Afrique du Sud: les combats renouvelés des femmes pour l’égalité.

Derens

Jacqueline Derens, « Femmes d’Afrique du Sud, une histoire de résistance », Éditions Non Lieu, 175 pages, 15 €.

Un article publié sur Médiapart – François Bonnet, 7 septembre 2019

Leur rôle décisif dans la chute du régime d’apartheid a été minoré, effacé parfois. Dans Femmes d’Afrique du Sud, Jacqueline Derens, militante anti-apartheid et spécialiste de l’ANC, retrace les longs combats des femmes sud-africaines pour l’égalité, leurs succès, leurs échecs et les nouvelles batailles à mener dans une société aujourd’hui ravagée par la violence. Extraits du livre.

Ce sont des histoires de courage et de résistance. Dans Femmes d’Afrique du Sud, Jacqueline Derens met enfin à sa juste place l’importante mobilisation des femmes sud-africaines contre le régime raciste de Pretoria. Pilier du mouvement anti-apartheid en France, Jacqueline Derens a connu les principales figures de cette longue lutte qui a abouti en 1990 à la libération de Nelson Mandela et, en 1994, aux premières élections libres mettant fin à des siècles de colonisation et à un système d’apartheid instauré en 1948.

Jacqueline Derens est aujourd’hui l’une des meilleures spécialistes de l’ANC et de l’Afrique du Sud (elle tient un blog sur Mediapart consultable ici). Elle fut proche de Dulcie September, cette représentante de l’ANC en France assassinée à la porte de son bureau parisien en 1988, dont elle a écrit une biographie. Et elle veut mettre en pleine lumière le rôle décisif joué par les femmes dans ce combat pour l’égalité et la liberté. « Le récit de la lutte de libération est un récit presque entièrement écrit au masculin, alors que les femmes ont pris une part très active à cette lutte et en ont payé le prix », écrit-elle.

Qui connaît aujourd’hui Albertina Sisulu, Ruth First, Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Emma Mashinini et tant d’autres figures qui n’ont pas seulement porté et organisé les revendications d’une population noire écrasée ? Elles ont dès les années 1940, au sein des syndicats et surtout de l’ANC, bataillé pour que les femmes soient représentées, accèdent aux responsabilités, dirigent.

Dans une société patriarcale parfois fortement conservatrice, elles ont imposé ce principe simple : la révolution contre l’apartheid ne pouvait se faire si n’étaient pas menés simultanément le combat pour l’égalité homme-femme et la lutte pour leur émancipation et de nouveaux droits.

Plongeant dans l’histoire, l’auteure s’attarde sur l’une des journées légendaires de l’Afrique du Sud, celle du 9 août 1956. Ce jour-là, vingt mille femmes noires, indiennes, métisses, se rassemblent devant le siège du gouvernement blanc de Pretoria pour protester contre le système de pass, un laissez-passer qui permettait de limiter et contrôler les déplacements des femmes en territoire blanc. Jamais vue, une telle manifestation fut un choc. Le pouvoir raciste ne céda pas, mais, deux ans plus tard, l’ANC « décida de faire de l’année 1959 l’année de lutte contre les pass pour rendre hommage au courage des femmes, avec le slogan “Louons les femmes !” », note l’auteure.

Ces décennies de lutte conduiront à de réels succès lorsque s’effondre l’apartheid et que naît au début des années 1990 la « nation arc-en-ciel ». En 1991, les femmes imposent à l’ANC une politique de quotas pour les élections à venir. « Cette politique se révéla payante puisque la première Assemblée nationale élue en 1994 comptait 25 % de femmes députées », écrit Jacqueline Derens.

En 2014, les femmes représentaient 42,8 % des élus ; le président de l’Assemblée nationale a toujours été une femme depuis 1994. En 1996, une loi très libérale sur l’avortement est adoptée, une « commission pour l’égalité des genres » est mise en place, d’autres textes importants sont adoptés « sur les violences domestiques, le droit coutumier relatif au mariage et la protection des enfants ».

