Jérusalem ou la lâcheté européenne et française.

L’explosion de la colère palestinienne révèle ce qui est devenu insupportable pour tout un peuple : l’occupation militaire, la dépossession territoriale, la répression brutale et le mépris. Le mépris des dirigeants israéliens, de leurs forces armées et des colons pour les droits et pour la légitimité de ceux qu’ils écrasent dans l’impunité totale depuis des décennies. Mais cette insurrection de résistance témoigne aussi de la lâcheté des pouvoirs en Europe et en France, et au-delà, évidemment. Les uns et les autres se drapent dans les beaux principes tout en aidant systématiquement Israël à fouler aux pieds le droit international et les résolutions des Nations-Unies. On peux considérer qu’il s’agit de lâcheté. Voici un court récit explicatif sur cette inacceptable démonstration d’indignité.

Il faut s’en souvenir : le 23 décembre 2016, les 15 pays membres Conseil de Sécurité de l’ONU adoptèrent la résolution 2334 par 14 voix… et l’abstention des États-Unis. Après 8 ans de blocage, Obama laissait donc passer une résolution qualifiée « d’historique » notamment dans une déclaration du bureau de presse des Nations-Unies. Dans cette résolution, le Conseil avait alors très fermement placé l’illégalité de la colonisation au centre de la problématique politique. François Delattre, délégué de la France, approuva la démarche en reconnaissant que « c’est la première fois que le Conseil de Sécurité s’exprime ainsi, de manière aussi claire… ». Il annonça dans la foulée l’organisation par la France d’une conférence internationale pour « revitaliser » le processus de paix.

Cette conférence se tint peu après en présence de 75 pays et organisations internationales, mais sans les principaux protagonistes : ni les Israéliens, ni les Palestiniens. Cette initiative fut qualifiée de « conférence témoignage » ou de « conférence symbolique ». Elle n’eut, en effet, aucun résultat permettant de sortir d’une situation d’impasse résultant principalement de la politique permanente de colonisation israélienne. La vacuité de cette initiative confirma l’impossibilité de nourrir l’illusion de l’existence et de la dynamique d’un « processus de paix » sans s’attaquer vraiment au problème essentiel : la colonisation et la politique du pouvoir colonial. En vérité, ce qui restait du « processus » de paix, fut délibérément achevé par Ariel Sharon. Celui-ci fit effectivement comprendre son intention d’en finir avec Oslo lors de la « ballade » provocatrice qu’il effectua sur l’Esplanade des Mosquées, le 28 septembre 2000. Il en résulta le soulèvement de la 2ème intifada, l’intifada El-Aqsa, qui fit plus de 5000 morts et 30 000 blessés…

Droit international et « droits éternels »…

Naturellement, la résolution 2334 de 2016 fut un événement. En soulevant très clairement la question de la colonisation et de l’illégalité de l’acquisition de territoires par la force, en qualifiant Israël de « puissance occupante » (formulation juridiquement pertinente), en condamnant en termes très nets la construction et l’expansion des colonies de peuplement, la confiscation de terres, la destruction de maisons, le déplacement de civils palestiniens, les violations du droit international humanitaire, en rappelant l’obligation faite à Israël de démanteler tous les avant-postes de colonies établis depuis 2001, en soulignant que le Conseil de sécurité ne reconnaîtra aucune modification aux frontières de juin 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, en demandant à tous les États de faire une distinction entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967, en rappelant la nécessité d’une paix globale, juste et durable sur la base des résolutions de l’ONU, du mandat de la conférence de Madrid, de l’Initiative de paix arabe, en appelant à intensifier les efforts pour mettre fin à l’occupation israélienne… en insistant sur l’ensemble de ces exigences de droit légitimes, cette résolution 2334 suscita la hargne israélienne. Le représentant de Tel Aviv, Danny Danon, usa même d’une formule significative : « qui vous a donné le droit de nous priver de nos droits éternels sur Jérusalem ? » Pour ce haut responsable du Likoud, ancien ministre de la science, peu importe le droit international, pourvu qu’on ait… des « droits éternels ». L’observateur de l’État de Palestine, Riyad Mansour, lui, s’était réjoui de l’adoption de ce texte, après des années de paralysie.

