spécifiquement en tant que puissance régionale, n’acceptera pas un tel diktat.

– Observons d’ailleurs que l’idée de prolonger le JCPOA au delà de 2025 n’est qu’un prétexte. Il s’agit de durcir les contraintes et faire plier le régime iranien. Alors que l’Accord de Vienne, tel qu’il est, n’offre à Téhéran aucune marge légale pour pouvoir développer un programme nucléaire militaire après 2025. L’Iran, en effet, restera sous contrôle de l’AIEA, et tenu de respecter les nombreuses résolutions du Conseil de sécurité traitant de la question de son programme nucléaire. Par ailleurs, il est normal qu’une résolution du Conseil fixe une date d’extinction du programme qu’elle définit, dès l’instant où ce programme est réalisé et respecté, ce qui fait l’objet d’une surveillance permanente organisée avec minutie par les dispositions du JCPOA. L’Accord de Vienne – le JCPOA – met en place, en effet, un processus très précis et un calendrier visant à garantir que toutes les installations et programmes du nucléaire iranien devant subsister soient de nature civile. Dès l’instant où, dans ce calendrier de 10 ans, ce processus est réalisé… le JCPOA arrive logiquement à extinction. Vouloir poursuivre au delà comme l’exige maintenant Trump, Macron et quelques autres signifie que l’on veut maintenir l’Iran sous surveillance, sous pression et sous sanctions permanentes. C’est un objectif contraire au droit international et à la Charte des Nations-Unies. C’est un coup porté au multilatéralisme.

– Par ailleurs, vouloir obliger Téhéran à rendre des comptes sur son programme de missiles… ne rentre pas dans la logique d’ensemble de l’Accord de Vienne qui ne concerne que le nucléaire. C’est à Téhéran de choisir. Le régime veut-il accepter de négocier de nouvelles contraintes sur un autre sujet ?.. Mais pourquoi Téhéran accepterait un contrôle international sur un type d’armement non interdit par convention internationale, et que de très nombreux pays dans le monde développent en toute indépendance, sans la moindre restriction ? Quant aux activités iraniennes régionales… On est là dans la pure rhétorique. L’exigence de sécurité internationale et de stabilité régionale restent en effet une chimère dans un contexte où dominent logiques de puissance et les politiques de force, qui sont celles de tous les acteurs actifs au Moyen-Orient, et pas seulement l’Iran. Il faudrait bien plus que l’emphase et les habiletés d’Emmanuel Macron pour dépasser une telle situation.

– On le constate ainsi, tout ce qui se prépare participe de l’affirmation d’une stratégie américaine unilatérale, néo-impériale, et d’intérêts spécifiques aux puissances occidentales dans une région où elles sont en difficulté. En vérité, il n’y a guère de divergences essentielles entre l’administration Trump et Macron. Il y a un accord sur le fond : contrer l’Iran et la Russie et peser sur le nouveau rapport de forces. Les désaccords portent sur la manière de faire. Mais la convergence sur le fond aboutit à ce que le Président français contribue – même s’il prétend agir pour obtenir le contraire – à la fragilisation voire à la fin de l’Accord de Vienne.

– On attendait la France et les Européens sur un enjeu majeur de désarmement et de sécurité internationale, à partir duquel ils auraient pu montrer leur capacité à exister de façon autonome, sans s’aligner ou sans aider Trump à liquider un des derniers en date des acquis du multilatéralisme. Au lieu d’isoler Trump, Macron, en atlantiste volontariste, le suit et lui donne raison. Décidément, les Européens et singulièrement la France, ont encore beaucoup de chemin à faire pour atteindre un niveau décent d’autonomie politique et de crédibilité. Mais on le savait déjà… En tous les cas, ceux qui ont qualifié la politique étrangère d’Emmanuel Macron de gaullo-mitterrandienne…devront manger leur chapeau.

1) Voir « Royal Navy submarine locked in ‘cat and mouse’ pursuit with pair of Russian hunter-killer subs dubbed ‘the Black Hole’ », Patrick Knox, The Sun, April 16, 2018. Voir aussi « En Syrie, duel sous-marin entre Russes et Anglais », Lucy Embark, Ouest France, 16 avril 2018.

2) La déconfliction est un échange technique et ordinaire d’informations opérationnelles visant à éviter les gênes mutuelles ou les incidents.

3) Briefing by Secretary Mattis on U.S. Strikes in Syria, Department of Defense, April 13, 2018.

4) Rappelons, pour mémoire, qu’à de nombreuses reprises, la presse française (Le Monde, Le Figaro, Les Echos, Atlantico…) a fait état de l’utilisation par Daech et Al Nosra, dans des combats, d’armes chimiques obtenues à partir de stocks récupérés sur les installations et productions du régime, ou par fabrication artisanale : chlore, gaz moutarde et même sarin.

5) Organisation pour l’interdiction des armes chimiques liée à la Convention internationale d’interdiction adoptée en 1992.

6) Voir « Iran-backed militias are setting their sight on US forces in Syria after devastating air strikes », Borzon Daragahi, Foreign Policy, April 16, 2018.

7) L’Accord de Vienne est strictement limité au nucléaire. Il ne traite pas la question des missiles. Seuls peuvent être interdits ceux ayant la vocation d’être porteurs d’armes nucléaires. Il n’interdit donc pas à l’Iran d’avoir un programme de défense de ce type comme de si nombreux pays dans le monde.

8) Voir « EU hits Iran with renewed sanctions over human rights abuses in a possible move to court Trump », Gabriela Baczynska and Robert-Jan Bartunek, Reuters, April 12, 2018.

Syrie: interrogations troublantes…

Daniel Durand 

Un texte de Daniel Durand publié au lendemain des frappes du 14 avril 2018 en Syrie. Ce texte est extrait de son blog « Relations internationales », dédié aux problématiques de la paix et du désarmement, des institutions internationales (ONU, OTAN), à la promotion d’une culture de la paix… (dimanche 15 avril 2018)

« J’ai donc ordonné aux forces armées françaises d’intervenir cette nuit, dans le cadre d’une opération internationale menée en coalition avec les Etats-Unis d’Amérique et le Royaume-Uni et dirigée contre l’arsenal chimique clandestin du régime syrien » (communiqué de l’Élysée du 14 avril).
Ainsi, quinze ans après la position courageuse de la France refusant une action guerrière en Irak avec les États-Unis et le Royaume-Uni sans mandat des Nations unies, le président Macron vient de recréer une alliance « 
occidentale » pour mener une opération militaire internationale unilatérale.
Cette opération est clairement illégale selon la Charte des Nations unies qui rappelle que, seul le Conseil de sécurité, peut décider d’actions militaires et non des pays qui s’érigeraient en défenseurs du droit international. De la même manière, contrairement à ce qu’affirme le ministre des Affaires étrangères, la résolution 2118 du Conseil de sécurité ayant pour objet l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, adoptée à l’unanimité le 27 septembre 2013, précise que c’est aussi le Conseil de sécurité qui prend la décision d’intervenir militairement et non tel ou tel État.
Le bombardement de sites syriens supposés receler des installations ou des stocks d’armes chimiques a eu lieu
le jour où des inspecteurs de l’OIAC arrivaient sur place pour mener une enquête pour avoir la preuve des agissements criminels de Damas la semaine précédente le 7 avril, à Douma.
Les dirigeants français civils et militaires ont déclaré que les objectifs de ces attaques militaires étaient clairement identifiés comme liés à la production d’armes chimiques, activité qui serait complètement illégale depuis que la Syrie, en 2013, avait été contrainte d’adhérer à la Convention internationale d’interdiction des armes chimiques, sous la pression politique conjointe de Barak Obama et Vladimir Poutine. Cet accord avait permis de détruire une partie considérable des stocks chimiques syriens.
Une question se pose : si les occidentaux avaient des preuves de la poursuite de programmes clandestins de la fabrication ou du stockage de telles armes, pourquoi n’ont-ils pas déployé des initiatives politiques fortes, en concertation ou en faisant pression sur les Russes, pour poursuivre la destruction et la mise sous surveillance de ces stocks, pour empêcher le régime de Bachar Al Assad de mener des bombardements criminels ?
On cherche en vain, depuis cinq ans, la trace de telles initiatives au Conseil de sécurité, en dehors de quelques déclarations formelles sans véritable campagne.
Ce dimanche 15 avril, la France a annoncé, par contre, qu’elle va déposer une résolution au Conseil de sécurité pour renforcer les inspections et la surveillance du processus de destruction des stocks chimiques syriens, ainsi que des propositions pour trouver une issue politique au conflit !
Cela amène à une terrible interrogation : pourquoi cette inertie politique pendant des semaines avant le bombardement du 7 avril ? Pourquoi des initiatives politiques maintenant après l’envoi de missiles illégalement ? A-t-on attendu que le régime de Damas franchisse la fameuse « ligne rouge » pour pouvoir ensuite accomplir une action militaire spectaculaire, sans doute peu efficace, mais permettant aux occidentaux comme certains observateurs l’ont fait remarquer, de revenir au premier plan de la scène politique du conflit syrien ?
Aurait-on délibérément pris le risque de voir périr des dizaines d’innocents pour faire un « coup » politique au lieu de tout faire pour prévenir des attaques criminelles de l’armée syrienne ? Je me refuse à croire à une telle hypothèse, mais je pense que, dans les cercles militaires français, étatsuniens, de l’OTAN, la culture dominante reste celle du primat de la force sur le respect du droit international et l’action politique.
Pourtant, depuis 2001, les solutions de force ont toutes été des échecs, de l’Afghanistan, à l’Irak, la Libye ou la Syrie. Seules les initiatives politiques d’Obama pour trouver une solution politique à la crise avec le programme atomique de l’Iran ont été une réussite.
La position militariste se trouve confortée par l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, cet irresponsable, dont le lanceur d’alerte Daniel Ellsberg, a appelé Jim Mattis, le chef du Pentagone, à protéger le monde des
« tentations » de déclencher une guerre et à être prêt à s’opposer à d’éventuels ordres « impulsifs et irréfléchis ».
Il y a vraiment besoin que se développe un large mouvement d’opinion pour dire : faisons appliquer le droit international partout, pour empêcher les tyrans comme Assad de nuire, pour permettre à tous les peuples comme les peuples palestiniens et israélien de vivre en paix et dans la liberté, pour rejeter les vieilles  politiques de force des États en renforçant plus que jamais les institutions multilatérales comme les Nations unies permettant à tous les peuples de régler leurs différends en commun

Affaire Skripal: poison, questions et dissuasion…

National Security and Russia (3)

Tout est possible, mais cette affaire tombe à point nommé pour justifier des choix stratégiques majeurs.

L’affaire Skripal suscite beaucoup d’ interrogations même si le « mainstream » politico-médiatique nous indique la ligne à suivre… et à ne pas questionner : « la Russie de Poutine est coupable ». Disons que tout est possible. Nous ne connaissons pas la vérité. Personne, manifestement, ne la connaît.

Cette affaire, cependant, a pris une telle dimension qu’il vaut la peine de s’interroger. En l’occurrence, il y a deux types d’interrogations nécessaires : celles portant sur les faits eux-mêmes et celles concernant les dimensions politiques et stratégiques qui apparaissent avec évidence.

PREMIEREMENT, CONCERNANT LES FAITS EUX-MEMES

Les Russes ont proposé/demandé aux Britanniques un échange d’avis et d’informations, une consultation, comme le prévoit la convention d’interdiction des armes chimiques… et comme cela paraît logique dans une situation dramatique de ce genre alors qu’il n’y a aucune certitude sur la réalité des événements et sur les auteurs du crime commis. Le « hautement probable » de Theresa May ou bien la formule: « il n’y a pas d’autres explication possible… » ne peuvent suffire à incriminer les Russes avec l’assurance mise par les britanniques. A noter que Jeremy Corbin, Secrétaire général du Parti travailliste, a été nettement plus prudent, en affirmant qu’une mise en accusation nécessite des preuves, et qu’il vaudrait mieux coopérer avec les Russes.

Les autorités britanniques ont cependant répondu de façon hautaine et refusé toute coopération.

D’autres questions s’imposent. Malgré la pression au consensus anti-russe, elles ont été formulées à diverses reprises dans certains médias.

1) pourquoi maintenant? Pendant près de dix ans, Sergueï Skripal, agent double, a transmis aux services britanniques des informations précises sur l’armée russe, jusqu’à son arrestation en 2004… En 2010, avec 3 autres agents ayant travaillé pour les États-Unis, il est échangé contre 10 agents russes et ainsi libéré. Suite à cet échange « historique » (le plus important depuis la fin de la Guerre froide), il se réfugie en Grande-Bretagne. La question   » pourquoi exécuter Skripal maintenant » est donc importante. Pourquoi, en effet, attendre aussi longtemps pour commettre un tel acte ?

Une décision d’exécution d’un agent du renseignement ne relève pas d’une volonté de vengeance, d’une agressivité ou d’un cynisme lié à une identité russe supposée. Ce qui est en jeu, c’est l’utilité politique d’un tel acte. Quelle est l’utilité de cette tentative d’assassinat ? On se perd en conjectures. Poutine avait-il intérêt à cette liquidation ? Avait-il vraiment quelque chose à gagner dans le cadre des élections, soit 14 jours après la découverte de Krispal et de sa fille inanimés sur un banc de Salisbury ? Pour mobiliser davantage son électorat ?.. Ce n’est vraiment pas sûr. Poutine n’avait-il pas intérêt à entretenir un rapport de dialogue au moins correct avec les occidentaux concernant les tractations sur la Syrie ? On peut aussi constater que les effets induits par cette attaque favorisent les visées occidentales… En fait, toutes les hypothèses ont quelque chose de plausible… et de douteux.

 

2) pourquoi donner une visibilité mondiale à un tel acte par l’utilisation de l’arme chimique avec un agent innervant « de qualité militaire » ? On peut appeler ça « une signature » d’État. C’est même l’affirmation d’une double culpabilité: à la fois assassinat et usage d’une arme interdite par convention internationale. Les Russes voulaient-ils vraiment se désigner eux-mêmes ? Ou s’agit-il d’une opération visant à suggérer que la Russie se conduit vraiment comme un État voyou, un régime criminel… allusion transparente au régime syrien.

La presse a signalé l’existence d’un centre officiel britannique de recherche sur les armes chimiques, à Porton Down, qui se trouve à quelque 10 km de Salisbury… Mais ce n’est peut-être qu’une coïncidence sans signification.

 

3) pourquoi la mission n’a- t’elle pas complètement « abouti » ? Est-il crédible que les services russes chargés d’une action secrète de cette nature puissent manquer de professionnalisme au point où Skripal est encore vivant… Sa fille serait d’ailleurs en train de se remettre ?..

Lors de l’émission « C. dans l’air » du 13 mars dernier, Alain Bauer  dit lui-même à propos de ces  interrogations précises : « quelque chose nous a échappé ». Ce professeur de « criminologie » au CNAM, Président du Conseil Supérieur de la Formation et de la recherche Stratégiques, grand spécialiste du terrorisme, du renseignement et de la sécurité, Conseiller de la police de New York et autres,  ne dit pas souvent que quelque chose lui échappe… Dans la même émission, le 16 mars, Olivier Ravanello, journaliste, ancien correspondant à Moscou de TF1 et LCI de 2005 à 2009,  dit dans son intervention liminaire: « je n’achète pas la version de Theresa May qui consiste à dire la vertueuse Grande-Bretagne a été attaquée par une bande  de voyous russes. Nous sommes dans une affaire de barbouzes. Nous sommes dans une affaire de services secrets… »

Au-delà du consensus recherché avec insistance sur l’option d’une Russie forcément coupable, il n’ y a donc pas une si solide unanimité.

DEUXIEMEMENT, CONCERNANT LES ENJEUX POLITIQUES ET STRATEGIQUES

En l’absence de certitude ou de preuves, si Londres avait tout de même voulu « marquer le coup », accuser la Russie d’avoir commis l’attaque… Theresa May aurait très bien pu adopter le processus d’un « clash » diplomatique centré sur la mise en accusation de certaines personnes, agents des services ou diplomates russes, par exemple. La confrontation aurait pu en rester au niveau d’un grave différend portant sur un acte criminel nécessitant des sanctions ciblées sur des individus, voire quelques expulsions de représentants officiels, de diplomates en poste… May aurait très bien pu faire ce choix et même le dramatiser à souhait. Mais ce n’est pas ce type de confrontation qui a été politiquement adopté. Cela aurait été pourtant pertinent en considération du problème posé.

Ce qui s’est imposé rapidement c’est une véritable escalade sur le terrain politique et surtout stratégique : déclaration commune Trump, Macron, Merkel, May. Déclaration de l’OTAN… Les décisions britanniques, appuyées par les alliés occidentaux, ont  conduit à une crise qui dépasse de loin la seule crise diplomatique. La mise en accusation de la Russie a été montée au niveau politico-militaire global.

La Chambre des Communes a d’ailleurs publié un rapport qui le confirme amplement (1). Ce rapport lie explicitement, y compris dans son titre même, l’affaire Skripal et les questions de Sécurité nationale. La tentative d’assassinat de Skripal est clairement utilisée comme moyen de réévaluation de la « menace russe ». Ce rapport souligne, en effet, que la Russie, au-delà d’une sérieuse menace militaire déjà connue, présente aussi une menace plus diversifiée dans une stratégie « hybride »: utilisation de pratiques relevant du « soft power », ingérences politiques, « fake news », piratage d’infrastructures essentielles » … cela « afin d’affaiblir les économies et la démocratie occidentale ».

L’affaire Skripal permet de justifier le renforcement militaire d’ensemble du Royaume Uni. Un peu comme, hier, la crise ukrainienne a permis, dans une pression internationale considérable, une justification pour l’augmentation des dépenses de défense des pays européens de l’OTAN… l’affaire Skripal apparaît aujourd’hui comme un outil de consensus. Une justification politique pour la croissance des dépenses militaires, en particulier celles qui sont liées au remplacement des forces britanniques de dissuasion nucléaire (les missiles Tridents), avec la construction de quatre nouveaux sous-marins lanceurs de missiles balistiques, pour les 15-20 ans à venir. Le rapport des Communes est très clair sur cette question. Il inscrit son approche de l’affaire Skripal dans une réflexion sur la stratégie britannique dans le cadre de l’Alliance atlantique et face à la menace russe. Le rapport signale par exemple le risque que les forces de l’OTAN ne soient pas en mesure de contrer un assaut militaire des forces conventionnelle de la Russie dans les États baltes. Ce qui apparaît comme une justification du processus de renforcement/modernisation en cours de l’arsenal nucléaire britannique.

Ce rapport prend appui et vient confirmer des textes très officiels antérieurement produits par le Royaume Uni: la « Revue de stratégie de sécurité nationale et de défense » publiée en 2015 et la « Revue  de capacités de défense pour la sécurité nationale »(si je traduis correctement) publiée en 2017 pour la réalisation de la précédente. On reconnaît ici un processus d’analyse prévisionnelle un peu semblable à celui qui caractérise la démarche française de sécurité et défense, avec le même type d’ambitions stratégiques…et de budgets à faire passer. L’affaire Skripal vient ainsi à point nommé pour appuyer le processus de renforcement stratégique britannique et occidental… c’est donc un rapport officiel (« Sécurité nationale et Russie ») qui nous le dit. Cette affaire permet en outre à Theresa May de pousser à la solidarité atlantique et d’entraîner les « 27 » alors qu’elle est en difficulté sur le Brexit. Cela peut lui permettre de modifier un peu le climat des relations entre États occidentaux, notamment avec Européens. On voit comment Theresa May s’appuie sur Trump pour pouvoir entraîner tout le monde, en insistant aussi sur l’importance de la relation UE/OTAN.

Tout cela semble bien s’inscrire dans une stratégie otanienne visant à contenir, voire à faire reculer une Russie en réémergence politique et militaire. Il s’agit de faire face au changement des rapports de force en particulier au Proche-Orient. La comparaison avec la Guerre froide n’est pas opportune pour des raisons historiques de fond, mais la volonté de « roll back » (si je puis dire) semble évidente. Au Royaume Uni comme en France et au delà, la dramatisation des menaces, notamment celle de la Russie, est utilisée pour appuyer une nouvelle course aux armements et des postures de guerre qui exacerbent les tensions et font monter les risques.

Encore une fois, tout est possible. On ne sais pas qui a essayé de tuer Skripal et sa fille. Mais beaucoup de raisons militent pour une approche moins unilatérale que celle qui domine aujourd’hui.

Tout montre comment cette affaire s’inscrit dans des enjeux stratégique et politique majeurs. Nous ne pouvons donc pas nous satisfaire d’une approche qui consiste à pointer la Russie du doigt alors que les logiques de puissance et l’usage de la force appartiennent à l’ensemble des puissances du monde actuel. De grandes questions sont posées concernant justement la sécurité internationale, les conditions d’une sécurité collective, la dissolution de l’OTAN, le projet européen lui-même, et jusqu’à la nature des politiques étrangères. Un effort de lucidité est nécessaire en abandonnant toute forme de simplisme. Il est indispensable de décrypter le sens des événements et de poser les questions au niveau où elles se posent.

Cela pose enfin la question de l’exigence de vérité et de transparence en politique. Donc de l’impératif de faire des enjeux de l’international, malgré leur complexité, une thématique de débats publics… En tous les cas au-delà de l’unilatéralisme des consensus recherchés aujourd’hui.

(1) Rapport de la Chambre de Communes « National Security and Russia », Briefing paper No CBP 8271, 26 mars 2018.

Colloque « Le nouveau désordre mondial » Vendredi 6 avril

Colloque nouveau-désordre-mondialEntrée libre dans la limite des places disponibles. Inscription obligatoire (Plan Vigipirate) à james.cohen@univ-paris3.fr  

Lieu : Maison de la Recherche de l’Université de Paris 3 (Sorbonne Nouvelle)

4, rue des Irlandais – 75005 Paris, près du Panthéon (RER Luxembourg)

Salle du Conseil (1er étage)

PROGRAMMME:


9h30-10h – Introduction du colloque : Janette Habel

10h-12h – Crise économique et crise écologique. Vers des ébranlements planétaires ?

  • Daniel Tanuro (auteur de Le moment Trump : une nouvelle phase du capitalisme mondial), Le néolibéralisme impuissant face au défi du basculement climatique
  • Stéphanie Treillet (économiste, auteure de L’Economie du développement. De Bandoeng à la mondialisation), Un capitalisme de plus en plus destructeur
  • Alain Joxe (sociologue, ancien directeur d’Etudes à l’EHESS, auteur de Les guerres de l’empire global), Internationale des politiques sociales contre inter-globalismes financiers : nouvelles luttes de classes de l’ère informatique
  • Michel Husson (économiste, auteur de Créer des emplois en baissant les salaires ?  Une histoire de chiffres), Les désordres du marché mondial

12h-13h30 – Pause déjeuner

13h30-15h30 – Révolutions et mobilisations citoyennes : limites et impasses. Bilan des gouvernements post-néolibéraux en Amérique latine.

  • Guillaume Long (ancien ministre des Affaires étrangères de l’Equateur), Leçons politiques et économiques tirées du progressisme latino-américain au pouvoir ». L’exemple de l’Equateur
  • Christophe Ventura (chercheur, IRIS, rédacteur en chef de Mémoire des Luttes),  L’Amérique latine et la nouvelle reconfiguration géopolitique régionale
  • Gilbert Achcar (professeur, études du développement et des relations internationales, SOAS, Université de Londres, auteur de Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe), Révolution et contre-révolutions dans le monde arabe

15h30-17h – Le procès de l’universalisme, à chacun sa vérité ?

  • Lamia Oualalou (journaliste, auteure de  Jésus t’aime ! La déferlante évangélique), La déferlante évangélique : sa signification, ses conséquences
  • Frédéric Pierru (politiste et sociologue au CNRS), Le statut de la ‘vérité’ dans les sciences sociales

17h-19h30 – Désordres géopolitiques, guerres et migrations

  • Philip Golub (professeur, relations internationales, American University of Paris, auteur de East Asia’s Re-Emergence), Turbulences américaines, fractures mondiales
  • Gilbert Achcar (professeur, études du développement et des relations internationales, SOAS, Université de Londres, Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe), Nouvelle guerre froide : manœuvres sur le « grand échiquier »
  • Jim Cohen (professeur, dépt. du monde anglophone, Université de Paris 3, auteur de A la poursuite des « illégaux ». Politiques et mouvements anti-immigrés aux Etats-Unis), Les Etats-Unis et l’Amérique centrale : néolibéralisme, migrations et gestion impériale de la violence
  • Jacques Fath (spécialiste des relations internationales et des enjeux de défense, auteur de Penser l’après…), Comment les logiques de puissance nourrissent les crises d’aujourd’hui et les guerres de demain

 

Sarkozy en garde à vue… Quelques vérités: à lire ou à relire dans « Penser l’après… »

Penser l'après. Jacques Fath Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde

Nicolas Sarkozy en garde à vue… soupçonné de financement illégal de campagne électorale et d’avoir pour cela reçu des fonds libyens.