En 2009, l’arrivée au pouvoir de Jacob Zuma, polygame revendiqué, accusé de viol – il sera finalement acquitté –, vient symboliser combien ces succès sont pourtant fragiles et masquent mal la réalité de ce qu’est la société sud-africaine : les femmes noires restent massivement exclues, surexploitées. « Plus de vingt ans après l’arrivée au pouvoir de l’ANC, le contrat est loin d’être rempli », écrit Jacqueline Derens, « la grande majorité des femmes noires ont été oubliées de la démocratie, elles demeurent au bas de l’échelle sociale sans grand espoir d’une vie plus belle. Les domestiques, les ouvrières agricoles, les vendeuses à la sauvette forment les cohortes de travailleuses pauvres. »

Elles sont surtout les premières victimes d’un effarant niveau de violence qui fracture aujourd’hui la société sud-africaine et constitue l’un de ses principaux défis. Les viols et violences ont atteint des « niveaux proches de ceux d’une zone de guerre ». C’est la formule utilisée par le ministre de la police pour décrire ce que les femmes ont aujourd’hui à subir. Trois femmes meurent chaque jour sous les coups de leur conjoint, notaient récemment des études nationales.

Contre ce déchaînement, de nouveaux mouvements se créent, de nouvelles luttes s’engagent : c’est ce qu’explique également Jacqueline Derens dans un long chapitre du livre dont nous publions ci-dessous les principaux extraits.

***

Violences et viols

En septembre 2018, le ministre de la police Bheki Cele annonçait devant les députés les chiffres sur la criminalité pour la période d’avril 2017 à avril 2018, l’occasion de reconnaître que « c’était un jour terrible pour lui », car il devait annoncer des chiffres « proches de ceux d’une zone de guerre, alors qu’il n’y pas de guerre en Afrique du Sud ».

De fait, les chiffres impressionnent : 20 336 morts violentes par an dans un pays en paix, dont 2 930 meurtres de femmes, 985 meurtres d’enfants et 62 meurtres de fermiers et travailleurs agricoles. Les autres actes criminels ne sont pas en reste : 40 035 viols déclarés et 6 789 agressions sexuelles.

Pour les chiffres concernant les viols et les agressions sexuelles, ils représentent moins le nombre réel d’actes criminels commis que le nombre de victimes ayant eu le courage d’aller déclarer un viol ou une agression sexuelle à la police. On sait combien il est difficile pour la victime d’un viol d’aller à la police et d’en parler, même si toutes les associations d’aide aux victimes, comme Rape Crisis ou la campagne One in Nine (une femme sur neuf est victime de viol ou d’agression sexuelle au cours de sa vie), encouragent les victimes à parler et à faire une déclaration auprès de la police qui, pour sa part, a théoriquement reçu des instructions et une formation pour être plus à l’écoute des victimes. […]

Avec l’arrivée d’un gouvernement démocratique en avril 1994, on aurait pu espérer que la violence allait devenir un souvenir du passé. Or, il n’en a rien été, comme le montrent les dernières statistiques. Comment expliquer cet état de fait, alors que les campagnes pour alerter et agir contre cette violence se renouvellent chaque année au mois d’août, mois consacré aux droits des femmes, et dans de multiples actions, ateliers, conférences tout au long de l’année ? La violence, plus particulièrement la violence envers les femmes, ainsi que les agressions sexuelles, seraient-elles une spécificité sud-africaine ?

Pumla Dineo Gqola, dans son ouvrage Rape. A South African Nightmare, tient à préciser dès les premières pages : « Le viol n’est pas une invention sud-africaine. C’est une forme de violence sexualisée, un phénomène mondial qui existe depuis toujours. Le viol survit parce qu’il est l’outil qui permet de préserver le patriarcat. » Son ouvrage s’attache pourtant à la réalité sud-africaine, essayant de comprendre un phénomène qui ravage une société où les divisions raciales ont buriné l’histoire du pays de traces sanglantes.