Samantha Power, représentante des États-Unis, formula des réserves pour justifier l’abstention de Washington, sans pour autant lâcher l’allié israélien. Cet allié stratégique essentiel et fidèle auquel Obama, quelques mois auparavant, avait promis un accord de défense à hauteur de 38 milliards de dollars, du jamais vu à ce niveau. Mais la résolution 2334 fut donc adoptée…

Pourquoi est-il important de rappeler tout cela aujourd’hui ?

Le 29 avril dernier, le Conseil de l’UE (c’est à dire les États membres) a nommé un Représentant spécial pour le processus de paix, M. Sven Koopmans. Ce Représentant spécial a maintenant la charge d’agir en conformité avec la résolution 2334 du Conseil de Sécurité. C’est son mandat officiel. Ainsi, les pays de l’Union européenne décident de s’engager, de prendre des initiatives en application de cette résolution. On pourrait dire : très bien ! Bravo ! Allez-y !.. Hélas, il n’a fallu guère plus de 8 jours pour démontrer l’hypocrisie des Européens en général, et de la France en particulier. Certes, on pouvait (on devait) s’y attendre… Mais la démonstration est tellement exemplaire et accusatrice qu’il vaut la peine de s’y attarder un peu.

En réponse à la crise concernant Jérusalem, le projet d’expulsions de familles et la colonisation à Sheikh Jarrah, le porte parole du Service Européen pour l’Action Extérieure (le SEAE dirigé par Josep Borell), publia une déclaration d’une grande faiblesse, renvoyant dos à dos Israéliens et Palestiniens, soulignant que « la violence et l’incitation sont inacceptables et les auteurs de toutes parts doivent être tenus pour responsables ». La déclaration appela les dirigeants politiques, religieux et communautaires de tous bords à faire preuve de retenue et de responsabilité, etc… Exit la question essentielle de la colonisation, c’est à dire la cause même des problèmes si bien explicités et si bien dénoncés dans la résolution 2334…Ce n’est pas un recul. C’est un effondrement.

Dans le même esprit, les envoyés du Quartet (dont on a pas entendu parler depuis des années) se sont permis un communiqué conjoint exprimant leur « inquiétude » (quelle audace), dénonçant des « affrontements » et des violences, appelant toutes les parties à maintenir et à respecter le statut quo sur les Lieux saints, etc… Là encore, exit la résolution 2334 et la problématique fondamentale de la colonisation et de l’occupation, donc du droit international et des résolutions des Nations-Unies. Adieu les grands principes. Même le Coordinateur spécial (très spécial…) de l’ONU pour le processus de paix aux Moyen-Orient, Tor Wennesland, s’est exprimé dans le même sens.

De possibles crimes de guerre, dit l’ONU.

Les Nations-Unies ont cependant exhorté Israël à mettre fin à toute expulsion forcée de Palestiniens à Jérusalem-Est, en avertissant que ses actions pourraient constituer des « crimes de guerre ». « Nous demandons à Israël de mettre immédiatement fin à toutes les expulsions forcées », a déclaré Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, au cours d’un point de presse le 7 mai à Genève.

La France et ses partenaires européens perdent ainsi encore un peu plus de leur crédibilité et même de leur dignité dans cette consternante lâcheté face à la répression coloniale israélienne et au mépris de Tel Aviv pour toute légalité internationale. Remarquons que les Européens et la France cherchent en permanence à légitimer leur positionnement en se référant au « processus de paix ». Celui-ci, cependant, c’est l’évidence même, est mort et enterré depuis environ 20 ans. Mais la fiction de l’existence d’un cadre et d’un esprit de négociation qui serait internationalement reconnu leur permet, en dépit des réalités, de traiter sur un pieds d’égalité, l’occupant et l’occupé, le colonisateur et le colonisé, celui qui bafoue le droit et celui qui lutte pour faire respecter le sien. Comme si Israéliens et Palestiniens étaient des alter ego dans la responsabilité et dans une dynamique de règlement politique. Cette fiction n’a réellement jamais existé. Elle est encore plus dénuée de vérité et de légitimité aujourd’hui. Cette fiction, qu’il faut clairement dénoncer, c’est le masque fragile de la lâcheté européenne et française.

