« Les élections de Côte d’Ivoire: chronique d’un échec annoncé »

Par Pierre Sané, ancien Secrétaire général d’Amnesty International et ancien Sous-Directeur général de l’Unesco

27 décembre 2010

Ce devait être des élections qui allaient permettre de mettre fin à la crise, de tourner enfin la page du legs de Félix Houphouët-Boigny et d’engager la Côte d’Ivoire sur le chemin de la paix et du développement. Cela aura été en tous les cas les élections africaines les plus longuement et méticuleusement préparées qui ont impliqué depuis les Accords de Marcoussis en janvier 2003 (1) un nombre impressionnant d’acteurs : le pouvoir, la rébellion armée, les partis politiques ivoiriens, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine, la France, l’Union européenne, la Francophonie, les Nations-Unies sans oublier les médiateurs successifs (le Togolais, Gnassingbé Eyadema, le Sud-Africain Thabo Mbeki et le Burkinabé Blaise Compaoré…). Du jamais vu en Afrique ! 
Le processus électoral avait fait l’objet d’un consensus laborieux entre toutes les parties prenantes même si à chaque étape il y avait eu des dérapages. Des audiences foraines au recensement de la population, de la constitution du fichier électoral à la délivrance de Cartes nationale d’Identité, de la constitution puis reconstitution de la Commission électorale indépendante à la distribution des cartes d’électeurs, l’ensemble du processus élaboré et mis en œuvre par le pouvoir, l’opposition et les rebelles sous la supervision sourcilleuse de la communauté internationale était censé délivrer un résultat incontesté. Un code de bonne conduite avait même été élaboré par les partis politiques au-delà de la loi électorale et de la Constitution pour s’assurer du respect des règles par tous les acteurs de la compétition électorale… Cerise sur le gâteau, il était fait appel aux Nations-Unies pour certifier l’ensemble du processus… Du jamais vu en Afrique!
Ainsi après le premier tour, tous s’accordaient pour valider la sincérité du scrutin et les deux candidats s’engageaient à respecter le verdict des urnes au second tour. Mais voilà qu’à l’arrivée, on se retrouve avec deux vainqueurs. Un échec et une impasse qui risquent de plonger le pays dans une guerre civile plus dévastatrice encore que celle qu’il a connue de 2002 à 2005. Et au bout du compte, quel que soit le vainqueur, ce dernier risque de gouverner pendant longtemps contre une moitié du pays. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-on arrivé là et comment en sortir ? Au-delà des jugements à l’emporte-pièce, des prises de position partiales, instructions péremptoires et menaces, il est important de dégager un post mortem objectif afin de servir de leçon pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique.
Observateur impartial et objectif de la scène politique ivoirienne et conscient que même si on se réclame du panafricanisme, on ne saurait s’adjuger le droit de donner des instructions aux dirigeants ivoiriens surtout dans une Afrique où les conflits internes sont complexes et où la manipulation des processus électoraux est plus la règle qu’autre chose. De ce qui devait être des élections «parfaites» jusqu’au blocage actuel j’ai identifié quatre anomalies/erreurs qui ont, à mon avis, entraîné des dysfonctionnements menant à l’échec programmé du processus. Cet échec est bien sûr à mettre au passif de tous les acteurs impliqués qu’ils soient nationaux ou internationaux.
La première anomalie a trait au non-respect des accords signés qui prévoyaient notamment un cadre et un échéancier pour l’organisation et la tenue pacifiques de l’élection présidentielle. Ces modalités ont été stipulées dans le 4e Accord complémentaire à l’Accord politique de Ouagadougou (2) qui dresse un canevas pour les opérations de démobilisation, de désarmement et de stockage des armes, précise les conditions de restauration de l’appareil d’État et de son Administration dans le pays tout en prévoyant la sortie de la crise.
Ainsi l’Accord complémentaire, dans son Article 3, stipule «… afin de favoriser l’organisation des élections dans de bonnes conditions, les deux parties ont convenu de relancer, sans délai et sous la conduite du CCI (Centre de commandement intégré) et la supervision des Forces impartiales, le désarmement, le stockage des armes des deux Forces ex-belligérantes, ainsi que la démobilisation des ex-combattants des Forces nouvelles. En tout état de cause, ces opérations devront être achevées au plus tard deux mois avant la date fixée pour l’élection présidentielle. » 
L’Accord complémentaire prévoit également le regroupement et le cantonnement des forces rebelles, le démantèlement des milices, le paiement de primes de démobilisation le tout « devant être achevé au plus tard deux mois avant l’élection présidentielle. » En outre, l’article 8 du même Accord complémentaire reconnaît «que la non réunification du pays et les lenteurs accusées dans la normalisation institutionnelle et politique constituent de sérieux obstacles à l’organisation d’élections justes, transparentes et démocratiques.»
Il apparaît que les clauses ci-dessus, absolument essentielles à la tenue d’élections ouvertes, n’ont pas été respectées, les rebelles refusant de désarmer et rendant aléatoire le redéploiement de l’Administration et la récupération par l’État de ses recettes fiscales et douanières. Or, l’expérience récente (Irak, Afghanistan) a montré qu’il était illusoire de prétendre tenir des élections libres et transparentes dans des zones contrôlées par des rebelles en armes. 
Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas exigé des rebelles qu’ils se conforment à l’Accord politique de Ouagadougou et ses quatre Accords complémentaires qu’ils ont eux-mêmes signés ? Pourquoi le Conseil de sécurité des Nations-Unies n’a-t-il pas donné instruction aux rebelles de désarmer tel que prévu dans l’Accord de Ouagadougou que le Conseil a entériné ? Pourquoi le Facilitateur, parrain de l’Accord de paix de Ouagadougou, Blaise Compaoré n’a-t-il pas exercé les pressions nécessaires pour faire respecter cette clause essentielle ? Et somme pourquoi les rebelles et leur chef politique, le Premier ministre Guillaume Soro, ont-ils refusé de désarmer alors qu’ils étaient signataires de l’Accord ?
Ce manquement primordial au processus électoral élaboré laborieusement ouvrait fatalement la possibilité de violences et d’intimidations dans des zones contrôlées de fait par des groupes d’opposition armés dans le Centre, dans le Nord et dans l’Ouest du pays. Le fait que ces violences aient pu entacher la régularité du scrutin a été apprécié différemment par le Conseil constitutionnel et par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies en Côte d’Ivoire créant ainsi une nouvelle crise.
La deuxième anomalie à mon avis tient à la composition et au mode de fonctionnement de la Commission électorale indépendante (CEI). Prêtant serment au palais présidentiel le 25 février 2010 devant le Conseil constitutionnel et en présence du représentant du Facilitateur et du représentant des Nations-Unies, ses membres s’étaient « engagés à remplir leur mission dans le respect de la Constitution et en toute impartialité ».
Or, cette Commission est composée de 31 membres dont 11 représentant les corps constitués et 20 venant des partis politiques et groupes rebelles. Fait probablement unique en Afrique sur les 20 représentants des partis politiques et groupes rebelles dans la Commission, l’opposition compte 18 représentants et le parti au pouvoir 2 ! A supposer même que les représentants des corps constitués (11) soient tous proches du pouvoir, cela ne ferait jamais que 13 en face de 18. En quelque sorte la Commission « indépendante » est bel et bien contrôlée par l’opposition ! D’ailleurs, son Président est un membre éminent de la coalition de l’opposition et ancien ministre PDCI dans le gouvernement Gbagbo. Fait curieux, tous ces membres ont été nommés par décret présidentiel ! Et parmi les 18 membres de l’opposition, on en retrouve 6 qui représentent 3 groupes rebelles (MPCI, MPIGO et MJP) ayant depuis longtemps fusionné dans les Forces nouvelles, et 8 issus de 4 partis politiques d’opposition (PIT, UDPCI, MFA et UDCY) dont le score combiné au 1er tour de la présidentielle s’est élevé à 3,5% des voix exprimées, les 4 autres représentant le RDR et le PDCI…Du jamais vu en Afrique … ou ailleurs !
Et pourtant, la loi électorale promulguée en 2001 ne prévoyait que « deux représentants de chaque parti ou groupement politique ayant au moins un Député à l’Assemblée nationale ou ayant remporté au moins une élection municipale » (3).
C’est qu’entre-temps, il y a eu une tentative de coup d’État, une rébellion armée, l’envoi par la France et les Nations-Unies de forces d’interposition et le début du ballet politico-diplomatique menant de Marcoussis à Ouagadougou en passant par Accra et Pretoria. C’est à Marcoussis qu’une telle composition de la Commission a été concoctée au mépris de la Constitution ivoirienne adoptée deux ans plus tôt par une large majorité des Ivoiriens et au mépris des règles d’équité les plus élémentaires.
En plus de cette composition pour le moins insolite (et sans doute pour en atténuer un peu les conséquences) on y ajoute une modalité de prise de décision qui va nécessairement mener au blocage : le consensus. Ce blocage a découlé du différend concernant le sort à réserver aux résultats de plusieurs départements dans le Nord du pays, de l’opportunité de prononcer des résultats provisoires compte tenu du manque de consensus et du dessaisissement de la Commission électorale par le Conseil constitutionnel. C’est suite à ce dessaisissement que le Président de la CEI, membre de l’opposition, a procédé dans la précipitation et la plus grande confusion à une déclaration de résultats provisoires non consolidés et encore moins validés par l’ensemble des commissaires centraux de la CEI et, fait inédit, depuis le QG de campagne du candidat de l’opposition, en d’autres termes de son candidat! 
Auparavant une image avait fait le tour du monde, celle de papiers arrachés et déchirés des mains du porte-parole de la CEI, membre de l’opposition. L’auteur de cet acte, commissaire central de la CEI et représentant le ministre de l’Intérieur, a déclaré à la presse pour justifier son acte : « Le mode opératoire que nous avons adopté de façon consensuelle est qu’avant que les résultats ne soient rendus publics, ils ont besoin d’être consolidés en Commission centrale. Ce dont il s’agit, c’est que M. Bamba Yacouba a agi en violation flagrante du mode opératoire unanimement admis par la CEI Il est donc avéré que la Commission électorale n’a pas respecté son serment d’impartialité et de respect de la Constitution. Mais pouvait-il en être autrement au vu de sa composition, de son mode opératoire et des enjeux ? Peut-on être à la fois juge et partie ? Pourquoi devrait on estimer que les résultats collatés et promulgués par le seul Président de la Commission (la Commission n’ayant pas statue à ce jour) reflètent fidèlement le souhait de la majorité des électeurs ? Et surtout pourquoi avoir impose une telle composition de commission électorale ?
En tout état de cause l’ordonnance de 2008 portant ajustement au code électoral pour les élections de sortie de crise indique que la proclamation définitive des résultats relève de la compétence exclusive du Conseil constitutionnel, la proclamation des résultats provisoires par la CEI ne constituant qu’une étape dans le processus électoral. Et c’est là que survient à mon avis la 3e erreur. Elle est due à la précipitation du Conseil constitutionnel. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause sa légitimité ou la légalité de son action. Comme partout ailleurs sa composition et ses attributions sont fixées par la Constitution. Et comme partout ailleurs son Président est nommé par le chef de l’exécutif. L’argument selon lequel son Président serait un proche du Président de la République n’est donc pas recevable. C’est la même chose partout.
Comme partout ailleurs, le Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire est juge de la constitutionnalité des lois. Il « contrôle la régularité des opérations de référendum et de l’élection des représentants du peuple » (4). Il « statue sur l’éligibilité des candidats aux élections présidentielle et législative, les contestations relatives à l’élection du Président de la République et des députés. Le Conseil constitutionnel proclame les résultats définitifs de l’élection présidentielle (5) ». C’est fort de ce mandat que le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin dans 7 départements (sur les 8 contestés) sur la base de l’examen des 5 requêtes introduites par le candidat Laurent Gbagbo au sujet d’irrégularités ayant trait « à l’absence de ses représentants et délégués dans les bureaux de vote ; au bourrage d’urnes ; au transport des Procès-verbaux par des personnes non autorisées ; à l’empêchement de vote des électeurs ; à l’absence d’isoloirs; et à la majoration des suffrages exprimés ».
Sur la base des éléments de preuve soumis en appui des requêtes le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin des départements incriminés et procédé au redressement des résultats aboutissant à la proclamation de Laurent Gbagbo comme vainqueur.
Toutefois, puisque comme partout ailleurs la décision du Conseil constitutionnel est finale et sans recours et compte tenu des circonstances exceptionnelles pourquoi le Conseil n’a-t-il pas pris le temps d’enquêter plus à fond sur les requêtes déposées par le candidat Laurent Gbagbo et peut-être même solliciter du candidat Alassane Ouattara un dépôt de requêtes quitte à faire une exception sur le non-respect des délais ? De même pourquoi n’a-t-il pas ordonné la reprise des élections dans les départements incriminés en sollicitant par le biais du Gouvernement les forces armées et les forces des Nations unies pour assurer la sécurité dans les bureaux de vote de ces 7 départements? 
Toujours est-il que cela demeure une décision de la justice suprême du pays qu’il ne nous appartient pas ici de remettre en cause tout comme cela s’est passé dans nombre d’autres élections africaines et même ailleurs (par exemple lors du face-à-face George W. Bush Al Gore aux États-Unis). Je peux comprendre que la rapidité choisie avait pour but de contrer l’action du Président de la Commission électorale mais cela a inévitablement créé une suspicion de partialité.
La dernière précipitation et anomalie ont été bien sûr la certification des résultats par le Représentant des Nations-Unies.
Lors d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 12 novembre 2010, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies pour la Côte d’Ivoire, Choï Young-Jin, avait certifié les résultats définitifs du premier tour de l’élection présidentielle tenue le 31 octobre 2010, six jours après leur proclamation par le Conseil constitutionnel. S’appuyant sur les cinq critères cadres de la certification (paix, inclusivité, accès aux médias d’État, liste électorale définitive et résultats), le chef de l’ONUCI avait estimé que le premier tour de l’élection présidentielle avait eu lieu dans «un environnement globalement pacifique et sécurisé, malgré des incidents isolés, notamment des actes d’intimidation et d’obstruction à la liberté de mouvement dans certaines régions».
Pour la première fois de son histoire l’ONU se voyait conférer un tel rôle. A la suite des Accords de Pretoria (2005)(6) le Conseil de sécurité dans sa résolution n°1765 (7) avait confié au Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies le mandat de certification exercé à titre exclusif et personnel. La résolution précise que «le Certificateur doit sauvegarder les résultats légitimes avec engagement, honneur et détermination. Il veillera à ce que les résultats soient respectés ; que le vainqueur soit celui qui a gagné les élections ; que les résultats ne fassent l’objet ni de contestations non démocratiques, ni de compromissions».
Reposant sur le respect des critères cadres ci-dessus la certification confiée au Représentant spécial du Secrétaire général comprend donc les différentes étapes du processus électoral, la sauvegarde des «résultats légitimes» et la prévention de «contestations non démocratiques». La question essentielle à laquelle il convient donc de répondre est bien celle de la signification du terme «résultats légitimes». S’agit-il des résultats provisoires ? Ou des résultats définitifs ? Des résultats proclamés par la Commission électorale indépendante ou de ceux proclamés par le Conseil constitutionnel ?
Est légitime ce qui est conforme à la loi. Et dans ce cas d’espèce la légitimité des résultats découle comme dans toute démocratie de l’organe qui confère la légitimation à savoir le Conseil constitutionnel. Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies aurait donc dû travailler sur les résultats proclamés par le Conseil constitutionnel et décider ou non de les certifier comme cela a été le cas lors du premier tour. En cas de désaccord persistant, il aurait pu procéder à la vérification détaillée des critères d’annulation mis en avant par le Conseil constitutionnel et évaluer leur force de justification et même demander, compte tenu des circonstances exceptionnelles, que Alassane Ouattara puisse soumettre des «contestations démocratiques» et ensuite transmettre un rapport au Conseil de sécurité. Il n’y a pas d’élections «parfaites», ni en Afrique ni ailleurs. Et personne ne peut en outre prétendre aujourd’hui savoir pour sûr qui a gagné l’élection présidentielle et surtout si les requêtes déposées étaient valables ou non. Voilà pourquoi un organe judiciaire est celui à qui la loi confère l’autorité en dernier ressort de trancher et de décider du résultat final du scrutin. En Afrique, il y a eu au cours de ces dix dernières années, maintes contestations de résultats d’élections. Seules les décisions prises par les organes judiciaires suprêmes ont conféré la victoire à l’un des candidats. Cela aurait donc dû être le cas également en Côte d’Ivoire, à moins de récuser la légitimité de son Conseil constitutionnel ce qui serait contraire à l’ensemble des résolutions du Conseil de sécurité sur la Côte d’Ivoire qui commencent toutes par : «Réaffirmant son ferme attachement au respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité territoriale et de l’unité de la Côte d’Ivoire, et rappelant l’importance des principes de bon voisinage, de non-ingérence et de coopération régionale». La supervision exercée par les Nations-Unies ne suspend en aucune manière la Constitution ivoirienne.
La précipitation du Certificateur à déclarer un vainqueur a certainement contribué à l’impasse actuelle contrairement à ce qui s’est passé en Guinée où les différents organes ont pris le temps nécessaire ce qui a permis d’apaiser les tensions.
Tous ces dysfonctionnements ont précipité la Côte d’Ivoire au bord de la guerre civile et l’urgence aujourd’hui, est d’abord de la prévenir.

Comment en sortir ?

Depuis l’arrivée au pouvoir du FPI en 2000, force est de constater que ce parti n’a jamais pu gouverner sereinement la Côte d’Ivoire. Victime d’un coup d’État avorté suivi d’une rébellion armée qui a abouti à une partition de fait depuis 2002, le régime s’est vu imposer par la communauté internationale un partage du pouvoir qui a amené ses opposants et même les rebelles à exercer une partie du pouvoir y compris le contrôle de la Commission électorale et donc du processus électoral.
Au lieu de sanctionner les rebelles et leurs soutiens, on leur a offert des strapontins ministériels en imposant des Premiers ministres successifs jusqu’à installer le chef des rebelles au poste de Premier ministre (censé être neutre pendant l’élection présidentielle à venir). Ce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir par les armes la communauté internationale le leur a offert sur un plateau d’argent sans pour autant obtenir en contrepartie le désarmement et la réunification du pays ! Il est donc compréhensible que la moitié du pays qui a soutenu le Président Laurent Gbagbo ait une légitime attitude de ras-le-bol et de défiance vis-à-vis de cette même communauté internationale qui s’est empressée de reconnaître des résultats provisoires faisant fi du processus démocratique et des règles constitutionnelles du pays. Les instructions et injonctions ne feront que cristalliser la déchirure qui continue à frapper le pays. Quant a une intervention armée, quel que soit le prétexte utilisé, elle aurait des conséquences incalculables pour toute la région. Et même si in fine Alassane Ouattara venait à exercer le pouvoir, il le ferait contre la moitié du pays et sur un pays dévasté.
Ce qui s’impose donc c’est manifestement le dialogue politique, mais cette fois-ci un dialogue politique direct sans intermédiaires ni accompagnateurs. Qu’on laisse enfin les Ivoiriens régler leurs problèmes !
Aujourd’hui, il leur appartient à eux seuls de décider des voies de sortie de crise et surtout de la gestion future des ressources du pays et notamment des réserves substantielles de pétrole qui alimentent bien des convoitises comme partout ailleurs en Afrique.(8)
En attendant l’issue de la crise une attention particulière doit être impérativement accordée à la prévention de la violence des deux côtés et à s’assurer que toute allégation de violation de droits humains fasse l’objet d’enquêtes judiciaires nationales impartiales et de sanctions rapides et appropriées. En effet, Il serait naïf de penser dans une situation pareille que les violences signalées ne viennent que d’un camp. Il n’y a pas en l’espèce d’un côté les «bons» et de l’autre les «méchants». Il y a une lutte pour le pouvoir en Afrique aujourd’hui, qui au-delà des clivages nationaux ethniques et religieux apparents oppose surtout deux projets de société qui pour faire simple voient s’affronter des dirigeants tenants d’un libéralisme mondialisé à d’autres qui adhèrent à un panafricanisme souverain et socialisant.
Au moment où l’on commémore les 50 ans d’indépendance, tous les Africains doivent garder les yeux ouverts sur les véritables enjeux de ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire. La naïveté, passé 50 ans est impardonnable !

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(1)Accord de Marcoussis (France) de 2003
(2)Accord de Ouagadougou (Burkina Faso) de 2007
(3)Article 5 de la loi n° 2001-634 du 9 octobre 2001 portant composition, organisation, attributions et fonctionnement de la Commission électorale indépendante.
(4) Article 32 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(5) Article 94 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(6)Accords de Pretoria (Afrique du Sud) de 2005
(7) Résolution n° 1765 adoptée par le Conseil de sécurité le 16 juillet 2007.
(8) « C’est une zone prometteuse dont les objectifs géologiques s’apparentent aux découvertes importantes réalisées sur les permis voisins au Ghana », confie Marc Blaizot, Directeur géosciences de la branche exploration et production de Total. Dans l’état actuel des connaissances, les réserves pourraient atteindre jusqu’à 1,5 milliard de barils. Jeune Afrique.com, 23 octobre 2010.