Les héros sont intouchables

Elle s’appelait Fezekile Kuzwayo, mais elle est plus connue sous le nom de Khwezi. Elle est devenue un symbole du courage qu’il faut aux femmes pour dénoncer leur violeur, et Khwezi a eu du courage jusqu’à sa mort, le 10 octobre 2016 à Durban. Elle était née en 1975 dans une famille de militants contre l’apartheid. Son père, Judson Kuzwayo, avait rejoint les rangs de la lutte anti-apartheid dès l’âge de 16 ans. Il partit en 1977 avec sa famille pour le Swaziland où il dirigea une unité de l’armée de libération Umkhonto we Sizwe (MK), et mourut dans un accident de voiture en 1985 au Zimbabwe où il était devenu le représentant de l’ANC.

La petite Fezekile a grandi comme beaucoup d’enfants de militants : un père adulé comme un héros, mais très souvent absent, laissant sa femme seule en charge du foyer et de l’éducation des enfants. Beauty, la mère de Fezekile, était aussi une militante et confiait souvent la petite à la famille ou à des amis, militants eux aussi. Cette confiance a été trahie à trois reprises par des proches qui ont violé la petite fille, alors qu’elle était âgée de 5, 11 et 13 ans.

En décembre 2005 le public apprend la nouvelle par la presse. Une plainte pour viol a été déposée contre Jacob Zuma, alors vice-Président de la République, par une jeune femme de 31 ans, très engagée dans la lutte contre le sida, elle-même séropositive et lesbienne. La presse va suivre avec passion toute la procédure judiciaire et l’opinion prit parti dans ce procès bien inhabituel : une jeune femme contre un combattant de la liberté respecté, un homme mûr, bien placé au cœur du pouvoir. Pot de terre contre pot de fer, l’issue était connue d’avance.

Et pourtant ce procès est devenu un miroir de la société sud-africaine, de ses clivages et de ses déchirures. « Ce fut un moment difficile de l’Afrique du Sud post-transition, un moment qui remettait en question nos suppositions sur la place du pouvoir, du genre et de la sexualité dans notre société », écrit Pumla Dineo Gqola.

Comme elle l’avait été lorsqu’elle était petite fille, Fezekile était à nouveau trahie par un homme en qui elle avait toute confiance. Le SMS qu’elle envoya à Ronnie Kasrils, un autre héros de la lutte, est d’une simplicité désarmante : « Uncle Ronnie, Jacob Zuma has raped me » (« Oncle Ronnie, Jacob Zuma m’a violée »). Ronnie Kasrils, un compagnon de lutte et d’exil de Jacob Zuma, avait connu Fezekile petite fille et le terme d’« oncle » utilisé par la jeune femme est tout à la fois un terme d’affection et de confiance.

Ce message allait déclencher un règlement de comptes entre le vice-Président et le ministre des Services de sécurité, une affaire politique qui n’allait pas jouer en faveur de Fezekile. On accusa Fezekile d’avoir tendu un piège pour ruiner la carrière politique de Jacob Zuma, piège fomenté par ses ennemis politiques et dont Fezekile aurait été l’instrument. La vieille ficelle de la « femme fatale » lui valut la haine des supporters de Jacob Zuma, qui parvint à se poser en victime d’un complot politique.

Le procès, inhabituel par sa rapidité, un peu plus d’un an, et le niveau de protection rarement accordée aux victimes, n’échappa pas pour autant aux stéréotypes habituels de ce genre de procès. La victime fut ainsi accusée d’avoir eu un comportement « inapproprié », d’avoir provoqué un homme par son comportement lascif et sa tenue suggestive. Le kangha dont elle était vêtue devint la preuve évidente de sa culpabilité. Un innocent rectangle de tissu que les femmes africaines drapent autour du corps pour travailler à la maison, pour dormir ou bercer leurs enfants devint aux yeux des accusateurs un objet de séduction. Pour se défendre, Kwezi écrivit un poème, « I am Khanga », pour rendre son innocence à ce morceau de tissu : « Please don’t use me as an excuse to rape » (« Ne te sers pas de moi comme excuse pour violer »).

