Une guerre pourquoi ?

En ce début du mois de mars, le correspondant de France 24 à Washington, lors d’un journal télévisé de la chaîne, soulignait le fait qu’en matière d’information sur la guerre, nous ne connaissons guère plus de 5% de ce qui se passe réellement. Une information issue de trois sources officielles principales : les États-Unis, Israël et l’Iran… Ce fut une façon judicieuse d’inciter à la précaution sur les commentaires en période de guerre, et de signaler la difficulté d’accéder à une connaissance réelle du cours des événements et de ce qui pourrait suivre. Il nous faut en tenir compte.

Remarquons aussi qu’il est d’autant plus difficile de produire maintenant une analyse sérieuse de la guerre commencée au Proche-Orient, que l’incertitude prédomine dans toute l’opération de grande ampleur lancée par les États-Unis et par Israël. Au moment où ces lignes sont écrites, on ne sait pas comment finira cette guerre, dans quels délais, pour quels coûts et surtout avec quels résultats. La coalition israélo-américaine veut maintenant aller jusqu’au bout… et obtenir une reddition iranienne avec une pression militaire énorme. Ce n’est pourtant pas si simple. Et dans ce déséquilibre des forces, il suffirait à l’Iran de ne pas totalement perdre pour paraître sortir gagnante… Ce que Donald Trump ne peut pas se permettre après s’être engagé si profondément.

Il faut aussi s’inquiéter du fait qu’une telle offensive militaire unilatérale, aussi déstabilisatrice pour le Moyen-Orient, ait pu être préparée de longue date et enclenchée alors même que des négociations se poursuivaient. A l’évidence, au-delà de ce « brouillard de la guerre », selon la formule bien connue de Clausewitz, cette offensive majeure présente aussi et d’abord de sérieux dangers d’embrasement et d’escalade régionale non contrôlée. Y compris sur le plan économique. Avec la guerre et le blocage (transitoire ?) du détroit d’Ormuz, c’est toute la région qui voit le commerce maritime entravé, du Canal de Suez à la Mer rouge, jusqu’au détroit de Bab el Mandeb en raison de l’action menée par les Houthis yéménites, et le long de la côte du Yémen et du Sultanat d’Oman jusqu’au détroit d’Ormuz. Cela ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur l’économie mondiale, sur le prix des hydrocarbures, sur les approvisionnements, sur le coût des transports…

Washington et Tel Aviv ont ainsi ouvert un processus aux conséquences et aux prolongements pour l’instant inconnus. On peut ainsi constater à quel point le règne de l’exercice de la force dans les relations internationales se nourrit de l’irresponsabilité des acteurs. Mais cela, on le savait… Pour mémoire, il faudra tout de même noter que le premier acte suivant la création du Conseil de la paix créé par Trump fut le déclenchement d’une guerre… sous la pression d’Israël et de l’Arabie Saoudite. On s’en souviendra.

La responsabilité de Donald Trump

Il est nécessaire et possible de comprendre les faits essentiels et les logiques ayant conduit à un tel contexte. Et pour comprendre, il faut rappeler ce qui s’est passé lors du premier mandat de Donald Trump. En raison des événements de cette période, on avait eu, dans les quelques semaines qui précèdent la guerre actuelle, du mal à croire possible la conclusion d’un accord sur le nucléaire entre les États-Unis et l’Iran. C’est en effet Donald Trump, en 2018, qui décida de saborder l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, adopté en 2015. Ce fut un acte politiquement décisif et stratégiquement révélateur. Il s’agissait, en effet, d’un accord de long terme, patiemment et méticuleusement négocié (il fallu 22 mois, après 12 années de tractations diplomatiques pour cela), comprenant un Plan d’action global commun sur la question du nucléaire iranien (ou JCPOA, selon l’acronyme anglais utilisé couramment). Cet accord fit l’objet d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies (No 2231 du 20 juillet 2015). Cette résolution fut adoptée à l’unanimité, ce qui n’est pas si commun sur un sujet aussi conflictuel.

