Israël, l’Iran et quelques vérités…


La guerre d’agression déclenchée par Israël contre l’Iran le 13 juin 2025, nécessite une approche qui permette de sortir de la rhétorique de guerre et des postures idéologiques. A l’heure où ces lignes sont écrites, le cessez-le-feu est en vigueur. Mais rien n’est réglé. Cette guerre a soulevé un nombre impressionnant de questions politiques, mais notre propos est concentré sur le nucléaire militaire et les logiques de puissance dans lesquelles celui-ci s’inscrit. (English below)

Resituer la politique israélienne dans la durée…

Avec la fin des Accords d’Oslo s’ouvre une période durant laquelle l’usage de la force militaire et l’affirmation sécuritaire vont dominer et caractériser l’essence même de la politique israélienne jusqu’à aujourd’hui. L’ère diplomatique, l’espoir ou l’illusion des solutions négociées se terminent. Ce ne fut pas seulement la conséquence obligée d’un « échec » de ce que l’on appelé le « processus de paix ». Ce fut une stratégie israélienne durable pour briser toute possibilité de continuer un processus de négociations. Les dirigeants israéliens vont imposer une tout autre voie. Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou, notamment, vont ainsi conduire une politique de brutalité coloniale et d’agression extérieure très assumée. Mais ils ne furent pas les seuls dirigeants israéliens à s’engager sur le chemin d’une totale la priorité à la force. Les États-Unis vont aussi y contribuer, pas seulement avec G.W. Bush. Donald Trump, au cours de son premier mandat, poussera de façon volontariste dans le même sens, dans la négation des droits du peuple palestinien, en particulier avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, et les Accords d’Abraham conclus bilatéralement entre Israël et certains pays arabes (1) en l’absence voulue de toute prise en considération de la question de Palestine.

Il faut comprendre les choix israéliens actuels dans ce contexte général, évidemment beaucoup plus complexe qu’il est possible de l’expliquer ici. Disons le d’emblée, Netanyahou et son gouvernement d’extrême droite ne sont pas simplement une exception de radicalité dans l’histoire israélienne, mais le produit, dans cette histoire, d’une régression anti-démocratique, ultra-sécuritaire et militarisée inscrite dans la durée.

Usage désinhibé de la force, répression coloniale sauvage par les forces d’occupation, éviction totale du droit, exclusion de la réalité nationale palestinienne… Il fallu peu de temps, dès le début des années 2000, pour que se précisent les contours d’un État colonial, d’une stratégie de violence intentionnelle, avec un système d’apartheid qui s’est progressivement inscrit dans la loi israélienne, en particulier avec la loi de 2018 sur « l’État nation du peuple juif » qui installe un régime institutionnalisé de discrimination. Tout cela contribuait à installer le contexte de ce qui se passe aujourd’hui.

Cette politique d’ensemble prit des formes différentes selon les circonstances (2), mais elle ne s’est globalement jamais démentie. Elle fut accompagnée d’une stratégie d’ambition dominatrice fondée sur l’affirmation d’une supériorité militaire non contestée, et d’une hégémonie politique garantie par un soutien sans faille des puissances occidentales, en particulier les États-Unis. La France s’est aussi fortement distinguée en ce domaine. Israël s’est ainsi imposé au Proche-Orient (et même au-delà) comme une puissance technologique, militaire, sécuritaire ultra-dominante, assise sur une capacité de renseignement, d’actions spéciales et secrètes du plus haut niveau.

Inacceptable et consternante immunité israélienne

L’attaque terroriste du Hamas d’une ampleur rarement atteinte, le 7 octobre 2023, sera utilisée comme une opportunité pour lancer une opération d’exceptionnelle envergure ne visant pas d’abord à atteindre le Hamas et ses chefs, mais à engager une opération ayant pour objectif de changer la totalité de l’équation politique et sociale dans un carnage à très grande échelle (3) et une dévastation générale : hôpitaux, écoles, universités, services sociaux, habitations… tout est rasé, arasé jusqu’à des villes ou des territoires entiers, tandis que la visée d’une déportation des Palestiniens et que les conditions et l’intention d’un génocide apparaissent clairement.

Israël est donc maintenant sous la menace d’une condamnation par la Cour Internationale de Justice pour crime, plausible, de génocide. Et son Premier ministre fait l’objet d’un mandat d’arrêt pour crime de guerre et crime contre l’humanité. On atteint ainsi des sommets dans les charges criminelles imputées au régime, ou imputable à l’État lui-même. Mais il est logique qu’Israël fasse l’objet de ces poursuites alors qu’il se conduit depuis des décennies, et très particulièrement aujourd’hui, comme un acteur qui s’attaque aux droits et à l’existence même de tout un peuple, en constituant la principale menace à la sécurité internationale. L’une et l’autre questions étant historiquement liés.

Cette page catastrophique et tellement accusatrice de Gaza n’est évidemment pas tournée. La tragédie continue dans l’inacceptable et consternante immunité octroyée à Israël par les puissances occidentales, ses fidèles partenaires stratégiques. Mais, sans lâcher son emprise guerrière sur les Palestiniens, Israël s’est donc retourné dans des combats successifs contre le Liban, contre le Yémen et la Syrie, puis contre l’Iran, pour pouvoir s’attaquer successivement à chacun des proxys de Téhéran, puis, enfin, à l’Iran. Dans son intervention télévisée du 13 juin, au soir de l’attaque contre l’Iran, Benyamin Netanyahou explique son action : « nous avons, dit-il, écrasé le Hamas. Nous avons dévasté le Hezbollah. Nous avons frappé les mandataires iraniens en Syrie et au Yémen » (4). Après les avoir ainsi affaibli (à défaut de les avoir détruit) les dirigeants israéliens veulent ainsi en finir avec ce qu’ils désignent depuis des décennies, comme la menace existentielle iranienne, l’ultime et principal ennemi qu’il faut abattre. Ce que certains désignent comme « la tête du serpent » ou « la tête de la pieuvre »… Une des règles idéologiques traditionnelles dans la guerre étant l’animalisation de l’adversaire pour obtenir sa déshumanisation.

Les forces diverses qui sont liées à l’Iran sont souvent qualifiées « d’axe de la résistance » inscrites dans une stratégie iranienne de « guerre par procuration » conçue pour exporter la révolution islamique et élargir son influence. Ce qui revient à leur prêter un rôle différent de celui qu’elles assument réellement. Ce réseau doit plutôt se définir comme un ensemble disparate de forces politiques et groupes armés qui permettent à l’Iran de peser dans certains conflits, et de mettre à distance les menaces extérieures, hors du territoire de la République islamique, dans le schéma très classique de la sécurité par la dissuasion, auquel la plupart des acteurs stratégiques d’aujourd’hui se réfèrent.

Ce réseau d’acteurs politiques armés constitue donc moins un « axe chiite » qu’un ensemble d’organisations politico-militaires d’obédiences pro-iraniennes déclarée. On a vu par exemple comment le Hezbollah, sur le plan militaire, a porté main forte au régime de Bachar el Assad, contre un ensemble de groupes d’opposition, des formations islamistes ou djihadistes et des kurdes. L’Iran recherche ainsi des convergences idéologiques et d’intérêts stratégiques pouvant lui servir de protection et de moyen d’action.

Le poids de l’histoire

L’Iran, en effet, a d’assez bonnes raisons pour agir de la sorte, avec une lourde expérience des guerres qui lui ont été imposées, et des ambitions hégémoniques occidentales au Moyen-Orient. Ce fut d’abord 8 ans d’une guerre particulièrement meurtrière initiée par l’Irak, avec une invasion massive du territoire iranien, et la volonté d’annexion d’une région riche en pétrole, le Khouzistan. Saddam Hussein voulaient faire de l’Irak la puissance dominante dans le Golfe persique. Il lui fallait vaincre l’Iran. Dans cette tragique aventure (plus d’un million de morts au total), Saddam obtint en particulier le soutien intéressé des États-Unis, de l’URSS, de la Grande Bretagne, de la France et de la grande majorité des pays arabes. Au début des années 2000, l’Iran dû aussi faire face aux ambitions de domination démesurées de Georges W. Bush pour une hégémonie totale dans l’esprit d’un Grand Moyen-Orient sous hégémonie américaine, du Maroc au Pakistan. Ce projet néoconservateur, aux coûts financiers démentiels, visait à rien moins que changer les régimes dans un remodelage global, par la suprématie militaire et les guerres préventives, dans la vision d’un prétendu nouvel ordre mondial. Tout cela produisit une suite de désastres dans un échec stratégique complet pour Washington… Il en résultat pour les États-Unis, et surtout pour ses citoyens, ce que l’on appelle « une fatigue de la guerre ». Et celle-ci se fait encore sentir aujourd’hui.

L’Iran ressentit cette période comme un temps de menaces très directes. Mais le problème posé ne fut pas celui de l’Iran comme régime très anti-démocratique et menace sur la sécurité internationale. Ceci mériterait d’ailleurs d’être précisé. Depuis au moins les années 90, Benyamin Netanyahou ne se lasse pas d’alerter quant à une menace nucléaire iranienne immédiate, en affirmant que Téhéran pourrait produire des armes nucléaires dans de brefs délais. En vérité, le problème n’a jamais cessé d’être surtout celui des logiques de puissance et des politiques de force comme paramètres dominant des stratégies mises en œuvre. Ce fut la mort annoncée de la diplomatie et du droit international.

Ce qu’Israël aujourd’hui recherche, c’est d’abord un recul décisif ou une défaite complète de la stratégie iranienne, avec celle de chacun des proxys qui lui apporte un concours, au-delà de leurs différences, y compris quant à la nature et au degré des liens entretenus avec Téhéran. C’est à cette configuration qu’Israël a voulu minutieusement mettre un terme par la force, avant de s’attaquer à l’Iran.

Inconsistance et renoncement des Européens

Cette explicitation, évidemment, ne pourrait servir de prétexte à une quelconque défense du régime des mollahs dont les acteurs de la mouvance progressiste iranienne (trop mal connus) cherchent à se débarrasser. On a vu, d’ailleurs se développer d’immenses mobilisations politiques, féministes… contre le régime et la dictature. Il s’agit de comprendre en quoi, ici encore, les politiques de force empêchent toute stabilité, accentuent les tensions, préparent les impasses et conduisent à la guerre.

Dans sa globalité, et dans la longue durée, le Moyen-Orient ne sort pas des tempêtes que l’on doit fondamentalement aux volontés de domination, au refus de la coexistence, à des conceptions dites de sécurité nationale qui ne produisent que le pire. Dans un tel contexte, les Palestiniens ont craint à juste titre un affaiblissement supplémentaire de l’engagement européen, engagement déjà inconsistant au regard de la dimension exceptionnelle de la tragédie criminelle en cours à Gaza et dans l’ensemble de la Palestine. Le cas français est édifiant. Emmanuel Macron fut en quelque sorte sauvé par le gong de la guerre qui lui a permis d’abandonner la reconnaissance de l’État de Palestine par la France sans trop perdre publiquement la face. Il l’avait pourtant annoncée sabre au clair. Il avait ensuite sensiblement reculé devant les réticences en Europe, l’incertitude saoudienne, la difficulté, selon lui, à trouver une « dynamique » collective en raison des objections formulées par les États-Unis au nom de la nécessaire solidarité avec Israël. L’offensive israélienne du 13 juin balaye ce projet qui fait pschitt… Faute de détermination et de courage, la diplomatie française succombe, et rejoint explicitement le tropisme pro-israélien occidental (pas tout à fait) général en Europe. La guerre israélienne agit ainsi comme un révélateur des hypocrisies et des renoncements, comme autant de veules comportements et d’inconsistances stratégiques… tandis que les Palestiniens, épuisés mais résilients, continuent de mourir sous les bombes, quand ce n’est pas de la famine organisée… ou bien en raison des tirs assassins qui les visent (plus de 600 morts au 22 juin) lorsqu’ils cherchent désespérément à se nourrir dans le chaos scandaleusement organisé par Washington et Tel Aviv pour l’aide dite humanitaire d’urgence. « Les centres de distribution deviennent des centres de massacres », dit le journaliste palestinien Rami Abou Jamous (5).

Cette inconsistance stratégique et politique est une sorte d’effondrement qui pourrait être dangereusement décisif dans le contexte d’un affrontement dont les enjeux touchent à des questions majeures : le nucléaire militaire, les rapports de force, l’ordre politique et l’avenir du Proche-orient. On ne peut impunément jouer avec tout cela. Pourtant, tous les acteurs qui furent parties prenantes à cette phase de guerre, ou bien qui choisirent d’en soutenir la prétendue légitimité, ont dansé sous un volcan sans mesurer les risques, ou en prenant tous les risques. En particulier celui d’une catastrophe possible avec la possibilité d’une escalade non maîtrisée, avec l’élargissement éventuel du conflit à toute la région, avec la menace sur la navigation maritime dans le Golfe persique et sur la route des hydrocarbures… Les risques étaient et restent considérables.

Les autorités israéliennes mesurent-elles vraiment la responsabilité prise en déclenchant cette guerre dont on ne peut pas imaginer aisément les suites et les conséquences. D’autant que la rhétorique de Benyamin Netanyahou pour la justifier n’a laissé aucun espace à la diplomatie. Le 13 juin, Netanyahou annonce officiellement le début des bombardements (6) en des termes centrés sur la survie d’Israël. Il exprime avec insistance l’idée que l’Iran est une menace existentielle. Afin d’appuyer sa démonstration, il rappelle l’holocauste perpétré par les nazis, affirmant qu’aujourd’hui « l’État juif refuse d’être victime d’un holocauste nucléaire perpétré par le régime iranien ». Il ajoute cette formule :  « comme l’enseigne la Bible, quand quelqu’un vient pour vous tuer, levez-vous et agissez le premier ». Il fait référence à Dieu, à Moïse, au peuple élu…

Il pouvait difficilement placer la barre aussi haut dans des termes idéologiques, nationalistes et religieux. C’est avant tout une sorte d’appel volontairement quasi messianique pour tenter de légitimer (au sens d’asseoir sur des valeurs identitaires) la véracité d’une menace existentielle. Cette rhétorique outrancière, évidemment, n’a guère de crédibilité tellement l’État d’Israël dispose de tous les moyens d’une domination sécuritaire, militaire et politique… mais elle nourrit l’escalade.

La puissance et la force comme paramètres décisionnels fondamentaux

Ce même 13 juin, le Jérusalem Post publie sous la plume de Herb Keinon, un article de semblable esprit, faisant référence à l’histoire, et soulignant (c’est très classique) qu’Israël n’avait « pas d’autre choix » (7). L’article explique l’importance d’une doctrine militaire de défense anticipée (dite doctrine Begin) fondée sur la conviction qu’attendre qu’une menace soit imminente pourrait être trop tard pour la survie d’Israël. En vertu de cette doctrine, Israël s’est donc engagé à empêcher tout État considéré comme un ennemi, d’obtenir des armes nucléaires ou d’autres armes de destruction massive. Dans cet esprit, l’État d’Israël doit être le seul à disposer du nucléaire militaire au Proche-Orient.

Le sens de ce choix est donc, on ne peut plus clair. La question primordiale ne se réduit pas au nucléaire militaire, même si, forcément, elle l’inclut. Pour Israël, l’essentiel est l’affaiblissement définitif ou la destruction du régime iranien (que Netanyahou n’est pas sûr d’obtenir). C’est aussi l’affirmation d’une suprématie militaire et stratégique incontestée, et une hégémonie politique sans rivalité possible. La logique de puissance s’impose comme paramètre décisionnel fondamental, avant la question de la sécurité. Il y a une raison à cela. La puissance, en effet, est régalienne et donc unilatérale, tandis que la sécurité ne peut être que collective. Israël refuse ainsi la moindre réciprocité de sécurité commune ou partagée. L’obsession du régime israélien n’est pas la sécurité au Proche-Orient, mais sa propre prépondérance stratégique dans la suprématie militaire et technologique. Israël n’est d’ailleurs pas la seule puissance à penser ainsi une stratégie globale de domination, et sa façon belliciste d’être au monde.

Quant à l’argument de la menace nucléaire existentielle iranienne, il faut rappeler que l’État d’Israël est, lui, une vraie puissance nucléaire disposant des vecteurs adaptés, et d’un nombre non précisé de charges. Certains avancent le chiffre de 300, toutes dirigées sur l’Iran. L’Iran n’en est pas à ce stade. Il ne dispose pas de l’arme nucléaire. Ses dirigeants affirment qu’ils n’en veulent pas. La problématique est cependant plus complexe que cela.

Malgré les déclarations incessantes d’Israël, rien ne prouve aujourd’hui que Téhéran veuille se doter de cette arme, et cherche à dépasser le statut d’une puissance du seuil, comme posture de relative protection, donc sans aller jusqu’à la fabrication de l’arme nucléaire. Naturellement, la redéfinition de la stratégie iranienne dépendra de l’issue réelle de la guerre et des résultats concrets des bombardements américains et israéliens. Il faudra du temps pour que les les choses se précisent. Et davantage de temps encore si les affrontements armés devaient reprendre.

Il reste qu’avec la guerre déclenchée par Tel Aviv et l’implication américaine, les dirigeants iraniens auront de fortes raisons de ne plus vouloir négocier, d’imaginer que cette guerre n’aurait probablement pas pu avoir lieu si l’Iran disposait déjà de cette arme, et qu’il est maintenant nécessaire d’accélérer en conséquence le processus d’acquisition de l’arme nucléaire. Mais la rationalité nécessaire imposera peut-être une tout autre histoire. Ce n’est pas terminé.