Au cours de ce procès, les féministes montèrent au front en ordre dispersé, la plupart en se regroupant sous la bannière de One in Nine qui prit la défense acharnée de celle qu’elles nommèrent Khwezi. […] Mais la Ligue des femmes de l’ANC a soutenu jusqu’au bout Jacob Zuma parce qu’il était un représentant du pouvoir de l’État, mettant la loi et l’ordre séculaires au-dessus du droit individuel pourtant garanti par la Constitution sud-africaine.

Le verdict tomba le 9 mai 2009 : non coupable et acquittement. Ce fut une grande victoire pour Jacob Zuma qui dansa et entonna son célèbre chant « Mshini Wami » (« Apporte-moi ma mitraillette »), un chant de guerre des combattants de la liberté, mais tout le monde sait que le fusil ou la mitraillette sont également des symboles phalliques et que dans le langage populaire, l’expression désigne le pénis. Jacob Zuma montrait ainsi que le pouvoir et le droit à la violence lui appartenaient.

Les supporters de Jacob Zuma envahirent le tribunal aux cris de « Brûlons la sorcière ! » et Fezekile ne dut son salut qu’à la protection de la police. Le verdict livrait la victime à la vindicte populaire, des menaces de mort furent proférées et, après l’incendie de leur maison à KwaMashu, un township proche de Durban, Khwezi et sa mère durent fuir le pays pour chercher asile à l’étranger. Pour les féministes qui avaient soutenu Khwezi, ce verdict montrait que le système légal « était coupable d’être hostile aux femmes, aux femmes noires en particulier, coupable de refuser de nous protéger ». […]

Racisme et sexisme

En Afrique du Sud, on ne peut pas manquer de faire le lien entre sexisme et racisme, encore moins nier la persistance de stéréotypes racistes et sexistes. Jusqu’à l’abolition de la peine de mort en juin 1995, aucun homme blanc n’avait été condamné à la pendaison pour le viol d’une femme noire ; les seuls hommes à être pendus pour viol ont été des hommes noirs accusés d’avoir violé une femme blanche et aucun homme, blanc ou noir, n’avait jamais été condamné à mort pour le viol d’une femme noire.

Autrement dit, une femme noire ne pouvait pas être violée parce que le viol était une forme d’expression du pouvoir masculin blanc, et le viol d’une femme blanche par un homme noir était la preuve de la bestialité de l’homme noir. Dans les deux cas, l’humiliation, l’asservissement d’une personne jugée inférieure servait de déclencheur et de justification à un acte violent. […]

Le stéréotype de la femme noire insatiable sexuellement fonctionne aujourd’hui encore quand il s’agit du viol d’une prostituée. Elle ne peut pas être violée puisque son métier est de vendre du sexe. Ce raisonnement ne tient pourtant pas, parce qu’un viol n’est pas du sexe, c’est une agression violente d’un homme contre une femme ou un homme « féminin », jugés inférieurs. Quant au viol collectif d’une lesbienne, pour leurs auteurs, il ne s’agit pas d’un viol, mais d’une leçon pour la remettre dans le droit chemin de la normalité, pour la remettre à sa place de femme dans une société patriarcale. […]

Des femmes « inviolables » dans le passé aux femmes « inviolables » d’aujourd’hui, on conforte le déni du viol qui n’est rien d’autre « qu’une approche stratégique coloniale et patriarcale du genre ». Toutes les femmes peuvent être violées, mais ce sont les femmes noires sur lesquelles pèse un lourd passé d’infériorité qui sont les plus en danger d’être violées. Ce sont elles aussi qui vivent dans des conditions lamentables de logement dans des baraques sans eau et sans électricité et qui ne vont pas aux toilettes extérieures la nuit de peur de se faire agresser.