Comme réalité juridique, politique et éthique, il n’y a plus aujourd’hui qu’un très brutal face à face qui oblige à choisir : le face à face des Palestiniens et de la puissance coloniale avec ses troupes, ses blindés, ses bombardiers et ses colons armés. En tuant Oslo, les Israéliens ont mis les Européens et la France, mais aussi tous les autres acteurs concernés dans le monde, devant un défi qu’ils ne veulent surtout pas relever : soit vous contribuez, par votre politique, à l’occupation et à la colonisation israélienne, soit vous exigez l’application du droit, et vous prenez réellement des initiatives concrètes dans cette voie. Il n’y a plus de champ intermédiaire qui puisse autoriser la posture hypocrite et mensongère consistant à s’exonérer d’un choix dans l’alternative : ou bien la guerre contre les Palestiniens, ou bien la paix dans l’application du droit et dans la justice. 11 05 2021

Quand la CIA parle du futur…

« Global Trends 2040. A more contested world ». Dans ce dernier rapport, la Communauté américaine du renseignement (dont la CIA) imagine le monde de demain. C’est à a fois terriblement banal et très… intéressant. Ce rapport de 156 pages (« Tendances globales 2040. Un monde plus contesté ») a été publié en mars 2021 par le Conseil national du renseignement des États-Unis. Il traite de multiples enjeux : démographie, environnement, économie, technologie… dans l’ordre des sociétés, des États et de l’international.

Cet exercice Global Trends paraît tous les 4 ans à l’occasion de l’élection d’un nouveau Président. Les rapports du renseignement américain (National Intelligence Council) sont régulièrement publiés et, par la suite, édités en français. Ce rapport Global Trends 2040 n’est pas encore traduit. Il est toujours nécessaire d’analyser le contenu de ce genre d’exercice. Que nous dit cette version pour 2040 ?

On peut dire qu’elle présente des constats, des aveux et des silences. Ces constats, ces aveux et ces silences en disent beaucoup sur les contradictions du système capitaliste, sur le niveau de la crise globale et sur les échecs stratégiques majeurs qui aujourd’hui s’imposent. Dans cet article, j’ai choisi de privilégier, sans préjudices pour une compréhension politique d’ensemble, quelques questions générales ainsi que le chapitre international. Celui-ci est évidemment traversé par l’actualité et la trajectoire périlleuse de la rivalité sino-américaine dans un monde qualifié de plus contesté, plus incertain et plus conflictuel. Ce qui n’est pas faux.

Le rapport confirme donc une évidence : c’est la rivalité Chine/États-Unis qui va constituer le cœur des confrontations de puissances. Et celles-ci vont être vives (elles le sont déjà). La Chine, souligne le rapport, « va vraisemblablement déployer des capacités militaires qui mettront à haut risque les forces alliées dans la région. (…) Les leaders chinois espèrent certainement que Taïwan se rapprochera de la réunification d’ici 2040, possiblement par une coercition soutenue et intensive » (p.94). Ajoutons que Washington n’est pas en reste quant aux initiatives de militarisation du détroit de Taiwan. Celui-ci promet donc d’être un des lieux majeurs de la tension internationale. Le rapport, prudemment, affirme aussi qu’aucun État ne pourra dominer seul l’ensemble des régions et des domaines dans le monde. Ce qui est une façon de refuser d’envisager la perspective d’une Chine à la première place mondiale. On se rassure comme on peut.