La Nuit des Idées 2019…

ndi-2019

… ou la peur du débat sur la guerre et sur la paix, sur la crise et les conflits sociaux du présent.

La « Nuit des Idées 2019 » se tiendra le 31 janvier prochain. Ce sera la 4ème édition de cette initiative du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il s’agira d’une soirée dite « exceptionnelle » réunissant à Paris, et dans 120 villes françaises et du monde, « de grandes voix françaises et internationales ». Plus de 1000 intervenants sont attendus pour dialoguer sur les enjeux de notre temps. Ce n’est pas rien…

Voici le thème général de cette Nuit des Idées : « Face au Présent ». Selon les organisateurs, ce thème situe l’initiative au carrefour de trois interrogations :

« – Le désir de porter un regard lucide sur l’actualité, à l’heure où tant de mutations technologiques, sociales, environnementales, géopolitiques… que l’on pensait relever d’un lointain avenir font désormais partie de notre quotidien ;

– L’exigence de renouveler les formes de l’engagement, et de témoigner des initiatives capables de prendre à bras le corps les défis de notre temps ;

– L’envie d’interroger notre perception du temps : dans une époque marquée par la diffusion instantanée de l’information, comment ne pas s’en tenir au présent mais retrouver le chemin des solutions de long terme ? »

Dans l’esprit général de cette vaste ambition, une quinzaine de « thématiques phares » ont été déterminées. En voici la liste :

– égalité hommes/femmes

– environnement

– architecture/urbanisme

– Europe

– pouvoirs et territoires. Avec un focus sur « exils, migrations et populismes » depuis Istanbul. On aurait apprécié une « thématique phare » pour une telle question…

– citoyenneté

– société et politique

– histoire

– savoirs

– partages et solidarités

– arts et culture

– musique et spectacle vivant

– information et communication

– sciences et santé.

Cette diversité des thématiques fait plaisir à voir. C’est une façon de nous dire : vous pourrez parler de tout et vous pourrez, comme cela est généreusement annoncé, « prendre à bras le corps les défis de notre temps ». On observe cependant qu’une thématique manque à l’appel. Ne pensez pas que je cherche à en rajouter… Je constate simplement que l’enjeu de la sécurité internationale, de la guerre et de la paix est totalement absent. Pourquoi ? On ne peut pas dire que cela n’est pas dans l’actualité ou bien que cela n’est pas pertinent. On ne peut pas prétendre que ce défi serait sans grande importance. Ces questions nourrissent de lourdes interrogations et des inquiétudes dans le monde entier. Pour des millions de personnes qui voient leur existence bouleversée dans la tragédie et le risque mortel, la vie humaine se réduit à une vulnérabilité, une incertitude. Des sociétés et des États se déstructurent ou s’effondrent. Des pays et des terres sont meurtris par la guerre, par les conflits et leurs conséquences, et plus généralement par la violence politique. Alors pourquoi une telle carence ? Oubli ?.. Incompétence ?.. Certainement pas.

D’ailleurs, à bien y regarder, les trois personnalités chargées officiellement de cette initiative sont très bien placées et solidement « armées » – si j’ose dire – pour traiter, faire traiter une telle question et susciter la réflexion et le débat. Donc pour faire en sorte qu’on « oublie » pas la géopolitique dans ce qu’elle a de décisif pour les peuples, et pour qu’elle soit elle aussi, avec lucidité, au cœur d’une réflexion collective sur le temps présent.

Ces trois personnalités sont :

Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Il est le principal maître d’œuvre de cette Nuit des idées. Il est aussi ancien Ministre de la défense.

Pierre Buhler, Président de l’Institut français, institution chargée de la coordination de cette Nuit des idées. Pierre Buhler est l’auteur d’un ouvrage qui fait autorité dans le milieu des spécialistes : « La puissance au 21ème siècle. Les nouvelles définitions du monde », CNRS éditions, 2011. C’est un expert en géopolitique.

– Pierre Sellal, Président de la Fondation de France, partenaire de l’initiative. Il est ambassadeur de France, ancien représentant de la France auprès de l’UE. C’est un diplomate expérimenté qui maîtrise lui aussi les enjeux de la sécurité internationale. En 2012, il fut nommé membre de la Commission chargée de l’élaboration du Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale.

Le Drian, Buhler, Sellal… Pourquoi ce triptyque de haut niveau a-t-il évacué de la réflexion collective cette immense question de la guerre, de la paix et de la sécurité pour les peuples alors qu’on a tant besoin (maintenant et pas dans dix ans…) d’une réflexion de fond touchant à cet enjeu majeur ? Il y a une forme d’urgence. Est-ce pour réserver cela aux spécialistes et aux politiques, c’est à dire à ceux qui détiennent le privilège régalien de pouvoir en traiter unilatéralement ? Est-ce pour ne pas devoir s’expliquer et rendre des comptes publics sur les choix et les engagements diplomatiques et de défense de la France ? Est-ce parce qu’on veut surtout ne rien changer donc ne rien mettre en discussion… Est-ce pour tout cela ?..

Une grande initiative sur les défis d’aujourd’hui, pourquoi pas… Mais il y a une hypocrisie manifeste à faire semblant d’ouvrir le débat en grand, alors que, dans le même temps, on le verrouille sur une question aussi essentielle. Le pouvoir, décidément, n’aime pas que puisse s’ouvrir un débat public sur certaines questions conflictuelles qui sont pourtant celles qui s’imposent aujourd’hui. Et, volontairement, je ne traite ici que de questions internationales… Mais la montée des résistances sociales, des colères et des contestations anti-libérales en Europe et au delà n’a pas été non plus mise à l’ordre du jour.

Ce n’est évidemment pas un hasard si les débats que l’on ouvre officiellement ne répondent pas aux attentes les plus fortes et aux défis les plus aigus du temps présent. Celui qui ne veut pas entendre ne sera jamais écouté.

Trump/Macron, vous avez dit contradictions ?..

Codepink dépenses militaires

L’hypocrisie d’une politique française résistante à la pression américaine et à la mondialisation est en train de se délabrer.

Une polémique à la tonalité peu diplomatique opposa récemment Donald Trump et Emmanuel Macron à partir de la question d’une armée européenne. Le Président français, on s’en souvient, avait, très directement, mis sur le même plan « la Russie, la Chine et même des États-Unis » dans les raisons de protéger l’Europe. E. Macron donna ainsi prétexte à une nouvelle querelle verbale. Trump qualifia la formulation française « d’insultante », tandis que Richard Ferrand, aujourd’hui Président de l’Assemblée nationale (donc troisième personnage de l’État) répliqua à son tour, en considérant que la réponse de Trump est un « propos de voyageur de commerce ».

Certes, cet échange de noms d’oiseaux s’accompagna de quelques arguments plus politiques sur le coût de la défense atlantique, sur la sécurité en Europe… Mais il en resta néanmoins le sentiment d’une certaine perte de dignité dans les relations internationales. Évidemment, des mises au point françaises et européennes n’ont ensuite pas manqué afin de rappeler que jamais, ô grand jamais, la création d’une armée européenne pourrait viser à se protéger de l’allié américain. Évidemment. La compatibilité entre l’UE et l’OTAN, et, peut-on dire, l’appartenance d’une défense européenne à l’OTAN ne fait plus débat entre les États de l’Union européenne…

Trump, cependant, ne manqua pas de rappeler, pour la énième fois, que l’Europe devrait « payer sa part équitable à l’OTAN, que les États-Unis subventionnent énormément ». Bien sûr, le niveau particulièrement élevé du budget de défense des États-Unis fait que l’administration américaine assure plus de 70 % du budget total des dépenses de défense de l’ensemble des États membres de l’Alliance. Pourtant, le Secrétaire général de l’OTAN lui-même a constaté, pour s’en féliciter, que la plupart des pays européens sont en train d’augmenter leurs dépenses militaires dans l’objectif de s’aligner sur le paramètre OTAN : 2 % du PIB. A noter, cependant, que tout le monde (ou presque) oublie que ce paramètre est double : 2 %… dont 20 % en investissements majeurs. Ce qui n’est évidemment pas sans signification pour la nature des dépenses et de la stratégie.

Quelle est la réalité du débat entre les États-Unis et les Européens ?

La question se pose d’autant plus que l’argument d’une insuffisance des contributions européennes à destination de l’organisation militaire intégrée de l’Alliance est contestable puisque les Européens, ensemble, assurent environ les 2/3 du budget de l’OTAN tandis que les États-Unis assument seulement une quote-part de 22,14 % (années 2016-2017). L’Allemagne et la France couvrent 25,28 % de ce budget (même période), soit davantage que Washington. Il est vrai que cela ne concerne que les quote-part de financements directs pour l’organisation militaire de l’Alliance, et non pas les financements dits indirects correspondant par exemple aux engagements propres des États membres pour des opérations extérieures communes. Il reste que l’ensemble des membres de l’OTAN augmentent de façon très substantielle leur budget de défense, et cela n’est pas sans lourdes conséquences sur les politiques publiques, notamment sur les dépenses sociales de la protection, de la santé, du soutien à l’emploi…

Le partage du fardeau (burden sharing dans le langage otanien) est une vieille question. Et cette question de l’équilibre ou de l’égalité des contributions n’est qu’un aspect du problème. Alors, pour comprendre ce qui est en jeu, au delà des mots et des chiffres, il faut déplacer le regard et la réflexion. On remarque ainsi que sur les problématiques les plus importantes… il n’y a guère de contradictions entre Washington et ses alliés. Ils font tous, en effet, le même type d’analyse à partir d’un même modèle stratégique fondé sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Et cette analyse part aujourd’hui du constat d’une détérioration du rapport des forces, d’une montée d’enjeux cruciaux de sécurité pour les alliés occidentaux face aux menaces russes et chinoises. Même si le concept stratégique de « menace » lourd de sens voire de conséquences n’est que rarement utilisé officiellement pour caractériser le contexte sécuritaire du point de vue occidental, c’est à dire du point de vue d’un camp néo-impérialiste aujourd’hui en difficulté.

Avec l’administration Trump, les États-Unis ont sérieusement infléchi leur ligne stratégique. L’administration américaine a décidé de se concentrer moins sur la lutte contre le terrorisme (même si cela reste une préoccupation importante), et davantage sur les risques et les dangers issus de l’émergence de la puissance chinoise et d’une réémergence certaine de la Russie. C’était déjà l’objet de la Stratégie de défense nationale présentée officiellement par James Mattis en janvier dernier. C’est encore au centre du rapport « Providing for the common defense » (1), rédigé par une Commission bipartisane spécifique de hauts responsables désignée par le Congrès afin d’évaluer les problèmes et la mise en œuvre de la nouvelle stratégie américaine.

Ce rapport souligne que la supériorité militaire américaine s’est érodée dangereusement au point où les États-Unis pourraient perdre une guerre contre la Chine et la Russie. Le désinvestissement dans la défense – dit le rapport – aurait créé une situation inquiétante : les États-Unis seraient ainsi confrontés à « une grave crise de la sécurité nationale et de la défense nationale » qu’il faudrait traiter en urgence. Si les mots ont un sens – et ici, ils sont particulièrement forts – James Mattis, principal responsable de la stratégie de défense, a dû sentir le vent du boulet souffler tout prêt de lui, pour n’avoir pas mesuré la dimension des problèmes… « Si l’on considère en particulier le domaine de l’hypersonique – explique le rapport – les États-Unis sont à la traîne de la Chine et peut-être même de la Russie. Ce qui montre la possibilité que l’Amérique pourrait être dans une situation de désavantage technologique dans de futurs conflits. Alors que le modèle de guerre américain a longtemps reposé sur la suprématie technologique, cette situation pourrait avoir des implications profondément négatives pour l’efficacité militaire des États-Unis ». Là encore la formulation est brutale. C’est une sommation non pas seulement à redresser la barre mais surtout à regagner une supériorité.

La France dit la même chose…

C’est, au fond, la même chose que nous dit Emmanuel Macron, mais sans l’expliciter aussi clairement, lorsqu’il pointe, lui aussi, les menaces chinoises et russes. D’ordinaire, le langage employé est plus diplomatique, mais la formule très directe de Macron n’est pas un hasard. Lui aussi identifie un contexte de grands risques face à l’affirmation de la Chine et de la Russie. D’ailleurs, dans la préface qu’il signe pour la « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale – 2017 » (2) , il écrit : « Sur la scène internationale, la menace d’une déflagration majeure redevient possible ». C’est le constat d’une réalité qui n’a rien de conjoncturelle. On voit bien, par exemple, combien la confrontation navale russo-ukrainienne dans la mer d’Azov traduit un haut niveau de tensions internationales, une tendance permanente à l’escalade sur des problèmes de fond non réglés. On voit aussi, autre exemple, les risques inhérents aux tensions latentes entre la Chine et Taiwan.

Le Chef d’État major François Lecointre confirme l’approche et souligne (3) que la France « a noué deux partenariats stratégiques majeurs avec l’Inde et l’Australie. Ils sont un moyen de contrôler l’expansionnisme chinois – lequel peut devenir agressif – et, si possible, s’y opposer. C’est un sujet majeur, aussi bien dans l’Océan Indien ou dans l’Océan Pacifique, qu’en Afrique ».

Naturellement, tous les Européens ne s’engagent pas de la même manière, avec cette même obsession atlantiste tellement caractéristique de la politique française. Les divergences politiques et d’intérêts au sein de l’UE, avec leurs multiples causes, sont une des raisons explicatives à l’inexistence persistante de l’Europe sur le plan stratégique et, concrètement, dans le domaine de la défense. Beaucoup veulent d’ailleurs que 2019 soit une année électorale et politique décisive pour faire avancer la défense européenne… à défaut d’une « armée européenne », formule qui reste aujourd’hui de l’ordre de l’incantation.

Nul doute que cette façon commune aux puissances occidentales de désigner la menace chinoise et russe, et les dangers de la détérioration du rapport des forces, répond à une inquiétude et à une situation objective : la mutation de la hiérarchie des puissances dans l’ordre international et dans la mondialisation. Cela correspond aussi à la nécessité de mobiliser les moyens financiers et politiques nécessaires, y compris en direction des opinions publiques, pour imposer (et faire passer) une augmentation très forte des budgets militaires alors que les classes populaires et les couches moyennes s’appauvrissent sous le poids de l’austérité, des reculs sociaux et de la pauvreté. Aux États-Unis, le rapport précédemment cité recommande une croissance annuelle de 3 à 5 % du budget défense, ce qui est considérable alors que le budget 2019 atteint déjà 716 milliards de dollars. En France, ce qui est prévu est une augmentation accélérée des crédits de défense à hauteur de 295 milliards d’euros pour les 7 années de la loi de programmation militaire 2019-2025. Là aussi, l’alourdissement de la facture est impressionnant.

Une semblable brutalité vis à vis des migrants

Une autre question apparaît comme un sujet de convergences de fond même si les discours tenus les modes de gestion diffèrent dans la forme et dans les méthodes. Il s’agit de l’enjeu des migrations. Les migrations, c’est l’évidence, sont devenues une problématique humaine, sociale et politique prioritaire comme conséquence des crises, des guerres, du sous-développement, des carences démocratiques. Elles apparaissent aussi comme une cause d’insupportables tragédies et d’inacceptables politiques de refoulement dans lesquelles les valeurs universelles et les exigences d’humanité se perdent. L’attitude vis à vis des migrants est donc un bon indice du niveau d’éthique et de responsabilité qu’un gouvernement décide de s’accorder dans ses engagements extérieurs et sa politique intérieure.

C’est à bon droit que l’on peut s’indigner lorsque Donald Trump menace et mobilise quelque 10 000 hommes armés afin de menacer et bloquer des milliers de migrants latino-américains à la frontière du Mexique, et les empêcher de rentrer aux États-Unis. La brutalité de cette politique est choquante. Elle s’inscrit d’ailleurs dans la continuité d’une orientation de fermeture déjà ancienne. Cependant, les pays de l’Union européenne, et l’UE elle-même, vis à vis des migrants d’Afrique, du monde arabe, du Moyen-Orient et d’Asie, ont-ils fait autre chose de si différent depuis des années ?

Selon Frontex les arrivées, que cette agence européenne officielle qualifie « d’illégales », ont atteint 1,8 millions de personnes en 2015, 500 000 en 2016, 250 000 en 2017 et 90 000 en août 2018… Le nombre des arrivées en Europe s’est donc littéralement effondré. Pourquoi ? D’abord du fait d’une politique de refoulement massif qui s’appuie sur une militarisation des politiques migratoires dans l’UE, et de l’UE. A ce mode de gestion policier ultra-restrictif et répressif, y compris contre les ONG du secours et de la solidarité humaine (4), il faut ajouter les accords de blocage avec les pays tiers en Afrique ou avec la Turquie, mais aussi les périls de l’exode et le nombre dramatique des disparitions et des décès sur les routes et en mer. Avec d’autres méthodes, avec des discours mystificateurs, l’Europe conduit fondamentalement le même type de politique que les États-Unis.

Les principales puissances occidentales, dont la France, font donc globalement la même analyse du contexte et convergent sur un certain nombre d’enjeux et de politiques qui montrent des convergences stratégiques et politiques, et une vision du monde finalement plus commune qu’on ne le dit.

Mais alors, sur quoi portent les divergences ?

Bien sûr, le multilatéralisme, l’ONU, le respect des traités de sécurité existant, la réalité de la crise climatique… tout cela apparaît comme des sujets de contradictions réelles. Les conceptions sont différentes, ainsi que, ici encore, les méthodes et le degré d’adhésion à certaines thèses idéologiques. Les politiques mises en œuvre varient selon les situations nationales, selon l’orientation des majorités et des pouvoirs exécutifs, selon l’influence et le rôle de l’extrême droite… Il n’y a pas qu’aux États-Unis où les contextes nationaux pèsent sur les choix de politique étrangère.

En vérité, pourtant, ce qui fait la contradiction essentielle entre les États-Unis et les Européens c’est un problème plus stratégique et plus structurel. C’est l’affirmation unilatérale de puissance des États-Unis, leur volonté de réimposer une hégémonie globale incontestée dans tous les domaines, y compris dans le domaine militaire (où ils commencent à être contestés), face à la ré-émergence de la Russie et à l’affirmation de la Chine comme très grande puissance. La France est la plus touchée par cette stratégie parce qu’elle tient son statut et son rôle international principalement de ses capacités et de ses engagements militaires. A la différence de l’Allemagne dont l’atout de puissance est avant tout économique. En somme, ce qui fait le vrai problème, ce n’est pas la divergence sur les principes et sur les valeurs. Ce ne sont pas non plus les méthodes ou les types de gestion. C’est d’abord la capacité à s’assurer une place dans une hiérarchie néo-impériale des puissances où seule la force, dans ses différentes modalités, fait la différence.

Pour ne pas se faire distancier dans les rivalités et la course à la puissance la France suit Washington et s’accroche au train de l’atlantisme. Elle le fait traditionnellement depuis des dizaines d’années en assumant sa contribution stratégique spécifique en Afrique particulièrement. Elle s’accroche au train de l’OTAN avec d’autant plus de détermination depuis Nicolas Sarkozy et la réintégration quasi complète de la France dans l’organisation militaire de l’Alliance. François Hollande a poursuivi sans barguigner. Emmanuel Macron continue aujourd’hui avec des discours d’initiatives et de souveraineté qui sont autant de postures se simulation auxquels beaucoup se sont laissés prendre. C’est l’existence d’un soi-disant « gaullo-mitterrandisme », orientation mythique de politique étrangère, aujourd’hui attribuée à E. Macron (5).

Il faut donc briser les ressorts de l’hypocrisie d’une politique française soit-disant résistante à la pression américaine et à la mondialisation. Emmanuel Macron est un ultra-libéral atlantiste qui veut accélérer l’insertion sous contrainte de la France dans la mondialisation capitaliste et dans les nouveaux rapports de force. Ce choix de fond passe d’abord par les classes dominantes, par le soutien aux profits, mais aussi par l’intégration européenne néolibérale, par la convergence stratégique des grandes puissances et le rôle politico-militaire français à l’extérieur. Pour accompagner cela le pouvoir doit formuler un discours médiatique décalé et mensonger. Mais ce discours idéologique commence à ne plus faire illusion. Les mythes du « nouveau monde » et du « gaullo-mitterrandisme » sont en train de se délabrer comme ceux de la modernisation, de la réforme, du siècle nouveau, du dépassement des clivages, du « en même temps », et du « qu’ils viennent me chercher… » Justement, il aura fallu près de 5000 policiers pour empêcher les Gilets jaunes d’accéder à l’Élysée pour venir… le chercher.

Le pouvoir ne peut plus ni se payer d’arrogance, ni formuler de projet ou de posture soutenable sans se heurter à la réalité d’un mouvement social qui sanctionne à sa façon, et dans ses fortes contradictions, un mensonge de longue durée en train de perdre sa crédibilité, y compris dans le domaine de la politique étrangère. Aujourd’hui, tout est en question.

