Israël-Palestine : une initiative intéressante.

Voici mon point de vue avec quelques remarques sur ce texte important.

Un texte de cette nature visant à accréditer la possibilité d’une solution au conflit israélo-palestinien ne peut être que bienvenu. Redonner quelques raisons d’espérer avec un texte réflexion qui veut traiter des questions essentielles et nous projeter vers l’avenir… voilà qui est une bonne idée. Vouloir placer au centre du débat une initiative centrée sur l’exigence de paix… cela mérite vraiment d’être regardé de prêt. Et puis, vouloir aller au fond n’enlève rien, au contraire, aux nécessités les plus urgentes : un cessez-le-feu, la libération des otages, l’arrêt inconditionnel de tout ce qui nourrit immédiatement cet insupportable enfer.

Ce texte comporte nombre d’assertions justes. Il souligne notamment l’entrée dans une phase nouvelle et inquiétante du conflit, la possibilité de prolongements catastrophiques, l’effet de traumatisme du 7 octobre en Israël, la logique de guerre dominante, le poids de l’échec d’Oslo… Il appuie le principe d’une reconnaissance de l’État palestinien par les Européens. Il propose d’enclencher un nouveau processus de paix sur l’option des deux États, avec un « retour aux sources de la question de Palestine », et la mise en place d’une coalition (d’États) pour la paix. Il porte une critique sur les pratiques internationales du « deux poids deux mesures ». Le processus politique proposé dans ce texte serait scandé par des initiatives et des étapes visant à lui donner de la crédibilité. Je ne vais pas les rappeler ici. Il faut lire ce texte pour en saisir la logique d’ensemble et les explications apportées. Je note au passage que ce texte retient quelques idées figurant dans mon livre (« Israël, le Hamas et la question de Palestine », aux éditions du Croquant).

Cette initiative politique publiée par l’IReMMO, soulève cependant un certain nombre de questions.

Dans l’analyse (forcément rapide) de la situation, le texte me paraît problématique, à l’image de la première phrase. « A l’origine de cette crise, il y a l’inflexion stratégique opérée par le Hamas depuis 2021 ». Cette première phrase tend à résumer ou condenser l’origine de la crise majeure d’aujourd’hui à la stratégie du Hamas. Il y a, certes, une réalité des choix (et des débats internes) du Hamas. Il me paraît pourtant difficile d’approuver tel quel ce positionnement. Il est en effet indispensable d’identifier LES responsabilités. Celles du Hamas et celles d’Israël. Évidemment, elles ne sont ni de même nature, ni de même portée. Le massacre de masse du 7 octobre constitue le dramatique et criminel élément déclencheur de la crise majeure actuelle dans une stratégie de guerre totale. Mais on ne peut pas ne pas poser la question : pourquoi en est-on arrivé-là ? Et pas seulement comment… Donc pourquoi cette explosion de violence inédite dans l’histoire d’un conflit qui n’a pas manqué de funestes confrontations armées ?

On ne peux comprendre et faire comprendre ce qui se passe aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie sans rappeler plus de 76 années de colonisation, 57 ans d’occupation illégale, 3 décennies de cynisme diplomatique autour d’Oslo, 17 ans de blocus inhumain de Gaza. Selon moi, cela devrait être rappelé fortement afin d’assurer la pertinence d’une initiative qui doit naturellement être confrontée aux racines historiques et politiques du conflit.

