Afghanistan : de quelle défaite parle-t-on ?

Cet article tente de donner de premières hypothèses sur le sens des événements d’Afghanistan. Il est évidemment trop tôt pour traiter de leurs conséquences, mais il est vraiment nécessaire, dans le flot médiatique actuel, de proposer un début d’analyse. Ce texte vise à comprendre les aspects géopolitiques essentiels. Il ne cherche pas à être exhaustif. Il est loin de l’être. Il essaie de suggérer quelques questions et quelques pistes pour l’avenir (1).

Ainsi, 20 après la « guerre contre la terreur » déclenchée par George Walker Bush contre les Talibans et Al-Qaïda, suite à l’attaque terroriste du 11 septembre 2001, l’Afghanistan, en quelques jours, est tombée (le verbe est adapté) aux mains des Talibans. Devant l’avancée fulgurante de ces derniers les forces afghanes se sont effondrées ou bien se sont rendues sans combattre. L’intensification des frappes aériennes américaines n’a rien changé sur le terrain. Les Talibans sont entrés dans Kaboul alors que les troupes de Washington y sont encore. Ils contrôlent l’accès à l’aéroport rendant aléatoire et risqué l’accès de celles et ceux qui veulent quitter l’Afghanistan. Des milliers d’Afghans se précipitent pour fuir le pays. Devant la débâcle, Biden affirme ne pas pouvoir garantir l’issue finale des opérations.

Dans un chaos indescriptible, la politique de retrait ordonné voulu par Biden, avec des modalités et un calendrier fixé, est un échec total alors même que le Pentagone a sérieusement renforcé son dispositif (de 2500 à quelque 6000 soldats) afin de garantir la tenue du retrait dans la sécurité. Des forces sont même positionnées au Koweit et au Qatar. Mais les États-Unis ont perdu le contrôle de la situation. C’est un outrage en soi pour la plus grande puissance militaire du monde qui annonçait 20 ans plus tôt par la voix de G.W. Bush (2) une ambition de puissance d’une ampleur internationale, et que rien ne devait entraver. « Notre guerre contre le terrorisme – avait déclaré ce 43ème Présidentcommence avec Al-Qaïda, mais elle ne s’arrêtera pas là. Cela ne prendra pas fin tant que tous les groupes terroristes de portée mondiale n’auront pas été trouvés, arrêtés et vaincus ». Cette ambition d’une guerre mondiale contre le terrorisme au nom des valeurs américaines, au nom d’une nation considérée comme exceptionnelle et prédestinée, au nom d’un messianisme démocratique, se révèle aujourd’hui – depuis longtemps en réalité – hors de portée. Elle apparaît comme la traduction d’une démesure qui aura duré et coûté cher aux États-Unis, et à leurs alliés aussi. Mais ce mensonge, dont l’évidence perce aujourd’hui dans les médias, avait aussi ses raisons : affirmer une présence hégémonique américaine dans le monde, et en particulier dans une région où se croisent tant d’intérêts stratégiques et de zones d’influence.

La National Security Archive (3) publie d’ailleurs le 19 août un ensemble de documents historiques déclassifiés qui démontre à quel point « le gouvernement américain, sous quatre présidents, a induit le peuple américain en erreur pendant près de deux décennies quant aux progrès en Afghanistan, tout en cachant les faits gênants sur les échecs en cours dans des canaux confidentiels… » Washington aura donc perdu à la fois sur l’illusion et les mensonges entretenus sur la base des mythes idéologiques fondateurs des États-Unis, et sur la réalité des rapports de forces…

La victoire talibane sonne comme un événement majeur avec ce qu’il faut d’images brutales, de tragédies humaines et de lourdes interrogations sur l’avenir. C’est un moment de sidération et d’histoire dramatique. Mais s’il prend cette dimension-là c’est surtout par sa signification politique essentielle. Cette victoire et ses conséquences constituent en tous les cas une leçon plus générale et un avertissement, notamment pour la France obligée elle aussi de préparer une adaptation et une forme de retrait dans sa guerre et son enlisement au Sahel.