1) « Providing for the common defense. The assessment and recommandations of the National defense strategy commission », rapport rendu public le 14 novembre 2018.
2) « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale – 2017 », La documenttation française.
3) Audition de François Lecointre, Chef d’État-Major des armées, par la Commission des affaires étrangères et des forces armées de l’Assemblée nationale, 18 octobre 2018.
4) Les entraves administratives et judiciaires mises pour bloquer l’Aquarius et pour discréditer ceux qui conduisent les actions de solidarité sont un exemple des pratiques inadmissibles utilisées afin de rejeter les migrants et diaboliser ceux qui les aident. Pourtant, l’acharnement des autorités italiennes, hongroises et de quelques autres gouvernements contre les migrants ne doit pas servir à minimiser la responsabilité de chacun des États de l’UE et de l’UE elle-même.
5) Sur cette question, voir dans ce blog « Palestine : comment ils voudraient la sortir de l’histoire », 17 septembre 2018.

« La Morsure », ouvrage d’une très grande force.

Voici un ouvrage, sous forme de bande-dessinée, qui a du sens et de l’intelligence. Son auteur, Fred Dewilde, victime des attaques du Bataclan, le 13 novembre 2015, « dessine le refus de la haine, la douleur du traumatisme et cette force de vie qu’il dédie à ses enfants »… Il montre qu’on peut penser, réfléchir sur le terrorisme avec émotion mais aussi avec plus de pertinence sociale et humaine que l’approche unilatérale et sécuritaire ultra-dominante aujourd’hui. Cet ouvrage est d’une très grande force.

La Morsure Dewilde

Près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5,5 dollars par jour.

BANQUE MONDIALE Communiqué de presse 17 octobre 2018.

Banque mondiale Pauvreté 17 10 18

Si l’extrême pauvreté a reculé, des milliards de pauvres peinent encore à satisfaire leurs besoins élémentaires

WASHINGTON, le 17 octobre 2018 — Selon la Banque mondiale, les progrès économiques mondiaux ont permis de réduire le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté, mais près de la moitié des habitants de la planète – soit 3,4 milliards d’individus – restent confrontés à de grandes difficultés pour satisfaire leurs besoins élémentaires.

Le seuil de pauvreté est fixé à 3,20 dollars par jour dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, et à 5,50 dollars par jour dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, explique la Banque mondiale dans son rapport bisannuel sur la pauvreté et la prospérité partagée « Poverty and Shared Prosperity 2018: Piecing Together the Poverty Puzzle » (Compléter le puzzle de la pauvreté).

La Banque mondiale reste mobilisée pour atteindre d’ici 2030 l’objectif de mettre fin à l’extrême pauvreté, définie par le seuil de 1,90 dollar par jour pour vivre. Le pourcentage de personnes vivant dans l’extrême pauvreté était tombé à 10 % en 2015, mais le rythme de cette baisse a ralenti, a mis en garde la Banque le 19 septembre.

Le rapport indique toutefois qu’avec la croissance économique, une part beaucoup plus importante des pauvres du monde vit aujourd’hui dans des pays plus prospères, c’est pourquoi il est indispensable de disposer de valeurs seuils supplémentaires et d’avoir une compréhension plus fine de la pauvreté pour pouvoir mieux la combattre.

« Nos objectifs sont et restent de mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici 2030 et de stimuler la prospérité pour tous », a réaffirmé le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim. « Dans le même temps, il est utile d’avoir une vision plus globale de la pauvreté, à différents degrés et dans différentes dimensions de par le monde. Et cette vision révèle que la pauvreté est plus répandue et enracinée, d’où l’importance d’investir dans l’humain. »

Bien que les taux d’extrême pauvreté aient chuté – ils atteignaient encore 36 % en 1990, le rapport, qui s’appuie sur un examen approfondi de la nature de la pauvreté, démontre l’ampleur du défi à relever pour l’éliminer. Plus de 1,9 milliard d’individus, soit 26,2 % de la population mondiale, vivaient avec moins de 3,20 dollars par jour en 2015. Près de 46 % de la population mondiale disposait de moins de 5,50 dollars par jour pour vivre.

Le rapport va également au-delà des mesures monétaires de la pauvreté pour comprendre l’impact du manque d’accès à des services convenables d’eau, d’assainissement, d’éducation ou d’électricité sur la qualité de vie d’une famille. Et parce que le poids de la pauvreté pèse souvent davantage sur les femmes et les enfants, le rapport analyse la manière dont la pauvreté peut varier à l’intérieur d’un ménage. 

Le rapport constate que les revenus des 40 % les plus pauvres a augmenté dans 70 des 91 économies étudiées. Dans plus de la moitié des pays, leurs revenus ont progressé plus vite que la moyenne, ce qui signifie qu’ils ont obtenu une plus grosse part du « gâteau économique ». Néanmoins, le partage de la prospérité a fait moins de progrès dans certaines régions du monde. Le rapport souligne également que les données nécessaires pour évaluer la prospérité partagée manquent le plus dans les pays qui en ont le plus besoin pour améliorer leur situation. Seulement un pays à faible revenu sur quatre, et quatre des 35 États reconnus fragiles et touchés par un conflit, possèdent des données sur la prospérité partagée dans le temps.

Les nouvelles mesures réalisées permettent à la Banque mondiale de mieux suivre l’évolution de la pauvreté dans tous les pays, en fonction de ses multiples dimensions et pour tous les membres de chaque foyer.

Le rapport « Piecing Together the Poverty Puzzle » est publié le jour de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté et son lancement sera retransmis sur le web sur la chaîne Banque mondiale Live à 12h30 heure de Washington (16h30 GMT).

LES RÉGIONS EN BREF

Asie de l’Est et Pacifique : La région est l’une de celles qui affichent les meilleurs résultats sur le plan du partage de la prospérité : les revenus des 40 % de population les plus pauvres ont progressé en moyenne de 4,7 % entre 2010 et 2015. L’Asie de l’Est a enregistré les plus fortes baisses non seulement de l’extrême pauvreté, mais aussi du pourcentage de population ayant moins de 3,20 dollars et 5,50 dollars par jour pour vivre. Bien que le taux d’extrême pauvreté soit très bas, la région a vu augmenter le pourcentage de personnes n’ayant pas accès à des sanitaires.

Europe et Asie centrale : Beaucoup de pays de la région ont connu des revers en termes de croissance des revenus des 40 % les plus pauvres.  D’un autre côté, plusieurs économies victimes de fortes baisses dans ce domaine à cause des crises financières et de la dette étaient en pleine reprise. Parmi les régions en développement, l’Europe et l’Asie centrale est celle où le pourcentage de population en dessous des seuils de pauvreté de 3,20 dollars et 5,50 dollars a été le plus faible. Cependant, elle fait moins bien que les régions Asie de l’Est et Pacifique ou Amérique latine et Caraïbes pour le taux de scolarisation. 

Amérique latine et Caraïbes : Entre 2010 et 2015, le partage de la prospérité dans cette région a été moins important que les années précédentes, ses économies ayant été touchées par un ralentissement des cours mondiaux des produits de base. En 2015, la région avait près de 11 % de sa population vivant avec moins de 3,20 dollars par jour, et plus de 26 % avec moins de 5,50 dollars par jour. La pauvreté sous ses dimensions non monétaires telles que le manque d’accès à de l’eau potable, à des installations sanitaires ou à l’électricité a été beaucoup moins associée aux aspects monétaires.

Moyen-Orient et Afrique du Nord : Bien que le nombre d’habitants ayant moins de 1,90 dollar par jour pour vivre ait augmenté dans la région, les niveaux d’extrême pauvreté sont restés bas. Mais elle comptait davantage de personnes vivant avec moins de 5,50 dollars par jour en 2015 qu’en 1990. En outre, près d’un habitant sur sept ne dispose pas de sanitaires convenables.

Asie du Sud : Les revenus des 40 % les plus pauvres ont fortement progressé dans la région entre 2010 et 2015. Malgré une baisse de 35 points de pourcentage de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2015, la région a enregistré seulement 8 % de diminution de la population ayant moins de 3,20 dollars par jour pour vivre, et plus de 80 % de la population vit encore en dessous du seuil de 5,50 dollars par jour. De plus, le nombre d’habitants de la région vivant dans des ménages sans accès à l’électricité ni sanitaires convenables était bien plus élevé que celui des personnes en situation de pauvreté monétaire. 

Afrique subsaharienne : Un tiers des pays de la région ont connu une croissance négative des revenus des 40 % de population les plus pauvres. Région abritant le plus grand nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté, l’Afrique a vu sa population presque multipliée par deux entre 1990 et 2015. L’une des plus importantes augmentations a été enregistrée dans la population vivant avec moins de 3,20 dollars mais plus de 1,90 dollar par jour pour vivre. Les pauvres ont souffert de multiples privations, notamment de niveaux de consommation faibles et d’un manque d’accès à des services d’éducation et des services d’infrastructure de base.

Affaire Khashoggi: scie à os, crime d’Etat et géopolitique.

L’affaire Khashoggi suscite une vague internationale d’indignation et de condamnation à la mesure du crime d’État commis, et de ses conséquences. Mais comment accepter ce deux poids deux mesures qui fait quasiment « oublier » cette autre horreur, d’une autre dimension : celle de la guerre au Yémen, avec la responsabilité particulière du voisin saoudien en surplomb historique ? Cet article décrypte l’affaire Khashoggi qui tient sa résonance à la problématique du rôle de la puissance saoudienne au Proche-Orient, au côté des États-Unis et d’Israël. Il est utile de comprendre en quoi et de quoi cette crise est significative. Mais n’oublions pas que le Yémen, ce pays qu’on appelait naguère « l’Arabie heureuse », et son peuple si attachant – aujourd’hui sous blocus et sous les bombes – n’ont pas droit à la même attention politique et médiatique.

Ci-dessous, 4 photos de Sanaa, en septembre 1971. Sanaa était alors la capitale de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord). (photos JF)

Sanaa JF (2)

Jamal Khashoggi est, ou plutôt était devenu un opposant au régime de Riyad. Il était favorable à la liberté d’expression, très critique quant à la politique de Riyad vis à vis du Qatar et de la guerre saoudienne au Yémen. Ce journaliste au Washington Post était un ancien sympathisant des Frères musulmans, mais aussi un ex-serviteur de la monarchie saoudienne. On ne lui pardonnera pas d’être passé de l’autre côté… On lui pardonnera d’autant moins que cette monarchie considère les Frères musulmans, et le Qatar qui les défend, comme une menace politique. C’est aussi cette problématique à la fois géopolitique et idéologique que Jamal Khashoggi aura payé si cher.

Khashoggi est rentré au consulat d’Arabie Saoudite d’Istanbul le 2 octobre dernier. Il n’est pas ressorti. Au plus haut niveau, les autorités saoudiennes n’ont cessé de démentir l’assassinat en déclarant ignorer ce qui s’est passé. Aujourd’hui, 18 jours près la disparition de Khashoggi, ils admettent la mort du journaliste en la présentant comme le résultat « d’une rixe à coup de poing » ayant conduit à la mort. Une thèse totalement dépourvue de vraisemblance. Mais pour faire bon poids, 18 personnes de nationalité saoudienne ont été arrêtées ainsi que deux personnalités du régime qui serviront de boucs émissaires: un haut responsable du renseignement (Ahmed Al-Assiri) et un conseiller à la Cour royale (Saoud Al-Qahtani). Tous deux sont vraiment très proches du Prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS)… Si la thèse et les réactions choisies s’avéraient quand même insuffisantes au regard de la réalité des faits… alors, est-ce MBS lui-même qui pourrait être mis en cause ? En vérité, on assiste à la mise en place d’un « récit » fictif de substitution tendant, depuis le début, à crédibiliser l’idée d’un interrogatoire « qui aurait mal tourné » et l’action de « tueurs incontrôlés ». Exercice difficile parce que contesté de toute part, jusqu’au Président de la Commission des Affaires étrangères du Congrès américain déclarant lui-même publiquement « douter de la crédibilité des saoudiens ».

Donald Trump a durci de ton mais il a enfourché cette interprétation qui, à ses yeux, a certainement l’indispensable mérite d’absoudre la famille régnante, et singulièrement ce Prince MBS qui dispose de tous les pouvoirs, et qui montre savoir en user et en abuser, notamment dans la mise en œuvre, depuis qu’il est aux commandes, d’une gestion autoritaire et d’une répression policière intérieure très dure.

Un crime préparé.

Washington et Riyad cherchent donc depuis des jours un improbable « récit » de sortie de crise qui soit à peu près crédible, tandis que le Président Erdogan n’a cessé de faire fuiter les détails les plus macabres d’une exécution la plus barbare. Dans la rivalité turco-saoudienne sur fond d’ambitions de puissance et d’influence dans le monde sunnite, Ankara ne se permet aucune indulgence.

Khashoggi aurait été torturé (on lui aurait coupé les doigts), puis décapité, découpé à l’aide d’une scie à os par une sorte de commando de 15… (de 15 quoi, au fait ?), disons de 15 exécuteurs de basses œuvres princières dont un expert de la médecine légale (il faut certainement cette compétence pour manier la scie à os). Ces 15 personnages étaient probablement des agents des services saoudiens dont un individu proche du pouvoir, identifié à plusieurs reprises au côté du Prince héritier MBS à l’occasion de visites à l’étranger. Ces 15 individus seraient arrivés à Istanbul, en jet privé, le matin du 2 octobre pour repartir le soir même.

On voit mal comment un régime saoudien despotique et hyper-centralisé, auquel rien ne peut échapper, pourrait éviter une mise en accusation directe dès l’instant où le crime se déroule au sein d’un bâtiment saoudien diplomatique officiel.

On ne sait toujours pas ce que les perquisitions turques ont permis de découvrir vraiment. Cependant, le magazine américain très connu, The New Yorker, révèle le 16 octobre (il n’est pas le seul) que – selon Erdogan lui-même – des revêtements du consulat ont été repeints juste après la disparition de Khashoggi… Il sera difficile d’invoquer l’obsession de quelques maniaques de la déco.

La bande des 15…

Au fait, cette bande des 15… cela ne vous rappelle rien ? Rappelez-vous, il y a 17 ans, 15 des 19 pirates de l’air, auteurs de l’attaque terroriste du 11 septembre aux États-Unis étaient saoudiens. Mais, aujourd’hui, dans les circonstances présentes, ce sont des officiels… Et puis, en 2001, l’attaque terroriste sur les Twin Towers avait permis aux États-Unis de se présenter comme une nation victime… tandis qu’aujourd’hui, l’exécution du journaliste du Washington Post… fait de la puissance américaine le principal partenaire d’un État voyou, déclaré comme tel à la face du monde. Si l’on en croit, évidemment, les révélations soigneusement distillées par Ankara, et répercutées par la presse et les médias dans le monde entier.

Heureusement pour Donald Trump, Washington n’est pas la seule capitale sur la sellette. Paris aussi, où l’on doit se demander sur quel pied danser tant qu’un « récit » de sortie de crise soit-disant crédible ne sera pas arrangé pour que tout puisse rentrer dans l’ordre afin de pouvoir retourner tranquillement aux affaires. L’Arabie Saoudite est le premier exportateur de pétrole et le premier importateur d’armements. Alors, il faut bien être réaliste et revenir au plus vite à la normalité du « business as usual »…

Normalité ? Tout de même, les réalisations du « moderniste » MBS se cumulent de façon problématique : la guerre du plus riche contre le plus pauvre des pays arabes, c’est à dire le Yémen, le blocus du Qatar, le Premier ministre libanais Rafik Hariri pris en otage à Riyad, la rupture diplomatique brutale avec le Canada pour un tweet de son ambassade concernant une vague d’arrestation, sans oublier ces exécutions par décapitation au sabre en place publique… Ça fait beaucoup. Beaucoup trop au nom de la « global war on terrorism » (i), guerre à laquelle l’Arabie saoudite a, si l’on peut dire, et à sa façon, amplement contribué en devenant la matrice royale du salafisme et l’inspiratrice du djihadisme.

Ça fait vraiment beaucoup.

Ça fait vraiment beaucoup, mais en Europe, où la modération et l’hésitation servent de jugement moral et politique, cela ne semble pas suffire (pour l’instant en tous les cas). On peut, en effet, apprécier à sa juste mesure la déclaration commune de la France, de l’Allemagne et du Royaume Uni, soulignant attendre « des réponses complètes et détaillées du gouvernement saoudien » et encourageant « les efforts conjoints turco-saoudiens »… comme si Ankara et Riyad étaient en train de travailler sérieusement, la main dans la main, pour découvrir la vérité… de qui se moque-t-on ?

Devant la gravité des faits subtilement livrés par la Turquie, nul n’échappe à la nécessité de prendre l’affaire au sérieux, si gênante qu’elle soit pour les (trop) fidèles alliés de l’Arabie Saoudite. On ne saurait, en effet, sous-estimer la portée de cette crise. L’affaire Khashoggi est une affaire intérieure à l’Arabie saoudite, mais aussi aux États-Unis. C’est aussi une affaire internationale avec d’évidentes dimensions géopolitiques.

Pour Washington, c’est un vrai problème. Trump a besoin de l’Arabie Saoudite, à côté d’Israël, pour mener à bien sa « croisade » agressive contre l’Iran. Il y a ainsi des raisons pétrolières à l’attitude américaine. L’administration Trump veut sanctionner très durement l’Iran à l’échéance du 5 novembre prochain, notamment en l’empêchant de vendre son pétrole sur le marché international. Pour réussir la mise en place d’un tel dispositif, il faut constituer un front commun, au côté de l’Arabie saoudite, producteur pétrolier de « remplacement » ou de « compensation » afin que les prix ne s’envolent pas avec la pression à l’élimination du pétrole iranien du marché. Dans le cadre de la politique américaine, le régime de Téhéran doit être isolé et mis en accusation pour « sa responsabilité dans la déstabilisation du Proche-Orient ». Mais comment faire dans un tel contexte ? Comment, décemment, diaboliser les comportements iraniens et légitimer des sanctions en s’appuyant sur une monarchie saoudienne ayant porté le cynisme et la brutalité criminelle au plus haut niveau ?

Des raisons stratégiques…

Cette raison économique et politique est aussi – et tout autant – stratégique (ii). Les États-Unis et Israël veulent faire reculer l’Iran en Syrie, et son influence dans la région. L’esprit de cette stratégie est l’affirmation d’un antagonisme le plus hostile. Un affaiblissement du régime de Riyad est incompatible avec la mise en œuvre de cet objectif. Là encore, Washington et Tel-Aviv ont besoin de Riyad et de son ascendant au Proche-Orient.

Cette visée stratégique fait débat aux États-Unis. Non pas sur la « nécessité » de contrer Téhéran (cela fait consensus au sein de l’administration Trump), mais sur la manière de le faire. James Mattis, Secrétaire à la défense des États-Unis, se montre, par exemple, plus prudent que John Bolton (Conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump). Il craint une trop grande prise de risques pour les quelque 2000 soldats présents en Syrie. Une escalade, selon lui, exposerait ces troupes américaines aux forces adverses, notamment le Hezbollah et autres « proxies ». Les tensions sont déjà vives. Tandis que Bolton multiplie les menaces directes, y compris sur le plan militaire… « on va venir vous chercher… », dit-il à l’adresse des Iraniens. Or, précisément, le sort de James Mattis est en question à Washington. On lui prédit une « aimable sortie » pour le militaire qu’il est, de haut rang et de grande popularité. Mais son remplacement n’est plus une interrogation. En tous les cas jusqu’ici. Donald Trump souhaite, en effet, le relever de ses fonctions pour pouvoir nommer un Secrétaire d’État à la défense qui soit plus en ligne avec sa propre vision. Pour Mattis, les troupes américaines sont en Syrie afin de combattre L’État islamique (c’est l’option publique officielle), mais pour Trump elles sont là d’abord pour faire face à l’Iran… Cette divergence n’est pas le seul problème. Mattis, en effet, s’est montré plus réticent que d’autres à Washington, vis à vis du projet d’une « force spatiale » qui soit complètement autonome au sein de la défense américaine. C’est d’ailleurs le vice-président Mike Pence qui présenta l’initiative, le 9 août dernier au Pentagone, et non Mattis. On pourrait enfin rappeler, même si c’est un débat déjà plus ancien, que pour Donald Trump les problèmes climatiques ne constituent pas une menace de sécurité nationale, alors que Mattis, comme militaire de premier rang, a lui-même alimenté une thèse inverse sur cette question majeure de pleine actualité (iii). Selon Foreign Policy, Trump aurait même traité Mattis de « démocrate »(iv). Suprême affront.

La donne politique est modifiée.

Évidemment, l’affaire Khashoggi modifie la donne politique. Malgré la centralité de la stratégie iranienne dans les conceptions de Trump, il n’est peut-être pas politiquement rationnel de réaliser un tel changement gouvernemental tant que cette affaire soumet les autorités américaines à une forte pression interne et internationale. Même si la rationalité n’est toujours pas la tasse de thé de Donald Trump. De nombreux noms de possibles impétrants pour la fonction de Secrétaire à la défense circulent donc. Parmi ces noms, celui de Lindsay Graham, Sénateur républicain de Caroline du Sud, faucon très proche de John McCain, cet autre républicain « traditionnel » décédé en août dernier.