On prendrait quelque plaisir à cet événement s’il n’y avait pas aussi, dans cette histoire, rien moins qu’une guerre. Une guerre de convenance personnelle ?.. comme tant de témoignages l’affirment ou le suggèrent depuis des années. On verra ultérieurement ce que la justice pourra conclure.

Rappelons-nous… Bernard Henri-Lévy aura fait tout ce qu’il sait faire, surtout devant des cameras de télévision, pour légitimer politiquement une intervention militaire. Ce fut une opération d’envergure, pilotée par l’OTAN, et qui aura finalement réduit la Libye en chaos sécuritaire, transformé ses ports en enfer pour les migrants, élargi les espaces d’action de milliers de terroristes et de trafiquants, et déstabilisé durablement toute la zone sahélo-saharienne. C’est dire l’intelligence politique et la pertinence des analyses qui ont présidé aux décisions…

On garde cependant le sentiment que cette guerre, initiée par la France de Nicolas Sarkozy, visait en particulier à atteindre personnellement le Colonel Kadhafi.

Dans mon livre « Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », j’ai rappelé les propos de Michel Goya, colonel de l’armée française, sur RFI le 21 mars 2013, soit 3 jours après seulement le vote de la résolution 1973 du Conseil de sécurité définissant le mandat d’intervention et autorisant à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour une action militaire.

Michel Goya est docteur en histoire moderne et contemporaine de Paris V. Il est présenté à l’époque comme professeur associé à Saint-Cyr Coëtquidan et à l’École Pratique des Hautes Études ; directeur d’études du domaine « nouveaux conflits » à l’IRSEM (Institut de recherches Stratégiques de l’École Militaire). Aujourd’hui, il enseigne à Sciences-Po et à l’Institut de Recherches Internationales et Stratégiques (IRIS). Il n’est donc pas n’importe qui, et il ne dit pas n’importe quoi.

Celui qui s’exprime alors sur RFI, il y a précisément 7 années, affirme ceci : « On est dans la situation stratégique d’un directoire entre américain, britannique et français. La meilleure façon d’empêcher la population de souffrir est encore d’abattre le régime de Kadhafi. In fine, la chute du régime est l’objectif réel de cette opération même s’il n’est pas avoué. Il y a eu des frappes sur le bunker de Kadhafi. On a essayé d’éliminer directement Kadhafi ».

Il ne s’agissait donc pas d’une intervention militaire ayant « dépassé » le mandat des Nations-Unies comme on l’a entendu tant et tant de fois. Il s’agissait bien d’une opération de liquidation par la force d’un chef d’État et du régime qu’il dirige… Dans « Penser l’après… », j’apporte quelques précisions et développements utiles.

Bien sûr, il ne s’agit pas de défendre le régime libyen. Celui-ci avait, par exemple, accepté de reconnaître sa responsabilité dans l’attentat dit de Lockerbie en 1988 (270 morts dans un avion de la Pan Am).

Il s’agit de rappeler comment le Conseil de sécurité fut instrumentalisé. Et cela eut de sérieuses conséquences politiques ultérieures sur les rapports Washington/Moscou, en particulier à propos de la Syrie. Il s’agit aussi de réaffirmer que la France se déshonore lorsqu’elle utilise le mensonge d’État en guise de politique étrangère. Le financement de la campagne électorale de N. Sarkozy est une question. La guerre et la dignité de la politique française en est une autre… Ne pas oublier. Il est vrai que Nicolas Sarkozy n’aura pas été le seul Président récent à déconsidérer ainsi la France dans l’exercice de ses fonctions… Mais cela peut-il nous réconforter ?..

Réchauffement climatique, Guerre froide et débats stratégiques.

« La nouvelle passée sous silence : une base secrète fond sous les glaces du Groenland »

Un article d’ Alexis Rapin issu du site de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM (Université du Québec à Montréal).

https://dandurand.uqam.ca/publication/nouvelle-passee-silence-base-secrete-fond-glaces-groenland/

Construite au cours des années 1960 puis abandonnée, une base secrète américaine fait les frais de la fonte des glaces arctiques. Le cas illustre les prochains défis posés aux grandes armées par les changements climatiques.

De quoi parle-t-on ?

L’histoire se prêterait à un scénario de James Bond, si elle n’était pas authentique. En 1959, les États-Unis entament au fin fond du Groenland la construction d’une base secrète destinée à loger quelque 600 ogives nucléaires. Positionné proche de l’URSS, protégé par l’épaisse calotte glaciaire du cercle arctique, Camp Century (c’est son nom) devait alors constituer une véritable forteresse de la Guerre froide. Suite à plusieurs problèmes techniques, ce projet rocambolesque est finalement abandonné en 1967. Toutefois, la base n’est pas véritablement démantelée.

Le hic : cinquante ans plus tard, Camp Century est toujours là, mais les glaces du Groenland fondent et menacent de répandre les polluants demeurés sur place dans la nature environnante. Un risque de catastrophe écologique que ni les États-Unis (théoriquement toujours dépositaires de la base), ni le Danemark (auquel le Groenland est rattaché) ne semblent pour le moment vouloir prendre en considération. Ceci étant, la situation est emblématique d’un imprévu de planification militaire. Les ingénieurs de l’époque, dont la priorité était de faire disparaître une infrastructure sensible, avaient estimé que les mouvements naturels des masses de glace enseveliraient la base pour toujours. Or, aujourd’hui, le réchauffement climatique vient leur donner tort.

En quoi est-ce important ?

Au-delà de son caractère quelque peu romanesque, le cas de Camp Century vient mettre en évidence un changement de donne notable : longtemps considéré comme une affaire de diplomates relevant de « low politics », le réchauffement climatique va de plus en plus concerner les militaires et s’immiscer dans les débats stratégiques.

Début 2016 déjà, le département de la Défense des États-Unis adoptait une nouvelle directive majeure, destinée à intégrer le facteur climatique à la planification stratégique de tout l’appareil militaire américain. Un expert estimait alors qu’il s’agissait « potentiellement d’une des mesures les plus significatives adoptées par le Pentagone dans l’histoire récente » : le document prenait acte du fait que les changements environnementaux, au-delà de leurs impacts proprement socio-politiques, revêtaient également une importance militaire. La montée du niveau des mers pourrait, par exemple, poser prochainement de sérieux problèmes aux bases et opérations navales américaines. L’augmentation des tempêtes et événements météorologiques extrêmes risqueraient quant à eux de limiter les capacités de survol, de reconnaissance et de collecte de renseignements des forces armées.

Barack Obama, interrogé à la fin de sa présidence sur quelle menace le préoccuperait le plus au moment de quitter la Maison-Blanche, devait répondre : « le changement climatique m’inquiète profondément, du fait de tous ses effets sur les problèmes que nous avons déjà ». Une déclaration révélatrice : le 44ème président semblait anticiper non seulement que les problèmes environnementaux généreraient leur lot d’instabilités « nouvelles » (réfugiés climatiques, raréfaction de certaines ressources, par exemple), mais également qu’ils influeraient sur les domaines plus « traditionnels » de la sécurité, tels la stratégie et les affaires militaires. De toute évidence, la dynamique de « sécuritisation » (pour reprendre un concept constructiviste) de la question climatique est loin d’avoir trouvé son terme.

À suivre…

Bien que ressurgi du passé, le cas de Camp Century est loin de constituer une exception. En janvier dernier, le Pentagone publiait une étude indiquant que près de la moitié de ses bases et infrastructures étaient à la merci de futurs événements météorologiques extrêmes. Or, alors que l’administration Trump vient d’entériner une augmentation colossale du budget de la défense, celle-ci entretient pour l’heure une ligne ouvertement climato-sceptique. Il sera intéressant de voir comment les inquiétudes des militaires américains face aux changements climatiques seront prises en compte (ou non) par une présidence qui dit vouloir faire le maximum pour ses forces armées.

Mars 2018

Ont-ils tué Arafat ?..

Rise and kill first-vignette

Le livre de Ronen Bergman, « Rise and kill first » traite en détail l’obsession israélienne de tuer Yasser Arafat dans un ouvrage consacré à la politique israélienne des assassinats ciblés. Un livre, sur le fond, très politique…

« Rise and kill first. The secret history of Israël assassinations » (1) … En écrivant ce livre de 750 pages (dont 80 pages de notes) Ronen Bergman, journaliste en charge des affaires militaires et du renseignement pour le quotidien israélien Yedioth Ahronoth, et correspondant du New York Times Magazine, a fait bien davantage que le récit circonstancié des opérations de liquidation ciblées effectuées par les services israéliens : le Mossad, rattaché au Premier ministre ; AMAN, la Direction du renseignement militaire ; le Shin Beth, le service de sécurité intérieure ; Caesarea, la section ou brigade chargée des missions spéciales, ou encore le Kidon (ou Bayonet) département chargé des exécutions…

Bergman indique que son ouvrage est basé sur un millier d’interviews de responsable politiques, de chefs du renseignement ou d’exécutants. Il précise qu’aucune de ces interviews n’a obtenu d’autorisation par les autorités israéliennes de Défense. Il ajoute que ses sources lui ont procuré des milliers de documents inédits. On peut s’interroger sur cette transparence dans un milieu où elle n’est jamais la règle, dans quelque pays que ce soit. On voit dans ce livre que la vivacité des débats internes et des confrontations politiques voire d’ambitions personnelles, sur un sujet aussi décisif, permet bien des accommodements et des comportements disons… non conventionnels.

« UNE MACHINE A TUER… »

Les récits de Bergman sont parfois stupéfiants de précision. Ils révèlent à la fois le « savoir faire » – ou le savoir tuer – des services israéliens, et l’ampleur de cette pratique criminelle et illégale des assassinats ciblés. « Depuis la deuxième Guerre mondiale – souligne l’auteur – Israël a assassiné davantage de personnes que n’importe quel autre pays dans le monde occidental. (…) Ils ont développé « la machine à tuer la plus robuste et la plus sophistiquée de l’histoire » (2).

Alors, Ronen Bergman décrit et raconte… C’est souvent étonnant et brutal, mais son livre est aussi et probablement d’abord, un livre politique. Certes, l’ouvrage cherche en permanence à expliquer la pratique israélienne des assassinats ciblés comme une réponse de sécurité face aux menaces du « terrorisme »… mais la conclusion de « Rise and kill first » vaut la peine d’être lue. Elle en dit beaucoup sur l’impasse ultra-sécuritaire et militaire de la politique israélienne. J’y reviendrai à la fin de cet article…

Évidemment, on ne peut pas lire cet ouvrage sans se poser la question de la cause de la mort de Yasser Arafat. A-t-il été, lui aussi, exécuté par les services israéliens ? Pour les dirigeants de Tel Aviv, Arafat fut une véritable obsession. Se débarrasser physiquement de lui, comme de bien d’autres dirigeants palestiniens, mais surtout de lui, était devenu une une idée fixe, en particulier chez Ariel Sharon, obnubilé par la volonté monomaniaque de tuer Arafat. Mais était-il facile de s’attaquer à un tel personnage, connu dans le monde entier, protégé par son peuple et par ses combattants comme un symbole de la lutte pour l’indépendance et pour la liberté ? On va voir qu’il n’en était rien. Bergman rappelle d’ailleurs qu’Arafat aimait cultiver sa légende d’une chance « miraculeuse » contre les multiples tentatives d’assassinats dont il fut l’objet.

LE COMITE DES TROIS…

En 1965, un Département spécial ou Comité secret composé de trois haut responsables des services (3) fut institué afin d’examiner comment contrer la montée de la résistance palestinienne. Ce Comité des trois a délivré des instructions pour l’élimination de Yasser Arafat et d’Abou Jihad. L’idée fut d’abord d’envoyer des lettres piégées, contenant 20 grammes d’explosif chacune, à un certain nombre de dirigeants officiels du Fatah au Liban et en Syrie. La plupart de ces lettres furent identifiées avant qu’elles ne parviennent à leur destinataire. Il n’y aura que quelques blessés légers.

En 1967, avec la Guerre dite des Six jours, c’est Abou Jihad qui conduisit les opérations, mais il était clair pour les Israéliens que le leader était Arafat. Et les forces israéliennes tentèrent alors de le tuer plusieurs fois. Un agent du Shin Beth, dans les jours suivant l’attaque découvrit la cache d’Arafat dans la vieille ville de Jérusalem, près de la Porte de Jaffa. Un groupe de soldats fut dépêché pour s’emparer de lui, mort ou vif, mais il réussit à s’échapper quelques minutes avant leur arrivée. Deux jours plus tard, même scénario à Beit Hanina. Le jour suivant, Arafat réussissait à partir en Jordanie… L’armée et les services continuèrent à le pourchasser, mais sans succès.

En mai 1968, un psychologue d’origine suédoise (Benjamin Shalit), proposa au Comité des trois un très curieux plan basé sur l’intrigue d’un film sorti en 1962, et intitulé « The Manchurian Candidate » (le Candidat Mandchou). Dans ce film, un agent hypnotiseur des services chinois procède à un lavage de cerveau d’un prisonnier de guerre américain afin qu’il aille assassiner un candidat à la Présidentielle des États-Unis… Shalit prétendait qu’il pouvait faire la même chose avec Arafat comme cible désignée, à l’aide d’un prisonnier palestinien, un parmi les milliers de détenus dans les prisons israéliennes. De façon surprenante, le Comité des trois accepta le plan.

QUAND LES SERVICES SE FONT BERNER…

Shalit choisit alors un natif de Bethléem de 28 ans nommé Fatkhi, considéré comme facilement influençable, et non associé au leadership d’Arafat. Il fut soumis à différents techniques hypnotiques et entraîné à tirer au pistolet… Plusieurs mois après, il semblait prêt, enfin. Voici, de façon très résumée, comment Bergman raconte le jour « J » de l’opération pour Fatkhi, après avoir difficilement traversé le Jourdain à la nage… sans se noyer grâce à un agent des services : « un jeune palestinien, membre actif du Fatah, se rendit au poste de police Karameh. Il raconta au policier que les services israéliens avaient essayé de lui laver le cerveau pour qu’il tue Arafat, et il remit le pistolet. Une source du Fatah rapporta trois jours plus tard que Fatkhi avait été confié à l’Organisation, où il prononça une intervention passionnée en soutien à Yasser Arafat ».

En Septembre 1970, le chef du Casaera, Mike Harari, proposa d’assassiner Arafat à Tripoli, lors d’une célébration publique en l’honneur de Kadhafi. L’idée de bombarder le plateau des VIP par un tir de mortier fut abandonnée au profit d’un tir de précision réalisé par un « sniper ». Golda Meir, Cheffe du gouvernement, retoqua l’opération devant ses possibles conséquences politiques négatives sur le plan international. Harari réactiva alors la technique des lettres piégées… sans plus de succès.

En juin 1982, Ariel Sharon, Ministre de la défense, conduisit l’opération de guerre « Paix en Galilée », officiellement définie comme « incursion limitée », au sud du Liban. On se souvient cependant de la dimension que prit cette invasion massive meurtrière et destructrice, jusqu’à Beyrouth.

Bergman décrit à sa façon l’objectif de cette guerre : installer Bachir Gemayel comme Président du Liban et faire ainsi de ce pays un allié. Gemayel expulserait les Palestiniens en Jordanie où ils constitueraient une majorité et un État palestinien à la place du Royaume Hachémite… Tout ceci, selon Sharon, écarterait la revendication palestinienne pour un État indépendant en « Judée et Samarie » – la Cisjordanie – qui ferait ainsi partie d’Israël. On a peine à imaginer que Sharon pu croire lui même à un tel plan… Mais, souligne Bergman, « dans ce fantastique plan, il y avait un élément décisif supplémentaire : tuer Arafat » (4).

ARAFAT A LA BARAKA

Sharon voulait « détruire la détermination palestinienne ». Avec Rafael Eitan, il voulait rentrer dans Beyrouth, trouver la « tanière » d’Arafat pour le tuer. A cette fin, une force spéciale fut constituée dont le nom de code fut Salt Fish (poisson salé). Sharon, pour la mise en œuvre, désigna ses deux experts en opérations spéciales : Meir Dagan, général qui deviendra chef du Mossad en 2002, et Rafael Eitan, Chef d’état major. 76000 hommes de troupes et 800 chars pénétrèrent au Liban le 6 juin 1982.

L’opération Salt Fish consistait à localiser Arafat pour le faire bombarder par l’aviation… sans trop de dommages collatéraux. Mais, chaque fois, Arafat échappa aux bombardements. « Le leader palestinien – raconte Bergman – compris que si les bombes tombaient de façon répétée sur les lieux où il devait juste rentrer ou qu’il venait de quitter, ce n’était pas une coïncidence » (5).

Le 3 juillet, Uri Avnery et deux autres journalistes israéliens devaient rencontrer Arafat à Beyrouth afin de l’interviewer. L’équipe Salt Fish décida de saisir cette opportunité pour agir et assassiner Arafat. Mais il y avait la possibilité que les 3 journalistes israéliens y perdent la vie eux aussi. La sécurité d’Arafat prit des contre-mesures et la fine équipe du poisson salé perdit leur trace dans les rues de Beyrouth Sud…

La traque de Yasser Arafat pour l’assassiner prit alors une importance majeure et fit l’objet d’un vif débat au sein même des autorités israéliennes. Certains dirigeants estimaient que même une « cible légitime » ne peut pas faire l’objet d’une liquidation si celle-ci doit s’accompagner de « dommages collatéraux » importants.

« C’ETAIT COMPLETEMENT FOU… »

Le 4 août, Rafael Eitan convoqua Aviem Sella, chef du Département des opérations aériennes. Il lui dit notamment : « vous piloterez l’avion et je m’occuperai du système d’armement. Nous allons bombarder Beyrouth ». La cible était un bâtiment ou Arafat était censé se trouver le lendemain. « C’était complètement fou – dit Sella – J’étais en état de choc. Si quelqu’un m’avait dit que le Chef d’état-major, qui n’est pas réellement un aviateur, allait prendre la tête du Département des opérations aériennes pour une interruption du cours de la guerre afin d’aller bombarder Beyrouth pour sa propre satisfaction, je ne l’aurais jamais cru » (6).

L’opération se déroula pourtant comme prévu. Mais les bombes détruisirent une partie du bâtiment juste avant qu’Arafat arrive. Le soir même, Eitan déclara à la télévision qu’Israël ne se permet pas de frapper des cibles dans des zones civiles… « ce qu’il fit pourtant lui-même ce matin-là » (7).

« Le problème avec l’opération Salt Fish, pour Sharon et pour Israël, c’était que le monde entier était témoin. A chaque tentative d’assassinat manqué, Israël apparaissait de plus en plus comme une puissance militaire ayant envahi une nation souveraine dans une tentative monomaniaque de tuer un seul homme. Arafat, au lieu d’apparaître comme un terroriste sanguinaire, était devenu le leader pourchassé d’une nation de réfugiés écrasés par la machine de guerre israélienne. Sharon avait gagné précisément l’inverse de ce qu’il voulait »(8).

Le 21 août, les forces de l’OLP évacuèrent Beyrouth par la mer. Ménahem Begin, Premier ministre, dû s’engager auprès des américains à ce que rien ne serait tenté contre les personnels évacués. L’équipe Salt Fish et ses snipers prirent néanmoins position sur les toits au dessus du port d’embarquement. Un des commandants s’adressa par radio à Rafael Eitan : « On peut le faire. On l’a en visuel. Est-ce qu’on a l’autorisation ? » Eitan tarda mais il finit par répondre, manifestement déçu : « négatif ! Je répète : négatif » (9).

Après la bataille de Beyrouth, Sharon et Eitan désiraient plus que jamais tuer Arafat, mais Sharon réalisa qu’Arafat était si populaire qu’un assassinat ferait de lui un martyr de sa cause. Il demanda alors aux organisations des services d’intensifier la surveillance afin de trouver une manière plus subtile d’en finir avec lui. L’opération Salt Fish devint l’opération Golden Fish. Avec la même mission. Sharon la plaça au rang de top priorité. L’idée qui germa fut celle de détruire un avion dans lequel Arafat effectuerait un vol, en particulier au moment où l’avion serait au dessus d’eaux profondes, là où les débris seraient difficiles à retrouver. Mais il fallait être sur qu’Arafat soit bien dans l’avion devant être abattu.

LA VOLONTE D’ORGANISER UN CRIME DE GUERRE…

Le 22 octobre 1982, deux agents signalèrent pour le lendemain un voyage d’Arafat pour un vol privé d’Athènes au Caire, dans un DHC-5 Buffalo. Deux chasseurs-bombardiers F-15 furent mis en alerte pour décollage immédiat. Confirmation fut donnée à plusieurs reprises, sur témoignages « de visu », qu’Arafat se trouvait bien, en personne, dans cet avion. Mais le général Ivri, membre du Commandement aérien, eut des doutes. En fonction des renseignements obtenus, il ne voyait pas pourquoi Arafat devait aller au Caire. Il demanda une vérification : était-ce bien Arafat qui était monté dans l’avion ? De nouveau réponse positive. L’avion s’envola à 16h30. Ivri ordonna à ses pilotes de décoller aussi… Mais il avait toujours des doutes. Il demanda au Mossad de s’assurer par d’autres moyens qu’Arafat était bien dans l’avion. Reconfirmation du Mossad. Lorsque les F-15 eurent le Buffalo sur leur écran, les pilotes demandèrent l’autorisation de tirer. « Négatif » répondit Ivri… Et puis, à 16h55, sur une ligne téléphonique cryptée, le même officier de renseignement ayant auparavant confirmé la présence d’Arafat à bord de l’avion fit état d’une incertitude.

Les deux F-15 continuaient à tracer des cercles autour du Bufallo. Ivri ordonna d’attendre. A 17h23, l’information tomba : l’homme dans le Bufallo était Fathi Arafat, le jeune frère de Yasser Arafat et fondateur du Croissant rouge palestinien. Il était à bord avec une trentaine d’enfants blessés, quelques uns victimes du massacre de Sabra et Chatila (10). Fathi Arafat escortait ces enfants au Caire où ils devaient recevoir des traitements médicaux. Ivri saisit la radio et ordonna : « faites demi tour. Vous rentrez à la maison » (11).

Mais Sharon n’abandonna pas. Il conserva l’idée d’abattre un avion de ligne civil à bord duquel se trouverait Arafat. Un plan détaillé fut même établi pour frapper au dessus de la mer, sur une « route » méditerranéenne, loin d’Israël, sans couverture radar. Une opération contrôlée et commandée depuis un Boeing 707 doté d’équipements de communication. Sous les ordres directs de Sharon, quatre F-15 et F-16 furent placés en alerte d’interception. En neuf semaines, de novembre 1982 à janvier 1983, ces chasseurs-bombardiers se sont élancés au moins à cinq reprises afin d’intercepter et détruire des avions de lignes supposés emmener Yasser Arafat, pour être rappelés peu après leur décollage, malgré les impatiences d’Ariel Sharon et de Rafael Eitan.

Bergman explique cependant que Sharon fut alors stoppé dans ses planifications de crimes de guerre. Ménahem Begin lui fit perdre son portefeuille de Ministre de la défense en le renvoyant du Gouvernement, et lui-même fut remplacé par Yitzhak Shamir qui devint Chef du gouvernement.

En novembre 2002, dans un contexte de très fortes tensions, l’armée israélienne encercle la Mukataa où siège Yasser Arafat. L’idée d’une liquidation du Président de l’Autorité palestinienne fait alors débat en Israël. Mais la question posée est : comment faire? Frapper directement ? Frapper sans que l’action puisse être attribuer à Israël ?.. Lui imposer un exil ? L’isoler dans la Mukataa ?

Un échange de propos très rapide en avril 2002 (transcrit par Bergman), entre Ariel Sharon et Shaul Mofaz, alors Chef d’état major, indique que l’armée et le renseignement préparent des plans concernant le sort d’Arafat.

Dan Halutz, Commandant de l’armée de l’air, était un fervent partisan de l’exil. Il avait déjà choisit deux petites îles, l’une proche des côtes libanaises, l’autre près du Soudan, comme nouveau lieu de vie pour le Président. Des unités d’infanterie devaient prendre d’assaut la Mukataa et aller jusqu’au bureau d’Arafat. Des gaz anesthésiants diffusés dans l’enceinte avant le raid devaient permettre de limiter les victimes possibles… Le projet fut finalement abandonné du fait des risques qu’il comptait. L’administration Bush craignait que Sharon décide de liquider Arafat comme il l’avait fait le 22 mars 2004 pour Cheikh Yassin.