Pour certains, restés perplexes, cet accord était insuffisant… Fort logiquement puisqu’il s’agissait d’un compromis. Mais à l’évidence, cet accord, voulu par Barack Obama, ouvrait un contexte d’apaisement, et une vraie chance pour la sécurité internationale. Laurent Fabius, Ministre des affaires étrangères, se permit de pousser à un durcissement des exigences imposées à l’Iran. En dépit de la pression française, cet accord fut finalement adopté et il représenta un acquis diplomatique et politique à considérer comme positif. D’ailleurs, depuis la fin de la guerre froide, nous ne sommes pas submergés par les réussites en matière de sécurité internationale…

L’accord de Vienne, cependant, fut brutalement rejeté par Israël, tandis qu’il fut respecté par l’Iran depuis sa signature en 2015. Il a donc été anéanti par Trump en 2018, malgré les velléités européennes d’en assurer une survie en collant à de nouvelles exigences américaines… hors du strict domaine nucléaire et des dispositions du JCPOA. Exigences que l’Iran ne pouvait évidemment pas accepter, et certainement pas dans ces conditions où les États-Unis, à la grande joie des Israéliens, prirent ainsi la consternante responsabilité de tuer l’accord. Nous allons revenir sur les causes de ce processus négatif.

Ainsi, la levée des sanctions, que Téhéran espérait, fut balayée. En vérité, l’Iran, dans la durée, n’a donc jamais pu échapper ni aux sanctions occidentales, ni aux sanctions adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU. L’accord de Vienne lui ouvrait une porte de sortie. Cette porte lui fut brutalement claquée au nez. Les mollahs les plus radicaux ne pouvaient qu’apprécier une telle situation. Le paysage géopolitique de la confrontation fut ainsi installé. Dans les visées de Tel Aviv et de Washington, c’est bien la nature et l’existence même du régime iranien qui, déjà, étaient déjà visées. Il fallait donc « légitimer » le discours israélien sur l’Iran comme principale menace à la sécurité, essayer de faire passer la question de Palestine comme enjeu secondaire, voire oubliable à dessein. Il fallait surtout ne pas accepter un statu quo négocié, maintenir la confrontation et rétablir un rapport de forces régional clairement favorable aux États-Unis et à ses alliés… En effet, Téhéran et ses « proxys » (Hezbollah, Hamas, Houthis yéménites, milices armées irakiennes…) avaient fini par gagner des points d’appui au Proche-Orient. On disait alors qu’avec l’Iran, ils dominaient dans plusieurs capitales du Proche-Orient : Beyrouth, Bagdad, Damas, Sanaa. C’était excessif, mais cela traduisait assez bien la thèse très entretenue d’une menace, d’une stratégie iranienne d’agressivité unilatérale dans une influence élargie au Proche-Orient.

On est dans une globalité stratégique

Ce contexte, installé à partir de 2018, semblait donc laisser peu de chances aujourd’hui à un nouvel accord entre les États-Unis et l’Iran. Pourtant, dans les dernières heures indécises, les autorités iraniennes et les médiateurs omanais se félicitaient de résultats encourageants dans la négociation. Pour les Iraniens, il s’agissait peut-être de montrer ainsi qu’ils voulaient vraiment un accord, alors que la signification des préparatifs de l’offensive israélo-américaine, avec une concentration de forces militaires américaines inédite depuis la Guerre du Golfe, ne pouvait pas leur échapper.

Évidemment, cette attaque est contraire au droit international, contraire à la Charte des Nations Unies, et aux pratiques les plus communément admises dans les relations internationales. Ce n’est en rien une initiative militaire préventive (beaucoup l’affirment) puisqu’il n’y avait pas de menace imminente de l’Iran… qui négociait. C’est une agression caractérisée, engagée sans bases légales, sans aucun mandat des Nations Unies, dont les raisons (ce n’est pas un choix trumpien irrationnel) sont à resituer dans l’affrontement global ascendant pour l’hégémonie dans l’ordre international. Il faut aller à ce degré de généralité géopolitique pour pouvoir comprendre la logique du conflit.

Les multiples buts de guerre officiels avancés s’inscrivent dans cette confrontation globale dans laquelle apparaissent différents enjeux : le nucléaire, la sécurité et les rapports de forces régionaux, la démocratie, l’économie… enjeux dont la pertinence est très variable. La démocratie, en effet, est un prétexte ou une instrumentalisation, tandis que le nucléaire et les rapports de forces constituent de vraies raisons d’un affrontement direct. On est dans une globalité stratégique.