Lindsay Graham ne semble pas le plus crédible. Il est aujourd’hui le responsable qui s’affirme avec le plus de véhémence, parmi ceux qui sont les plus critiques, vis à vis de l’Arabie Saoudite et de MBS. MBS à propos duquel il s’est exclamé : « ce type est dévastateur ! » Peut-être que Graham se fait si accusateur parce qu’il est susceptible aussi de remplacer Jeff Session en tant qu’attorney general (v). Il s’agit là d’une ambition nécessitant de faire très clairement écho à la montée des critiques au sein du Congrès, y compris chez les Républicains. C’est ça l’important…

Tous, loin de là, et depuis le début, n’acceptent pas la prétendue explication par « l’interrogatoire qui aurait mal tourné » et les « tueurs incontrôlés ». Cette interprétation là est rejetée par beaucoup de parlementaires et au delà, notamment au nom de l’idée qu’on ne peut pardonner aux Saoudiens ce qu’on accepterait jamais des Iraniens. Sous la pression ambiante, certains appellent même à des sanctions contre Riyad. Ce qui relève pour l’instant de l’improbable. Selon Trump, toute réponse à la disparition de Khashoggi « doit prendre en compte les liens de sécurité et de défense des États-Unis avec le Royaume » (vi). Il reste que l’affaire Khashoggi suscite de vives controverses et un profond trouble intérieur jusqu’au sein du parti républicain.

La question de la vérité se pose ainsi avec acuité parce que l’Arabie saoudite est un allié primordial des États-Unis, parce qu’à l’évidence, MBS comme personnage et comme initiateur d’un projet saoudien censé être moderne et moralement acceptable, est maintenant singulièrement fragilisé. Certains le présentent comme « fini », mais rien ne semble si évident dans un Royaume où ce prince là détient les pouvoirs et la force, jusqu’à un service de « sécurité d’État » créé par ses soins… Il serait surprenant, pourtant, que des changements ou des compromis importants n’interviennent pas (à échéance, comme on dit) dans la famille régnante saoudienne. Déjà, Khaled Ben Salman, frère cadet de MBS, a été rappelé. Ce Prince, jusqu’ici ambassadeur à Washington, est présenté par certains officiels comme un futur « vice-prince héritier » possible, histoire de ne pas laisser publiquement MBS seul maître à bord. On en sait pas davantage. Le « Comité des sages » de la famille régnante s’est réuni pour examiner la situation, mais en Arabie Saoudite la transparence n’est pas une option.

Et pendant ce temps là…

Il ne s’agit donc pas seulement d’un Trump sur la défensive, empêtré dans les contradictions politiques et stratégiques de cette affaire. Il ne s’agit pas non plus seulement des mécontentements au Congrès même si cela pèse. L’affaire a pris une dimension plus globale. Les Ministres des affaires étrangères du G7 ont demandé une « enquête minutieuse, crédible, transparente et rapide ». Les grandes ONG des Droits humains et de l’humanitaire, ainsi que le Secrétaire général de l’ONU s’en mêlent. Et la réussite du Davos du désert (Future Investment Initiative), qui doit se tenir du 23 au 25 octobre à Riyad, est maintenant plombée par le contexte et par l’impressionnante liste des participants ayant, par dizaines, annulé leur présence : banques, sociétés d’investissement et de haute technologie, PdG et directeurs d’entreprises se service, de communication et de médias, personnalités officielles (vii)… Cette conférence devait être la vitrine de la modernisation et des réformes voulues par un Prince héritier auquel rien de ce qui prépare l’avenir de l’Arabie Saoudite ne devait échapper. Mais comment séduire les investisseurs à travers une vitrine qui montre d’abord le sang du journaliste Khashoggi ? MBS, ce Prince qui se croyait intouchable, a provoqué une vague internationale d’indignation et de condamnation qui l’atteint dans son pouvoir et le décrédibilise. Une vague qui fait aussi peser sur la monarchie un risque de déstabilisation. Mais on imagine bien que l’administration américaine et ses alliés occidentaux feront tout ce qu’il faut (ils ont déjà bien commencé) pour s’épargner une telle épreuve.

Cependant, ni Riyad, ni Washington ne pourront sortir tout à fait indemnes de cette affaire. Il s’agit effectivement d’une terrible affaire. Mais est-ce la seule ? Est-ce la plus terrible ? N’oublions pas que, pendant ce temps, le peuple yéménite, sous les bombes et le blocus, continue de subir ce que les Nations-Unies ont appelé « la plus gave crise humanitaire de la planète »… Ne mettons pas de hiérarchie dans l’horreur, même quand l’acteur du crime est chaque fois le même, récidiviste royal patenté. Rappelons seulement l’urgence qui devrait s’imposer : faire cesser ce calvaire de tout un peuple. Oui, il y a urgence ! La France, ses partenaires européens, les pays membres permanents du Conseil de Sécurité et d’autres encore… se sentiront-ils enfin concernés ? Ou bien, malgré 10 000 morts (civils pour la plupart), malgré la famine, malgré le choléra, malgré 2 millions d’enfants non scolarisés… faire taire les armes, est-ce toujours trop demander ?

i) Guerre contre le terrorisme

ii) Voir « Saudi issue may disrupt efforts to squeeze Iran », The New York Times, David Sanger, 18 10 2018.

iii) Voir, par exemple, « US defence Secretary James Mattis says climate change is already destabilising the world », The Independant, 15 03 2017.

iv) « Who will replace Mattis ? », Lara Seligman, Foreign Policy, 15 10 2018.

v) Procureur général, équivalent dans le système judiciaire des États-Unis, de Ministre de la Justice.

vi) Voir le Washington Post, 18 10 2018.

vii) Par exemple Jim Yong Kim, Président de la Banque mondiale, Christine Lagarde, Directrice générale du FMI, Bruno Lemaire, Ministre de l’économie et des finances français, Steven Mnuchin, Secrétaire d’État au trésor américain.

Dans la revue Contretemps, un dossier « penser la guerre »…

« Contretemps », Revue de critique communiste, vient de sortir son No 39 avec un dossier « Penser la guerre… » pour mieux réfléchir aux enjeux de la Défense, de la sécurité, du désarmement et de la paix. Avec huit auteurs qui signent des contributions: Ben Cramer, Francis Sitel, Bernard Dréano, Jacques Fath, Claude Serfati, Pierre Walthery, François Calaret, Alain Joxe. Et un hommage à Louis Aminot. A noter l’article (J.Fath) sur le Rapport Kanapa …

Contretemps Couv.2

Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé — Le Blog d’Olivier Da Lage

Par Olivier Da Lage. Depuis l’annonce de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, des souvenirs que j’avais enfouis au plus profond de ma mémoire remontent à la surface et ils sont plutôt désagréables. Ils remontent au 27 juin 1990, le jour où l’ambassadeur d’Arabie Saoudite […]

via Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé — Le Blog d’Olivier Da Lage

Ukraine, extrême droite et sécurité privée…

Azov emblème

Emblème du Bataillon Azov.

Le site Bellingcat, site d’investigation britannique, s’est fait connaître à propos de l’affaire Krispal (à ce propos, voir dans ce blog «Affaire Krispal : poison, questions et dissuasion… 3 avril 2018 » ). Bellingcat publie, sur l’extrême droite ukrainienne, un article très détaillé qui soulève quelques questions.

https://www.bellingcat.com/news/uk-and-europe/2018/08/30/ukrainian-far-right-fighters-white-supremacists-trained-major-european-security-firm/

Voici le début de ce texte (traduction JF) :

«  Depuis 2016, la European Security Academy (ESA) (=société de sécurité privée dont le siège se situe à Wroclaw, en Pologne), qui propose des programmes perfectionnés de formation à la sécurité, au respect de la loi, et pour les militaires professionnels, a assuré des formations exigeantes, adaptées aux nécessités des conditions de combat pour des éléments du Régiment ukrainien controversé Azov, connu sous le nom de Bataillon Azov, intégré à la Garde Nationale Ukrainienne (=la gendarmerie).

Un important groupe d’Ukraine, composé au moins partiellement de vétérans d’Azov, avec des membres actifs probables du mouvement Azov et d’autres activistes d’extrême droite, ont reçu un entraînement analogue à celui qu’on donne aux forces spéciales, dans le centre de formation de l’ESA, en Pologne. Parmi les bénéficiaires de ces formations complexes concernant les armes à feu et la tactique, on trouve aussi des activistes d’organisations d’extrême droite d’Ukraine liés aux attaques ou aux harcèlements visant des Roms ukrainiens, des personnes LGBT et des militants pour les droits : Tradition et Ordre, Corps National et la Milice Nationale. »

Une personne au moins ayant reçu antérieurement une formation perfectionnée de l’ESA, a récemment fourni un entraînement en armes à feu à des membres du Corps National associé au Bataillon Azov, organisation ultra-nationaliste en Ukraine, récemment impliquée dans des attaques contre des minorités ethniques et d’autres populations vulnérables.

L’article, signé Oleksiy Kuzmenko, et intitulé « Combattants ukrainiens d’extrême droite et suprémacistes blancs formés par de grandes sociétés privées de sécurité européennes » (30 août 2018). Cet article est très détaillé. Il présente de nombreuses photos. Il souligne la « gratitude » du Régiment Azov à l’égard de la société ESA. Le Régiment Azov est qualifié de « formation militaire engluée durant longtemps dans des controverses du fait de son idéologie d’extrême droite, et d’accusation crédibles, émanant du Bureau du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations-Unies, selon lesquelles des membres d’Azov et des leaders auraient commis ou permis de sérieux outrages aux droits humains ».

Le Régiment ou Bataillon Azov est effectivement un détachement autonome chargé d’opérations spéciales, au sein de la Garde Nationale d’Ukraine. Il s’agit, selon le site, d’un mouvement à 3 dimensions comprenant une force militaire armée et bien entraînée, intégrée à la Garde Nationale, un courant politique en croissance, avec son propre parti, le Corps National, et un mouvement de « vigilance de rue » appelé Milice Nationale… C’est à dire un groupe chargé de faire régner un … « ordre ukrainien ».

L’importance de l’extrême droite en Ukraine n’est plus à démontrer, et ses exactions dans les dernières années sont considérées comme relevant de l’action criminelle. Cette réalité est en général peu traitée politiquement et médiatiquement en France. Mais voici donc qu’un site, Bellingcat, considéré, dans l’affaire Krispal, comme crédible au Royaume-Uni, en France et ailleurs… confirme tout cela très publiquement avec une impressionnante quantité de précisions.

Alors, une question se pose. S’il est vrai qu’une société de sécurité privée européenne ayant légalement pignon sur rue, entraîne au maniement des armes, forme des activistes d’extrême droite, des ultra-nationalistes, des racistes, des « nationaux-socialistes, des néonazis… (même si ses responsables s’en défendent)… cela ne mérite-t-il pas un minimum d’attitude et d’initiatives réactives de la part des dirigeants européens ? D’autant qu’une partie importante de ces activistes paramilitaires sont intégrés à la Garde National d’Ukraine, sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur…

Est-il acceptable que les autorités ukrainiennes fassent l’objet de tous les soutiens de la part de l’Union européenne et de l’OTAN, au nom de la démocratie et d’un partenariat stratégique fondé sur ce qu’on appelle les valeurs occidentales… sans que l’on se préoccupe si peu que ce soit de cette question qui constitue – il faut le dire ainsi – un fait politique intolérable et scandaleux.

Sauvons l’Aquarius et le sauvetage en mer !

Aquarius

A l’attention des Etats d’Europe

Cette pétition vous est adressée par SOS MEDITERRANEE, Médecins Sans Frontières (MSF)

Texte de la pétition

En tant que citoyens, nous nous associons à l’équipage de l’Aquarius, le dernier navire civil de sauvetage en mer Méditerranée centrale, pour demander à tous les Etats d’Europe de respecter l’obligation de sauvetage en mer. Cet impératif doit primer sur toute considération d’ordre politique, dans le respect du droit international.

Nous exhortons tous les Etats en Europe à : 

  • Prendre toutes les mesures nécessaires pour permettre à l’Aquarius de repartir au plus vite mener sa mission vitale de sauvetage,
  • Respecter l’obligation de porter assistance aux personnes en détresse en mer,
  • Assumer leurs responsabilités étatiques en établissant un véritable modèle de sauvetage en Méditerranée.

Pourquoi c’est important

L’Aquarius opère en Méditerranée centrale depuis 31 mois, et a secouru 29.523 personnes lors de 230 opérations de sauvetage.

Ces derniers mois, la mission de recherche et sauvetage de l’Aquarius a été l’objet de manœuvres politiques délibérées visant à y mettre fin. Le navire s’est vu retirer deux fois son pavillon en un mois : d’abord par Gibraltar, puis par le Panama. En empêchant l’Aquarius d’opérer, d’autres vies seront perdues aux portes de l’Europe, des vies perdues en silence, alors que l’Europe ferme les yeux.

Pour ces raisons, nous exhortons tous les Etats en Europe à prendre les mesures nécessaires pour permettre à l’Aquarius de reprendre sa mission vitale de sauvetage au plus vite, en octroyant sans délai un pavillon au navire.

Au cours des derniers mois, les marins et sauveteurs des navires de sauvetage civils ont été témoins de développements politiques en Méditerranée centrale incompatibles avec le droit international et maritime. Les navires de sauvetage civils sont empêchés dans leur mission ; l’obligation de porter assistance en mer n’est plus respectée. La solidarité et l’humanité sont criminalisées, en mer et à terre.

Pour ces raisons, nous exhortons tous les Etats en Europe à respecter l’obligation de porter assistance aux personnes en détresse en mer et à dénoncer les manœuvres visant à criminaliser les sauveteurs et travailleurs humanitaires.

Face à la défaillance des Etats européens à répondre à la tragédie humanitaire en Méditerranée centrale, sur la route migratoire la plus dangereuse au monde, l’Aquarius a poursuivi ses opérations de sauvetage aux côtés d’autres navires de sauvetage. Les moyens de sauvetage font toujours cruellement défaut pour porter secours à celles et ceux qui risquent leurs vies en fuyant la Libye où leurs droits sont systématiquement bafoués. De plus, depuis le mois de juin, il n’existe plus de système opérationnel pour débarquer les rescapés dans un port sûr.

Pour ces raisons, nous exhortons tous les Etats en Europe à assumer leurs responsabilités en établissant un modèle de sauvetage européen en Méditerranée, incluant un mécanisme prévisible et pérenne de débarquement des rescapés dans un port sûr.

Des êtres humains meurent. L’Aquarius, avec le soutien de la société civile, tente de les secourir. Rejoignez-nous en signant cette pétition pour nous aider à défendre les valeurs d’humanité et de solidarité en mer »

SOS MEDITERRANEE organisera le samedi 6 octobre des rassemblements citoyens dans plusieurs villes d’Europe et en France notamment à Paris, Marseille, Lyon, Nantes, Montpellier, Toulouse, Brest, Bordeaux, Grenoble, Saint-Etienne

Désarmement nucléaire. Colloque de Brest, 29 septembre 2018.

Brest Colloque interdiction des armes nucléaires 29 09 18

 

Colloque à l’initiative du CIAN-29 (collectif finistérien pour l’interdiction des armes nucléaires). Le CIAN-29 rassemble de nombreuses organisations : UEP, Mouvement de la Paix, FSU, CGT, PCF, NPA, Ensemble! etc…

Ce colloque de Brest, le 29 septembre (de 9h30 à 17h30), s’inscrit dans le processus de mobilisation citoyenne engagé par le CIAN-29.

Seule une forte mobilisation des citoyens peut contraindre nos gouvernants à renoncer à l’arme nucléaire. Si le traité d’interdiction signé à l’ONU et le Nobel de la Paix attribué à ICAN créent un contexte favorable qui nous permet d’espérer l’emporter, la bataille de l’opinion reste encore à gagner, notamment ici, à la pointe de Bretagne, où se trouve concentrée une partie essentielle de l’arsenal nucléaire français.

Comment répondre aux inquiétudes des populations pour leur sécurité, pour leur emploi ? Quelles actions mener pour vaincre les résistances ? Un moment de réflexion et d’engagement.

Pour un monde dénucléarisé.

ONU Drapeau

Le 24 septembre 2009, Conseil de sécurité plaide en faveur d’un monde dénucléarisé…

Il y a exactement 9 ans, le 24 septembre 2009, le Conseil de sécurité adoptait une résolution « pour un monde plus sûr » et « pour créer un monde dénucléarisé ». Ce fut un acte juridique et politique important. On l’a un peu oublié… Cette résolution reste, dans le contexte actuel, sans effet direct ou immédiat, mais elle confirme l’importance de ce qui pousse dans le monde et dans les opinions publiques. Elle témoigne de ce qui se passe, depuis le début des années 2000, en faveur du désarmement nucléaire et de l’élimination des armes nucléaires. Le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires adopté à l ‘ONU en 2017, par 122 pays, confirme et renforce un courant positif pour la mise en cause des doctrines de dissuasion, pour la mise en cause de l’existence même des armes nucléaires, donc pour leur élimination.

Ci-dessous, pour information et pour mémoire, le texte de cette résolution du 24 septembre 2009.

Texte de la résolution S/RES/1887 (2009), 24 septembre 2009 :

Le Conseil de sécurité,

Déterminé à œuvrer à un monde plus sûr pour tous et à créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires, conformément aux objectifs énoncés dans le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, d’une manière qui promeuve la stabilité internationale, et sur la base du principe d’une sécurité non diminuée pour tous,

Réaffirmant la déclaration de son président adoptée lors de la séance du Conseil tenue au niveau des chefs d’État et de gouvernement, le 31 janvier 1992 (S/23500), notamment la nécessité pour tous les États Membres de s’acquitter de leurs obligations en ce qui concerne la maîtrise des armements et le désarmement et d’empêcher la prolifération sous tous ses aspects de toutes les armes de destruction massive,

Rappelant que la déclaration susmentionnée (S/23500) soulignait que tous les États Membres devaient régler par des voies pacifiques dans le respect de la Charte tout différend dans ce contexte qui menacerait la stabilité régionale et mondiale,

Réaffirmant que la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales,

Conscient des responsabilités assignées aux autres organes de l’ONU et aux organisations internationales compétentes dans le domaine du désarmement, de la maîtrise des armements et de la non-prolifération, ainsi qu’à la Conférence sur le désarmement, et les encourageant à continuer de jouer le rôle qui leur revient,

Soulignant que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires demeure la pierre angulaire du régime de non-prolifération nucléaire et le fondement essentiel de la poursuite du désarmement nucléaire et de l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques,

Réaffirmant son ferme attachement au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et sa conviction que le régime international de non-prolifération nucléaire doit être maintenu et renforcé si l’on veut assurer sa mise en œuvre efficace, et rappelant à cet égard les conclusions des précédentes conférences d’examen, notamment les documents finaux de 1995 et de 2000,

Appelant à de nouveaux progrès dans tous les aspects du désarmement en vue de renforcer la sécurité dans le monde,

Rappelant la déclaration de son président adoptée à l’issue de la séance du Conseil tenue le 19 novembre 2008 (S/PRST/2008/43),

Saluant les décisions prises par les États non dotés de l’arme nucléaire qui ont démantelé leurs programmes d’armes nucléaires ou renoncé à l’arme nucléaire,

Se félicitant des efforts de réduction des arsenaux nucléaires et de désarmement entrepris et accomplis par les États dotés d’armes nucléaires aux fins de la réduction de ces armes et du désarmement, et soulignant la nécessité de poursuivre les efforts dans le domaine du désarmement nucléaire, conformément à l’article VI du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires,

Se félicitant à cet égard de la décision prise par les États-Unis d’Amérique et la Fédération de Russie de mener des négociations en vue de conclure un nouvel accord global juridiquement contraignant pour remplacer le Traité sur la réduction et la limitation des armements stratégiques offensifs qui vient à expiration en décembre 2009,

Saluant et soutenant les mesures prises en vue de conclure des traités établissant des zones exemptes d’armes nucléaires et se déclarant convaincu que la création de zones exemptes d’armes nucléaires internationalement reconnues en vertu d’arrangements librement conclus entre les États de la région concernée, et conformément aux directives adoptées en 1999 par la Commission du désarmement, renforce la paix et la sécurité mondiales et régionales, consolide le régime de non-prolifération nucléaire et contribue à la réalisation des objectifs de désarmement nucléaire,

Prenant note dans ce contexte de son appui à l’organisation de la deuxième Conférence des États signataires ou parties aux traités établissant des zones exemptes d’armes nucléaires, qui doit se tenir à New York le 30 avril 2010,

Réaffirmant ses résolutions 825 (1993), 1695 (2006), 1718 (2006) et 1874 (2009),

Réaffirmant ses résolutions 1696 (2006), 1737 (2006), 1747 (2007), 1803 (2008) et 1835 (2008),

Réaffirmant en outre toutes les autres résolutions pertinentes qu’il a adoptées touchant la non-prolifération,

Profondément préoccupé par la menace que constitue le terrorisme nucléaire, et reconnaissant qu’il est nécessaire que tous les États adoptent des mesures efficaces pour empêcher que les terroristes aient accès à des matières nucléaires ou à une assistance technique,

Prenant note avec intérêt de l’initiative visant à convoquer, en coordination avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, une conférence internationale sur les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire,