Observons d’ailleurs qu’en France et dans d’autres pays européens, dès 2018, c’est à dire après le retrait américain de l’Accord de Vienne, fut avancé un projet ou une approche de renégociation de cet accord, visant à installer de nouvelle dispositions beaucoup plus sévères pour tenir l’Iran. Ce projet tend à refaire surface aujourd’hui. Au delà des limites et contrôles concernant l’enrichissement de l’uranium, il s’agit de prescrire à Téhéran des obligations et des restrictions fortes concernant les armements balistiques (missiles). Il s’agit aussi d’imposer des contraintes sur la « question régionale », c’est à dire sur le rôle iranien au Proche-Orient. Cette approche cherche à l’évidence l’affaiblissement régional et international de l’Iran. Il vise l’établissement d’un nouveau rapport de forces. L’objectif sous-jacent est de pouvoir installer une sorte de mise sous tutelle stratégique, non dite, de l’Iran. Ce que Téhéran a en permanence refusé.

Rien n’est réglé…

On pourra dire, en tous les cas, qu’Israël aura beaucoup fait pour convaincre le régime des Mollahs, si cela était nécessaire, de l’utilité du nucléaire… La politique de force conduit souvent au comble de l’irresponsabilité. Avec le retrait américain de l’Accord de Vienne, rendant celui-ci obsolète, l’Iran a poursuivi ses projets nucléaires hors des cadres de contrôle définis par cet accord et par le JCPOA (acronyme anglais de Plan d’Action Global Commun) qui en précise tous les termes. L’Iran peut être accusé de non respect des dispositions du Traité de non prolifération (TNP) qu’il a cependant signé dès 1970. Mais l’accusation serait plus crédible sans le processus de mise en échec par Washington de cet Accord de Vienne conclu en 2015 (ce fut là une lourde prise de responsabilité). Ce serait aussi plus crédible sans les réalités très actuelles de la prolifération nucléaire. En effet, on ne peut pas faire comme si le TNP était respecté par tout le monde sauf par l’Iran puisqu’en vérité aucun des États disposant de l’arme nucléaire ne respecte l’article 6 de ce traité qui contient une très claire disposition contraignant chaque signataire au désarmement nucléaire dans une démarche de responsabilité collective. Or, aujourd’hui, tous les États disposant de l’arme nucléaire renforcent et modernisent leurs arsenaux à grands frais. C’est la course aux armes nucléaires. Tous les États qui en sont dotés y participent activement.

Et plus que cela, on constate encore qu’un nombre croissant d’États partis au TNP envisagent, en pleine contradiction avec ce même traité, le partage ou le transfert d’armes nucléaires avec d’autres pays. La France pousse à une dimension européenne de la dissuasion. La Pologne évoque la possibilité d’un programme nucléaire national tout en voulant participer aux missions nucléaires de l’OTAN, avec des armes américaines. La Russie aurait mis en œuvre un partage d’installation d’armes nucléaires russes sur le territoire de la Biélorussie. Même au Japon la question a été posée.

Ces éventualités soulèvent des problèmes multiples et très complexes. Elles témoignent de cette dangereuse course au nucléaire militaire. On remarque d’ailleurs que le 3ème Comité préparatoire (PrepCom) de la conférence d’examen de 2026 concernant l’application du TNP, s’est terminé sans document final, ce qui montre les clivages très nets entre une majorité d’États favorables au désarmement et les autres. ICAN souligne que « les États favorables aux armes nucléaires ont fait preuve d’un profond manque d’urgence… face à une situation de plus en plus critique… »(8). Mais ICAN souligne aussi dans ce contexte que le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) reste une référence solide pour le processus de désarmement. Le prochain État qui signera le TIAN (peut-être le Kirghisistan ?) portera le nombre de signataires à 99, soit plus de la moitié des États du monde.

Le contexte international sur le nucléaire militaire relève donc d’une configuration stratégique beaucoup plus compliquée que les commentaires médiatiques répétés sur la question. Mais dans ce contexte, l’affrontement israélo-iranien prend des dimensions de risques alarmants. L’Iran, sous la pression, pourrait décider de rompre toute relation avec l’AIEA et ses contrôles, et de sortir du TNP. Si l’Iran se décidait finalement à produire des armes nucléaires, d’autres États pourraient décider d’accéder eux-mêmes à cette arme. L’Arabie Saoudite est réputée le souhaiter. La Turquie pourrait être tentée… Enfin, dans cette guerre d’attrition, au cours de laquelle Israël a visé notamment l’ensemble des installations nucléaires iraniennes, nul n’est à l’abri d’un accident grave lié au risque radiologique. Cette éventualité est sérieusement prise en compte par l’AIEA.

Le nucléaire, enjeu global et responsabilité collective

Ce qui pose problème, ce n’est donc pas seulement le nucléaire iranien. S’il y a depuis si longtemps une crispation stratégique périlleuse sur cette question c’est parce qu’elle cristallise l’enjeu des rapports de forces au Proche-Orient, et la volonté israélienne de s’affirmer comme la puissance régionale dominante. La première question posée n’est donc pas (seulement) celle du nucléaire. Elle est celle de la puissance et de la domination par la menace, par la force et les moyens de la force. La soit disant menace existentielle iranienne par le nucléaire, telle qu’elle est présentée par Tel Aviv, est une instrumentalisation politique et idéologique des réalités stratégiques. Il est donc inacceptable que, dans son hubris, Israël puisse, avec l’appui des États-Unis, exiger le renoncement de Téhéran à tout enrichissement du nucléaire afin d’empêcher définitivement l’Iran d’accéder à la technologie qui participe de l’expression de la puissance. Cela témoigne de la visée israélienne réelle : un affaiblissement iranien structurel et définitif. C’est bien la question de la puissance qui est en jeu.

Naturellement, Téhéran se doit de respecter son statut d’État partie au TNP, et renoncer clairement à l’accès au nucléaire militaire. Mais il faut que le respect de ce traité soit celui de tous ses signataires. Et cela dans un contexte régional qui puisse le permettre. L’Iran ne peut pas être le seul État stigmatisé pour son comportement vis à vis du TNP, alors qu’aucun des pays dotés d’armes nucléaires ne le respecte. La sécurité internationale est forcément collective. Il est indispensable de rappeler aussi que la sécurité internationale et régionale, le contrôle des armements et le désarmement sont constitutives d’une responsabilité collective dont les Israéliens ne peuvent se soustraire éternellement, comme s’il pouvait y avoir une exception (et pour quelle raison ?) au Proche-Orient. Le TNP devrait ainsi être le cadre d’une négociation sérieuse pour qu’enfin devienne possible l’installation d’une zone exempte d’armes nucléaires au Moyen-Orient. L’exigence de la sécurité collective dans l’égalité doit primer. En conséquence, dans l’esprit de la Charte de l’ONU, et dans la transparence, Israël doit s’engager à devenir un État signataire du TNP, en respectant les contraintes définies par ce traité, comme devraient le faire quelques autres États : Inde, Pakistan et Soudan du Sud.

Pour certains experts ou politiques, il faudrait maintenant savoir si la force pourrait réussir là où la diplomatie a échoué… Curieuse façon d’aborder la question puisque justement, ce qui manque le plus c’est la diplomatie et une volonté d’aboutir vraiment à une solution durable par la négociation. Ce qui fut réalisé dans cet esprit avec l’Accord de Vienne en 2015 a donc été sabordé par Donald Trump en 2018. Ce qui n’empêche pas celui-ci de nourrir quelques velléités diplomatiques, pourvu que cela lui serve sur le plan de la politique intérieure. Certes, ce qui fut signé il y a 10 ans est difficilement reproductible aujourd’hui dans un contexte si hautement conflictuel. C’est bien parce que la possibilité concrète d’une solution politique multilatérale fut hier anéantie par Washington et Tel Aviv (ce fut un facteur déclenchant) qu’on en est là aujourd’hui. Cela permet de préciser les responsabilités. Israël rêve d’en finir avec le régime iranien et son programme nucléaire afin de bloquer toute affirmation d’une puissance iranienne disposant d’une force nucléaire et stratégique. A défaut de pouvoir être à parité avec Israël, l’Iran pourrait au contraire y gagner une capacité de dissuasion empêchant Israël de pouvoir dicter ses conditions et ses choix sans contrainte ou limites… C’est bien, dans une vision géopolitique, l’enjeu de la puissance qui est au centre du conflit.

« Changer la réalité »… en installant le chaos.

Ce qui s’est passé depuis le 7 octobre 2023 le montre bien. Netanyahou et quelques uns de ses ministres avaient prévenu en annonçant et en répétant : « nous allons changer la réalité » (). Il était clair que la réponse israélienne au massacre du 7 octobre n’allait pas se réduire à une chasse aux dirigeants et aux forces du Hamas. Il s’agissait de bien autre chose. J’ai écrit dans « Israël, le Hamas et la question de Palestine » que la boussole israélienne est celle de « effacement stratégique maximum du peuple palestinien comme sujet et acteur politique, comme conscience nationale, afin de continuer la colonisation… » (9). Afin de changer la réalité et de bouleverser toutes les équations politiques, l’idée était d’aller au bout d’une politique de force désinhibée en Palestine, mais aussi sur le plan régional. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui. La guerre d’Israël contre l’Iran vise à imposer un nouveau rapport de forces et un nouveau contexte au Proche-Orient.

Il est trop tôt pour dire quelles seront les résultats de cette ambition démesurée, assise sur le soutien des États-Unis, sur l’accord politique indécent des Européens (avec des nuances honteuses et embarrassées), et sur le silence ou la complaisance d’une majorité des pays du monde arabe. Jusqu’où ira ce changement des réalités internationales par la force ? L’ordre régional mis en place après 1979, avec l’installation du régime des ayatollahs, est en question. L’avenir du peuple palestinien dans ce chaos de désastres cumulés et des souffrances infligées, reste hypothétique. Enfin, on doit constater que les fondements de principes et de droit et de valeurs de l’ordre international sont, eux aussi, plus que jamais en recul, tellement le droit international, la Charte des Nations Unies auront été bafouées, foulées au pieds dans cette crise majeure déclenchée par Israël, État colonial, régime d’apartheid qui recueille, en conséquence, le rejet insistant d’une très forte majorité d’États membres de l’ONU.

Qui osera sans hésiter, parler encore d’un ordre international « fondé sur des règles »?.. puisque ceux qui ont créé ces règles en 1945, et qui disposeraient aujourd’hui de la puissance et d’une autorité positive (on en est loin) pour les faire respecter… ne cessent de soutenir l’insoutenable, et d’ignorer le droit et le multilatéralisme. Tout en risquant, demain, de se faire accuser par la Justice internationale de complicité dans les pires crimes commis, notamment celui de crime de génocide. C’est toujours dans les grandes épreuves que l’on reconnaît les héros… et les misérables de la politique.

1) Bahrein, Émirats Arabes Unis, Maroc et Soudan. L’Arabie Saoudite, avant le 7 octobre 2023, était dans une négociation réputée avancée, pour conclure un tel accord avec Israël.

2) Des oppositions intérieures se font cependant de plus en plus fortes et nombreuses en Israël, y compris de la part de militaires, soldats ou officiers, refusant les attaques contre les Palestiniens, mais aussi contre l’Iran. Voir « They are going to jail to end this genocide », Refuser Solidarity Network, 22 juin 2025.

3) 57 000 morts au moment où ces lignes sont écrites, en réalité certainement beaucoup plus.

4) Nous publions en intégralité cette intervention, en document annexe.

5) Voir l’article d’Étienne Monin, FranceInfo, 17 06 2025.

6) Notons que les cibles choisies par Israël ne furent pas seulement des installations nucléaires, ce qui témoigne d’un stratégie plus large. La détermination des cibles a toujours un sens.

7) « Why Israel will always act alone when needed to defend itself ? », Herb Keinon, Jerusalem Post, June 13, 2015. https://www.msn.com/en-us/news/world/why-israel-will-always-act-alone-when-needed-to-defend-itself/ar-AA1GDvOT

8) « ICAN et TNP Comité préparatoire pour la Conférence des parties 2026, 09 05 2025. https://www.icanw.org/no_agreement_at_non_proliferation_treaty_prepcom_tpnw_states_point_way_forward

9) Voir « Israël, le Hamas et la question de Palestine », Jacques Fath, éditions du Croquant, pages 29 et 94.

Certaines personnalités expriment des interrogations concernant les déclarations d’Israël et des Occidentaux concernant la politique nucléaire iranienne :

« …on est pas en capacité de dire qu’il existe un effet direct vers la fabrication d’une arme nucléaire. On ne peut pas affirmer ça ». Rafael Grossi, Directeur de l’AIEA (Agence internationale de l’Énergie Atomique) Entretien avec Marc Perelman sur France 24, 18 juin 2025

« Nous n’avons pas trouvé en Iran d’éléments indiquant qu’il existe un plan actif systématique visant à fabriquer une arme nucléaire » Rafael Grossi, Directeur de l’AIEA Interview par Al Jazeera, 19 juin 2025

« Netanyahou martèle que Téhéran a toujours eu l’intention de tricher pour atteindre son objectif final, à savoir une capacité d’armement nucléaire. De nombreux experts estiment au contraire que le régime n’avait pas pris la décision de fabriquer la bombe. Il s’est toutefois hissé à un niveau dangereux qui le place parmi les États du Seuil. » Barbara Leaf, diplomate américaine, en charge du Proche-Orient durant l’Administration Biden. Dans un entretien publié par L’Express, No 3859, du 19 au 25 juin 2025.

DOCUMENT

Déclaration de Benyamin Netanyahou annonçant l’opération de guerre préventive le 13 juin 2025 :

Netanyahu: « Operation Rising Lion » to Cripple Iranian Nuclear Program Will Continue For « As Many Days As It Takes » https://www.realclearpolitics.com/video/2025/06/13/netanyahu_operation_rising_lion_to_cripple_iranian_nuclear_program_will_continue_for_as_many_days_as_it_takes.html Posted By Tim Hains – June 13, 2025 (Texte intégral) :

« Il y a quelques instants, Israël a lancé l’opération « Lion rampant », une opération militaire ciblée visant à faire reculer la menace iranienne qui pèse sur la survie même d’Israël. Cette opération se poursuivra aussi longtemps qu’il le faudra pour éliminer cette menace.

Depuis des décennies, les tyrans de Téhéran appellent ouvertement et sans vergogne à la destruction d’Israël. Ils ont appuyé leur rhétorique génocidaire par un programme de développement d’armes nucléaires. Ces dernières années, l’Iran a produit suffisamment d’uranium hautement enrichi pour fabriquer neuf bombes atomiques. Ces derniers mois, l’Iran a pris des mesures sans précédent pour militariser cet uranium enrichi. Si rien n’est fait, l’Iran pourrait produire une arme nucléaire en très peu de temps. Cela pourrait prendre un an, voire quelques mois, moins d’un an. Il s’agit d’une menace claire et immédiate pour la survie même d’Israël.

Il y a 80 ans, le peuple juif a été victime d’un Holocauste perpétré par le régime nazi. Aujourd’hui, l’État juif refuse d’être victime d’un holocauste nucléaire perpétré par le régime iranien. En tant que Premier ministre, je l’ai dit et répété : Israël ne permettra jamais à ceux qui appellent à notre anéantissement de développer les moyens d’atteindre cet objectif. Ce soir, Israël joint le geste à la parole.

Nous avons frappé au cœur du programme d’enrichissement nucléaire iranien. Nous avons frappé au cœur du programme d’armement nucléaire iranien. Nous avons pris pour cible la principale installation d’enrichissement iranienne à Natanz. Nous avons pris pour cible les principaux scientifiques nucléaires iraniens travaillant sur la bombe iranienne. Nous avons également frappé au cœur du programme de missiles balistiques de l’Iran. L’année dernière, l’Iran a tiré 300 missiles balistiques sur Israël. Chacun de ces missiles transporte une tonne d’explosifs et menace la vie de centaines de personnes. Bientôt, ces missiles pourraient transporter une charge nucléaire, menaçant la vie non pas de centaines, mais de millions de personnes. L’Iran se prépare à produire des dizaines de milliers de ces missiles balistiques dans les trois ans à venir.

Imaginez maintenant dix mille tonnes de TNT s’abattant sur un pays de la taille du New Jersey. C’est une menace intolérable. Elle aussi doit être stoppée. L’Iran travaille actuellement sur ce qu’il appelle « le nouveau plan » pour détruire Israël. Vous voyez, l’ancien plan a échoué. L’Iran et ses mandataires ont tenté d’encercler Israël d’un anneau de feu et de nous attaquer avec l’horrible attentat du 7 octobre, mais le peuple d’Israël, les soldats d’Israël, se sont levés comme des lions pour défendre notre pays. Nous avons écrasé le Hamas. Nous avons dévasté le Hezbollah. Nous avons frappé les mandataires iraniens en Syrie et au Yémen. Et lorsque l’Iran nous a attaqués directement à deux reprises l’année dernière, nous avons riposté à l’intérieur même de l’Iran.