Selon Bergman, Bush voyait que Sharon tergiversait. Il le pressa jusqu’à ce qu’il promette explicitement de ne pas tuer Arafat. Le livre de Bergman comporte sur cette question, quelques lignes qui méritent d’être lues : « Même avant cette promesse, en consultation avec les chefs de l’armée et du renseignement, Sharon était arrivé à la conclusion qu’Israël, en aucune manière, devait être considéré comme impliqué dans la mort de Yasser Arafat. Cela devenait d’autant plus important après la promesse faite au Président Bush. Alors brusquement, celui qui s’était arrangé pour échapper à la mort tant de fois, succomba des suites d’un mystérieux mal intestinal et mourut. Selon plusieurs analyses, il y avait sur les habits et sur le corps, des traces de polonium, une substance radio-active utilisée pour les assassinats » (12).

Bergman évoque cependant diverses possibilités. Il écrit ceci : « Si je pouvais répondre à la question, qu’est-ce qui a tué Arafat, je ne pourrais ni l’écrire dans ce livre, ni même être en capacité de dire que je connais la réponse. La censure militaire, en Israël m’interdit de traiter le sujet » (13).

UN ECHEC STRATEGIQUE

Certes, Ronen Bergman, en conséquence, ne dit pas comment Arafat est mort et il n’affirme pas non plus qu’il le sait. Mais comment ne pas relier entre eux tous les faits soigneusement relatés dans ce livre, et ici bien trop rapidement résumés ? Comment ne pas voir une logique sur ce fil permanent de l’obsession israélienne : liquider Arafat par tous les moyens possibles, des techniques les plus « banales », au plus militairement spectaculaires, en passant par des méthodes assez ahurissantes… Israël a fait des assassinats ciblés une stratégie dite de sécurité à n’importe quel prix, jusqu’à la choquante tentation du crime de guerre.

L’intérêt de « Rise and kill first » va cependant nettement au delà de ce constat.

Bergman rapporte que sans reconnaître l’implication directe dans la mort d’Arafat, les responsables israéliens à tous les niveaux, dans cette période, ont estimé que la liquidation d’Arafat a renforcé la sécurité d’Israël… On peut discuter (Bergman ne s’y autorise pas) de la pertinence du lien mécanique ainsi établi entre la disparition du Président de l’Autorité palestinienne et le niveau d’insécurité tel qu’il est évalué par les autorités de Tel Aviv. Les choses sont certainement beaucoup plus complexes et, dans le contexte d’une impasse politique dramatique, la nature même des enjeux sécuritaires et des violences n’a-t-elle pas singulièrement évolué ?

Enfin, Ronen Bergman soulève une question décisive. Selon lui, les succès mêmes de la communauté du renseignement ont encouragé, chez la plupart des dirigeants d’autres pays, l’illusion selon laquelle des opérations secrètes pourraient constituer une stratégie en soi. Une stratégie utilisable en lieu et place d’une réelle diplomatie pour mettre fin aux multiples conflits dans lesquels Israël est embourbé (14). Bergman, de cette façon, pose une vraie question, celle d’un manque de vision à la hauteur, d’une absence du sens de l’État, et d’une incapacité à penser et vouloir les solutions politiques indispensables. Il donne d’ailleurs à son dernier chapitre un titre significatif : « Succès tactiques impressionnants et faillite stratégique désastreuse ». Difficile de dire mieux la chose.

Notons que cette impasse fut déjà très explicitement exprimée dans le film/documentaire intitulé « the Gatekeepers » construit par Dror Moreh à partir de l’interview de six anciens directeurs des services de renseignement israéliens (15). Ce documentaire retrace quelque trente années de luttes anti-terroriste et d’une gestion israélienne, elle aussi désastreuse, de la question de Palestine. Comme aujourd’hui le livre de Ronen Bergman, ce documentaire met en exergue l’impossibilité pour Israël de définir un futur acceptable de stabilité, de sécurité et de paix dans une situation où la seule réponse aux défis nationaux, démocratiques et géopolitiques est conçue exclusivement en termes militaires et ultra-sécuritaires. Comment penser et construire l’avenir d’un État sans frontières physiques, politiques et même… éthiques, sans une conception apaisée de ses rapports avec le reste du monde ?.. La guerre ne peut pas être le mode d’existence historique d’une nation, et la base d’une citoyenneté. « The Gatkeepers », comme « Rise and kill first » montrent les limites de l’exercice de la force devant les enjeux et les crises de l’ordre international.

Aujourd’hui, B. Netanyahou, comptable comme tous les autres Premiers ministres précédents, de cette histoire dramatique, tente de résoudre cette équation à beaucoup d’inconnues par une violence systématique encore exacerbée. La politique d’occupation militaire et l’usage de la force létale ciblée et/ou massive donne l’illusion aux forces politiques israéliennes les plus à droite et à l’extrême droite – et peut-être à ce qui reste d’une « gauche » travailliste – que la violence associée à la répression, à la colonisation, et maintenant à l’apartheid et à l’annexion représente une issue possible. Bergman et Moreh montrent la fragilité de cette option terriblement meurtrière et sans issue.

Une dernière remarque. Certains interprètent le livre de Bergman de façon un peu particulière : Yasser Arafat aurait été souvent épargné voire sauvé par ceux-la mêmes, les Israéliens, ses plus intimes ennemis… Il est ainsi sous-entendu qu’Arafat aurait pu bénéficier d’une certaine modération voire d’une bienveillance « démocratique » de la part des autorités de Tel Aviv. La lecture de l’ouvrage de Bergman confirme au contraire le cynisme des autorités israéliennes et l’inanité totale de cette allégation. On pourrait en rire si ce n’était tragique. Ce n’est, en effet, ni la pondération, ni les valeurs démocratiques qui, effectivement, ont parfois retenu le bras des assassins. C’est le poids des opinions publiques, des sentiments et des campagnes de solidarité…

1) « Rise and kill first. The secret history of Israël’s targeted assassinations », Random House, New York, Ronen Bergman, 2018. (« Lève toi et tue en premier. L’histoire secrète des assassinats ciblés israéliens »…)

2) Prologue, page xxii et xxiii.

3) page 111.

4) page 251.

5) page 256.

6) page 258.

7) page 259.

8) idem.

9) page 260.

10) Ce massacre d’une grande sauvagerie (de 700 à 3500 victimes civiles selon les sources) a été perpétré du 16 au 18 septembre 1982 à Beyrouth Ouest, dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, encerclés par les chars israéliens. Ce crime contre l’huanité a été commis par une milice libanaise liée au parti phalangiste d’extrême droite d’obédience chrétienne et alliée d’Israël. Ariel Sharon et Rafael Eitan ont été estimés « indirectement responsables » par une commission officielle d’enquête israélienne. Cette formulation est mise en doute par beaucoup qui leur attribuent une responsabilité beaucoup plus directe.

11) page 271.

12) pages 560 et 561.

13) page 562.

14) page 629.

15) « The Gatekeepers », documentaire de Dror Moreh, diffusé le 5 mars 2013 sur Arte.

Yémen: la France fournit les armes du carnage…

« Mirages 2000, chars Leclerc, canons Caesar: la France fournisseuse officielle du carnage yéménite »

par Anne-Sophie Simpere, 6 février 2018  –  BASTAMAG

Caesar. Site du Ministère des Arméesphoto d’un canon Caesar. Site du Ministère des Armées.

https://www.bastamag.net/Mirages-2000-chars-Leclerc-canons-Caesar-la-France-fournisseuse-officielle-du

« Depuis mars 2015, une coalition d’États arabes emmenés par l’Arabie Saoudite conduit une campagne militaire particulièrement meurtrière au Yémen. Les combats s’enlisent, marqués par de potentiels crimes de guerre et par une catastrophe humanitaire sans précédent. Tandis que plusieurs États ont décidé d’arrêter de fournir des armes aux belligérants, la France, « patrie des droits de l’homme » semble indifférente à la controverse, se réjouit même de ses ventes d’armes « record » et de leurs performances en matière de destruction.

 

Les industriels français de la défense sont fiers des performances de leur matériel. Rien de tel qu’une campagne militaire meurtrière pour en démontrer les qualités ! « Pour ce qui est des chars Leclerc, je vous confirme que leur implication au Yémen a fortement impressionné les militaires de la région », se réjouissait, il y a un an, Stéphane Mayer, PDG du groupe Nexter qui fabrique ces blindés, devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale. Depuis le printemps 2015, 70 à 80 chars Leclerc ont été déployés par l’armée émiratie, alliée de l’Arabie Saoudite, sur le champ de bataille yéménite afin de combattre la rébellion des Houthis.

Même satisfaction chez Dassault, qui fournit des Mirages 2000-9 à cette même armée des Émirats Arabes Unis, et vient de signer un contrat de modernisation de leur flotte : « L’excellence de l’avion et le succès du programme ont été démontrés avec brio par la grande disponibilité du Mirage 2000-9 et la qualité de sa participation à des opérations menées en coalition internationale », annonce fièrement un communiqué du groupe français. Les opérations en question ? Les frappes aériennes de la coalition arabe au Yémen dont certaines, selon l’ONU et des organisations non-gouvernementales, pourraient constituer des crimes de guerre.

« Horreur permanente », selon l’Onu

Quelle est aujourd’hui la situation du Yémen, vitrine de ce savoir-faire français ? Après plus de 30 000 bombardements et un blocus qui entrave l’accès humanitaire, le bilan de cette guerre lointaine est d’au moins 10 000 morts et près de 3 millions de déplacés. L’Unicef estime qu’un enfant y meurt toutes les dix minutes, qu’1,8 million d’entre-eux souffrent de malnutrition aigüe, et que près de 400 000 enfants yéménites sont atteints de malnutrition sévère et luttent pour survivre. Sans parler de l’épidémie de choléra, un désastre dans un pays dont le système de santé est exsangue et où les organisations humanitaires sont elles aussi victimes des bombardements. Plusieurs hôpitaux de Médecins sans frontières (MSF) ont ainsi été visés.

Le Yémen traverse peut-être actuellement « la pire crise humanitaire depuis la fin de la Seconde guerre mondiale », alertent les Nations-unies, dont plusieurs responsables qualifient la guerre d’« absurde et futile », tandis que le haut-commissaire aux droits de l’homme de l’Onu, Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein, parle d’« horreur permanente ». Le 21 décembre 2017, alors que l’un des pays les plus pauvres du monde subit des bombardements depuis mille jours, plusieurs ONG lancent la campagne « Yemen can’t Wait » : le Yémen ne peut pas attendre. Une situation si dramatique que certains pays commencent à trouver gênant de continuer à fournir des armes aux belligérants qui s’acharnent.

Un mouvement de désengagement ignoré par la France

Dès mars 2016, le parlement hollandais vote ainsi une résolution interdisant l’exportation d’armes vers l’Arabie Saoudite, en lien avec son intervention au Yémen. Mi janvier, c’est l’Allemagne, qui a été ces dernières années l’un des gros exportateurs d’armes vers les pays de la coalition qui fait la guerre au Yémen, qui annonce l’arrêt immédiat des ventes d’armes à toutes les parties du conflit. Une décision favorisée par les sociaux-démocrates du SPD, dans le cadre des négociations pour former une nouvelle coalition gouvernementale.

Face au risque que les armes soient utilisées contre des civils, la Norvège, la Belgique et le Canada gèlent également des exportations vers les Émirats Arabes Unis ou vers l’Arabie saoudite. En Finlande, tous les candidats à la présidentielle de février 2018 se sont engagés à arrêter les ventes d’armes aux émiratis, après que des images aient prouvé leur utilisation dans la guerre au Yémen. Quand les gouvernements ne bougent pas, c’est la société civile qui prend le relai : des plaintes sont en cours au Royaume-Uni, en Wallonie et au Canada contre des contrats d’exportation militaires dans la région.

La France, impassible, semble épargnée par ce mouvement. « A ce jour, nous n’avons pas d’information sur le fait que la France aurait revu sa position sur les exportations d’armes », déplore Aymeric Elluin, chargé de plaidoyer « armes et justice internationale » pour Amnesty France. Aucune vente d’arme à l’étranger ne peut pourtant avoir lieu sans l’autorisation du gouvernement. La France est par ailleurs signataire d’un Traité sur le commerce des armes (TCA), et a adopté une Position commune de l’Union européenne (UE) sur les exportations de matériel militaire. Ces règlementation interdiraient a priori tout transfert d’armes vers les parties du conflit yéménite, compte tenu des graves violations du droit humanitaire qui y sont constatées.

Plus d’un milliard d’euros d’équipement pour les saoudiens

Pire : depuis le second semestre de l’année 2014, la France a accordé pas moins de 1989 licences d’exportation de matériel militaire aux différents pays engagés dans la coalition menée par Riyad ! Depuis 2007, l’Arabie Saoudite, le Qatar et l’Égypte sont les trois principaux clients de la France après l’Inde. Sur la seule année 2016, plus d’un milliard d’euros d’équipement militaire a été livré à l’Arabie Saoudite [1].

Dès lors, il n’est pas étonnant de retrouver des armes françaises sur le champ de bataille yéménite : des corvettes Baynunah du constructeur français CMN (Constructions mécaniques de Normandie) pour assurer le blocus, des canons Caesar pour pilonner le Yémen depuis sa frontière… Pour l’Observatoire des armements, la coalition profite ainsi d’un matériel français « dernier cri ».

L’exécutif français ne dit (presque) jamais non

C’est le Premier ministre après avis de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG), qui décide ou non d’autoriser les ventes d’armes à l’étranger. Avec des représentants des ministères de la Défense, de l’Économie et des Affaires étrangères, la CIEEMG est un organe purement exécutif : le Parlement ou la société civile en sont exclus.

De surcroît, son fonctionnement est opaque : il ne prévoit aucune transparence sur les motivations des décisions, ni sur leur conformité aux traités internationaux. Seul élément d’information officiel : le Rapport annuel sur les ventes d’armes du pays, transmis au Parlement. Il indique par exemple qu’en 2016, alors que Manuel Valls puis Bernard Cazeneuve occupaient Matignon, seules 48 demandes de licences d’exportation de matériel militaire ont été rejetées sur la base de la Position commune de l’UE. Tandis que 4454 licences étaient accordées. Soit un taux d’approbation de près de 99 %…

Des bénéfices pour les entreprises et les pays acheteurs

Pourquoi un tel enthousiasme des politiques à approuver des exportations d’armes vers d’autres pays, quels qu’ils soient ? Le système militaro-industriel français s’est construit sur la dépendance aux exportations : les entreprises d’armement ont besoin de vendre pour être rentables. Et elles peuvent compter sur l’État pour les soutenir.

Cette rentabilité est en effet largement subventionnée, que ce soit par des avances financières, des garanties publiques à l’exportation, ou l’emploi des fonctionnaires de la Direction générale de l’armement et des attachés de défense pour promouvoir les armes françaises à l’étranger. Sans compter l’engagement des ressources de l’armée française, amenée à participer aux salons d’armement, aux démonstrations de matériel, et à former les personnels étrangers : des dépenses qui s’élèvent à des dizaines de millions d’euros par an, pour booster les ventes des industriels.

Pour gagner des contrats, les fabricants d’armes concèdent des compensations ou « offsets » à l’État acheteur, c’est-à-dire des réinvestissements dans l’économie locale et des transferts de technologies. Dans le cas du contrat sur l’achat de Rafales, l’Inde a obtenu un niveau de compensation de 50 %, ce qui signifie que plus de 3 milliards d’euros seront investis dans l’économie indienne sur les 7,87 milliards du contrat. Une aubaine pour l’économie et les emplois… dans le pays acheteur. « Le contrat des sous marins en Australie va probablement créer plus d’emplois en Australie qu’en France », confirme Aymeric Elluin, d’Amnesty France.

La prolifération, « effet boomerang » de la stratégie française

Outre la délocalisation des emplois, les concessions octroyées aux pays clients, et notamment les transferts de technologies, leur permettent à terme de créer leur propre industrie militaire. Ainsi, grâce au savoir-faire acquis avec la production des hélicoptères d’Aérospatial (aujourd’hui Airbus) dans les années 80, la Chine fabrique désormais ses propres hélicoptères militaires, qu’elle exporte au Cambodge, au Pakistan, en Namibie ou encore en Zambie. En mai 2017, l’Arabie Saoudite annonçait la création de sa propre entreprise d’armements, la Saudi Arabian Military Industries (SAMI).

Les exportations d’armes de la France contribuent donc à la prolifération des capacités de production dans le monde, y compris chez des concurrents et peut-être même à destination d’adversaires potentiels ou d’États peu scrupuleux. Pas de quoi refroidir le gouvernement, qui continue à faire la promotion des industriels français de la Défense, du Qatar à la Turquie, sans faire beaucoup de cas de ses engagements en matière de droits humains. Le Yémen est sans doute loin d’être le seul terrain où des civils sont ou seront victimes des technologies françaises.

Un contrôle démocratique plus que jamais nécessaire

Certains écrits commencent à questionner cette stratégie de la course aux exportations. L’industrie de la défense française serait de plus en plus dépendante des exportations [2]. Par ricochet, le budget de l’État peut aussi être affecté. Ainsi, l’équilibre financier de la Loi de programmation militaire 2014-2019 était-il lié à la vente des Rafales de Dassault à l’étranger, puisqu’en cas d’échec, le gouvernement s’était engagé à couvrir les surcoûts de production de l’avionneur. Pour préserver les finances publiques, il faut vendre à tout prix. Y compris à l’Égypte, malgré la décision de l’Union européenne de suspendre les ventes d’armes au régime dictatorial du maréchal al-Sissi.

Pourtant, ces contrats qui se chiffrent en milliards d’euros restent largement présentées comme des succès commerciaux, et la France comme une « championne des exportations » qui « talonne la Russie ». « En France, il n’y a pas de culture de contestation ou de débat sur la question des exportations d’armes, comme en Grande Bretagne, en Allemagne ou en Belgique, relève Aymeric Elluin. C’est consubstantiel à la cinquième République. »

Alors qu’au Royaume-Uni, il existe une Commission parlementaire dédiée au contrôle des exportations d’armes, le débat en France se limite essentiellement à quelques questions écrites et un rapport annuel qui est transmis aux députés sans plus de discussions. « Il faudrait qu’il y ait des contre-rapports, des questions sur l’utilisation des armes à l’étranger, des garanties contre les violations des droits humains : c’est un enjeu pour les générations futures », conclut Aymeric Elluin. D’ici là, le Yémen attendra. »

Notes

[1] Source : Rapport aux parlementaires sur les ventes d’armes 2017.

[2] L’industrie de défense française était en 2012 dépendante des exportations à hauteur de 20% de son chiffre d’affaires. Récemment, le PDG de la Direction des constructions navales (aujourd’hui Naval group) indiquait que son entreprise était dépendante à 50 % des exportations. Voir Lucie Béraud-Sudreau, « La politique française de soutien aux exportations d’armement : raisons et limites d’un succès », Institut français des relations internationales, juin 2017.

« La sécurité pour les peuples… c’est une responsabilité. »

Liberté Hebdo du 8 au 15 février 2018

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Ancien membre du comité exécutif et responsable des relations internationales du PCF de 2006 à 2013, Jacques Fath est l’auteur d’un essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix. Il sera l’invité d’Espace Marx le 16 février à Hellemmes.

Les conflits d’aujourd’hui ne relèvent plus des mêmes aspects que ceux qui ont caractérisé le XXe siècle. Comment définir ces guerres ?

Il s’est produit une transformation de l’ordre international dès la fin des années 1980, avec trois facteurs déterminants : un basculement géopolitique avec l’effondrement de l’URSS et du Pacte de Varsovie, l’approfondissement de la crise du capitalisme mondialisé et la révolution numérique. La robotisation, l’ intelligence artificielle… jouent un rôle décisif dans l’élaboration des armes nouvelles.

Ces trois facteurs ont engendré une mutation de l’ordre international, notamment dans les formes et la nature des guerres. Les conflictualités actuelles ne procèdent donc plus du même contexte. Elles sont déterminées par la crise du capitalisme, par ses contradictions et ses fractures sociales, et par les rivalités de puissances.

Vous pensez à la Chine, l’Inde ?

Ces rivalités sont permanentes entre les États-Unis et la Chine, entre les États-Unis et la Russie… avec des formes d’alliances compliquées, notamment au Moyen-Orient. Chacun défend ses intérêts stratégiques. Ainsi la Turquie, pourtant membre de l’OTAN, se permet de tenir tête aux États-Unis…

Il faut être attentif à ce qui se passe avec la Chine, notamment au regard de ces « Nouvelles routes de la soie ». C’est une politique d’investissements et de rapprochements multiples, y compris avec la Russie… même si, là aussi, ce n’est pas sans contradictions. Il s’agit d’une formidable projection de puissance économique. Cela semblent préfigurer quelque chose comme une Eurasie sous domination chinoise. Les ambitions de Pékin dépassent d’ailleurs ce vaste horizon continental.

La Chine, pourtant, revendique une action de « soft power », sans engagement militaire…

Par son poids, sa puissance intrinsèque, le pays peut acquérir une hégémonie qui ne ressemble pas à la forme néo-impérialiste occidentale. Mais on constate, en mer de Chine méridionale, des tensions de souveraineté territoriale dans une zone conflictuelle avec des aspects militaires qui traduisent la montée d’une affirmation militaire chinoise.

Quant aux Nouvelles routes de la soie – stratégie essentiellement économique -, elle s’accompagne aussi de considérations sécuritaires : la Chine a fourni deux navires de guerre au Pakistan. Elle a installé une base militaire à Djibouti… Elle ne peut s’extraire des enjeux stratégiques, mais on ne peut pas considérer aujourd’hui que son attitude est équivalente à celle des États-Unis.

Pour lutter contre le terrorisme sur leur territoire, les puissances occidentales, dont la France, envoient des contingents militaires en Afrique, en Afghanistan… Pour quel résultat ?

La France intervient militairement, notamment dans la zone sahélo-saharienne, contre les groupes armés djihadistes et les réseaux criminels organisés, parce qu’elle est l’ancienne puissance coloniale. Elle a, et elle veut en garder les capacités du fait de ses intérêts propres. Certains disent qu’ il faut affronter le terrorisme là où il apparaît… Mais l’intervention française ne règle rien. Il y a surtout la volonté de protéger une zone d’influence et des intérêts cruciaux, notamment au Niger avec l’exploitation de l’uranium.

Mais il n’y a pas que la France et l’opération Bakhane. Il faut ajouter la Minusma (mission ONU) le G5 Sahel (les cinq États de la zone), l’ EUTM Mali (mission de formation UE) et l’armée malienne… soit entre 35 et 40 000 soldats en 2018. Cet agrégat de forces et de missions obtient quels résultats ?.. Le règlement politique est dans l’impasse, la zone sahélo-saharienne est plus déstabilisée que jamais, ce qui alimente les migrations forcées… et bloquées par les pays de l’UE ! C’est un échec majeur de la conception sécuritaire et militaire dominante.

Pourquoi les questions de défense ne donnent-elles pas lieu à plus de débat en France ?

Il y a très peu de débat public sur les questions de défense. La critique semble illégitime tellement l’emprise d’un esprit unilatéral de défense est forte. Alors qu’il n’y a pas de consensus national sur ces questions. Le pouvoir a mis le couvercle sur les enjeux du nucléaire militaire depuis des années, ce que confirme Emmanuel Macron. Ces questions méritent bien autre chose. Par exemple, faire rentrer la question de l’élimination des armes nucléaires dans le débat stratégique…et public. Avec l’adoption du Traité d’interdiction des armes nucléaires c’est le moins qu’on puisse faire…

Pas de paix sans justice sociale, disent des acteurs tels que le Mouvement de la paix. Est-ce votre point de vue ? Pourquoi ?

C’est décisif… Même des militaires l’affirment : l’intervention armée seule ne résout pas les problèmes. Mais ce ne sont que des discours. La réalité et la gravité des problèmes posés appellent une redéfinition des politiques de développement et de coopération.