Se déclarant favorable à la tenue du Sommet mondial sur la sécurité nucléaire en 2010,

Affirmant son appui à la Convention sur la protection physique des matières nucléaires et son amendement de 2005, ainsi qu’à la Convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire,

Reconnaissant les progrès accomplis par l’Initiative mondiale de lutte contre le terrorisme nucléaire et le Partenariat mondial du G-8,

Notant la contribution de la société civile à la promotion de tous les objectifs du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires,

Réaffirmant sa résolution 1540 (2004) et la nécessité pour tous les États d’appliquer dans leur intégralité les mesures y énoncées, et invitant tous les États Membres et les organisations internationales et régionales à coopérer activement avec le Comité créé par ladite résolution, notamment à l’occasion de l’examen complet demandé dans la résolution 1810 (2008),

1.    Souligne que toute situation de non-respect des obligations en matière de non-prolifération sera portée à l’attention du Conseil, qui appréciera si cette situation constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales, et souligne la responsabilité principale du Conseil pour lutter contre ces menaces;

2.    Invite les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à s’acquitter pleinement de toutes les obligations et à honorer leurs engagements au titre du Traité;

3.    Note que les avantages découlant de l’adhésion au Traité ne peuvent être garantis aux États parties que s’ils respectent les obligations y énoncées;

4.    Exhorte tous les États qui ne sont pas parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à y adhérer en tant qu’États non dotés de l’arme nucléaire de manière à assurer l’universalité de cet instrument dans les meilleurs délais, et, en attendant qu’ils y adhèrent, à en respecter les dispositions;

5.    Prie les parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à s’engager, en vertu de l’article VI du Traité, à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces de réduction des armes nucléaires et de désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace, et invite tous les autres États à se joindre à cette entreprise;

6.    Engage tous les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à coopérer de sorte que la Conférence d’examen du Traité, qui doit avoir lieu en 2010, puisse renforcer cet instrument et arrêter des objectifs réalistes et réalisables au titre de chacun des trois piliers du Traité que sont la non-prolifération, l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques et le désarmement;

7.    Invite tous les États à s’abstenir de procéder à des essais nucléaires et à signer et ratifier le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires afin qu’il entre rapidement en vigueur;

8.    Prie la Conférence du désarmement de négocier dès que possible un traité interdisant la production de matières fissiles pour des armes nucléaires et autres engins explosifs nucléaires, se félicite que la Conférence du désarmement ait adopté à l’unanimité son programme de travail en 2009, et demande à tous les États Membres de coopérer afin que la Conférence puisse entamer ses travaux de fond sans tarder;

9.    Rappelle les déclarations faites par chacun des cinq États dotés de l’arme nucléaire, dont la résolution 984 (1995) a pris acte, dans lesquelles ceux-ci ont donné aux États non dotés d’armes nucléaires qui sont parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires des garanties de sécurité contre l’utilisation de telles armes, et affirme que ces garanties renforcent le régime de non-prolifération nucléaire;

10.   Se déclare particulièrement préoccupé par les défis majeurs actuels auxquels est confronté le régime de non-prolifération et sur lesquels le Conseil a agi, exige des parties concernées qu’elles s’acquittent pleinement des obligations mises à leur charge par les résolutions qu’il a adoptées sur ce sujet, et réitère l’appel qu’il leur a lancé pour qu’elles trouvent rapidement une solution négociée à ces questions;

11.   Encourage les efforts tendant à assurer le développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques par les pays qui cherchent à maintenir ou à renforcer leurs capacités dans ce domaine, dans un cadre propre à réduire les risques de prolifération, qui réponde aux normes internationales les plus élevées en matière de garanties, de sécurité et de sûreté;

12.   Souligne que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires reconnaît en son article VI le droit inaliénable des États parties de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, sans discrimination et conformément aux dispositions des articles I et II, et rappelle à cet égard l’article III dudit traité et l’article II du Statut de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA);

13.   Invite les États à adopter des mesures nationales plus strictes de contrôle des exportations de matières et de technologies sensibles du cycle du combustible nucléaire;

14.   Encourage les travaux que l’AIEA mène pour définir des approches multilatérales du cycle du combustible nucléaire, y compris des garanties d’approvisionnement en combustible nucléaire et des mesures connexes, comme moyen efficace de répondre au besoin croissant de combustible nucléaire et de services dans ce domaine et de réduire au minimum le risque de prolifération, et prie le Conseil des gouverneurs de l’AIEA d’adopter dès que possible des mesures à cette fin;

15.   Affirme que des garanties efficaces de l’AIEA sont indispensables pour empêcher la prolifération nucléaire et faciliter la coopération dans le domaine de l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, et à cet égard :

a)    Prie tous les États non dotés de l’arme nucléaire parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires qui ne l’ont pas encore fait de conclure immédiatement un accord de garanties généralisées ou un protocole modifié sur de petites quantités de matières; b)    Invite tous les États à signer, ratifier et appliquer un protocole additionnel qui, avec les accords de garanties généralisées, constitue un élément essentiel du système de garanties de l’AIEA; c)    Souligne qu’il importe que tous les États Membres veillent à ce que l’AIEA continue d’être dotée des ressources et de l’autorité qui lui permettent de vérifier l’utilisation déclarée des matières et installations nucléaires ou l’absence d’activités non déclarées, et que l’AIEA lui fasse rapport à cette fin, selon que de besoin;

16.   Encourage les États à apporter à l’AIEA la coopération nécessaire pour lui permettre de vérifier si tel ou tel État s’acquitte de ses obligations découlant des accords de garanties, et affirme sa détermination à appuyer les efforts déployés par l’AIEA à cette fin, en vertu de l’autorité qu’il tire de la Charte;

17.   Décide de traiter sans tarder toute notification de retrait du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires adressée par tout État, y compris les événements décrits dans la notification présentée par l’État conformément aux dispositions de l’article X du Traité, tout en prenant note des discussions en cours à l’occasion de l’examen du Traité en vue d’identifier des modalités par lesquelles les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires pourraient collectivement répondre à toute notification de retrait, et affirme que tout État demeure responsable au regard du droit international des violations du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires commises avant son retrait;

18.   Encourage les États à poser, comme condition aux exportations de matières nucléaires, que l’État destinataire accepte que s’il met fin à l’accord de garanties conclu avec l’AIEA ou s’en retire, ou si le Conseil des gouverneurs de l’AIEA constate son non-respect de l’accord, l’État fournisseur aurait le droit d’exiger la restitution des matières ou équipements nucléaires fournis avant la dénonciation, la constatation du non-respect ou le retrait, ainsi que de toutes matières nucléaires spéciales produites grâce à l’emploi de tels matières ou équipements;

19.   Encourage les États à examiner si un État destinataire a signé et ratifié un protocole additionnel sur le modèle de protocole additionnel lorsqu’ils prennent des décisions concernant des exportations nucléaires;

20.   Prie les États de poser, comme condition aux exportations de matières nucléaires, que l’État destinataire accepte qu’au cas où il mettrait fin à l’accord de garanties conclu avec l’AIEA, les garanties continueraient de s’appliquer à tous matières et équipements nucléaires fournis avant une telle dénonciation, ainsi que toutes matières nucléaires produites grâce à l’emploi de tels matières ou équipements;

21.   Lance un appel à tous les États pour qu’ils adhèrent à la Convention sur la protection physique des matières nucléaires et son amendement de 2005, ainsi qu’à la Convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire;

22.   Accueille avec satisfaction les recommandations formulées en mars 2009 par le Comité créé par la résolution 1540 (2004) pour faire en sorte que les mécanismes de financement existants soient utilisés plus efficacement, y compris en envisageant de créer un fonds de contributions volontaires, et affirme qu’il est déterminé à promouvoir la mise en œuvre intégrale de la résolution 1540 (2004) par les États Membres en garantissant un appui efficace et durable aux activités menées par le Comité;

23.   Réaffirme que les États Membres doivent appliquer la résolution 1540 (2004) dans son intégralité en vue d’empêcher l’accès aux armes de destruction massive, aux matériels connexes et à leurs vecteurs, la fourniture d’une assistance ou leur financement, par des acteurs non étatiques, tels qu’ils sont définis dans la résolution, prie les États de coopérer activement avec le Comité créé par ladite résolution et l’AIEA, y compris de leur prêter assistance, à leur demande, pour leur permettre de mettre en œuvre les dispositions de la résolution 1540 (2004), et à cet égard, attend avec intérêt le prochain examen d’ensemble de l’application de la résolution pour en renforcer l’efficacité, et invite tous les États à participer activement à cet examen;

24.   Engage les États à échanger leurs meilleures pratiques en vue d’améliorer les normes de sûreté et les pratiques en matière de sécurité nucléaire et d’élever le niveau de sécurité nucléaire afin de réduire le risque de terrorisme nucléaire, dans l’objectif de mettre toutes les matières nucléaires vulnérables à l’abri de tels risques dans un délai de quatre ans;

25.   Demande à tous les États de gérer de manière responsable et de réduire au minimum autant que possible au plan technique et économique l’emploi de l’uranium hautement enrichi à des fins civiles, y compris en travaillant à convertir les réacteurs de recherche nucléaires et les processus de production de radio-isotopes aux fins de l’emploi de combustibles et de cibles d’uranium faiblement enrichi;

26.   Exhorte tous les États à se donner les moyens de mieux détecter, décourager et empêcher le trafic illicite de matières nucléaires sur l’ensemble de leur territoire, et demande aux États qui sont en mesure de le faire de s’employer à renforcer les partenariats internationaux et les capacités à cet égard;

27.   Prie instamment tous les États de prendre chacun toutes les mesures appropriées en accord avec les autorités et la législation nationales, et conformément au droit international, en vue d’empêcher le financement de la prolifération nucléaire et les transports proliférants, de renforcer les contrôles à l’exportation, de sécuriser les matières sensibles, et de contrôler l’accès aux transferts intangibles de technologies;

28.   Se déclare déterminé à surveiller de près toute situation impliquant la prolifération d’armes nucléaires, de leurs vecteurs ou de matériels connexes, notamment à destination ou par des acteurs non étatiques, tels qu’ils sont définis dans la résolution 1540 (2004), et, le cas échéant, à adopter les mesures voulues en vue d’assurer le maintien de la paix et de la sécurité internationales;

29.   Décide de rester saisi de la question.

Palestine: comment ils voudraient la sortir de l’histoire…

Gaza 2009

Photo JF

« … Israël devrait déclarer la guerre à l’ensemble du peuple palestinien, ce qui inclut leurs personnes âgées et leurs femmes, leurs villes et leurs villages, leurs biens et leurs infrastructures », Ayelet Shaked, Ministre de la Justice du Gouvernement israélien. http://frblogs.timesofisrael.com/ayelet-shaked-a-letroit-au-foyer-juif/

Ayelet Shaked le dit au conditionnel, mais c’est bien ce qui se passe au présent. Face à cette véritable guerre, l’inaction et l’hypocrisie des Européens – c’est à dire des pouvoirs européens dont celui de France – est évidemment difficilement acceptable… Il en faut, en effet, du temps, des articles, des protestations, des appels pour finalement obtenir… des déclarations. De simples déclarations. Rien de plus. Certes, comme dit Raymond Devos, trois fois rien… c’est mieux que rien. Mais il s’agit d’un peuple… et la veulerie de beaucoup ne fait pas rire grand monde.

Le sort du Peuple palestinien est en jeu. C’est LA question… On dira : la Question de Palestine selon la juste formule utilisée pour la première fois par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, en 1948. Une formule trop souvent oubliée aujourd’hui. Ajoutons que la politique conduite par Netanyahou et par Trump, avec l’assentiment tacite des Européens et, au delà, de tous ceux qui regardent ailleurs sans rien faire… cette politique-là soulève aussi des questions plus générales sur le monde d’aujourd’hui. Des questions auxquelles nul ne saurait se soustraire, que l’on soit un État, une force politique, une autorité morale… Certains persistent cependant à regarder ailleurs, ou plutôt à faire semblant de regarder ailleurs tout en apportant un soutien objectif au processus d’agression et de dépossession mis en œuvre contre les Palestiniens.

A l’évidence, Netanyahou et Trump ne veulent pas d’une « solution »… ni même d’un compromis sur les problèmes existants, c’est à dire – soyons nets – sur les problèmes issus de la contradiction essentielle entre la politique d’occupation/colonisation de l’État d’Israël, d’une part, et les droits nationaux du Peuple palestinien, d’autre part. Des droits nationaux inaliénables selon cette autre juste formule actée par les Nations-Unies. Il n’est pas inutile de rappeler de temps en temps (et même le plus souvent) que des droits fondamentaux sont en jeu. Et pas seulement des « deals » obscurs et hypothétiques.

Netanyahou et Trump ne veulent pas de solution aux problèmes posés… Ils veulent la suppression de ces problèmes par l’élimination de facto, par la force, de tout ce qu’on appelle les bases ou les termes de référence d’une solution juste fondée sur le droit international, sur les résolutions de l’ONU, sur les accords précédemment signés, sur certains principes généraux comme celui d’un règlement à partir de l’option à 2 États… Après avoir tué et enterré ce que l’on a longtemps appelé « le processus de paix », les autorités israéliennes, avec l’aide de l’administration américaine, cherchent maintenant à obtenir la liquidation de la Question de Palestine comme question nationale.

Déraciner la Question de Palestine.

La « reconnaissance » de Jérusalem comme capitale d’Israël par Washington constitue ainsi l’affirmation d’une ambition hégémonique très concrète sur les lieux historiques, culturels et religieux les plus symboliques pour le Peuple palestinien. C’est en même temps une colonisation de la terre et de la mémoire. C’est une préemption sur l’histoire.

La mise en cause de l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) par les États-Unis correspond à la volonté de se défaire de l’ensemble de la question des réfugiés, du statut spécifique des réfugiés établi par l’Assemblée générale de l’ONU en 1948 (1). Après avoir expulsé d’abord quelque 800 000 Palestiniens de leur terre en 1947/1948, les autorités israéliennes, toujours avec l’aide américaine, veulent donc aujourd’hui, non seulement continuer les expulsions, mais encore se débarrasser de la question même des réfugiés. Parce que cette question rappelle dans la longue durée, les droits des Palestiniens et leur droit au retour. Netanyahou et Trump veulent contribuer ainsi à déraciner la légitimité historique de la Question de Palestine. Pour faire en sorte, précisément, que cette Question de Palestine, avec la mise en cause des responsabilités israéliennes et occidentales initiales, finissent par disparaître des grands enjeux diplomatiques et politiques, et de ce qu’on appelle l’agenda international.

La loi israélienne de « l’État-nation du Peuple juif » apporte une cohérence raciste et dominatrice à un projet d’apartheid et à une forme de bannissement statutaire des Palestiniens. C’est encore l’écrasement de la Question de Palestine comme expression de l’identité d’un peuple. Octroyer, en Israël, un statut subalterne aux Palestiniens, et maintenir la plus grande partie du Peuple palestinien dans un cadre colonial et discriminatoire d’État, imposé par la force et par une répression brutale et sanglante… voilà comment Israël a fini par rejoindre quelques unes des caractéristiques de ce que fut, hier, l’ignominie et la violence de l’apartheid sud-africain. Un régime alors mis au ban de ce qui se manifesta alors comme une communauté internationale convergente sur la nécessité des sanctions et du boycott. On s’en souvient.

Le retour de la « proposition » d’une confédération « jordano-palestinienne », au delà de sa faible crédibilité, signe la détermination à effacer l’idée même d’État palestinien. Le Roi de Jordanie a rejeté nettement un tel projet. Cette soi-disant proposition révèle, dit-on, une incapacité américaine à dégager un véritable plan de règlement. Mais y-a-t’il un plan ? N’est-ce pas, ici encore, un calcul élémentaire, en ligne avec tout le reste : celui de déplacer radicalement tout le débat sur autre chose que sur l’enjeu de la souveraineté et de l’État palestinien ?

Tout ceci traduit un basculement politique majeur. Netanyahou et Trump se rejoignent et s’épaulent afin de massacrer les symboles, arracher les fils de l’histoire, extirper le droit, effacer les exigences éthiques… comme autant de faits accomplis et d’actes de liquidation. Ils cherchent à écraser le sens et la densité historique, politique, sociale et humaine de la Question de Palestine. De la part de Netanyahou et de Trump cela ne traduit pas une incapacité ou une incohérence. C’est une stratégie. Ils voudraient ainsi faire disparaître le fait national palestinien de l’histoire. Mais comment pourrait-on évacuer de l’histoire 15 millions de Palestiniens dont 5 millions en Cisjordanie et à Gaza, près de 2 millions en Israël et environ 8 millions déplacés de force et réfugiés ?.. Et la Question de Palestine correspond aussi une conscience collective populaire dans le monde actuel.

Une cohérence stratégique dans un nouveau contexte

Cette stratégie israélo-américaine se lit, se nourrit et se structure dans un nouveau contexte régional et mondial. Un certain ordre international, en effet, a été balayé. Cet ordre d’hier – rappelons-le rapidement – bénéficiait d’une relative stabilité et semblait fait pour durer. Les États-Unis maintenaient des relations stratégiques privilégiées avec Israël, mais non moins attentives et intéressées aux pays arabes, plus précisément ceux souvent qualifiés alors de « modérés » : Egypte, Arabie Saoudite, Jordanie, Tunisie… C’était un « équilibre » approximatif issu des ambitions de domination stratégique américaine au Proche-Orient. Une domination telle qu’elle s’est affirmée au détriment des Européens après l’affaire de Suez en 1956, et contre l’influence soviétique. L’aide militaire des États-Unis à Israël, mais aussi à l’Égypte en particulier, accompagnait une confrontation latente entre Israël et le monde arabe, avec la Question de Palestine comme référence permanente de caractère « proclamatoire », à défaut d’être concrète et active, à quelques exceptions près. Les guerres et les agressions israéliennes récurrentes ont, chaque fois, à des degrés divers, rappelé cette configuration aujourd’hui disparue. D’ailleurs, on ne peut plus parler d’un « conflit israélo-arabe ».

Les guerres en Irak et en Syrie, la montée d’un djihadisme criminel de grande ampleur, l’affirmation de la puissance iranienne et du jeu turc, la démonstration de force de la Russie, l’élection de Trump… Tout ceci a permis un bouleversement politique d’ensemble qui se manifeste aujourd’hui dans la violence et les confrontations de puissances. Et une relégation de la Question de Palestine. L’ordre ancien a explosé. C’est une mutation inespérée pour Israël qui va en bénéficier directement, et qui va pousser dans ce sens. Cela convient si bien à la poursuite de la colonisation, à la mise en œuvre d’une stratégie de menaces, de frappes très ciblées et d’interventions militaires adaptées – y compris par une aide directe aux rebelles armés de l’opposition en Syrie (2) – afin d’entretenir un tel contexte.

Dans cette nouvelle situation, et Washington et Tel-Aviv vont définir l’Iran et ses alliés (le Hezbollah libanais en particulier) comme ennemis privilégiés, l’Arabie saoudite comme allié principal, la Syrie et le Proche-Orient comme champ d’affrontement dans la définition des rapports de forces et du paysage politique régional qui sortiront des ruines et des conflits. L’Iran est élevée au rang de menace stratégique prioritaire dans ce contexte hautement conflictuel et contradictoire. Là serait donc le nouveau problème. Exit la Question de Palestine. Le monde arabe devient monde éclaté, divisé et plus affaibli que jamais dans un ordre où domine pleinement la confrontation des puissances et le recours à la force. Pourtant, certaines affirmations populaires, notamment au cours du « Printemps arabe », ont montré la permanence d’aspiration progressistes profondes à la solidarité, à l’indépendance et au refus des dominations.

Il y a quelques années encore, le discours politico-médiatique occidental peinait à accepter l’évidence : la mort du processus d’Oslo, qu’on appelait « processus de paix ». Alors que la perspective tentée en 1993 était définitivement close avec la poursuite de la colonisation et le non respect persistant par Israël des dispositions et du calendrier des accords. Il est vrai que l’épuisement de ce processus privait les puissances occidentales d’un confort politique et d’une tranquillité morale : elles pouvaient se débarrasser du problème et dormir tranquille en faisant d’une soi-disant « négociation directe » la condition d’un règlement politique qui ne vint jamais… Le processus d’Oslo a finalement servi comme mode de gestion de l’occupation et non comme solution pour en finir avec celle-ci. Alors aujourd’hui, combien de temps, combien d’abjections et de crimes du colonialisme israélien faudra-t-il pour que ces mêmes puissances réagissent enfin, pour que le débat et les affrontements politiques nécessaires prennent une forme offensive contre les initiatives liquidatrices de Tel-Aviv et de Washington ?