Pourtant, en nous défendant, nous défendons aussi les autres. Nous défendons nos voisins arabes, qui ont eux aussi souffert de la campagne de chaos et de carnage menée par l’Iran. Nos actions contre le Hezbollah, mandataire de l’Iran, ont conduit à la formation d’un nouveau gouvernement au Liban et à l’effondrement du régime meurtrier d’Assad en Syrie. Les peuples de ces deux pays ont désormais la possibilité d’un avenir différent et meilleur. Il en va de même pour le courageux peuple iranien, auquel j’adresse le message suivant : notre combat n’est pas contre vous. Notre combat est contre la dictature brutale qui vous opprime depuis 46 ans. Je crois que le jour de votre libération est proche, et que lorsque cela se produira, la grande amitié entre nos deux peuples anciens s’épanouira à nouveau.

Je tiens à assurer au monde civilisé que nous ne laisserons pas le régime le plus dangereux au monde se doter des armes les plus dangereuses au monde. L’Iran prévoit de donner ces armes, des armes nucléaires, à ses mandataires terroristes, ce qui rendrait le cauchemar du terrorisme nucléaire bien trop réel. La portée croissante des missiles balistiques iraniens ferait de ce cauchemar nucléaire une réalité dans les villes d’Europe et, à terme, en Amérique. N’oubliez pas : l’Iran qualifie Israël de « petit Satan » et l’Amérique de « grand Satan », et c’est pourquoi, depuis des décennies, il incite des millions de personnes à scander « Mort à Israël et mort à l’Amérique ». Aujourd’hui, Israël répond à ces appels au génocide par des actions et par un appel qui lui est propre : « Longue vie à Israël et longue vie à l’Amérique ». Nos actions contribueront à rendre le monde beaucoup plus sûr.

Je tiens à remercier le président Trump pour son leadership dans la lutte contre le programme d’armement nucléaire iranien. Il a clairement répété à maintes reprises que l’Iran ne pouvait pas se doter d’un programme d’enrichissement nucléaire. Aujourd’hui, il est évident que l’Iran cherche simplement à gagner du temps ; il refuse d’accepter cette exigence fondamentale des nations pacifiques. C’est pourquoi nous n’avons pas d’autre choix que d’agir, et d’agir maintenant. La décision la plus difficile qu’un dirigeant ait à prendre est de contrer un danger avant qu’il ne se concrétise pleinement.

Il y a près d’un siècle, face aux nazis, une génération de dirigeants n’a pas su agir à temps. Ils étaient paralysés par les horreurs de la Première Guerre mondiale. Ils étaient déterminés à éviter la guerre à tout prix, et ils ont obtenu la pire guerre qui ait jamais existé. Ils ont adopté une politique d’apaisement. Ils ont fermé les yeux et les oreilles à tous les signes avant-coureurs. Cette inaction a conduit à la Seconde Guerre mondiale, la guerre la plus meurtrière de l’histoire. Elle a coûté la vie à 60 millions de personnes, dont 6 millions de Juifs, soit un tiers de mon peuple. Après cette guerre, le peuple juif et l’État juif ont juré « Plus jamais ça ». Eh bien, « Plus jamais ça » est aujourd’hui. Aujourd’hui, Israël a montré qu’il a tiré les leçons de l’histoire. Quand vos ennemis jurent de vous détruire, croyez-les. Quand vos ennemis construisent des armes de destruction massive, arrêtez-les. Comme nous l’enseigne la Bible, « quand quelqu’un vient pour vous tuer, levez-vous et agissez le premier ». C’est exactement ce qu’Israël a fait aujourd’hui : nous nous sommes levés comme des lions pour nous défendre.

Il y a plus de 3 000 ans, Moïse a transmis au peuple d’Israël un message qui a renforcé notre détermination depuis lors : « Soyez forts et courageux », a-t-il dit. Aujourd’hui, nos soldats et notre peuple, forts et courageux, se tiennent unis pour se défendre contre ceux qui cherchent à nous détruire. En nous défendant, nous défendons beaucoup d’autres personnes et nous repoussons une tyrannie meurtrière. Dans plusieurs générations, l’histoire retiendra que notre génération a tenu bon, a agi à temps et a assuré notre avenir commun. Que Dieu bénisse Israël. Que Dieu bénisse les forces de la civilisation partout dans le monde.

Que Dieu bénisse Israël.
Que Dieu bénisse les forces de la civilisation partout dans le monde. »

Israel, Iran, and a few truths…


The war of aggression launched by Israel against Iran on June 13, 2025, requires an approach that moves beyond war rhetoric and ideological posturing. At the time of writing, a ceasefire is in effect. But nothing has been resolved. This war has raised a number of important political questions, but our focus here is on nuclear weapons and the logic of power that underpins them.

Putting Israeli policy in a longer-term perspective…

The end of the Oslo Accords ushered in a period in which the use of military force and assertive security policies would dominate and characterize the very essence of Israeli politics to this day. The era of diplomacy, hope, and the illusion of negotiated solutions came to an end. This was not merely the inevitable consequence of the “failure” of what was known as the “peace process.” It was a long-term Israeli strategy to destroy any possibility of continuing the negotiation process. Israeli leaders would impose a completely different path. Ariel Sharon and Benjamin Netanyahu, in particular, would pursue a policy of colonial brutality and overt external aggression. But they were not the only Israeli leaders to embark on a path of total prioritization of force. The United States would also contribute to this, and not only under George W. Bush. During his first term, Donald Trump pushed proactively in the same direction, denying the rights of the Palestinian people, in particular with the recognition of Jerusalem as the capital of Israel and the Abraham Accords concluded bilaterally between Israel and certain Arab countries (1) with the deliberate omission of any consideration of the Palestinian question.

Israel’s current choices must be understood in this general context, which is obviously much more complex than can be explained here. Let us say it straight away: Netanyahu and his far-right government are not simply an exception of radicalism in Israeli history, but the product, in that history, of a long-standing anti-democratic, ultra-security-oriented, and militarized regression.

Uninhibited use of force, savage colonial repression by the occupying forces, total eviction of the law, exclusion of the Palestinian national reality…It took little time, from the early 2000s onwards, for the contours of a colonial state to emerge, with a strategy of intentional violence and an apartheid system that was gradually enshrined in Israeli law, particularly with the 2018 “Jewish nation-state” law , » which established an institutionalized regime of discrimination. All of this contributed to creating the context for what is happening today.

This overall policy took different forms depending on the circumstances (2), but it has never been fundamentally altered. It was accompanied by a strategy of domination based on the assertion of unchallenged military superiority and political hegemony guaranteed by the unwavering support of Western powers, particularly the United States. France also distinguished itself strongly in this area. Israel thus established itself in the Middle East (and even beyond) as an ultra-dominant technological, military, and security power, based on intelligence capabilities and special and secret operations of the highest level.

Unacceptable and appalling Israeli immunity

The Hamas terrorist attack of a scale rarely seen before, on October 7, 2023, will be used as an opportunity to launch an operation of exceptional scale, not primarily aimed at Hamas and its leaders, but at changing the entire political and social equation in a large-scale bloodbath (3) and widespread devastation: hospitals, schools, universities, social services, homes… Everything will be razed to the ground, including entire cities and territories, while the aim of deporting the

Palestinians and the conditions and intention of genocide will become clear.

Israel is therefore now under threat of conviction by the International Court of Justice for the plausible crime of genocide. And its Prime Minister is the subject of an arrest warrant for war crimes and crimes against humanity. This represents a new high in the criminal charges brought against the regime, or attributable to the state itself. But it is logical that Israel should be the subject of such proceedings when it has behaved for decades, and particularly today, as an actor that attacks the rights and very existence of an entire people, constituting the main threat to international security. The two issues are historically linked.

This catastrophic and deeply damning chapter in Gaza’s history is clearly not over. The tragedy continues, with Israel enjoying unacceptable and appalling immunity from the Western powers, its loyal strategic partners. But without relinquishing its warlike grip on the Palestinians, Israel has turned its attention to successive battles against Lebanon, Yemen, Syria, and then Iran, in order to attack each of Tehran’s proxies in turn, and finally Iran itself. In his televised address on June 13, the evening of the attack on Iran, Benjamin Netanyahu explained his actions: « We have crushed Hamas. We have devastated Hezbollah. We have struck Iran’s proxies in Syria and Yemen » (4). Having thus weakened them (if not destroyed them), the Israeli leaders want to put an end to what they have been calling for decades the Iranian existential threat, the ultimate and main enemy that must be defeated. Some refer to this as “the head of the snake” or “the head of the octopus”… One of the traditional ideological rules of war is to animalize the enemy in order to dehumanize them.

The various forces linked to Iran are often described as an “axis of resistance” part of an Iranian strategy of “proxy war” designed to export the Islamic revolution and expand its influence. This amounts to attributing to them a role that is different from the one they actually play. This network should rather be defined as a disparate set of political forces and armed groups that enable Iran to exert influence in certain conflicts and to keep external threats at bay, outside the territory of the Islamic Republic, in the very classic scheme of security through deterrence, to which most of today’s strategic actors refer.

This network of armed political actors is therefore less a “Shiite axis” than a group of political-military organizations with declared pro-Iranian allegiances. We have seen, for example, how Hezbollah has provided military support to Bashar al-Assad’s regime against a range of opposition groups, Islamist and jihadist formations, and the Kurds. Iran is thus seeking ideological convergence and strategic interests that can serve as protection and a means of action.

The weight of history

Iran has good reasons for acting in this way, given its long history of wars imposed on it and Western hegemonic ambitions in the Middle East. First there were eight years of a particularly bloody war initiated by Iraq, with a massive invasion of Iranian territory and the desire to annex the oil-rich region of Khuzestan. Saddam Hussein wanted to make Iraq the dominant power in the Persian Gulf. To do so, he had to defeat Iran. In this tragic adventure (which left more than a million people dead), Saddam gained the support of the United States, the USSR, Great Britain, France, and the vast majority of Arab countries. In the early 2000s, Iran also had to face the excessive ambitions of George W. Bush for total hegemony in the spirit of a Greater Middle East under US hegemony, from Morocco to Pakistan. This neoconservative project, with its insane financial costs, aimed at nothing less than regime change in a global reshaping, through military supremacy and preventive wars, in the vision of a so-called new world order. All this produced a series of disasters in a complete strategic failure for Washington… The result for the United States, and especially for its citizens, was what is known as “war fatigue.” And this is still being felt today.

Iran experienced this period as a time of very direct threats. But the problem was not that Iran was a highly anti-democratic regime and a threat to international security. This point deserves to be clarified. Since at least the 1990s, Benjamin Netanyahu has tirelessly warned of an immediate Iranian nuclear threat, claiming that Tehran could produce nuclear weapons in a short period of time. In truth, the problem has always been one of power politics and forceful policies as the dominant parameters of the strategies implemented. This was the death knell for diplomacy and international law.

What Israel is seeking today is, first and foremost, a decisive setback or complete defeat for Iran’s strategy, along with that of each of its proxies, regardless of their differences, including the nature and degree of their ties with Tehran. It is this configuration that Israel has sought to meticulously dismantle by force before turning its attention to Iran.

European inconsistency and renunciation

This explanation, of course, cannot be used as a pretext for defending the mullahs’ regime, which the (all too little known) actors of the Iranian progressive movement are seeking to get rid of. We have seen, moreover, the development of huge political and feminist mobilizations against the regime and dictatorship. It is important to understand how, once again, policies of force prevent any stability, accentuate tensions, pave the way for dead ends, and lead to war.

Overall, and in the long term, the Middle East is not emerging from the storms that are fundamentally due to the desire for domination, the refusal to coexist, and so-called national security concepts that produce only the worst. In such a context, the Palestinians have rightly feared a further weakening of European commitment, which was already inconsistent given the exceptional scale of the criminal tragedy unfolding in Gaza and throughout Palestine. The French case is instructive. Emmanuel Macron was, in a way, saved by the war gong, which allowed him to abandon France’s recognition of the State of Palestine without losing too much face publicly. Yet he had announced it with sabers drawn. He then backed down significantly in the face of reluctance in Europe, Saudi uncertainty, and what he saw as the difficulty of finding a collective  » collective dynamic » due to objections raised by the United States in the name of necessary solidarity with Israel. The Israeli offensive of June 13 swept away this project, which went up in smoke… Lacking determination and courage, French diplomacy has succumbed and explicitly joined the (not entirely) general pro-Israeli trend in Europe. The Israeli war is thus revealing hypocrisy and renunciation, as well as spineless behavior and strategic inconsistencies… while the Palestinians, exhausted but resilient, continue to die under the bombs, when they are not dying of organized starvation… or because of the murderous gunfire aimed at them (more than 600 dead as of June 22) as they desperately try to feed themselves in the chaos scandalously organized by Washington and Tel Aviv for so-called emergency humanitarian aid. “Distribution centers are becoming centers of massacre,” says Palestinian journalist Rami Abu Jamous (5).

This strategic and political inconsistency is a kind of collapse that could be dangerously decisive in the context of a confrontation whose stakes touch on major issues: nuclear weapons, the balance of power, the political order, and the future of the Middle East. One cannot play with all this with impunity. Yet all the actors who were involved in this phase of the war, or who chose to support its supposed legitimacy, have danced on a volcano without measuring the risks, or taking all the risks. In particular, the risk of a possible catastrophe with the possibility of uncontrolled escalation, with the potential spread of the conflict to the entire region, with the threat to maritime navigation in the Persian Gulf and on the hydrocarbon route… The risks were and remain considerable.

Do the Israeli authorities really understand the responsibility they have taken on by starting this war, the consequences of which are difficult to imagine? Especially since Benjamin Netanyahu’s rhetoric to justify it left no room for diplomacy. On June 13, Netanyahu officially announced the start of the bombings (6) in terms focused on Israel’s survival. He emphatically expressed the idea that Iran is an existential threat. To support his argument, he recalled the Holocaust perpetrated by the Nazis, asserting that today “the Jewish state refuses to be the victim of a nuclear Holocaust perpetrated by the Iranian regime.” He adds: “As the Bible teaches, when someone comes to kill you, stand up and act first.” He refers to God, Moses, the chosen people…

He could hardly have set the bar higher in ideological, nationalist, and religious terms. It is above all a kind of deliberately quasi-messianic appeal to try to legitimize (in the sense of basing it on identity values) the veracity of an existential threat. This outrageous rhetoric, of course, has little credibility, given that the State of Israel has all the means of security, military, and political domination at its disposal… but it fuels the escalation.

Power and force as fundamental decision-making parameters

On the same day, June 13, the Jerusalem Post published an article by Herb Keinon in a similar vein, referring to history and emphasizing (as is very typical) that Israel had “no other choice” (7). The article explains the importance of a military doctrine of pre-emptive defense (known as the Begin doctrine) based on the belief that waiting for a threat to become imminent could be too late for Israel’s survival. Under this doctrine, Israel is therefore committed to preventing any state considered an enemy from obtaining nuclear weapons or other weapons of mass destruction. In this spirit, the State of Israel must be the only one with nuclear weapons in the Middle East.

The meaning of this choice could not be clearer. The fundamental issue is not limited to nuclear weapons, even if it necessarily includes them. For Israel, the essential goal is the definitive weakening or destruction of the Iranian regime (which Netanyahu is not sure he can achieve). It is also an assertion of unchallenged military and strategic supremacy and political hegemony without any possible rivalry. The logic of power prevails as a fundamental decision-making parameter, ahead of the question of security. There is a reason for this. Power is sovereign and therefore unilateral, while security can only be collective. Israel thus rejects any form of mutual or shared security. The Israeli regime’s obsession is not security in the Middle East, but its own strategic preponderance in military and technological supremacy. Israel is not the only power to think in terms of a global strategy of domination and a bellicose approach to the world.

As for the argument of the existential nuclear threat from Iran, it should be remembered that the State of Israel is itself a true nuclear power with suitable delivery systems and an unspecified number of warheads. Some put the figure at 300, all aimed at Iran. Iran is not at that stage. It does not have nuclear weapons. Its leaders say they do not want them. However, the issue is more complex than that.

Despite Israel’s incessant statements, there is currently no evidence that Tehran wants to acquire such weapons or seek to move beyond its status as a threshold power, which provides it with relative protection, without going so far as to manufacture nuclear weapons. Naturally, the redefinition of Iran’s strategy will depend on the actual outcome of the war and the concrete results of the US and Israeli bombings. It will take time for things to become clearer. And even more time if armed clashes resume.

The fact remains that with the war launched by Tel Aviv and US involvement, Iran’s leaders will have strong reasons not to want to negotiate, to believe that this war would probably not have taken place if Iran already had this weapon, and that it is now necessary to accelerate the process of acquiring nuclear weapons accordingly. But the necessary rationality may dictate a completely different story. It is not over yet.

It should also be noted that in France and other European countries, as early as 2018, i.e. after the US withdrawal from the Vienna Agreement, a project or approach to renegotiate this agreement was put forward, aimed at introducing new, much tougher provisions to keep Iran in check. This project is now resurfacing. Beyond the limits and controls on uranium enrichment, it seeks to impose strong obligations and restrictions on Tehran regarding ballistic weapons (missiles). It also seeks to impose constraints on the “regional issue,” i.e., Iran’s role in the Middle East. This approach clearly seeks to weaken Iran regionally and internationally. It aims to establish a new balance of power. The underlying objective is to establish a kind of unspoken strategic guardianship over Iran. This is something that Tehran has consistently refused.

