Lettre du Mexique…

Le 22 février dernier on a commencé la journée tranquillement. Avec des amis nous sommes sommes allés prendre le petit déjeuner dans un restaurant qui vient d’ouvrir. Le petit déjeuner, au Mexique, c’est un moment important. On se retrouve entre amis… C’est aussi le moment préféré pour parler affaires. C’est une habitude. Mais ici, à Culiacan, capitale du Sinaloa et berceau des cartels de la drogue, cette habitude s’était perdue avec le déclenchement de la guerre entre deux puissants cartels commencée en septembre 2024.

Toute la matinée j’ai reçu des messages d’amis d’autres régions du pays, qui me demandent si je vais bien… Je ne savais pas qu’une grande opération menée par les forces spéciales de l’armée mexicaine avait eu lieu à 800 km de là pour s’emparer du chef du cartel Jalisco nouvelle génération, Nemesio Oseguera Cervantes dit “el Mencho”. Il a été tué durant l’opération, ainsi qu’ un bon nombre de ses lieutenants… et 25 membres des forces armées. Toute la journée les hommes à la solde de ce cartel ont mené des actions violentes, bloquant des routes et incendiant commerces, banques, pompes à essence, édifices publics dans 20 des 32 États composant le Mexique. Le lendemain, le gouvernement du Jalisco, région la plus touchée, a demandé aux habitants de rester chez eux, de ne pas se rendre au travail, ni amener leurs enfants à l’école. Ici, dans le Sinaloa, pour une fois les gens ont suivi le cours de ces événements… en tant que spectateurs. La violence n’a pas touché la région. Les groupes criminels locaux n’ont jamais permis au cartel Jalisco nouvelle génération de s’implanter davantage. Et depuis, l’armée et la Garde nationale sont fortement présentes. Les attaques de ce dimanche 22 février n’auraient pas dû être possibles. Mais les actions des « narcos » ayant suivi l’attaque de l’armée contre leur chef, ont montré une fois de plus la force de ces groupes, leur organisation et leur puissance de feu.

L’opération qui a permis de mettre ”el Mencho” hors d’état de nuire a été menée par les forces spéciales de l’armée mexicaine avec le soutien des États-Unis qui ont apporté les informations nécessaires pour localiser leur cible grâce à un travail de renseignement de pointe. Contrairement à ce qui a été dit dans une campagne de désinformation montée peu de temps après l’intervention de l’armée mexicaine, il n’y a pas eu de participation des forces armées étatsuniennes. Cette campagne de désinformation a été organisée à partir de “fermes à bots” (ou usines à trolls) situées aux États-Unis. Elles ont été relayées au Mexique par la droite cherchant à discréditer le gouvernement mexicain. Celui-ci serait, selon la droite, incapable ou peu enclins à combattre les groupes criminels. Or, une coopération existe depuis le début du mandat présidentiel de Claudia Sheinbaum qui exclue tout participation de personnel militaire américain sur le terrain. Donald Trump ne cesse de proposer l’intervention directe de ses forces. Mais ce que serait contraire à la constitution mexicaine et, on le sait, avec une telle intervention, on aurait mis le doigt dans l’engrenage…. Par expérience, ici, on se méfie énormément des États-Unis.

Avec le déclenchement de la guerre entre deux groupes issus du cartel de Sinaloa en septembre 2024, la région vit une violence inédite au Mexique. L’un des chefs du groupe des “Chapos” a séquestré et livré en territoire étasunien le chef du cartel concurrent. Certainement après un accord passé avec la DEA (la Drug Enforcement Administration), et sans informer le gouvernement mexicain. La suite, c’est cette guerre qui se déroule dans les rues et dans les campagnes de la région avec près de 3000 morts et 2000 disparus. En même temps les autorités estiment que 2225 personnes ont été arrêtées et 33 tonnes de drogues ont été saisies, avec environ 5000 armes et plus d’un million de cartouches.

Au delà des chiffres, il y a le quotidien des gens et de leur vie. Les habitants de Culiacan, ville de 1 million d’habitants, ont du passer des mois à demi cachés dans leurs maisons. Finies les sorties du soir ou du week-end pour aller dîner avec les copains ou passer une journée à la mer. Certains quartiers ont vécu des journées d’angoisse lorsque des affrontements avaient lieu aux abords des écoles. Les rues se sont vidées. Les restaurants et les commerces ont commencé à fermer tôt. Et les entreprises ont vu leur activité ralentir. On parle de 45 000 emplois perdus, et d’une chute de l’économie régionale de 20%. On entend parfois comparer cette situation à la pandémie du Covid, mais cette fois-ci… il n’y a pas de vaccin.

Au plus fort de cette guerre on a pu compter presque 20 morts quotidiennement, aujourd’hui ce chiffre est tombé à 3 ou 4 morts par jour. Il a fallu l’intervention massive de l’armée et de la Garde nationale pour que l’État reprenne en main la situation, ou plutôt pour seulement faire baisser le niveau de violence. Les chiffres tendent à montrer que le gouvernement agit, mais le sentiment d’insécurité chez les gens reste vif… et pour cause. Parfois, cette guerre semble entrer dans une période d’accalmie, on ressort le soir, et la circulation en ville revient à la normale. Les commerces travaillent et les écoles sont ouvertes. Et puis, soudain, les informations parlent de deux adolescents tués parce qu’on les a confondus avec quelqu’un, ou bien on nous informe qu’un ami a été tué la veille par une balle perdue, ou bien encore que 10 ingénieurs travaillant pour une compagnie minière ont été enlevés, et cinq d’entre eux ont été retrouvés assassinés. Il y a un mois deux députés locaux ont été victimes d’un attentat devant le siège de leur parti. On a l’impression que tout ça se passe de façon précipitée, et en même temps on a du mal à imaginer combien de temps cela va encore durer. On ne s’habitue pas. On s’adapte. On essaye de vivre, de ne pas se cacher, de ne pas tomber dans le désespoir. En fait, nous vivons dangereusement.


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