Un exemple : L’Union européenne a définit en 1975 et en 1995 une politique de coopération avec les Pays d’Afrique, mais aussi avec l’ensemble des pays arabes. Qu’est-ce qu’on constate aujourd’hui ? Une crise majeure du développement, une extension du néolibéralisme dans les échanges avec le Sud, des effondrements politiques et sociaux, des États faillis, des conflits sans fin…

Il faut répondre à la question : comment on construit de la sécurité pour les peuples ? Par le développement dans toutes ses dimensions, par des coopérations d’intérêt mutuel, par le règlement politique multilatéral des conflits, par le désarmement… Il faut créer des contextes, des politiques communes, des solidarités qui soient des réponses positives aux urgences, aux attentes sociales… et qui ouvrent le chemin du développement dans la longue durée.

Au sein du comité exécutif du PCF, vous avez été en charge des relations internationales. Les actions en faveur de la paix existent partout et recouvrent des modalités différentes. Que retenez-vous de cette expérience ? Comment donner corps à ces actions ?

La solidarité internationale est porteuse d’espoir et de confiance. Là aussi, il faut construire aujourd’hui et dans la durée. Quelles coopérations pour quel développement et pour quel ordre international voulons-nous ? Nous vivons dans un monde interdépendant. Nourrir les convergences est une nécessité. Il faut aussi conduire ensemble des batailles politiques pour la sécurité des peuples, pour la paix et le désarmement. Dans le grave contexte actuel, ce n’est pas seulement une nécessité. C’est une responsabilité.

Propos recueillis par Mathieu HEBERT

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POUR ALLER PLUS LOIN

Rencontre-débat avec Jacques Fath : « De la mondialisation capitaliste en crise à la sécurité humaine pour tous ». Vendredi 16 février à 19 h. Espace Marx, 6 bis rue Roger Salengro, Hellemmes (métro Marbrerie).

Jacques Fath, Penser l’après… essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde, Arcane 17, 2015, 236 pages

Désarmement: le Secrétaire général de l’ONU pour une grande initiative

L’Agence Reuters a publié le 7 février cette information exclusive : le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a l’intention de pousser à un vaste plan de désarmement, même si les États-Unis restent sceptiques.
Ce plan concernera tous les types d’armements du nucléaire et la cyber-défense aux armes légères, dans un défi aux résistances américaines devant de fortes initiatives de ce type.
Antonio Guterres pense rendre public cette initiative à Genève, à la fin de février, lorsque les Ministres des affaires étrangères seront présents pour le Conseil des Droits de l’Homme et pour la Conférence du désarmement, avant un vrai lancement en avril.
Ci-dessous le texte intégral de Reuters.

February 7, 2018 / Reuters Exclusive: U.N. chief plans major disarmament push but U.S. skeptical

Tom Miles

GENEVA (Reuters) – U.N. Secretary-General Antonio Guterres is to launch a major push for disarmament talks covering everything from nuclear and cyber war to small arms, braving certain U.S. resistance to such bold initiatives, officials and experts told Reuters

Guterres aims to forestall a new nuclear arms race and get the big powers back into negotiations after two decades of stalemate, according to a Geneva-based expert familiar with the plans, who requested anonymity.

The expert said Guterres also wants to end “state-led paralysis” in talks on cyberwarfare and robotics by getting the private sector involved, and to start talks on use of explosives in urban areas and curbing access to conventional weapons, the biggest killer.

Chances of success are uncertain at best. But with nuclear tensions rising, Guterres may be uniquely placed to oil the wheels of negotiations given a 2009 U.N. Security Council pledge to “create the conditions for a world without nuclear weapons”.

If Guterres is clever he can use that to say: ‘Okay what have you done in the past 10 years?’” said Marc Finaud, an expert at the Geneva Centre for Security Policy.

But a U.S. official, speaking on condition of anonymity, told Reuters that nuclear disarmament was an “aspirational goal” only, and it was hard to conceive of it in the near term.

We don’t believe that it’s time for bold initiatives, particularly in the area of nuclear weapons,” the official said, adding Guterres should also tread carefully in new technologies such as killer robots, known as “autonomous” weapons.

I worry that the Secretary-General may be trying to treat the symptoms and not the root causes of why countries arm and rearm.”

The U.S. Nuclear Posture Review, published on Friday, aims to improve deterrence, ensuring Russia, China, North Korea and Iran cannot mistake the U.S. willingness to defend itself, the official added.

The U.S. official said the problem was political will and the fact Russia – with whom tensions have risen over issues ranging from Russian involvement in Ukraine’s conflict to alleged Russian interference in the 2016 U.S. election campaign – was not a willing or trusted negotiating partner. “We have to let them (Russia) know that we are dealing with them from a position of strength. Over the last eight years there’s been a perception of weakness. We want to disabuse them of that notion.”

OUTSIDE THE BOX

Guterres’ strategy, to be spearheaded by his disarmament chief Izumi Nakamitsu, seeks to revive talks across the spectrum despite deepening U.S.-Russian mistrust and heightened tensions on the divided Korean peninsula.

The path to peace through disarmament does not lie waiting for the right security situation to materialize, while countries increase their military budgets and stockpiles year after year,” she said in a speech last October.

We should not shy away from bolder thinking.”

The U.S. official said the negotiating forum was “littered” with stalled initiatives aiming to think outside the box.

They include China and Russia’s thrust for a treaty on weapons in space and Russia’s hope for a treaty to stop Islamist militants obtaining weapons of mass destruction.

Nakamitsu is expected to invite key officials, including diplomats from the United Nations’ five veto-wielding powers, including Washington and Moscow, to a retreat near New York later this month for discussions.

Guterres hopes to unveil his initiative in Geneva at the end of February, when foreign ministers, including Sergei Lavrov of Russia, are expected at the U.N. Human Rights Council and the Conference on Disarmament, before a full launch in April.

Richard Lennane, head of the non-profit Geneva Disarmament Platform, said it was the right time for what appeared to be an unprecedented and ambitious move, and encouraging that Guterres was launching it early in his tenure.

The tensions between Donald Trump and the North Korean leader have frightened a lot of people, and for the first time in a long time people have realized that there’s an imminent prospect of a nuclear war starting. So I think that is fertile ground to try an initiative like this,” he said.

Israël: « machine à tuer » et « crimes d’Etat »…

Rise and kill first 

Le livre d’un journaliste israélien révèle l’ampleur de la politique des assassinats ciblés perpétrés par les services secrets du régime de Tel-Aviv.

La presse anglo-saxonne est moins « discrète », ou plus courageuse que la presse française. Qui s’en étonnera ? C’est en effet dans le grand quotidien britannique «The Independant (on line 28 01 2018) que l’on peut lire un article d’Ethan Bronner portant sur un livre écrit par un journaliste du Yédiot Aharonot, et qui a pour titre Rise and kill first.

Voici quelques extraits de cet article intitulé : « dentifrice empoisonné et téléphones qui explosent : le nouveau registre des 2700 chroniques relatant les opérations d’assassinats effectuées par Israël » :

« Le journaliste d’investigation Ronen Bergman a persuadé des agents du Mossad, du Shin Beth et de l’armée à raconter leurs scénarios des crimes d’État.

Dentifrice empoisonné qui provoque la mort au bout d’un mois, drones armés, téléphones mobiles qui explosent, pneus de rechange avec bombe commandée à distance. (…) Un nouveau livre fait la chronique de ces techniques et affirme qu’Israël a réalisé au moins 2700 opérations d’assassinats en 70 ans d’existence.

Le résultat c’est la première approche complète concernant les crimes d’État israéliens. Basé sur 1000 interviews et des milliers de documents, sur plus de 600 pages, Rise and kill  démontre qu’Israël a pratiqué l’assassinat comme forme de guerre, tuant, par exemple, une demi douzaine de scientifiques nucléaires iraniens. (…) Il suggère aussi fortement qu’Israël a utilisé un empoisonnement par rayonnement afin de tuer Yasser Arafat ».

Remarque : le titre du livre – quelque chose comme : lève-toi et tue en premier – serait une référence à un commandement de l’ancien Talmud juif selon lequel si quelqu’un vient pour te tuer… alors, lève-toi et tue le en premier. Ce titre serait donc une formule allusive visant à légitimer les assassinats ciblés israéliens.

Il en faudra bien davantage pour nous convaincre qu’ un ancien texte religieux pourrait à lui seul, si peu que ce soit, justifier… l’injustifiable. Cet injustifiable commis depuis 70 années dans la mise en œuvre d’une politique d’occupation, de colonisation et d’agressions, totalement contraire au droit international, condamnée par l’ensemble des résolutions pertinentes de l’ONU et foulant aux pieds les pratiques internationales et les normes éthiques les plus communément admises.

Le Washington Post, autre grand quotidien (des États-Unis celui-ci) n’emploie pas de circonvolutions inutiles. Sur ce même sujet il titre : « comment les services secrets israéliens on bâti la machine à tuer la plus robuste de l’histoire ».

Décidément, la presse anglo-saxonne… Questions : quel journal français osera donner un compte rendu de cet ouvrage ? Quelle maison d’édition osera en proposer une traduction ?

Rise and kill first, secret history of Israël’s targeted assassinations, Ronen Bergman, Random House, Janvier 2018.

Voici l’article intégral du quotidien The Independant :

Poisoned toothpaste and exploding phones: New book chronicles Israel’s ‘2,700’ assassination operations

Intelligence correspondent Ronen Bergman persuades Mossad agents, Shin Bet and military personnel to disclose their stories on state-sponsored killings 

Ethan Bronner The Independant on line 28 01 2018

The work alleges that the country has used orchestrated murders instead of war.

Poisoned toothpaste that takes a month to end its target’s life. Armed drones. Exploding mobile phones. Spare tyres with remote-control bombs. Assassinating enemy scientists and discovering the secret lovers of Muslim clerics.

A new book chronicles these techniques and asserts that Israel has carried out at least 2,700 assassination operations in its 70 years of existence. While many failed, they add up to far more than any other western country, the book says.

Ronen Bergman, the intelligence correspondent for Yediot Aharonot newspaper, persuaded many agents of Mossad, Shin Bet and the military to tell their stories, some using their real names. The result is the first comprehensive look at Israel’s use of state-sponsored killings.

Based on 1,000 interviews and thousands of documents and running more than 600 pages, Rise and Kill First makes the case that Israel has used assassination in the place of war, killing half a dozen Iranian nuclear scientists, for instance, rather than launching a military attack. It also strongly suggests that Israel used radiation poisoning to kill Yasser Arafat, the long-time Palestinian leader an act its officials have consistently denied.

Mr Bergman writes that Mr Arafat’s death in 2004 fit a pattern and had advocates. But he steps back from flatly asserting what happened, saying that Israeli military censorship prevents him from revealing what – or if – he knows.

The book’s title comes from the ancient Jewish Talmud admonition, « If someone comes to kill you, rise up and kill him first. » Mr Bergman says a huge percentage of the people he interviewed cited that passage as justification for their work. So does an opinion by the military’s lawyer declaring such operations to be legitimate acts of war.

Despite the many interviews, including with former prime ministers Ehud Barak and Ehud Olmert, Mr Bergman, the author of several books, says the Israeli secret services sought to interfere with his work, holding a meeting in 2010 on how to disrupt his research and warning former Mossad employees not to speak with him.

He says that while the US has tighter constraints on its agents than does Israel, President George W Bush adopted many Israeli techniques after the terrorist attacks of 11 September 2001 and President Barack Obama launched several hundred targeted killings.

« The command-and-control systems, the war rooms, the methods of information gathering and the technology of the pilotless aircraft or drones, that now serve the Americans and their allies were all in large part developed in Israel, » Mr Bergman writes.

The book gives a textured history of the personalities and tactics of the various secret services. In the 1970s, a new head of operations for Mossad opened hundreds of commercial companies overseas with the idea that they might be useful one day. For example, Mossad created a Middle Eastern shipping business that, years later, came in handy in providing cover for a team in the waters off Yemen.

There have been plenty of failures. After a Palestinian terrorist group killed Israeli athletes at the 1972 Munich Olympics, Israel sent its agents to kill the perpetrators – and shot more than one misidentified man. There were also successful operations that did more harm than good to Israel’s policy goals, Mr Bergman notes.

Mr Bergman raises moral and legal concerns provoked by state-sponsored killing, including the existence of separate legal systems for secret agents and the rest of Israel. But he presents the operations, for the most part, as achieving their aims. While many credit the barrier Israel built along and inside the West Bank with stopping assaults on Israeli citizens in the early 2000s, he argues that what made the difference was « a massive number of targeted killings of terrorist operatives. »

One of Bergman’s most important sources was Meir Dagan, a recent head of Mossad for eight years who died in early 2016. Toward the end of his career, Mr Dagan fell out with Prime Minister Benjamin Netanyahu partly over launching a military attack on Iran. Mr Netanyahu said intelligence techniques such as selling the country faulty parts for its reactors – which Israel and the US were doing – weren’t enough.

Mr Dagan argued back that these techniques, especially assassinations, would do the job. As Bergman quotes him saying, « In a car, there are 25,000 parts on average. Imagine if 100 of them are missing. It would be very hard to make it go. On the other hand, sometimes it’s most effective to kill the driver, and that’s that. »

 

Chine: de Deng à Xi… un article de Paul Sindic

Regard sur les évolutions actuelles de la République populaire de Chine. (décembre 2017)

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Carte de la « Belt and road initiative » publiée avec l’aimable autorisation de MERICS research

Les orientations concrètes mises en œuvre par Deng Xiao Ping à la fin des années 70 éclaireront le sens réel de sa formule sibylline restée célèbre : « Qu’importe qu’ un chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris »… Deng choisit alors une autre option politique, radicalement différente des précédentes. Il procède avec une habileté politique certaine. Il commence par inviter à Beijing des membres richissimes de la diaspora, avec laquelle le régime, même au temps de Mao Zedong, n’a jamais rompu. Il fait appel à leur patriotisme. Il leur propose une forme de contrat. Ceux qui viendront investir en Chine, obtiendront des garanties : possibilité de transférer librement à l’étranger leurs profits nets ; taxation faible à nulle de ceux-ci dans des zones franches, et modérée ailleurs (25 %) ; stabilité par la répression des mouvements sociaux susceptibles de porter significativement atteinte à leur activité et aux profits.

De nombreux multimillionnaires de la diaspora répondent positivement à cette offre spectaculaire. Après vérification que les promesses qui leur ont été faites sont tenues, certains transfèrent même leur fortune en Chine, ce qui crédibilise fortement le processus. Ils font même davantage. Ils se portent garants auprès des dirigeants de firmes multinationales occidentales des possibilités de profits exceptionnels qu’offre désormais la nouvelle politique économique chinoise. Le « chat blanc » du capitalisme se met alors à attraper de nombreuses souris. Deng Xiao Ping envoie aussi un message aux milieux financiers occidentaux. Dès 1980, il invite en Chine le gourou du capitalisme néolibéral, l’américain Milton Friedman. Celui-ci visite des Universités et rencontre des banquiers, des gestionnaires, les dirigeants du PCC jusqu’au plus haut niveau… Il prône les thèses néolibérales et l’économie de marché. Son message pour la Chine fut simple : il faut « privatiser ».

Les dirigeants chinois écoutent poliment, mais ils ne retiennent surtout que ce qui les intéresse, en particulier la promotion du libre-échange. Les nouveaux entrepreneurs privés locaux obtiennent, eux, des prêts substantiels auprès des banques chinoises. Par ailleurs, cette nouvelle politique s’inspire aussi nettement du pilotage gouvernemental économique pratiqué par le Japon, (respecté par les conglomérats privés de ce pays, qui acceptent de mettre de côté la rentabilité immédiate quand il s’agit d’investissements stratégiques à long terme – rôle décisif du « Ministère du commerce et de l’Industrie » (MITI) japonais, copié en Chine avec la création au sein du gouvernement chinois de la « Commission centrale pour le Commerce et l’industrie ») et par la Corée du Sud dont la percée mondiale dans l’électronique et dans d’autres secteurs industriels impressionne. Quoi qu’il en soit, cet afflux de capitaux pour des investissements industriels et commerciaux, et pour des activités de services, visant à la fois le marché local et les marchés internationaux, contribue à un décollage économique de grande envergure. Une forte compétitivité liée à la faiblesse des salaires chinois, et la disponibilité d’une élite scientifique de haut niveau (avec des salaires modérés), vont y contribuer. Avec d’importantes augmentations de salaires pour le travail qualifié, le rythme annuel d’augmentation du PIB chinois atteint alors progressivement 10% par an. Aujourd’hui, même relativement affaibli à 6,7%, ce taux de croissance (estimé en parité de pouvoir d’achat et non en termes monétaires), aboutit à ce que le PIB de la Chine a finalement rejoint et même dépassé celui des États-Unis. Et le nombre de milliardaires chinois s’est littéralement envolé… (voir ci-après).

Si l’on quitte, à l’intérieur de la Chine, le monde enchanté du capital (autochtone et international), c’est un tout autre paysage que l’on voit apparaître pour le monde du travail. Dans les provinces industrielles orientales, la prospérité croissante de nombreuses entreprises a déclenché depuis les années 90 un très grand nombre de mouvements sociaux, avec arrêts de travail. Les salariés réclament des augmentations de salaires et des améliorations de leurs conditions de travail. Ces mouvements, dans les faits, ne sont pas pris en charge par les syndicats officiels. Ceux-ci ayant plutôt une conception calquée sur celle de l’ex-URSS. Ils agissent en réalité comme des organes de transmission descendante des communications du pouvoir central en direction des salariés. En sens inverse, pour le pouvoir politique, ils constituent un outil de renseignement et d’informations sur le climat social.

Les mouvements sociaux sont en général lancés par les travailleurs eux-mêmes. Ceux-ci procèdent à l’élection de délégués afin de discuter avec les dirigeants d’entreprise. Ils élisent notamment un porte-parole chargé de conduire les négociations avec la direction. Jusqu’à une date assez récente, l’animation d’une lutte sociale se payait fréquemment, pour le porte-parole, au tarif élevé de 7 ans de prison ferme (sans réduction de peine). En dépit d’une telle répression, les milliers de mouvements sociaux qui se sont développés n’ont jamais manqué de porte-paroles. Ceci illustre la forte combativité des travailleurs chinois.

Dans les grandes provinces industrielles orientales, une irritation montante globale contre ce type de répression a cependant conduit le pouvoir central à abandonner ce genre de pratiques… tout en acceptant de fortes augmentations de salaires. En revanche, comme dans l’ancienne URSS, il demeure en Chine des blocages psychologiques devant l’idée même de mouvements sociaux mettant directement en cause le pouvoir central (1). On peut penser aussi que de tels mouvements se heurtent à la crainte d’une brutale répression.

Les grandes données économiques et sociales de la Chine actuelle

Il est utile de rappeler que sur une population totale d’environ 1,4 milliard, la population active atteint 911 millions de personnes (chiffre 2015).

L’agriculture représente un tiers de la population active globale. Soit environ 300 millions de personnes, mais 9% seulement du PIB. Il convient de souligner que la situation actuelle de l’agriculture fait suite à la phase désastreuse de la collectivisation des terres à l’époque maoïste. Une collectivisation appliquée dogmatiquement, qui avait mené la Chine à des famines locales. Actuellement, la terre est détenue par les collectivités locales. Elle est louée, dans les provinces agricoles occidentales, avec des baux de 30 ans, majoritairement à des ménages d’agriculteurs, par parcelles d’un hectare en moyenne. Dans les provinces orientales, elle est aussi louée, mais plutôt à des fermes d’État modernisées et performantes. Il est évident que les exploitations d’un hectare laissent les ménages concernés dans des situation de survie. D’où un phénomène de migrations de grande ampleur et des disparités économiques très importantes entre provinces orientales et occidentales… ce sont là des problèmes majeurs (nous allons y revenir).

Plus globalement, nous avons déjà noté les rythmes exceptionnels de progression du PIB depuis la décennie 90 : 10% par an (donc doublement en 7 ans). Ce rythme a décru pour se situer actuellement à 6,7 % (doublement en 10 ans). Remarquons qu’ avant 1978, la répartition des activités entre le secteur d’ État et le secteur privé se situait dans le rapport 90/10. Cette répartition est désormais de l’ordre 40/60. Mais les entreprises d’État continuent à jouer un rôle essentiel dans les infrastructures ou l’énergie, par exemple. Elles fournissent 40 % du PIB. L’industrie manufacturière et la construction fournissent 50 % du PIB.

Concernant le commerce extérieur, la moitié des exportations chinoises sont faites par des entreprises à capitaux étrangers. A noter également que 1.200 entreprises françaises sont présentes en Chine (fort peu de PME a priori).

Disparités entre provinces et problème des migrants intérieurs

Lors de sa création en 1949, la République Populaire de Chine a repris le système administratif des provinces, hérité de l’Empire millénaire puis de la République de Chine  qui l’a remplacé en 1912. Ont ainsi le statut de province , avec une autonomie partielle, les régions autonomes occidentales, ainsi dénommées parce qu’abritant majoritairement des ethnies différentes de l’ethnie Han majoritaire dans l’ensemble de la Chine… et tendant souvent à se penser encore comme dominante. Ainsi de l’ethnie Ouïgour, de tradition musulmane, au Xinjiang, ou des ethnies tibétaines au Tibet, etc. Quelques très grandes villes et leurs larges territoires environnants, Beijing, Shanghai, Tianjin, Chongqing, dénommées « municipalités », ont également un statut de « province ».

Le puissant décollage économique de la Chine a entraîné la création de centaines de millions d’emplois nouveaux ou de remplacement d’emplois. Avec une proportion significative d’emplois faiblement qualifiés, notamment dans des secteurs d’activité comme le textile ou l’assemblage de produits électroniques. Ces emplois, les plus mal rémunérés, ont été occupés en majorité par des travailleurs d’origine agricole migrant vers les provinces industrielles orientales, ou les très grandes agglomérations pour aider des proches vivant dans des conditions précaires, ces très petites exploitations agricoles dont nous avons déjà parlé. Bien qu’il s’agisse d’un déplacement à l’intérieur d’un même pays, le transfert de résidence d’une province à une autre peut être qualifié de migration . En pratique, les migrants (mingong en chinois) se divisent en deux catégories. Ceux qui ont obtenu un hukou, certificat attestant de la légalité de leur nouvelle résidence. Il s’agit d’un document hérité de l’ancien Empire chinois. Son octroi nécessite qu’ils aient obtenu au moins un contrat de travail durable dans la province concernée. Ceux qui n’ont pas pu obtenir le hukou, peuvent se déplacer. Ils se retrouvent cependant dans une situation proche de celle des immigrés sans papiers en Europe. Dans les riches provinces, la possession du hukou local « ouvre le droit à des aides publiques diverses, aide à l’emploi, au logement, à la scolarité, aux dépenses de santé, tous avantages dont ne bénéficient pas les migrants sans hukou. Il s’ensuit que ces derniers sont, d’une manière générale, violemment surexploités.

Le « scandale » Foxconn illustre jusqu’où peut aller cette surexploitation. Cette firme taïwanaise, dont le PDG, Terry Gou est milliardaire, emploie en Chine plus de 1,2 million de salariés, surtout dans des activités d’assemblage de produits électroniques (smartphones, tablettes, etc). Cela pour le compte des très grandes firmes étrangères du secteur (japonaises ou américaines en particulier). Ces firmes recueillent des profits exorbitants, équivalant en moyenne au prix de vente que leur demande Foxconn pour le produit fini. Or, Foxconn emploie massivement des salariés, jeunes migrants sans hukou local, et donc sans protections, ni avantages… Fin 2015, le temps de travail y était de 12 heures par jour, alors que la durée légale du travail est en principe de 45 heures, 6 jours sur 7 (2). La surveillance y est permanente afin d’assurer, sous la menace d’un licenciement, le respect de rythmes de fabrication élevés. D’où une épidémie de suicides de jeunes travailleurs acculés à une existence bornée au travail intensif et au sommeil de récupération. Avec un salaire de 240 € par mois, dont 80 sont retenus pour l’hébergement (dortoir attenant et cantine), soit un salaire net de 160 €. Afin d’empêcher ou limiter les suicides, l’entreprise installa des filets sous les fenêtres des dortoirs… Le PDG Terry Gou menaça quelque temps après de remplacer les salariés par 1 million de robots d’assemblage. Quant au syndicat officiel, il condamna… les tentatives de suicide.

L’aggravation forte des inégalités sociales

La politique inaugurée par Deng Xiao Ping a provoqué une véritable explosion des inégalités sociales. Nous avons décrit ci-dessus la condition particulièrement difficile des agriculteurs survivant sur des exploitations de 1 hectare, en dépit des efforts engagés pour améliorer un peu leur sort par des subventions et par le prix concédé aux productions. Conjuguée au fort mouvement de création d’emplois peu qualifiés dans l’industrie et dans la construction, surtout dans les provinces orientales, cette politique a donc conduit à l’important mouvement de migrations intérieures, à la surexploitation violente des migrants sans hukou.