Nothing has been settled…

In any case, it can be said that Israel will have done a lot to convince the mullahs’ regime, if that were necessary, of the usefulness of nuclear power… The policy of force often leads to the height of irresponsibility. With the US withdrawal from the Vienna Agreement, rendering it obsolete, Iran has continued its nuclear projects outside the control framework defined by this agreement and by the JCPOA (acronym for Joint Comprehensive Plan of Action), which specifies all its terms. Iran can be accused of not complying with the provisions of the Non-Proliferation Treaty (NPT), which it signed in 1970. But the accusation would be more credible without Washington’s process of undermining the Vienna Agreement concluded in 2015 (which was a heavy responsibility to take on). It would also be more credible without the very real current realities of nuclear proliferation. Indeed, we cannot pretend that the NPT is respected by everyone except Iran, since in reality none of the states possessing nuclear weapons comply with Article 6 of the treaty, which contains a very clear provision obliging each signatory to pursue nuclear disarmament in a spirit of collective responsibility. However, today, all states with nuclear weapons are strengthening and modernizing their arsenals at great expense. It is a nuclear arms race. All states with nuclear weapons are actively participating in it.

What is more, we are seeing a growing number of states that are parties to the NPT considering, in direct contradiction to the treaty, the sharing or transfer of nuclear weapons with other countries. France is pushing for a European dimension to deterrence. Poland is talking about the possibility of a national nuclear program while wanting to participate in NATO’s nuclear missions with American weapons. Russia has reportedly implemented a program to share Russian nuclear weapons installations on Belarusian territory. Even in Japan, the question has been raised.

These possibilities raise multiple and highly complex issues. They are evidence of this dangerous arms race in the nuclear military sphere. It should also be noted that the Third Preparatory Committee (PrepCom) for the 2026 review conference on the implementation of the NPT ended without a final document, highlighting the clear divisions between a majority of states in favor of disarmament and the others. ICAN stresses that “nuclear-armed states have shown a profound lack of urgency… in the face of an increasingly critical situation…” (8). But ICAN also emphasizes in this context that the Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons (TIAN) remains a solid reference point for the disarmament process. The next state to sign the TIAN (perhaps Kyrgyzstan?) will bring the number of signatories to 99, or more than half of the world’s states.


The international context on military nuclear weapons is therefore much more complicated than the repeated media comments on the issue suggest. But in this context, the Israeli-Iranian confrontation is taking on alarming dimensions. Under pressure, Iran could decide to break off all relations with the IAEA and its controls, and withdraw from the NPT. If Iran finally decides to produce nuclear weapons, other states could decide to acquire this weapon themselves. Saudi Arabia is known to want to do so. Turkey could be tempted… Finally, in this war of attrition, in which Israel has targeted all of Iran’s nuclear facilities, no one is safe from a serious accident involving radiation. This possibility is being taken seriously by the IAEA.

Nuclear power : a global issue and a collective responsibility

The problem is therefore not just Iran’s nuclear program. The reason there has been such dangerous strategic tension over this issue for so long is because it crystallizes the balance of power in the Middle East and Israel’s desire to assert itself as the dominant regional power. The first question that arises is therefore not (only) that of nuclear power. It is that of power and domination through threats, force, and the means of force. The so-called existential threat posed by Iran’s nuclear program, as presented by Tel Aviv, is a political and ideological exploitation of strategic realities. It is therefore unacceptable that, in its hubris, Israel, with the support of the United States, should demand that Tehran renounce all nuclear enrichment in order to permanently prevent Iran from accessing the technology that is part of the expression of power. This testifies to Israel’s real aim: the structural and definitive weakening of Iran. It is indeed the question of power that is at stake.

Naturally, Tehran must respect its status as a party to the NPT and clearly renounce access to nuclear weapons. But all signatories must respect this treaty. And this must be done in a regional context that allows for it. Iran cannot be the only state stigmatized for its behavior toward the NPT, when none of the countries with nuclear weapons respect it. International security is necessarily collective. It is also essential to remember that international and regional security, arms control and disarmament are a collective responsibility from which the Israelis cannot forever escape, as if there could be an exception (and for what reason?) in the Middle East. The NPT should therefore be the framework for serious negotiations to finally make it possible to establish a nuclear-weapon-free zone in the Middle East. The requirement for collective security based on equality must take precedence. Consequently, in the spirit of the UN Charter, and in a spirit of transparency, Israel must commit to becoming a signatory to the NPT, respecting the constraints defined by this treaty, as should a few other states: India, Pakistan, and South Sudan.

For some experts and politicians, the question now is whether force could succeed where diplomacy has failed… This is a curious way of approaching the issue, since what is most lacking is precisely diplomacy and a genuine desire to achieve a lasting solution through negotiation. What was achieved in this spirit with the Vienna Agreement in 2015 was therefore scuppered by Donald Trump in 2018. This does not prevent him from entertaining a few diplomatic ambitions, provided that they serve his domestic political agenda. Admittedly, what was signed 10 years ago is difficult to replicate today in such a highly conflictual context. It is precisely because the concrete possibility of a multilateral political solution was destroyed yesterday by Washington and Tel Aviv (this was a triggering factor) that we are where we are today. This makes it possible to clarify responsibilities. Israel dreams of putting an end to the Iranian regime and its nuclear program in order to block any assertion of Iranian power with nuclear and strategic force. Unable to achieve parity with Israel, Iran could instead gain a deterrent capability that would prevent Israel from dictating its terms and choices without constraints or limits… From a geopolitical perspective, the issue of power is at the heart of the conflict.

“Changing reality”… by creating chaos.

What has happened since October 7, 2023, clearly demonstrates this. Netanyahu and some of his ministers had warned of this by announcing and repeating: “We are going to change reality” (). It was clear that Israel’s response to the October 7 massacre would not be limited to hunting down Hamas leaders and forces. It was about something else entirely. I wrote in “Israel, Hamas and the Palestinian Question” that Israel’s compass is “the maximum strategic erasure of the Palestinian people as a political subject and actor, as a national consciousness, in order to continue colonization…” (9). In order to change reality and upset all the political equations, the idea was to pursue a policy of uninhibited force in Palestine, but also at the regional level. This is exactly what is happening today. Israel’s war against Iran aims to impose a new balance of power and a new context in the Middle East.

It is too early to say what the results of this excessive ambition will be, based on the support of the United States, the indecent political agreement of the Europeans (with shameful and embarrassing nuances), and the silence or complacency of a majority of Arab countries. How far will this change in international realities by force go? The regional order established after 1979, with the installation of the Ayatollah regime, is in question. The future of the Palestinian people in this chaos of accumulated disasters and inflicted suffering remains hypothetical. Finally, it must be noted that the foundations of principles, law, and values of the international order are also in decline more than ever, as international law and the United Nations Charter have been flouted and trampled underfoot in this major crisis triggered by Israel, a colonial state and apartheid regime that is consequently rejected by a very large majority of UN member states.

Who would dare, without hesitation, to still speak of an international order “based on rules” … since those who created these rules in 1945, and who today would have the power and positive authority (far from it) to enforce them … continue to support the unsustainable and to ignore the law and multilateralism. All this while risking, tomorrow, being accused by international courts of complicity in the worst crimes ever committed, including genocide. It is always in times of great hardship that we recognize heroes… and the wretches of politics.

1) Bahrain, United Arab Emirates, Morocco, and Sudan. Saudi Arabia, before October 7, 2023, was in advanced negotiations to conclude such an agreement with Israel.

2) However, internal opposition is growing stronger and more numerous in Israel, including among military personnel, soldiers, and officers who reject attacks against Palestinians, but also against Iran. See “They are going to jail to end this genocide,” Refuser Solidarity Network, June 22, 2025.

3) 57,000 dead at the time of writing, in reality certainly many more.

4) We are publishing this statement in full as an appendix.

5) See the article by Étienne Monin, FranceInfo, June 17, 2025.

6) It should be noted that Israel’s targets were not only nuclear facilities, which indicates a broader strategy. The choice of targets always has meaning.

7) “Why Israel will always act alone when needed to defend itself,” Herb Keinon, Jerusalem Post, June 13, 2015. https://www.msn.com/en-us/news/world/why-israel-will-always-act-alone-when-needed-to-defend-itself/ar-AA1GDvOT

8) « ICAN and NPT Preparatory Committee for the 2026 Conference of the Parties, May 9, 2025. https://www.icanw.org/no_agreement_at_non_proliferation_treaty_prepcom_tpnw_states_point_way_forward

9) See “Israel, Hamas and the Palestinian Question,” Jacques Fath, Éditions du Croquant, pages 29 and 94.

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DOCUMENT

Netanyahu: « Operation Rising Lion » to Cripple Iranian Nuclear Program Will Continue For « As Many Days As It Takes » Posted By Tim Hains

https://www.realclearpolitics.com/video/2025/06/13/netanyahu_operation_rising_lion_to_cripple_iranian_nuclear_program_will_continue_for_as_many_days_as_it_takes.html

On Date June 13, 2025 – Full text

« Moments ago, Israel launched Operation Rising Lion, a targeted military operation to roll back the Iranian threat to Israel’s very survival. This operation will continue for as many days as it takes to remove this threat.

For decades, the tyrants of Tehran have brazenly, openly called for Israel’s destruction. They backed up their genocidal rhetoric with a program to develop nuclear weapons. In recent years, Iran has produced enough highly enriched uranium for nine atom bombs. In recent months, Iran has taken steps it has never taken before—steps to weaponize this enriched uranium—and if not stopped, Iran could produce a nuclear weapon in a very short time. It could be a year. It could be within a few months, less than a year. This is a clear and present danger to Israel’s very survival.

Eighty years ago, the Jewish people were the victims of a Holocaust perpetrated by the Nazi regime. Today, the Jewish state refuses to be a victim of a nuclear Holocaust perpetrated by the Iranian regime. As Prime Minister, I’ve made it clear time and again: Israel will never allow those who call for our annihilation to develop the means to achieve that goal. Tonight, Israel backs those words with action.

We struck at the heart of Iran’s nuclear enrichment program. We struck at the heart of Iran’s nuclear weaponization program. We targeted Iran’s main enrichment facility in Natanz. We targeted Iran’s leading nuclear scientists working on the Iranian bomb. We also struck at the heart of Iran’s ballistic missile program. Last year, Iran fired 300 ballistic missiles at Israel. Each of these missiles carries a ton of explosives and threatens the lives of hundreds of people. Soon, those missiles could carry a nuclear payload, threatening the lives not of hundreds but of millions. Iran is gearing up to produce tens of thousands of those ballistic missiles within three years.

Now, just imagine—imagine ten thousand tons of TNT landing on a country the size of New Jersey. This is an intolerable threat. It, too, must be stopped. Iran is now working on what it calls “the new plan” to destroy Israel. You see, the old plan failed. Iran and its proxies tried to encircle Israel with a ring of fire and to attack us with the horrific attack of October 7th, but the people of Israel, the soldiers of Israel, rose like lions to defend our country. We crushed Hamas. We devastated Hezbollah. We hit Iranian proxies in Syria and Yemen. And when Iran directly attacked us twice last year, we struck back inside Iran itself.

Yet in defending ourselves, we also defend others. We defend our Arab neighbors—they, too, have suffered from Iran’s campaign of chaos and carnage. Our actions against Iran’s proxy Hezbollah led to the establishment of a new government in Lebanon and the collapse of Assad’s murderous regime in Syria. The peoples of those two countries now have a chance for a different, better future. So too do the brave people of Iran, and I have a message for them: Our fight is not with you. Our fight is with the brutal dictatorship that has oppressed you for 46 years. I believe that the day of your liberation is near, and when that happens, the great friendship between our two ancient peoples will flourish once again.

I want to assure the civilized world: we will not let the world’s most dangerous regime get the world’s most dangerous weapons. Iran plans to give those weapons—nuclear weapons—to its terrorist proxies; that would make the nightmare of nuclear terrorism all too real. The increasing range of Iran’s ballistic missiles would bring that nuclear nightmare to the cities of Europe and eventually to America.

Remember: Iran calls Israel “the small Satan.” It calls America “the great Satan,” and this is why for decades it’s led millions in chants of “Death to Israel and death to America.” Today, Israel is responding to those genocidal calls with action and with a call of our own: Long live Israel and long live America. Our action will help make the world a much safer place.

I want to thank President Trump for his leadership in confronting Iran’s nuclear weapons program. He has made clear time and again that Iran cannot have a nuclear enrichment program. Today, it is clear that Iran is just buying time; it refuses to agree to this basic requirement of peaceful nations. That is why we have no choice but to act—and act now. The hardest decision any leader has to make is to thwart a danger before it is fully materialized.

Nearly a century ago, facing the Nazis, a generation of leaders failed to act in time. They were paralyzed by the horrors of World War I. They were determined to avoid war at all costs, and they got the worst war ever. They adopted a policy of appeasement. They closed their eyes and ears to all the warning signs. That failure to act resulted in World War II, the deadliest war in history. It claimed the lives of 60 million, including 6 million Jews—a third of my people. After that war, the Jewish people and the Jewish state vowed “Never again.” Well, “Never again” is now. Today, Israel has shown that we have learned the lessons of history. When enemies vow to destroy you, believe them. When enemies build weapons of mass death, stop them. As the Bible teaches us, “When someone comes to kill you, rise and act first.” This is exactly what Israel has done today: we have risen like lions to defend ourselves.

Over 3,000 years ago, Moses gave the people of Israel a message that has steeled our resolve ever since: “Be strong and courageous,” he said. Today, our strong and courageous soldiers and people stand together to defend ourselves against those who seek our destruction. By defending ourselves, we defend many others, and we roll back a murderous tyranny. Generations from now, history will record that our generation stood its ground, acted in time, and secured our common future.

May God bless Israel.

May God bless the forces of civilization everywhere »

Georges Haoui, la trempe d’un homme d’État.

Pour ce qu’il fut, et pour ce qu’il fit…il fut assassiné voici 20 ans, en plein centre de Beyrouth.

Voici ce texte destiné au Tribunal :

 » Georges Haoui : la trempe d’un homme d’État.

J’ai connu Georges Haoui dans un cadre politique, celui des relations entre le Parti communiste français (PCF) et le Parti communiste libanais (PCL). Ce cadre était si dense et si marqué par les convergences que la relation des dirigeants des deux organisations a pu atteindre une forme d’amitié, de proximité et de confiance réciproque particulière. Ayant assisté à de nombreuses rencontres bilatérales, y compris au plus haut niveau, j’ai pu constater et apprécier la qualité de cette relation. Cette amitié se traduisait par une solidarité très forte, visible au quotidien comme dans les moments dramatiques, à travers des actes, des attentions spéciales et un soutien mutuel qui allait de soi.

Lorsque Georges Haoui en était le Secrétaire général, le PCL traversa des moments difficiles du fait de la crise majeure qui déchirait le Proche-Orient, et en particulier la guerre civile au Liban. Ce dur contexte fit que tout ne fut pas seulement politique. Il y eu aussi beaucoup d’humanité entre communistes libanais et français dans ce cadre-là. Une lettre de Georges Marchais (Secrétaire général du PCF) en date du 19 février 1987 témoigne, dans sa tonalité et son contenu de cet esprit de proximité et de solidarité. Dans cette lettre, Georges Marchais rappelait l’assassinat de plusieurs dirigeants du PCL (ce fut le cas notamment Hussein Mroué, intellectuel de renom), et il reprenait volontairement la formule à vocation patriotique d’un « Liban démocratique, uni et indépendant » afin de la légitimer et de saluer ainsi le combat de Georges Haoui et des Communistes libanais.

Georges Haoui était une personnalité rayonnante, d’une grande dimension intellectuelle. C’était un tempérament combatif, optimiste et positif. Son jugement était toujours clairvoyant et marqué par l’acuité des contradictions en temps de guerre. Il était aussi caractérisé par une grande fermeté sur les principes, c’est à dire par l’exigence de ne pas céder sur ce qui constitue l’essentiel du combat politique engagé. Sa vision montrait une volonté de partir des conditions concrètes du présent pour se projeter vers des solutions et des ambitions d’avenir et de changement durable. Il associait ainsi les impératifs de l’immédiat avec la longue durée. Le 19 août 1987, par exemple, au cours d’une rencontre à Paris, Georges Marchais et Georges Haoui ont souligné ensemble que tous les peuples étant au quotidien confrontés aux lourdes conséquences des politiques de domination, la nécessité s’imposait d’autant plus « d’une solution globale au conflit du Moyen-Orient ». Autre exemple : dans une interview à la télévision libanaise le 13 décembre 1990, Georges Haoui s’affirme favorable à la dissolution des milices et à une solution pour leurs membres dans le cadre des institutions de l’État, mais avant tout, il faut que l’État – insiste-t-il alors – soit « un État de démocratie et d’égalité ». Il resitue ainsi la question immédiate de la légitimité des armes dans l’enjeu politique principal de l’existence, de la nature et du rôle de l’État.

L’approche politique de Georges Haoui.

Son approche politique était fondée sur trois valeurs fondamentales inséparables : l’identité, l’unité et la démocratie.

L’identité nationale libanaise apparaissait comme le moteur de ses choix nationaux et de politique étrangère puisqu’au Liban on ne pouvait, hier pas plus qu’aujourd’hui, séparer les enjeux internes, régionaux et mondiaux. Ce choix de l’identité était souvent désigné par Georges Haoui et par beaucoup d’autres comme celui d’une « identité arabe » du Liban contre le poids des immixtions américaines, occidentales et israéliennes permanentes et dominatrices, contre l’occupation étrangère, contre l’occupation militaire et le processus colonial israélien au Proche-Orient et en terre palestinienne. Cette volonté d’affirmer une identité nationale – que veut dire être libanais ? – ne souffrait pas d’exceptions, même si elle s’inscrivait dans un contexte compliqué, et des rapports de forces impossibles à contourner.