On ne pourra pas dire que les auteurs du rapport ne font pas preuve d’une certaine lucidité, comme en témoigne cette formulation : « ces dynamiques de puissance sont susceptibles de produire un environnement géopolitique plus volatile et plus confrontationnel, de remodeler le multilatéralisme, et d’élargir le fossé existant entre les défis transnationaux et les dispositions de coopération nécessaires pour y faire face » (p. 92). En fait, l’idée d’une problématique d’aggravation des tensions et d’impasse mondiale traverse l’ensemble du rapport. Avec le constat selon lequel « durant les deux dernières décennies, l’intensité de la compétition pour une influence globale a atteint son plus haut niveau depuis la Guerre froide » (p. 92). Dans un tel contexte géopolitique les États, selon le rapport, devront faire face (on y est déjà) à une conjugaison d’armes conventionnelles hautement destructrices et précises, d’armes stratégiques, de cyber-activités contre les infrastructures civiles et militaires, dans un environnement déstabilisant de désinformation.

L’Enjeu des très hautes technologies militaires

Cette escalade dans la course aux armements est déjà une réalité. On peut cependant s’étonner que cette invasion des très hautes technologies dans ce qui constitue une mutation en cours des armements et des formes de la guerre, ne soit pas traitée davantage dans sa portée réelle, au-delà des strictes problématiques de sécurité et de défense, alors que la production américaine sur la question (information, expertise, analyse…) est déjà tout à fait considérable. Est-ce pour ne pas trop s’appesantir sur un certain retards des États-Unis sur l’hypersonique par rapport à la Russie, mais aussi par rapport à la Chine ?

L’enjeu est de toutes façons particulièrement élevé. C’est, en effet, la guerre du futur qui se dessine dès aujourd’hui dans l’association de la numérisation, de l’intégration des systèmes d’armes (conventionnel, hautes technologies, nucléaire), et d’une tendance à penser la guerre comme des ensembles d’opérations « multi-domaines » ou de « combats collaboratifs » intégrant l’action dans tous les espaces : terre, mer, air, espace extra-atmosphérique, cyberespace. Tous les domaines existant, de l’espace extra-atmosphérique jusqu’au corps humain, sont de plus en plus investis par des hautes technologies, des bio-technologies, des systèmes d’armements à très haut niveau de puissance et d’efficacité. Et il ne s’agit pas seulement de projets en expérimentations. En 2040, cette guerre du futur aura pris des dimensions concrètes qui, n’en doutons pas, changeront dramatiquement les conditions, déjà très dégradées, de la sécurité internationale. La Communauté américaine du renseignement ne s’aventure guère sur ce terrain pourtant d’actualité.

Rien de tout cela n’apporte des analyses et des informations dépassant les lieux communs de l’expertise la plus commune. On pourrait dire la plus banale. Mais il faut prendre un peu de recul afin de comprendre certains aveux du rapport. Celui-ci montre clairement que ce qui domine l’ordre international, par choix délibéré et par « nécessité » systémique, ce n’est pas le paramètre des droits humains et de la démocratie instrumentalisé aujourd’hui comme clé d’interprétation ou de justification des puissances occidentales dans leur politique d’affrontement avec les régimes qualifiés globalement d’autoritaires et d’agressifs.

Ce qui constitue le vrai moteur des relations internationales, c’est l’affirmation de la puissance et la volonté d’imposer ou gagner une certaine hiérarchie des puissances. Le rapport explicite assez clairement (il y va de sa crédibilité) que les rivalités de puissances dominent, et que la démocratie n’est donc pas ce qui structure réellement l’ordre international. Précisons-le, cela ne veut pas dire, sur le fond, que l’enjeu démocratique est subalterne. La démocratie, c’est une longue histoire des peuples, et c’est aussi l’accompagnant idéologique privilégié des politiques de puissances associées au capitalisme occidental.

