
Une réunion secrète s’est tenue dans une station de ski isolée d’Allemagne entre le 7 et le 13 septembre. On n’en sait ni le lieu exact, ni la dite précise. En revanche, on connaît parfaitement l’ensemble des participants : Brad Cooper, Amiral et Commandant du CENTCOM (Commandement interarmées US pour les opérations militaires dans 21 pays du Moyen-Orient, d’Asie centrale et dans une partie de l’Asie du Sud), Eyal Zamir, chef d’état-major de l’armée israélienne, et les chefs d’état-major des armées d’Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis, de Bahrein, du Qatar, de Jordanie et d’Égypte.
Cette réunion n’est pas la première de ce type, mais celle-ci fut d’une particulière importance dans un contexte marqué par la guerre avec l’Iran avec l’enjeu d’Ormuz, et la crise avec les Houthis dans le détroit de Bab el Mandeb.
Cette réunion fut qualifiée de secrète car plusieurs pays du Golfe n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec Israël : l’Arabie Saoudite, le Koweit et le Qatar. La discrétion était donc de rigueur afin de ne pas susciter de vives controverses publiques en particulier dans ces trois pays. Discrétion ?.. on peut faire mieux puisque l’événement a été rendu public. Secret ?.. l’auteur de ces lignes traduit ici l’ensemble des informations données par l’agence de presse Reuters, le site US Axios, le quotidien israélien Times of Israël et le quotidien libanais L’Orient le Jour… avec d’autres sources encore.
On peut se dire que tout fut donc calculé pour que cette réunion, et le contenu des discussions auxquelles elle a donné lieu, donne le sentiment que l’Administration des États-Unis assure une maîtrise de la situation au Proche-Orient, et que tout serait donc sous contrôle… Évidemment, nul n’est obligé de croire cela, alors que les initiatives de guerre israélo-américaines créent à l’évidence beaucoup plus de chaos régional que d’assurance sur la sécurité future et le règlement politique des conflits. C’est le moins que l’on puisse dire. On peut même constater que Washington et Tel Aviv sont jusqu’à présent dans un échec stratégique patent… On observe d’ailleurs à quel point les consternantes gymnastiques rhétoriques de Donald Trump ne peuvent masquer l’impasse du choix de la force et les illusions de la puissance.
Il reste que cette réunion israélo-arabe, sous la tutelle politico-militaire américaine dans le cadre du CENTCOM, mérite un regard politique plus précis. Il faut d’abord constater que cette rencontre voulue discrète a surtout confirmé, sous l’égide américaine, les développements régionaux d’une coopération israélo-arabe dans les domaines du militaire et du sécuritaire, avec une insistance sur la nécessité du renforcement de la relation entre Israël et l’Arabie Saoudite. Bien sûr, il fut question de la guerre contre l’Iran, de la sécurité maritime, de la menace des Houthis en Mer Rouge et sur le détroit de Bab el Mandeb… sujets d’actualité. Mais on perçoit aussi une volonté américaine explicite d’affirmer l’existence d’une stratégie régionale de plus long terme… assez évidente en réalité.
C’est d’ailleurs pour ces raisons qu’en 2021 Israël a été transféré de la zone couverte par l’US European Command (EUCOM), zone stratégique à vocation essentiellement européenne, à la zone du CENTCOM couvrant notamment le Proche-Orient afin de renforcer la relation stratégique entre les États-Unis et Israël en matière de défense, et d’approfondir la collaboration opérationnelle entre les forces de défense israéliennes et les partenaires régionaux du CENTCOM, c’est à dire certains pays arabes, notamment des États du Golfe. C’est ce que précise une déclaration officielle du CENTCOM lui-même en date du 1er septembre 2021 (1).
L’objectif serait de mettre en place, au-delà d’une coopération sécuritaire israélo-arabe déjà bien réelle avec des États du Golfe ou le Maroc, une coordination opérationnelle au Proche-Orient, en particulier avec l’Arabie Saoudite, sans aller jusqu’à l’officialisation d’une alliance politique. Il s’agirait de construire ainsi, dans le prolongement des Accords d’Abraham, une intégration d’ensemble ou une forme d’architecture de sécurité commune en termes de renseignement, de surveillance, de coopération militaire, de dispositifs antimissiles et maritimes… Soit une ambition stratégique affirmée qui dépasserait l’obstacle ou le problème posé par une absence de relations diplomatiques entre Israël et certains pays du Golfe (cités plus haut). Avec probablement l’idée de dépasser ultérieurement cet obstacle qui fut – rappelons-le – une des motivations politiques du Hamas dans le déclenchement du massacre de masse du 7 octobre 2023.