Georges Haoui savait, en effet, mesurer l’évolution alors préoccupante des rapports de forces et le poids de certains pays du monde arabe au Proche-Orient, en particulier celui de la Syrie. Il chercha tous les moyens politiques pour garantir un rôle indépendant du Liban malgré les pressions qui s’exerçaient sur un pays où n’ont cessé de s’entrechoquer les intérêts de puissances extérieures, et l’effet exacerbé des contradictions géopolitiques.

Georges Haoui travaillait dans ce difficile contexte au rejet de toutes les formes d’hégémonies. S’il était assurément, par choix fondamental, un anti-impérialiste convaincu, il s’est parfois défié de certains choix soviétiques, comme celui de l’autorisation de « l’immigration de juifs soviétiques en Palestine », refusant ainsi que cette immigration vienne nourrir la colonisation. En 1990, la direction du PCL dénonça aussi la décision soviétique d’établir des relations diplomatiques au niveau consulaire et des liaisons aériennes avec Israël comme étant « en contradiction avec les déclarations des dirigeants soviétiques de ne reprendre les relations avec Israël qu’en cas de changement de politique de ce dernier vis à vis du peuple palestinien et de sa juste cause nationale » (déclaration d’un porte parole du Bureau politique du PCL, 1er octobre 1991). Enfin, lors d’une rencontre avec Georges Marchais le 13 mars 1991, il souligna l’urgence de démasquer davantage les États-Unis, « sans éviter de faire la juste critique des erreurs de l’Union soviétique, mais aussi du Mouvement national arabe ».

La recherche de l’unité du peuple libanais et des forces politiques et sociales du Liban constitua pour Georges Haoui un travail permanent et un but primordial. Kamal Joumblatt, grand rassembleur progressiste (assassiné en 1977), fondateur du Parti socialiste progressiste libanais, fut pour Georges Haoui, une référence dans cette bataille de l’unité. Il voulu notamment unifier la résistance libanaise dans le contexte de la guerre et de l’occupation. En 1982, avec Mohsen Ibrahim (ancien dirigeant historique de la gauche libanaise et fondateur de l’Organisation d’action communiste libanaise – OACL), alors que Beyrouth est sous occupation israélienne, il créa, dans l’esprit d’un large mouvement de libération, le Front de la Résistance Nationale Libanaise (FRNL), pour un Liban indépendant et souverain. Le 13 décembre 1990, il dit devant les cameras de la télévision libanaise, au cours d’une longue interview, qu’il faut atteindre ce qu’il nomme « une entente entre tous ceux qui se sont fait la guerre auparavant ». C’était un appel au dialogue national, alors que la guerre civile était alors en train de s’achever. Il pensait nécessaire de « fermer le dossier de la guerre civile » et d’aller vers une réconciliation nationale.

Pour Georges Haoui la démocratie, entendue comme état de droit citoyen et rôle du peuple, constituait un fil conducteur et une finalité de l’action. Lors d’une cérémonie d’obsèques en l’honneur de militants tués dans une confrontation armée avec la troupe israélienne, il n’hésita pas à évoquer ainsi ce qu’il appelle « l’arme la plus redoutable, à savoir la confiance du peuple, et sa volonté de lutter ». Pour lui, droit des peuples, aspirations à l’émancipation, lutte contre la pauvreté, contre les discriminations, pour l’égalité devaient se compléter dans un « contrat social » national, dans une conception de rassemblement pour la justice au profit de tous, pour l’unité et pour l’indépendance. Dans cet esprit, il apparaissait d’autant plus indispensable de mettre fin au système confessionnel libanais, devenu déjà manifestement incapable d’assurer une garantie d’unité du pays. Plusieurs décennies plus tard, les manifestations populaires actuelles au Liban, et l’impasse historique visible de ce système politico-institutionnel confirment la pertinence de la vision de Georges Haoui.

Georges Haoui entendait aussi la démocratie comme le respect du Droit international et des résolutions des Nations-Unies. Pas seulement l’application du droit existant, mais la création de nouveaux droits et de nouvelles formes de coopération dans un contexte international en transformation majeure. Lors de sa rencontre avec Georges Marchais le 13 mars 1991, il revint à plusieurs reprises sur l’idée qu’après la Guerre du Golfe, le monde en général et le monde arabe en particulier, y compris concernant la question de Palestine, s’inscrivent alors dans une situation complètement nouvelle, et qu’ainsi « tout va être remis en cause ». C’était faire preuve de lucidité quant aux évolutions prévisibles et redoutées pour les décennies à venir. L’enjeu d’un nouvel ordre international, dès ce moment, devenait politiquement crucial dans un contexte désormais encore bien plus difficile.

Une des forces intellectuelles et politiques de Georges Haoui résidait dans sa créativité et sa capacité à percevoir les mutations en cours, dans sa volonté à sortie des dogmes, à refuser les peurs et les sectarismes… Cette force, cette capacité d’ouverture, lui permettait de chercher ce qu’on pourrait appeler « une voie juste ». Un voie juste dans la complexité des réalités, afin d’éviter à la fois la renonciation et la soumission face aux difficultés du combat, mais aussi l’aventurisme qui conduit à l’échec et contribue à briser l’espoir. Il sut poser les questions fondamentales de la nation, de l’unité, de la démocratie, mais aussi de l’ordre international avec l’intelligence d’une dialectique marxiste à l’épreuve, souvent douloureuse, des faits. Il l’a payé de sa vie.

Georges Haoui avait la trempe d’un homme d’État. « 

Sur mon nouveau livre…

J’ai beaucoup aimé cet ouvrage. Et tout particulièrement le chapitre intitulé « Définir la guerre », question cruellement actuelle. Je me retrouve dans la plupart des thèmes dont tu y traites, et en premier lieu celui de la gestion dominatrice, provocatrice et irresponsable de l’après-URSS par les Occidentaux, aux antipodes du « nouvel ordre » qu’appelait cette rupture historique bourrée de contradictions explosives si elle ne s’accompagnait pas d’une rupture d’égale intensité de la part du système occidental , ce qui, hélas, n’était guère concevable dans le contexte du rapport des forces mondial (cf le discours sur l’état de l’Union de 1992 de Bush senior: « Grâce à Dieu, nous avons gagné la guerre froide… »). Je te suis aussi (logiquement) sur l’accent que tu mets sur la sécurité collective, la prévention des crises, les mesures de confiance …Accord total également avec la défense de l’ONU malgré ses terribles faiblesses que lui imposent les puissances.

C’est un livre utile , fruit évident d’énormément de lectures et de réflexions , comme d’habitude.

Bien amicalement.

Francis

Comment comprendre l’ordre international ?

Une thèse domine aujourd’hui, celle d’un « retour » de la guerre… A vrai dire, les guerres n’ont jamais cessé… Mais il s’agit aujourd’hui de ce que l’on appelle la guerre de haute intensité (haut niveau de destruction et de létalité…), une guerre interétatique, avec une implication des plus grandes puissances. C’est notamment de cela dont nous allons parler.

Je vous explique ma façon de voir.

L’ordre international actuel peut se comprendre à partir de deux moments primordiaux.

C’est d’abord, comme premier moment, l’installation, en 1945, de ce que l’on appelle l’ordre international libéral, avec la création des Nations Unies. Il s’agit d’un ordre institutionnalisé, normé. Pour sa fondation les puissances occidentales et en particulier les États-Unis ont joué un rôle majeur.

Le deuxième moment crucial fut celui de l’effondrement de l’URSS et du monde soviétique. La fin de la Guerre froide. Ce moment-là va ouvrir un nouveau contexte de décomposition de ce qui fut installé en 1945. Ce fut une rupture décisive avec de lourdes conséquences dans l’histoire européenne et mondiale.

Cela me conduit à deux remarques.

Premièrement, les puissances occidentales, États-Unis en tête, ont traité cet échec du soviétisme comme une victoire des puissances occidentales. Dans ce nouveau contexte, l’OTAN et l’UE ont choisi d’élargir leurs zones d’influence et de prééminence stratégique jusqu’aux frontières d’une Russie alors très affaiblie. Ce processus n’a jamais été accepté par les Russes… même si Eltsine adopta des attitudes particulièrement favorables aux États-Unis.

Deuxièmement, l’échec des régimes dits de l’Est européen porte des leçons. Des leçons sur le mode de développement, sur la démocratie et le pouvoir politique, sur ce qu’on appelle socialisme… Évidemment. Mais il porte aussi des leçons sur la question de la puissance, car l’effondrement de l’URSS, c’est aussi l’affaiblissement sévère et probablement durable d’une grande puissance mondiale ayant contribué, avec les États-Unis, à structurer l’ordre international durant la Guerre froide. Ce que la Russie n’est plus en capacité de faire aujourd’hui.

Ceci devrait – je le souligne au passage – contribuer à sérieusement relativiser ce que l’on présente aujourd’hui comme la menace russe sur l’Europe (j’en dirai un mot plus loin).

Quant aux États européens, ils auraient, nous dit-on, perdu le sens du tragique… c’est à dire de la conscience de la guerre possible, voire probable. Les Européens n’auraient donc pas voulu regarder les réalités en face, le danger russe, et le danger chinois en particulier. Ils ne sont donc pas préparés à la guerre. Il faudrait maintenant qu’ils le deviennent puisque, nous dit-on, la guerre est déjà là. C’est la « guerre hybride »… celle qui se fait avec des moyens et des méthodes spécifiques d’ingérence, de déstabilisation, de pression économique et idéologiques…Mais c’est autre chose que la guerre elle-même.

Il faudrait donc que les Européens (États et peuples) se préparent sur tous les plans : militaire, politique, financier, industriel, psychologique… jusqu’à l’économie de guerre.

Quel est le vrai problème ?

Il est clair que les dangers de grande guerre, on dit aussi de guerre majeure, sont élevés. Il y a déjà la guerre en Ukraine (avec ses limites et ses dangers), la guerre israélienne contre le peuple palestinien (et ses aspects régionaux), et en Asie, un risque de guerre sino-américaine qui se traduirait certainement par un affrontement de très haute intensité. On a vu aussi une inquiétante confrontation indo-pakistanaise opposant deux pays dotés de l’arme nucléaire. Les risques sont réels dans un contexte de tensions et de course aux armements…

Pourtant, sauf en Palestine et au Proche-Orient, où la stratégie israélienne et le processus génocidaire en cours font surgir des questions particulières, on constate une relative maîtrise de ces conflits. Si le pire n’est jamais certain, tout reste possible. Nul ne peut prévoir les conséquences d’une erreur de jugement, d’un accident ou d’une escalade non maîtrisée. D’autant que les règles et les pratiques de ce que l’on appelle la sécurité collective, selon les conceptions définies par l’ONU, sont mises à l’écart, tout comme la diplomatie, dans un contexte international où ce sont les logiques de puissance et les politiques de force qui dominent.

On touche là à quelque chose d’essentiel : la contradiction entre les principes et les pratiques. Entre, d’une part, les règles et les valeurs définies par l’ensemble du droit international, par les Nations Unies (avec la Charte), et d’autre part, les logiques concrètement à l’œuvre : la puissance, les politiques de force, les unilatéralismes, les stratégies impérialistes.

Cette question-là doit être soulevée car il faut des normes respectées pour pacifier les relations internationales, et d’abord pour contribuer à des relations de sécurité mutuelle et de coopération.

C’est parce que ces normes et le droit ne sont plus respectés, et même rejetés, que les tensions, les risques de guerre augmentent. Il n’y a quasiment plus, ou plus assez de règles et de dispositifs collectifs respectés pour au moins freiner et domestiquer les logiques de puissance.

Ce processus de désintégration du multilatéralisme, de l’action collective et du droit doit se lire en parallèle avec la dévastation néolibérale des sociétés, avec la mise en cause de la démocratie, des institutions politiques, judiciaires et sociales, et des secteurs publics. C’est ce qu’ont exprimé, peu ou prou, des mobilisations sociales comme « Occupy Wall Street » aux États-Unis, ou bien « les Printemps arabes », voire les « gilets jaunes »… et tant d’autres batailles sociales et syndicales plus structurées.

Il n’y a donc pas un processus de montée à la guerre que les Européens n’auraient pas voulu voir. La situation ne se résume pas à cela. Il y a d’abord des compétitions stratégiques et des contradictions d’intérêts de puissance qui ne cessent de contribuer à une dégradation profonde des relations internationales, à l’émergence de volontés de revanche, à l’aggravation d’injustices, d’inégalités et de besoins vitaux non satisfaits. Les processus sont donc beaucoup plus complexes qu’on ne le dit.

Je prends un exemple qui touche à l’actualité. Il est souvent répété que Vladimir Poutine est « le seul responsable » de la guerre en Ukraine. Il est vrai que le régime de Poutine a pris la responsabilité de déclencher la guerre. Contre le droit international, contre les principes et les buts de la Charte des Nations Unies, et même contre les propres engagements que la Russie a pris en 1994, dans le cadre des trois mémorandums de Budapest qu’elle a signé, et qui donnent des garanties de sécurité et d’intégrité territoriale à l’Ukraine.

Au regard du droit international, la responsabilité russe est donc évidente. Mais il faut aussi poser une question politique : comment en est-on arrivé là ? On ne peut pas réfléchir aux conflits et aux guerres en évacuant les stratégies mises en œuvre, le géopolitique. On échappe pas à l’histoire, et à la contextualisation des événements. Et c’est probablement pour cela que l’idée et le mot même de contextualisation ont été banni du débat public et médiatique pour pouvoir éviter toute explication raisonnée, et toute mise en cause des thèses occidentales.

J’explique un peu les choses car ce qui s’est passé avec la fin de la Guerre froide est fondamental pour comprendre la suite. L’écroulement de l’URSS et du système d’alliances qui lui était lié, a, en effet, constitué une césure historique, un basculement stratégique majeur dans la géopolitique mondiale.

Au lieu de saisir le moment crucial de ce changement d’ère afin de contribuer à installer un nouvel ordre international et un nouvel ordre de sécurité en Europe, les États-Unis, avec les Européens ont donc volontairement interprété la fin de l’URSS comme une défaite historique de la Russie. Ils ont ainsi décidé d’élargir l’espace stratégique otanien jusqu’aux frontières de la Russie. Ce qui fut logiquement considéré par Moscou comme une fragilisation de leur sécurité et une menace directe. Pour les puissances occidentales, ce fut une forme d’escalade d’opportunité. Il n’y eu, à l’époque, aucune négociation sérieuse avec la Russie sur les nouvelles conditions de sécurité internationale et sur un nouvel ordre nécessaire.

Washington engrange alors une soit disant « victoire » comme un acquis de la puissance américaine. Mais dès qu’il fut au pouvoir (dès l’an 2000) Poutine n’a cessé de chercher à reconstituer la puissance russe, en particulier sur le plan militaire, en cherchant à regagner une partie des territoires et de la grandeur perdus. Certains ont interprété ce choix comme l’ambition d’une reconstitution du vaste empire des Tsars ou de l’ex-puissance soviétique. On en est loin. Puisque même la conquête de l’Ukraine reste pour Moscou une ambition difficile à réaliser.

La guerre en Ukraine est dans son essence, dans son origine une guerre OTAN/Russie. Et c’est aussi le résultat des choix… qui n’ont pas été faits. Je m’explique.

Lorsque des événements et des ruptures décisives bousculent l’histoire, la nécessité s’impose alors d’édifier de nouvelles règles de vie et de sécurité communes, un nouvel ordre. C’est ce qui a été fait en 1945, et à d’autres moments de l’histoire… En 1991, les puissances occidentales ne l’ont pas voulu. Il est vrai que la stratégie américaine fut explicitement marquée, en permanence et dans la durée, depuis la Seconde guerre mondiale, comme celle de l’endiguement puis du refoulement stratégique de l’URSS, puis de la Russie. En 1991, lorsque l’URSS s’effondre, Clinton, alors Président des États-Unis, n’a pas dérogé à cette orientation stratégique primordiale des États-Unis, en tant que puissance globale.

Dans le même esprit, je le souligne au passage, la stratégie américaine est aussi, depuis longtemps, celle du refus explicite de voir émerger une puissance rivale, un compétiteur de parité, ce qui explique le conflit actuel avec la Chine. Là, pour Washington, ce n’est pas gagné…

Cela me conduit à rappeler quelque chose qu’on a tendance à faire semblant d’oublier, alors que c’est déterminant. La sécurité est forcément un processus de réciprocité. Elle nécessite des dispositions de confiance mutuelle, une coopération d’intérêt partagés, de la concertation. Contrairement à ce prétendent les puissances occidentales, on ne peut pas dire qu’un État est totalement libre d’adhérer à une alliance politique et militaire comme l’OTAN en vertu d’un choix souverain non négociable. La Charte de l’ONU établit précisément le contraire. Elle fixe, en effet, les principes et les pratiques de la sécurité collective. Nul n’est en sécurité si les autres, y compris les adversaires, ne le sont pas. En matière de sécurité internationale, ce qui doit dominer, c’est la responsabilité collective. Il n’y a ni sécurité, ni paix par la force et par l’expression unilatérale de la puissance… Celle-ci produit surtout des escalades et des risques.