Ce rappel est aussi nécessaire en raison des responsabilités appartenant aux principales puissances occidentales qui ont, dans la durée, affirmé leur solidarité avec Israël, quelle que soit la politique mise en œuvre par ses dirigeants. Ces puissances ne devraient pas pouvoir s’en tirer à bon compte, comme « d’impartiaux faiseurs de paix », alors qu’elles n’ont cessé, dans la durée, d’être les acteurs les plus engagés dans l’aide militaire et politique à Israël, au mépris du droit et des résolutions de l’ONU. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui encore, alors que l’État israélien lui-même, mais aussi deux de ses principaux dirigeants sont mis sur la sellette par la justice internationale : l’État d’Israël par la Cour Internationale de Justice (CIJ) pour suspicion de crime de génocide. Et puis Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant (Ministre de la défense) par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Ceci constitue un tragique aboutissement. L’aboutissement de décennies de colonisation, de domination, de répression, de discrimination jusqu’à la mise en place d’un système d’apartheid. C’est un basculement politique dans l’identification des responsabilités d’Israël ET de ses alliés occidentaux, alors que ni Tel Aviv, ni Washington et les Européens ne veulent accepter quoi que ce soit en la matière. Leur responsabilité est pourtant évidente et primordiale. Il est dommageable que cette réalité ne soit pas explicitement mentionnée.

Ne pas avoir évoqué cela me paraît relever d’un choix (si je ne me trompe pas). Le choix de proposer un processus politique et diplomatique dans lequel les dirigeants israéliens et leurs soutiens occidentaux pourraient éventuellement accepter de rentrer… Est-ce une illusion ? Ou un optimisme de la volonté… Certes, ne nous étonnons pas de devoir faire face à la contradiction rémanente et complexe entre deux exigences, celle de la justice, et celle du règlement politique. Mais alors, une autre question politique se pose : dans le contexte actuel, à quel prix, et au prix de quels renoncements peut-on, doit-on envisager une solution au conflit ? Faut-il vraiment, dès le départ, en rabattre sur certaines des réalités parmi les plus structurantes ?

A cette première remarque s’en ajoutent quelques autres. Par exemple, je crois que l’argument (utilisé avec une certaine insistance) de la sécurité d’Israël (et celle des Palestiniens?..) est plus difficile à manier qu’on ne le laisse entendre dans le débat politico-médiatique général que nous connaissons tous. Certes, il y a des enjeux de sécurité internationale à traiter. Le conflit israélo-palestinien, comme d’autres confrontations importantes, est lui aussi surdéterminé par des enjeux géopolitiques complexes auxquels nul ne peux échapper. C’est une évidence. Mais dans ce texte la question de la sécurité (comme argument privilégié d’Israël) nourrit l’irrépressible sentiment qu’elle est d’abord traitée pour obtenir une (hypothétique ?) bonne volonté israélienne… Est-ce réaliste ? Est-ce approprié ? Est-ce juste ?

Notons aussi que le processus politique décrit par le texte publié par l’IReMMO, et la coalition proposée pour conduire l’initiative présentée, est à l’évidence « d’essence » occidentale. Disons qu’elle octroie une priorité intégrale à un rôle occidental. Le premier cercle de cette coalition est dans cet esprit constitué de pays occidentaux et de pays arabes ayant dans l’ensemble de bonnes relations, anciennes ou récentes, avec Washington et les Européens, y compris dans le cadre des récents accords dits d’Abraham.

On peut aisément en saisir quelques raisons. Ce sont les États avec lesquels Israël peut possiblement discuter/négocier. Mais comment ne pas mettre tous les pays arabes sur le même plan, et choisir quelques uns parmi eux ? Ne faut-il pas exprimer très clairement la nécessité d’en revenir au plan de paix arabe acté par la Ligue arabe en 2002 (il est cité dans le texte) ? Autre remarque : pourquoi aucun pays dits de ce que l’on appelle le « Sud global » (Mexique, Brésil ?..) ne figure dans les acteurs majeurs possibles ? Enfin, le texte exprime des choses « raisonnables » sur l’Iran et notamment sur ses relations avec l’Arabie Saoudite. Il y a là une vraie question. Mais quid de la Chine qui, précisément, a permis sous son égide, qu’un pas positif soit effectué dans une forme de normalisation saoudo-iranienne ?.. En dépit de sa confrontation avec Washington, ne faut-il pas associer Pékin ? Bref, cette idée d’une coalition d’acteurs majeurs peut probablement se révéler productive… mais elle semble complexe à réaliser. Personne ne dira que c’est simple… Disons que cela mérite réflexion.

