Les armes nucléaires et la fin d’un ordre international…

J’ai lu « Nuclear War. A scenario », écrit par Annie Jacobsen (Dutton éditeur, 2024). Ce livre a été édité en français par Denoël, et en livre de poche par les éditions J’ai lu, sous le titre « 72 minutes ». Annie Jacobsen est une journaliste américaine, diplômée de Princeton, auteure de nombreux ouvrages portant sur les programmes militaires, le renseignement, la sécurité internationale… « Nuclear war » est son dernier ouvrage paru. Il a fait l’objet de multiples commentaires, notamment quant à sa crédibilité sur le plan militaire. On peut naturellement formuler toutes sortes d’interrogations ou de critiques sur les événements tels qu’ils sont imaginés et relatés dans ce livre. La guerre ayant ses propres logiques, ses développements intrinsèques imprévisibles… tout devient possible. Surtout lorsqu’il faut tenter de concevoir… ce qui n’a jamais été. Y compris le pire ou l’inimaginable puisqu’il s’agit de la guerre nucléaire. C’est ce qu’Annie Jacobsen a choisi de faire.

Il reste que le scénario inventé apparaît plutôt crédible parce qu’il décrit ce que tant de scientifiques et de spécialistes ont déjà documenté : une catastrophe mondiale et une destruction terrifiante de notre civilisation. Une fin de notre histoire actuelle. C’est le sens du livre. C’est ce qui fait sa force et sa légitimité. Et cela ne plaît pas à tout le monde.

Dans une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique, Bruno Tertrais propose une critique d’expert portant essentiellement sur la dissuasion, comme doctrine de « non emploi » et choix de sécurité internationale. Faisant référence au non emploi de l’arme nucléaire depuis Hiroshima et Nagasaki, il écrit : « …l’absence de détonation a été causée par des décisions humaines : celle de ne pas employer l’arme, celle de ne pas considérer une fausse alerte comme une attaque, celle d’installer des dispositifs de contrôle et de sécurité redondants »(1). Fort bien. Il est en effet plus que nécessaire que des gouvernements puissent multiplier les précautions, les retenues et les moyens encadrant les stratégies nucléaires et la dissuasion. C’est là l’exigence d’un minimum de rationalité. Dans son livre, cependant, Annie Jacobsen traite la question tout autrement. Elle ne dit pas comment « gérer » les armes nucléaires dans la supposée vertu du « non-emploi ». Elle explicite à sa façon ce que serait une guerre nucléaire : non pas un grand conflit armé avec des vainqueurs, des vaincus, des destructions immenses et des victimes innombrables… mais quelque chose de très différent : une catastrophe pour l’humanité. Le livre de Mme Jacobsen doit être lu pour cette raison, pour ce qu’il porte de refus, de sagesse et d’avertissement solennel. C’est un argument fondamental.

Délégitimer l’existence des armes nucléaires

Là est la question : non pas comment justifier l’existence des armes nucléaires, qui ne sont pas seulement des armes de destruction massive (ADM), mais comment délégitimer une arme qui est en elle-même une menace objective d’anéantissement civilisationnel. Ceci est forcément contradictoire avec une hypothèse de Bruno Tertrais, tirée de l’article déjà cité : « la dissuasion nucléaire a donc sans doute été une clé, peut-être « la » clé de la paix… ».

Devant la nature existentielle de la menace, il est tout de même préoccupant que l’on puisse se contenter de quelques formules dans leur flou caractérisé : sans doute, peut-être, lecture pessimiste contestable, réduction des risques, les États nucléaires ne se font pas la guerre… Ces formules, et tant d’autres encore, disent l’approximation ontologique et les risques qui s’attachent à la dissuasion. Elles cherchent pourtant à démontrer une efficacité de celle-ci. Tertrais écrit d’ailleurs lui même « qu’il est difficile de valider l’hypothèse selon laquelle la dissuasion aurait jusqu’ici prévenu une guerre mondiale ». Mais, avec une certaine habileté, il le fait pourtant, même s’il en accepte quelques limites.