Ce principe essentiel de sécurité collective est aujourd’hui bafoué par la décision de Poutine d’engager la guerre en Ukraine. Comme il fut bafoué hier avec les guerres américaines décidées dès 2001 par G. W. Bush. Nous pouvons mesurer que la Russie n’est guère en capacité d’obtenir une vraie victoire en Ukraine, de la même manière que l’échec fut au bout de cet hubris, cette démesure des États-Unis pour un Grand Moyen-Orient du libéralisme, du libre-échange et du modèle occidental sous l’égide américaine. Ce qui est en cause, c’est donc bien d’abord les logiques de puissance qui créent des impasses, des crises majeures et cette dangereuse dégradation des relations internationales depuis près de 35 ans.

Cette dégradation est profonde. C’est, au fil des années, après la Guerre froide, un processus de décomposition progressive de l’ordre international. Avec le mépris inquiétant du droit international et du multilatéralisme. Avec le démantèlement de ce que l’on appelle l’architecture de sécurité collective comprenant les traités signés établissant des limitations et des contrôles des armements, et les traités de désarmement.

Je donne un exemple. Si le Traité New Start (signé en 2010) concernant les armes nucléaires stratégique n’est pas prorogé avant sa dernière échéance, le 5 février 2026, il n’y aura plus aucun accord en validité et en application sur les armes nucléaires stratégiques. C’est alarmant pour la sécurité internationale.

Mais pourquoi un tel processus de décomposition ?

Dans le contexte ouvert avec la fin de la Guerre froide on assiste à une mutation géopolitique : une multiplication des acteurs de puissance. Une émergence de la Chine comme compétiteur de premier rang face aux États-Unis. Une montée des affrontements sur les ressources, les technologies, les marchés, les zones d’influence et, bien sûr, sur la hiérarchie des puissances. Dans cette redistribution de la puissance et cette compétition d’intérêts, les pratiques et les règles de la sécurité collective deviennent des obstacles. La force l’emporte sur le droit. La bataille fait rage pour l’hégémonie. Les États-Unis ne veulent pas d’un compétiteur à leur mesure, comme la Chine. L’Europe a du mal à exister dans cette confrontation de géants où l’on voit intervenir d’autres puissances nouvelles, notamment le Brésil, l’Inde, l’Indonésie, la Turquie…

Dans ce grand affrontement, la prééminence des logiques de puissance bloque les coopérations pourtant indispensables sur des enjeux globaux aussi importants que le climat et le développement durable, les hautes technologies et l’intelligence artificielle, les droits sociaux, et bien sûr la paix et le désarmement, notamment nucléaire.

Dans ce contexte de brutalité internationale, on a même atteint un summum de violence désinhibée et de sauvagerie au Proche-Orient. En s’appuyant sur l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 qui fit environ 1200 victimes (et 250 otages), en particulier des civils (ce qui constitue un fait de gravité exceptionnelle), Israël s’est engagé dans une guerre dont l’objectif n’est pas d’attaquer le Hamas et sa direction, mais tout le peuple palestinien. Le nombre global des victimes de la guerre israélienne dépasse probablement les 100 000. A Gaza, la destruction des infrastructures et services est réalisée à 90 %. Les autorités israéliennes cherchent la déportation ou le nettoyage ethnique des Palestiniens. Elle veulent finir le travail engagé par la Nakba, en 1948.

Un processus génocidaire est engagé. L’intention est manifeste. La justice internationale s’est emparée de cette tragédie hautement criminelle sans que la France, ses partenaires européens et les États-Unis ne cherchent vraiment à l’arrêter au risque d’en être demain considérés comme complices. Tellement s’impose la réalité consternante de non assistance à un tout peuple en danger.

Ce paroxysme dans la violence politique a lui aussi ses causes inscrites dans l’histoire, celle de la colonisation, de l’occupation. Il s’agit, comme l’a expliqué si bien Elias Sanbar (ancien ambassadeur de Palestine à l’UNESCO), d’une colonisation de remplacement d’un peuple par un autre.

Dans ce crime de portée historique l’inacceptable impunité d’Israël est garantie en particulier parce que cet État est un partenaire stratégique privilégié des puissances occidentales, dont la France. Ce sont des logiques de puissance qui, ici encore, dictent leur loi au mépris des valeurs humaines fondamentales.

La fin de la Guerre froide a donc ouvert ainsi un contexte incertain, compliqué et dangereux. L’ensemble des contradictions politiques, sociales, économiques, technologiques… prennent une dimension stratégique en accroissant les risques de confrontation. Toutes ces réalités, associées à des politiques qui tuent la diplomatie, tracent une trajectoire d’insécurités majeures et de grandes guerres possibles.

La course aux armements, y compris nucléaire et de haute technologie, est alimentée par le développement d’un tel contexte. En 2024, on a atteint un record des dépenses militaires mondiales à 2718 milliards de dollars.

Évidemment, nombre de questions nouvelles sont posées. J’en choisis deux.

Première question. Avec Trump, l’OTAN est-elle morte ? Autrement formulée : est-ce la fin de l’atlantisme et du camp occidental ?

Pour les Européens et pour les administrations américaines sur une ligne classique, comme celle de Biden, l’OTAN est une alliance politico-militaire fondée sur des nécessités stratégiques et politiques communes, et sur des exigences idéologiques (les « valeurs occidentales »).

Pour Trump, cette approche n’a plus de pertinence. Il considère l’OTAN comme un enjeu d’opportunité et de circonstances. Ce n’est donc plus un impératif de principe et une nécessité politique. C’est une contingence.

En vérité, il est difficile de savoir ce que serait le comportement de Trump en cas de crise de très grande dimension en Europe, ou en Asie avec une implication de la Chine… Avec des risques de guerre majeure. Dès l’instant où les exigences de valeurs et de principes s’effacent, les choix stratégiques peuvent varier selon les circonstances et les intérêts propres des États-Unis, tels qu’ils seraient définis par Trump lui-même. Il n’y a plus de principes établis, mais avant tout des choix d’opportunité.

On peut aussi remarquer qu’il n’y a ni rupture totale avec les politiques précédentes, ni unanimité aux États-Unis sur une telle approche, y compris, semble-t-il, au Pentagone. Selon des experts et certains médias, un « chaos total » régnerait au ministère de la défense des États-Unis.

Enfin, l’OTAN n’est pas seulement une alliance stratégique. C’est aussi un cadre et un moyen d’hégémonie et de profits garantis pour Washington et pour les industriels américains de la défense. Malgré ou avec Trump, la mort de l’OTAN n’a pas encore sonné. D’ailleurs, l’Administration américaine a affirmé sa volonté de rester dans l’OTAN. Et Trump assistera au sommet de l’OTAN les 24 et 25 juin, à La Haye.

Deuxième question. Une économie de guerre, qu’est-ce que cela signifie ?

C’est la guerre en Ukraine qui est invoquée comme la raison essentielle d’une économie de guerre en France et d’un réarmement en Europe, face à la menace russe. Il faut aussi s’interroger (je l’ai déjà souligné) sur ce que les dirigeants européens désignent comme la menace russe. Moscou est d’ailleurs suspecté de vouloir lancer des offensives militaires contre certains États membres de l’OTAN. Cependant, est-ce si simple…

– en 2020, la Russie n’a pas pu jouer un rôle majeur dans la 2è guerre du Haut Karabagh. Guerre dans laquelle, contre les Arméniens, la Turquie a soutenu l’Azerbaïdjan de façon décisive. Ce fut le fait principal.

– en décembre 2024, dans un contexte régional complexe, la Russie n’a pas pu sauver le régime de Bachar el Assad, son allié syrien, balayé en quelques jours par une offensive armée dirigée par le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham, issu du front djihadiste al-Nosra, lui même héritier d’al-Qaïda. Pour l’essentiel, ça s’est passé sans ou contre Moscou.

– enfin, au cours de l’année 2024, la Russie n’a pu conquérir que 0,66 % du territoire ukrainien. Cela ressemble davantage à un enlisement qu’à une conquête. En Ukraine, la Russie a fait la preuve, dès le début de la guerre, d’un manque de puissance militaire et de puissance globale.

Il faut donc un jugement plus prudent et plus exigeant quant aux motivations avancées pour justifier un réarmement en Europe.

Il faut aller chercher d’autres explications.

Les États-Unis veulent contrer la montée de la Chine, et ils en font leur priorité. Les Européens voudraient devenir des acteurs capables de peser dans les rapports de force en Europe, notamment dans la guerre en Ukraine. Les uns et les autres cherchent une réaffirmation de leur puissance, et de leur suprématie pour les États-Unis. Cela nécessite une reconfiguration stratégique.

Depuis Barack Obama, les États-Unis veulent se dégager de l’Europe afin de pouvoir opérer le basculement (le pivot) souhaité vers l’Asie, et la Chine. Afin de permettre cela, il faut obtenir des Européens des investissements militaires et financiers beaucoup plus importants afin de suppléer à un retrait des États-Unis du continent européen.

Mais ce retrait semble plus problématique qu’on veut bien le dire. Il faut mesurer, en effet, que pour les États-Unis, leur présence militaire, stratégique et politique en Europe constitue une affirmation de puissance, avec des dispositifs militaires très importants, permettant aux États-Unis de disposer d’un poids politique, et de pouvoir intervenir bien au-delà de l’Europe : au Proche-Orient, en Méditerranée ou en Afrique. La présence américaine en Europe exprime donc les moyens et les intérêts d’une puissance globale. Il n’est pas si facile de s’en dégager… D’ailleurs, des retraits sont annoncés, mais pas un retrait d’ensemble.

Il reste que les questions de sécurité en Europe sont systématiquement traitées aujourd’hui comme des enjeux militaires, sans que jamais la question ne soit posée de règlements et d’options politiques et diplomatiques pour pouvoir enfin, un jour, intégrer tous les acteurs, y compris la Russie, dans la reconstruction en Europe des conditions nécessaires à un contexte de sécurité collective.

L’économie de guerre, cependant, n’est pas qu’une question de sécurité. C’est aussi un enjeu touchant au mode de développement. Pour l’ONU, nous assistons actuellement à « une crise mondiale du développement »… Les dépenses militaires planifiées ne peuvent que l’exacerber. Dans le monde actuel, une contradiction majeure monte de façon irrépressible entre, d’une part, une trajectoire choisie d’ambitions de puissance et d’exigences militaires et technologiques toujours plus élevées, avec les lourdes charges économiques et budgétaires que cela représente, et d’autre part, les conséquences sociales et politiques qui en résultent.

Il faut donc poser la question : quel monde voulons-nous ? Sur quelles exigences sociales ? Comment construire une sécurité humaine favorable à la sécurité et à la paix ?

Quelques mots rapides de conclusion

Quelque chose m’apparaît aujourd’hui comme un élément décisif du mouvement du monde, ce que certains appelle (Farid Zakaria par exemple) « la montée des autres ». La montée des autres, c’est à dire la progressive et irrépressible affirmation historique des dominés d’hier. Ce n’est pas une nouveauté. C’est l’affirmation du Sud global, avec la récente création des BRICS, qui commence à mettre à l’ordre du jour, malgré le haut niveau du défi, un processus dit de désoccidentalisation, voire de mise en cause du dollar. Ce sera certainement très difficile, mais ces thématiques expriment le besoin et une poussée pour une transformation réelle des relations internationales. Ce qui révèle la nécessité pressante d’une réponse à la crise du mode de développement capitaliste, et aux enjeux globaux.

Déjà, l’esprit de la désoccidentalisation de l’ordre international s’exprime dans le refus d’ensemble des pays du Sud global (au-delà de leurs hétérogénéité) quant aux politiques de guerre occidentales (ils n’appliquent pas les sanctions contre la Russie), et quant à la pratique systématique du deux poids deux mesures, toujours au détriment des Palestiniens. C’est une fracture très significative dans les relations internationales.

Ce n’est certainement pas un hasard si l’ONU est aujourd’hui tellement mise à l’écart et stigmatisée pour son impuissance à résoudre les problèmes. Pourtant, ce qui conduit à l’impuissance, c’est d’abord, justement… la puissance, les logiques de puissance, et l’illusion de la force qui va avec. Après la première Guerre du Golfe, les puissances occidentales n’ont pu remporter aucune victoire dans les guerres entreprises. Les problèmes mondiaux ne cessent de s’aggraver. La trajectoire actuelle des relations internationales le montre au quotidien. Il est vraiment temps de penser et d’agir tout autrement.

En cette année 2025, nous pouvons marquer le 80è anniversaire de la création de l’ONU en décidant d’accorder à celle-ci beaucoup plus d’importance dans la définition des alternatives nécessaires. Il faut réinsérer les Nations Unies dans le débat public.

Pour beaucoup, l’actualité et l’histoire témoigneraient du fait que la guerre constitue irrémédiablement le mode de règlement des conflits. On rappelle souvent la formule de Clausewitz : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Cette formulation est très discutable, car elle tend à enfermer la pensée dans une continuité de guerres et d’intermèdes de paix fragiles.

C’est une formulation d’apparence banale, mais elle confine la réflexion au postulat de la guerre comme une fatalité, ou comme invariant de la nature humaine. C’est une erreur fondamentale que l’on ne devrait plus commettre. Il faut sortir de cette pensée unique fondée sur le primat de la puissance et de la force dans les relations humaines et dans le politique. Il est vrai que la guerre est une réalité difficile à dépasser. On peut difficilement le nier. Alors il faut donner raison à Edgar Morin qui exprime le juste constat « d’une humanité qui a du mal à devenir humanité ». Ce qui permet de rappeler qui sont les acteurs principaux, et qui détient la clé des solutions à ouvrir : les peuples dans le monde et dans leur société. C’est en quelque sorte un appel à, plus que jamais, faire de la paix un grand combat politique et social.

How can we understand the international order?


Below is the text of my introductory speech at a conference-debate organised on 8 June in Montataire by Espace Marx60, as part of a PCF celebration on the theme of a world of peace and solidarity.

One theory dominates today, that of a ‘return’ to war… In truth, wars have never stopped… But today we are talking about what is known as high-intensity warfare (with a high level of destruction and lethality…), inter-state warfare involving the major powers. This is what we will be discussing in particular.

Let me explain how I see it.

The current international order can be understood in terms of two key moments.

The first was the establishment in 1945 of what is known as the liberal international order, with the creation of the United Nations. This was an institutionalised, standardised order. The Western powers, and the United States in particular, played a major role in its foundation.

The second crucial moment was the collapse of the USSR and the Soviet world. The end of the Cold War. This moment ushered in a new era of disintegration of the order established in 1945. It was a decisive break with serious consequences for European and world history.

This leads me to two observations.

Firstly, the Western powers, led by the United States, treated the failure of Sovietism as a victory for the Western powers. In this new context, NATO and the EU chose to extend their zones of influence and strategic pre-eminence to the borders of a then very weakened Russia. This process was never accepted by the Russians… even though Yeltsin adopted attitudes that were particularly favourable to the United States.

Secondly, the failure of the so-called Eastern European regimes holds lessons. Lessons about the mode of development, about democracy and political power, about what we call socialism… Obviously. But it also teaches lessons about power, because the collapse of the USSR also meant the severe and probably lasting weakening of a major world power that, together with the United States, helped to structure the international order during the Cold War. Russia is no longer in a position to do this today.

This should – I would emphasise – help to put into perspective what is currently being presented as the Russian threat to Europe (I will say more about this later).

As for the European states, we are told that they have lost their sense of tragedy… that is to say, their awareness of the possibility, even the probability, of war. Europeans have therefore been unwilling to face reality, the Russian threat and the Chinese threat in particular. They are therefore unprepared for war. They must now prepare themselves because, we are told, war is already here. It is a ‘hybrid war’… one waged with specific means and methods of interference, destabilisation, economic and ideological pressure… But this is not the same thing as war itself.

Europeans (states and peoples) must therefore prepare themselves on all fronts: military, political, financial, industrial, psychological… right down to the war economy.

What is the real problem?

It is clear that the dangers of a major war, also known as a major conflict, are high. There is already the war in Ukraine (with its limitations and dangers), the Israeli war against the Palestinian people (and its regional aspects), and in Asia, the risk of a Sino-American war, which would certainly result in a very intense confrontation. We have also seen a worrying Indo-Pakistani confrontation between two countries with nuclear weapons. The risks are real in a context of tensions and an arms race…

However, except in Palestine and the Middle East, where Israeli strategy and the ongoing genocidal process raise particular questions, these conflicts appear to be relatively under control. While the worst is never certain, anything is possible. No one can predict the consequences of a misjudgment, an accident or an uncontrolled escalation. This is all the more true given that the rules and practices of what is known as collective security, as defined by the UN, are being set aside, along with diplomacy, in an international context dominated by power politics and force.

This touches on something essential: the contradiction between principles and practices. On the one hand, there are the rules and values defined by international law as a whole and by the United Nations (with the Charter); on the other, there are the forces at work in practice: power, forceful policies, unilateralism and imperialist strategies.

This issue must be raised because standards must be respected in order to pacify international relations and, above all, to contribute to mutual security and cooperation.

It is because these norms and the law are no longer respected, and are even rejected, that tensions and the risk of war are increasing. There are virtually no rules or collective mechanisms left that are respected, or at least sufficient to curb and tame the logic of power.

This process of disintegration of multilateralism, collective action and the law must be seen in parallel with the neoliberal devastation of societies and the undermining of democracy, political, judicial and social institutions, and the public sector. This has been expressed, to varying degrees, by social movements such as Occupy Wall Street in the United States, the Arab Spring, the yellow vests in France, and many other more structured social and trade union struggles.