La crise du modèle occidental

Par ailleurs, si la Chine et la Russie n’ont pas les caractéristiques d’États démocratiques chérissant les libertés… on peut aussi souligner que les systèmes politiques et institutionnels occidentaux peuvent difficilement être présentés comme des parangons de vertu. Cela ne tient pas à l’analyse. L’épuisement de la démocratie représentative, le démantèlement systématique des droits sociaux, le recul inquiétant des libertés et de l’état de droit au nom de la sécurité, la montée de l’autoritarisme et d’une certaine violence d’État, mais aussi l’appui désinhibé à des régimes alliés répressifs, agressifs et trop souvent si peu respectueux de la légalité internationale (Israël, Turquie, Arabie Saoudite, Émirats du Golfe, Égypte, Colombie, par exemple)… tout cela témoigne, on le sait, d’une dégénérescence des valeurs dans une crise profonde du modèle occidental.

La Russie, la Chine, la Turquie (et quelques autres) assument très explicitement que le « référent démocratique » occidental n’est pas leur choix. Ces puissances confirment qu’elles se définissent d’abord comme les (dissemblables) « challengers » d’un ordre international libéral sous domination américaine, aujourd’hui de facto dépassé. C’est d’abord le choix stratégique explicite de contrer ou remodeler l’ordre international en fonction de leurs propres vision et intérêts. Mais aussi de leur propre histoire. Il y a chaque fois la recherche d’une revanche sur l’histoire, sur les humiliations et les formes d’ascendance ou d’assujettissements subis. Joe Biden, l’OTAN (voir le Rapport OTAN 2030) et même l’UE ont traduit cela en nécessité d’une Nouvelle alliance stratégique globale contre les régimes autoritaires. Avec davantage d’intégration politico-militaire et toujours moins de multilatéralisme. Exit, la vérité des responsabilités et des complexités dans un ordre international où le chacun pour soi et les alliances changeantes font culminer les paramètres de la puissance et de la force, de la sécurité dite nationale, de la méfiance et de l’intimidation, de la recherche de la suprématie politique, idéologique et culturelle…

Mais avions-nous besoin de la Communauté américaine du renseignement pour comprendre cela ? Évidemment non. Il faut souligner cependant que ni l’instrumentalisation occidentale de la démocratie comme justification ou alibi des logiques de puissance, ni la volonté de revanche et d’affirmation stratégique des « challengers » ne produisent en elles-mêmes une légitimité de fait, ou bien une vision du futur par elle-même acceptable. Choisir entre différents types de logiques de puissance, c’est forcément, le plus souvent, privilégier le rapport de force, rechercher la prépondérance et l’affrontement et préparer la possibilité de la guerre. C’est ce choix qui domine outrageusement aujourd’hui dans toutes les stratégies d’ambition et de moyens hégémoniques. Et qui domine d’autant plus, au fur et à mesure de l’affaiblissement de l’ONU, du recul des pratiques de la diplomatie, de l’effondrement du multilatéralisme, du démantèlement de l’architecture internationale de sécurité construite au 20ème siècle avec l’ensemble des traités de contrôle des armements et de désarmement.

Qui sonne à la porte de l’histoire?..

Au fond, ce que la Communauté américaine du renseignement nous rappelle, à son corps défendant, dans sa presque lucidité, et dans ses silences, c’est l’impasse dangereuse pour l’avenir de l’ordre international des stratégies reposant sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Le retrait piteux d’Afghanistan, comme défaite stratégique américaine et occidentale, traduit cette vanité de la puissance et de la force… quand ce qui sonne avec tant d’insistance à la porte de l’histoire, ce sont d’abord les urgences sociales, l’effondrement des États les plus faibles, les immenses besoins non satisfaits, la quête de dignité humaine, la colère montante des peuples…et, avec cela, la nécessité absolue de la responsabilité collective et la sécurité collective (principes essentiels dans la Charte des Nations-Unies) face aux risques de chocs majeurs, face aux défis globaux alors que le futur est terriblement incertain.

