Syrie: après les frappes et la visite d’Emmanuel Macron à Washington.

photo: codepinkCodepink Bolton 

On est entrés dans une phase nouvelle potentiellement plus dangereuse encore que celle qui a précédé.

– Un trio de puissances occidentales (États-Unis, France et Royaume Uni) a donc décidé d’exécuter des frappes en Syrie, le 14 avril 2018, en rétorsion à un bombardement chimique officiellement caractérisé, et attribué au régime de Bachar El Assad, le 7 avril à Douma, banlieue de Damas. Mais cette intervention militaire s’est faite sans l’ONU, sans légalité internationale, sans preuve réelle et sans consensus international… et pas sans quelques risques.

– On sait, par exemple, qu’un sous-marin d’attaque britannique, alors qu’il manœuvrait pour se mettre à portée de missiles de la Syrie, a été piégé et poursuivi par des sous-marins chasseurs et des bâtiments de guerre russes, et cela durant plusieurs jours en Méditerranée. Un avion américain et plusieurs sous-marins de l’OTAN sont venus à la rescousse du sous-marin de la Royal Navy… (1) Ce genre d’incident, qui traduit un niveau élevé de tensions, est courant dans l’Atlantique Nord et au large des pays nordiques, mais lorsqu’il est associé, en Méditerranée, à une intervention militaire et à des bombardements… voilà qui n’est pas sans danger. Certes, Florence Parly l’assure : « avec nos alliés, nous avons veillé à ce que les Russes soient prévenus en amont ». Pourtant, ce n’est pas ce qu’affirme le « Department of Defense » des États-Unis. Le Chef d’État major US, Joseph Dunford, lors d’un briefing de James Mattis, Secrétaire à la Défense, affirme au contraire : « nous avons utilisé normalement les canaux habituels de déconfliction (2). (…) Nous n’avons rien coordonné avec les Russes sur les frappes, et nous ne leur avons rien notifié »(3).

Qui ment ? On peut dire en tous les cas que la possibilité d’une confrontation militaire directe n’était pas inexistante… On saisit pourquoi un fait de cette nature fut si discrètement traité par les médias français.

– L’utilisation de l’arme chimique, si elle est confirmée, est particulièrement inquiétante et, évidemment, totalement inacceptable quelque soit l’acteur – le régime de Damas ou autre – ayant décidé une action criminelle de ce type (4). Le régime de Bachar El Assad est donc sur la sellette. Il est officiellement considéré comme coupable. Mais peut-on répondre au mépris du droit et de la sécurité internationale par des pratiques elles-mêmes hors du droit et problématiques quant aux enjeux de sécurité ? La France aurait dû être à l’initiative et chercher une issue multilatérale avec l’ONU et l’OIAC (5). Cela dans le respect du droit international et de la Charte des Nations-Unies. La crédibilité est à ce prix. Pourquoi le Président E. Macron qui se dit en permanence tellement attaché au multilatéralisme (il l’a encore rappelé devant le Congrès des États-Unis) n’a pas voulu favoriser une enquête indépendante de l’OIAC, et avoir ses résultats avant toute décision ?

– Ces frappes de rétorsion n’était pas sans danger, mais elles ont été inscrites dans une option « limitée » sur le plan militaire. Elles ne changent rien de décisif dans la crise syrienne. Le régime de Damas va chercher à regagner la totalité des territoires perdus en 7 années de guerre. Après la Ghouta, reste en particulier la région d’Idleb et le camp palestinien de Yarmouk (c’est en cours) tenu par des djihadistes de Daech et de l’ex Front Al Nosra (issu de Al Qaida). La guerre en Syrie n’est donc pas terminée. Entre 350 000 et 500 000 morts… la moitié de la population déplacée à l’intérieur ou réfugiée à l’étranger, des villes entières détruites, un pays disloqué socialement et politiquement… Le bilan de cette guerre, premier grand conflit du 21ème siècle, est catastrophique. Le peuple syrien aurait droit pourtant à la paix, à la sécurité et à la démocratie, en tous les cas à sortir de ce cauchemar.

