Algérie: après la présidentielle…

Un article de Bernard DESCHAMPS

 » Ébauche d’analyse de la situation en Algérie après la présidentielle du 12 décembre 2019.

Conformément à l’article 85 (alinéa 2)  de la Constitution de l’Algérie, Monsieur Abdelmadjid Tebboune a été officiellement investi le 19 décembre 2019, Président de la République Algérienne Démocratique et Populaire. Il a immédiatement pris ses fonctions et succède ainsi au Président Abdelaziz Bouteflika qui avait été contraint le 2 avril dernier de renoncer à briguer un cinquième mandat.

     Monsieur Tebboune est arrivé en tête avec 4 947 523 voix soit 58,13% des suffrages exprimés lors de l’élection présidentielle du 12 décembre décidée par le Président par intérim M. Abdelkader Bensalah contre la volonté de l’immense mouvement populaire (Hirak) engagé le 22 février dernier. Les autres candidats ont obtenu :  Abdelkader Bengrina (Al Binaa, islamiste), 1 477 836 voix soit 17,37 % ; Ali Benflis ( Avant-garde des libertés), 897 831 voix soit 10,55 % ; Azzedine Mihoubi (RND), 619 225 voix  soit 7,28 % ; Abdelaziz Belaïd ( Front El Moustakbal),  568 000 voix soit 6,67 %.

    Le Hirak, la presse et les partis d’opposition qui ne faisaient pas confiance aux autorités en place pour organiser ce scrutin, contestent ces résultats et notamment le pourcentage de votants 39, 88% qu’ils pensent avoir été artificiellement gonflé. C’est en tout état de cause le pourcentage le plus bas de toutes les présidentielles depuis l’indépendance en 1962.

   Jusqu’au dernier moment les pronostics donnaient gagnant M. Azzedine Mihoubi, le responsable par intérim du RND, et c’est Abdelmadjid Tebboune qui est élu.  Le candidat arrivé second, M. Abdelkader Bengrina qui n’est pas un des dirigeants de premier plan de la mouvance islamiste , ceux-ci  n’ayant pas jugé utile de se présenter, réalise 17, 37% . Ce résultat semble confirmer la décrue de l’islamisme politique qui dispose encore cependant d’une réelle influence et le quotidien Liberté du milliardaire Rebrab, dans son éditorial du 17 décembre, suggère au nouveau Président de la République de faire alliance avec lui.

    Les deux candidats les plus investis dans les politiques antérieures, MM. Ali Benflis et Azzedine Mihoubi obtiennent deux des trois plus mauvais résultats, ce qui confirme le rejet massif du « système ».

    Le Conseil Constitutionnel composé de douze membres nommés par les autorités en place avant la démission du Président Bouteflika qui personnellement a nommé le président et le vice-président de cette instance, a le 16 décembre validé ces résultats. Ceux-ci sont donc jugés conformes à la Constitution mais illégitimes par la rue et l’opposition qui font remarquer que le nouveau Président de la République, même en prenant en compte les chiffres officiels, est élu avec 5 millions de voix sur 24 millions d’électeurs pour 42 millions d’habitants.

      Quoi qu’il en soit, une situation nouvelle est désormais créée. Quelle va être  l’attitude et l’orientation du Hirak qui ne semble pas s’essouffler et qui s’est à nouveau manifesté avec force depuis  l’élection ? Quelle politique va promouvoir le nouveau président ? Quelle sera son attitude à l’égard du Hirak ?

Un nouveau président pour quelle politique ?       

    J’ai écouté avec attention son Discours à la Nation lors de son investiture le 19 décembre.   Il a évidemment rendu hommage au président par intérim M. Abdelkader Bensalah et surtout remercié chaleureusement et à plusieurs reprises le Chef d’Etat-major Ahmed Gaïd Salah dont la presse algérienne dit qu’il serait à l’origine de sa candidature. Il a insisté sur le rôle de l’Armée Populaire Nationale, « bouclier contre les ingérences étrangères et les complots intérieurs », héritière  de l’Armée de Libération Nationale et il s’est réclamé des valeurs de la « Glorieuse révolution du 1er novembre ».  

    Il a affirmé avoir  « accompagné » le Hirak et il a promis d’engager le dialogue avec le mouvement populaire sans en préciser les contours ni les conditions. 

    Il a abordé un grand nombre de sujets : la future Constitution algérienne ; l’organisation des pouvoirs, l’économie de l’Algérie ; la lutte contre la corruption ; la politique sociale ; la liberté de la presse ; l’éducation ; la santé ; la culture…Le ton était celui d’un homme de bonne volonté se cantonnant à des généralités sans leur donner un contenu concret précis. Il a cependant annoncé la limitation à deux mandats présidentiels.

