
Deux trahisons de la vérité et du droit. Deux trahisons cultivées et relayées par trop de pouvoirs, trop de forces politiques et trop de médias…
La première de ces trahisons, on s’en souvient, fut en 2018, la décision de Donald Trump et de son Administration, applaudie par Israël, de saborder l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, signé en 2015. Cet accord fut pourtant dûment respecté par l’Iran dès sa signature. C’est un facteur déclenchant majeur de la crise actuelle. Ce fut une façon de dire aux dirigeants iraniens : non, il n’y aura pas de compromis possible avec vous… Et si dans un conflit de cette nature, hautement stratégique, il n’y a pas de compromis possible… alors la porte est ouverte à la guerre.
La deuxième trahison est beaucoup plus récente. Washington et Tel Aviv ont décidé (peu importe lequel des deux a poussé l’autre, puisqu’ils se rejoignent sur la méthode et sur le fond) de déclencher la guerre contre l’Iran… alors que Téhéran était justement en train de négocier, avec les Omanais comme médiateurs. Le chef de la diplomatie du Sultanat d’Oman, Badr Albusaidi, estimait début mars que « l’accord de paix est à notre portée ». Il plaida pour laisser le temps à la diplomatie. Il évoqua par la suite sa « consternation » devant le fait que « des négociations actives et sérieuses entre les États-Unis et l’Iran aient une fois de plus été compromises » (1).
Une fois encore, effectivement, Washington et Tel Aviv ont littéralement torpillé la possibilité d’un accord. On peut dire que les États-Unis et Israël ont de la suite dans les idées… et de la suite dans le mépris des principes, dans la négation du droit international et dans le rejet de la Charte des Nations Unies.
Et la France ? Jean-Noël Barrot s’est encore distingué, sur le ton intempérant qu’on lui connaît, en affirmant qu’Israël… « a le droit de se défendre », alors que c’est bien Israël, avec les États-Unis, qui ont délibérément attaqué. Le Ministre français ne s’est pas contenté de ce renversement des valeurs et des responsabilités. Il déclara aussi que « le régime iranien doit se résoudre à des concessions majeures et à un changement radical de posture… » Ces formulations consternantes (pour reprendre le qualificatif omanais) traduisent une évidente réalité : pour la France officielle, la responsabilité de la guerre, crise majeure redoutable, appartient à l’Iran. Contredire cette assertion est indispensable. Mais cela ne veut pas dire que l’Iran n’aurait aucune responsabilité dans ce conflit ancien et compliqué… Cela signifie que tout aura été fait, par Israël et par Washington, en 2018 et aujourd’hui, pour faire échec à tout processus de négociation, et pour être en mesure de régler la question par la force militaire.
Il faut utiliser les mots justes. Cela s’appelle une forfaiture politique. Une forfaiture accompagnée d’ailleurs d’un récit répété à satiété : Donald Trump change de discours comme de chemise, et il n’a pas de stratégie. Il est vrai que les formules et les mots varient beaucoup… mais l’idée qu’il n’y aurait pas de stratégie est bien loin de la vérité. Il faut comprendre de quoi l’on parle. La stratégie américaine est globale : transformer les rapports de forces au Moyen-Orient, briser les reins de l’Iran des mollahs, réduire ses proxys, appliquer les orientations de la stratégie de sécurité nationale (NSS 2026) dévoilée récemment par les États-Unis, affirmer une suprématie. Cela est en pleine convergence avec les visées israéliennes, bien au-delà des différences inévitables. Il y aurait beaucoup à expliciter sur la stratégie américaine, sur les contraintes de politique intérieure auxquelles Trump doit (au moins relativement) se plier. Il reste qu’il y a bien une cohérence politique globale, et celle-ci ne doit pas être perdue de vue.
Ce n’est pas un hasard si l’Administration Trump a décidé d’amener le Venezuela à résipiscence, si elle veut maintenant casser la puissance iranienne, si elle choisit d’étouffer Cuba. Et ensuite… que va-t-il encore se passer ?.. Et personne ne pourra croire que la motivation de cette stratégie (c’en est une) est de conduire ces pays à la démocratie. Même si l’Iran, en montrant sa capacité à une répression criminelle massive, en aurait bien besoin… Le Président des « deals » et des visées profitables, a bien d’autres choses à faire. Et d’ailleurs, même pour les États-Unis, son propre pays, la démocratie n’est pas son premier souci. Il veut avant tout construire par la force un ordre d’hégémonie globale impérialiste (y compris face à la Chine), au grand dam de certains responsables républicains, encore plus MAGA que lui probablement, qui souhaitent (comme le Vice-Président J.-D. Vance) en finir réellement avec les guerres sans fin et les interventions militaires aux coûts démesurés.