Bien sûr, les desseins destructeurs et les méthodes primitives de Netanyahou et de Trump ne vont pas aboutir si aisément. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Malgré la descente aux enfers qu’on leur impose, les Palestiniens n’abdiquent pas. La jeunesse de Gaza mais aussi de Cisjordanie le montre bien. Et la politique israélo-américaine n’obtient pas de consensus international. La Palestine bénéficie de reconnaissances diplomatiques dans de nombreux pays. Elle est membre de l’ UNESCO. Elle est observateur à l’ONU, et capable d’ester en justice auprès de la Cour Pénale Internationale. Les réalités construites au fil de l’histoire sur la base du droit et d’une résistance populaire légitime seront difficile à détruire…

Requalifier la politique israélienne et le régime qui la met en œuvre

Les confrontations politiques s’annoncent cependant particulièrement vives à propos de la nature de la stratégie israélo-américaine, et en particulier sur la caractérisation de la politique israélienne. Et tant qu’une requalification de cette politique, et du régime qui la met en œuvre, ne sera pas acquise, la confusion et le mensonge domineront les débats. L’idée qu’Israël serait « la seule démocratie du Proche-Orient » est évidemment déjà bien mise à mal. Il reste à dire sans détour ce qu’est Israël aujourd’hui : un État colonial violent qui se radicalise et se criminalise à l’extrême droite. Un régime d’apartheid à tendance raciste bénéficiant du soutien de nombreux pouvoirs, notamment le pouvoir français. Le silence quasi-systématique de ce dernier sur ces évolutions en dit beaucoup sur sa démission, sur celle des puissances occidentales en général, et sur la trop grande discrétion de beaucoup d’autres.

Certes, on mesure ce que Netanyahou a réussi à faire pour dégrader l’enjeu. Hier, contrer la politique de Tel-Aviv signifiait notamment s’opposer à sa politique anti-palestinienne, condamner les agressions et les crimes de guerre commis de façon récurrente, et refuser l’inacceptable chantage à la sécurité et au terrorisme. Alors que celui-ci, dans sa réalité condamnable, n’a jamais cessé d’être, d’abord, la conséquence dramatique de l’occupation militaire illégale, de la colonisation ininterrompue et de l’impasse induite par des années d’humiliation et d’écrasement de tout un peuple. Il est indispensable de rappeler cela même si, ou justement parce que, peu nombreux sont ceux qui ont alors osé s’engager dans cette voie critique… en rappelant qu’Israël est un acteur essentiel de l’insécurité internationale. Rappelons qu’en 2003, la Commission de Bruxelles avait réalisé un sondage portant sur un échantillon de 7.500 européens, et concernant, précisément, les enjeux de la sécurité internationale (3). Dans une liste de 15 pays, dont les États-Unis, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et la Corée du Nord, les personnes interrogées devaient dire quel pays « présente ou non une menace pour la paix dans le monde »… 59% des sondés ont désigné Israël comme première menace contre la paix… Du coup, l’Union européenne, audacieuse mais pas téméraire, enterra le sondage pour ne plus le ressortir.

Aujourd’hui, mener l’offensive contre la politique israélienne suppose de soulever encore cet ensemble dramatique de grandes préoccupations. Mais dans un contexte totalement différent. Mener l’offensive contre Netanyahou et Trump est en effet volontairement assimilé, par ceux qui refusent toute critique à l’égard d’Israël, à un choix de nature stratégique favorable à l’Iran, à la Russie et à quelques autres. Comme si la dénonciation des uns valait l’approbation des autres… Qui aura le courage d’élever le débat et de relever le défi ? Certainement pas la France qui, pour l’essentiel, intègre à sa façon l’approche israélo-américaine dans un choix assumé ou bien dans un silence assourdissant. La France est coite. L’Europe ne l’est pas moins (même si Federica Mogherini a le mérite de tenir parfois un langage… assez direct).

Les discours d’Emmanuel Macron à la Conférence annuelle des ambassadeurs sont très significatifs de l’approche présidentielle de politique étrangère. En 2017, il ne consacre que deux ou trois lignes à la question pour indiquer : « nous poursuivrons nos efforts avec l’ONU pour une solution à deux États ». On n’en saura pas davantage. En 2018… plus rien. Pas un mot ! Pourtant, E. Macron multiplie les formules d’affichage censées traduire une volonté d’engagement, d’indépendance et de créativité. « J’en appelle à votre esprit de prospective, d’analyse et d’action », dit-il, tout en insistant sur les nécessités d’une « voie humaniste », d’une « nouvelle organisation collective », d’une « nouvelle régulation du monde », « de nouvelles alliances »… En vérité, Emmanuel Macron agit comme ses prédécesseurs. Sur la Question de Palestine et sur la relation à Israël, il laisse les États-Unis décider à sa place, et à la place des Européens. Les dégâts d’un tel injustifiable renoncement sont encore pires aujourd’hui qu’hier.

Cette situation permet au passage de récuser l’idée d’une politique étrangère macroniste imprégnée, comme disent certains, de « gaullo-mitterrandisme », c’est à dire d’une affirmation d’indépendance politique et d’autonomie stratégique face aux tenants de l’atlantisme et de l’alliance privilégiée avec les États-Unis. Ce « gaullo-mitterrandisme » est un mythe qui ne résiste pas à l’analyse. Il suffit de constater, dans la durée, l’incapacité et le refus des Européens de jouer un rôle effectif, pour pouvoir ouvrir des perspectives, mais aussi exprimer souverainement ce qui est, de la part d’Israël, clairement et hautement inacceptable sur les plans de l’éthique et du politique. Mais, parmi les pouvoirs en place en Europe, lequel d’entre eux condamne l’apartheid israélien ? Lequel ose s’exprimer aujourd’hui explicitement et ouvertement sur de terribles et choquantes vérités que certains Israéliens, et parmi eux de hautes personnalités, osent tout de même dénoncer ? Le grand poète israélien Nathan Zakh déclare ainsi le 10 décembre 2013 : « j’ai fui d’un État nazi pour me retrouver dans un État fasciste » (4). Le général Ehud Barak, ancien Premier ministre, dit le 21 mai 2015 : « Israël est infecté par les germes du fascisme » (5). Le Chef d’état major-adjoint de l’armée israélienne, Yair Golan, déclare le 4 mai 2016 lors de la cérémonie de Yom HaShoah « s’il y a quelque chose qui m’inquiète dans les commémorations de la Shoah, c’est de voir les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans et de voir cela parmi nous en cette année 2016 » (6). On pourrait additionner les formules de ce type traduisant une certaine colère et un désarroi de beaucoup d’Israéliens (pas forcément classés très à gauche) devant les processus en cours en Israël. Tel Avraham Burg (7) pour qui « la droite est en train de détruire Israël… ». Avec l’extrême droite au pouvoir, on assiste en fait à l’effondrement de la mythologie construite autour de la supériorité morale d’Israël. On aimerait que la France officielle ait la force politique d’en tenir compte, mais elle préfère, sans hésitations ni scrupules, soutenir la politique israélienne. La désinvolture des autorités de notre pays, quant à la détention illégale et scandaleuse de Salah Hamouri en est une déplorable illustration. Rappelons au passage que c’est Avigdor Lieberman qui a donné l’ordre de la mise en « détention administrative » de cet avocat, citoyen français. Lieberman, c’est ce Ministre de la Défense (et ancien Ministre des Affaires étrangères) qui déclara publiquement à l’attention des Palestiniens citoyens d’Israël : « …ceux qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache » (8)…

Interpeller les autorités françaises en permanence

Les autorités françaises doivent être interpellées en permanence. D’abord parce qu’on ne peut se référer aux valeurs humaines universelles et accepter, sans réagir, la signification et les conséquences de la politique israélienne, y compris, d’ailleurs, pour les Israéliens eux-mêmes. La criminalisation du BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) est de ce point de vue un choix atterrant. Ensuite, et c’est lié, parce que cette stratégie israélo-américaine radicalisée est bien une forme de guerre contre le Peuple palestinien et contre sa cause démocratique pour l’indépendance. Il s’agit ainsi d’épuiser et d’anéantir ce qui n’a jamais cessé de constituer, pour des raisons fondamentales, une ambition authentique et légitime, et une centralité politique de la cause palestinienne dans les enjeux du Proche-Orient, et dans l’histoire récente du monde arabe. Le cadre actuel, hélas, se prête à ce cynisme. La mutation de l’ordre mondial donne en effet l’illusion que l’ exacerbation des conflits, des rivalités de puissances et de l’usage de la force peut tout balayer et tout effacer. Mais quelle que soient les difficultés – elles sont très graves aujourd’hui – nul ne peut se prétendre en capacité de liquider les droits fondamentaux et la légitimité historique et politique des aspirations nationales du Peuple palestinien.

Il y a, en même temps, un défi à relever qui touche donc à des dimensions essentielles de l’ordre mondial actuel. Peu d’enjeux conflictuels comme la Question de Palestine relèvent à ce point des exigences de la sécurité collective, donc de la responsabilité collective. On ne peut comprendre que les autorités françaises, et le Président Macron en particulier, puissent à la fois se revendiquer du multilatéralisme avec autant d’insistance, tout en acceptant un traitement de la Question de Palestine aussi contraire aux buts et aux principes de la Charte des Nations-Unies, aussi opposé au droit et aux résolutions de l’ONU, et cela pour une question figurant à l’ordre du jour du Conseil de sécurité depuis 70 ans ! Comment la France peut-elle accepter sans rien faire, c’est à dire sans initiative marquante, ce processus de violence, de chaos et de mépris de la légalité internationale qui révèle crûment une transformation globale dangereuse du contexte mondial ? Comment peut-on assumer une telle régression de l’ordre international ? Et que peuvent bien valoir toute cette rhétorique du Président Macron sur « une nouvelle organisation collective », sur une « nouvelle régulation du monde » ?..

L’enjeu d’une réponse juste à la Question de Palestine se situe donc aujourd’hui dans un contexte à la fois totalement différent et particulièrement préoccupant. On aura noté l’incroyable discours de Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump. Il estime que les mesures punitives contre les palestiniens apportent « une bien meilleure chance d’obtenir la paix ». Devant une telle irresponsabilité, on hésite entre l’extrême cynisme et une bêtise politique profonde. Une telle attitude risque surtout de nourrir le désespoir et la colère et d’apporter des tensions supplémentaires. C’est ainsi que l’on fabrique la violence. Le moment est donc critique. Il appelle une sorte de refondation dans l’approche de la réponse politique et – si l’on peut dire – des « termes de référence » de l’action pour une solution véritable. Dans cet esprit, il devient crucial d’engager un effort déterminé de clarification, de lucidité et de vérité.

D’abord, il est nécessaire de prendre acte du nouveau contexte international. Il n’y a plus ni conflit israélo-arabe, ni « processus de paix ». Les Palestiniens sont plus que jamais isolés et assiégés. Cette intolérable situation appelle évidemment une très grande solidarité avec les Palestiniens mais aussi avec l’ensemble des forces israéliennes anti-colonialistes et progressistes, dont des avocats, des journalistes, des intellectuels, des ONG, certains partis politiques … C’est décisif. Cette situation impose aussi, dans les confrontations politiques, de revenir au fondamental, revenir aux exigences premières, c’est à dire les principes et les valeurs qui établissent la légitimité des aspirations palestiniennes : le droit à l’auto-détermination, le droit à la souveraineté et à l’indépendance, le droit à la paix, à la dignité et à l’égalité. Ces références cardinales figurent dans la Charte des Nations-Unies. Elles sont irréductiblement et totalement opposable au processus de colonisation israélien et à l’acharnement répressif qui l’accompagne. On voit cependant combien l’expansion de la colonisation a fini par rendre inaccessible aujourd’hui le projet d’une souveraineté palestinienne avec la solution à 2 États. Quant à l’option d’un État unique, dans le contexte actuel, elle installerait, sous domination israélienne aggravée, une entité étatique encore plus discriminatoire et plus inégalitaire que l’État colonial actuel. Le rapport des forces existant ne peut favoriser aucune solution politique démocratique. Les 25 années du Processus d’Oslo ont ainsi conduit, contre l’ensemble du Peuple palestinien et contre l’Autorité palestinienne, à une impasse terrible. En convergence avec la résistance politique du Peuple palestinien et l’action de la société civile palestinienne, il faut que la solidarité aide à reconstruire du sens et une perspective pour une solution juste à partir de ce qu’il y a de fondamental et d’inaliénable dans le droit, dans l’histoire et dans l’exigence d’éthique en politique.

Il faut dans le même esprit requalifier la politique israélienne et le régime qui la met en œuvre. Il est consternant que ce régime israélien, actuellement dominé par une extrême droite haineuse et violente, puisse encore être considéré comme un partenaire privilégié des puissances occidentales pourtant si promptes à se référer à l’exigence démocratique et aux droits humains. Au titre des résolutions des Nations-Unies, et même de certaines résolutions du Parlement européen (9), Israël devrait être condamné et sanctionné, en commençant immédiatement par le commerce des armes et des technologies militaires. On a du mal à accepter que le Président Macron puisse préserver Benjamin Netanyahou de toute critique pour son mépris manifeste du droit et des valeurs humaines universelles, alors qu’il exprime ouvertement une opposition déterminée à l’ultra-nationaliste et extrémiste de droite Victor Orban. Le « deux poids, deux mesures » atteint ici un sommet. « Il y a dix ans de cécité et de silence coupable sur ce qui se passe en Hongrie » déclarait d’ailleurs Nathalie Loiseau, Ministre française des affaires européennes quelques heures avant un vote du Parlement européen, à Strasbourg, le 12 septembre dernier. Ce vote visait à déclencher contre la Hongrie une procédure exceptionnelle de sanctions au titre de l’article 7 du Traité de l’Union… Ce qui fut acquis à une large majorité. Fort bien… Mais la France et les Européens ne peuvent donc pas justifier une telle carence de réaction vis à vis d’Israël, et une telle absence de cohérence politique… D’abord sur le principe : les valeurs et les droits ne se « consomment » pas à la carte. Mais aussi parce que l’Accord d’Association UE/Israël, on l’oublie trop souvent, comporte (en son article 2) une disposition contraignante sur les droits de l’homme. L’Union européenne ne devrait pas se permettre l’irrespect du droit et des valeurs qui officiellement la fondent.

Pendant des années, ce qui fut promis aux Palestiniens, c’est la construction progressive d’une solution dans la confiance et le dialogue. Le Peuple palestinien, cependant, s’est heurté à la réalité d’un processus organisé non pas sur ces deux exigences (vidées de leur sens), mais sur le mensonge, sur la force et la violence dans le maintien délibéré d’une logique dominatrice de puissance. C’est ce processus là qui continue aujourd’hui, dans un nouveau contexte très problématique, dans l’indifférence de beaucoup et dans la complicité de tous ceux qui choisissent de laisser faire. Cette situation appelle, au côté des mouvements de solidarité toujours très actifs, des comportements politiques de contre-offensive.

1) Résolution du 11 décembre 1948.
2) Voir par exemple « Israel gives secret aid to syrian rebels. Fighters near Golan heights in Syria receive cash and humanitarian help », The Wall Street Journal, June 18, 2017. Voir aussi « Inside Israël secret program to back syrian rebels », Foreign Policy, Elysabeth Tsurkov, September 6, 2018.
3) Voir par exemple « Les Européens estiment qu’Israël menacent la paix », Jean-Christophe Ploquin, La Croix, 4 novembre 2003.
4) Voir Yediot Ahronot, 10 décembre 2013.
5) i24 news, 21 mai 2015.
6) Voir Médiapart, Olivia Elias, 6 mai 2016. Article tiré du quotidien canadien La Presse du 5 mai 2016. A noter que Yair Golan a démissionné de sa responsabilité quelques semaines plus tard, mais il refusa de retirer ses propos.
7) « I’m an israeli leftist and I’m not afraid », Avraham Burg, Haaretz, 28 décembre 2015. Avraham Burg est un ancien Président de la Knesset (1999-2003).
8) « Behead arab-israelis opposed to state, says Foreign minister », Newsweek, Jack Moore, 3 septembre 2015.
9) Le 10 avril 2002, le Parlement européen, en raison des agressions du régime de Tel-Aviv, notamment contre des camps de réfugiés, a adopté une résolution demandant la suspension de l’Accord d’association UE/Israël tant qu’Israël ne respectera pas les droits de l’homme et les principes démocratiques.

Samir Amin n’est plus…

Sa disparition est une perte pour l’Afrique, pour le monde arabe et pour toutes celles et ceux, dans le monde, qui veulent réfléchir et travailler à une véritable alternative au capitalisme.

Dans les quelques charges que j’ai pu exercer hier (Responsable des Relations internationales du PCF de 2006 à 2013, en particulier) j’ai pu rencontrer et parler avec Samir Amin plusieurs fois. Pour moi, Samir, évidemment, était d’abord un penseur et un acteur de l’anti-capitalisme et de l’émancipation des peuples… Issu de ce qu’on appelle « le Sud » mais dont la réflexion politique allait bien au-delà pour recouvrir une portée plus universelle. Son autorité tenait aussi à la  constance et à la fermeté de son engagement. Dans une période où les repères essentiels de la gauche et de l’alternative au capitalisme se sont trop souvent perdus dans des dérives et des compromis « élastiques » ou opportunistes, une telle fermeté restait une référence, une pertinence. Samir avait imposé une crédibilité grâce à ce mélange nécessaire de créativité et de persistance de classe sur lesquelles on sent parfois, aujourd’hui, quelques désirs de retour tellement les reculs sociaux et démocratiques, les décompositions et les risques de catastrophes pèsent lourds. Il n’est certainement pas facile de mêler l’innovation et la constance. Il faut une volonté, des principes et une vision. Samir, à sa façon, n’a cessé de nous le rappeler.

Samir Amin Livre

 

A propos de Claude Lanzmann…

Voici un texte plus réaliste et certainement plus objectif que l’ensemble des articles et commentaires qui ont été publiés sur l’auteur de « Shoa », récemment décédé.

« Claude Lanzmann, un engagement anticolonialiste et ses limites »

Repris du site http://histoirecoloniale.net/Claude-Lanzmann-un-engagement-anticolonialiste-et-ses-limites.html   Ce site est géré par l’association Histoire coloniale et postcoloniale dont le bureau est composé de François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio.

« Claude Lanzmann, né le 27 novembre 1925 et mort le 5 juillet 2018, restera comme le réalisateur du film fondamental, « Shoah », consacré à l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis. Dès 1952, il a collaboré à la revue « Les Temps modernes » et s’est engagé en faveur de la lutte d’indépendance du peuple algérien. Il a signé le « Manifeste des 121 » en faveur du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie et témoigné au « procès Jeanson ». En même temps, il était « viscéralement attaché » à l’État d’Israël, au point de ne pouvoir porter un regard critique sur ses pratiques coloniales.

Critique parue dans l’hebdomadaire Télérama lors de la sortie en salle de ce film de Claude Lanzmann, le 12 novembre 1994, par Vincent Remy :

« Tsahal, réalisé par Claude Lanzmann. On n’aime pas. »

« Avec « Shoah », Claude Lanzmann avait réalisé un film à la fois indispensable et sans appel. Indispensable, comme tout ce qui étaye la mémoire du génocide juif ; sans appel, du fait de sa méthode : pas d’images d’archives, pas de reconstitution, mais la force, irréfutable du témoignage et de la confrontation entre interviewer et interviewés. Grâce à cette méthode, Lanzmann avait trouvé l’image juste.

« Shoah » apparaît comme une œuvre unique. De fait, on a oublié que ce film était le deuxième volet d’un travail entamé avec « Pourquoi Israël ? » En revanche, « Tsahal », troisième volet de la trilogie, ne passera pas inaperçu. Parce qu’il arrive après l’admirable « Shoah ». Mais, surtout, parce que cet ordre chronologique ne doit rien au hasard : Lanzmann considère qu’Israël a été engendré par la Shoah. En posant l’armée israélienne (Tsahal) comme condition de l’existence d’Israël, il s’interdit — et nous interdit — tout regard critique sur elle.

De la Shoah à Israël, et d’Israël à Tsahal, la filiation est établie par un travail de montage : les premières images de Lanzmann sont pour les tombes des jeunes soldats morts pendant la guerre de 73. C’est cette guerre que Lanzmann choisit de mettre en avant et, plus précisément, ses toutes premières heures, où le sort d’Israël fut réellement menacé. Et ce sont les rescapés des bunkers du canal de Suez qui témoignent.

Parce que ces officiers, enfants des victimes de la Shoah, sont les survivants d’une « autre » extermination possible, qu’ils n’avaient pas, pour la plupart, la vocation des armes et que leur discours, intelligent et émouvant, échappe à l’habituelle rhétorique militaire, on leur est tout acquis. Et c’est en s’appuyant sur cette sympathie que Lanzmann nous emmène dans une entreprise, d’abord ennuyeuse, puis déplaisante.

L’ennui, tout d’abord. Obnubilé par sa démonstration — Tsahal n’est pas une armée comme les autres —, Lanzmann s’attarde une demi-heure sur la fabrication du tank Markava, le nombre de blindages, l’épaisseur des tôles, son incomparable supériorité sur tous les chars du monde, et le fait qu’on s’y sent « comme à la maison ». Sur la lancée, on visite une école de l’armée de l’air, où les futurs pilotes d’hélicoptère ressemblent tristement aux pilotes d’hélicoptère du monde entier : cette fois, c’est Top Gun, sans les femmes (car, curieusement, dans ce documentaire très viril, Lanzmann occulte presque ce particularisme, réel celui-là, de l’armée d’Israël : la présence des femmes).