Une nouvelle phase, plus dangereuse, de la guerre…

– Cette guerre, pourtant, rentre dans une phase potentiellement plus dangereuse encore que celle qui a précédé. Il n’y a plus de convergence objective (et relative) entre grands acteurs du conflit face à Daech et aux groupes armés djihadistes. Le régime se sent vainqueur. Maintenant s’exerce à plein les fortes rivalités et les rapports de forces entre grandes puissances et puissances régionales, chacun pour ses propres intérêts et visées stratégiques. Le nouveau rapport de forces acquis avec l’engagement militaire d’envergure russo-iranien depuis 2015 constitue l’objet essentiel de rivalités dangereuses. Dans cette situation, on constate une accumulation de données politiques et de faits concrets qui nourrissent l’escalade et poussent à la montée régulière des tensions.

– Israël ne veut surtout pas d’une amplification du basculement des forces déjà intervenu. Tel Aviv veut conserver une domination militaire garante d’une forme d’invulnérabilité. C’est aussi un des moyens de son impunité… L’ascendant de l’Iran en Syrie et en Irak, et son rôle politique majeur au Liban sont pour Israël un défi stratégique… mais aussi un masque bien pratique pour sa politique d’écrasement des Palestiniens dans le silence et la complicité des puissances occidentales. Cette situation n’aide ni la Russie, ni personne à obtenir une stabilisation politique en Syrie dans la recherche d’un règlement politique. Un règlement que personne n’est manifestement en mesure de faire aboutir dans le cadre des stratégies dominantes.

– Suite aux frappes occidentales en Syrie, la Russie estime être libre de toute contrainte « morale » (dixit Lavrov) et s’apprête à livrer des batteries anti-aériennes sophistiquées S 300 à la Syrie. Le Ministre de la défense israélien d’extrême droite, Avigdor Liberman, menace de s’attaquer à ces batteries « si elles devaient servir contre des cibles israéliennes »… Mais on sait qu’Israël trouve toujours de « bonnes » raisons – les siennes – pour frapper…

– La Turquie veut contrer la montée des forces kurdes en les empêchant militairement de conserver les territoires gagnés dans les combats contre Daech et les groupes armés djihadistes. Battus en Irak, attaqués en Syrie, les Kurdes qui furent les adversaires de terrain les plus efficaces contre les djihadistes paient le prix élevé des rivalités et des intérêts de puissances.

– Des groupes armés pro-iraniens en Syrie ont annoncé leur détermination à engager, au Nord et au Nord-est, des opérations militaires contre les forces américaines (environ 2000 soldats des troupes de Marines et des forces spéciales…). Menace réelle ou verbale ?.. Déjà, quelques heures après les frappes du trio occidental en Syrie des groupes armés pro-iraniens en Irak se sont regroupés autour d’une base américaine à l’Ouest de Bagdad, en dépit du gouvernement irakien (6).

– Ali Akbar Velayati, aujourd’hui conseiller d’Ali Khamenei sur les question internationales, quelques heures avant les frappes occidentales, avait d’ailleurs déclaré au cours d’une visite à Damas : « les américains sont trop faibles pour rester à l’Est de l’Euphrate (…). Il n’y a pas de possibilité pour eux de rester. C’est pour cela qu’ils attaquent par voie aérienne (…). Mais il faut dire que le cours de la guerre se décide au sol et pas depuis le ciel ».

– Dans un contexte où les confrontations politiques et les incidents militaires n’ont pas manqué, tout est ainsi propice, y compris sur le terrain, aux menaces et aux intimidations. Les risques se cumulent. Tout est lié. Et les enjeux stratégiques sont élevés. Il s’agit de l’avenir du Moyen-Orient, de l’état du rapport des forces, de la stabilité et de la configuration des nouveaux équilibres, des approvisionnements en hydrocarbures et de cet enjeu majeur du sort de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Un accord que Washington et Tel Aviv veulent briser. La dislocation de cet accord comporte le risque accru d’engrenages et même d’affrontements directs. Elle pourrait aussi contribuer à une dangereuse prolifération nucléaire au Moyen-Orient impliquant par exemple l’Arabie Saoudite et la Turquie…

