Trump et la National Security Strategy 2025

Tout Président des États-Unis, nouvellement élu, se doit de produire deux textes majeurs la « National Security Strategy » (NSS) et la « National Defense Strategy » (NDS). La NSS est toujours un document important parce qu’en matière de sécurité nationale, il annonce des orientations, des moyens et des objectifs. Il en est de même pour la NDS, publiée en principe tous les 4 ans. Ces documents peuvent faire l’objet de révision en cour de mandat. L’Administration Trump vient de rendre publique le premier de ces documents, la NSS 2025. Il vaut la peine de le regarder d’assez près puisque la politique internationale de Donald Trump suscite tant de débats, de controverses… et d’inquiétudes. Le lecteur intéressé pourra lire sur mon blog l’intégralité de ce document en traduction française.

Voici quelques commentaires visant seulement à éclairer sur le sens d’ensemble de ce document.

Dès le début, le texte donne l’esprit général caractérisant toute la stratégie. Il est question, en effet, de décrire « la manière dont nous inter-agissons avec le monde ». L’approche est donc centrée sur la relation ou la confrontation entre les États-Unis… et les autres. Il n’est jamais question des enjeux globaux qui font pourtant une bonne part de l’actualité, des menaces et des risques mondiaux (réchauffement climatique, hautes technologies, inégalités, défis sanitaires…). Le texte le souligne : « nous rejetons les idéologies désastreuses du « changement climatique » et du « zéro net » qui ont tant nui à l’Europe, menacent les États-Unis et subventionnent nos adversaires ».

Nationalisme et anti-universalisme

La question montante de la responsabilité collective devant ces problèmes aujourd’hui communs à tous n’apparaît jamais dans le texte. C’est un aspect particulier d’une démarche politique qui donne toute « la priorité aux intérêts nationaux fondamentaux ». La conception trumpienne de la sécurité internationale est donc d’abord très nationaliste. « L’objectif de la politique étrangère est la protection des intérêts nationaux fondamentaux », dit le texte. Cette conception trumpienne est en même temps un anti-universalisme concret et de principe. L’obsession à contrer l’immigration aux États-Unis et même dans le monde confirme ce choix ontologique qui a ses répercussions de politique internationale.

Dans la partie Europe, la stratégie souligne en effet que « la diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme. » Et plus loin, on peut lire « qu’à long terme, il est plus que plausible que d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviendront majoritairement non européens. » Il faut comprendre la signification de ces affirmations. Il s’agit bien sûr d’un soutien déclaré aux extrêmes droites européennes… mais cela porte plus loin. Pour les autorités américaines actuelles, l’Europe n’est pas seulement en déclin économique. Elle est dans « la perspective réelle et plus sombre d’une disparition de la civilisation ». Les politiques migratoires européennes (jugées trop laxistes, même si cela n’est pas formulé comme cela) seraient un des moteurs de ce déclin civilisationnel critique par lequel certains États aujourd’hui membres de l’OTAN perdraient demain leur identité de pays appartenant à la civilisation européenne. Trump réinvente le « grand remplacement » dans une version géopolitique de catastrophe.

Puissance et « corollaire Trump » à la doctrine Monroe

La stratégie affirme la puissance américaine comme une donnée existante et une nécessité pour le futur. Ce n’est pas une nouveauté pour les États-Unis, loin de là, mais c’est affirmé de façon totalement désinhibée : « Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre patrie et notre accès aux zones géographiques clés de la région. Nous refuserons à nos concurrents non hémisphériques la possibilité de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère. Ce « corollaire Trump » à la doctrine Monroe est une restauration sensée et puissante de la puissance et des priorités américaines, conforme aux intérêts de sécurité des États-Unis. »

En vérité, le changement porte surtout sur la vision et la « gestion » du rôle des États-Unis. Les alliances sont mises à l’écart, même si cela n’est pas exprimé aussi clairement. Ce qui est déterminant, ce sont les rapports de forces et la hiérarchie des puissances, au sens d’un chacun pour soi, chacun avec ses problèmes et ses intérêts. Le multilatéralisme est absent du texte de la stratégie. Il y est d’ailleurs précisé que « nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté ». Et les institutions visées devraient être réformées. Sans plus de précisions…

Le texte souligne aussi que « les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts. » Il est entendu, cependant, que les intérêts américains restent déterminants pour les autres… Les États-Unis ne sont donc plus dans la démarche de convergences occidentales tellement classiques, rabâchée par Jo Biden, d’une confrontation des démocraties contre les autocraties. Washington se montre ainsi, en fonction de ses propres intérêts, déterminé à travailler avec tous les États qui serviront ce comportement hégémonique, ce qui semble vouloir désigner la Russie : « l’influence démesurée des nations plus grandes, plus riches et plus fortes est une vérité intemporelle des relations internationales. Cette réalité implique parfois de travailler avec des partenaires pour contrecarrer les ambitions qui menacent nos intérêts communs. » 