Le texte reprend la formule (que personnellement j’appuie) d’un nouvel ordre au Proche-Orient. Mais il faut être, ici aussi, très clair. Les Accords d’Abraham, dans leur esprit et leur réalité, constituent en eux-mêmes un projet de « nouvel ordre » au Proche-Orient. Un projet hypocrite et dangereux qui exclut les Palestiniens et la réalisation de leurs droits. Qui exclut ainsi toute raisonnable perspective de solution juste. Il faut donc, je le crois, affirmer la nécessité d’une rupture avec ces accords, tels qu’ils ont été conçus. L’idée devrait être celle d’un nouvel ordre permettant pour l’avenir les plus larges coopérations, pas seulement au Proche-Orient, et accompagnant positivement les Palestiniens sur le chemin de la construction nationale et de l’indépendance, y compris sur le plan des enjeux régional et international. Cela en dissociation très nette avec ce qui s’est passé jusqu’ici au bénéfice d’Israël, avec le soutien enthousiaste et volontariste de Donald Trump. Il est d’autant plus utile de rappeler cela qu’au moment où ces lignes sont écrites, la perspective d’un retour de Donald Trump à la Maison Blanche se fait de plus en plus crédible.

Enfin, dernière remarque générale, ce texte insiste sur un double aspect politique : d’une part, les deux protagonistes n’auraient plus « ni la capacité, ni la volonté de négocier » pour un accord final. Il faudrait dès lors « retirer les clefs du règlement du conflit israélo-palestinien des mains d’Israël et des acteurs palestiniens ». D’autre part, même si le texte dit vouloir redonner leur rôle aux Nations Unies et au Conseil de Sécurité, il est précisé ceci : « l’histoire a montré que l’ONU ne peut pas par elle-même assurer l’application de ses principes sur le terrain. Elle ne peut donc pas être à elle seule le nouveau cadre de règlement du conflit israélo-palestinien ». Que signifie vraiment cette réserve ? Il y a là de gênantes ambiguïtés. Peut-être des questions de formulation. Des clarifications seraient bienvenues.

Affirmer vouloir retirer les clefs du règlement politique aux protagonistes directs est un choix qui ne peut se comprendre que si cela signifie ne plus jamais laisser le sort d’un processus politique au seul face à face israélo-palestinien. L’expérience montre, en effet, comment Israël réussit, dans un écrasant rapport de forces, à imposer ses vues et à faire échec à tout accord dans un contexte qui s’est montré, il est vrai, de plus en plus difficile et compliqué. Je ne doute pas que les signataires du texte (éminents spécialistes) en ont pleinement conscience. Je crois simplement qu’un processus politique doit impérativement s’intégrer dans un cadre multilatéral universel, celui des Nations Unies, même s’il faut une coalition spécifique, un moteur politique efficace pour obtenir des avancées, pour construire le chemin d’une solution. Cela va de soi. Cela va mieux en le disant clairement. Il est donc nécessaire que les Nations Unies se voient renforcées par leurs États membres. Cela dépend d’eux.

Mais il faudrait aussi être plus précis sur ce que l’on appelle un « cadre de règlement du conflit ». Je pense que l’ONU doit être le cadre légal, légitimant et « constituant » en termes de droit et de choix fondamentaux. Les Nations Unies doivent être ainsi le décisionnaire initial et final. La coalition, selon moi, n’est pas « un cadre » capable d’offrir notamment les termes de référence d’une négociation, une légalité reconnue, des garanties collectives…mais un moyen, un instrument décisif, un « conducteur de travaux politiques »… si l’on peut formuler la chose ainsi. Le texte l’exprime par ailleurs très bien puisqu’il y est mentionné qu’il s’agit d’un groupe opérationnel d’États « agissant comme facilitateurs, arbitres et garant de la construction du jour d’après, et donc doté d’objectifs et de leviers d’action ». Oui, et cela confirme, me semble-t-il, que l’ONU, doit rester très explicitement le seul cadre légitime pour dire le droit et acter le règlement du conflit, en conformité avec la Charte. Il ne faut pas risquer d’affaiblir de quelque manière que ce soit le rôle des Nations Unies, même (et surtout) lorsque l’on voit au quotidien à quel point les dirigeants israéliens méprisent et refusent cette institution fondatrice de l’ordre international installé après 1945… Parce que l’ONU rappelle, depuis des décennies, à force de résolutions et d’actes politiques, les responsabilités essentielles d’Israël dans le conflit israélo-palestinien et dans « l’installation » durable dans le paysage international, de ce que l’ont a nommé, dès 1948, la question de Palestine.