Une étude menée par l’organisation Sonke Gender dans le township de Diepsloot, au nord de Johannesburg, met en évidence la relation entre les conditions de vie déplorables de la population et la fréquence des viols. Pour 500 000 habitants, il n’y a qu’un seul parc, une bibliothèque et deux salles de réunions, pas de piscine, pas de terrains de sport. Quand on demande aux hommes habitués des shebeens, les bars autrefois clandestins devenus des commerces florissants, pourquoi ils boivent autant, la réponse est sans équivoque : « parce qu’il n’ y a rien d’autre à faire ». L’alcool n’est pas forcément la cause des violences, mais il donne aux hommes déjà violents le courage de passer à l’acte. Le viol fait partie de la vie de tous les jours à Diepsloot comme le chômage, la pauvreté et l’alcool. […]

Beaucoup de lois et peu d’effet

Lors de l’ouverture du Sommet sur les violences faites aux femmes, le 1er novembre 2018, la ministre des Affaires sociales, Susan Shabangu, a posé la bonne question : « Avec toutes les bonnes lois que nous avons adoptées depuis 1994, pourquoi en sommes-nous encore là aujourd’hui ? » Depuis des années, de commissions en comités, les initiatives se sont multipliées pour tenter de mettre fin à ce qui est devenu un véritable fléau. Des tribunaux spéciaux pour juger les cas de viol existent depuis 1993 : 74 ont été mis en place dans le pays, mais seulement cinq fonctionnaient effectivement en 2005.

La faible proportion de femmes au sein du système judiciaire, comme juges ou procureurs, peut aussi expliquer la relative clémence des tribunaux envers les auteurs de violences sur les femmes : un tribunal n’est jamais neutre, il est le reflet d’une société. Force est de constater que les lois, nécessaires, sont insuffisantes à endiguer ce fléau. Les multiples scandales qui ont éclaboussé des responsables politiques montrent que le respect de la loi ne semble pas concerner leurs relations avec les femmes. […]

Aussi face à cette persistance de la violence, un groupe de femmes avait choisi le 9 août 2018, journée nationale de commémoration de la marche des femmes de 1956, de manifester dans la rue pour dire qu’il n’y avait rien à célébrer. Les jeunes générations sont un peu lasses des commémorations, des campagnes contre la violence ou les droits des femmes. Ce qu’elles demandent ce n’est pas un cadeau une fois par an, mais c’est ne plus être battues, méprisées, violées, tuées par les hommes de leur entourage et elles l’ont exprimé à leur manière.

Les organisatrices du mouvement #TotalShutdown ont déposé un mémorandum en 24 points et l’une de ces revendications était de convoquer un sommet au plus vite sur la question des violences genrées. Elles ont été entendues sur ce point puisque le 1er novembre 2018 a finalement été organisé le sommet qu’elles demandaient. Lors de celui-ci, le ministre de la Justice a rappelé que 79 cas de féminicides avaient été jugés entre avril 2017 et mars 2018, avant de poser les questions suivantes : pourquoi ce terrible phénomène se manifeste plus en Afrique du Sud que partout ailleurs ? Y a-t-il des facteurs spécifiques propres à la société sud-africaine qui alimentent cette violence ?

À ces questions fondamentales, une des organisatrices de #TotalShutdown a répondu que l’Afrique du Sud n’était pas encore sortie de la pensée coloniale qui n’admet pas des individus non conformes à la norme établie par le pouvoir. Les participantes ont aussi exigé la création d’un Conseil contre les violences genrées, doté de son propre budget. Quand le Président Ramaphosa est monté à la tribune, les participantes se sont levées en silence, un sous-vêtement taché de peinture rouge à la main pour rappeler les victimes de la violence genrée. […]

Agir pour aider les femmes au quotidien

Les femmes ne sont pas restées les bras croisés à attendre que les mécanismes étatiques viennent à leur secours. Comme elles l’avaient fait au siècle dernier, elles ont pris les choses en main avec des atouts supplémentaires, à savoir une Constitution et un arsenal de lois qui reconnaissent formellement les mêmes droits à tous les citoyens sud-africains. Toutefois, faire appliquer la loi ou la modifier demande du temps et les victimes de violences ont besoin d’aide de toute urgence. Il faut donc mener la bataille sur deux fronts.