Les responsabilités dans cette guerre sont donc beaucoup plus complexe que certains le prétendent, par exemple Emmanuel Macron pour qui l’Iran porterait la responsabilité première de cette situation. Ceci est une contre-vérité. Disons simplement que la France se cherche un rôle qu’il est difficile à trouver et à définir sérieusement quand on veut, en même temps, ne pas briser la relation avec les États-Unis, et affirmer un attachement crédible au droit international…C’est une gymnastique aux postures compliquées.

Notons qu’en Ukraine comme en Iran, ceux qui bafouent la Charte des Nations Unies en décidant le recours à la force, portent une responsabilité directe dans le déclenchement de la guerre. Mais on ne peut charger Moscou, tout en approuvant Washington et Tel Aviv, même avec toutes les acrobaties verbales que le discours politique peut permettre. Pourtant, il faut nécessairement préciser que le choix n’est pas simplement entre la guerre et le respect du droit. Soyons plus rigoureux. Il se situe entre deux logiques : celle de la guerre, ou bien celle de la diplomatie et des règles de la sécurité collective, ce qui implique d’inscrire la diplomatie dans l’exigence du droit. Ce choix de la guerre a été fait par Washington et par Tel Aviv pour régler un problème d’affrontement stratégique dans une longue histoire face à l’Iran, allié de la Russie et de la Chine. C’est aussi pour cela que la guerre actuelle a pour cadre d’ensemble un affrontement sur l’ordre régional et plus encore sur l’ordre international et son avenir. On voit d’ailleurs comment l’Ukraine s’apprête à aider les États-Unis contre les drones iraniens Shahed, drones qui pour une part croissante sont maintenant fabriqués en Russie… même contradictoire, la démondialisation militaire n’est pas pour demain.

Un affrontement sur l’ordre régional et sur l’ordre international

Le comportement politique des principaux acteurs européens, dont la France, confirme ce qui précède. Au nom des accords de défense existants, de partenariats anciens, de coopérations et d’intérêts particuliers (par exemple la vente d’armements)… au nom de ces réalités d’ensemble, les principales puissances européennes se sont engagés dans la défense des États du Golfe et de l’Arabie saoudite effectivement pris sous le feu iranien dans les premiers jours du conflit armé. Ainsi se cristallise une forme de coalition stratégique et d’intérêt commun. Ici encore, comme en Ukraine, surgissent les risques d’une cobelligérance qui aujourd’hui ne dit pas (encore) son nom. Elle pourrait cependant prendre des dimensions beaucoup plus larges si la guerre devait durer et s’élargir, alors que Téhéran, manifestement, a d’abord cherché à pousser dans ce sens-là, en espérant peut-être obtenir ainsi une négociation de fin de conflit en montant ainsi les enchères et les risques. Mais Tel Aviv fait la même chose… pour pouvoir exacerber le conflit, y compris au Liban une fois encore dévasté, en son Sud particulièrement, et briser ainsi toute résistance iranienne et pro-iranienne dans ce pays qui ne parvient pas à sortir du désastre. La guerre, pour tous ses acteurs reste une escalade et une façon de jouer avec le feu.

C’est le cas pour Donald Trump qui, évidemment, n’est pas l’homme de paix, tel qu’il ose se présenter, malheureux d’avoir été privé d’un Nobel… par ailleurs si mal attribué. Il veut définir, avec toute son administration, l’ordonnancement d’une stratégie impérialiste d’ensemble pour les intérêts de Washington… et aussi pour les siens propres. Le New York Times du 5 mars titre fort justement à la Une du quotidien : « Quand l’impérialisme prend le masque de la politique étrangère » (Imperialism masked as foreign policy). Trump, avec son administration, ne conclut pas seulement des « deals » dans des cohérences discutables et des propos parfois risibles… Il choisit des visées politiques de domination dans un contexte international et national de contradictions et d’évidentes complexités.