Axios, site web d’information généralement très bien informé, précise ainsi : « Pendant la guerre, Israël a collaboré avec les Émirats Arabes Unis et les États-Unis dans le cadre d’opérations tant défensives qu’offensives. Israël a déployé le système de défense antimissile dôme de fer aux Émirats Arabes Unis, ainsi que le personnel nécessaire à son fonctionnement, et a fourni aux Émirats une assistance en temps réel en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance ISR (2), selon des responsables israéliens. (…) Israël et l’Arabie Saoudite – avec l’aide du CENTCOM – discutaient de la manière dont Israël pourrait soutenir les opérations militaires saoudiennes contre les Houthis, et fournir une assistance ISR sur le modèle de son soutien aux Émirats Arabes Unis » (3).
Une stratégie de confrontation
Cette coopération à peine masquée, et singulièrement hypocrite, avance donc plus qu’on ne le dit ouvertement, dans la vision commune d’une organisation de confrontation caractérisée. Autant dire que le sort des Palestiniens, l’avenir du Liban et celui de la Syrie (pour ne citer que ces trois problématiques majeures) ne pèsent guère dans cette approche tout entière fondée sur le rôle dominateur américain et la place coloniale hégémonique d’Israël au Proche-orient. D’ailleurs, dans cet esprit, Washington a approuvé le 18 septembre la vente de 48 avions de combat F35 à l’Arabie Saoudite, soit un contrat de 24,3 milliards de dollars. L’Administration Trump a aussi annoncé le 15 septembre une vente d’armements à Israël à hauteur de 2,8 milliards de dollars. Cette vente comprend notamment 20 000 bombes MK-84s (bombe à fragmentation non guidée d’une masse de 907 kg) et 20 000 bombes BLU-117s (bombe de 925 kg utilisée par exemple durant les guerres au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan). Ce type de bombes a été utilisé à Gaza dans les opérations militaires ayant produit la réalité d’un génocide maintenant très documenté par nombre de grandes ONG internationales de droits humains.
(suite après la photo)

On voit donc combien le contexte se durcit et les tensions montent. Les blocages (relatifs ou partiels plutôt que complets) des détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb, dans une situation de guerre quasi-généralisée au Proche-Orient, dessinent une perspective internationale périlleuse. Alors que la guerre en Ukraine s’aggrave elle aussi très sérieusement. L’Administration Trump ne peut donc rester sans montrer la moindre capacité d’initiative. D’autant que les sondages tendent à donner une défaite républicaine au scrutin des « midterms » de novembre 2026. Donald Trump devrait donc rencontrer les dirigeants du Golfe en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. On observe même qu’à la mi-septembre, des diplomates américains ont rencontré une délégation des Houthis dans les locaux de l’ambassade américaine à Mascate (Sultanat d’Oman) afin de discuter des tensions en Mer Rouge. L’Administration Trump est en effet dans une situation délicate. Elle veut obtenir une ouverture maintenue de Bab el Mandeb, sans se voir entraîner au Yémen dans la guerre saoudienne contre les Houthis… alors même que ces combattants yéménites (qui ont leur propre agenda) sont aussi considérés comme des proxys dépendant de l’aide de l’Iran. Point trop n’en faut…
Au-delà de la complexité des problématiques régionales qui témoignent de la difficulté américaine à se sortir du piège d’une guerre de choix, décidée et menée de conserve avec Israël, on se rend compte à quel point les perspectives possibles ne laissent guère de chances à d’éventuelles réponses aux enjeux qui caractérisent la Proche-Orient aujourd’hui… et depuis si longtemps : une sécurité collective régionale et la négociation politique pour sortir des conflits, et pour apporter une solution juste, durable et nécessairement anti-coloniale à la question de Palestine (4).
On a donc l’irrépressible sentiment d’une trahison de longue durée du peuple palestinien de la part d’une bonne partie des régimes arabes pour lesquels cette question de Palestine est devenue un fait marginal, sinon dépassé. Alors que c’est encore et toujours le fond du problème, dans l’exigence d’un minimum de dignité politique, puisqu’il s’agit du droit international inscrit dans les résolutions des Nations Unies depuis 1948. Il s’agit du respect des droits de tout un peuple, et avec cela d’une partie de l’histoire même du Proche-Orient et du monde arabe. Mais cette trahison-là n’est pas moins consternante que le comportement des puissances occidentales, États-Unis et Européens confondus (France incluse) dans l’hypocrisie et le mépris durable des valeurs « fondatrices » dont ils se réclament. C’est un aspect parmi d’autres de la crise à la fois systémique, existentielle et morale de notre période.
1) «U.S. Central Command Statement on the Realignment of the State of Israel, by U.S. Central Command Public Affairs, Public Releases, Sept. 1, 2021 https://www.centcom.mil/MEDIA/PUBLIC-RELEASES/Article/2762272/us-central-command-statement-on-the-realignment-of-the-state-of-israel/
2) Acronyme militaire désignant renseignement, surveillance et reconnaissance.
3) «Exclusivité : les chefs d’état-major américains, israéliens et arabes se sont réunis en secret au sujet de l’Iran », Barak Ravid, https://www.axios.com/2026/09/15/military-commanders-us-israel-arab-countries-iran-meeting-germany
4) C’est le sens donné à mon livre « Israël, le Hamas et la question de Palestine », éditions du Croquant, 2024.
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