Le retrait d’Afghanistan décidé et engagé par Joe Biden, malgré des réticences républicaines et au sein des armées, est en vérité un projet envisagé, souhaité et annoncé bien avant. D’abord par Barak Obama qui décida les premiers retours de soldats dès 2012. Il se sentit cependant obligé d’en modifier le calendrier jusqu’à envoyer des renforts devant l’aggravation de la situation. Ces ajustements traduisirent une valse hésitation durable entre une volonté de désengagement qui commence à s’imposer, et ce qui fut considéré alors comme une « obligation » de répondre à des contraintes sécuritaires immédiates.

C’est Donald Trump, ensuite, qui s’engagea à terminer les « guerres sans fin », et à retirer les troupes d’Afghanistan à l’horizon 2021 « au plus tard ». En février 2020, à Doha, il négocia un accord avec les Talibans pour pouvoir y parvenir, et accélérer le processus avant les présidentielles de novembre 2020. Le soutien populaire à un tel retrait des troupes était tel que le tabou d’une négociation avec l’ennemi infréquentable d’hier n’était plus d’actualité. Un accord fut acté. C’était un échange entre un retrait complet des forces américaines devant être effectif en mai 2021, contre des garanties sécuritaires et l’engagement des Talibans à des négociations directes avec le gouvernement afghan. Mais la violence resta à un très haut niveau, des désaccords persistèrent et la perspective d’un retrait total suscita des résistances au Congrès et au Pentagone.

C’est Joe Biden qui, finalement, décida d’en finir. C’est lui qui devra désormais assumer les vives critiques des Républicains, de Donald Trump, de certains alliés (dont l’Allemagne et le Royaume-Uni) et de quelques médias… au nom du « désastre total » qui, de fait, décrédibilise les États-Unis. Le Wall Street Journal qualifiera les déclarations faites par Biden de « honteuses », de « capitulation » et de « malhonnêteté ». Il est vrai que l’usage de la force est tellement inscrit dans l’essence même du rôle américain et dans l’identité impérialiste des États-Unis que tout autre choix apparaît comme une anomalie et une inconséquence. Obama s’en souvient qui fut copieusement tancé, y compris en France, pour n’avoir pas choisi de bombarder la Syrie en 2013. Perte de contrôle, chaos sécuritaire, réprobation nationale… Nul doute que le 15 août 2021 laissera des traces profondes dans la mémoire politique américaine. Mais il faut voir au-delà.

Un échec historique

Le retrait des États-Unis et l’effondrement du régime afghan sous dépendance de Washington, constituent pour les États-Unis, et d’abord pour eux, un échec historique : échec de la guerre américaine contre la terreur, échec du « state building » (4), alors que toute la politique étrangère des États-Unis et l’ensemble de leurs guerres furent conduites au nom de la démocratie comme légitimation des finalités et des modalités de l’action entreprise. Malgré la force des images, pourtant, il ne suffit pas de rapprocher la chute de Kaboul en 2021 et celle de Saïgon en 1975.

Au Vietnam, ce fut le symbole de l’accession d’une nation à l’indépendance dans le difficile et brutal contexte de la Guerre froide. Ce fut un accomplissement nécessaire et juste au bout d’une longue guerre de libération. Un peuple prenait ainsi sa place dans un nouvel ordre pour construire un État indépendant. En Afghanistan, c’est l’expression d’un effondrement et d’un épuisement. Effondrement d’un régime sans légitimité sous la pression d’un islamisme politique armé. Épuisement dans la durée d’une logique de puissance hégémonique dans une région où les rivalités et le partage des zones d’influence ne cessent de définir un contexte international de confrontations stratégiques, d’insécurité permanente et de déstabilisation terroriste.