Inquiétudes occidentales…

L’Administration Trump agit ainsi alors que de réelles inquiétudes occidentales ne cessent de s’exprimer explicitement (il faut à ce propos lire les rapports annuels de la Conférence de Munich depuis plusieurs années, pour le vérifier) quant à l’affirmation des Sud, à l’émergence de nouvelles puissances, à la montée de la Chine… et plus globalement concernant l’avenir d’un ordre international aujourd’hui en déliquescence, dans des incertitudes majeures issues des grandes stratégies mises en œuvre depuis des décennies. On peut dire qu’une fin de la longue domination historique des puissances occidentales se dessine progressivement. On le voit d’ailleurs de plus en plus clairement en Afrique, en Asie, en Amérique latine… Relever ce défi global s’inscrit pleinement dans la politique américaine actuelle et son bellicisme. En l’occurrence, avec l’aide empressée d’Israël pour ses propres visées, comme puissance militaire et technologique de très haut niveau, avec des ambitions d’emprises coloniales et de domination régionales effarantes. Écraser l’Iran ou bien amener ce pays à résipiscence, d’une façon ou d’une autre, serait ainsi nécessaire pour pouvoir manifester et objectiver aux yeux du monde, si l’on peut dire, une très grande puissance américaine, non discutée dans ce contexte pourtant compliqué.

Dans ce cadre, la question du nucléaire, et du nucléaire militaire, en tant qu’armement stratégique par excellence, prend donc évidemment une place décisive. Ce fut donc le facteur déclenchant de la construction (le mot est adapté) d’un véritable contexte d’affrontement. Cela mérite le détour. Mais soulignons d’abord l’effort politico-médiatique trop souvent entrepris pour essayer justifier la guerre enclenchée par les États-Unis et par Israël. Cette volonté, contre vents et marées, de légitimer la guerre est tellement forte qu’elle entraîne des argumentations abracadabrantesques. Maurice Ripper, sur France 24, s’est ainsi permis d’affirmer qu’Israël « joue son existence » dans cette guerre. L’usage de « l’existentiel » comme raison impérative, mais très indéfinie, de l’action, fait aujourd’hui flores. C’est tellement pratique… Cependant, un tel argument concernant l’État le plus militarisé, le plus puissant, et le plus soutenu par les États-Unis au Moyen-Orient, qui est au surplus une puissance nucléaire, n’a évidemment aucune crédibilité. Il est cependant surprenant qu’un diplomate de ce niveau, ancien ambassadeur de France en Turquie, en Russie et en Chine, ancien Secrétaire général adjoint de l’ONU, et aujourd’hui Président de l’Association Française pour les Nations-Unies (AFNU) puisse oser de telles inepties de pure propagande pro-israélienne. On tombe d’autant plus bas quand on vient de si haut…

On peut aussi relever l’usage qui est fait du principe de la responsabilité de protéger. Cette norme fut adoptée en 2005 pour succéder au défunt « devoir d’ingérence », mais elle est devenue elle-même obsolète dans les relations internationales après l’expérience dévastatrice de la crise libyenne. Cette norme établit qu’un droit de protection d’une population civile en danger vital est censé s’imposer pour passer outre l’exigence de souveraineté. Ce principe est maintenant invoqué pour tenter de justifier l’entrée en guerre de Washington et de Tel Aviv contre l’Iran. C’est en réalité l’instrumentalisation d’un droit qui a perdu sa pertinence. Si ce principe de protection, en effet, avait acquis une valeur juridique et éthique respectée, il devrait pouvoir s’appliquer à toutes les circonstances où il devient approprié, par exemple en faveur des Palestiniens de Gaza… que les puissances occidentales ont laissé se faire massacrer dans un processus de génocide aujourd’hui sérieusement documenté par l’ensemble des grandes ONG internationales des droits humains, et par les Nations Unies. Invoquer cette norme non fonctionnelle n’a guère de sens. Où est le droit ? Où est la légitimité ? Où est la crédibilité ?

Déshabiller stratégiquement et militairement l’Iran

Quant à l’argument du nucléaire, beaucoup plus sérieux, il est avancé pour les mêmes raisons politique. Il y a là un réel enjeu majeur. Mais on oublie trop aisément l’origine, la vérité et les développements récents de cette problématique particulière. L’accès de l’Iran au nucléaire a commencé avec le Shah d’Iran, allié de Washington. L’Ayatollah Rouhollah Khomeiny (mort en 1989) décida l’arrêt du programme engagé après la révolution de 1979. Mais dans un contexte régional d’isolement et d’hostilités, en particulier avec les États-Unis, l’Iran des mollahs chercha les moyens d’une politique de sécurité nationale et de dissuasion. Ce fut la mission attribuée aux proxys, mais aussi à des dispositifs de défense conventionnelle, en particulier par des systèmes de missiles balistiques. Et ce fut aussi, très probablement, le choix du nucléaire (même si Téhéran dénie toute recherche d’un accès à la bombe, pour s’en tenir officiellement au nucléaire civil). En tous les cas, l’Iran accepta de négocier sur le sujet… pour aboutir ainsi à des limites et des contrôles stricts, définis rigoureusement par cet Accord de Vienne en 2015, et interdisant l’accès à la bombe… Alors que l’Iran est signataire du Traité sur la Non Prolifération (TNP) depuis 1968 (ratification en 1970). En échange des considérables concessions iraniennes, l’Accord de Vienne prévoyait notamment la levée des sanctions et l’autorisation d’une certaine poursuite (très limitée) de l’enrichissement de l’uranium. C’était en filigrane une fin promise, voire possible, de l’isolement iranien.