Évidemment, le rapport ne va pas jusqu’à ce constat pourtant si indéniable. Mais l’inquiétude est là, formulée noir sur blanc. Une inquiétude qui porte sur l’essentiel. Ce que dit assez clairement le rapport c’est, en fait, l’incapacité des gouvernements à faire face, et la méfiance des populations vis à vis des pouvoirs et des institutions. C’est la non pertinence des politiques mises en œuvre . C’est l’inadéquation du mode de développement (p. 3, 6 et 8). « Aucunerégion, aucune idéologie ou système de gouvernance semble exonérée ou être susceptible d’avoir les réponses ». La crise impose ses contraintes en l’absence de stratégies d’adaptation suffisante, explique le rapport.

L’inquiétude politique et sociale est particulièrement visible dans la description d’un déséquilibre essentiel : « au sein des États et des sociétés, il y aura probablement un fossé persistant et croissant entre ce que les gens demandent et ce que les gouvernements et les entreprises peuvent offrir. (…) Alors que les acteurs à tous les niveaux peinent à s’entendre sur de nouveaux modèles de civilisation » (p.3). On peut difficilement être plus explicite sur le constat d’un processus d’épuisement et d’une impasse de nature fondamentale.

Le rapport souligne aussi que ce nouveau contexte « est susceptible de produire à tous les niveaux une contestation plus grande que celle qu’on a pu connaître depuis la fin de la Guerre froide » (p.7). Il nourrit ce constat en notant cependant que de nouvelles « allégeances identitaires » dans un environnement informationnel plus fermé, aggravent les fractures au sein des États, dégradent le civisme et accentue l’instabilité. Ce qui correspond, de fait, à une situation très préoccupante que nous vivons aujourd’hui déjà, avec la poussée (trop souvent sans réponses au moins convergentes sinon communes à la hauteur) de courants très réactionnaires et de forces d’extrême droite, ou qualifiées de populistes.

Le temps des incapacités systémiques

Comme tant d’autres instances, la Communauté américaine du renseignement a besoin de caractériser ce qu’elle perçoit comme « notre monde futur ». Elle définit ainsi cinq scénarios pour 2040. En voici la liste très résumée :

1) Un monde de renaissance démocratique conduit par des États-Unis et leurs alliés

2) Un monde à la dérive, chaotique et instable dans lequel les défis globaux ne sont pas relevés

3) Un monde de coexistence confrontationnel dans la compétition et les rivalités

4) Un monde fragmenté en blocs, incapable de faire face aux défis globaux

5) Un monde mobilisé face à la tragédie climatique, à la catastrophe alimentaire et à la pauvreté

Seul le premier scénario résonne positivement mais sa crédibilité est bien faible. Il figure manifestement comme option formelle incontournable dans un rapport officiel des États-Unis. Les autres scénarios décrivent des situations évidemment alarmantes qui peuvent se conjuguer. La prospective est un art difficile. Rien est écrit à l’avance.

La pandémie du Coronavirus a mis cette thématique du monde futur sur le devant de la scène politico-médiatique. On aura, en effet, rarement autant soulevé cette question du monde de demain. Pourtant, si la pandémie fut un facteur révélateur et déclenchant de nombreux thèmes et réflexions sur le futur, elle n’en est pas le seul moteur. Son moteur principal, c’est l’impasse systémique des « gouvernances », du mode de développement et de l’ordre international aujourd’hui dominants avec un capitalisme à la peine dans une crise structurelle globale. Même les adaptations n’y suffisent plus. C’est ce que nous dit, en réalité, ce rapport de la CIA et consort. Mais avait-on besoin de cette Communauté américaine du renseignement pour en arriver là ? Une fois encore, certainement pas. Mais quand le système qu’il faut combattre avoue à sa façon, sous le poids de ses propres contradictions, ne plus être en capacité ni de maîtriser ses propres perspectives, ni de penser et construire un futur plus positif… on aurait tort de faire les difficiles. Certains experts bien en vue dans le monde du « mainstream » politico-médiatique jugent ce rapport trop « pessimiste ». On les comprend. Mettez-vous à leur place…