Certes, en Afghanistan, les États-Unis subissent leur deuxième défaite historique après celle du Vietnam. Mais le sens de la défaite n’est donc pas le même. Aujourd’hui, pour le peuple afghan, il n’y a pas « d’accomplissement nécessaire et juste ». Il y a, en revanche, un nouveau pas dans un contexte différent, dans un désastre politique, sociétal, idéologique et sécuritaire… Quelles que soient les annonces calculées de « modération » de certains dirigeants talibans, concernant par exemple les droits des femmes. Le porte-parole des Talibans, Zabihullah Mujahid, a tenté de rassurer sur les intentions du nouveau pouvoir. « Nous voulons des relations avec tous les pays du monde – dit-il – sur la base des principes diplomatiques et du respect. Nous voulons une bonne économie. Nous voulons du commerce, nous voulons une bonne diplomatie… » Pourtant, la brutalité de la répression, la traque d’opposants politiques et des assassinats suscitent des inquiétudes légitimes et des doutes, même si l’on est encore loin de la grande violence talibane des années 90.

Notons au passage que le magazine d’investigation The Intercept (qui avait publié les documents de la National Security Agency révélés par Edward Snowden à partir de 2013) a annoncé le 18 août dernier que les Talibans ont saisi des dispositifs biométriques américains pouvant servir à identifier les Afghans ayant collaboré avec les forces de la coalition sous direction de Washington. Selon The Intercept, le travail complexe d’identifications personnelles à partir de ces dispositifs technologiques pourrait éventuellement être effectué avec une aide de l’ISI, principal service de renseignement pakistanais… accusé régulièrement de double jeu politique.

On peut s’inquiéter (il le faut) des dynamiques négatives possibles et redoutées que la victoire des Talibans pourrait enclencher : un encouragement pour l’islamisme politique et le djihadisme, une opportunité pour Al Qaïda (allié proche des Talibans), une dégénérescence accentuée du rôle des États du Golfe. On se souvient en effet que l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, au côté du Pakistan, furent les seuls États à reconnaître le régime taliban installé de 1996 à 2001. Quels appuis du même type ce deuxième « Émirat Islamique d’Afghanistan » obtiendra-t-il aujourd’hui ? Entre le soutien total et la mise au ban, le débat politico-médiatique pourrait être vif. Mais les problèmes se posent-ils encore de cette façon ?

Dans cet ordre de questionnements, il convient de regarder de près les positionnements et les choix de la Chine et de la Russie, qualifiés en général de soutien aux Talibans. La réalité est nettement plus complexe, nous allons le voir, mais le choix de Pékin et de Moscou est à l’évidence celui d’une attitude positive vis à vis d’un Afghanistan post-américain et du régime en train de s’installer. La défaite des États-Unis, qui est aussi plus généralement une défaite des puissances occidentales et de l’OTAN, ouvre un espace d’enjeux (et de nouveaux problèmes). Elle dégage des opportunités stratégiques et économiques. Elle permet d’envisager une autre configuration régionale.

Ce que veulent la Chine et la Russie

Dans ce contexte bouleversé, la Chine et la Russie se trouvent à la fois en rivalité et en complémentarité. Entre les deux, la concurrence est réelle. Chacun propose les cadres et la démarche régionale et multilatérale les plus adaptés à ses intérêts. Ces deux acteurs ont leurs propres champs d’influence et de pouvoirs. Mais ces champs se superposent largement dans une région dont l’histoire se définit à la fois par les héritages de l’URSS d’hier, et les ambitions d’une Chine conquérante aujourd’hui. Le partenariat Chine / Russie, cependant, ne souffre pas vraiment, actuellement, de cette rivalité. Pékin et Moscou peuvent profiter en commun ou en parallèle de la valeur géopolitique d’un Afghanistan qui se libère de la puissance américaine, et d’une région qui pourrait s’annoncer plus accessible. La défaite américaine promet d’être stratégiquement lourde. La Chine et la Russie souhaitent manifestement aller vite afin, dès maintenant, de pouvoir tirer partie de l’affaiblissement de l’hégémon américain et de la singulière détérioration de sa crédibilité.

La Russie s’appuie sur ses liens avec les anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale. Elle se préoccupe des pourparlers engagés par Washington avec les autorités de pays voisins de l’Afghanistan pour obtenir les conditions d’un redéploiement régional de forces américaines. Sergey Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe, a déclaré que la présence militaire d’armées étrangères dans un de ces pays, membres de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (5) requiert l’approbation de l’ensemble de cette organisation. Tout en soulignant que l’installation de nouvelles bases militaires ne serviraient pas la sécurité en Asie centrale . Cette question aurait fait l’objet d’un échange lors du sommet de Genève (16 juin 2021) entre Biden et Poutine.

La Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont d’ailleurs terminé des manœuvres conjointes le 10 août dans la province tadjik de Khalthon, à quelque 20 kilomètres de la frontière afghane. Une semaine plus tard, le 17 août, alors que la situation de dégrade à grande vitesse en Afghanistan, des forces russes commençaient un mois d’exercices au Tadjikistan où Moscou renforce sa base de défense.

La Chine et la Russie, le 9 août, ont commencé dans la province chinoise autonome de Ningxia Hui, de grandes manœuvres (plus de 10 000 soldats, des blindés et des avions) avec, pour la première fois, un système de commandement commun et l’intégration de troupes russes dans des formations chinoises. L’objectif de cette préparation commune relevait des enjeux de stabilité, de sécurité et de contre-terrorisme en Asie centrale. Elle fit l’objet d’une polémique significative avec la Chaîne américaine CNN qui insista sur la différence des objectifs entre Pékin et Moscou, alors que ces manœuvres avaient notamment pour but de montrer le niveau de la coopération sécuritaire et du partenariat stratégique sino-russe, dans un contexte de tensions montantes avec Washington.

La mainmise inquiétante des Talibans sur l’Afghanistan est donc aussi un « grand jeu » stratégique des ambitions et des rapports de forces sur les plans national et international. Et ce « grand jeu » comporte aussi sa part politique et diplomatique avec la recherche des conditions et des cadres de la coopération dans un nouvel ordre régional. La Chine et la Russie entretiennent et renforcent leurs liens avec les talibans. Ni Pékin, ni Moscou ne veut être en reste. L’ambassade russe à Kaboul assurait un contact officiel qui se poursuit. Cette ambassade, comme celle de la Chine resteront ouvertes.

Au mois de juillet, une délégation conduite par le numéro 2 des Talibans, le Mollah Abdul Ghani Baradar, fut reçu à Moscou par l’envoyé spécial du Kremlin pour l’Afghanistan, Zamir Kabulov. La délégation se rendit ensuite en Chine, à Tianjin, où le Ministre des affaires étrangère chinois, Wang Yi, l’accueillit avec une attention diplomatique toute particulière. Pour les Russes, une reconnaissance du nouveau régime pourrait suivre, mais elle officiellement conditionnée par les « agissements » des Talibans, c’est à dire par leur attitude sur plusieurs questions touchant en particulier à la sécurité et au terrorisme, mais aussi aux encouragements qui seront donnés à un dialogue politique inclusif interne afin d’en finir avec le long conflit afghan. Le discours chinois est très semblable. Wang Yi a appelé à des négociations intra-afghanes afin d’aboutir à une réconciliation. Ce langage officiel est en réalité très partagé dans le monde : le Conseil de Sécurité, l’Union européenne, l’OTAN, la France ou la Turquie… ont aussi posé des conditions de ce type touchant en particulier à la nécessité d’un gouvernement représentatif et inclusif, et appelant les Talibans à respecter leurs propres engagements. Il est évidemment difficile d’évaluer pour demain la crédibilité de tels discours. Il faut cependant mesurer l’intérêt que représente l’appui de la Russie et de la Chine pour les Talibans. Ce qui veut dire mesurer l’importance des réponses que ces derniers apporteront aux demandes insistantes de Moscou et de Pékin sur certaines questions, en particulier celles liées à la sécurité.

La Chine, en particulier (et comme la Russie), accorde un intérêt spécifique quant au traitement de la menace terroriste par les Talibans. Elle dispose de 76 km de frontière commune avec l’Afghanistan, et cette frontière jouxte le Xinjiang. Les chinois se montrent préoccupés par les activités du groupe séparatiste et djihadiste East Turkestan Islamic Party (ETIM). Ce Mouvement islamique du Turkestan oriental est une organisation comprenant des éléments actifs ouzbeks et ouïghours, réputés avoir commis plusieurs attentas meurtriers en Chine. « Nous espérons, a souligné Wang Yi, que les Talibans afghans vont clairement rompre avec les organisations terroristes, y compris l’ETIM, les combattre résolument et effectivement afin de lever les obstacles, jouer un rôle positif et créer les conditions nécessaires à la sécurité, la stabilité, le développement et la coopération dans la région ».