La décision prise par Trump, en 2018, a brisé net ce processus d’accord qui aurait donc pu contribuer à réinsérer l’Iran dans un contexte de sécurité régionale acceptable, et de relations internationales disons… normalisées. Avec cette décision de Donald Trump, toute stratégie de dissuasion nucléaire iranienne était de facto rendue obsolète. Les bombardements israéliens et américains successifs ont délibérément cherché l’affaiblissement du système de défense iranien, en particulier les missiles balistiques. Les proxys furent ensuite, au fil des années, et surtout récemment, durement frappés militairement (y compris dans la période actuelle dite de « cessez-le-feu »… mais qui s’en préoccupe ?) au point où leur rôle dissuasif rentre lui aussi en obsolescence (ce que confirme Bernard Hourcade, grand spécialiste de l’Iran). On comprend ainsi que la recherche d’un accord de règlement politique à partir d’un équilibre de sécurité incluant le nucléaire, a été systématiquement visée pour pouvoir l’effacer du paysage politique, au profit d’une stratégie occidentalo-israélienne consistant à littéralement « déshabiller » Téhéran sur les plans stratégique et militaire. En lui supprimant par la force, à la fois les garanties d’un accord que l’Iran avait pourtant dûment respecté, et l’ensemble de ses moyens de dissuasion… tout en maintenant les sanctions.

Un aboutissement terminal ?..

Dans la réalisation de ces calculs politiquement très ajustés, il y a d’abord la confrontation de deux logiques de puissance… très inégales. C’est une confrontation dans laquelle la loi des plus forts a fini par s’imposer sous les bombes de juin 2025 et celles d’aujourd’hui. Une telle insistance à la destruction progressive est à souligner. On comprend ainsi beaucoup mieux la visée politique de Donald Trump, et ses suites. Et cette politique-là ne manque pas de cohérence, en dépit de ce que bien des experts et commentateurs n’ont cessé d’affirmer.

Après la démolition de l’Accord de Vienne en 2018, les Européens ont essayé d’obtenir l’assentiment des Iraniens à prolonger cet accord en le « complétant » (noter au passage la litote sémantique) par des dispositions portant sur l’armement avec les missiles balistiques, sur les conditions de la sécurité régionale et sur le rôle stratégique de l’Iran. Et ces prétendus « compléments » furent encore un part essentielle des négociations d’aujourd’hui… réduites donc à néant par l’entrée en guerre de Washington et Tel Aviv. Ces nouvelles dispositions proposées à la négociations étaient-elles, hier et aujourd’hui, excessives ?.. Pour les Iraniens, certainement, mais le problème n’est pas là. Passer d’un accord conclu sur le seul enjeu du nucléaire, au titre du TNP, et dans un esprit recherché de sécurité collective ou d’intérêt commun… c’est une chose. Chercher à transformer structurellement ce même accord afin de dicter à Téhéran les conditions de son rôle politique international, les limites de ses moyens militaires et le cadre restreint de sa souveraineté… en est une autre. On change alors complètement de registre. On passerait ainsi d’un accord international légitime (installé dans l’ordre juridique international sur la base des principes du TNP, et par une résolution du Conseil de sécurité), à un diktat imposé par des puissances extérieures, hors du droit international et des pratiques de la sécurité collective.