   Il est resté dans le flou sur  l’amazighité au sujet de laquelle il avait déclaré le 24 novembre au quotidien El-Hiwar : « Le document que je compte proposer « préservera les constantes de l’identité nationale, y compris l’amazighité, question déjà tranchée dans l’actuelle Constitution ».

    Libèrera-t-il, comme l’exige le Hirak, les prisonniers d’opinion: Louisa Hanoune, Lakdar Bouregaâ, Karim Tebou, Hakim Haddad et les autres dirigeants du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) ainsi que les porteurs du drapeau amazigh, alors que la culture et la langue berbères sont reconnues par la Constitution algérienne et enseignées dans les écoles ?    Pendant la campagne électorale, la presse algérienne avait noté son « embarras », se bornant à dire qu’il entend « respecter la justice ». Faut-il comprendre qu’il n’y aura  pas de grâce présidentielle comme cela avait été le cas le 5 juillet 2006 quand le Président Bouteflika avait fait libérer 200 journalistes dont Mohamed Benchicou ancien directeur du journal Le Matin ?

Quelle sera la politique extérieure de l’Algérie ?

    En politique extérieure, il a réaffirmé la volonté de dialogue et de coopération de l’Algérie avec les pays avec lesquels elle a des relations diplomatiques, ce qui parait exclure l’Etat d’Israël.

    Une des premières décisions du nouveau Président a été de nommer en qualité de Premier Ministre, M. Sabri Boukadoum, le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement sortant et M.Kamel Beldjoud, Ministre de l’Intérieur en remplacement de M. Salaheddine Dahmoune qui s’était distingué par ses déclarations homophobes.

    Le  nouveau Premier Ministre lorsqu’il était Ministre des Affaires Etrangères, dans une interview accordée depuis Rome à l’agence de presse russe Sputnik, le 9 décembre dernier, semblait souhaiter une normalisation des relations avec le Maroc. Est-ce le signe d’un tournant par rapport au soutien traditionnel de l’Algérie au droit à l’autodétermination du Sahara occidental dont le territoire est revendiqué par le Maroc ?

     A propos de la Palestine, selon  Le Courrier de l’Algérie , le ministre des Affaires étrangères, M. Sabri Boukadoum, s’était prononcé au Caire, pour des  « pression sur l’administration américaine et Israël pour la reprise du processus des négociations, notamment en ce qui concerne la solution à deux États, conformément aux références internationales, aux résolutions de la légalité internationale et à l’initiative arabe de paix.  »     Sur la Libye : « L’Algérie n’a eu de cesse […] d’appeler au respect du principe de non- ingérence dans les affaires internes et de prôner le dialogue afin de parvenir à une solution politique consensuelle devant préserver la souveraineté de la Libye, son indépendance et l’unité de son peuple ».

   Poursuivra-t-il la politique traditionnelle de paix de l’Algérie et son soutien au droit du peuple palestinien à un Etat dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale ? Maintiendra-t-il le soutien de l’Algérie au droit du Sahara Occidental à l’autodétermination et le refus de  l’installation du commandement de l’OTAN,  l’Africom ?

     Les prochaines semaines nous diront si ces orientations sont maintenues.

 Quelle politique économique ?

    Le 15 décembre j’avais publié  sur ce blog, l’article du très officiel El Moudjahid qui suggérait  « une véritable économie de marché qui favorise l’éclosion d’entreprises créatrices de richesse et d’emploi» «  et « un «diagnostic qui touchera entre autres les finances publiques, les entreprises publiques, les banques publiques, à la dette du Trésor public vis-à-vis de la Banque d’Algérie. Au terme de cet audit, il sera constaté que les finances publiques sont «plombées» pour 10 ans». Aussi le gouvernement de Tebboune aura à revoir la politique industrielle baptisée «Made in Algeria».

    Cet article faisait écho au quotidien El Watan qui, le 14 juin dernier préconisait « le passage de l’économie planifiée à l’économie de marché » en prenant pour exemples les anciens pays « socialistes » la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. Les Communistes algériens du PADS  ont dénoncé les projets de démantèlement des entreprises publiques du secteur nationalisé.

     Le pouvoir intérimaire de Bensalah a fait adopter le 14 novembre par l’Assemblée Populaire Nationale une nouvelle loi visant à assouplir et simplifier le régime juridique et fiscal du secteur des hydrocarbures détenu à 100% par l’Etat algérien. Le Président Tebboune fera-t-il annuler cette loi accusée de brader la richesse nationale aux multinationales ? La Loi de finances pour 2020 entend supprimer la règle du 51/49 qui impose une majorité de 51% en faveur des capitaux algériens dans les montages financiers avec des entreprises étrangères. Le Président Tebboune maintiendra-t-il cette règle favorable à la souveraineté économique de l’Algérie ?

    C’est aux actes – a déclaré Benjamin Stora – que le peuple algériens jugera cette nouvelle présidence »

Bernard DESCHAMPS

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