Comme la Russie, la Chine cherche à gérer la situation en utilisant des cadres institutionnels multilatéraux, par exemple l’Organisation de Coopération de ShanghaÏ (OCS) (6), dont la Russie est aussi un État membre. Pékin valorise le Groupe de contact Afghanistan de l’OCS dans un esprit explicite de contribution à la stabilité et à une « reconstruction pacifique » de l’Afghanistan. Wang Yi, entre le 12 et le 16 juillet, a ainsi effectué une visite au Turkménistan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan. Pékin propose enfin d’élargir à l’Afghanistan ce qu’on appelle le Corridor économique Chine-Pakistan (7), afin d’aider à cette reconstruction.

De l’hubris à l’humiliation

Même si elle n’est pas dénuée de concurrence, la convergence sino-russe tend à s’imposer pour installer une nouvelle configuration régionale après la défaite américaine. Il faut le mesurer, c’est une tout autre approche qui se présente. D’abord pour acter la défaite stratégique des États-Unis et en tirer les bénéfices. Dans une conférence de presse tenue le 20 août le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, montra qu’il avait bien compris le sens des événements : « l’Amérique du Nord et l’Europe, dit-il, doivent continuer à se tenir ensemble, au sein de l’OTAN. Les événements en cours en Afghanistan ne change rien à cela. Le déplacement du rapport des forces global, les actions agressives de la Russie et l’affirmation de la Chine font qu’il est encore plus important de conserver un lien transatlantique solide ».

Après le consternant mandat de Donald Trump, Joe Biden se préparait à la reconstruction d’une crédibilité internationale sur les options d’une hégémonie retrouvée et d’un impérium US dans des conceptions plus « classiques ». L’échec stratégique qui vient d’être enregistré, avec la terrible disgrâce du chaos et de l’incapacité à contrôler la situation… ont sabordé pour un temps indéfini la fiabilité des États-Unis et leur capacité réelle à « endiguer » la Chine. Comme dit le grand quotidien The Washington Post les États-Unis sont passés de l’hubris à l’humiliation. La Chine et la Russie auraient tort d’oublier que l’histoire, comme on dit, ne repasse pas deux fois les plats. Enfin, les ambitions russes et surtout chinoises s’inscrivent explicitement dans un double agenda.

Premièrement, nous venons de le voir, c’est la stabilité et la sécurité comme préoccupation concrète, immédiate et prioritaire. Cette préoccupation ne peut être sous-estimée. Elle s’inscrit, en effet, dans une vision conçue comme une alternative complète. Celle-ci suppose une fin du long conflit afghan et l’installation des conditions d’un développement économique. S’agit-il d’une vision volontariste et (elle aussi) démesurée ? Il est impossible aujourd’hui d’imaginer ce qui va se passer. On ne peut guère mesurer les chances d’une telle alternative, les risques de guerre civile, les déstabilisations et les crises possibles, les résistances politiques et sociales internes au régime des Talibans… La suite est très incertaine.

Deuxièmement, c’est la mise en place d’une stratégie permettant les bases d’une coopération, de l’exploitation des ressources et des richesses du sous-sol afghan, la construction d’infrastructures, et pour la Chine, très explicitement, la volonté d’intégrer de telles perspectives dans les projets mondiaux de la Belt and Road Initiative (BRI). L’Afghanistan, rappelle-t-on aujourd’hui, disposerait de ressources énergétiques, de richesses minières importantes et même de « terres rares » utilisées dans les hautes technologies : cuivre, fer, or, mercure, lithium, cobalt, hydrocarbures… Ces richesses sont restées au stade inerte de potentialités inexploitées en raison, naturellement, de l’insécurité et du conflit persistant, qui auront donc bloqué pour longtemps n’importe quel grand projet.