Dans son livre, Annie Jacobsen est évidemment beaucoup plus nette. Elle écrit : « La dissuasion a échoué. Ainsi que toutes les stratégies théoriques qui, depuis des décennies, renforcent insidieusement l’idée selon laquelle les armes nucléaires rendraient le monde plus sûr. Des politiques qui s’abritent derrière des euphémismes comme « rétablir la dissuasion », l’escalade pour la dé-escalade » ou la « détermination pour la modération ». Des politiques qui, dans ce scénario, se révèlent de véritables bombes à retardement. Une approche vouée à l’échec. Prétendre que la « dissuasion sur mesure » ou la « riposte graduée » peuvent arrêter une guerre une fois lancée est aussi aberrant que le concept de dissuasion lui-même »(2).

Il est donc parfaitement clair que débat de fond devrait porter non pas sur la dissuasion, mais sur une tout autre question. Pourquoi ? Qu’est-ce que la dissuasion ? Pour simplifier, on pourrait dire d’abord qu’il s’agit du mode de « gestion » d’une arme inutilisable. Inutilisable… sauf si l’on accepte le risque terrifiant d’assumer les conséquences de leur utilisation, telles qu’elles sont, par exemple, imaginées avec une certaine vraisemblance par Annie Jacobsen. Avec vraisemblance car cette auteure s’est appuyée sur des acteurs compétents, des personnalités politiques, des membres de cabinet ministériels, des ingénieurs du nucléaire, des scientifiques, des experts, des analystes du renseignement, des militaires de haut rang, notamment des officiers généraux… afin de pouvoir expliquer sérieusement à quoi ressembleraient les 72 premières minutes d’une guerre nucléaire. Dans cet esprit, Annie Jacobsen donne la liste et les titres de 47 personnes de haut niveau avec lesquelles elle a pu s’entretenir.

Une arme de la puissance et de la hiérarchie des puissances

Le problème essentiel (au sens de principal et de l’origine) n’est donc pas celui de la dissuasion, mais celui de l’existence des armes nucléaires. Remarquons au passage que les doctrines de la dissuasion ont notamment pour avantage de déporter le débat sur autre chose que cet essentiel. Il faut cependant définir ce que l’on entend vraiment par essentiel. Ceux qui veulent à la fois conserver les arsenaux atomiques, gérer leur existence, leur modernisation, leur renforcement, leur soit disant « légitimité »… considèrent que ce choix s’impose parce que l’arme nucléaire est une arme politique, une arme de puissance et de la hiérarchie des puissances. Donc un instrument de confrontation stratégique et de domination. Une arme du contexte international. La bipolarité de la Guerre froide avait installé une centralité du nucléaire. Le contexte actuel, beaucoup plus complexe, accroît son importance au fur et à mesure de la montée des tensions et des risques. La course aux armements nucléaires accompagne et nourrit ces tensions et ces risques.

L’arme nucléaire n’est pas un vecteur ultime de la sécurité (selon le discours officiel français). Elle est un moyen de s’inscrire de façon proactive dans un ordre international d’abord structuré par les logiques de puissance, par le primat de la force, par les stratégies de la compétition et de la permanence choisie de la menace. On reste ainsi très loin des buts et des principes définis par la Charte des Nations Unies fondée sur la sécurité collective, sur l’esprit de la responsabilité collective, sur la sécurité par l’action diplomatique, par la coopération et le désarmement.

L’arme nucléaire est donc en contradiction directe avec le sens même de la Charte des Nations Unies. Plus l’ONU, et plus généralement le droit international, sont écartés de toute approche sur les crises et les conflits, plus les armes nucléaires prennent de l’importance dans les confrontations et dans l’ensemble des relations internationales. Nous en sommes là. Pourtant, l’actuelle course au renforcement et à la modernisation des arsenaux nucléaires dans le monde est présentée non pas comme le fruit d’une dégradation progressive du contexte mondial, mais comme l’ouverture d’une période spécifique intitulée « la dissuasion au troisième âge nucléaire »(3). Cette formulation quant à l’avènement d’une troisième période, ou d’un « troisième âge » nucléaire reste problématique. Quels que soient les niveaux de la conflictualité et les évolutions géopolitiques, les stratégies nucléaires restent fondées sur la grammaire de la dissuasion comme moteur idéologique et comme fausse légitimation. C’est une évidence, mais l’essentiel n’est pas là. Cette idée d’un « troisième âge du nucléaire » vise davantage à justifier un processus volontariste de croissance et de renouvellement des arsenaux, et d’adaptation des stratégies nucléaires.