C’est en vérité le sens de ce qui a été entrepris depuis 2018 pour mettre en échec tout accord possible avec l’Iran, tout statu quo régional, toute possibilité de sortir l’Iran d’un état d’exception sous sanctions, et de réintégrer ce pays dans une « normalité » de statut international. En outre, cela interdirait à l’Iran de disposer d’une capacité de dissuasion, à supposer qu’avec le nucléaire, un des objectifs de Téhéran fut celui-ci. Ce qui plausible. On ne peut guère s’étonner qu’une telle politique, aussi clairement hégémonique, ait pu être repoussée par Téhéran, quoique l’on puisse penser de la nature antidémocratique et férocement répressive du régime des mollahs. Et puis, il est tellement évident que la guerre actuelle cherche à mettre une sorte de point final définitif à ce processus d’imposition d’un aboutissement terminal consistant à broyer le régime par la force et par la dévastation… Une telle visée est-elle seulement réalisable ?

Instrumentaliser l’exigence démocratique

Naturellement, il faut le préciser, le lien qui est établi en quasi permanence entre l’offensive militaire actuelle de Washington et Tel Aviv, et la situation intérieure en Iran avec la volonté du régime des mollahs d’imposer la fin des manifestations populaires par une répression criminelle de grande ampleur… constitue un moyen pour tenter de justifier l’offensive en cours, au nom de la démocratie. Mais personne ne peux croire que la démocratie se construit par les bombes. C’est le peuple iranien qui le fera. Mais il devra le faire sans ou contre Trump, Netanyahou et leurs conditions. Sans les ingérences et les recherches de zones d’influence. Il n’est d’ailleurs pas évident que les bombardements pourront contribuer à briser le régime. Il faudrait pour cela une intervention militaire au sol. Ce qui constitue un défi militaire de très grande dimension dans un pays de 90 millions d’habitants, possédant ce que l’on appelle une grande profondeur stratégique. Il ne peut guère en être question… sauf à risquer l’enlisement et l’échec stratégique, ce que les États-Unis ont connu en Irak et en Afghanistan.

Il reste que l’offensive israélo-américaine pourra certainement affaiblir encore le régime… au prix d’une escalade périlleuse. D’ailleurs, selon les dernières informations rendues publiques, Israël pousserait à un engagement militaire direct, au sol, des Kurdes iraniens (en ont-ils les capacités ?), afin de contribuer à un chaos intérieur susceptible de faciliter un soulèvement (avec une guerre civile ?) et une chute du régime. Celle-ci est déjà recherchée avec l’intensité inédite des bombardements visant en particulier les cadres du régime, les pouvoirs, les institutions militaires, la sécurité intérieure, le renseignement… Et puis, Washington dépêche un troisième porte-avions géant, le Nimitz, tout en engageant des B 52, ces bombardiers dont l’usage démontre que l’on a ainsi atteint un niveau stratégique inédit.

On peut et on doit comprendre l’aspiration du peuple iranien à la démocratie et aux libertés. La démocratie et les libertés constituent une exigence vitale pour le peuple iranien. Mais ce n’est qu’un subterfuge pour les États-Unis et pour d’autres acteurs. On ne peut accepter que cette aspiration profondément légitime aux libertés et à l’état de droit, puisse servir de prétexte à une visée stratégique qui se situe à un tout autre niveau, dans une tout autre visée. C’est une imposture qui accompagne le risque d’un Proche-Orient chaotique, dans un contexte aggravé d’insécurité collective et plus généralement de guerre. Un contexte plus déstabilisateur et plus dangereux encore pour tous les peuples et les pays de la région.

La déliquescence de la pensée politique

Alors, pendant combien de temps encore pourra-t-on s’imaginer possible de contribuer à une multiplication des conflits et des guerres sans chercher les réponses allant au fond des problèmes soulevés ?.. Parce qu’évidemment la puissance et la force, paradigmes impérialistes totalement dominants des relations internationales, ne servent pas à corriger le monde, et encore moins à le changer… mais à dominer, à imposer la loi du plus fort dans la hiérarchie des puissances. Cela traduit en même temps une déliquescence alarmante de la pensée politique et de la capacité à développer une vision du futur.

A ce propos, il faut bien se souvenir des leçons du premier mandat de Donald Trump. Les logiques qui se sont alors imposées, avec leurs conséquences, étaient très clairement celles d’une militarisation de la politique extérieure, une crise du Département d’État (recul du diplomatique, réduction des budgets, pénurie de personnels non remplacés, culture de l’efficacité et de la performance…). Il fallait tuer la diplomatie, et des pas significatifs furent alors franchis dans cette orientation. Déjà l’Iran figurait au centre des préoccupations stratégiques. James Mattis, ex-Secrétaire à la défense durant ce premier mandat Trump, ce militaire très expérimenté, ou « l’adulte dans la pièce »… que Trump avait fini par écarter, désignait avec force l’enjeu politique iranien comme une obligation prioritaire.