Évidemment, sortir l’Afghanistan, État déliquescent, du contexte historique de la guerre pour l’insérer dans une stratégie de grands projets économiques et industriels constitue une rupture majeure, un changement de paradigme politique national et international. Une ambition de cette portée est un défi énorme. D’abord parce qu’il s’agit d’un des pays les plus pauvres du monde. Mais pas seulement. La Chine peut-elle réussir par l’économie ce que les États-Unis ne pouvaient réaliser par la force ?.. Il n’est pas sûr que le contexte actuel, la catastrophe financière et la crise humanitaire qui menacent, les sanctions américaines et celles du FMI, les interrogations sur les aides de la Banque mondiale, les tensions montantes et les confrontations de puissances puissent permettre aisément la réalisation d’une telle vision. C’est le moins que l’on puisse dire. Enfin, il faudrait aussi que les conditions politiques internes soient favorables. Est-ce que les insurgés idéologiques armés du premier émirat islamique d’Afghanistan, dans les années 90, pourront globalement se muer en responsables politiques, administratifs, sociaux, diplomatiques dans une visée de stratégie nationale et de progrès global ? Il leur faudra bien gouverner… Si l’attitude politique talibane traduit actuellement une volonté de s’adapter à une situation nouvelle et à se faire une certaine (ou incertaine) respectabilité… la matrice idéologique des Talibans a-t-elle vraiment changé ? On peut en douter. La question se doit d’être posée.

Contester un ordre fondé sur la puissance

Il reste encore une question essentielle autour de la leçon principale à tirer de la signification du 15 août 2021. La défaite américaine constitue une démonstration éclairante de la crise de ce qu’on appelle la pensée stratégique dominante, fondée sur l’affirmation de la puissance et sur l’exercice de la force. Les choix de défense, les choix de politique étrangère, les choix pour l’économie, pour la recherche… c’est à dire les choix décisifs du capitalisme occidental et des États-Unis en particulier sont prioritairement établis, structurés, légitimés sur cette pensée stratégique qui détermine la hiérarchie des puissances, la configuration et les contradictions d’un ordre international.

Tout se qui s’est construit dans un esprit et une recherche difficile d’alternative à la guerre depuis la fin du 19ème siècle (8) s’est intégré, à des degrés divers, dans une vision de multilatéralisme, d’égalité en droit et de légalité internationale, de responsabilité collective et de sécurité collective… La création de l’ONU, l’interdiction du recours à la force, le contrôle des armements et les accords de désarmement, la solution politique des conflits… tout ce corpus juridique et politique qui cherche des dispositifs pertinents pour prévenir la guerre et domestiquer la force est en train de se décomposer sous l’effet des logiques de puissances, c’est à dire dans l’esprit de cette vieille pensée stratégique dominante qui tend à s’imposer de plus en plus actuellement.

La défaite des États-Unis en Afghanistan montre l’impasse terrible de l’ordre international actuel et de l’approche stratégique dominante qui le conditionne. C’est l’impasse majeure d’une certaine façon de concevoir le monde et les relations internationales et d’exploiter ses ressources dans le cynisme et l’irresponsabilité. Cela s’inscrit dans les défis globaux existentiels de notre période.

On avait certainement pas besoin de la longue guerre d’Afghanistan et de ce dénouement – si c’est un dénouement … – pour mesurer cette impasse historique en tant qu’enjeu global de sécurité et de paix pour les peuples. Mais la puissance, et l’usage de la force qui l’accompagne, sont tellement entrés dans les mœurs politiques et sociales, pour ne pas dire sociétales, qu’il vaut la peine de souligner, chaque fois que cela est possible, que la puissance ne constitue ni une sorte de sens commun universel, ni un invariant obligé des comportements sociaux.

Certes, la puissance est un paramètre social et politique qui marque l’histoire dans la longue durée. Le capitalisme, en particulier, n’a cessé de s’en nourrir. Mais c’est un paramètre contingent et contestable…et jamais assez contesté aujourd’hui comme fondement problématique des conduites internationales. Comment peut-on imaginer (ou bien nous faire croire) possible de (re)construire par la force et par la guerre des institutions, une démocratie, des conditions de sécurité, une viabilité économique et sociale… dans un État au sein duquel une partie très significative des gens (36 % aujourd’hui) vivent au dessous du seuil de pauvreté et dans l’incapacité à répondre à leurs besoins fondamentaux ?