Viser l’élimination pour la sécurité

En dépit des déclarations contraires du Président Macron, la France y contribue activement, et ne cesse d’ailleurs d’en faire très explicitement une réponse aux questions posées par le contexte international. Dans le même esprit, les États-Unis semblent prêt à redéployer de nouvelles forces nucléaires (notamment tactiques) dans le Pacifique occidental afin de renforcer la capacité américaine de dissuasion et de mieux répondre aux développements majeurs de la défense chinoise (4). Alors qu’en Corée du Sud et au Japon particulièrement, dans des contextes et des histoires différentes, une pression militariste s’exerce pour un accès à la maîtrise de l’arme nucléaire avec la définition de programmes adaptés, y compris, éventuellement, en partage avec Washington, selon le modèle existant entre des États-Unis et 5 pays européens (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas et Turquie) depuis les années 50, dans le cadre de l’OTAN.

Dans un tel contexte toutes les politiques choisies en Europe et ailleurs devraient au contraire, et fort logiquement, tendre vers le désarmement et la visée de l’élimination des armes nucléaires. En complément du Traité sur la non-prolifération (TNP), le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) adopté dans le cadre des Nations Unies en 2017, aujourd’hui ratifié ou signé par 99 pays, soit une majorité des États membres de l’ONU, constitue pour cela un moyen politique et juridique incontournable. Il faut donc partir de l’actuelle trajectoire des relations internationales pour légitimer la nécessité de pousser dans cette direction… Mais dans la réalité actuelle, ce qui domine c’est l’instrumentalisation de cette préoccupante situation afin de contredire et le TNP, et le Traité d’interdiction, c’est à dire la structure même du droit international installé sur la question, et définissant une tout autre perspective que la dissuasion : celle du désarmement pour aller dans la voie de l’élimination.

Lorsque la puissance domine, le droit s’effondre

Cette réalité explique l’échec de la Conférence d’examen 2026 du TNP. C’est une contribution supplémentaire et inquiétante à l’effondrement de l’ensemble du droit international, des conventions internationales, des traités de maîtrise des armements ou de désarmement, de la Charte de l’ONU. Lorsque la puissance domine et le droit s’effondre… c’est le primat de la force qui l’emporte.

Le contexte actuel est effectivement de plus en plus préoccupant. Il reste cependant nécessaire de correctement évaluer les dangers réels qu’il ne faut pas confondre avec l’usage de la rhétorique… elle-même significative des tensions existantes. Toutes les formulations politico-militaires utilisées dans des périodes de tensions, en effet, ne sont pas des menaces constituées comme autant de marches successives dans une escalade périlleuse.

Dans un article récemment signalé par la revue de presse de l’IDN (Initiative pour le Désarmement Nucléaire), George Perkovich (5), titulaire de la chaire japonaise pour un monde sans armes nucléaires, analyse le rapport entre le discours et l’action réelle durant les conflits. Afin de pouvoir évaluer précisément les intentions (ce qui est impératif), il distingue les paroles, les allusions, les menaces explicites, les signaux, les préparatifs…La rhétorique fait ainsi l’objet d’instrumentalisations utilisées par chacun des acteurs afin d’exprimer une posture, y compris pour l’opinion publique qui lui importe. C’est une forme de dialogue stratégique, si l’on peut dire, dans des degrés différenciés de tensions et de défiance, selon les contextes. Perkovich souligne aussi la grande rareté des menaces nucléaires réelles imminentes.

Avec le nucléaire, on « joue » avec l’irrévocable

Dans ces modes très variables d’expression politique, tout doit être pris au sérieux, mais tout n’a pas la même signification, et tout ne relève pas de la menace intentionnelle et de la nécessité de se préparer à la guerre nucléaire (heureusement). D’ailleurs, comme l’écrit G. Perkovich « le terme de menaces a été largement galvaudé ». En conclusion de son article, il souligne ainsi que « les intérêts qui ont empêché tous les dirigeants de déclencher une guerre nucléaire depuis août 1945 les ont également retenus de tenir des propos ou d’adopter des comportements susceptibles d’inciter leur adversaire à frapper le premier. Agir et parler comme si l’on allait recourir à l’arme nucléaire est trop dangereux, à moins qu’il ne semble n’y avoir aucune autre alternative pour empêcher la destruction massive de son pays ». Autrement dit, avec le nucléaire, en stratégie et même en rhétorique, il faut avoir conscience que l’on « joue », de près ou de loin, avec l’irrévocable. Et cette conscience manque sérieusement aujourd’hui, dans un contexte idéologique ou tout a été construit dans la durée pour banaliser la dissuasion et faire accepter l’existence des armes nucléaires.