Il est souvent dit que la politique de Trump ne peut se juger qu’avec ce qu’il entreprend maintenant, au cours de son second mandat. Ce n’est pas totalement inexact. On voit en effet à quel point il cultive l’obsession de la force dans l’arrogance d’une puissance pour laquelle tout serait possible et tout serait permis… La guerre contre l’Iran constitue la septième attaque américaine contre un autre État depuis l’arrivée de Trump au pouvoir pour son second mandat. Pourtant, les fondements de la politique Trump ont été définis au cours de son premier mandat exercé de 2017 à 2020 : recomposition d’une suprématie stratégique globale, récusation du droit international, rejet de l’ONU, de la sécurité collective, des alliances, de l’OTAN et de la « défense collective », retrait d’organisations liées au systèmes des Nations Unies, retrait de plusieurs traités internationaux dont l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien… Tout cela fut alors mis en place et réalisé. Ceci confirme qu’il n’y aurait pas une indécision ou une hésitation de Trump entre « deux » stratégies opposées : une approche renouvelée de l’hégémonie américaine, en contradiction avec une politique de règlements politiques, de « deals » négociés et de paix… Mais, à l’évidence, il a fallu à Trump une nécessaire adaptation au contexte créé durablement aux États-Unis par la « fatigue de la guerre », par les échecs stratégiques majeurs de la période des guerres sans fin, par la démesure dans l’usage de la force et les centaines de milliards de dollars engloutis dans cette illusion de puissance totale. C’est surtout Barack Obama qui permit d’installer une approche stratégique différente, prudentielle et calculée, ce qui lui fut souvent reproché… Donald Trump n’a jamais été un partisan de cette ligne d’adaptation, au contraire. Mais il lui a été nécessaire de tenir compte des réalités en s’engageant publiquement pour la fin de l’hubris et des guerres de choix américaines, afin de se faire élire et comprendre par l’électorat recherché. Aussi, la politique d’agressions militaires multiples mise en œuvre aujourd’hui, cette posture impériale désinhibée, c’est une continuité de ce qu’il fit de 2017 à 2020, dans l’affirmation d’une vision impérialiste arrogante mais adaptée (c’est en tous les cas ce qu’il cherche…) aux contradictions et aux mutations profondes du contexte mondial.

Un (in)certain monde de demain déjà là

Trump n’est donc pas seulement un anti-Obama déconcertant et fluctuant (même s’il en joue), il est aussi, et probablement davantage, un politicien retors adepte d’une tendance permanente à l’hubris. Il veut s’adapter aux défis géopolitiques de la Chine et des Sud. Il veut aussi faire avec les contradictions du temps. Il modèle soigneusement des politiques qui déjà s’imposent et changent structurellement les relations internationales. Le monde de demain, ses violences, ses effondrements et ses inquiétantes incertitudes sont déjà là. Il faut le mesurer comme une forte majorité du peuple des États-Unis le mesure clairement en désapprouvant majoritairement l’agression américaine contre l’Iran, avec ses risques tellement évidents.

Le risque. Le risque permanent… c’est bien ce qui caractérise le plus, et depuis des décennies, tout le Moyen-Orient. Rien ne se règle. Tout s’aggrave dans l’exacerbation des conflits et des crises qui font et qui fracturent brutalement ce vaste espace et cette longue histoire de peuples qui, pour l’essentiel, restent sans droits, sans état de droit, sans sécurité assurée, sans égalité sociale… Même ce que l’on a désigné comme un « printemps » arabe, voici 15 ans, s’est traduit par un échec cuisant pour les attentes sociales et démocratiques populaires. Jusqu’en Tunisie. Ce pays plus ouvert que bien d’autres, que l’on dit moderniste, montra l’exemple. Mais il est aujourd’hui sous la férule d’une nouvelle dictature.

La loi du plus fort s’impose souvent dans un cynisme effrayant. Les djihadistes syriens au pouvoir obtiennent la rédemption de Washington pour avoir coupé le lien entre Damas et Téhéran. Et les Kurdes se sentent alors trahis par le lâchage américain… Tandis que les Kurdes iraniens pourraient aller (peut-être) au combat direct sur l’insistance de Tel Aviv, avec la bénédiction de Donald Trump.