– Dans cette situation, le jeu diplomatique de la France et des Européens est particulièrement préoccupant. Il consiste à exiger de l’Iran des accords supplémentaires à l’Accord de Vienne, portant sur des sujets ne concernant pas le nucléaire, donc hors du champ de la résolution 2231 du Conseil de sécurité qui entérine et approuve l’Accord de Vienne. Dans ces sujets figurent en particulier le développement des missiles (7) ou le rôle de Téhéran dans les conflits au Moyen-Orient. Au nom de la préservation de l’Accord de Vienne, la France et ses partenaires de l’UE nourrissent hypocritement la tension avec l’Iran, contribuant à leur façon à mettre en cause cet accord positif pour la sécurité internationale, et à rendre service aux forces les plus radicales et les plus anti-occidentales en Iran…

– Dans cet esprit, avec l’appui du Royaume-Uni et de l’Allemagne au sein de l’UE, « la France – selon Reuters (8) – a poussé le 12 avril dernier à de nouvelles sanctions contre l’Iran, au titre de son programme de missiles et de son engagement dans les conflits de la région, y compris du fait du soutien de Téhéran au Président Bachar El Assad. Paris espère que cela montrera à Trump que l’UE prend sa préoccupation au sérieux ». Ces trois puissances occidentales ont ainsi – expliquent-elles – essayé d’obtenir de Donald Trump le maintien et le respect de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien comprenant la levée des sanctions, en proposant… de nouvelles sanctions. Des sanctions pour éviter des sanctions… On reste époustouflé devant une politique aussi… astucieuse. Les ministres des affaires étrangères des 28 réunis à Luxembourg le 16 avril n’ont cependant pas réussi, du fait des divisions existantes, à se mettre d’accord sur une telle décision : Italie, Suède, Belgique, Autriche… étaient réticents ou opposés à une telle manœuvre, certains ne voyant pas comment de telles sanctions pourraient décider Trump à conserver un accord qu’il souhaite si manifestement détruire.

Macron à Washington : atlantisme et discours enjoliveurs

– la visite officielle d’Emmanuel Macron à Washington a confirmé ce qui précède. Trump est resté vague sur la décision qu’il prendra le 12 mai concernant l’Accord de Vienne. E. Macron a proposé un nouvel accord qui viendrait compléter l’Accord de Vienne autrement appelé le JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global conjoint en français). Le JCPOA décrit en détails le processus de contrôle et de démantèlement du programme nucléaire iranien, et celui de la levée des sanctions. Le nouvel accord proposé par E. Macron comprendrait 4 éléments : le maintien de l’accord actuel donc du JCPOA, la prolongation de cet accord au delà de 2025 (date théorique de « fin » du JCPOA), la question du programme iranien de missiles et, enfin, les activités régionales de l’Iran, en lien avec le conflit syrien. Pour faire bonne mesure, E. Macron inscrit ces nouvelles options dans un discours sur la non-prolifération, sur la sécurité dans toute la région… Mais, au delà de ce discours enjoliveur d’accompagnement, tout le monde comprend que l’Iran, visé spécifiquement en tant que puissance régionale, n’acceptera pas un tel diktat.

– Observons d’ailleurs que l’idée de prolonger le JCPOA au delà de 2025 n’est qu’un prétexte. Il s’agit de durcir les contraintes et faire plier le régime iranien. Alors que l’Accord de Vienne, tel qu’il est, n’offre à Téhéran aucune marge légale pour pouvoir développer un programme nucléaire militaire après 2025. L’Iran, en effet, restera sous contrôle de l’AIEA, et tenu de respecter les nombreuses résolutions du Conseil de sécurité traitant de la question de son programme nucléaire. Par ailleurs, il est normal qu’une résolution du Conseil fixe une date d’extinction du programme qu’elle définit, dès l’instant où ce programme est réalisé et respecté, ce qui fait l’objet d’une surveillance permanente organisée avec minutie par les dispositions du JCPOA. L’Accord de Vienne – le JCPOA – met en place, en effet, un processus très précis et un calendrier visant à garantir que toutes les installations et programmes du nucléaire iranien devant subsister soient de nature civile. Dès l’instant où, dans ce calendrier de 10 ans, ce processus est réalisé… le JCPOA arrive logiquement à extinction. Vouloir poursuivre au delà comme l’exige maintenant Trump, Macron et quelques autres signifie que l’on veut maintenir l’Iran sous surveillance, sous pression et sous sanctions permanentes. C’est un objectif contraire au droit international et à la Charte des Nations-Unies. C’est un coup porté au multilatéralisme.