A l’autre bout de l’échelle sociale, l’événement le plus spectaculaire est évidemment l’explosion du nombre de milliardaires chinois. En 2016, leur nombre (fortune évaluée en dollars américains) atteint 609, dépassant ainsi celui des États-Unis : 552. En y ajoutant ceux de Hong Kong, de Macao, et même Taïwan (comme Terry Gou), intégrés de fait à l’espace économique chinois, on parvient au chiffre de 715 (3 ). Parmi ces milliardaires, 211 sont également membres du Parti Communiste Chinois, constituant forcément au sein du pouvoir un groupe de pression important. Au delà des milliardaires, en 2014, les 1 % les plus riches, soit environ 14 millions de personnes, détenaient 37 % du patrimoine national (4) . Parmi les grandes puissances et les puissances émergentes, la Chine est ainsi devenue, avec le Brésil, l’un des deux pays les plus inégalitaires du monde

Une approche sommaire sur les classes et les catégories de salariés

Il convient d’apporter des précisions quant à l’importance respective des diverses catégories de salariés et de leurs niveaux de revenus. Au sommet, on trouve les cadres, ingénieurs, chercheurs, enseignants du secondaire et du supérieur. La plupart sont diplômés de l’Université. Mais la valeur des diplômes est de niveau variable comme celui des universités. L’accès à celles-ci se fait sur la base des résultats obtenus à l’examen de fin d’études secondaires (le « gaokao », comparable au baccalauréat en France). Ceux qui obtiennent les meilleurs résultats accèdent aux universités et aux Instituts de recherche les plus prestigieux, se situant au meilleur niveau mondial. Le nombre de salariés de ces catégories est généralement évalué à 170 millions de personnes, soit 18 % de la population active. Parmi eux, on compte un nombre considérable de chercheurs de niveau mondial, au sein d’un nombre lui-même considérable d’institutions de recherche (un seul exemple : 100 instituts de recherche sur les nanoparticules). Cette réalité fait que la Chine sera rapidement en tête de l’innovation technologique mondiale et de la compétitivité dans une majorité de branches industrielles. Elle l’est déjà dans un certain nombre de branches, par exemple les « super computers » ou les TGV. Il y a quelques années, une étude du « Virginia Institute of Technology » (États-Unis), avait prévu que la Chine, en capacités globales d’innovation technologique, dépasserait les États-Unis vers 2025. Il est probable que cette échéance sera plus proche.

Les catégories de salariés très qualifiés paraissent avoir accédé, en parité de pouvoir d’achat, à un niveau de vie qui se rapproche de celui de leurs homologues occidentaux : un appartement, une voiture, la possibilité de faire des voyages à l’étranger, etc… Pour les 400 millions d’actifs restants, hors agriculture, il est difficile, sans données plus précises, de déterminer les proportions respectives des salariés type ouvriers ou techniciens qualifiés (formés en grand nombre par l’enseignement professionnel du niveau secondaire), et des salariés faiblement qualifiés type migrants sans hukou, venant notamment des provinces occidentales à dominante agricole. Le nombre de migrants souvent avancé est de l’ordre de 150 millions.

Pour les salaires des techniciens qualifiés, il est aussi difficile de préciser des niveaux moyens. Ceux-ci varient manifestement beaucoup selon les provinces, selon la taille des agglomérations et les activités. Par ailleurs, pour les comparer à des salaires occidentaux, il faudrait les mesurer en parité de pouvoir d’achat. Il faut retenir qu’il y a eu de nombreuses augmentations de salaires depuis le début de ce siècle. Et d’une ampleur certaine, notamment pour les salariés moyens, pour les cadres, les ingénieurs, les chercheurs. Des catégories qui ont, à l’évidence, nettement contribué au fort décollage économique de la Chine.

Depuis 2013, Xi a poursuivi dans la voie ouverte par Deng Xiao Ping. Avec des inflexions, notamment internationales et de nouvelles impulsions.

Les relations historiques particulières avec les « Pays en développement » (PED)

La Chine bénéficie du fait qu’elle fut un pays semi-colonisé (selon la terminologie chinoise officielle), au XIXème siècle, à partir de 1840 avec la première Guerre de l’opium, jusqu’à la moitié du XXème siècle, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle s’est libérée elle même. Elle a appuyé ensuite, comme l’URSS, les processus de la décolonisation dans les années 60, ce qui lui a permis de présenter une image de « Grand frère » des Pays en développement (PED). Elle a été reconnue par ces derniers à l’occasion de la constitution, en 1964, du Groupe des 77 au sein des Nations-Unies. Ce groupe compte désormais 130 pays. Dès la décennie 60, la Chine a marqué sa différence avec le comportement des nations occidentales vis à vis des pays anciennement colonisés : pas d’intervention dans les affaires intérieures des pays concernés ou dans le choix de leurs dirigeants, pas d’interventions militaires. Les relations sont commerciales. La Chine achète les matières premières dont elle a besoin, les produits agricoles ou fabriqués qui peuvent l’intéresser. Elle vend ses propres produits qui, en principe, sont maintenant de bonne qualité et relativement accessibles. Mais elle les vend souvent via ses propres commerçants de la diaspora. Ce qui provoque, parfois, quelques problèmes avec les locaux. D’une façon générale, cependant, le solde des balances commerciales reste nettement positif pour la Chine.

Par ailleurs, lorsqu’il s’agit de réaliser des travaux d’infrastructure (routes, autoroutes, chemins de fer, infrastructures portuaires…), elle envoie souvent en masse des ouvriers chinois pour leur réalisation. Cela ne suscite pas systématiquement des réactions quant à l’utilisation et la formation de la main d’œuvre locale. Les pouvoirs locaux non démocratiques n’étant d’ailleurs pas forcément intéressés à la formation d’une classe ouvrière et aux risques politiques qui peuvent en découler. Rares mêmes sont les demandes d’association du partenaire chinois avec un groupe local qui, après formation, pourrait ensuite assumer ce genre de travaux.

En contre partie de la forte pénétration des investisseurs occidentaux en Chine, celle-ci a entamé une pénétration dans les économies occidentales en rachetant des sociétés, des groupes, des exploitations agricoles… sans y planter ouvertement le drapeau chinois, sans opérer des restructurations spectaculaires. Par exemple, le rachat de Volvo par le constructeur chinois Geely. Le constructeur chinois a laissé au fabriquant suédois son identité et une quasi  totale liberté d’action. Contre exemple, l’acquisition du contrôle de l’Aéroport de Toulouse, avec l’appui de l’État français par un groupe chinois (Casil Europe) dont la gestion fait l’objet déjà de controverses publiques. Nous reviendrons un peu plus loin sur certains aspects de cette pénétration économique.

« L’accélération » de Xi Jinping

Ce mouvement d’internationalisation des activités chinoises, de commercialisation de produits, de réalisations d’infrastructures… va connaître une extension considérable avec la « Belt and Road Initiative » (BRI) impulsée par Xi Jinping dès 2013. Cette initiative rappelle la Route de la soie qui, ouverte au II° siècle avant Jésus-Christ, sous la première dynastie des Han, servait déjà à l’acheminement de biens précieux dont la soie, de produits, de technologies, de connaissances d’une Chine dont la civilisation était alors la plus avancée du monde. Cette route passait par les commerçants d’Asie centrale. Elle allait vers l’autre zone la plus civilisée de l’époque, à savoir le Moyen Orient, l’Égypte, la Grèce, l’Italie du Sud (5).

La BRI se décompose en fait en deux types de liaison, les unes ferroviaires, les autres maritimes. Les liaisons ferroviaires sont équipées de portiques chinois de manutention des conteneurs, de grande envergure, très performants, afin de minimiser les temps d’arrêt. Par ailleurs, les liaisons maritimes débouchent aussi sur des opérations plus complexes comme des achats de ports (le Pirée en Grèce, par exemple), ou bien des constructions de ports en eaux profondes pour accueillir les porte-conteneurs, ou encore des réalisations de liaisons ferroviaires à partir de ces ports, ainsi que des parcs industriels attenants où les firmes chinoises ont vocation à s’installer. Par exemple : la construction en Éthiopie d’une ligne de chemin de fer de la capitale à la côte, mais aussi une aide chinoise à hauteur de 1,8 milliard de dollars pour la construction d’un très grand barrage sur le Nil Bleu, qui va satisfaire toute la consommation électrique du pays et lui permettre même d’exporter de l’électricité vers les pays voisins. Toujours en Éthiopie, des développements industriels par des firmes chinoises, notamment une très grande usine de chaussures. Même type d’opérations en Côte d’ivoire où la Chine a construit un grand barrage hydroélectrique dans des conditions financières avantageuses pour le pays hôte.

Le passage de lignes ferroviaires dans un pays donné est souvent accompagné, côté chinois, d’une proposition d’accord de libre échange spécifique aux deux parties concernées. Ce qui permet en particulier à la Chine d’importer des matières premières dans des conditions avantageuses (l’uranium du Kazakhstan par exemple). N’oublions pas non plus que Xi Jinping s’est présenté au dernier forum de Davos comme un ardent défenseur du libre-échange multilatéral, face à un Trump souvent qualifié un peu vite de protectionniste.

Par ailleurs, en dehors des PED, deux orientations majeures initiées par la Chine viennent se conjuguer avec la BRI, en direction des grands pays émergents.

La constitution du groupe des BRICS. Celui-ci a été constitué à l’initiative de la Chine. Il comprend le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et L’Afrique du Sud, soit la moitié de la population mondiale. La Chine pousse actuellement à son extension à d’autres pays à forte population : Indonésie, Nigeria, Bangladesh, Egypte, Pakistan. La finalité officielle du groupe des BRICS est de développer les relations de tous ordres, notamment économiques, entre ses membres. Mais il s’agit aussi d’échapper aux diktats politiques et financiers occidentaux, impulsés surtout par les États-Unis. Notons aussi, la décision des BRICS de s’affranchir de la domination du dollar, en transformant progressivement en stocks d’or leurs réserves dans cette monnaie, ce qui pourrait aboutir à une fin du dollar américain comme monnaie de réserve internationale, remplacé notamment par le Yuan chinois, éventuellement convertible en or.

La création de l’AIIB. La création en 2016 de cette Banque internationale d’investissements pour les infrastructures en Asie-Pacifique est encore une initiative chinoise. Capital initial : 100 milliards de dollars, souscrit par 57 membres fondateurs dont l’Australie, la Corée du Sud, la France, le Royaume-Uni… Cette banque est déjà lancée dans une série de réalisations (au Bangladesh, en Indonésie, au Tadjikistan), c’est à dire dans sa zone d’opération privilégiée. Mais ses activités peuvent s’élargir à d’autres régions. Il s’agit là pour la Chine (éventuellement en partenariat avec certains pays occidentaux) de faire face à la tutelle américaine de fait sur la « Banque Mondiale » et le FMI , et de contrer leurs diktats politiques.

L’accord de coopération « Format 16+1 ». Cet Accord de coopération encore peu connu, a été conclu en 2012 à Varsovie par le premier ministre Wen Jiabao. Il réunit la Chine et 16 pays d’’Europe centrale et orientale (PECO). Son orientation est définie à travers des directives, des projets et des financements précisés lors de chaque sommet. Il s’agit de s’inscrire dans la logique des relations économiques nouvelles créées par la BRI (les Nouvelles routes de la Soie). En 2012, la Chine a ouvert une ligne de crédit pour un Fonds de coopération et d’investissements, de 10 milliards de dollars. Plus récemment, l’actuel premier ministre chinois Li Keqiang a souligné notamment l’objectif de pousser à l’élargissement de cet accord Chine-PECO à l’ensemble de l’Union Européenne. (A noter à ce propos que si la pénétration de la BRI s’est faite jusqu’ici surtout en Europe de l’Est et du Nord, un « terminal » BRI a été ouvert récemment en Espagne). Li Keqiang a aussi souhaité que les firmes chinoises puissent participer aux opérations de privatisations  de firmes européennes sur un pied d’égalité avec les firmes concurrentes. A l’évidence, la Chine cherche à investir tout l’espace européen en s’appuyant sur sa puissance économique et financière, en développant son grand projet des Nouvelles routes de la Soie. L’UE, affaiblie et prise à contre pied, ne sait trop comment réagir face à ce nouvel élément de contradiction avec les pays d’Europe centrale et orientale, au sein de l’Union européenne. A l’évidence, les diktats de Bruxelles y provoquent des rejets nationalistes, voire d’extrême droite, et la Chine apparaît comme un recours. De plus, grâce à des implantations à l’intérieur de l’UE, la Chine peut éviter en partie le tarif extérieur de l’Union et bénéficier d’un surcroît de compétitivité au sein même du marché unique européen.

Autre élément significatif de cette offensive économique mondiale, l’apparition de firmes chinoises de grande envergure qui se présentent avec des projets planétaires. On peut prendre l’exemple la « State Grid Corporation of China». Il s’agit de la firme d’État qui gère le réseau électrique chinois. C’est aussi la plus grande firme mondiale dans cette activité. Elle vient de présenter au G20 un colossal projet mondial de connexion de tous les réseaux électriques, à réaliser avant 2050. Ce projet est basé sur l’expérience de cette société dans le domaine des lignes électriques THT (très haute tension) sur des distances calculées en milliers de kilomètres, avec une technologie de lignes en courant continu pour une tension de 1 million de volts. Cette société est par ailleurs en train d’acquérir des participations significatives dans divers réseaux électriques européens (Grèce, Portugal, Italie…). Elle contrôle le principal réseau électrique brésilien.

On peut citer aussi le projet de la firme « Alibaba », homologue de l’américaine Amazon. Jack Ma, son Président, milliardaire connu, a récemment annoncé lors d’un séminaire en Russie, sa volonté d’ étendre l’activité de vente en ligne de son groupe au niveau mondial.

Il semble ainsi peu contestable qu’avec la stratégie et le mode de développement choisis, avec les instruments de puissance dont elle dispose, la Chine est bel et bien engagée dans une stratégie de domination économique de dimension mondiale qui contribue déjà à infléchir le positionnement de certains pays (le Japon, par exemple, a manifesté récemment son intention d’intégrer le système BRI). Mais qu’en est-il de sa stratégie militaire ?

Au cours des dernières décennies, la stratégie militaire chinoise a été ajustée sur la détermination à éviter trois écueils.

D’abord, éviter, face aux États-Unis, de se lancer, comme l’URSS hier, dans une course aux armements ruineuse en termes de nombre de missiles et de têtes nucléaires. Une compétition privée de sens, et qui a finalement fortement contribué à l’effondrement économique de l’URSS. D’où le choix d’une force de dissuasion nucléaire qui s’inscrit dans une conception de « dissuasion minimale ». A noter que la Chine (comme les USA et la Russie) travaille à la mise au point d’armes hypersoniques susceptibles de rendre inefficace un système anti-missiles et de porter des têtes nucléaires.

Ensuite, ne pas se retrouver avec une présence de l’OTAN près de ses frontières occidentales (la guerre en Afghanistan et surtout la crise coréenne lui en montrent le risque). Ne pas affaiblir l’efficacité de sa propre défense et de sa dissuasion constitue une préoccupation partagée par un certain nombre de pays d’Asie Centrale ou riverains de l’Océan indien, ainsi que par la Russie évidemment. Cette préoccupation a conduit à la mise sur pied de «  l’Organisation de coopération de Shanghai », initiée par la Chine qui comprend des membres à part entière et des observateurs. Les finalités de cette organisation dépassent les problèmes purement militaires, mais elles les incluent. L’objectif original affiché est de lutter contre « le terrorisme, l’extrémisme, le séparatisme ». Mais il y a aussi et peut-être surtout, la volonté d’ attirer vers elle les richesses d’Asie centrale et de Sibérie, et de prendre le pas sur l’influence russe dans la région.

Enfin, autre obsession chinoise, exercer son ascendant sur la Mer du Japon, sur la Mer de Chine orientale et sur la Mer de Chine méridionale. Contrôler notamment les archipels qu’elles contiennent, objets de contestations historiques d’appartenance. Ces archipels seraient en effet susceptibles d’accueillir des équipements et infrastructures militaires de puissances étrangères alliées de Washington, ou des points d’appui à la force navale stratégique américaine, à proximité du territoire chinois, ce qui permettrait, le cas échéant, d’entraver les flux du transport maritime chinois, en particulier ses approvisionnements en pétrole en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique (Si vous voulez. Mais s’il devait y avoir entrave américaine à ce trafic, il se situerait au niveau des détroits, pour laisser filtrer ce qui irait vers le Japon et la Corée du Sud puisque ce courant passe aussi par celui de la mer de Chine du Sud. Mais cela nécessiterait effectivement l’installation d’un dispositif de sécurité américano-allié au milieu pour assurer la sécurité des convois japonais et sud-coréens contre les actions chinoises de représailles militaires. Mais pour l’heure, une telle hypothèse paraît largement compromise puisque la Chine ne cesse de renforcer militairement les îles artificielles qu’elle a créées à partir de fin 2013 sur huit socles rocheux qu’elle avait commencé à occuper à partir de mars 1988 dans les îles Spratleys). D’où la mise sur pied d’une force navale stratégique chinoise déjà assez conséquente. Objectif : 6 porte-avions, des frégates lance-missiles, des chasseurs furtifs dernier cri…

Notons in fine que la seule implantation militaire chinoise d’envergure éloignée du territoire national est récente. C’est l’acquisition d’une base militaire importante à Djibouti, au bord du Golfe d’ Aden. La Chine était déjà présente dans la région au titre d’une mission de l’ONU contre la piraterie maritime. Mais d’autres motivations s’ajoutent qui viennent justifier le renforcement de cette présence chinoise alors que les risques élevés de conflits élargis, voire de grande guerre au Moyen-Orient constituent un risque d’instabilité majeure, en particulier pour les relations commerciales et pour les approvisionnements pétroliers chinois. La Chine, comme grande puissance, ne peut plus se permettre d’être la seule absente d’une zone aussi stratégique.

Autre souci stratégique et militaire évident pour la Chine : les tensions permanentes entre la Corée du Nord et les États-Unis. Des tensions susceptibles de dégénérer en conflit ouvert dans un contexte nucléaire, dans un climat d’hostilité alimenté par des provocations réciproques condamnées par Beijing . La Chine se sent aussi concernée dans sa sécurité par l’installation en Corée du Sud d’un système américain de batteries de missiles anti-missiles « Thaad » qui tend à affaiblir ses propres capacités de dissuasion. Après le 19ème Congrès du PCC, Xi Jinping, en tenant compte de ces multiples enjeux, a souligné la nécessité que « La Chine dispose d’une armée puissante ».

Le régime politique chinois

L’ensemble des analyses qui précédent tendent à montrer que la caractérisation officielle du régime politique chinois actuel comme un régime communiste dont la doctrine officielle serait le marxisme n’est pas réellement pertinente. Sont employées également d’autres formulations, par exemple le « socialisme de marché », dont la signification concrète reste obscure. Il paraît donc nécessaire de préciser quelques caractéristiques propres à ce régime.

Aucune liberté d’expression réelle n’est reconnue. Artistes, intellectuels, défenseurs des droits… sont couramment victimes de répression. Internet fait l’objet d’un contrôle totalitaire, avec le blocage de tout site abritant attaques ou dénigrements du pouvoir central chinois. L’ouverture d’un blog individuel contenant des critiques du pouvoir fait courir un risque sérieux d’emprisonnement à son créateur. Les journalistes doivent défendre la ligne définie par le PCC. Dans la dernière période, on peut noter cependant des appréciations en demi-teinte, et même des articles portant sur des réalités gênantes (par exemple un article du « Quotidien du peuple » sur l’explosion des inégalités sociales en Chine). Mais aucun moyen d’expression se présentant comme indépendant ou d’opposition au pouvoir actuel n’a apparemment droit de cité. Cela ne signifie pas, évidemment, que les chinois n’ont pas d’opinion ou de jugement positif ou négatif, sur ce qui se passe. Les nombreuses actions collectives menées contre des dirigeants locaux corrompus le montrent, ainsi que l’utilisation du droit de pétition à l’adresse de l’échelon politique supérieur.

Une justice subordonnée. La notion de séparation des pouvoirs comme garantie des libertés démocratiques dans un État de droit est apparemment ignorée en Chine. Au niveau national, en matière de lutte contre la corruption par exemple, c’est le pouvoir politique qui initie les poursuites judiciaires et la justice applique le niveau de peine requis après concertation avec le pouvoir. Manifestement, la justice ne décide pas seule des enquêtes, et encore moins contre l’avis du pouvoir central.

La lutte contre la corruption. Xi Jinping a fait de la lutte contre la corruption à tous les échelons un de ses principaux thèmes d’action politique. Le fait que ces poursuites ont mis en cause des personnalités haut placées lui a conféré une popularité certaine. La population dans son ensemble étant irritée par cette corruption endémique à tous les niveaux. En 2016, la publication dans la presse, sur le plan international, des « Panama papers » a cependant révélé que des proches de Xi Jinping (son beau-frère), ou de l’ancien premier ministre Wen Ji Bao avaient dissimulé dans ce paradis fiscal des sommes considérables de provenance douteuse. Ces informations particulièrement fâcheuses pour le pouvoir central ont fait l’objet d’un black-out total en Chine.

La punition des actes de corruption en Chine est extrêmement sévère, puisqu’elle peut en principe aller jusqu’à la peine de mort ou la prison à perpétuité. On a observé que des personnalités concernées très en vue ne se sont pas impliquées directement dans les actes de corruption qui ont été l’œuvre de leur « clan ». On peut dire aussi, plus globalement, que l’absence de tout mécanisme démocratique permettant la transparence et un véritable débat de fond sur la délivrance de telle ou telle autorisation (notamment d’investissement) génère la corruption. La Chine n’échappe pas à la règle. La mondialisation du capitalisme néolibéral n’a fait qu’amplifier le recours à une corruption devenue quasiment universelle.

L’ensemble de ces éléments politiques et économiques négatifs suscitent beaucoup de condamnations. Il est vrai, aussi, qu’ils n’apportent rien de positif au projet de développement chinois et entravent plutôt sa réussite. En revanche, la perspective de voir la Chine renouer avec son prestigieux passé millénaire (5), effacer les humiliations coloniales des 19ème et 20ème siècles, devenir la première puissance économique mondiale, voire la plus avancée technologiquement… voilà qui vaut déjà à Xi Jinping une popularité certaine et un statut de « grand dirigeant ». Son nom est d’ailleurs associé à ceux de Deng Xiao Ping et même, d’une certaine façon, à celui de Mao Zedong.

Les humiliations effectivement, ont durement et durablement marqué l’histoire de la Chine. Elles se rapportent aux processus de colonisation du Royaume Uni (Hong Kong), du Japon (Taïwan). Il s’agit aussi, au 19ème siècle, du saccage et du pillage anglo-français du « Palais d’été », des guerres commerciales de l’opium (Royaume Uni). Il s’agit encore, au XXème siècle, de la guerre sino-japonaise (1931-1945) durant laquelle le Japon fit preuve d’une barbarie inouïe, d’un degré comparable à celle des nazis : massacres en masse de prisonniers, massacre de la population de Nankin, crimes de guerre et crimes contre l’humanité de grande ampleur (viols, rapts et exécutions sommaires)…

Comment analyser finalement l’actuel projet de développement chinois ?

La nature, en particulier économique, du projet de développement chinois ne correspond pas à l’étiquette officielle de « régime communiste à l’idéologie marxiste ». Cette dénomination semble relever d’un usage externe, en direction des PED. Elle permet de mieux différencier la politique chinoise de celle des multinationales occidentales, voire de jouer un rôle de légitimation idéologique interne.

Le projet chinois ressort plutôt d’un capitalisme de type keynésien, c’est à dire d’un type de capitalisme comportant des interventions étatiques (secteurs d’État d’importance notable) et des services publics (éducation, santé…) à faibles coûts. Avec des politiques économiques visant le plein emploi, sauvegardant et améliorant la rémunération du travail, avec une dynamique tirée par la demande et taxant significativement les profits. La France de la Libération en est un bon exemple concret, comme la période gaullienne des années 60, avec de surcroît « une planification souple » (Commissariat au Plan, DATAR) qui se contente de fixer des objectifs en laissant aux entités concernées le choix et la responsabilité des moyens d’y parvenir. A noter que le Japon a adopté, après la guerre, ce modèle français de « planification souple » avec, à son tour, une influence sur son voisin chinois.