Ce corpus juridique et politique, construit essentiellement dans la deuxième partie du 20ème siècle dans la visée d’une architecture de droit et de responsabilité collective, montre la relativité de la notion de puissance. Des acquisitions et des progrès de portée civilisationnelle, pour un ordre international différent, sont possibles.

On ne peut pas dire – certainement pas – que la Chine et la Russie auraient des pratiques et des approches stratégiques étrangères aux logiques de puissances et à l’usage de la force. A l’évidence, ce modèle est aujourd’hui celui de tous les principaux acteurs mondiaux (hors Nations-Unies). Il constitue même un modèle pour ceux qui en tiennent le discours sans en avoir les moyens, comme l’Union européenne. Il y a cependant quelques différences. Suffiront-elles ?

Le long conflit d’Afghanistan, c’est une guerre de 2260 milliards de dollars. C’est un État failli. C’est 83 milliards de dollars pour la formation d’une armée qui s’est évanouie en quelques jours. C’est 100 000 civils, mais aussi 70 000 militaires et policiers afghans tués, et plus de 4000 soldats occidentaux alors qu’ils étaient embarqués par l’OTAN et dans une coalition de 31 pays… C’est donc 20 ans de combats, de victimes et de destructions… C’est en réalité, d’abord pour le peuple afghan, 40 ans d’occupations étrangères et de lourdes épreuves puisqu’il faut compter avec l’intervention soviétique et ses conséquences tragiques, mais aussi avec la guerre civile qui prit la suite. C’est cela qui pourrait se terminer. On aimerait y croire. Mais tout est possible. Après 40 années de naufrage, il sera peut-être, oui, peut-être… difficile de faire pire. (22 août 2021)

NOTES

1) Principales sources utilisées pour cet article : presse, instituts et médias français, euronews, Reuters, The New York Times, The Washington Post, Politico, les sites Défense One, Military Times, OTAN, Rand Corporation, International Institute for Strategic Studies (IISS), Council on Foreign Relations (CFR), National Security Archive, The Intercept, Global Times, South China Morning Post, RT-France, Sputniknews.

2) Discours du Président Bush lors d’une session conjointe du Congrès, jeudi 20 septembre 2001.

3) https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/afghanistan/2021-08-19/afghanistan-2020-20-year-war-20-documents The National Security Archive (NSA) est un institut de recherche non gouvernemental indépendant et une bibliothèque situé à l’Université George Washington, à Washington DC. Elle publie des documents déclassifiés en fonction de la loi américaine sur la liberté de l’information.

4) L’expression « state building » peut se traduire par reconstruction d’un État. Mais sa signification idéologique désigne plutôt l’installation par la force d’une « gouvernance » libérale dans une stabilité sous domination occidentale.

5) Il s’agit d’une organisation intergouvernementale à vocation politico-militaire (peu active) fondée en octobre 2002 et regroupant l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.

6) L’Organisation de Coopération de Shanghai est une organisation intergouvernementale politique et économique d’Asie. Elle comprend 8 pays membres (Chine, Inde, Kazakhstan,Kirghizistan, Russie, Pakistan, Tadjikistan, Ouzbékistan) ; 4 pays observateurs (Afghanistan, Biélorussie, Iran, Mongolie), et 6 partenaires de dialogue (Arménie, Azerbaïdjan, Cambodge, Sri Lanka, Turquie).

7) Ce Corridor est un ensemble de projets économiques, énergétiques et d’infrastructures visant à la modernisation et au renforcement de l’économie pakistanaise dans le cadre de la Belt and Road Initiative (BRI) ou nouvelles routes de la soie.

8) Voir « Chaos. La Crise de l’ordre international libéral. La France et l’Europe dans l’ordre américain », J. Fath, éditions du Croquant, 2020, pages 89 à 95.

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