– Par ailleurs, vouloir obliger Téhéran à rendre des comptes sur son programme de missiles… ne rentre pas dans la logique d’ensemble de l’Accord de Vienne qui ne concerne que le nucléaire. C’est à Téhéran de choisir. Le régime veut-il accepter de négocier de nouvelles contraintes sur un autre sujet ?.. Mais pourquoi Téhéran accepterait un contrôle international sur un type d’armement non interdit par convention internationale, et que de très nombreux pays dans le monde développent en toute indépendance, sans la moindre restriction ? Quant aux activités iraniennes régionales… On est là dans la pure rhétorique. L’exigence de sécurité internationale et de stabilité régionale restent en effet une chimère dans un contexte où dominent logiques de puissance et les politiques de force, qui sont celles de tous les acteurs actifs au Moyen-Orient, et pas seulement l’Iran. Il faudrait bien plus que l’emphase et les habiletés d’Emmanuel Macron pour dépasser une telle situation.

– On le constate ainsi, tout ce qui se prépare participe de l’affirmation d’une stratégie américaine unilatérale, néo-impériale, et d’intérêts spécifiques aux puissances occidentales dans une région où elles sont en difficulté. En vérité, il n’y a guère de divergences essentielles entre l’administration Trump et Macron. Il y a un accord sur le fond : contrer l’Iran et la Russie et peser sur le nouveau rapport de forces. Les désaccords portent sur la manière de faire. Mais la convergence sur le fond aboutit à ce que le Président français contribue – même s’il prétend agir pour obtenir le contraire – à la fragilisation voire à la fin de l’Accord de Vienne.

– On attendait la France et les Européens sur un enjeu majeur de désarmement et de sécurité internationale, à partir duquel ils auraient pu montrer leur capacité à exister de façon autonome, sans s’aligner ou sans aider Trump à liquider un des derniers en date des acquis du multilatéralisme. Au lieu d’isoler Trump, Macron, en atlantiste volontariste, le suit et lui donne raison. Décidément, les Européens et singulièrement la France, ont encore beaucoup de chemin à faire pour atteindre un niveau décent d’autonomie politique et de crédibilité. Mais on le savait déjà… En tous les cas, ceux qui ont qualifié la politique étrangère d’Emmanuel Macron de gaullo-mitterrandienne…devront manger leur chapeau.

1) Voir « Royal Navy submarine locked in ‘cat and mouse’ pursuit with pair of Russian hunter-killer subs dubbed ‘the Black Hole’ », Patrick Knox, The Sun, April 16, 2018. Voir aussi « En Syrie, duel sous-marin entre Russes et Anglais », Lucy Embark, Ouest France, 16 avril 2018.

2) La déconfliction est un échange technique et ordinaire d’informations opérationnelles visant à éviter les gênes mutuelles ou les incidents.

3) Briefing by Secretary Mattis on U.S. Strikes in Syria, Department of Defense, April 13, 2018.

4) Rappelons, pour mémoire, qu’à de nombreuses reprises, la presse française (Le Monde, Le Figaro, Les Echos, Atlantico…) a fait état de l’utilisation par Daech et Al Nosra, dans des combats, d’armes chimiques obtenues à partir de stocks récupérés sur les installations et productions du régime, ou par fabrication artisanale : chlore, gaz moutarde et même sarin.

5) Organisation pour l’interdiction des armes chimiques liée à la Convention internationale d’interdiction adoptée en 1992.

6) Voir « Iran-backed militias are setting their sight on US forces in Syria after devastating air strikes », Borzon Daragahi, Foreign Policy, April 16, 2018.

7) L’Accord de Vienne est strictement limité au nucléaire. Il ne traite pas la question des missiles. Seuls peuvent être interdits ceux ayant la vocation d’être porteurs d’armes nucléaires. Il n’interdit donc pas à l’Iran d’avoir un programme de défense de ce type comme de si nombreux pays dans le monde.

8) Voir « EU hits Iran with renewed sanctions over human rights abuses in a possible move to court Trump », Gabriela Baczynska and Robert-Jan Bartunek, Reuters, April 12, 2018.

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