There is therefore no process of escalation towards war that Europeans would not have wanted to see. The situation is not that simple. First, there are strategic rivalries and power struggles that continue to contribute to a profound deterioration in international relations, the emergence of desires for revenge, and the worsening of injustices, inequalities and unmet basic needs. The processes are therefore much more complex than is often acknowledged.

Let me give you a current example. It is often said that Vladimir Putin is ‘solely responsible’ for the war in Ukraine. It is true that Putin’s regime took responsibility for starting the war. It did so in violation of international law, the principles and purposes of the United Nations Charter, and even Russia’s own commitments made in 1994 in the three Budapest memoranda it signed, which provided guarantees of security and territorial integrity to Ukraine.

In terms of international law, Russia’s responsibility is therefore clear. But we must also ask a political question: how did we get here? We cannot reflect on conflicts and wars without considering the strategies implemented and the geopolitical context. We cannot escape history and the context of events. And this is probably why the idea and even the word “contextualisation” have been banned from public and media debate in order to avoid any reasoned explanation or questioning of Western theories.

I’m explaining things a little because what happened at the end of the Cold War is fundamental to understanding what followed. The collapse of the USSR and the system of alliances linked to it was a historic turning point, a major strategic shift in global geopolitics.

Instead of seizing this crucial moment of change to help establish a new international order and a new security order in Europe, the United States, together with the Europeans, deliberately interpreted the end of the USSR as a historic defeat for Russia. They therefore decided to expand NATO’s strategic space to Russia’s borders. This was logically seen by Moscow as a weakening of its security and a direct threat. For the Western powers, it was a form of opportunistic escalation. At the time, there were no serious negotiations with Russia on new international security conditions and a necessary new order.

Washington thus claimed a so-called ‘victory’ as a gain for American power. But as soon as he came to power (in 2000), Putin has constantly sought to rebuild Russian power, particularly in military terms, by seeking to regain some of the territories and grandeur lost. Some have interpreted this choice as an ambition to rebuild the vast empire of the Tsars or the former Soviet power. This is far from the case. Even the conquest of Ukraine remains a difficult ambition for Moscow to achieve.

The war in Ukraine is, in essence and in its origins, a NATO/Russia war. It is also the result of choices… that were not made. Let me explain.

When decisive events and ruptures shake history, it becomes necessary to establish new rules for coexistence and security, a new order. This is what was done in 1945, and at other times in history… In 1991, the Western powers did not want this. It is true that the American strategy has been explicitly marked, permanently and over the long term, since the Second World War, as one of containment and then strategic repression of the USSR, and later of Russia. In 1991, when the USSR collapsed, Clinton, then President of the United States, did not deviate from this fundamental strategic orientation of the United States as a global power.

In the same vein, I would point out that US strategy has also long been one of explicitly refusing to allow the emergence of a rival power or equal competitor, which explains the current conflict with China. In this regard, Washington has not yet won the day…

This leads me to recall something that we tend to pretend to forget, even though it is crucial. Security is necessarily a reciprocal process. It requires mutual trust, cooperation based on shared interests and consultation. Contrary to what the Western powers claim, it cannot be said that a state is completely free to join a political and military alliance such as NATO by virtue of a non-negotiable sovereign choice. The UN Charter establishes precisely the opposite. It sets out the principles and practices of collective security. No one is safe if others, including adversaries, are not. In international security, collective responsibility must prevail. There can be no security or peace through force and the unilateral expression of power… This mainly leads to escalation and risks.

This essential principle of collective security is now being flouted by Putin’s decision to wage war in Ukraine. Just as it was flouted yesterday by the American wars decided upon in 2001 by George W. Bush. We can see that Russia is hardly in a position to achieve a real victory in Ukraine, just as failure was the end result of the hubris and excesses of the United States in its quest for a Greater Middle East of liberalism, free trade and the Western model under American leadership. What is at stake, therefore, is first and foremost the logic of power that has created deadlocks, major crises and this dangerous deterioration in international relations for nearly 35 years.

This deterioration is profound. Over the years, since the end of the Cold War, there has been a process of gradual decomposition of the international order. This has been accompanied by a worrying disregard for international law and multilateralism. It has seen the dismantling of what is known as the collective security architecture, comprising the treaties signed to establish arms limitations and controls, and the disarmament treaties.

Let me give you an example. If the New START Treaty (signed in 2010) on strategic nuclear weapons is not extended before its expiry on 5 February 2026, there will be no valid and applicable agreement on strategic nuclear weapons. This is alarming for international security.

But why is this process of disintegration happening?

In the context of the end of the Cold War, we are witnessing a geopolitical shift: a proliferation of powerful actors. The emergence of China as a major competitor to the United States. An increase in conflicts over resources, technologies, markets, spheres of influence and, of course, the hierarchy of powers. In this redistribution of power and competition of interests, the practices and rules of collective security are becoming obstacles. Force prevails over law. The battle for hegemony is raging. The United States does not want a competitor on its level, such as China. Europe is struggling to exist in this confrontation between giants, which also involves other new powers, notably Brazil, India, Indonesia and Turkey.

In this great confrontation, the pre-eminence of power politics is blocking cooperation that is nevertheless essential on global issues as important as climate and sustainable development, high technology and artificial intelligence, social rights and, of course, peace and disarmament, particularly nuclear disarmament.

Against this backdrop of international brutality, the Middle East has even reached a peak of uninhibited violence and savagery. Using the terrorist attack by Hamas on 7 October 2023, which claimed around 1,200 lives (and 250 hostages), particularly civilians (which is an exceptionally serious act), as a pretext, Israel has embarked on a war whose objective is not to attack Hamas and its leadership, but the entire Palestinian people. The total number of victims of the Israeli war probably exceeds 100,000. In Gaza, 90% of infrastructure and services have been destroyed. The Israeli authorities are seeking the deportation or ethnic cleansing of the Palestinians. They want to finish the job started by the Nakba in 1948.

A genocidal process is underway. The intention is clear. International justice has taken up this highly criminal tragedy without France, its European partners and the United States really seeking to stop it, at the risk of being considered accomplices tomorrow. The appalling reality of failing to assist an entire people in danger is all too evident.

This paroxysm of political violence also has its roots in history, in colonisation and occupation. As Elias Sanbar (former Palestinian ambassador to UNESCO) so aptly explained, it is a case of one people being replaced by another through colonisation.

In this crime of historic proportions, Israel’s unacceptable impunity is guaranteed in particular because this state is a privileged strategic partner of Western powers, including France. Once again, it is the logic of power that dictates the law, in defiance of fundamental human values.

The end of the Cold War has thus ushered in an uncertain, complicated and dangerous era. All the political, social, economic and technological contradictions are taking on a strategic dimension, increasing the risk of confrontation. All these realities, combined with policies that kill diplomacy, point to a future of major insecurity and the possibility of major wars.

The arms race, including nuclear and high-tech weapons, is fuelled by the development of such a context. In 2024, global military spending reached a record high of $2.718 trillion.

Obviously, many new questions are being asked. I will choose two.

First question. With Trump, is NATO dead? In other words, is this the end of Atlanticism and the Western camp?

For Europeans and for US administrations following a traditional line, such as Biden’s, NATO is a political-military alliance based on common strategic and political needs and ideological requirements (Western values).

For Trump, this approach is no longer relevant. He sees NATO as a matter of opportunity and circumstance. It is therefore no longer a matter of principle or political necessity. It is a contingency.

In truth, it is difficult to know how Trump would behave in the event of a major crisis in Europe or Asia involving China, with the risk of a major war. Once the demands of values and principles fade away, strategic choices can vary according to circumstances and the interests of the United States, as defined by Trump himself. There are no longer any established principles, but above all choices based on opportunity.

It should also be noted that there is neither a complete break with previous policies nor unanimity in the United States on such an approach, including, it seems, within the Pentagon. According to experts and some media outlets, ‘total chaos’ reigns in the US Department of Defence.

Finally, NATO is not just a strategic alliance. It is also a framework and a means of hegemony and guaranteed profits for Washington and the US defence industry. Despite or with Trump, the death knell has not yet sounded for NATO. Moreover, the US administration has affirmed its desire to remain in NATO. And Trump will attend the NATO summit on 24 and 25 June in The Hague.

Second question. What does a war economy mean?

The war in Ukraine is cited as the main reason for a war economy in France and rearmament in Europe in the face of the Russian threat. We must also question (as I have already pointed out) what European leaders mean by the Russian threat. Moscow is suspected of wanting to launch military offensives against certain NATO member states. However, is it really that simple?

– In 2020, Russia was unable to play a major role in the Second Nagorno-Karabakh War. In this war, Turkey provided decisive support to Azerbaijan against Armenia. This was the main factor.

– In December 2024, in a complex regional context, Russia was unable to save the regime of Bashar al-Assad, its Syrian ally, which was swept away in a matter of days by an armed offensive led by the Islamist group Hayat Tahrir al-Cham, which emerged from the jihadist al-Nusra Front, itself a successor to al-Qaeda. For the most part, this happened without or against Moscow.

– Finally, during 2024, Russia was only able to conquer 0.66% of Ukrainian territory. This looks more like a stalemate than a conquest. In Ukraine, Russia has demonstrated from the outset of the war a lack of military power and global power.

We must therefore be more cautious and demanding in our assessment of the motives put forward to justify rearmament in Europe.

We must look for other explanations.

The United States wants to counter the rise of China, and has made this its priority. The Europeans would like to become players capable of influencing the balance of power in Europe, particularly in the war in Ukraine. Both sides are seeking to reaffirm their power, and the United States its supremacy. This requires a strategic reconfiguration.

Since Barack Obama, the United States has wanted to disengage from Europe in order to make the desired shift (the pivot) towards Asia and China. To make this possible, much greater military and financial investment is needed from the Europeans to compensate for the withdrawal of the United States from the European continent.

But this withdrawal seems more problematic than people are willing to admit. It must be understood that, for the United States, its military, strategic and political presence in Europe is an affirmation of power, with very significant military assets that give the United States political weight and the ability to intervene well beyond Europe: in the Middle East, the Mediterranean and Africa. The American presence in Europe therefore reflects the resources and interests of a global power. It is not so easy to break away from it… Moreover, withdrawals have been announced, but not a complete withdrawal.

The fact remains that security issues in Europe are systematically treated today as military issues, without ever raising the question of political and diplomatic solutions and options that would finally allow all actors, including Russia, to be included in the reconstruction of the conditions necessary for collective security in Europe.

The war economy, however, is not just a question of security. It is also an issue that affects the mode of development. According to the UN, we are currently witnessing a ‘global development crisis’… Planned military spending can only exacerbate this. In today’s world, a major contradiction is irrepressibly emerging between, on the one hand, a chosen path of power ambitions and ever-increasing military and technological demands, with the heavy economic and budgetary burdens that this entails, and, on the other hand, the resulting social and political consequences.

We must therefore ask ourselves: what kind of world do we want? What are our social demands? How can we build human security that is conducive to security and peace?

A few quick words in conclusion

Something strikes me today as a decisive element in the movement of the world, what some (Farid Zakaria, for example) call ‘the rise of the others’. The rise of the others, that is to say, the gradual and irrepressible historical affirmation of yesterday’s dominated peoples. This is not new. It is the affirmation of the global South, with the recent creation of the BRICS, which is beginning to put on the agenda, despite the high level of challenge, a process known as de-Westernisation, or even the questioning of the dollar. This will certainly be very difficult, but these themes express the need and the push for a real transformation of international relations. This reveals the urgent need for a response to the crisis of the capitalist mode of development and to global challenges.

Already, the spirit of de-Westernisation of the international order is expressed in the collective rejection by the countries of the global South (beyond their heterogeneity) of Western war policies (they are not enforcing sanctions against Russia), and the systematic practice of double standards, always to the detriment of the Palestinians. This is a very significant fracture in international relations.

It is certainly no coincidence that the UN is now so marginalised and stigmatised for its inability to solve problems. Yet what leads to powerlessness is, first and foremost, power itself, the logic of power and the illusion of force that goes with it. After the first Gulf War, the Western powers were unable to win any of the wars they waged. Global problems continue to worsen. The current trajectory of international relations demonstrates this on a daily basis. It is high time to think and act differently.

In 2025, we can mark the 80th anniversary of the creation of the UN by deciding to give it much greater importance in defining the necessary alternatives. We must bring the United Nations back into the public debate.

For many, current events and history show that war is an irremediable means of resolving conflicts. Clausewitz’s famous phrase is often quoted: war is the continuation of politics by other means. This formulation is highly debatable, as it tends to lock thinking into a cycle of wars and fragile periods of peace.

It is a seemingly banal statement, but it confines reflection to the premise that war is inevitable or an invariant of human nature. This is a fundamental error that we should no longer make. We must move away from this single-minded thinking based on the primacy of power and force in human relations and politics. It is true that war is a reality that is difficult to overcome. This is difficult to deny. We must therefore agree with Edgar Morin, who rightly observes that ‘humanity is struggling to become humanity’. This reminds us who the main actors are and who holds the key to the solutions: the peoples of the world and their societies. It is, in a way, a call to make peace, now more than ever, a major political and social struggle.

Pleinement d’actualité…

Vous pouvez l’acheter ou le commander en librairie, ou bien vous adresser directement à la maison d’édition : https://editions-croquant.org/

Éditions du Croquant – 20, route d’Héricy, 77870 Vulaines sur Seine

contact@editions-croquant.org – 06 80 98 76 59

Montataire, le 8 juin 2025

DOCUMENT – Nations Unies

Genève, 11 avril 2025 Ravina Shamdasani, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme – https://www.ohchr.org/fr/press-briefing-notes/2025/04/gaza-increasing-israeli-evacuation-orders-lead-forcible-transfer

La multiplication des « ordres d’évacuation » par les forces israéliennes, qui sont en réalité des ordres de déplacement, a entraîné le transfert forcé de Palestiniens de Gaza vers des zones de plus en plus restreintes où ils ont un accès limité, voire inexistant aux services vitaux, dont l’eau, la nourriture et un abri, et où ils continuent d’être victimes d’attaques.

Depuis le 18 mars, Israël a annoncé 21 « ordres d’évacuation ». Le 31 mars, l’armée israélienne a publié un ordre couvrant la quasi-totalité de Rafah, la province la plus méridionale, suivi d’une opération terrestre à grande échelle dans la région. Des dizaines de milliers de Palestiniens seraient déjà pris au piège à Rafah, notamment dans la région de Tal Al Sultan, sans possibilité de sortie ni d’accès à l’aide humanitaire.

Si Israël, en tant que puissance occupante, peut légalement ordonner l’évacuation temporaire de civils dans certaines zones sous des conditions strictes, la nature et la portée des ordres d’évacuation suscitent de graves préoccupations quant à l’intention d’Israël de déplacer définitivement la population civile de ces zones afin de créer une « zone tampon ». Le déplacement permanent de la population civile à l’intérieur d’un territoire occupé équivaut à un transfert forcé, ce qui constitue une violation grave de la quatrième Convention de Genève et un crime contre l’humanité en vertu du Statut de Rome.

Pendant ce temps, les frappes militaires israéliennes se poursuivent dans toute la bande de Gaza, ne laissant aucun endroit sûr. Entre le 18 mars et le 9 avril 2025, quelque 224 incidents ont été recensés, au cours desquels Israël a lancé des frappes contre des bâtiments résidentiels et des tentes destinés aux personnes déplacées à l’intérieur du pays. D’après les informations corroborées par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), les victimes recensées à la suite de 36 frappes étaient toutes des femmes et des enfants. Selon les données enregistrées par le HCDH, les victimes sont dans l’ensemble en grande partie des enfants et des femmes. Une frappe récente sur la résidence de la famille Abu Issa à Deir al-Balah, le 6 avril, aurait tué quatre femmes, une fille et un garçon de 4 ans. Et malgré les ordres militaires israéliens enjoignant aux civils de se déplacer vers la zone d’Al-Mawasi, à Khan Younès, les frappes se sont poursuivies sur les tentes de personnes déplacées dans cette zone, au moins 23 incidents de ce type ayant été enregistrés par le HCDH depuis le 18 mars.

À cette tendance alarmante s’ajoute le fait que des journalistes palestiniens sont pris pour cible et assassinés. Dans la nuit du 6 au 7 avril, une frappe aérienne israélienne a touché une tente devant le complexe médical Nasr à Khan Younès, où plusieurs journalistes étaient censés se trouver. L’attaque aurait été perpétrée sans avertissement, tuant un journaliste et un assistant d’une agence de presse, et blessant neuf autres journalistes, dont un qui a succombé à ses blessures par la suite. L’armée israélienne a ensuite affirmé que l’un des blessés était un membre du Hamas, mais on ignore toujours si cet individu avait ou non été identifié et pris pour cible en tant que membre de la branche armée du Hamas. Depuis octobre 2023, plus de 209 journalistes ont été tués à Gaza, tandis qu’Israël continue de refuser l’accès aux médias internationaux.

Ces attaques, comme d’autres, soulèvent de graves questions quant au respect par les forces israéliennes du droit international humanitaire, en particulier des principes de distinction, de proportionnalité et de précaution dans l’attaque. Le fait de diriger intentionnellement des attaques contre des civils qui ne participent pas directement aux hostilités constitue un crime de guerre.

