Algérie: Un article de Bernard Deschamps.

A11

« Le Hirak a un an. Où va l’Algérie ?

Regard d’un observateur bienveillant et respectueux de la souveraineté du peuple algérien. »

Dans quelques jours, le 22 février, le Hirak célébrera son premier anniversaire. Ce mouvement populaire, sans précédent depuis l’indépendance en 1962, a imposé la démission du Président Bouteflika. Il a préservé son caractère pacifique auquel le régime a répondu par de nombreuses arrestations, mais la police et l’armée ont fait preuve de retenue, contrairement à la France où, dans la même période, la répression du mouvement des Gilets jaunes a fait des dizaines de blessés graves.

Le hirak dont l’objectif principal est « système dégage », avait réussi à mettre en échec les deux tentatives d’élections présidentielles du 18 avril et du 4 juillet 2019 souhaitées par le pouvoir en place, mais il n’a pu faire obstacle à la tenue de l’élection du 12 décembre. Celle-ci a été largement boycottée et le nouveau président Abdelmadjid Tebboune n’a été élu que par 1/5e du corps électoral, l’abstention et les votes blancs ou nuls ayant dépassé le chiffre record de 70 %. Bien que son élection soit conforme à la Constitution, sa légitimité est contestée par la rue et par les partis d’opposition.

Il reste qu’un point a été marqué par le régime, et depuis, un nouveau gouvernement est en place qui compte 1/3 d’anciens ministres et 2/3 de nouveaux.

Cependant, chaque mardi et chaque vendredi le Hirak continue, à peine essoufflé et les ami(e)s de l’Algérie s’interrogent : où va l’Algérie si proche géographiquement et si proche de nos cœurs ? Continuité ? Bouleversement ? Situation d’équilibre précaire ?

J’avais dès le départ affirmé que le mouvement populaire conserverait son caractère pacifique, qu’il ne serait pas noyé dans le sang et que les héritiers des fondamentalistes de la décennie noire n’en tireraient pas profit. Cette prévision s’est jusqu’à maintenant avérée exacte. L’histoire de l’humanité est jalonnée d’accidents dramatiques et l’on ne peut prévoir l’avenir avec exactitude, mais il me parait évident que le peuple algérien qui a tant souffert des années noires 1980-1990 est bien décidé à préserver la paix et de son côté, l’armée qui est toujours basée sur la conscription et qui est de ce fait proche du peuple et se considère comme la conscience de la Révolution est résolue, contrairement aux épisodes tragiques des années 80, à éviter le pire. Elle entend, c’est évident continuer à inspirer la politique algérienne, mais pas en première ligne. Le président Tebboune a été candidat avec son accord sur l’insistance du défunt général-major Gaïd Salah.

Une certaine démocratisation plus proche du modèle occidental parait se dessiner, mais de nombreuses incertitudes demeurent quant au futur régime économique et social.

Le président Tebboune a mis en place un comité de 17 experts chargé d’élaborer un projet de nouvelle Constitution. Le président de ce comité, M. Ahmed Laraba, est professeur de Droit international public, membre de la Commission du Droit international de l’ONU et le rapporteur général du Comité est M. Walid Laggoune, professeur de Droit public à l’Université d’Alger. Il compte dans ses rangs un ancien juge à la Cour africaine des Droits de l’Homme, M. Fatsah Ouguergouz, et une membre de la Commission africaine des Droits de l’Homme, Mme Maya Sahli. Ce sont des juristes compétents, reconnus internationalement et des nationalistes acquis à l’économie de marché.

Jusqu’où ira la démocratisation ? Quid de la séparation des pouvoirs ? Du système électoral ? Des pouvoirs du parlement ? Quel sera le régime économique de l’Algérie ?

Le Président Tebboune s’est engagé à consulter le Hirak. Avec qui prendra-t-il contact alors que les partis ont une influence limitée et en l’absence de leaders reconnus issus du mouvement populaire? Celui-ci d’ailleurs refuse de s’inscrire dans cette démarche et prône l’élaboration d’une nouvelle Constitution à partir de la base.