Dans les conflits et les confrontations de puissance, le politique et l’expression politique des rapports de forces restent ainsi prégnants. Cela fait partie d’un contexte global, des risques et des sérieuses préoccupations que celui-ci impose, et de l’absolue nécessité d’inscrire les choix dans une approche circonstanciée sur les processus en cours, dans une vision sur l’essentiel. Il y a un effort d’analyse et de projection à produire. C’est la condition pour sortir de la menace, concept dominant de sécurité nationale, qui enferme dans les impasses d’un présent militarisé.

Comment la France participe de la course aux armements nucléaires

La France a très récemment dévoilé le développement prévu d’un nouveau missile, l’ANS4G pour Air-Sol Nucléaire de la Quatrième Génération. Ce projet (6) fut annoncé officiellement le 11 juin dernier. Il s’agit d’un missile hypersonique qui pourrait atteindre 8600 km/heure avec une portée de plus de 1000 km. Cette arme devrait s’inscrire dans les missions des Forces aériennes stratégiques et de la Force aéronavale nucléaire, comme capacité de dissuasion nucléaire à l’évidence très renforcée. Ce projet traduit la volonté française d’être à la pointe stratégique et technologique dans le développement des capacités nucléaires. Elle participe ainsi de l’actuelle course aux armements nucléaires dans le monde, en recherchant l’avantage que peut apporter une supériorité. Selon le site Armées les ingénieurs parlent même « d’un tournant historique ».

Très officiellement, par la voix d’Emmanuel Macron, la France déclare pourtant ne pas s’inscrire dans la course aux armements, alors qu’elle poursuit et qu’elle planifie, depuis des années, au fil des Lois de programmation militaire (LPM) des programmes de modernisation et de renforcement concernant l’ensemble de ses capacités nucléaires dans tous ses dispositifs et ses composantes. C’est le sens du discours du Président de la République le 2 mars 2026 à la base militaire de l’Île Longue (7).

Dans ce discours, on peut faire le constat de ce qui ne change pas : la dissuasion comme fondement stratégique, le nucléaire comme instrument d’une puissance invoquée, la coopération avec Londres, une certaine dimension européenne des intérêts de sécurité (c’est une réalité), et « l’avertissement nucléaire unique et non renouvelable » (que l’on désignait hier comme « l’ultime avertissement »), censé « rétablir la dissuasion » en cas de menace imminente ou de « ligne critique » en voie d’être franchie. Cet avertissement ultime recouvre cependant un tout autre sens, celui de l’option consternante (mais non dite) d’une frappe en premier aux conséquences non maîtrisables possibles avec le risque d’une guerre nucléaire.

Ce discours présidentiel contient aussi une évolution stratégique importante : la définition d’une doctrine de « dissuasion avancée » signifiant un rehaussement volontairement non précisé de l’arsenal français, et une intégration plus forte des défenses européennes entre elles. Il n’est pas question d’un partage de la décision d’emploi du nucléaire, de la planification et de la définition des intérêts vitaux, mais d’une forme de coopération entre forces nucléaires françaises et forces conventionnelles en Europe. Avec des participations conventionnelles de forces alliées aux activités nucléaires de la France, et des déploiements stratégiques français dans des pays alliés. Des chasseurs bombardiers français porteurs de missiles nucléaires pourraient stationner sur des bases en Europe, des exercices communs pourraient être organisés dans un esprit général d’épaulement opérationnel. Au-delà des dispositifs existant d’un partage nucléaire avec les États-Unis dans le cadre otanien, cette transformation doit être interprétée dans un contexte où quelques pays en Europe pourraient considérer aujourd’hui nécessaire d’accéder à une maîtrise du nucléaire militaire. La Pologne par exemple. Le cas spécifique de la Turquie dans sa géopolitique à la fois européenne et proche-orientale est aussi à prendre en compte. La question de la relation de ce dispositif d’ensemble avec l’OTAN est évidemment posée au regard des évolutions de la politique américaine. Nombre d’interrogations actuelles n’ont pour l’instant pas de réponse.