Besoin de partenaires alignés

Il reste que les États-Unis affirment avoir besoin de partenaires « alignés » pour pouvoir assumer leurs intérêts propres dans le monde. La stratégie le souligne : « l’époque où les États-Unis, comme Atlas, soutenaient à eux seuls l’ordre mondial, est révolue. Nous comptons parmi nos nombreux alliés et partenaires des dizaines de nations riches et sophistiquées qui doivent assumer la responsabilité principale de leurs régions et contribuer beaucoup plus à notre défense collective. Le Président Trump a établi une nouvelle norme mondiale avec l’engagement de La Haye, qui engage les pays de l’OTAN à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et que nos alliés de l’OTAN ont approuvé et doivent désormais respecter. » C’est une « défense collective » réduite aux intérêts impérialistes américains.

La stratégie de sécurité nationale traite surtout de l’Europe, du Moyen-Orient, de l’Asie et de l’Indopacifique, aires des principales zones de conflits et de confrontations de puissances. L’idée de la paix par la force est réitérée, mais il y a logiquement peu de précisions (sinon des rappels de positionnements US classiques) sur les conflits eux-mêmes et les choix que l’Administration serait amenée à faire à l’avenir. Une constante se dégage, celle de préserver une liberté d’action dans toutes ces zones, y compris en ce qui concerne les normes technologiques.

Tout cela n’est pas sans poser un certain nombre d’interrogations. On voit en particulier qu’il n’y a pas d’option clairement annoncée concernant l’avenir de l’OTAN. Il est tout à fait possible que cela puisse contribuer à des débats contradictoires, en particulier avec le Pentagone. Il est souvent question d’un retrait des considérables dispositifs militaires américains installés en Europe (80 000 soldats et des bases très importantes, notamment en Allemagne). Il a été parfois précisé que Washington allait « réduire » ses forces sur le vieux continent. Réduire et pas retirer… Ce qui fait une grosse différence. Pour les militaires, les dispositifs US en Europe s’inscrivent dans les moyens dévolus à la puissance des États-Unis, puissance de relais stratégique, de projection à l’extérieur, de renseignement… surtout en Méditerranée et en Afrique. Retirer les dispositifs US installés en Europe aurait donc pour conséquence d’affaiblir les capacités américaines d’intervention dans le monde. Est-ce pour des raisons de ce type que l’autre stratégie nationale, la National Defense Strategy (NDS), n’a toujours pas été publiée ? Il y a probablement des choix difficiles à faire, la NSS le dit clairement : « l’Europe reste stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis », mais il y probablement aussi des comportements difficiles à justifier… Voici ce que Defense One, magazine US bien informé peut en dire : « La prochaine stratégie de défense nationale, qui devait être remise au Secrétaire à la Défense Pete Hegseth le 31 août, ne pouvait pas arriver à un moment plus critique, alors que les dirigeants du Pentagone cherchent à gérer les défis de la politique étrangère, une base industrielle de défense sous pression et des bouleversements technologiques rapides. Il serait légitime de se demander si un document aussi volumineux que la NDS a encore une importance. Après tout, au cours des sept premiers mois de son second mandat, le président Trump a ordonné des frappes américaines contre des sites nucléaires en Iran, engagé des pourparlers directs à haut risque avec le président russe Vladimir Poutine afin de mettre fin à la guerre menée par Moscou en Ukraine, brandi des droits de douane exorbitants contre Pékin et des dizaines d’autres pays, envoyé des milliers de soldats américains à la frontière mexicaine, déployé des troupes de la Garde nationale pour soutenir les forces de l’ordre nationales, lancé une campagne disruptive de réduction des coûts dans l’ensemble du gouvernement américain, et bien plus encore. Il serait facile de conclure que ces mesures, combinées aux déclarations publiques du Président et d’autres responsables, ont déjà défini les priorités de l’administration en matière de sécurité nationale. Mais après avoir passé du temps au bureau du Secrétaire à la Défense, nous avons pu constater de nos propres yeux qu’il n’y a pas de substitut à des directives écrites complètes qui décrivent la vision de l’administration en matière de défense nationale. Et compte tenu de la composition peu orthodoxe du personnel et de l’attitude décisionnelle de cette administration, une articulation claire des priorités est particulièrement cruciale pour les près de 3 millions d’employés militaires et civils du ministère de la Défense à travers le monde. » (1) En effet, on ne gère pas un budget militaire aujourd’hui supérieur à 1000 milliards de dollars annuels sans quelques débats et réflexions préalables… 07 12 2025

1) «The National Defense Strategy still matters. Let’s get it right », Lauren Speranza and Chris Estep, Defense One, September 4, 2025. https://www.defenseone.com/ideas/2025/09/national-defense-strategy-still-matters-lets-get-it-right/407915/  


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