Les raccourcis déplaisants, maintenant. Tsahal, une armée pas comme les autres : est-ce pour cela que Claude Lanzmann filme le général Ariel Sharon, tel un patriarche de la Bible au milieu de ses moutons — l’image n’est pas innocente ! —, sans une question un tant soit peu critique sur son rôle dans la guerre du Liban ? Est-ce pour cela qu’il expédie cette guerre, à peine évoquée au détour d’une phrase ?

Il lui était impossible, en revanche, d’échapper à la question des territoires occupés. Admettre que Tsahal, armée d’occupation, ait pu être, comme toutes les armées d’occupation, conduite au pire ? Lanzmann ne s’y résout pas. Certes, il montre les fouilles humiliantes subies par les Palestiniens. Mais il se refuse à porter la contradiction à ses interviewés : d’où il ressort finalement que c’est parce que Tsahal est Tsahal qu’il n’y a pas eu davantage de victimes parmi les jeunes Palestiniens.

Ce n’est que dans les toutes dernières minutes de son film que Lanzmann retrouve son talent de contradicteur. Mais il a déplacé le sujet, et la cible, civile, est facile : un colon des territoires occupés, aux propos tellement caricaturaux qu’il constitue le bouc émissaire idéal. Ariel Sharon, grand ordonnateur de la colonisation des territoires, peut garder ses moutons tranquille…

Les cinq heures de « Tsahal », finalement, témoignent d’un syndrome attristant. La seule fois où Lanzmann s’adresse à un Arabe de Gaza, père de dix enfants, c’est pour demander, sur un ton qui se veut amical : « Pourquoi fait-il autant d’enfants ? » Question accablante. Et qui le devient encore plus lorsque, quelques instants plus tard, Lanzmann donne l’accolade au colon qui vient de nier l’existence possible des Palestiniens sur cette terre.

On sort accablé, en effet. Ni l’interview de l’écrivain David Grossman, ni celle d’un avocat des droits de l’homme ne dissipent le malaise. D’autant — on en est convaincu — que cette glorification de la force militaire ne reflète pas la diversité et les contradictions que tolère et suscite la société israélienne. »

Hiroshima – Nagasaki, 73ème anniversaire.

Une délégation de 9 personnes, conduite par Christine Rosenberg membre du Conseil National et responsable du Comité de Toulouse a représenté le Mouvement de la Paix à Hiroshima puis Nagasaki du 4 au 9 Août à l’occasion de la conférence internationale contre les bombes A et H. Ci-dessous l’intervention de Christine Rosenberg.

« Pour un monde Sans Armes Nucléaires, Pacifique et Juste.

Je voudrais tout d’abord exprimer la solidarité du Mouvement de la paix français et toute notre compassion envers les familles qui ont été meurtries par les terribles inondations qui ont touché particulièrement la province d’Hiroshima.

C’est avec un immense plaisir que nous répondons présents à l’appel du Comité d’organisation de cette Conférence mondiale contre les bombes A et H.

Une victoire des mobilisations citoyennes

L’adoption par l’ONU d’un traité d’interdiction des armes nucléaires n’aurait pu être possible sans les témoignages inlassables des Hibakushas et la permanence des mobilisations des mouvements de paix au Japon. C’est aussi une victoire à mettre à l’actif des millions de personnes et d’ONG qui, à travers le monde, pendant des dizaines d’années ont agi pour l’élimination définitive de toutes les armes de destruction massive en liaison et convergence avec les actions d’un certain nombre d’États et d’institutions nationales et internationales comme l’ONU, la Croix Rouge internationale, l’OIT, la CSI (confédération syndicale internationale-CSI).

Les enjeux mondiaux

Les armes nucléaires constituent un danger mortel pour l’humanité. L’enjeu de leur éradication est lié aux autres enjeux que sont la guerre et la paix, un développement juste et durable, la lutte contre le réchauffement climatique et plus largement pour un monde de justice, de fraternité et d’égalité (en particulier entre les hommes et les femmes), donc avec la lutte générale pour les droits humains.

Jamais l’humanité n’a autant disposé qu’aujourd’hui des capacités et des moyens pour faire face à ces enjeux et créer les conditions pour que chaque être humain puisse vivre en paix et en sécurité.

La logique de puissance, de domination et d’accaparement qui caractérise la mondialisation actuelle des économies constitue un obstacle majeur à la construction d’un monde de paix débarrassé des armes nucléaires. Elle s’accompagne aussi d’une remise en cause de la Charte des Nations Unies et du multilatéralisme au profit de l’OTAN ou d’organismes supranationaux tels que les G8 ou G20

C’est ainsi que cette logique a favorisé le développement du complexe militaro-politico-industriel qui est l’adversaire principal dans cette phase de la lutte vers l’élimination des armes nucléaires

Le complexe militaro-industriel, principal responsable de l’accroissement des dépenses militaires, domine et contrôle aussi le pouvoir médiatique. En France par exemple l’adoption du traité d’interdiction des armes nucléaires a été totalement passée sous silence ou bien a été combattu par des soi-disant experts.

Le rapport des forces

Il ne faut pas sous-estimer le succès de constitue le traité d’interdiction des armes nucléaires, mais il ne faut pas non plus le surestimer ni sous-évaluer la détermination de nos adversaires pour retarder l’élimination des armes nucléaires. Ce qui est vraiment positif c’est que le rapport de force a évolué en faveur de l’élimination des armes nucléaires. Ainsi en France dans un sondage récent 76% des Français se déclarent favorables à ce que la France s’engage dans un processus international d’élimination totale et contrôlée des armes atomiques, tel que prévu par l’ONU.

Cette volonté est très forte dans tout le spectre politique.

Et 67% des Français répondent favorablement, soit plus des deux tiers de la population, pour qu’elle signe et ratifie le Traité d’interdiction des armes nucléaires.

Ces chiffres confirment sur le plan national les évolutions constatées au plan mondial en faveur de l’élimination des armes nucléaires.

Pour le Mouvement de la Paix ces données viennent conforter la dynamique du mouvement de fond en faveur de l’élimination des armes nucléaires qui s’exprime à travers la constitution d’un vaste rassemblement international pour l’élimination de ces armes, illégales au regard du droit international, dangereuses car menaçant l’existence même de l’humanité, inefficaces et inutiles militairement pour assurer la sécurité de notre peuple, coûteuses financièrement et moralement inadmissibles.

Cependant ces résultats doivent être nuancés par le fait que à une première question concernant les dépenses publiques, 18% seulement des sondés considèrent que le budget de « la défense, l’armée », serait le deuxième poste à réduire. Le contexte sécuritaire dans lequel les citoyens sont baignés depuis les attentats de 2015 peut expliquer ce résultat en baisse par rapport aux études précédentes.

Mais cette étude d’opinion vient contredire les choix effectués par le gouvernement et le parlement qui viennent de voter, sans aucun effort de débat public, une nouvelle Loi de programme militaire visant notamment à renouveler l’ensemble de l’arsenal atomique français, en contradiction complète avec la loi internationale qui rend illégale la possession, la fabrication et la menace d’utilisation de l’arme atomique.

En France la majorité et le gouvernement actuel (Macron) est favorable à la dissuasion nucléaire, à la militarisation des relations internationales, aux interventions militaires à l’étranger et à l’alignement sur les politiques de l’OTAN.

Concernant la doctrine de le dissuasion nucléaire de plus en plus de voix s’élèvent en France pour la remettre en cause, dont celles d’anciens ministres de la défense.

Pour le Mouvement de la Paix cette doctrine conduit inéluctablement à la prolifération.

Preuve en est la détention par la Corée du Nord de l’arme nucléaire.

A la suite de la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un le Mouvement de la Paix s’est déclaré satisfait et vigilant considérant que ces premiers pas permettent un espoir.

Pour autant, ceci ne doit pas nous conduire à oublier certains aspects de la situation internationale actuelle, à savoir

* la nouvelle politique des États-Unis en matière d’armes nucléaires avec la reprise de la construction d’armes nucléaires tactiques,

* le grave retrait des USA de l’accord nucléaire Iranien,

* la volonté des puissances nucléaires d’empêcher la ratification du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires.

Il convient donc de soutenir les revendications des Mouvements de Paix, des Etats et de l’ONU en faveur d’une démilitarisation de cette région, de sa dénucléarisation et de la fermeture des bases militaires étrangères.

De même, il convient de soutenir les initiatives de l’ASEAN (Association of South East Asian Nations) et de ses États membres pour des solutions pacifiques aux conflits existant dans cette région et pour en faire une zone de paix, de coopération et de développement durable exempte d’armes nucléaires avec l’objectif d’étendre ces efforts vers l’Asie du Nord-Est.

En Europe

Le parlement européen a voté des résolutions en faveur du désarmement nucléaire mais il faut aussi agir pour une Europe de Paix incluant tous les Etats européens y compris la Russie pour une sécurité commune basée sur une logique s’inspirant des principes d’Helsinki. Les prochaines élections européennes, en 2019 seront l’occasion pour les mouvements pacifistes européens de s’exprimer en ce sens.

Campagne

Le Mouvement de la Paix a engagé une campagne pour que la France s’engage, signe et ratifie le TIAN. Une pétition a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures. Le film « La Bombe et nous » est diffusé dans de nombreuses salles en partenariat avec le Mouvement de la Paix et les organisations membres de ICAN-France. Il permet d’organiser des débats publics sur les questions de la dangerosité, de l’inutilité des armes nucléaires mais aussi sur la doctrine de la dissuasion.

Cette campagne s’exprimera à l’occasion des initiatives autour de la Journée internationale de la Paix du 21 septembre et lors des Marches pour la Paix organisées dans toute la France le samedi 22 septembre 2018 en liaison avec le collectif national « En Marche pour la Paix » fort de 153 organisations.

Le dimanche 14 octobre 2018, de nombreux partenaires organisent avec le Mouvement de la Paix une journée de mobilisation sur « les lieux du crime ». Le Mouvement de la Paix insiste : « Nous voulons interpeller le Président de la République pour lui dire : M. le Président, Otez-vous la bombe du crâne ». Les pacifistes convergeront vers les lieux où l’État français prépare la guerre atomique pour dénoncer les conséquences humanitaires et l’illégalité de l’arme nucléaire. « Maintenant c’est confirmé, nous sommes la majorité ; M. le Président vous devez entendre cette volonté et engager la France dans la ratification du Traité d’Interdiction des Armes nucléaires (TIAN). »

Mexique, 1er Juillet: enfin un gouvernement progressiste?.. un article d’Obey Ament.

L’élection présidentielle que le Mexique va vivre ce 1er juillet 2018, sera probablement qualifiée d’historique. Obey Ament, spécialiste de l’Amérique latine, explique la situation.

Pour la première fois, un candidat issu de la gauche, Andrés Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, semble pouvoir emporter l’élection grâce à une mobilisation de l’électorat sans précédent. L’écart donné entre AMLO et le candidat qui le suit est telle qu’une tentative de fraude électorale semble désormais difficile. En 1988 , la manipulation des résultats électoraux par le pouvoir en place a empêché une victoire du candidat de la gauche, Cuauhtemoc Cardenas, et a permis l’accès à la présidence de Carlos Salinas de Gortari, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI – droite libérale).

Les élections de l’an 2000 ont donné la victoire à Vicente Fox, candidat du PAN (droite conservatrice), mettant fin à 76 années de gouvernements du PRI, éveillant l’espoir d’un changement de régime. Le PAN a gouverné pendant 12 ans dans la continuité du néolibéralisme inauguré par ses prédécesseurs pour, finalement, laisser la place au PRI revenu au pouvoir en 2012.

Andrés Manuel Lopez Obrador est candidat pour la troisième fois à cette élection. En 2006 il a perdu dans des conditions discutables face au candidat du PAN, Felipe Calderon. En 2012, il perdit encore face au candidat du PRI Enrique Peña Nieto, dans un scrutin encore manipulé et une élection marquée par une campagne de discrédit à son égard. Les médias jouèrent un rôle majeur.

Une société poussé à bout qui veut un changent réel

Cette élection de 2018 sera historique en raison du degré très élevé de rejet du régime dans une société poussée à bout et fatiguée de la corruption et de l’impunité intrinsèques au système en place. Et en raison aussi d’un désaveu des partis qui gouvernent en alternance sans apporter de solutions ni à la pauvreté et aux inégalités, ni à l’insécurité. Le crime organisé devenu tout puissant s’infiltre dans la vie politique, menaçant la possibilité d’une démocratie réelle. Si les sondages ne se trompent pas, AMLO pourrait atteindre jusqu’à 50% des suffrages exprimés, soit entre 20 et 26 millions de voix, score jamais atteint par les présidents élus depuis 1988. Ce qui montrerait une très forte mobilisation en faveur d’un changement. Le système électoral mexicain à un tour qui donne la victoire au candidat arrivé en première place même sans avoir atteint les 50% a permis l’accession à la présidence du pays d’ élus minoritaires qui ont du gouverner grâce à des compromissions et arrangements. Pour la première fois, une majorité pourrait se constituer avec des élus issus de la coalition soutenant la candidature d’AMLO.

En 2012, après l’élection du candidat du PRI, Enrique Peña Nieto, les deux partis de l’alternance PRI et PAN rejoints par le Parti de la révolution démocratique (PRD) – crée autour de Cuauhtemoc Cardenas et rassemblant l’ensemble de la gauche depuis 1989 – ont signé un « Pacte pour le Mexique » ouvrant la voie à des nouvelles contre – réformes : ouverture de la compagnie pétrolière PEMEX aux capitaux privés, privatisation de la compagnie d’électricité, mise en concurrence du secteur des télécommunications, réforme néolibérale de l’éducation inspiré les organismes internationaux, nouvelle loi du travail poussant plus loin la flexibilisation, réforme de la fiscalité (vécue comme une injustice par les classes moyennes), et fin des subventions au prix de l’essence signifiant des hausses importantes.

La recherche sans frein de la compétitivité exigée par son mode d’insertion dans la mondialisation et par les politiques néolibérales mises en place depuis 40 ans, ont fait du Mexique l’un des pays imposant les salaires les plus bas de l’Amérique latine. Le salaire moyen1 est inférieur à celui de la Chine ou d’autres pays asiatiques. Les gains en productivité ne se reflètent pas dans les revenus des travailleurs : alors que la productivité a progressé de 4% ces derniers années les salaires ont perdu 7,5%. En 10 ans, les salaires dans l’industrie manufacturière ont perdu 18%2.

L’image d’un pays à succès colporté par certains médias européens ignore le triste sort d’un bonne moitié des Mexicains. 53 millions de personnes (43,6% de la population) vivent dans la pauvreté selon le Conseil national d’évaluation des politiques de développement social et 9,4 millions vivent dans la pauvreté extrême (7,6%). Le secteur délabré de la santé souffre des politiques d’austérité et de la corruption. 2,7% du PIB du pays sont destinés à un système de santé à plusieurs vitesses. Les familles mexicaines payent de leur poche 44,5% des dépenses en santé3et 20 millions de personnes de la population n’a aucun accès aux soins.

Les effets des politiques néolibérales ne sont pas les seules raisons du mécontentement des Mexicains. Il y a aussi le niveau atteint par la corruption et l’impunité qui l’accompagne. Le président Enrique Peña Nieto a été éclaboussé avec l’un de de ses principaux ministres par l’acquisition douteuse d’une luxueuse résidence construite par l’une des compagnies de construction ayant obtenu un juteux marché public. Le licenciement des journalistes qui ont dévoilé l’affaire sous la pression du gouvernement a été très mal reçu dans l’opinion publique. Cette affaire n’a été que le premier d’une série de scandales. Depuis 2012, 15 gouverneurs ont été arrêtés pour corruption. Celui de Veracruz, par exemple, s’était approprié de 1,8 milliard de dollars en ponctionnant le budget de l’État alors que dans les hôpitaux publics des enfants atteints par le cancer recevaient des injections diluées dans de l‘eau distillé au lieu des traitements indiqués. Entre 2013 et 2014 des ministères, des banques des entreprises, la compagnie nationale pétrolière et des universités publiques ont participé au détournement de plus de 300 millions d’euros.

La disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa, ainsi que d’autres massacres d’innocents commis par les forces de l’ordre et l’armée ont marqué l’ensemble de la société mexicaine qui vit déjà depuis des longues années dans un climat de violences sans fin issues des pratiques du crime organisé.

Reconfiguration politique

La participation du PRD au « Pacte pour le Mexique » a été le coup de grâce infligé à l’unité de ce parti. La grande majorité de ses militants constitue aujourd’hui la base militante et électorale du Mouvement de régénération nationale (MORENA) crée par Andrés Manuel Lopez Obrador en 2012. Lui même étant l’un des anciens présidents du PRD entre 1996 et 1999. En 2000 il fut élu Chef du gouvernement de la ville de Mexico sous la bannière du PRD. Cuauhtemoc Cardenas, lui même, avait annoncé son départ du PRD dénonçant « myopie, opportunisme et auto-satisfaction »… mais il n’a pas rejoint MORENA.

Depuis 2006 AMLO est en campagne et parcourt le Mexique nouant des liens avec la population. Il a répété inlassablement le thème principal de sa campagne : mettre fin au régime de « la mafia du pouvoir » et s’attaquer à la corruption. Il a réussi à se défaire de l’image qu’on lui avait collée, celle d’un homme radical enclin à l’usage de la violence. Il est aujourd’hui perçu comme celui qui peut changer réellement ce qui doit être changé. Les enquêtes montrent une progression de la candidature d’AMLO sur tout le territoire alors qu’en 2012 il ne bénéficiait que d’une présence plutôt inégale selon les régions. Dans la région du Nord où traditionnellement PAN et PRI ont une forte implantation, AMLO passe de 12% des préférences à 39%. Dans la région du centre-ouest il passe de 25% à 36%. Dans le centre et dans le sud, régions traditionnellement plus favorables à la gauche, AMLO passe respectivement de 39% à 54%, et de 39% à 54%.

Pour cette campagne, AMLO a fait un choix stratégique qui rappelle, au Brésil, celui qui avait permis à Luis Inacio Lula da Silva de gagner en 2002. Lula avait associé à sa campagne l’entrepreneur José Alençar qui fut son vice-président. Il forma une majorité avec un large éventail de partis allant de la droite pure à la gauche représentée par le Parti des travailleurs et le Parti communiste du Brésil. Avant sa première élection, afin de rassurer le secteur financier, Lula da Silva avait aussi accepté de négocier certaines conditions avec le FMI qu’il avait combattu des années durant.

Après avoir été deux fois le candidat du PRD, AMLO est aujourd’hui le candidat de la coalition « Ensemble nous ferons histoire ». Cette coalition rassemble MORENA, le Parti du travail (ex-maoïstes), le Parti rencontre social (conservateur évangélistes) . Mais la plate-forme qui soutient la candidature d’AMLO est bien plus large et compte des progressistes d’horizons très divers, venus du monde la culture, des intellectuels, ou bien des politiques, des personnalités de centre-droit et des hommes d’affaires…

AMLO annonce son ambition d’unir tous ceux qui veulent en finir avec le régime actuel. Il a composé une équipe qui veut refléter cette diversité. Il a mis à la tête de sa campagne deux personnalités bien connues, mais pas vraiment marquées à gauche. Tatiana Clouthier, fille de Manuel Clouthier, dirigeant charismatique et candidat aux présidentielles pour le PAN en 1988. Elle est l’une des principales porte-parole d’AMLO et coordonnatrice de sa campagne. Son discours clair et pondéré est audible pour une bonne partie des classes moyennes et il apporte une certaine modération à l’image du candidat de MORENA. Alfonso Romo Garza est chargé de la stratégie et des liens avec les entrepreneurs et les autorités de l’État. C’est un très riche homme d’affaires qui a investi dans des domaines très divers. Il a fondé Seminis, l’une des compagnies productrices de semences les plus importantes au niveau mondial. Il a des intérêts dans les biotechnologies, et des participations dans diverses grandes compagnies.

Une nouvelle alliance et un programme ambitieux

AMLO, qui compte avec un soutien populaire fort, a aussi élargi ses appuis en associant à son équipe d’autres représentants du monde économique ou des très proches des grands hommes d’affaires. Par exemple Carlos Salinas Pliego, propriétaire de Télévision Azteca, et Esteban Moctezuma qui dirigeait la Fondation Azteca, Marcos Fastlicht, beau-père du propriétaire du groupe Televisa, et Miguel Torruco, apparenté par alliance à Carlos Slim, l’homme le plus riche du Mexique.