La « dissuasion avancée » est-elle vraiment une nouveauté ?

Une remarque, cependant, tend à s’imposer. Cette volonté de pousser à l’intégration militaire en Europe… est-elle vraiment une nouveauté ? En vérité, cette « dissuasion avancée » rappelle irrésistiblement ce qui fut mis en place en 1975, sous Valéry Giscard d’Estaing, avec le concept de « bataille de l’avant ». Cette « bataille de l’avant », que l’on doit alors au Chef d’état-major Guy Méry, était une stratégie de défense élargie, délibérément très offensive, en direction de l’Europe centrale et de l’URSS… puisque nous sommes alors dans le cadre stratégique de la Guerre froide. La « bataille de l’avant » en lien avec l’OTAN en dépit du statut particulier de la France au sein de l’Alliance atlantique, visait à montrer une détermination française à engager le combat à l’Est, de façon… avancée, et au besoin jusque sur les frontières.

L’esprit de la « dissuasion avancée » proposée par Emmanuel Macron, est peu différent en dépit des bouleversements que l’histoire géopolitique de l’Europe et du monde a pu imposer. Aujourd’hui, comme hier, il s’agit de la recherche de formes d’intégration opérationnelle et stratégique face à un adversaire désigné, une menace explicitement qualifiée de façon très assertive, comme on dit aujourd’hui. Le rôle de l’OTAN est maintenant un peu plus incertain en raison des options changeantes et peu claires de l’Administration Trump. Mais le défi à la Russie, explicitement caractérisée comme menace, s’exprime encore 50 ans après, comme une constante politique majeure…

Sur la question de la menace russe…

Pourtant, cette menace russe est-elle toujours de la même dimension, de la même nature ? La Russie d’aujourd’hui a calé devant Kiev en 2022. Elle reste bloquée dans le Donbass depuis plus de 4 ans. Plus encore, elle est en grande difficulté d’ensemble depuis le début de la guerre qu’elle a déclenchée en Ukraine. Cette guerre ne lui a pas permis de démontrer la renaissance d’une grande puissance russe. La Russie n’a pas réussi à faire reculer une OTAN qui s’est au contraire élargie. Elle ne pourra plus réintégrer l’Ukraine dans sa zone d’influence et d’hégémonie. Le sentiment national ukrainien s’est en effet renforcé. Quelles que soient les conclusions futures de la guerre, la Russie subit ainsi un échec stratégique évident, faute de pouvoir réaliser les objectifs politiques annoncés ou clairement visés. Il est donc d’autant plus curieux que la plupart des dirigeants occidentaux, notamment français, persistent à nous présenter la Russie comme une menace existentielle, alors qu’elle n’a plus la puissance globale pour pouvoir vraiment représenter un danger de cette nature (8).

Pour la Russie la leçon de cet échec est rude, et Poutine ne sait guère aujourd’hui comment il va pouvoir en sortir sans perdre la face, voire la guerre elle-même… Mais cette leçon est la même pour toutes les puissances, y compris les États-Unis, Israël ou bien la France… qui s’imaginent être en capacité d’obtenir par la force militaire ce que seul le politique a le pouvoir (éventuellement) de vous accorder.

Ne faut-il pas davantage d’exigence et de pertinence dans l’analyse que l’on produit quant à la réalité des menaces véritables, des stratégies à l’œuvre, des intérêts en cause, des rapports de forces, des perceptions de l’avenir pour chacun des acteurs ?.. Mesure-t-on vraiment que la puissance n’est pas seulement une impuissance, comme on le dit aujourd’hui, mais un facteur constitutif moteur des crises, des affrontements et de la décomposition avancée de l’ordre international installé en 1945 ?

Un processus de déconstruction sociale systémique

On se demande souvent quelles sont les raisons de fond expliquant l’évolution actuelle des relations internationales et l’intense course aux armements qui les caractérise. Cette marche au surarmement et aux technologies avancées paraît irréductible, en tous les cas sans que des freins soient jamais recherchés qui puissent l’enrayer. Il y a bien sûr de solides intérêts en jeu et beaucoup de profits possibles dans le développement d’une industrie, de technologies et d’activités déclarées priorités nationales indiscutables. Au point où l’exigence de la réduction des déficits n’est considérée qu’au profit du militaire et au détriment des dépenses publiques d’ordre social. Le débat politique porte ainsi sur le niveau des coupes touchant les retraites, la protection sociale, l’éducation, la culture… plutôt que sur la légitimité et la pertinence des orientations politiques d’ensemble. C’est un processus de déconstruction sociale qui participe de la crise structurelle des systèmes installés après la Seconde guerre mondiale.