Le projet économique de développement chinois comporte effectivement des éléments de ce type. Lorsque Xi Jinping énonce que le but du développement est que la Chine parvienne à une « aisance moyenne  », il ne peut s’agir que des salariés devant atteindre un niveau de satisfaction acceptable de leurs besoins et non des milliardaires ou multimillionnaires l’ayant, par définition, très largement dépassé. Autre exemple : le rôle de la planification et des entreprises d’État qui assument la réalisation spectaculaire de grandes infrastructures, non rentables selon les critères du capitalisme néolibéral, mais indispensables. Voir par contraste l’état catastrophique des infrastructures aux États-Unis du fait des critères de rentabilité néolibéraux. Il reste cependant des disparités inacceptables entre provinces, et des problèmes sociaux majeurs comme ceux déjà cités : niveau des inégalités, absence de SMIC, surexploitation des migrants, hukou, etc…

Par ailleurs, le choix d’une présence massive du capital néolibéral, étranger et autochtone, l’acceptation de ses diktats en terme d’accumulation financière maximale forcément prélevée sur le monde du travail, mais aussi l’absence de démocratie sociale et la prééminence des cercles dirigeants de l’appareil bureaucratique d’État… Tout cela induit des fragilités importantes pour le projet de développement chinois. La manière dont la Russie est passée au capitalisme par décisions de sommet, et le choix par lequel Deng Xiao Ping a introduit une forte dose de capitalisme néolibéral en Chine, sans aucune réaction populaire… montrent que les contradictions à l’œuvre n’ouvrent pas seulement sur des risques théoriques. Le poids de 609 milliardaires chinois, dont 211 appartenant au PCC, et celui, toujours croissant, du capital mondialisé occidental, accroissent fortement ces risques.

En conclusion, notons l’annonce par Xi Jinping, pour mai 2018, de la tenue en Chine d’un Congrès international de chercheurs sur «  Le marxisme, le monde d’aujourd’hui et la Chine ». On peut souhaiter qu’y soient débattues les véritables conditions de ce qu’on pourrait appeler un « socialisme démocratique». Par exemple, la primauté des intérêts du monde du travail sur ceux du capital mondialisé (fût-il « d’origine » nationale) ; le rôle de syndicats indépendants, mais aussi la responsabilité et l’engagement des directions politiques ; la participation directe des salariés à l’élaboration de la stratégie des groupes dans lesquels ils travaillent ; l’exigence démocratique et le respect des droits fondamentaux à l’ éducation, la santé, la justice… la garantie des droits civils et politiques comme la liberté d’expression.

Au plan international, l’état de guerre permanent dans certaines régions, les menaces d’affrontement nucléaire, les menaces pour l’avenir même de l’humanité que représentent l’inertie de diverses grandes nations en matière de transition climatique et énergétique nécessitent que les BRICS, le groupe des 77, les diverses forces progressistes internationales, unissent leurs efforts pour conférer à l’ONU, à son AG, à son SG (sans droit de veto possible) : 1) la responsabilité des initiatives de paix (cessez le feu, forces d’interposition, négociations sous l’égide de l’ONU, poursuite du désarmement, etc; 2) la responsabilité de rendre obligatoires les engagements énergétiques, climatiques et écologiques, le tout avec les moyens financiers internationaux nécessaires pour aider les PED dans leur développement indépendant, dans leurs dépenses d’adaptation climatique et énergétique ( montant proposé 1%/an du patrimoine des 1% les plus riches du monde, soit plus de 1.300 milliards $/an).

Au regard des impasses et des désastres que le capitalisme mondialisé est en train de nous construire, un débat de fond ouvert, libre et pluraliste est plus que jamais nécessaire.

Notes :

(1) En 1990, au cours d’entretiens à Moscou avec des dirigeants syndicaux soviétiques du secteur pétrolier et gazier, ceux-ci m’avaient confirmé ces blocages psychologiques historiques, apparemment similaires en Chine ;

(2) « Le Figaro » 23/10/2015 ;

(3) « Hurun Report » 2017 ;

(4) Rapports 2014 « Crédit Suisse » et « Oxfam », le % de patrimoine national détenu par les 1% de chinois les plus riches est désormais pratiquement équivalent à celui de leurs homologues américains ;

(5) Dès le premier millénaire de l’ère chrétienne, l’Empire chinois représentait la civilisation la plus avancée du monde. Citons-en quelques éléments : l’invention des bateaux à plusieurs mâts (dynastie Song : 960 à 1279) ; l’invention du gouvernail d’étambot (Song) ; pour le guidage, la boussole, les expéditions maritimes avec un grand nombre de bateaux et de marins (Ming avec Zheng He : 7 expéditions de deux ans chaque entre 1405 et 1433) ; pour l’agriculture et les transports, le harnais, les étriers et le soc de charrue, la métallurgie de la fonte et de l’acier ; la céramique, la soie, la poudre à canon ; l’imprimerie au premier millénaire de l’ère chrétienne (le papier, l’encre de chine, les idéogrammes standardisés sur plaques, (date du plus ancien livre conservé : an 868), alors que nombre de sources occidentales continuent d’attribuer cette invention à Gutenberg (1446)… 6 siècles plus tard. Dans les connaissances abstraites, en astronomie, le calcul de la périodicité de la comète de Haley (!) ; en mathématiques, la numération à base 10. Toutes ces connaissances ont cheminé ensuite, via la route de la soie, vers le Moyen-Orient, l’Égypte, la Grèce, l’Italie, le Maghreb, l’Espagne, le Sud de la France, avec la conquête arabe, et ensuite vers l’Europe du Nord.

« Reconnaître enfin les crimes de la colonisation française »

Congo

Un article d’Olivier Le Cour Grandmaison.

Middle East Eye le 5 décembre 2017

Emmanuel Macron, attendu à Alger ce mercredi, doit mettre un terme au mépris de la France pour ceux qu’elle a opprimés et déclarer que des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été commis pendant son histoire coloniale

Après une tournée « africaine », selon l’expression consacrée, qui désigne en réalité la visite officielle de plusieurs États avec lesquels la France entretient des relations privilégiées, entre autres parce qu’il s’agit d’anciennes colonies, Emmanuel Macron doit se rendre en Algérie.

Au cours de ces différents déplacements en Afrique de l’Ouest, le chef de l’État a déclaré : « Les crimes de la colonisation européennes sont incontestables. Je me reconnais dans les voix d’Albert Londres et d’André Gide qui ont dénoncé les milliers de morts du chemin de fer Congo-Océan. »

Ces propos nouveaux, assurément, appellent cependant quelques précisions. Plutôt que de débiter des généralités sur les pratiques coloniales du Vieux Continent, sans doute destinées à atténuer les responsabilités de la France et à tempérer la colère des représentants de la droite et de l’extrême droite, le président gagnerait à être plus précis et à qualifier correctement ce qui a été perpétré à l’époque.

En effet, la construction de la voie ferrée précitée a coûté la vie à 17 000 « indigènes » pour la seule réalisation des 140 premiers kilomètres. En 1928, le taux de mortalité sur ce chantier était de de 57 % ce qui est comparable voire supérieur au pourcentage de certains camps de concentration nazis.

Qui a rendu ce chiffre public ? Un anticolonialiste farouche ? Non, le ministre des Colonies, André Maginot, dans une déclaration prononcée devant une commission ad hoc de la Chambre des députés. L’entreprise chargée des travaux ? La Société de construction des Batignolles dont la prospérité est en partie liée aux nombreux contrats remportés dans les possessions françaises. Son successeur n’est autre que le groupe aujourd’hui bien connu sous le nom de SPIE-Batignolles. En 2013, Jean Monville, ancien PDG de ce groupe, osait rappeler « la fierté de ce qu’on avait fait dans le passé, de notre professionnalisme et de notre engagement dans nos “aventures” d’outre-mer » (Le Monde, 21 mai 2013).

Encore un effort, monsieur le président, vous ne pouvez ignorer que le travail forcé est, comme l’esclavage, un crime contre l’humanité

Encore un effort, monsieur le président, vous ne pouvez ignorer que le travail forcé est, comme l’esclavage, un crime contre l’humanité. À propos du sort atroce réservé aux migrants qui se trouvent en Libye, vous affirmez : « Il faut le nommer » ainsi, « non pour accuser l’autre, mais pour agir avec force. » Faites de même pour le travail précité qui n’a été aboli dans les colonies françaises que le 11 février 1946 après bien des atermoiements.

En ce qui concerne l’Algérie, le chef de l’État doit être fidèle au candidat qu’il a été, lequel admettait, en février 2017, sur la chaîne de télévision Echourouk TV que « la colonisation était un crime contre l’humanité ».

Cette forte déclaration a été suivie de propos pour le moins singuliers relatifs au fait que « la France aurait installé les droits de l’homme en Algérie » mais qu’elle aurait « oublié de les lire ».

Affirmation stupéfiante qui témoigne d’une ignorance de la condition imposée aux « indigènes » algériens jusqu’en 1945, lesquels n’étaient pas « citoyens français » mais « sujets français », privés des droits et libertés fondamentaux individuels et collectifs, et soumis à des dispositions d’exception applicables qu’à eux. Bel exemple de racisme d’État.

Gouverner, c’est prévoir ; c’est aussi trancher

De retour en France, le candidat Macron s’est platement excusé pour dire qu’il n’avait pas vraiment tenu les propos qui lui ont été reprochés par l’extrême droite, les dirigeants des Républicains et quelques intellectuels, devenus de vulgaires idéologues, comme Alain Finkielkraut.

En ces matières, comme en beaucoup d’autres, la formule « en même temps », si prisée par Emmanuel Macron, peut justifier tous les immobilismes et toutes les reculades au motif que certains sont opposés à une telle reconnaissance.

Gouverner, c’est prévoir ; c’est aussi trancher. Cinquante-cinq ans après la fin de la guerre d’Algérie, il est impératif de le faire en déclarant publiquement, dans la capitale de ce pays comme à Paris, que des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été commis par la France depuis la prise d’Alger en 1830 et la « pacification » de ce territoire par les colonnes infernales du général Bugeaud.

Cinquante-cinq ans après la fin de la guerre d’Algérie, il est impératif de le faire en déclarant publiquement, dans la capitale de ce pays comme à Paris, que des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été commis par la France

Relativement au terrible bilan de la colonisation française en Algérie, les victimes, leurs descendants, français ou algériens, toutes celles et tous ceux qui sont engagés, parfois depuis fort longtemps, pour la reconnaissance des crimes perpétrés à l’époque exigent que cette dernière soit enfin effective.

Alors que la plupart des auteurs de ces crimes sont décédés, et qu’il n’est plus possible de les poursuivre devant les tribunaux, c’est la seule façon de rendre hommage aux centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont été tués, massacrés, exécutés sommairement, torturés ou qui ont fait l’objet de disparition forcée. C’est également la seule façon de leur rendre justice.

Quant à ceux qui, dans l’Hexagone, ne cessent de dénoncer une prétendue « repentance » qui nuirait à la cohésion de la France, il faut rappeler ceci : plusieurs autres pays ont reconnu être coupables de crimes coloniaux et leur unité nationale n’a nullement été compromise.

À preuve, le 10 juillet 2015, le gouvernement allemand admet que les forces du général Lothar von Lothar ont commis, entre 1904 et 1905, un génocide contre les Hereros et les Namas dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie).

Le 12 septembre 2013, « le gouvernement britannique reconnaît que les Kényans ont été soumis à des actes de torture et à d’autres formes de maltraitance de la part de l’administration coloniale » (Libération, 14 septembre 2015).

Mémorial érigé à Nairobi le 11 septembre 2015 aux victimes de la colonisation britannique (Facebook)

Ces mots sont inscrits sur le mémorial, financé par la Grande-Bretagne et érigé à Nairobi, pour rendre hommage aux milliers « d’indigènes » massacrées par les troupes de sa Gracieuse majesté lors du soulèvement des Mau-Mau dans les années 1950.

Quant à la Nouvelle-Zélande, au Canada, à l’Australie et aux États-Unis, tous ont admis que des traitements indignes avaient été infligés aux populations autochtones de leur territoire respectif.

La glorieuse France républicaine se signale par son conservatisme, sa pusillanimité et son mépris pour celles et ceux qu’elle a exploités, opprimés et massacrés au cours de son histoire coloniale, et pour leurs héritiers français ou étrangers

Et la glorieuse France républicaine ? Sur ces sujets, elle se signale par son conservatisme, sa pusillanimité et son mépris pour celles et ceux qu’elle a exploités, opprimés et massacrés au cours de son histoire coloniale, et pour leurs héritiers français ou étrangers.

Emmanuel Macron doit mettre un terme à cette situation qui n’a que trop duré. Concluons en citant le philosophe Paul Ricœur, bien connu, paraît-il, du chef de l’État : « C’est sur le chemin de la critique historique que la mémoire rencontre le sens de la justice. Que serait une mémoire heureuse qui ne serait pas aussi une mémoire équitable ? » (Paul Ricœur, La Mémoire et l’oubli, Seuil, 2000, p. 650.)

À cette interrogation, on peut répondre ceci : cette mémoire partielle serait une mémoire blessante à l’endroit de celles et ceux qui en sont exclus, une concession scandaleuse aux idéologues du grand roman national-républicain français qui préfèrent une mythologie rance, souvent révisionniste, parfois négationniste, à la vérité historique désormais bien établie, et enfin une discrimination mémorielle et commémorielle supplémentaire à l’endroit des Français d’origine algérienne et, plus largement, des héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.

 

– Olivier Le Cour Grandmaison est professeur de sciences politiques à l’Université Paris-Saclay-Évry-Val-d’Essonne. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la colonisation, à la philosophie politique et aux politiques migratoires de la France et de l’Union européenne, son dernier livre, L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, est paru chez Fayard en 2014.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

 

Arabie Saoudite: princes ou voyous?..

Ou comment interpréter la crise libano-saoudienne dans ses dimensions internationales.

Après 18 jours de vives tensions et d’interrogations sur l’avenir immédiat du Liban, mais aussi sur des hypothèses de crise majeure, voire de guerre… le Premier ministre libanais Saad Hariri, est rentré à Beyrouth le 21 novembre. Le climat politique s’est alors détendu. Hariri a suspendu ou « gelé » sa démission « à la demande du Président Aoun ». Le Hezbollah a indiqué sa disposition à faciliter le dialogue. Bref… un soulagement.

Une telle crise, cependant, n’est pas qu’un moment dramatique transitoire du à l’instabilité récurrente d’un régime confessionnel. Même si cette caractéristique libanaise constitue en soi un problème politique et démocratique permanent, une longue histoire constitutive du fonctionnement originel de l’État. Une autre raison, liée à celle-ci, explique cette crise. Le Liban, en effet, est aussi traversé et divisé, structuré même – pourrait-on dire – par les contradictions politiques et stratégiques régionales et même internationales. Il est une « caisse de résonance », quand ce n’est pas un terrain privilégié de confrontations internationales directes, y compris militaires. On peut même se demander par quel miracle, par quelles prudences politiques, ou bien grâce à quelles retenues, le Liban a réussi à se protéger lui-même, six années durant, du conflit syrien. Et à ne pas se voir emporter par une guerre qui a détruit et décomposé ce voisin si proche… Un voisin, rappelons-le, qui fut trop longtemps si encombrant et si dominateur.

Novembre 2016 : compromis politique et gouvernement d’union nationale.

En novembre 2016, la nomination de Saad Hariri (proche de l’Arabie Saoudite dont il a la nationalité), après l’élection à la Présidence de Michel Aoun (soutenu par le Hezbollah notamment), avait traduit la volonté d’un compromis conforme à la fois aux pratiques confessionnelles traditionnelles (1) et aux rapports de forces politiques libanais… donc régionaux. Ce compromis, malgré de fortes contradictions, permettait au Liban de sortir d’une période de paralysie institutionnelle, après deux années de vacance présidentielle. L’accord partageait le pouvoir et les « zones d’influence politiques » (si l’on peut dire). Il impliquait l’exigence de maintenir le pays à l’écart ou à distance de la guerre en Syrie… même si le Hezbollah était pleinement engagé militairement dans ce conflit, au côté du régime syrien, au moins depuis 2013… Et malgré des attaques meurtrières de l’Organisation de l’État Islamique (OEI) et du Front Al Nosra (Al Qaïda) combattues par l’armée libanaise et par le Hezbollah. C’est ainsi qu’un équilibre, un statut quo s’est alors installé dans un contexte libanais comme toujours fragile et compliqué. Et peut-être plus encore aujourd’hui.

Il fallait aussi sortir le Liban d’une situation économique difficile. La présence sur son sol de plus d’un million et demi de réfugiés syrien ne pouvait pas simplifier les choses. Comme l’a écrit Paul Khalifeh, correspondant de Radio France International (RFI) à Beyrouth (2), « le principal défi du nouveau Premier ministre est de relancer une économie exsangue, afin de sauver le Liban… mais aussi ses propres affaires ».

Le retour de Saad Hariri a donc mis un terme aux interrogations les plus immédiates… provisoirement. Le « gel » de la démission fut une formule habile, à mi-chemin entre une rétractation totale et une confirmation devenue impossible. C’était nécessaire pour ménager les susceptibilités et pour sauver la face des dirigeants saoudiens accusés (non sans raisons, nous allons y revenir) d’avoir forcé Hariri à la démission.

Inch Allah…

La vérité sur les 18 jours de Saad Hariri hors du Liban et sur la signification de ce qui s’est réellement passé est cependant fort éloignée de ces subtiles accommodements. L’agence de presse britannique Reuters a publié un texte « exclusif », manifestement bien renseigné, racontant quelques épisodes du séjour d’Hariri à Riyad. En voici quelques extrait traduits par nos soins.

A partir de l’instant où son avion toucha le sol de l’Arabie Saoudite, Saad Hariri compris la mauvaise surprise qui l’attendait. Il n’y avait ni princes, ni ministres faisant la queue pour le saluer comme cela se fait lors d’une visite officielle au Roi Salmane… Son téléphone lui fut confisqué et le jour suivant, il fut contraint à présenter sa démission dans une déclaration diffusée par une chaîne de télévision appartenant au Royaume saoudien. Hariri avait été convoqué par le Royaume, par téléphone, la nuit du jeudi 2 novembre, pour rencontrer le Roi Salmane.

Hariri se rendit à sa résidence personnelle. Une source proche affirma que le leader libanais a reçu le samedi matin un appel officiel du protocole lui demandant de rencontrer la Prince Mohammed Ben Salmane. Selon cette source, il attendit environ quatre heures avant d’être reçu, avec la déclaration de démission qu’il devait lire à la télévision. Une autre source politique libanaise importante souligna que dès l’instant où il arriva, les saoudiens le traitèrent sans aucun respect.

Hariri venait souvent en Arabie Saoudite. Lors d’une visite, quelques jours auparavant, le Prince Mohammed Ben Salmane lui avait arrangé une entrevue avec Thamer al-Sabhan, Ministre des Affaires du Golfe, et des officiels de haut rang du renseignement. Hariri revint à Beyrouth content et détendu. Il posta un selfie souriant avec Sabhan. Il dit à ses conseillers qu’il avait entendu des déclarations d’encouragement de la part du Prince, y compris la promesse d’une reprise d’aide militaire pour l’armée libanaise.

La source proche de Hariri souligna que celui-ci croyait avoir convaincu les officiels saoudiens de la nécessité de maintenir une entente avec le Hezbollah dans l’intérêt de la stabilité du Liban. Ce qui s’est passé lors de ces rencontres, c’est qu’Hariri a révélé son positionnement concernant la façon de gérer le Hezbollah au Liban… « je pense qu’ils n’ont pas aimé ce qu’ils ont entendu ».

Selon la source, Hariri a dit à Sabhan de « ne pas nous tenir pour responsables de quelque chose qui se situe au delà de mon contrôle ou de celui du Liban ». Mais Hariri a sous-estimé la position saoudienne. Elle est noire ou blanche. Tandis que nous, au Liban, on est habitués au gris.

La démission de Hariri fut un choc pour son équipe.

Des sources proches du leader libanais ont affirmé que cette démission était déterminée par l’effort saoudien pour contrer l’Iran. Selon certaines sources proche de Hariri, les saoudiens, tout en maintenant Hariri en résidence surveillée, ont essayé d’organiser un changement de leadership au sein du Courant du Futur, en installant son frère aîné Bahaa, qui fut écarté de cette tâche de direction à la mort du père. Les deux frères étaient en conflit depuis des années. Dans une déclaration, le Courant du Futur affirma qu’il se tenait fermement au côté de son leader Hariri. Le Ministre de l’intérieur et conseiller de Hariri, Nouhad Machnouk aurait dit : « nous ne sommes pas un troupeau de moutons ou un lopin de terre dont la propriété peut être transférée d’une personne à une autre. Au Liban, les choses se règlent par des élections, pas avec des prises de gages ou par des allégeances ».

Des membres de la famille, des conseillers et des politiciens qui ont contacté Hariri à Riyad rapportent que celui-ci se montre inquiet, et réticent à s’exprimer au delà d’un « ça va… ». Quand on lui demande s’il va rentrer bientôt, ils disent que sa réponse habituelle est : « Inch Allah… ».

Des méthodes dignes d’un État voyou

Ce texte de Reuters ne dévoile rien qui soit exceptionnel ou très différent des informations données par la presse et par les médias durant ces 18 jours. Mais il confirme le stupéfiant comportement du pouvoir saoudien. Et il relate fort bien dans quelle ambiance menaçante et méprisante Saad Hariri a dû se soumettre aux ordres du Royaume saoudien et du Prince héritier Mohammed Ben Salmane. En réalité le texte de Reuters décrit ce qui n’est pas autre chose qu’ une prise d’otage : la prise d’otage du Premier ministre d’un État indépendant par une puissance étrangère qui se croit tout permis, jusqu’à utiliser des méthodes dignes de ce qu’on appelle un État voyou…

Le Prince Mohammed Ben Salmane est allé trop loin. Il s’est mis en difficulté. L’inacceptable traitement infligé à Saad Hariri a provoqué des réactions critiques sur le plan international, et de fortes oppositions au Liban. Avec le sentiment largement partagé dans le pays qu’une telle humiliation nationale ne peut être acceptée. L’ensemble des courants politiques a réclamé son retour, Hezbollah compris. Même le parti de Saad Hariri, le Courant du Futur, allié de l’Arabie Saoudite, ne pouvait cautionner le comportement des autorités de Riyad. Ce parti a déclaré que le retour de Hariri est « une nécessité pour recouvrer la dignité et pour préserver les équilibres internes et externes du Liban ».

C’est la France qui permit de débloquer la situation. Puisque Saad Hariri était officiellement « libre de ses mouvements », rien ne pouvait s’opposer à ce qu’enfin il puisse partir de Riyad (avec sa famille), en répondant à une invitation française. C’était une façon d’aider le Prince héritier MBS en lui permettant de sauver la face. MBS pouvait d’autant plus facilement accepter la démarche d’Emmanuel Macron que Paris n’a pas ménagé ses efforts (depuis longtemps) pour soutenir l’Arabie Saoudite en multipliant les déclarations anti-iraniennes : « tentations hégémoniques de Téhéran », « vision agressive », et même « politique balistique non maîtrisée »… une formule très problématique car c’est une allusion directe à certaine exigences américaines (appuyées par la France) pour affaiblir et tenter de torpiller, si possible, l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (3).

En suscitant quelques sourires amusés, la gymnastique diplomatique de la France avait conduit Jean-Yves Le Drian à assurer, à la suite des dirigeants saoudiens, que Saad Hariri était « libre de ses mouvements »… Alors qu’on se doutait bien qu’il n’en était rien. Le 24 novembre, lors d’un point de presse, le Ministère des Affaires étrangères osa prétendre que la France « ne choisit pas un camp ». Sourire, encore. Il est vrai qu’au delà des petits arrangements avec la réalité de sa propre politique, la France ne pouvait pas rester sans rien faire, dès l’instant où il s’agit du Liban. Emmanuel Macron voulut montrer sa capacité à prendre des initiatives diplomatiques utiles. Parce que la France doit parler à tout le monde. C’est, en effet, le travail diplomatique de base… Certains organes de presse au Liban indiquent d’ailleurs qu’un « envoyé » français a rencontré des responsables du Hezbollah avant le retour de Saad Hariri à Beyrouth. Il s’agissait de s’assurer que la « rhétorique resterait apaisée », et que le Hezbollah adopterait une attitude responsable vis à vis des initiatives à venir. Aucune indication n’a été donnée quant à l’identité de cet envoyé (4).

Pourquoi le Prince Salmane fait-il exploser le compromis de 2016.