Et puis surtout, il y a ce génocide du Peuple palestinien perpétré par Israël, ainsi qu’une multiplicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité… mais tout cela ne suscite en rien le haut niveau d’indignation, de réactions concrètes, notamment les sanctions multilatérales obligatoires, que de tels crimes devraient au moins susciter… en tous les cas dans ce monde des puissances occidentales, d’ordinaire si prompt à donner des leçons. Le massacre barbare commis le 7 octobre 2023 par le Hamas et par d’autres acteurs du même type, doit être condamné avec force, sans que cette sauvagerie inouïe puisse, en quelque circonstance, servir de légitimation au génocide des Palestiniens. Le présent occidental ne veut rien retenir de ce désastre de portée historique et morale, pour lequel bien des dirigeants actuels portent la responsabilité d’avoir laissé faire. Mais la mémoire sera longue. Il faut y veiller.

Ne pas lâcher sur les valeurs et les idées…

On se demande vraiment ce qui pourra, un jour, conduire enfin les Européens, directement concernés, à sortir de leur inaction, de leur convergences stratégiques sur un soutien complice permanent à l’État d’Israël, et dans l’alignement assumé sur les États-Unis, dans le mépris constant du droit, des buts et des principes définis par la Charte des Nations Unies. Les rares exceptions, celle de l’Espagne par exemple, ne font que ressortir le caractère choquant de cet effondrement.

Cet effondrement est moral, parce qu’il touche à des valeurs humaines universelles, autant qu’il est politique. Bien sûr, ce pire chemin n’est pas une voie royale et dégagée. Il y a des résistances… difficiles. Et puis, on se souvient que Georges W. Bush, avec ses guerres sans fin, avait fait comprendre à beaucoup, aux États-Unis et dans le monde, qu’à force de jouer avec le feu on finit pas se brûler. Au-delà de son langage de provocation permanente, Donald Trump essaie en permanence de triompher et de naviguer dans la grande complexité des réalités mondiales. Mais il ne s’est pas brûlé les doigts… Pas encore ? En tous les cas, il a pris des risques et ses déboires politiques intérieurs pourraient demain changer la donne.

Il faut remarquer à quel point, jusqu’à des controverses très fortes sur les valeurs, sur le droit, sur les conditions de la sécurité internationale, sur la façon de penser la guerre et la paix… à quel point, donc, tout cela s’inscrit dans le débat public quant à la crédibilité, à la légalité et à la légitimité des arguments officiels et des thèses politico-médiatiques. Cela signifie que si les logiques de puissance, les rapports de forces et le recours à la force dominent très concrètement les relations internationales… ce n’est en rien unilatéral. Il reste des espaces et des causes politiques à investir en France et en Europe, notamment sur les exigences qui figurent aux fondements de ce qui fut installé en 1945 : un ordre international de nature différente, avec la création des Nations Unies, avec la paix comme valeur à réaliser, avec l’interdiction du recours à la force, la priorité à la diplomatie, au règlement politique des conflits, à la responsabilité collective, à la sécurité collective, à la coopération et aux droits humains fondamentaux. Ce système a montré ses faiblesses, initiales et dans la durée. On le mesure amèrement aujourd’hui. Mais ce fut une cohérence éthique et politique nouvelle… qu’il ne faut pas lâcher, jamais lâcher alors qu’elle chancelle aujourd’hui sous les coups de boutoir des logiques de force qui progressivement mettent ce système sur le chemin d’une périlleuse décomposition. L’ONU n’est pas inutile ou inapte. Ce sont les logiques de puissance qui la tuent, alors qu’elle fut certainement le projet d’un nouvel ordre international et d’une approche collective le plus intelligent du 20è siècle.

Il est donc nécessaire de nourrir une opposition très forte et surtout très argumentée à ce processus de décomposition qui décrit une trajectoire problématique et régressive des relations internationales. Celle-ci, en effet, pourrait encore nous conduire à d’autres grandes sauvageries, à d’autres très grandes guerres, demain en Asie par exemple, si rien n’est fait pour résister, réapprendre à dire non, proposer une vision pertinente et exigeante pour l’avenir dans la solidarité. L’enjeu du monde de demain et du sens que cela recouvre, devient essentiel parce qu’il touche à notre humanité. 07 03 2026


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