Rwanda: une vérité qui reste si difficile d’accès…

La Chaîne France 24 a interviewé Vincent Biruta, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda le 27 avril 2021. Dans son commentaire sur le site de France 24, la chaîne souligne que le Ministre rwandais aurait déclaré que « les deux rapports – l’un en France et l’autre au Rwanda – remis ces dernières semaines à propos du rôle de la France pendant le génocide de 1994 au Rwanda « convergent » et permettent d’envisager d’ouvrir une nouvelle page dans les relations entre les deux pays. Le ministre des Affaires étrangères rwandais admet que les accusations passées d’officiels rwandais, à commencer par le président Paul Kagamé, selon lesquelles la France était non seulement complice, mais également coupable d’avoir participé au génocide, ne sont plus d’actualité ».

Cette formulation utilisée par France 24 ne correspond pas à ce que dit le Ministre rwandais. Vincent Biruta, en effet, ne clôt pas le débat politique et historique. Il dit en effet qu’aucune conclusion ne peut être tirée définitivement.

Voici, en une courte synthèse, ce que dit Vincent Biruta dans cette interview :

« Nous avons salué le rapport de la Commission Duclert comme un pas important dans la bonne direction, c’est à dire dans la reconnaissance de la responsabilité de la France dans le génocide

« mais tout n’est pas dit sur le passé

« des archives restent à mettre à disposition

« des responsabilités lourdes et accablantes ont été établies

« ce rapport est une contribution importante à l’histoire

Il précise :

« Ces deux rapports (Duclert et Muse – Voir sur ce site) constituent une contribution importante à la compréhension du passé. Et c’est une base solide sur laquelle on peut construire l’avenir. Mais cela ne veut pas dire que tout a été dit, que tous les actes posés par les uns et les autres ont été examinés à la loupe, que la conclusion est tirée définitivement… »

L’article « Génocide au Rwanda : enquête sur les non-dits français » de Jean-Baptiste Naudet ( publié dans l’Obs du 29 avril 2021) établit d’ailleurs une liste impressionnante (et consternante) d’archives n’ayant pas pu être examinées par la Commission Duclert.

L’article le souligne : « Et les archives les plus sensibles n’ont pas pu être consultées par les historiens faute d’autorisation, ou bien parce qu’elles ont « disparu » ou n’ont jamais existé. Beaucoup d’ordres, surtout dans l’armée, étaient juste oraux. L’Assemblée nationale a refusé la consultation des archives de la mission parlementaire qui a établi le premier rapport officiel sur le Rwanda en 1998 et qui détient toujours des documents. Quant aux archives du conseiller Afrique de François Mitterrand jusqu’en juillet 1992 − son fils aîné, Jean-Christophe Mitterrand −, elles sont « introuvables ». Des notes de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) n’ont pas été déclassifiées en intégralité. Le pire reste la quasi-disparition des archives de l’institution qui mena de façon opaque, parallèle et quasi illégale la politique et la guerre au Rwanda. C’est-à-dire l’état-major particulier (EMP) de François Mitterrand à l’Élysée. Un unique carton subsiste de cette époque. Le « ménage » a été fait. Le degré d’ouverture des archives est un indicateur du niveau de démocratie d’une société. »

Cette question fut aussi (très correctement) abordée au cours de l’émission « La Grande Librairie » (François Busnel) du 28 avril, en présence de deux écrivains, Jean Hatzfeld et Patrick de Saint Exupéry ayant écrit à propos du génocide de 1994 au Rwanda.

On peut décidément conclure de tout cela, qu’au-delà d’exceptions et du travail effectué, il reste bien difficile de s’approcher de la vérité sur cet événement historique majeur que fut le génocide des Tutsis et avec eux des Hutus ayant eu le courage de refuser l’inacceptable.