Quelle sera la suite des événements ? Le constat de départ est sans appel : la consternante initiative saoudienne a fait exploser le compromis politique libanais de novembre 2016 ayant permis la mise en place d’un gouvernement d’union nationale comprenant deux ministres du Hezbollah. Cette participation ministérielle du Hezbollah fait problème aux courants politiques libanais alliés ou plutôt proches de Riyad, et plus généralement aux forces politiques ayant combattu le contrôle syrien et l’influence iranienne au Liban. De retour à Beyrouth, dans un contexte où la « rhétorique » politique ne se calme pas, Saad Hariri se retrouve devant la quadrature du cercle. Quelle solution trouver ?…

Et l’escalade verbale continue, avec des avertissements, pour ne pas dire des menaces à peine voilées : « la question de fond de toute cette affaire – dit le Prince Ben Salmane dans son interview au New York Times (5) – est que Hariri, un musulman sunnite, ne peut pas continuer à couvrir politiquement un gouvernement libanais essentiellement contrôlé par la milice chiite du Hezbollah, lui-même essentiellement contrôlé par Téhéran ». MBS va jusqu’à qualifier l’Ayatollah iranien Ali Khamenei de « nouvel Hitler du Moyen-Orient » , ce qui conduisit le Ministre iranien des affaires étrangères à stigmatiser « l’aventurisme du Prince héritier saoudien » qualifié de dictateur. Saad Hariri a donc les problèmes devant lui. Il lui faudra notamment décider, sous pression saoudienne, si le prochain gouvernement comprendra des ministres du Hezbollah.

Deux questions dominent ainsi les débats politiques et médiatiques : celle du « rééquilibrage » et celle de la « distanciation ». Ceux qui parlent de « rééquilibrage » dénoncent, comme MBS, une hégémonie politique du Hezbollah sur le gouvernement et sur les rouages de l’État libanais. Ils s’affirment donc pour un repartage du pouvoir. Ce qui sous-entend une mise en cause de la participation du Hezbollah au gouvernement. Mais comment exclure – sans trop prendre de risques – une telle force politique et militaire appartenant aux réalités libanaises, même si le lien stratégique direct avec Téhéran est plus qu’une évidence ? Ceux (les mêmes) qui insistent sur la « distanciation », et qui en font parfois un « concept » politique (probablement pour tenter de transformer une option politique en principe général…), soulèvent la question de l’engagement du Hezbollah en Syrie et la nécessité, pour le Liban, d’exclure les ingérences dans les affaires et les conflits du monde arabe. Évidemment, l’indépendance du Liban ne saurait poser le moindre problème de principe, mais est-ce vraiment dans ces termes que la question se pose ?

En vérité, le problème essentiel se situe moins dans ces subtilités sémantiques (qui traduisent des enjeux politiques réels) que dans la réalité des rapports de force régionaux mais aussi internationaux, et dans leur expression sur la scène libanaise. Avec la guerre de 2003 en Irak, avec la guerre civile en Syrie et l’échec ou le reflux stratégique des États-Unis dans la région, l’Iran apparaît – avec la Russie – comme la puissance régionale dans la position la plus favorable. Le coup d’éclat du Prince Salmane contre Hariri, à sa façon, révèle cette situation géopolitique issue de nombreuses années de guerre et d’affrontements aux conséquences terribles pour tous les peuples du Proche-Orient. Des années de guerres qui ont fragilisé l’hégémonie américaine installée dans toute cette région depuis la deuxième Guerre mondiale, et surtout la crise de Suez en 1956. Malgré des complexités à ne pas sous-estimer, c’est bien la convergence Téhéran/Ankara/Moscou qui prévaut dans la recherche d’une suite politique à la crise syrienne, maintenant que l’ensemble des interventions militaires ont globalement concouru à un recul des djihadistes et, pour l’essentiel, à une destruction du califat territorial de Daech. C’est un nouveau contexte qui s’ouvre. Et dans ce contexte, les lignes de fracture et les ambitions stratégiques traditionnelles se réaffirment plus nettement autour des principales puissances concernées.

C’est ce que fait l’Arabie Saoudite en faisant éclater le compromis libanais de 2016. Elle veut affaiblir le Hezbollah au Liban, pour essayer de faire reculer l’Iran accusé de visées agressives. Comme si ce pays était le seul à nourrir des ambitions de puissance dans la région… Mais l’enjeu réel est d’abord celui des rapports de forces déjà établis. Ce qui pose problème à Riyad c’est le recul des États-Unis. On observe d’ailleurs une certaine discrétion de Trump et de son administration dans cette crispation libano-saoudienne des 18 jours.

Dans le comportement des dirigeants saoudiens, il y avait peut-être aussi l’espoir de provoquer au Liban une exacerbation violente de la crise, des incidents armés… jusqu’à entraîner une éventuelle intervention militaire du voisin israélien au nom de la menace iranienne et de son allié le Hezbollah. Mais le Royaume Saoudien n’a pas les moyens des confrontations et des guerres dont il semble rêver. Il a donc choisi, c’est maintenant très clair, une forme de collaboration d’intérêt stratégique avec Tel-Aviv.

Le modèle Trump ?

C’est probablement ainsi que l’on peut expliquer la brutalité du Prince Héritier saoudien à l’égard de Saad Hariri et de son gouvernement. Bien sûr, on pourra dire que MBS copie son modèle politique, Donald Trump. Dans l’interview au New York Times, il n’hésite pas à le confirmer  : « the right person at the right time », dit-il avec enthousiasme (la bonne personne au bon moment). La rhétorique agressive et grossière du Prince Salmane vis à vis de l’Iran rappelle d’ailleurs irrésistiblement la vulgarité des propos de Donald Trump vis à vis de la Corée du Nord… Plus sérieusement, on peut se demander si l’offensive de Mohammed Ben Salmane, et son caractère provoquant, ne serait pas plutôt une sorte de décalque ou une adaptation de la stratégie de la nouvelle administration américaine : surenchères verbales, recherche de l’escalade dans les menaces et les tensions, politique de force et militarisation immédiate de l’action… On est bien dans le même type de politique étrangère fondée sur l’expression de la puissance et l’exercice de la force… Sauf que ce brave Prince héritier n’en a pas vraiment les moyens.

Mohammed Ben Salmane a tapé du poing sur la table… mais il est en échec. Il dit lui même : « je suis un homme pressé ». Trop pressé, peut-être. Il ne prend pas toujours la mesure du contexte et des contradictions auxquelles il doit faire face. Ses initiatives conduisent à peu près toutes à des impasses. La guerre saoudienne au Yémen est sans résultat probant sauf celui d’une crise humanitaire catastrophique : près de 10 000 morts dans un contexte de famine et d’épidémie de choléra. On peut sur ce point s’étonner que cette insolente offensive militaire du pays le plus riche du monde arabe, dans le pays le plus pauvre du monde arabe ne suscite pas davantage d’indignation et d’initiatives de règlement politique. Par ailleurs, la confrontation de Riyad avec le Qatar – qui gêne les États-Unis et les puissances occidentales – est elle aussi sans issue. The Intercept (6) a publié le 13 novembre dernier un texte qualifiant Mohammed Ben Salmane de « reverse Midas » (Midas inversé), en allusion à ce personnage mythique de l’antiquité possédant la capacité de transformer en or tout ce qu’il touche. De fait, MBS semble pouvoir transformer en désastre tout ce qu’il entreprend.

Pourtant, ce Prince là ne manque pas d’ambition. Il prétend vouloir changer rien moins que le régime et les conditions du développement de son pays. Il l’explique dans son interview au New York Times. Ses objectifs, pour le Royaume, consistent à mettre un coup d’arrêt à la corruption, à installer un islam modéré, c’est à dire à faire de l’Arabie Saoudite une puissance moderne, ouverte et plus crédible. « Mon père – dit-il – avait compris qu’on ne peut pas rester dans le G20 avec ce niveau de corruption ». La confiance des investisseurs, la nécessité d’un libéralisme économique et politique nécessiterait donc maintenant le respect des règles d’un État de droit, surtout dans un contexte social où, manifestement, le niveau des injustices et de la corruption inhérentes au système, ont du mal à passer…

« Printemps arabe au style saoudien… »

L’ambition exprimée est celle de tourner la page du Royaume ultra-conservateur, intégriste et rigoriste mais gangrené par l’échelle des malversations. D’où le grand nettoyage politique engagé. Celui-ci permet, notons-le au passage, une concentration du pouvoir dans les mains du Prince héritier Mohammed Ben Salmane. Quelque 200 personnes, effectivement, ont été arrêtées ou appréhendées dont 11 princes et des dizaines de personnalités : ministres actuels ou anciens, hommes d’affaires, etc… Une modernisation qui passe donc, elle aussi, par une politique de force. Même le richissime Prince Alwalid Ben Talal (patrimoine estimé à 17 milliards de dollars), internationalement connu, adepte de conceptions libérales, présent dans les activités d’une trentaine de groupes multinationaux et dans de grandes sociétés, notamment dans la « high tech » Américaine (Apple, Twitter…), n’y a pas échappé.

Le célèbre éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, apporte ses propres commentaires à l’interview de MBS déjà citée plusieurs fois. Il commence ainsi : « Je n’avais jamais pensé vivre assez longtemps pour pouvoir écrire cette phrase : le processus de réformes en cours le plus significatif dans l’ensemble du Moyen-Orient aujourd’hui, c’est en Arabie Saoudite. Oui, vous avez bien lu. Bien que je soi arrivé ici au début de l’hiver saoudien, j’ai trouvé un pays qui a engagé son propre printemps arabe, au style saoudien. »

Difficile de savoir si ce soit disant « printemps arabe au style saoudien » (rien que la formule vaut le détour) réussira à changer les choses pour faire de l’Arabie Saoudite un État disons… fréquentable. Par exemple, un État où les condamnés ne sont pas décapités au sabre sur la place publique… Il reste que Friedman a raison : prendre le Premier ministre d’un État étranger en otage, lui confisquer ses moyens personnels de communication, le mettre en résidence surveillée… voilà qui semble caractériser le « style saoudien »… Heureusement, il n’y a que dans ce pays là que c’est à la mode. Les autres États voyous, aux pratiques si détestables soient-elles, n’ont jamais pu se permettre ça. 25 11 2017

1) Michel Aoun est de confession chrétienne maronite, et Saad Hariri musulman sunnite, tandis que le Président de la Chambre des députés est musulman chiite (Nabih Berri depuis 1992).

2) « Liban : Saad Hariri chargé par le Président de former un gouvernement », Paul Khalifeh, RFI, 03 11 2016.

3) Voir dans ce blog : « ONU, une assemblée générale très révélatrice. Version longue et modifiée ».

4) Voir « French envoy met Hezbollah ahead of Hariri’s return », The Daily Star, 24 11 2017, et « Aoun to seek consensus on dissociation policy solution », The Daily Star, 25 11 2017.

5) « Saudi arabia’s arab spring, at last », interview du Prince Mohammed Ben Salmane par Thomas L. Friedman, New York Times, 23 11 2017

6) Publication en ligne créée en 2014 afin de divulguer les documents sur la National Security Agency (NSA), révélés par Edward Snowden.

ONU: une assemblée générale très révélatrice. Version longue et modifiée.

 

RI No 110 PUB pour mon blogLe texte qui suit, a été publié sur la revue « Recherches Internationales » (No 110 de Juillet et septembre 2017), que je remercie. Ce texte, dans sa version longue et modifiée constitue un ensemble d’observations et d’analyses sur la politique étrangère de la France et sur les crises touchant aux questions du nucléaire militaire, de la Corée du Nord, de l’Iran, de la question de Palestine … à partir de cinq discours prononcés à la tribune de l’Assemblée générale des Nations-Unies: ceux d’ Emmanuel Macron, Donald Trump, Benjamin Netanyahou, Mahmoud Abbas, Wang Yi et Sergueï Lavrov.

Le discours d’Emmanuel Macron (19 09 2017)

Ce discours vaut la peine qu’on s’y attarde en raison de ce qu’il ne dit pas, en raison de ses habiletés trompeuses davantage que pour les mérites de son contenu. Il est trop général pour être vraiment intéressant. Mais il est très révélateur. E. Macron s’adonne à un panégyrique copieux mais peu crédible du multilatéralisme. Certes, on peut apprécier la défense de principe de l’ONU, de l’ UNESCO, de l’UNHCR… quand d’autres attaquent frontalement le système des Nations-Unies. On peut regarder positivement quelques propositions, essentiellement institutionnelles, concernant ce domaine. Mais cette intervention, aussi bien tournée qu’elle soit dans la forme, laisse l’impression d’un faux semblant et d’une faiblesse sur le fond.

Que dit Emmanuel Macron ? Il assure vouloir parler pour ceux qu’on entend pas. Il dit vouloir préserver les équilibres du monde, traiter les causes profondes de toutes les instabilités (terrorisme, migrations, réchauffement climatique). Il veut investir dans l’éducation et la santé. Il propose de renforcer les opérations de paix (en Afrique) et agir pour leur articulation avec l’Union européenne (UE), avec l’Union africaine (UA), avec les organisations « sous-régionales ». Tout cela présente une approche nettement moins unilatérale que celle des États-Unis, moins fondée sur la force, plus négociatrice… donc plus conforme à l’esprit de la Charte des Nations-Unies. La différence avec Trump et Netanyahou est très nette. En France, d’ailleurs, les médias ont alimenté l’idée d’un Président français qui « affronte » Donald Trump et qui ose lui répondre à la tribune de l’ONU… On l’a même présenté comme « l’anti-Trump »… Mais est-ce la bonne interprétation ?

En vérité, ce discours apparaît d’abord très abstrait, hors des réalités. Il n’y a guère que pour le conflit syrien qu’ E. Macron donne quelques précisions. Il propose un processus de négociation pour un règlement politique, avec un « groupe de contact » comprenant les 5 membres permanents de Conseil de Sécurité (le P5), élargi aux États concernés, avec « une feuille de route inclusive ». Pourquoi pas… mais un tel processus est déjà en route depuis des mois avec le processus d’Astana (piloté par la Russie, l’Iran et la Turquie) et qui a finit par prendre le pas sur les négociations de Genève sous l’égide de l’ONU… Pour le reste, on peut dire que le discours d’ E. Macron est une sorte… de mirage politique.

Sur les idées et sur le sens global, on peut même dire qu’il se situe en dessous du grand entretien publié par Le Figaro et sept autres journaux européens le 22 juin 2017. Dans cette interview il avait déclaré – par maladresse ou par provocation ? – que « Bachar, ce n’est pas notre ennemi… ». Cette formule provoqua beaucoup de polémiques étant donnée la nature dictatoriale féroce du régime syrien. Elles s’inscrivait dans une explication visant à démontrer l’utilité de parler avec tout le monde, y compris Vladimir Poutine, Donald Trump, Hassan Rohani et Bachar El Assad. Pour un pays membre permanent du Conseil de Sécurité, c’est, disons, l’attitude usuelle qui s’impose afin de pouvoir jouer un rôle et travailler aux règlements politiques nécessaires. Il est vrai que les aberrantes et frénétiques radicalités de François Hollande et de Laurent Fabius, que des gens de gauche ont pris pour de la fermeté, ont affaiblit la crédibilité et la capacité françaises à rentrer dans les processus de négociation … E. Macron peut – peut-être – faire mieux que cette indigence politique. Son discours à l’ONU avec ses artifices et ses omissions nous font douter.

Il ne dit rien sur la question de Palestine. Pas un mot malgré l’urgence. Pas une allusion. Alors qu’il s’agit de la grande question ayant mobilisé l’ONU et fait l’objet de centaines de résolutions, depuis l’après guerre. C’est le conflit « fondamental » au Proche-Orient. Le silence français sur la question est injustifiable. E. Macron a peut-être écouté Netanyahou s’exprimant à la tribune, mais a-t-il entendu, ou voulu entendre, Mahmoud Abbas dénonçant l’apartheid israélien, et pointant le risque existentiel pesant sur la solution à deux États ?

Plus généralement, Emmanuel Macron n’aborde aucune question avec la volonté de soulever les vrais problèmes, les enjeux réels, les dangers, les échecs… Rien sur la crise afghane. Rien sur la question du Kurdistan. Rien sur les Rohingyas, sur les Sahraouis… Une proposition déjà mille fois entendue sur la crise ukrainienne. Rien de déterminant sur les causes et les responsabilités dans la tragédie des réfugiés et des migrants, sur la nature des politiques européennes en la matière… Rien sur la nature, la légitimité et l’efficacité des interventions militaires françaises en Afrique. Alors que ces interventions, de nature néocoloniale, apparaissent peu compatibles avec l’esprit de la Charte des Nations-Unies. Ce sont, en effet, des opérations de guerre qui montrent leurs limites et débouchent sur de véritables impasses. Elles ne règlent pas les problèmes de fond. C’est l’évidence. Elles les aggravent, et présentent des coûts difficilement supportables. On a vu, à ce propos, comment l’initiative essentiellement française de la guerre en Libye (1), conduite sous couverture OTAN, a produit un chaos sécuritaire et une déstabilisation de toute la région sahélo-saharienne… dont on ne voit pas l’issue.

On observe d’ailleurs que le Conseil de Sécurité a tenu, parallèlement à l’Assemblée générale, un débat dit de haut niveau, sur la question des opérations de maintien de la paix. Au cours de ce débat Jean-Yves Le Drian, pour la France, a exprimé ce qui, selon lui, « n’est plus tenable » dans ces opérations qui coûtent trop cher et qui – il le dit à sa façon – ne permettent pas de résultats probants… Mais il le dit sans proposer d’alternative véritable à l’exercice de la force militaire tel qu’il détermine aujourd’hui l’essentiel des opérations en cours. Il a répété les propositions d’ E. Macron sur le renforcement des opérations de paix en Afrique et « leur articulation » avec l’Union européenne, l’Union Africaine et les organisations sous-régionales… Ce qui est une allusion notamment à une mutualisation des moyens, au partage des coûts… Les opérations de maintien de la paix…voilà un sujet au cœur des responsabilités des Nations-Unies. De la part d’Emmanuel Macron, on aurait apprécié au moins quelques idées, des propositions nouvelles, une initiative de la France, bien au delà du service minimum qui a fut livré.

On constate aujourd’hui que « l’inefficacité » des réponses militaires aux situations de crise et, davantage que cela, leurs conséquences particulièrement négatives pour la paix et la sécurité internationale, est une réalité mieux ou plus souvent intégrée à la réflexion. Bien des responsables politiques et des experts, en effet, se permettent souvent d’aller au delà de la formule : « il n’y a pas de solution militaire… ». Pourtant, ce sont bien ces « solutions » là qui ne cessent de s’imposer. Pourquoi ? Le constat de l’échec patent n’empêche pas l’hégémonie d’une pensée stratégique fondée sur la logique de puissance et sur l’exercice de la force. Cette pensée stratégique est un choix politique fondamental qui interdit toute ambition de réponses complexes, multilatérales, financées à bonne hauteur et conformes aux but et aux principes de la Charte des Nations-Unies. De telles réponses supposent des (re)constructions économiques, sociales, institutionnelles, une affirmation de l’État et de l’État de droit, la recherche de consensus démocratiques … Il s’agit de sortir des déliquescences de crise, de reconstruire les États faillis, reconstruire ce qui s’est effondré avec les ajustements structurels, avec la prédation des richesses locales, avec les modes de gestion néolibéraux et la guerre. C’est à dire développer une vraie pensée politique du développement… Cela reste incompatible avec les règles du capitalisme dominant et les intérêts de ses acteurs principaux, dont la France et ses pouvoirs.

Naturellement, on attend pas d’analyses et de positionnements progressistes de la part d’un Président et d’un Gouvernement qui veulent manifestement prolonger la politique mise en œuvre depuis des années. Mais on est, en conséquence, obligé de constater ce mélange de choix problématiques et d’incapacité de la part des autorités françaises. Les vraies questions du moment ne sont volontairement pas traitées. Et elles ne peuvent pas être traitées positivement dans le cadre politique existant. D’où ce sentiment logique d’une France qui n’ose pas « nommer » les problèmes et qui « n’est pas au niveau ». En tous les cas pas au niveau des multiples défis d’un ordre international particulièrement instable, chaotique et périlleux. On peut se demander à quoi servent les autorités françaises dans un tel contexte.

Emmanuel Macron ne dit pas un mot sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires adopté pourtant en juillet dernier, par l’ONU, avec une majorité de 122 États membres. Il défend l’accord sur le nucléaire iranien, ce qui est bien en soi alors que cet accord est dénoncé si fortement par Trump et par Netanyahou. Mais E. Macron ose déclarer : « Je souhaite, pour ma part, que nous complétions cet accord par un travail qui permettra d’encadrer l’activité balistique de l’Iran, par un travail qui permettra d’encadrer la situation après 2025 que ne couvre pas l’accord de 2015. Soyons plus exigeant… ». Cette proposition de « compléter » l’accord, Trump y fera aussi allusion dans son discours. Netanyahou fera de même dans le sien, avec le tempérament provocateur qu’on lui connaît. Il faut noter le culot du Premier ministre israélien qui, en contradiction avec toute réalité, s’est permis de dire : « …J’ai expliqué il y a deux ans que le plus grand danger n’est pas que l’Iran réussisse une seule bombe en violation de l’Accord, mais que l’Iran sera capable de fabriquer de nombreuses bombes en appliquant l’Accord ». Le cynisme d’un tel mensonge est stupéfiant.

Quel est le problème ?

Le « plan d’action global conjoint » (désigné par l’acronyme anglais JCPOA) définit le contenu de l’Accord. Celui-ci porte exclusivement sur le programme nucléaire de l’Iran. Ce Plan d’action constitue l’accord avec l’Iran. Cet Accord (négocié sur la base du Traité de Non prolifération nucléaire) a été conclu le 14 juillet 2015 par un groupe (dit P5+1) comprenant, face à l’Iran, la Chine, les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ainsi que Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité, qui aura animé les débats et joué un rôle (positif) clé dans les négociations. Ce plan d’action qui a été endossé par le Conseil de Sécurité (résolution 2231 de 2015), après quelque 12 années de négociations difficiles, est un texte substantiel très complexe, comprenant 5 annexes. Il définit un calendrier, des séquences d’application, un mécanisme de résolution des différends, des dispositions multiples de transparence et de confiance, une présence de l’ Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) de longue durée pour le contrôle de son application. Il s’agit probablement du texte juridique et politique sur les armements le plus complet, le plus minutieux et le plus exigeant jamais conclu sur le plan international. Affirmer, comme le fait E.Macron, que cet accord devrait être « complété » … cela ne tient pas pour plusieurs raisons.

1) Emmanuel Macron propose, dans une formulation très ambiguë, de « compléter » l’Accord non pas sur la question du programme nucléaire iranien, mais sur la question des activités balistiques de l’Iran, et aussi – dit-il – pour « encadrer la situation après 2025 que ne couvre pas l’accord de 2015 ». Vouloir ainsi « compléter » l’Accord par le truchement, à posteriori, de l’insertion d’une question qui n’appartient pas à l’objet même de l’Accord, et qui ressort d’un autre ordre stratégique, ne relève pas d’une préoccupation innocente. Avec le risque – probablement recherché – d’aller à la crise en soulevant la colère des iraniens devant tant de pressions… indéfendables sur le fond.

2) Quant à la proposition « d’encadrer la situation après 2025 », on voit bien que tout est déjà bouclé dans le Plan d’action par des systèmes de suivi et de contrôle innovants et particulièrement stricts. Au bout de 10 ans, en 2025, le Conseil de Sécurité devra (c’est défini dans l’Accord avec précision) voter une résolution dite de « Termination Day » qui endossera la fin de la mise en œuvre du Plan d’action, à condition que les dispositions de ce Plan aient été respectées (2). Ceci signifie que le Conseil de Sécurité aura une capacité d’appréciation et de décision sur toutes les suites. Nul besoin, aujourd’hui, de « compléter » ce que l’accord prévoit déjà. L’UE s’oppose d’ailleurs à toute renégociation. Federica Mogherini n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que le Plan est un accord de qualité, équilibré et qui respecte les intérêts de toutes les parties. Un bon accord pour la communauté internationale a-t-elle affirmé.

3) Notons enfin que l’accord comporte un dispositif très particulier (juridiquement inédit) pour le contrôle permanent de son application. Ce dispositif dit « snap back » (refermeture instantanée) prévoit le rétablissement immédiat et automatique des sanctions (pas de veto possible au Conseil de Sécurité) au cas où l’Iran violerait ses obligations. Et ceci au delà du rôle d’une « Commission mixte » créée pour le suivi et la vérification de cette mise en œuvre. Ce « snap back » renforce encore le contrôle et la pression sur l’Iran jusqu’à la fin de la mise en œuvre de l’accord.