Un peu partout des initiatives privées essaient de répondre aux situations d’urgence comme The Green Door, le seul endroit où des femmes de Diepsloot, un township près de Johannesburg, peuvent se réfugier, mais pour une nuit seulement, « jusqu’à ce qu’elles se calment un peu et écoutent quelques conseils », confie celui qui a ouvert à titre privé cet accueil précaire chez lui. Les bonnes volontés ne peuvent pas combler la carence en refuges et centres d’accueil pour les victimes des violences et des viols. La nouvelle démocratie sud-africaine a oublié les femmes « vulnérables » qu’elle voulait pourtant protéger.

Des organisations non gouvernementales se sont mises en place pour venir en aide aux victimes. La plus ancienne est Rape Crisis créée en 1976 dans la ville du Cap à l’initiative d’une victime de viol, Anne Mayne. L’organisation, créée au temps de l’apartheid, a connu une histoire difficile, mais son activité pour aider les victimes, former des conseillers, œuvrer pour des modifications de la loi n’a jamais cessé et des antennes locales existent sur tout le territoire.

Sonke Gender Justice a été créée en 2006 et a l’ambition de créer un monde où hommes, femmes et enfants auraient des relations saines et équitables pour contribuer au développement de sociétés justes et démocratiques. Sonke Gender Justice est présent sur tout le continent africain pour renforcer les capacités des gouvernements, de la société civile et des citoyens à promouvoir l’égalité des genres, à prévenir les violences sexuelles et domestiques, à réduire l’impact et la propagation du VIH sida.

Treatment Action Campaign (TAC), créée en 1998, s’est faite mondialement connaître pour son activité militante en faveur de l’accès aux soins des malades du sida, alors que le gouvernement sud-africain avait adopté une politique de déni. En 2002, après une décision de la Cour constitutionnelle, le gouvernement sud-africain fut mis dans l’obligation de fournir les traitements pour éviter la transmission du virus de la mère séropositive à son enfant pendant l’accouchement. Le statut d’infériorité des femmes les rend particulièrement vulnérables à la contamination et la lutte contre le sida est aussi une lutte pour la réduction des inégalités entre hommes et femmes. […]

D’autres associations locales s’engagent dans l’aide aux victimes de violences comme le Centre Saartjie Baartman, dans les quartiers métis de Mitchell’s Plain, près de la ville du Cap. Ouvert en 1999 dans une zone gangrenée par les affrontements meurtriers entre gangs se livrant au trafic de drogues, le Centre offre un refuge 24 heures sur 24 aux femmes et aux enfants. En plus de cette aide immédiate, il offre aux femmes et à leurs enfants des soins médicaux, des conseils juridiques et psychologiques, une formation professionnelle et un hébergement, pouvant aller jusqu’à deux ans pour donner aux femmes le temps de se reconstruire. Une unité d’aide aux femmes toxicomanes a ouvert en juillet 2017 pour répondre à un fort taux de dépendance aux drogues et l’alcool, dépendance particulière à cette région viticole. […]

L’association Khulumani Support Group a été créée en 1995 par des femmes victimes ou survivantes des violations des droits de la personne au temps de l’apartheid. […] Khulumani, qui veut dire « Prenez la parole » en zoulou, comptait 85 groupes répartis dans tout le pays en 2013 : « Nous continuons à chercher la vérité, la justice et des réparations pour ceux dont les droits humains ont été violés sous le régime d’apartheid ; et nous avons étendu cette recherche de justice sociale pour ceux, individus et communautés, qui vivent toujours avec l’héritage des inégalités et des injustices. » […]

Les efforts de ces organisations ont toutefois encore du mal à faire reculer ce silence qui pèse sur les violences faites aux femmes, en particulier le viol, ce qui est une forme de déni collectif de leur existence. « L’Afrique du Sud est un pays qui montre un profond déni sur les causes de divers phénomènes comme celui de la violence genrée, de la violence faite aux femmes », estime ainsi Dineo Pula Gqola, en conclusion de son ouvrage consacré à ce problème, et de formuler un souhait : « Un avenir sans viol et violence est bien ce que nous méritons, c’est un avenir que nous devons créer. »

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