A cette arithmétique néolibérale s’ajoute une logique stratégique globale. Dans le contexte de sociétés en crises et d’une évolution chaotique des relations internationales, on assiste à une mutation de longue durée dans une militarisation de très haut niveau. Celle-ci structure un ordre international de compétition des puissances pour les ressources, pour les marchés, pour la domination. Ce sont les logiques de puissance qui imposent leurs critères de croissance et de prédation. Ces implacables logiques mettent l’usage de la force au premier rang des méthodes de règlement des conflits et des relations internationales. Elles sont tellement structurantes dans les règles du capitalisme, que les échecs stratégiques récurrents dans l’exercice de la force et dans les guerres ne suffisent pas, loin de là, à un quelconque retour (celui-ci serait bienvenu) à la sécurité collective, au respect du droit dans l’égalité, au multilatéralisme, à la retenue et à un minimum de sagesse, de dialogue et de confiance mutuelle entre tous les acteurs. On en est loin. C’est cette cinétique globale qui inscrit de plus en plus sévèrement les relations internationales dans une trajectoire périlleuse.

Poser les bonnes questions de la responsabilité collective

Le véritable enjeu politique essentiel se définit donc probablement d’abord autour de quelques questions décisives : qui dominera l’ordre international demain ? Quelle maîtrise des ressources ? Qui définira les normes nouvelles ? Comment surmonter les fractures politiques et idéologiques autrement que par la guerre ? Est-ce en brisant complètement, comme on le fait aujourd’hui, les ressorts de la sécurité collective, la force du droit et la légitimité du multilatéralisme que l’on pourra maîtriser un nouvel ordre, assurer la sécurité et la coopération pour tous, empêcher de nouvelles guerres ? Non, évidemment.

L’exigence décisive est celle de la responsabilité. Responsabilité politique et éthique. Il faut faire reculer les logiques de puissance et le primat de la force dans les relations internationales et dans les choix de chacun des acteurs, notamment les choix français et européens. L’heure est à l’action diplomatique et à l’intérêt commun dans un monde qui nous impose, qu’on le veuille ou non, la salutaire contrainte d’une communauté de destin.

1) «La guerre nucléaire est-elle possible ? A propos du livre d’Annie Jacobsen, Guerre nucléaire. Un scénario », note 21-24 de la Fondation pour la Recherche Stratégique, 2 octobre 2024. https://www.frstrategie.org/web/documents/publications/notes/2024/202421.pdf

2) « 72 minutes. Guerre nucléaire, un scénario », Annie Jacobsen, J’ai lu, 2024, page 350.

3) Voir « La dissuasion au troisième age nucléaire », Amiral Pierre Vandier, éditions du Rocher, 2024.

4) « Reintroduce nuclear weapons to the Pacific to reduce the chance of war wirh China », Kyle Balser and Robert Peters, Breaking Defense, June 01, 2026. https://breakingdefense.com/2026/06/reintroduce-nuclear-weapons-to-the-pacific-to-reduce-the-chances-of-war-with-china/

5) «How to Assess Nuclear ‘Threats’ in the Twenty-First Century », George Perkovich, January 20, 2026.

https://carnegieendowment.org/research/2026/01/assessing-nuclear-threats-in-the-twenty-first-century

6) Voir « La France dévoile l’ANS4G, un missile capable d’atteindre 8600km/h. Pourquoi les ingénieurs parlent d’un tournant historique », Antoine Renaud, Armées, 21 juin 2026. https://armees.com/la-france-devoile-lasn4g-un-missile-capable-datteindre-8-600-km-h-pourquoi-les-ingenieurs-de-la-defense-parlent-dun-tournant-historique/

7) Discours du Président sur la dissuasion nucléaire, Île Longue, 2 mars 2026. https://uk.diplomatie.gouv.fr/fr/discours-du-president-sur-la-dissuasion-nucleaire  

8) Pour un approfondissement sur ces questions, voir « Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine », Jacques Fath, éditions du Croquant, pages 21 à 27, et la conclusion pages 157 à 169.


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