On voit donc mal comment il est possible aujourd’hui de prétendre sérieusement que l’Accord nécessiterait d’être « complété », sauf à vouloir rajouter des motifs de conflit, alors que tout sera méticuleusement scruté et contrôlé par le Conseil de Sécurité, jusqu’à la façon de constater et avaliser la fin normale de l’application de l’accord… Sauf à vouloir briser le délicat consensus stratégique global établi grâce à l’Accord de Vienne. C’est exactement ce qui va se passer en octobre avec le refus calculé de Donald Trump d’accorder sa certification sur l’application de l’Accord par Téhéran…

E. Macron se distingue ainsi sur la question du nucléaire iranien en appuyant les tentatives américano-israéliennes. Il fait mine, notamment, de soulever un aspect « technique » précis alors qu’il s’agit d’une entreprise politique dont l’objet est manifestement de tenter de saborder l’Accord. Le fait qu’ E. Macron participe à cette opération est inacceptable. Cette initiative apparaît, en effet, comme une manipulation, un prétexte à la mise en cause d’un accord et d’un processus que l’Iran met pourtant correctement en œuvre. Ce qui a été officiellement confirmé à la fois par l’UE et par l’AIEA. Il faut accorder à cette affaire la plus grande attention.

Sur le nucléaire nord-coréen, Emmanuel Macron considère, comme l’ensemble des puissances occidentales, que la crise serait de la seule responsabilité de Pyongyang qui, il est vrai, multiplie les actions militaires (essais nucléaires et lancements de missiles) considérées comme autant d’initiatives provocatrices ou problématiques par l’ensemble des membres permanents du Conseil de sécurité. En conséquence, la complexité historique et stratégique à l’origine de cette crise est totalement passée sous silence alors que les grandes puissances et des puissances régionales ont aussi, dans l’ensemble, une responsabilité directe à assumer dans une escalade qui s’exacerbe au fil des jours dans la zone la plus nucléarisée du monde. Les risques ne sont pas virtuels. Notons que la Russie, la Chine et la Corée du Sud ont appelé à faire preuve de diplomatie. Le Ministre allemand des affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a fait de même en affirmant que tous les moyens diplomatiques devaient être utilisés pour désamorcer les tensions avant de trouver « un point de départ pour une solution à long terme ». Les autorités françaises vont-elles s’isoler en collant à l’administration Trump et à sa vision militariste ? Il ne faudrait pas que la France décide, elle aussi, de jouer avec le feu en s’associant plus avant à la stratégie périlleuse de Washington qui, on le voit, cherche à briser l’accord de Vienne avec l’Iran et pousse à la confrontation militaire avec la Corée du Nord. Le survol en profondeur d’un groupe de bombardiers des États-Unis le long de la frontière nord-coréenne n’a fait que renforcer les risques d’un conflit ouvert.

Il n’y a donc aujourd’hui qu’une seule question sur laquelle E. Macron prend une position différente de celle de Trump : l’Accord de Paris sur le climat. On comprend pourquoi. A l’évidence, le positionnement global d’Emmanuel Macron, constitué de généralités, de silences, de rappels aux grands principes… ne masque pas la volonté de ne rien dire sur les questions qui fâchent entre alliés occidentaux, tout en se donnant l’allure de celui qui ose tenir tête aux États-Unis, alors qu’il ne fait que les suivre et les seconder. On est loin de l’anti-Trump… Il s’aligne, mais avec habileté. Il y a quelque chose d’hypocrite dans ce discours d’Emmanuel Macron. Il nous rappelle trop ce personnage que Jacques Brel, dans « ces gens là », chantait avec ironie  : celui « qu’aimerait bien avoir l’air, mais qu’a pas l’air du tout »…

Le discours de Donald Trump (19 09 2017)

Ce discours ne brille pas par l’originalité et la pertinence dans l’approche des enjeux mondiaux. Il contient lui aussi un copieux panégyrique mais, évidemment, pour les États-Unis… pas pour les Nations-Unies. L’esprit général est très souverainiste, peu respectueux – malgré quelques contorsions de langage – des principes de la Charte. Les mots les plus utilisés – terrorisme, menaces, souveraineté – révèlent l’unilatéralisme et l’étroitesse de l’approche qu’on lui connaît, reposant essentiellement sur les logiques de force et de domination. Trump se permet d’ailleurs de menacer directement quatre pays : l’Iran, le Venezuela, Cuba, et la Corée du Nord qu’il menace de « destruction totale ». Il utilise sur les conflits des formulations sujettes à bien des interrogations et des doutes. Il énonce par exemple : « la dénucléarisation comme seule avenir acceptable pour la Corée du Nord »… Comme s’il y avait la moindre possibilité que cela puisse se régler ainsi, avec l’abandon par Pyongyang de son programme nucléaire. Qui peut le croire ?

A propos de l’accord sur le nucléaire iranien, il dit : « franchement, cet accord est un problème pour les États-Unis, et je ne pense pas que vous sachiez tout dessus. Croyez-moi ». Pourquoi n’expose-t-il pas clairement le problème que Benjamin Netanyahou et Emmanuel Macron se sont permis d’expliquer, chacun à sa façon ? Se contenter d’un tel flou, d’une telle indétermination sur un conflit porteur de risques majeurs confine à l’irresponsabilité.

Certaines formules de Donald Trump traduisent une « philosophie » générale qui rappelle les mentalités de la Guerre froide : « le problème du Venezuela, dit-il, n’est pas que le socialisme ait été mal mis en œuvre, mais que le socialisme a été mis en œuvre avec fidélité ». En vérité, ce discours brutal est peu intéressant. Comment prendre au sérieux le rappel aux grandes valeurs (paix, liberté, justice, famille), avec cet inénarrable final « Dieu bénisse les États-Unis d’Amérique ». Si ce discours n’était pas celui de la plus grande puissance mondiale qui multiplie les menaces, provoque et favorise l’escalade dans des crises stratégiques de grande portée, aggrave les tensions internationales de façon très préoccupante, pousse à la militarisation… sa lecture donnerait de sentiment d’une perte de temps ()3.

Le discours de Benjamin Netanyahou (19 09 2017)

Ce discours constitue un moment d’agressivité politique et de grande vulgarité. Que le Premier Ministre israélien se permette d’injurier l’ONU n’est pas étonnant, mais plutôt choquant en considération du niveau de mépris que cela révèle. Les formules sont faites pour outrager : « absurdités de l’ONU », « imposture historique », « événements grotesques »… Une telle arrogance ne devrait pas être tolérée. A l’ONU encore moins qu’ailleurs. Remarquons cependant que le discours de 2017 est plutôt « modéré » comparativement à celui de 2016. A cette occasion, B. Netanyahou s’était surpassé dans l’insulte, y compris contre les Palestiniens.

Dans l’intervention de cette année, B. Netanyahou consacre un tiers (!) du propos à l’Iran… et quasiment rien sur la question de Palestine. Le mot Palestine n’est employé qu’une seule fois dans la seule (et lapidaire) formule concernant le conflit : « Israël est engagée à conclure la paix avec tous nos voisins arabes, y compris les Palestiniens ». C’est tout. Autant dire que le Premier Ministre israélien, littéralement, se moque du monde. Il affecte ouvertement sa morgue vis à vis de l’ONU et du peuple palestinien… tout en déclarant avec emphase sa gratitude pour « la remarquable alliance avec les États-Unis ». Une alliance « qui n’a jamais été aussi forte et aussi profonde ». Affronter Téhéran et affirmer une alliance privilégiée avec Washington… c’est manifestement ce qu’est venu chercher Netanyahou à New York. C’est quasiment la seule chose qu’il exprime, au delà de son rejet des Palestiniens.

Peu lui importe le conflit et les Palestiniens… Il parle d’autre chose. Et comme si cela ne suffisait pas B. Netanyahou rappelle la Déclaration Balfour pour souligner – selon lui – que celle-ci reconnaît le « droit du peuple juif à un foyer national dans notre patrie historique ancestrale. Il y a 70 ans, les Nations-Unies sont allées plus loin dans cette vision en adoptant une résolution soutenant l’établissement d’un État juif ». Exit le peuple palestinien… Remarquons que Netanyahou fait preuve de continuité. Déjà, en 2016, il affirmait la même chose. Cette année là, il accusa même le Président Abbas d’avoir critiqué la déclaration Balfour « parce qu’elle reconnaît le droit du peuple juif à un foyer national sur la terre d’Israël ». C’était un mensonge (encore un) puisque Mahmoud Abbas, dans une démarche étrangère à cette accusation sans fondement, avait alors appelé le gouvernement britannique à « rectifier la grave injustice » qui a consisté à permettre la création d’un foyer national aux juifs sans tenir compte des Palestiniens. Un débat politique et historique qui mériterait qu’on s’y attarde…

On peut être préoccupé (mais pas étonné) de cette crispation/provocation violente de Netanyahou sur la déclaration Balfour qui lui sert à légitimer non pas seulement l’existence d’Israël mais, en quelque sorte, l’inexistence d’un État palestinien. Son discours de 2017 est très clair : il n’y a pas de place pour les Palestiniens dans la conception qui est la sienne. Au delà du cynisme et des mensonges politico-historiques calculés, il y a, là encore, un mépris affiché consternant.

Le discours de Mahmous Abbas (20 09 2017)

C’est une intervention d’un tout autre genre, centrée sur la question de Palestine et sur le conflit dans une expression argumentée, précise (notamment sur les propositions), sérieuse et respectueuse. Ce qui domine, c’est la volonté de faire le point, d’expliciter les problèmes et les obstacles, de dire comment et à quelles conditions une solution devrait être trouvée.

Mahmoud Abbas souligne que les Palestiniens ont « essayé de faire revivre le processus de paix » et qu’ils ont appelé le Premier Ministre israélien à « affirmer son engagement pour la solution à deux États ». Il déclare que « la solution à deux États est en péril », ce qui, du fait du processus de colonisation, est une réalité. Il est cependant d’autant plus important que M. Abbas le réaffirme ainsi, qu’en 2016, Netanyahou s’était permis d’expliquer avec insistance que le problème posé n’a jamais été celui des « implantations »… Il est donc absolument nécessaire de rappeler la réalité du problème central de la colonisation malgré l’absence totale de crédibilité des arguments récurrents de ceux qui nient cette évidence. Avec l’occupation, c’est le cœur de la question… que Netanyahou ne traite pas considérant certainement que le cumul, dans la durée, des faits accomplis pourrait « régler » le problème à sa façon. M. Abbas ajoute : « dans une telle situation, il est de notre droit de rechercher des alternatives qui préservent nos droits, protègent notre terre et notre peuple contre un système d’apartheid qui se renforce ». L’utilisation du mot apartheid doit être relevée. C’est une qualification juste et d’ores et déjà une réalité qui prend d’autant plus d’importance que la création d’un État palestinien est en question, que la politique d’occupation et la répression se nourrissent de la progression des valeurs d’extrême droite, du racisme et du rejet des Palestiniens dans un processus inquiétant de fascisation d’un régime nourri par une extrême droite dominante et violente qui affirme ses options sans complexes.

Selon Haaretz, la formulation de M. Abbas signifierait que celui-ci met directement sur la table la possibilité de la solution à un seul État. Est-ce une façon – comme le suggère le journal – de répondre au « découragement » du peuple palestinien ? Est-ce la fin annoncée d’un espoir d’indépendance ? Est-ce une manière, dans le bras de fer diplomatique et politique, de mettre autre chose sur la table ? Il faut en effet, répondre à l’évidente question suivante: s’il n’y a pas d’État palestinien, comment traiter le sort (et les droits) des 6,5 millions de Palestiniens ? Comment intégrer 6,5 millions de palestiniens dans ce que réclame en permanence Netanyahou, à savoir un État juif ? Cette option d’un seul État et État juif – donc inévitablement État d’apartheid dans le contexte actuel – se heurte, on le sait bien, à cette contradiction manifeste. B. Netanyahou veut-il, et peut-il, dans la durée, nier l’existence de la question de Palestine, imposer une telle issue par la force et par l’épuisement des résistances… Si le péril est grand pour les Palestiniens, le problème, pour autant, n’est pas réglé – loin de là – pour Israël. Et la solution démocratique à un seul État n’est pas, elle non plus, pour demain.

L’avancée très préoccupante de la colonisation rend cruciales les initiatives pour un règlement politique avec une confrontation internationale de niveau élevé sur le fond et sur les valeurs, sur les enjeux, sur les dimensions géopolitiques de la question de Palestine… Ce n’est pas seulement un règlement, comme aboutissement d’un processus de paix (aujourd’hui bel et bien mort) qu’il faut trouver ou retrouver. Il faut tout remettre sur la table. Tout. La question de Palestine pose un problème éthique et politique de portée civilisationnelle à tout le monde, à tous les États, pour le respect de ce que sont les Nations-Unies, pour le droit des peuples et le droit à l’auto-détermination. Il est donc problématique que le Président français puisse choisir de ne rien dire dans un moment politique de cette nature.

Les discours de Wang Yi, Ministre des Affaires étrangères chinois (21 09 2017) et de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe (21 09 2017).

Les deux ministres des affaires étrangères se sont rejoints sur des options favorables au Droit international, à l’application des résolutions de l’ONU, au multilatéralisme, au règlement politique des conflits, au respect mutuel, au refus de l’ingérence… Concernant la crise sur le nucléaire nord-coréen, Wang et Lavrov ont rappelé leur opposition à la militarisation du conflit et la proposition commune à la Chine et à la Russie du « double moratoire » : arrêt des expérimentations de la Corée du Nord et, en parallèle, arrêt des exercices militaires américano-sud-coréens.

Wang à rappelé qu’en 2005, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Nord, la Corée du Sud et les États-Unis ont formalisé des accords sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Ces accords impliqueraient un engagement de Pyongyang à cesser la production d’armes nucléaires et un engagement des États-Unis à normaliser leurs relations avec la RPDC. Wang a insisté sur la nécessité de travailler dans ce format. Il a souligné que Pékin appelle la Corée du Nord à « ne pas aller plus loin dans une direction dangereuse ». Il a rappelé que la Chine s’oppose à l’existence d’armes nucléaires dans chacun des deux États coréens. Selon lui, les États-Unis et la Corée du Nord devraient trouver des compromis et se rencontrer pour dialoguer et faciliter la paix et la stabilité en Asie de l’Est.

Sergueï Lavrov, dans le même esprit, fut un peu plus offensif dans le ton, en dénonçant « l’aventurisme de Pyongyang » et « l’hystérie militaire » qui « mène à l’impasse et à la catastrophe ». Il s’est fait critique sur l’unilatéralisme de l’OTAN et sur les contradictions occidentales, soulignant qu’on ne peut résoudre les crises en élargissant l’OTAN et en appliquant des sanctions, par ailleurs inefficaces. Il cite le blocus de Cuba dont « la levée est demandée par la presque totalité des États membres de l’ONU depuis des années ». Il appelle à liquider l’héritage de la Guerre froide, la logique des blocs et celle de l’OTAN qui insuffle l’actuel climat de Guerre froide.

Sur la question du désarmement nucléaire, Sergueï Lavrov rappelle la position russe d’un monde exempt d’armes nucléaires. C’est aussi l’option chinoise officielle. Une telle perspective, selon S. Lavrov, doit être réalisée par un processus universel conforme au TNP. Il est cependant critique vis à vis du Traité d’interdiction adopté par l’ONU, et d’ores et déjà signé (à l’occasion de cette Assemblée générale) par plus de 50 États. Ce traité va donc rentrer en vigueur (en principe au printemps 2018) puisqu’il a obtenu le minimum requis de signatures (50) pour cela.

Sergueï Lavrov appuie sa critique du Traité d’interdiction des armes nucléaires en soulignant que les tentatives pour mettre hors la loi les armes nucléaires, tout en « fermant les yeux » sur des facteurs qui influent sur la stabilité stratégique, portent atteinte au processus défini par le TNP. Cet argument recoupe le positionnement français et celui de l’ensemble des États dotés de l’arme nucléaire. La France, en effet, de la même façon, oppose le TNP et le Traité d’interdiction. Celui-ci, selon elle, viendrait affaiblir le premier. L’argument est spécieux. Il faut le combattre. Les deux traités déterminent des processus convergents et complémentaires dans l’exigence, comme perspective logique, d’élimination de l’ensemble des armes nucléaires. En fait le Traité d’interdiction renforce le TNP et la dynamique nécessaire au désarmement. C’est un levier juridique et politique, un « accélérateur », si l’on peut dire, de cette dynamique nécessaire. Aucun des (9) États dotés de l’arme nucléaire – mais à des degrés très divers – n’approuve vraiment la nouvelle situation découlant de l’adoption du traité d’interdiction. La France étant, comme d’habitude, au côté des États-Unis, particulièrement crispée et malveillante, alors que la Chine apparaît comme la plus modérée et la moins hostile.

Concernant la question de Palestine, S. Lavrov a rappelé l’engagement de la Russie « pour l’unité palestinienne » et pour « la relance du dialogue ». Wang a mis l’accent sur l’édification d’un État palestinien indépendant. C’est un « mauvais signe, selon lui, qu’après 70 ans à l’ordre du jour de l’ONU, la Palestine n’ait pas pu encore réaliser son indépendance ». Effectivement.

Ces déclarations qui ont convergé sur un règlement juste de la question de Palestine sont plutôt positive. Mais, il faut le dire clairement, elles ne sont pas à la hauteur du problème posé… Ce n’est manifestement pas le sujet d’actualité dominant pour Pékin et Moscou qui semblent définir leur positionnement – comme sur les questions du nucléaire – d’abord dans le contexte des rapports de forces et des enjeux qui divisent les grandes puissances.

D’une façon plus générale, on peut observer les points suivants:

a) Un discours d’Emmanuel Macron très problématique que certains désignent comme une diplomatie « gaullo-mitterrandienne ». E. Macron s’est d’ailleurs explicitement référé à cette qualification. Mais qu’est-ce que ce « gaullo-mitterrandisme » qui a suscité tant de débats ? Un rôle spécifique de la France sur le plan international ? Une affirmation d’indépendance dans l’analyse, les choix et les comportements ? Une distanciation vis à vis de Washington ? Une rupture (ce qui n’est jamais arrivé) avec la Françafrique et les pratiques néocolonialistes ? Le caractère très approximatif d’une telle caractérisation, qui rappelle des périodes de l’histoire française si différentes, ne simplifie pas les choses. Disons qu’après la période gaullienne, chaque présidence de la République a marqué par ses initiatives et ses dérives les étapes successives d’un processus durable de « normalisation » atlantiste, de perte d’autonomie stratégique, de solidarité politique occidentale privilégiée. Il y eu quelques épisodes exceptionnels, par exemple en 2003, avec l’opposition chiraquienne à la guerre en Irak. Il y eu surtout des ruptures pro-américaines, européennes, néolibérales et otaniennes très nettes. On peut citer celle de 1974/1975, avec la création par Giscard d’Estaing des sommets réunissant les puissances dites « les plus industrialisées ». Ce modèle de sommets deviendra le G7. On peut aussi mentionner la rupture de 2009, avec le choix fait par Nicolas Sarkozy de réintégrer la France dans le Commandement militaire intégré de l’OTAN, et de la réinsérer dans « la famille occidentale ». Ce processus de « normalisation » a épousé les circonstances et les rapports de forces. Il s’est poursuivi et accentué progressivement au point où François Hollande et Laurent Fabius ont pu glisser jusqu’à des formes d’un néoconservatisme homothétique de ce qu’il y a de plus à droite aux États-Unis. Mais pourquoi associer Mitterrand à une diplomatie « gaullienne » ? Alors que la présidence de François Mitterrand, elle-même, n’a pas échappé à ce processus historique, cet affaiblissement français. On se souvient notamment de l’appui de Mitterrand à l’OTAN et à Washington dans la crise des euromissiles, ou bien de la participation à la Guerre du Golfe (sous les ordres du Haut commandement des États-Unis), ou encore de l’engagement déterminé pour la force de dissuasion nucléaire… En vérité, cette formule d’une diplomatie « gaullo-mitterrandienne » semble d’abord avoir été inventée afin – si l’on peut dire – de sauver le soldat Mitterrand qui participa effectivement, lui aussi, dans le contexte d’alors, à ce processus de « normalisation ». Est-ce qu’on veut maintenant sauver aussi le soldat Macron en attribuant à sa politique étrangère des singularités perdues de vue depuis des lustres ?.. Après seulement quelques mois de présidence, il est probablement un peu prématuré de qualifier globalement la politique étrangère d’Emmanuel Macron. Mais les clarifications viennent rapidement. A l’évidence, ce que l’on peut dès maintenant constater ne plaide vraiment pas pour attribuer à sa politique étrangère les vertus fictives qu’on associe à cet imaginaire « gaullo-mitterrandien ».

b) Washington et Tel Aviv affichent leur mépris pour l’ONU avec une polarisation sur les logiques de force. C’est aussi la volonté explicite de ne pas traiter les enjeux les plus brûlants : dangers de guerres, escalade des confrontations politiques, surarmement… Les choix stratégiques de puissance et les politiques de domination font obstacle aux approches multilatérales et politiques. C’est un danger réel pour aujourd’hui et pour l’avenir. La montée de tensions autour de la question du nucléaire nord-coréen, mais aussi en mer de Chine, est un enjeu particulièrement crucial. Avec le survol en profondeur de l’espace nord-coréen par un groupe de bombardiers des États-Unis, on a franchi un seuil qui introduit le militaire dans l’escalade. Les États-Unis se sont engagés sur ce champ malgré les risques. Le sentiment domine malgré tout qu’on ne devrait pas aller jusqu’à l’affrontement armé. Mais les surenchères et les engrenages ont tendance à définir leurs propres trajectoires… La situation est donc sérieuse. Elle nécessiterait, dans l’urgence, d’abord une expression politique très déterminée, mais aussi des initiatives française et/ou européennes auprès de tous les protagonistes pour appeler à la retenue et à un vrai processus de dialogue et de règlement politique. Ce qui a été réussi pour l’Iran devrait au moins, pour commencer, pouvoir s’enclencher concernant la Corée du Nord.

c) Le positionnement israélien avec son arrogance est particulièrement intolérable. Et cela devrait être davantage mis en exergue et mis en cause. Et puisque l’enjeu des armes nucléaires est au centre des préoccupations internationales… il ne faut jamais oublier qu’Israël possède un arsenal important et refuse d’adhérer aux traités de désarmement. Cet arsenal fournit aux dirigeants de Tel Aviv la garantie qu’ils peuvent imposer leurs choix en toutes circonstances et refuser aux Palestiniens la reconnaissance et la réalisation de leurs droits. Raison de plus pour insister sur le fait que la situation actuelle est une impasse et ne peut pas durer. S’il y a une crise internationale aiguë nécessitant légitimement des sanctions et des mesures de boycott, c’est bien cette impasse dramatique issue du processus de colonisation de la Palestine par le régime de Tel Aviv encouragé aujourd’hui par les lâchetés occidentales.

d) Les discours chinois et russes sont plus positifs, plus attentifs à l’exigence de responsabilité collective, et relativement plus réticents à la tendance à la militarisation. Mais ce sont en premier lieu des positionnements politiques de grandes puissances. Celles-ci s’affirment dans des rapports de forces et dans un cadre stratégique considéré comme déterminant pour les choix effectués. La puissance… encore et toujours comme déterminant majeur des comportements internationaux. Malgré sa représentativité et son statut dans l’Organisation des Nations-Unies, l’Assemblée générale n’y échappe pas.

e) Les questions du développement, les enjeux économiques et sociaux ne sont que très peu abordés alors qu’il s’agit de conditions absolument nécessaires à la stabilité, à la sécurité et à la paix. C’est significatif de la limite de l’exercice du discours officiels dans ce cadre onusien. Emmanuel macron a déclaré : « car, sur les causes profondes, morales, civilisationnelles, si nous voulons les relever, c’est par une véritable politique de développement que nous pouvons le faire ». Il faut – il faudra – mesurer la différence et la contradiction qui se manifestent déjà fortement entre cette jolie formule et la réalité d’une politique de droite anti-sociale sur tous les terrains.

1) Sur cette question notamment, voir « Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », J. Fath, Les Éditions Arcane 17, 2015, pages 121 à 125.

2) Voir sur ce point : JCPOA « Implementation plan », paragraphe 34 (V), ainsi que l’annexe 5 « UNSCR Termination Day ».

3) Sur la politique étrangère de Donald Trump, voir sur mon blog les deux articles suivants : « Quel monde selon Trump ? » (13 12 2016), et « Trump : war president ? » (18 03 2017).