Le rapprochement avec ces membres éminents de l’élite économique du pays n’a pas épargné à AMLO des attaques frontales ou indirectes des organisations patronales qui ont parié sur la victoire du candidat du PRI José Antonio Meade, et qui se sont tournés vers la candidature de Ricardo Anaya lorsqu’ils se sont aperçus de l’incapacité du candidat officiel à faire oublier le discrédit du parti au gouvernement. Le patronat a payé des campagnes médiatiques contre le candidat de MORENA, et des patrons ont fait pression sur leurs salariés pour qu’ils votent contre la supposée menace « populiste ». Le président de la banque espagnole, Francisco Gonzalez, s’est rendu à Mexico pour se mêler de la campagne électorale et défendre les réformes sur l’énergie et l’éducation du gouvernement d’Enrique Peña Nieto, après avoir mis en garde les Mexicains contre « un retour en arrière » qui signifierait l’élection d’un président « populiste ». La filiale mexicaine de BBVA (Banco Bilbao Vizcaya Argentina) représente 23% du marché bancaire du pays et apporte 40% des bénéfices globaux de cette banque.4

Ces attaques n’ont pas eu d’effet dans les intentions de vote des Mexicains qui voient dans le patronat un partie de la « mafia du pouvoir » qui a su s’enrichir à l’ombre de ce pouvoir. Pour désamorcer cette campagne et afin de rassurer les milieux financiers et patronaux, Alfonso Romo Garza a fait usage de ses bons offices pour permettre une rencontre entre AMLO et le Conseil mexicain d’affaires (CMN). Celui-ci rassemble le beau monde des représentants des grands capitaux. Il a été question de la réforme éducative mise en place par le gouvernement de Peña Nieto et que AMLO veut abroger, de la réforme énergétique et de la construction du nouvel aéroport de la Ville de Mexico qu’ AMLO a sévèrement questionné. Il pourrait ne pas revenir sur la réforme énergétique5 qui ouvre le pétrole mexicain aux capitaux privés, mais il donnerait un coup d’arrêt à la privatisation rampante, et les contrats déjà signés ou annoncés seraient revus ainsi que l’attribution des marchés publics pour l’aéroport international. AMLO accuse le pouvoir d’avoir cédé ces marchés de manière illégale et en favorisant des proches du gouvernement.

La corruption, l’insécurité, l’éducation et le pétrole furent des thèmes présents pendant toute la campagne électorale. Ils représentent de grands enjeux. Les propositions avancées dans le « Projet de Nation 2018-2024 » présentées le 20 novembre 2017 sont d’une grande ambition. Tellement grande qu’on peut se demander si un mandat de 6 ans suffira pour le réaliser (au Mexique il n’y a pas de réélection ).

La question du financement de ce projet se pose aussi. Jusqu’ici AMLO a toujours affirmé qu’il ne créera de nouveaux impôts. Il affirme pouvoir récupérer de l’argent en mettant fin aux pratiques de corruption, qu’il évalue à 10% du budget, c’est à dire, entre 300 et 500 milliards de pesos, (12,5 à 20 milliards d’euros). Il compte aussi sur « l’austérité républicaine » qui va devrait faire baisser significativement les salaires des hauts fonctionnaires et les dépenses inutiles. Ces mesures, ajoutées à une gestion saine des ressources disponibles devraient suffire.

L’État devra assumer son rôle de promoteur du développement en complément de l’initiative privée et du secteur public. Des mesures devront être prises contre l’évasion de capitaux et contre la fraude fiscale. Le secret bancaire sera éliminé et des organismes autonomes seront créés. Des grands projets d’infrastructure seront réalisés, routes, ponts, ports, écoles, hôpitaux…

Le projet d’AMLO ne rejette pas l’Accord de libre échange d’Amérique du nord (ALENA) en cours de renégociation. Mais il affirme que la relation avec les États-Unis ne peut pas se limiter à l’immigration, au libre échange et à la sécurité. Une bonne relation doit comprendre la coopération sur l’environnement, le changement climatique, les sciences et la technologie. L’agriculture et le développent rural, qui ont été gravement affectés par le traité de libre échange, doivent être une priorité. L’objectif de la lutte contre la pauvreté et les inégalités sont inséparables de cette priorité. Il est proposé une meilleure intégration entre les trois pays membres (États-Unis, Canada et Mexique) pour incorporer plus d’investissements régionaux dans les productions. A la différence des propositions de Donald Trump qui exige plus d’investissements étasuniens. En même temps le Mexique devra diversifier ses relations commerciales et renforcer celles avec l’Europe et avec l’Asie, notamment avec la Chine, principal concurrent du Mexique dans la région, pour une coopération dans des domaines tels que les énergies nouvelles, le train de grande vitesse et le commerce électronique.

Le projet d’AMLO propose aussi que le Mexique se tourne vers l’Amérique centrale dans une stratégie de long terme, avec la création d’un corridor avec d’infrastructures, avec des projets énergétiques, de tourisme et culturels.

Le projet porté par la candidature d’AMLO revendique une politique extérieure reprenant les orientations qui avaient donné au Mexique sa spécificité, et qui lui avait valut une reconnaissance internationale. Un gouvernement présidé par AMLO devrait faire de l’autodétermination des peuples et de la non-ingérence dans les affaires des autres, des principes de base. Cette position ne signifie pas indifférence mais priorité aux solutions pacifiques et négociés. Le Mexique ne cherche pas à avoir une position « réactive » mais « prospective ». Il ne doit pas chercher à réagir en donnant des leçons, mais en fonction des enjeux qui se profilent sur la base de ses intérêts nationaux et dans le respect du droit international. La politique extérieure du Mexique, sa force et poids pourront croître si le pays sait répondre à ses principaux défis interne. Hector Vasconcelos, pressenti pour être le Ministre des Relations extérieures de Lopez Obrador, affirme : « Nous voulons mettre de l’ordre la maison ». Pour lui, « c’est hypocrite et grotesque » avoir la prétention de défendre les droits de l’homme dans d’autres pays alors qu’on est même pas capable de les défendre chez soi. Il en défend les principes. Bien qu’inscrits dans la constitution, ceux-ci sont « oubliés » par les gouvernements du PRI et du PAN dans une attitude de soumission envers Washington. Hector Vasconcelos, critique ainsi l’attitude interventionniste du gouvernement d’Enrique Peña Nieto sur le Venezuela. Il voit une situation « extrêmement difficile et déplorable », mais il y a une différence entre la dénonciation des violations des droits de l’homme et l’intervention dans les conflits internes de ce pays.6

L’insécurité et le crime organisé

Le thème de l’insécurité et de la lutte contre le crime organisé est central dans l’actualité mexicaine. C’est l’une des premières préoccupations de la population. L’annonce fait par AMLO de la possibilité d’une amnistie pour les membres du crime organisé a été saisi comme un argument par les candidats du PRI et du PAN pour bien montrer le caractère irréaliste de la candidature d’AMLO. Cette proposition a dû être expliquée à plusieurs reprises par Tatiana Clouthier et par Alfonso Durazo, chargé des questions de sécurité de la coalition « Ensemble nous ferons histoire ». Ce dernier a affirmé qu’il s’agit d’une démarche légale qui prendrait en compte les droits des victimes. Le Congrès serait chargé d’élaborer une loi qui devra aussi respecter les traités internationaux signés par le Mexique qui excluent les violations graves aux droits de l’homme , l’extorsion, l’enlèvement et d’autres actes violents7. Cette loi serait soumise à une consultation citoyenne. Tatiana Clouthier a insisté sur le fait qu’une amnistie ne signifierait le « pardon pour les criminels », mais serait conçue pour aider des groupes vulnérables, des jeunes, des paysans et des migrants à sortir du milieu criminel.8

Alfonso Durazo a rappelé lors d’une conférence la méfiance qui existe dans la population à l’égard des forces de l’ordre alors que 99% des délits commis actuellement au Mexique restent dans l’impunité. « Le crime organisé, a-t-il affirmé, avance la main dans la main avec les autorités. Il n’y a pas de corruption dans la police sans corruption politique »9

Parmi les propositions les moins connues de ce « Projet de Nation » mais certainement des plus importantes sont celles qui prévoient de s’attaquer à l’évasion et à la fraude fiscale, au blanchissement de l’argent sale avec des contrôles du système bancaire, la lutte contre les paradis fiscaux et l’élimination du secret bancaire.

Lopez Obrador et l’espoir lucide d’un peuple.

La lecture de ce « projet de nation » permet de mieux comprendre les craintes patronales de voir s’installer un gouvernement assimilé à ceux des années du « développementalisme » populiste pratiqué par le PRI, ayant précédé les crises de la dette du début des années 80. Le patronat ne veut pas d’un retour de l’État directeur et régulateur. Mais surtout, il ne veut pas la fin de sa relation de complicité avec le pouvoir.

Tout semble indiquer aujourd’hui que « la mafia du pouvoir », malgré tous ses efforts, sera balayé par le suffrage d’une majorité des Mexicains. La poussée en faveur du changement est forte et c’est Andrés Manuel Lopez Obrador qui apparaît comme le seul capable de représenter cette exigence. Mais on peut aussi dire que le vote de cette majorité sera lucide. AMLO est bien celui à qui on va donner sa confiance mais ce sera bien une confiance lucide. Une enquête réalisée en mai dernier montre que 58% des personnes interrogées considèrent que le pays doit changer complètement de politique économique et de sécurité. 34% ne voient pas de candidat qui soit plus honnête que les autres, mais 32% voient en AMLO le candidat le plus honnête.10 Et 34% le considèrent comme celui qui peut apporter « un changement total » dans la façon de gouverner le pays. Cette même enquête donne à AMLO 44,5% des « préférences effectives » parmi les enquêtes.

Pour l’écrivain Hector Aguilar Camin, très critique à l’égard d’AMLO voir opposé à lui, le Mexique vit une véritable « révolte morale » . Il écrit dans le mensuel « Nexos »11 : « Là où tout le monde dit ne plus croire en rien, il y a un énorme désir de croire en quelque chose qui soit une rupture ». Aguilar Camin fait partie de ceux qui voient en AMLO un retour aux temps des gouvernements autoritaires du PRI et qui assimilent, non sans arrières pensées, le candidat de MORENA au populisme «nationaliste,  globalophobique, anti-système, antilibéral ». L’argument est facile. Il est destiné à contribuer à la campagne de peur lancée par la droite et par le gouvernement. Mais comme un aveu, cet intellectuel proche du pouvoir reconnaît ce qui est une évidence pour les Mexicains : « le changement au Mexique est la réponse aux pauvres résultats de sa démocratie, de son économie et de l’irritation publique contre une classe politique dont la corruption va de paire avec l’insensibilité face aux ravages qu’elle sème ».

Si AMLO sort victorieux de l’élection du 1er juillet, ce sera, pour le Mexique, une très forte secousse, un véritable tremblement de terre. Le pays devra faire face à de grands défis, ceux laissés par des décennies de néolibéralisme avec ses injustices et ses inégalités criantes, celui du crime organisé devenu puissant grâce à l’accumulation de richesses énormes et sa présence à tous les niveaux du fonctionnement économique, politique, institutionnel de la société. Démonter le système de corruption profondément ancré après depuis de décennies ne pourra pas se faire du jour au lendemain et la récupération de milliards qu’elle représente ne se fera pas aisément.

L’après 1er juillet s’annonce avec des changements dans la configuration politique que le Mexique connaît depuis un quart de siècle. Le PRI, qui a dominé la vie politique du pays depuis presque un siècle, devrait sortir très affaibli de cette élection. En présentant un candidat qui n’est pas membre de ce parti et qui a participé aux gouvernements du PAN et du PRI, ses dirigeants ont cru pouvoir échapper à la colère des Mexicains. Le PRI risque cependant de se retrouver avec une présence très réduite à la Chambre de députés et au Sénat, et perdra sans doute les gouvernements des États qu’il dirige.

Le PAN arrive divisé à cette élection après que Ricardo Anaya a imposé sa candidature poussant Margarita Zavala, épouse de l’ex-président Felipe Calderon vers la sortie. Margarita Zavala, dans un premier temps, s’est présentée comme candidate indépendante, mais elle a du retirer sa candidature au vu sondages qui lui donnaient moins de 4 %. En cas de déroute, et c’est le scénario le plus probable, Ricardo Anaya devra rendre comptes à son parti et on peut s’attendre à une guerre interne dans la droite conservatrice.

Le PRD ne sortira pas non plus indemne de cette élection. En choisissant une alliance avec la droite il est allé au terme d’un débat qui date de son congrès de Zacatecas en l’an 2000, et qui a vu s’affronter son aile anti-néolibérale et ceux qui donnaient la priorité à une alliance avec le PAN au nom du combat contre le PRI. Dix-huit ans plus tard le parti semble avoir perdu son âme et risque de perdre un grand nombre de parlementaires. Déjà, avant même l’élection du 1er juillet certains demandent une révision de la stratégie. Très probablement, la coalition avec le PAN ne durera pas long temps. Et il est fort possible qu’au moins une partie de ses élus rejoignent AMLO dans une nouvelle majorité.

MORENA deviendra-t-il un mouvement d’action politique ou va-t- il rester un mouvement électoral ? Va-t-il être un élément de mobilisation et de politisation ou va-t-il se replier dans une attitude de délégation de pouvoir laissant au gouvernement le soin de gérer et négocier avec la nouvelle opposition ? Jusqu’où ira un gouvernement présidé par AMLO ? Fera-t- il la politique en faveur des majorités pour laquelle il se bat depuis trente ans ? la présence de ses nouveaux alliés dans un prochain gouvernement va-t-elle signifier une inflexion de cette ligne ?

Les changements promis ne pourront pas se faire sans la mobilisation de tous ceux qui exigent aujourd’hui un changement fort. Cette mobilisation sera d’autant plus nécessaire qu’il est certain que la droite va à passer à la contre-offensive mobilisant les secteurs les plus conservateurs de la société comme elle a su le faire dans le passé contre les politiques progressistes du gouvernement de Lazaro Cardenas (1934-1940)

Une victoire de Andrés Manuel Lopez Obrador ferait de l’année 2018 une année charnière. S’il arrive à imposer les changements nécessaires, le Mexique pourrait commencer à devenir un pays capable de se libérer des pires fléaux qui l’accablent depuis trop longtemps. Mais rien ne se fera sans de très durs affrontements.

1 Le salaire minimum est de 88 pesos par jour, approximativement 3,65 euros/jour

2 Étude de l’Université Iberoamericana de Mexico cité par El Pais du 12 juin 2018 (édition Amériques)

3 Aseguradoras apenas cubren 3,5% del gasto en salud en México : AMIS. El Economista 25 avril 2018

7El Pais, 25 avril 2018

8Vanguardia, 24 abril 2018

11« A las puertas de AMLO », Hector Aguilar Camin, Nexos juin 2018

Kissinger et la Corée du Nord…

Daily Mail KissingerLe 2 février 2018 le quotidien britannique Daily Mail (1), titre : « Une première frappe nucléaire sur la Corée du Nord, c’est tentant, selon le légendaire diplomate américain Henri Kissinger, alors que Kim Jong-un accuse Trump de pousser à la guerre ».

Kissinger aurait été séduit par l’idée d’une frappe nucléaire préemptive sur la Corée du Nord ?.. Le Daily Mail l’affirme et le confirme en citant l’ancien Secrétaire d’État Henri Kissinger déclarant : « la tentation de lancer une première frappe sur la Corée du Nord est forte et c’est un argument rationnel ».

Une première frappe nucléaire ?..Un argument rationnel ?.. Dans la crise sur le nucléaire nord-coréen, l’option la plus crédible pour Henri Kissinger serait donc une frappe nucléaire ?.. C’était tout simplement énorme. Surtout dans un contexte où Kissinger, toujours très écouté, a déjà rencontré plusieurs fois Donald Trump… Dans une période où justement commence le débat sur la « Nuclear Posture Revue 2018 » annonçant le choix des États-Unis de renforcer l’arsenal américain et de développer des armes nucléaires d’une puissance adaptée à leur emploi dans des conflits…

Il fallait donc vérifier…

Les propos, cités plus haut, du célèbre diplomate américain sont extraits d’une audition sur « les défis globaux auxquels les États-Unis doivent faire face » tenue au Sénat le 25 janvier 2018, au sein de la Commission « Senate Armed Services ». Cette Commission du Sénat avait trois invités : Henri Kissinger, ancien Secrétaire d’État sous Richard Nixon et Gérald Ford ; George Schultz, ancien Secrétaire d’État de Ronald Reagan, et Richard Armitage, ancien Sous-secrétaire d’État adjoint de George Herbert Walker Bush (le père).

Pour comprendre, il faut regarder et écouter la vidéo de l’audition. Quant à la presse, elle traite si peu la question… Un premier constat s’impose : Kissinger n’a pas parlé d’une frappe nucléaire. En revanche, il a bien souligné que la tentation est forte d’une attaque préemptive ou préventive, et précisé qu’il s’agit d’une option « rationnelle ». Rationnelle, au sens d’une chose logique. Mais il souligne aussi – et ceci est décisif – « qu’en tout état de cause, et c’est ma façon de penser, je serais très inquiet d’une guerre de choix unilatéral aux frontières de la Chine, de la Russie et dans laquelle nous ne serions pas soutenus par une partie significative du monde, ou au moins du monde asiatique ». Ce qui est une façon de dire qu’une attaque préemptive doit être évitée dans un contexte où, précisément, ni la Chine, ni la Russie, ni d’autres États de la région, ne pourraient accepter un risque de conflit majeur. Kissinger resitue l’enjeu dans son contexte.

Pour Kissinger , un petit État comme la Corée du Nord ne présente pas, en soi, un problème de menace extrême, mais il souligne que la situation a la potentialité d’évoluer vers un paysage nucléaire que le monde n’a encore jamais vu. La Corée du Sud n’accepterait pas d’être la seule Corée sans armes nucléaires, et le Japon suivrait. La préférence de Kissinger serait dans une action conjointe avec la Chine, de pressions et de sanctions. Si cela ne donnait pas de résultats, alors nous entrerions – explique-t-il – dans un nouveau monde où se multiplient les possibilités de conflits, les proliférations, et qui ouvre ainsi à « un scénario sans précédent ». Henri Kissinger affirme aussi ne pas être favorable à la proposition chinoise et russe du « freeze to freeze » : arrêt des tests nucléaires nord-coréens contre l’arrêt des grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Selon lui, il ne faut pas légitimer la Corée du Nord comme État nucléaire. Sa dénucléarisation est une nécessité primordiale, dit-il.

Pourtant c’est bien l’option d’un « freeze to freeze » qui a été retenue au sommet de Singapour… puisque Washington a effectivement décidé de stopper sine die les grandes manœuvres en échanges des mesures prises par Pyongyang dans le cadre d’une « dénucléarisation de la Péninsule ». Un cadre fictif, en réalité. Pour Washington, en effet, et certainement pour d’autres puissances, la dénucléarisation ne concerne que la Corée du Nord… Nul ne peut croire, il est vrai, que les États-Unis seraient prêts à lâcher leur garantie nucléaire régionale et leur domination stratégique… Le cadre est fictif mais le compromis est réel. Reste à savoir jusqu’où cela pourra conduire.

L’audition d’Henri Kissinger au Sénat a pu stimuler quelques tabloïds britanniques dans leurs spéculations, mais elle n’a pas nourri les projets périlleux des faucons les plus extrémistes. Au fond, en stratège expérimenté, Kissinger a rappelé ces derniers à la simple prudence devant la dimension des enjeux et des dangers. Même Trump semble avoir pris la leçon… en tous les cas jusqu’ici. On peut regretter que ce simple aspect du débat n’est pas passé le mur médiatique en France voire en Europe.

Cette audition du Sénat américain constitue une sorte de mise en garde ou de recommandation délivrée à tous ceux qui imaginent possible d’imposer une « solution » de force et plus précisément une dénucléarisation de la Corée du Nord par la voie militaire et par la guerre. Il ne manque d’ailleurs pas de « stratégistes » et d’experts pour proposer cette voie militaire et, par exemple, ce qu’on appelle une « bloody nose strategy » (stratégie du nez ensanglanté). Il s’agirait de procéder à une attaque soigneusement ciblée et calibrée – donc ni ensemble de frappes massives, ni offensive à grande échelle – sur des objectifs militaires nord-coréens afin de montrer à Pyongyang qu’il y a « un prix à payer » pour toute action nucléaire (test de détonation nucléaire ou de missile) qui serait considérée comme inacceptable. Mais qui peut garantir que Pyongyang reconnaîtrait qu’il s’agit d’une attaque limitée ? Une telle attaque ne pourrait-elle pas dégénérer en guerre totale ? Y compris de dimension nucléaire… En vérité, les menaces nourrissent les risques plutôt qu’elle les fait reculer.

Mais ce n’est pas tout…

Au cours de l’audition, Elisabeth Warren, parlementaire appartenant à l’aile progressiste du Parti démocrate, a demandé à George Shultz s’il est toujours favorable à la « réduction des armes nucléaires ». Réponse de Shultz : « je continue de croire qu’il faut les éliminer ». On peut très bien ne pas le croire sur parole… mais à la fin de l’audition il s’est permis cet avertissement : « faites attention avec les lignes rouges ! » Dans le contexte d’un ordre mondial incertain et chaotique ce simple avertissement apparaît pertinent.

S’il y a une leçon à tirer de cette audition du Sénat américain c’est que le débat sur le nucléaire est plus compliqué qu’il ne paraît, et qu’on le présente. Il est regrettable que cette complexité ne soit pas traduite correctement quand elle n’est pas tout simplement passée sous silence. La presse n’est pas seule en cause… Il est consternant qu’il faille aller chercher quelques vieux faucons réalistes du Parti Républicain pour pouvoir illustrer cette règle essentielle de la rationalité : ne pas franchir les lignes rouges. Au moins cela : ne pas franchir les lignes rouges.

1) Article by Alastair Tancred For Mailonline and Afp Published: 12:53 BST, 2 February 2018 | Updated: 16:40 BST, 2 February 2018