Il faut absolument inscrire le processus politique nécessaire dans le cadre de l’ONU dont le respect doit s’imposer comme une exigence primordiale… C’est d’ailleurs le seul cadre qui mérite la qualificatif « d’inclusif », selon le souhait exprimé dans le texte.

En conclusion, je constate qu’il y aurait bien d’autres remarques à faire sur ce texte qui a le mérite de dire, à sa façon et de manière opportune, qu’il faut se saisir de la très dangereuse et dramatique situation actuelle pour proposer une initiative de sortie de crise et de construction pour l’avenir. C’est particulièrement utile en tant que vision et engagement, mais aussi pour pousser à la réflexion sur le fond des problèmes et des enjeux. Et cela manque beaucoup dans le contexte politico-médiatique actuel.

Je regrette que la dimension coloniale de ce conflit ne soit pas assez traitée, car c’est bien là que se situe l’origine, la racine du conflit. Cette question est primordiale. Elle peut d’ailleurs permettre d’effectuer ce que le texte présente comme « un retour aux source de la question de Palestine ». Excellente formule. Je pense qu’une solution juste et durable devra être une solution non coloniale. La Cour Internationale de Justice vient d’ailleurs de donner, sur ces questions, un avis consultatif (le 19 juillet 2024) obligeant tous les États à s’y conformer. Dans ses conclusions, la CIJ souligne en particulier que l’État d’Israël est dans l’obligation de mettre fin à sa présence illicite dans le Territoire palestinien occupé dans les plus brefs délais, mais aussi de cesser immédiatement toute nouvelle activité de colonisation, et d’évacuer tous les colons du Territoire palestinien occupé. Les choses sont ici formulées on ne peut plus clairement. Il faut effectivement lier étroitement occupation, colonisation et processus d’annexion, comme marche forcée privant le peuple palestinien de son droit à l’autodétermination.

Remarquons aussi que l’ensemble des gouvernements (à l’exception des autorités israéliennes) admettent ou soutiennent que la solution à la crise majeure actuelle implique la création d’un État palestinien indépendant au côté de l’État d’Israël. C’est en soi une façon de souligner qu’avec la poursuite de l’occupation et de la colonisation, la non résolution de la question de Palestine est bien à l’origine de cette crise.

Je pense aussi que la question de la reconstruction de Gaza devra être posée en raison de la dimension inédite de la destruction en cours, et de la nature politique de cette destruction. Car il s’agit d’un choix israélien délibérément pensé et mis en œuvre. Cela mériterait quelques explications quant aux visées de la stratégie israélienne, mais ce n’est pas l’objet ces quelques remarques. On sait qu’il faudra des dizaines d’années et des dizaines de milliards de dollars pour pouvoir reconstruire un cadre de vie acceptable pour les Palestiniens. Si cette guerre finit par s’arrêter vraiment… La façon dont cette question sera abordée (qui touche aux conditions mêmes d’un règlement) sera significative de l’attention que l’ensemble des puissances occidentales et bien au-delà, accorderont à la vie, à la société et aux droits des Palestiniens. Il faudra de la vigilance.

J’approuve par principe et par préférence politique l’optimisme relatif qui se dégage de ce texte diffusé par l’IReMMO, mais au regard des évolutions du monde aujourd’hui, pas seulement au Proche-Orient… j’ai quand même peur d’avoir tort.


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2 commentaires sur “Israël-Palestine : une initiative intéressante.

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