Les partis de l’Alternative démocratique – – FFS (Front des Forces Socialiste), RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), PST (Parti Socialiste des Travailleurs), PT (Parti des Travailleurs), MDS (Mouvement Démocratique et Social), UCP (Union pour le Changement et le Progrès), RAJ (Rassemblement Action Jeunesse) et LADDH (Ligue Algérienne Des Droits de l’Homme) – se prononcent pour la « tenue d’une Conférence nationale indépendante du système. Celle-ci rassemblera toutes les forces agissantes de la société qui s’engagent à concrétiser les exigences démocratiques exprimées par le peuple depuis le 22 février et qui refusent le coup de force du 12 décembre. »

Pour témoigner de sa bonne volonté, le nouveau pouvoir a fait libérer 13 détenus d’opinion fin décembre 2019 et 76, dans les premiers jours de janvier. De son côté la justice militaire a réduit la peine de Louisa Hanoune, la secrétaire générale du PT, désormais libre, tout en maintenant contre elle l’accusation de « non dénonciation de complot contre l’autorité de l’État». Mais la CNLD (Commission Nationale pour la Libération des Détenus) estime à une centaine le nombre de prisonniers d’opinion encore sous les verrous.

Depuis le début du mouvement – comme je l’ai mentionné à plusieurs reprises – les lobbies financiers algériens et mondiaux exercent des pressions considérables, à la fois sur le pouvoir en place, auprès des faiseurs d’opinion et dans le Hirak lui-même afin de préserver leurs intérêts. Ils avaient obtenu du gouvernement intérimaire de Bédoui, le vote d’une loi ouvrant une brèche dans le secteur nationalisé des hydrocarbures et l’annulation de la règle du 49/51 qui réserve la majorité de 51% à L’Algérie dans les montages financiers avec des entreprises privées occidentales. Ces deux lois votées avant l’élection présidentielle du 12 décembre, seront-elles remises en cause ? Ce n’est pas le cas pour l’instant. Le Plan d’action du Gouvernement qui a été adopté le 13 février par le Parlement (APN), y compris par les partis islamistes, les députés de l’opposition de gauche ayant voté contre, n’en fait pas mention.

De leur côté, les chancelleries occidentales sont très actives afin d’obtenir des infléchissements de la politique extérieure de l’Algérie jusqu’alors favorable à un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale ; à l’autodétermination du Sahara Occidental ; hostile à l’implantation sur le sol algérien de l’Africom, le commandement intégré de l’OTAN et à toute intervention de l’armée algérienne hors de ses frontières. Le profond attachement du peuple algérien à la cause palestinienne parait garantir le maintien du statu quo, comme l’a confirmé récemment M. Sabri Boukadoume, le ministre algérien des Affaires Étrangères. Il en est, me semble-t-il, de même au sujet du Sahara Occidental. L’Algérie, par contre, résistera-t-elle aux pressions américaines et françaises et acceptera-t-elle de participer à des opérations militaires hors de ses frontières sous le prétexte de lutter contre le terrorisme ? Les Algériens attachés à la politique de paix de leur pays s’en inquiètent.

Le Président Tebboune a été reconnu et félicité par la France, la Chine, la Russie et la plupart des pays. Il a été invité à la Conférence de Berlin sur la Libye en dépit des réticences manifestées par certains participants. Il a invité Recep Tayyip Erd à Alger, ce qui peut laisser prévoir un rapprochement avec le régime islamo-conservateur de Turquie. L’Algérie, après l’intérim Bensalah-Bedoui, retrouve une place au plan international.

En résumé, il me semble que l’Algérie, s’inscrivant dans l’air du temps, s’achemine vers une démocratie à l’occidentale (dont les modèles ne sont pourtant pas à imiter) et une adaptation de son économie au néolibéralisme mondial avec une remise en cause des lois sociales héritées de la période révolutionnaire post-1962. Mais rien n’est joué. Je note en effet que les partis de l’Alternative démocratique – FFS, RCD, PST, PT, MDS, UCP, RAJ et LADDH – (à laquelle n’adhèrent pas les Communistes du PADS qui la considèrent comme réformiste) qui jusqu’à maintenant étaient plutôt favorables à la privatisation du secteur public considéré comme responsable de la corruption, se sont prononcés le 25 janvier dernier, pour : « La souveraineté populaire sur les ressources naturelles de la nation […] L’arrêt de toutes les mesures de bradage des richesses nationales avec annulation immédiate de toutes les lois y afférentes. [..] La lutte contre les inégalités socio-économiques et la pauvreté par la consécration d’une justice sociale et d’une solidarité nationale effectives. » Les observateurs font remarquer qu’il s’agit d’une avancée même si elle est timide. En tout état de cause cela témoigne d’une poussée populaire.

Décidément, le peuple algérien continue de nous étonner et l’avenir peut nous réserver des surprises.

Bernard DESCHAMPS  15 février 2020      http://www.bernard-deschamps.net   

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