Quant à Israël, qui manifeste depuis des décennies (comme les États-Unis) la volonté d’en finir avec l’Iran et ses proxys… le choix, ici aussi, est particulièrement clair. Benyamin Netanyahou poursuit ce qu’il a commencé dès le 7 octobre 2023. Après le massacre de grande ampleur commis par le Hamas avec d’autres acteurs du même type, les dirigeants israéliens (nous l’avons souligné à de multiples reprises) avaient annoncé ce qui allait suivre. Ils avaient prévenu. A leur façon, mais très nettement, en répétant cet avertissement : « nous allons changer la réalité ». Cette formule avait du sens. Ils auraient pu annoncer, par exemple, qu’ils allaient pourchasser le Hamas et les autres forces concernées, briser les ressorts du terrorisme, et détruire les capacités militaires et politiques de ces organisations… Ce n’est pas ce qui a été décidé et formulé. Ils ont choisi de lancer une grande offensive contre le Peuple palestinien à Gaza et en Cisjordanie, et contre les proxys iraniens dans la région. Il s’agissait ici aussi de transformer les rapports de forces et, effectivement, de changer la réalité régionale.
Cette offensive d’une violence criminelle désinhibée a conduit au pire. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou, en conséquence, fait l’objet d’un mandat de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. La pression au nettoyage ethnique a été très forte. Un processus génocidaire a été engagé. Sa plausibilité a été soulignée par la Cour Internationale du Justice. Un bon nombre de pays, entre 15 et 18 selon le type d’engagement pris (2) ont choisi de rejoindre, d’une façon ou d’une autre, la procédure déposée par l’Afrique du Sud. Donc de légitimer ainsi l’action judiciaire de Pretoria en raison de ce génocide déjà documenté par de grandes ONG internationales des droits humains, et par de hauts responsables de Nations Unies.
On constate que la guerre contre l’Iran jette un voile opportun sur cette catastrophe qui marquera profondément l’histoire du Proche-Orient et bien au-delà. Et, en même temps, cette guerre permet donc à Israël de poursuivre l’action engagée en 2023 pour « changer les réalités » au Moyen-Orient, faire plier définitivement l’Iran, affaiblir radicalement ses alliés, et finalement assurer sa domination régionale.
Cette guerre de choix américaine et israélienne constitue la pire stratégie que l’on pouvait mettre en œuvre, en prétendant apporter ainsi des solutions aux problèmes de la région. Tous ces problèmes sont maintenant encore sérieusement aggravés, et les risque sont majeurs… C’est une impasse. Comme le dit Nicholas Kristof dans le New York Times des 21 et 22 mars « ce n’est pas la première fois que les États-Unis, en visant soigneusement l’Iran se tirent une balle dans le pied ». Il s’agit effectivement d’un véritable désastre pour tout le Moyen-Orient. Et au-delà. Et l’on ne sait pas encore comment il sera possible d’en sortir, et quelles en seront les conséquences énergétiques, économiques, sociales et politiques. S’il y a une « posture » à changer, pour reprendre le mot choisi de J.N. Barrot, c’est bien d’abord celle des États-Unis et d’Israël… mais aussi celle de la France et des Européens qui, à quelques remarquables exceptions dont l’Espagne, et depuis des années, ont suivi, justifié et alimenté les impasses, et accepté toutes les trahisons de la vérité et du droit, ce naufrage moral et politique.
1) Voir « Guerre au Moyen-Orient : à Oman, de la consternation mais pas de renoncement diplomatique », RFI, 5 et 6 mars 2026. https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20260305-guerre-au-moyen-orient-%C3%A0-oman-de-la-consternation-mais-pas-de-renoncement-diplomatique
2) Colombie, Mexique, Chili, Bolivie, Belize, Espagne, Irlande, Belgique, Libye, Palestine, Turquie, Maldives, Cuba, Pays-Bas, Islande, Égypte, Nicaragua (s’est retiré).
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