Pour aggraver encore la situation désespérée des civils palestiniens, Israël maintient depuis maintenant six semaines la fermeture des points de passage vers la bande de Gaza, empêchant l’entrée de denrées alimentaires, d’eau potable, de médicaments et d’autres aides ou fournitures essentielles. Les responsables israéliens ont fait des déclarations suggérant que l’entrée de l’aide humanitaire est directement liée à la libération des otages, ce qui soulève de graves préoccupations quant au recours à des punitions collectives et à la famine de la population civile comme méthode de guerre, deux actes qui constituent des crimes au regard du droit international.

Compte tenu de l’impact cumulé du comportement des forces israéliennes à Gaza, le HCDH est gravement préoccupé par le fait qu’Israël semble imposer aux Palestiniens de Gaza des conditions de vie de plus en plus incompatibles avec leur existence en tant que groupe à Gaza.

Les manifestations des Palestiniens contre le Hamas, dans l’exercice de leurs droits à la liberté de réunion et d’expression garantis par le droit international, ont également été réprimées par la force, et plusieurs personnes ont subi de violentes représailles.

Le désespoir des Palestiniens, soumis à des agressions extérieures et à des pressions internes, est total.

Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Volker Türk a souligné, notamment devant le Conseil de sécurité des Nations Unies la semaine dernière, que les 18 derniers mois de violence ont montré très clairement qu’il n’existe pas de solution militaire pour sortir de cette crise. Toutes les parties doivent se concentrer entièrement sur la réalisation d’un cessez-le-feu, plutôt que de chercher à justifier la prolongation d’une violence absurde. La seule façon d’avancer est de parvenir à un règlement politique, reposant sur deux États vivant côte à côte et égaux en dignité et en droit, conformément aux résolutions des Nations Unies et au droit international. Les otages doivent tous être libérés immédiatement et sans condition. Toutes les personnes détenues arbitrairement doivent aussi être libérées.

Mon nouveau livre :

2718 milliards de dollars en 2024 !

(Stockholm, 28 avril 2025) Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 9,4 % en termes réels par rapport à 2023 et la plus forte hausse annuelle depuis au moins la fin de la guerre froide. Les dépenses militaires ont augmenté dans toutes les régions du monde, avec une croissance particulièrement rapide en Europe et au Moyen-Orient. Les cinq pays qui ont le plus dépensé dans le domaine militaire – les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Allemagne et l’Inde – ont représenté 60 % du total mondial, avec des dépenses combinées de 1 635 milliards de dollars, selon les nouvelles données publiées aujourd’hui par l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), disponibles à l’adresse http://www.sipri.org.
https://www.sipri.org/media/press-release/2025/unprecedented-rise-global-military-expenditure-european-and-middle-east-spending-surges

Les dépenses militaires mondiales connaissent leur plus forte hausse depuis la fin de la guerre froide. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit une dixième année consécutive de hausse. Les 15 pays qui ont le plus dépensé en 2024 ont tous augmenté leurs dépenses militaires. Le poids des dépenses militaires dans le produit intérieur brut (PIB) mondial a atteint 2,5 % en 2024.

« Plus de 100 pays à travers le monde ont augmenté leurs dépenses militaires en 2024. Alors que les gouvernements accordent de plus en plus la priorité à la sécurité militaire, souvent au détriment d’autres postes budgétaires, les compromis économiques et sociaux pourraient avoir des effets significatifs sur les sociétés pendant de nombreuses années », a déclaré Xiao Liang, chercheur au sein du programme « Dépenses militaires et production d’armements » du SIPRI.

La hausse des dépenses européennes fait grimper le total mondial

Les dépenses militaires en Europe (y compris la Russie) ont augmenté de 17 % pour atteindre 693 milliards de dollars, ce qui a été le principal facteur de la hausse mondiale en 2024. Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année, les dépenses militaires ont continué d’augmenter sur tout le continent, poussant les dépenses militaires européennes au-delà du niveau enregistré à la fin de la guerre froide. Tous les pays européens ont augmenté leurs dépenses militaires en 2024, à l’exception de Malte.

Les dépenses militaires de la Russie ont atteint environ 149 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 38 % par rapport à 2023 et le double du niveau de 2015. Cela représentait 7,1 % du PIB russe et 19 % de l’ensemble des dépenses publiques russes. Les dépenses militaires totales de l’Ukraine ont augmenté de 2,9 % pour atteindre 64,7 milliards de dollars, soit 43 % des dépenses russes. Avec 34 % de son PIB, l’Ukraine avait la charge militaire la plus lourde de tous les pays en 2024.

« La Russie a une nouvelle fois augmenté considérablement ses dépenses militaires, creusant ainsi l’écart avec l’Ukraine », a déclaré Diego Lopes da Silva, chercheur senior au sein du programme « Dépenses militaires et production d’armements » du SIPRI. « L’Ukraine consacre actuellement la totalité de ses recettes fiscales à son armée. Dans un contexte budgétaire aussi tendu, il sera difficile pour l’Ukraine de continuer à augmenter ses dépenses militaires. »

Plusieurs pays d’Europe centrale et occidentale ont connu une augmentation sans précédent de leurs dépenses militaires en 2024, suite à la mise en œuvre de nouveaux engagements en matière de dépenses et de plans d’acquisition à grande échelle. Les dépenses militaires de l’Allemagne ont augmenté de 28 % pour atteindre 88,5 milliards de dollars, ce qui en fait le premier pays d’Europe centrale et occidentale et le quatrième au monde en termes de dépenses militaires. Les dépenses militaires de la Pologne ont augmenté de 31 % pour atteindre 38,0 milliards de dollars en 2024, soit 4,2 % du PIB polonais.

« Pour la première fois depuis la réunification, l’Allemagne est devenue le premier pays d’Europe occidentale en termes de dépenses militaires, grâce au fonds spécial de défense de 100 milliards d’euros annoncé en 2022 », a déclaré Lorenzo Scarazzato, chercheur au sein du programme « Dépenses militaires et production d’armes » du SIPRI. « Les dernières mesures adoptées en Allemagne et dans de nombreux autres pays européens suggèrent que l’Europe est entrée dans une période de dépenses militaires élevées et croissantes qui devrait se poursuivre dans un avenir prévisible. »

Les dépenses d’un nombre record de membres de l’OTAN atteignent 2 % du PIB
Tous les membres de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses militaires en 2024. Les dépenses militaires totales des membres de l’OTAN se sont élevées à 1 506 milliards de dollars, soit 55 % des dépenses militaires mondiales. Selon la méthodologie du SIPRI, 18 des 32 membres de l’OTAN ont consacré au moins 2,0 % de leur PIB à leur armée, contre 11 en 2023, ce qui représente le nombre le plus élevé depuis l’adoption de la directive sur les dépenses par l’OTAN en 2014.

Les dépenses militaires des États-Unis ont augmenté de 5,7 % pour atteindre 997 milliards de dollars, soit 66 % des dépenses totales de l’OTAN et 37 % des dépenses militaires mondiales en 2024. Une part importante du budget américain pour 2024 a été consacrée à la modernisation des capacités militaires et de l’arsenal nucléaire américain afin de maintenir un avantage stratégique sur la Russie et la Chine. Les membres européens de l’OTAN ont dépensé au total 454 milliards de dollars, soit 30 % des dépenses totales de l’alliance.

« La rapide augmentation des dépenses des membres européens de l’OTAN a été principalement motivée par la menace russe persistante et les inquiétudes quant à un éventuel désengagement des États-Unis au sein de l’alliance », a déclaré Jade Guiberteau Ricard, chercheuse au sein du programme « Dépenses militaires et production d’armes » du SIPRI. « Il convient de souligner que l’augmentation des dépenses ne se traduira pas nécessairement par un renforcement significatif des capacités militaires ou de l’indépendance vis-à-vis des États-Unis. Il s’agit là de tâches bien plus complexes. »

Les dépenses militaires au Moyen-Orient s’envolent

Les dépenses militaires au Moyen-Orient ont atteint environ 243 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 15 % par rapport à 2023 et de 19 % par rapport à 2015.

Les dépenses militaires d’Israël ont bondi de 65 % pour atteindre 46,5 milliards de dollars en 2024, la plus forte augmentation annuelle depuis la guerre des Six Jours en 1967, alors que le pays continuait à mener la guerre à Gaza et à intensifier le conflit avec le Hezbollah dans le sud du Liban. Le poids de ses dépenses militaires est passé à 8,8 % du PIB, le deuxième plus élevé au monde. Les dépenses militaires du Liban ont augmenté de 58 % en 2024 pour atteindre 635 millions de dollars, après plusieurs années de baisse due à la crise économique et aux troubles politiques.

« Malgré les prévisions générales selon lesquelles de nombreux pays du Moyen-Orient augmenteraient leurs dépenses militaires en 2024, les hausses importantes ont été limitées à Israël et au Liban », a déclaré Zubaida Karim, chercheuse au sein du programme du SIPRI sur les dépenses militaires et la production d’armes. « Ailleurs, les pays n’ont pas augmenté leurs dépenses de manière significative en réponse à la guerre à Gaza ou ont été empêchés de le faire par des contraintes économiques. »

Les dépenses militaires de l’Iran ont diminué de 10 % en termes réels pour atteindre 7,9 milliards de dollars en 2024, malgré son implication dans des conflits régionaux et son soutien à des mandataires régionaux. L’impact des sanctions sur l’Iran a fortement limité sa capacité à augmenter ses dépenses.

La Chine et ses voisins poursuivent leur renforcement militaire

La Chine, deuxième pays au monde en termes de dépenses militaires, a augmenté ses dépenses militaires de 7,0 % pour atteindre environ 314 milliards de dollars, marquant ainsi trois décennies de croissance consécutive. La Chine a représenté 50 % de toutes les dépenses militaires en Asie et en Océanie, investissant dans la modernisation continue de son armée et dans l’expansion de ses capacités de guerre cybernétique et de son arsenal nucléaire.

Les dépenses militaires du Japon ont augmenté de 21 % pour atteindre 55,3 milliards de dollars en 2024, soit la plus forte augmentation annuelle depuis 1952. Le poids de ses dépenses militaires a atteint 1,4 % du PIB, son plus haut niveau depuis 1958. Les dépenses militaires de l’Inde, cinquième rang mondial, ont augmenté de 1,6 % pour atteindre 86,1 milliards de dollars. Les dépenses de Taïwan ont augmenté de 1,8 % en 2024 pour atteindre 16,5 milliards de dollars.

« Les principaux pays dépensiers en matière militaire dans la région Asie-Pacifique investissent de plus en plus dans des capacités militaires avancées », a déclaré Nan Tian, directeur du programme du SIPRI sur les dépenses militaires et la production d’armes. « Compte tenu des nombreux conflits non résolus et des tensions croissantes, ces investissements risquent de plonger la région dans une dangereuse spirale de course aux armements. »

Autres développements notables

En 2024, le Royaume-Uni a augmenté ses dépenses militaires de 2,8 % pour atteindre 81,8 milliards de dollars, ce qui le place au sixième rang mondial. Les dépenses militaires de la France ont augmenté de 6,1 % pour atteindre 64,7 milliards de dollars, ce qui la place au neuvième rang mondial.

La Suède a augmenté ses dépenses militaires de 34 % en 2024, pour atteindre 12,0 milliards de dollars. Au cours de sa première année d’adhésion à l’OTAN, la charge militaire de la Suède a atteint 2,0 % du PIB.

L’Arabie saoudite était le plus gros dépensier militaire du Moyen-Orient en 2024 et le septième au niveau mondial. Ses dépenses militaires ont connu une augmentation modeste de 1,5 %, pour atteindre environ 80,3 milliards de dollars, mais elles restent inférieures de 20 % à celles de 2015, année où les recettes pétrolières du pays ont atteint leur pic.

Les dépenses militaires du Myanmar ont bondi de 66 % en 2024 pour atteindre environ 5,0 milliards de dollars, soit le taux d’augmentation le plus élevé d’Asie et d’Océanie, en raison de l’intensification des conflits internes.

Les dépenses militaires du Mexique ont augmenté de 39 % pour atteindre 16,7 milliards de dollars en 2024, principalement en raison de l’augmentation des fonds alloués à la Garde nationale et à la marine, qui participent à la réponse militarisée du gouvernement à la criminalité organisée.
Les dépenses militaires en Afrique ont totalisé 52,1 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 3,0 % par rapport à 2023 et de 11 % par rapport à 2015.

À l’attention des rédacteurs

Le SIPRI suit l’évolution des dépenses militaires dans le monde et tient à jour la source de données publique la plus complète, la plus cohérente et la plus exhaustive sur les dépenses militaires. La mise à jour annuelle de la base de données du SIPRI sur les dépenses militaires est accessible dès aujourd’hui à l’adresse www.sipri.org . La première année pour laquelle des chiffres sur les dépenses militaires mondiales sont disponibles est 1988.

Tous les pourcentages sont exprimés en termes réels (prix constants de 2023). Les dépenses militaires désignent toutes les dépenses publiques consacrées aux forces et activités militaires actuelles, y compris les salaires et avantages sociaux, les dépenses opérationnelles, les achats d’armes et d’équipements, les constructions militaires, la recherche et le développement, ainsi que l’administration centrale, le commandement et le soutien. Le SIPRI déconseille donc l’utilisation de termes tels que « dépenses d’armement » pour désigner les dépenses militaires, car les dépenses consacrées aux armements ne représentent généralement qu’une minorité du total.

La méthodologie utilisée par le SIPRI pour calculer les dépenses militaires diffère de celle utilisée par l’OTAN. Par conséquent, les données du SIPRI concernant les dépenses militaires et les charges militaires des membres de l’OTAN peuvent ne pas correspondre exactement à celles publiées par l’OTAN ou d’autres sources, qui incluent certaines catégories de dépenses qui ne sont pas toujours prises en compte par le SIPRI.

(traduction Deepl et JF)

Avant la sortie de mon sixième livre : « La guerre, le droit et la paix », mes titres précédents.

Un séminaire pour comprendre…

Au lieu de vous présenter un inventaire de ce qu’il faudrait changer dans le système des Nations Unies (c’est le thème qui nous est proposé), je voudrais soulever seulement quelques questions qui me paraissent essentielles. Pour moi, je le dis comme préalable, l’ONU et l’ensemble du système des Nations Unies, constituent, au-delà de vraies faiblesses, le projet politique touchant à l’ordre mondial, le plus pertinent et le plus positif de l’histoire. L’histoire pas seulement récente, disons l’histoire des derniers siècles qui furent marqués par de grandes guerres.

L’ONU, ce n’est pas seulement la réponse légitime à deux guerres mondiales au 20è siècle, ce qui est déjà un fait considérable. C’est aussi la mise en place d’une alternative à la conception des relations internationales qui s’est structurée depuis les traités de Westphalie en 1648, mais dont les fondements sont encore plus anciens. Les politiques de force et les logiques de puissance ont, en effet, une très longue histoire.

Aujourd’hui, l’ONU est critiquée, stigmatisée pour sa paralysie, son impuissance face aux conflits , voire à d’autres défis du temps présent. Il y a une mise à l’écart quasi systématique de l’ONU, un rejet de sa pertinence politique, éthique et juridique. Mais c’est aussi une mise à l’écart dans les médias et dans le débat public sur le monde, sur les guerres, sur les relations internationales et leur avenir. L’ONU est traitée comme un sujet politique subalterne, alors qu’elle constitue la base de principe et de droit de l’ordre international actuel.

Évidemment, dans un tel contexte, l’idée qu’il faudrait réformer l’ONU est très prégnante. Mais quelques questions doivent être préalablement posées.

1- Une réforme de l’ONU est-elle vraiment nécessaire ?

2- Est-elle possible ?

3 – Que faut-il réformer ?

Je ne vais pas répondre en détail… Quelques mots seulement sur ces questions.

1- Oui, une réforme est nécessaire. C’est l’évidence. Oui, mais… Attention à ne pas considérer que des transformations institutionnelles pourraient par elles-mêmes constituer LA réponse, ou l’essentiel de la réponse nécessaire à la crise actuelle du multilatéralisme, crise qui est au cœur des problématiques fondamentales des relations internationales.

2- Oui, une telle réforme est possible. D’ailleurs, tout le monde, si je puis dire, disons tous les États y font référence et disent la souhaiter. Oui, mais… Attention au contexte international, aux rapports de forces, aux risques politiques et stratégiques. L’ONU, c’est la prééminence du droit, de la diplomatie, de la responsabilité collective et de la sécurité collective. Dans un contexte où ces paramètres essentiels sont très affaiblis, mis à l’écart ou rejetés, avec au surplus une administration Trump opposée au multilatéralisme… il y a le risque qu’une telle réforme s’avère difficile, voire qu’elle puisse conduire à des résultats contraires aux motivations initiales. La crise financière de l’organisation (Antonio Guterres a rappelé sa pesanteur le 12 mars dernier) ne peut qu’en rajouter. Raison de plus pour faire du renforcement et de la démocratisation de l’ONU une exigence, un débat politique très ouvert.

3- Que faudrait-il transformer ? Les controverses portent aujourd’hui essentiellement sur la composition et les prérogatives du Conseil de sécurité. Comment représenter correctement tous les continents ? Combien d’États membres ? Combien de membres permanents et quels États pour bénéficier de ce statut si particulier ? Faut-il élargir à quelques États, conserver, supprimer ou aménager le droit de veto ?.. Si logiques soient-elles, ces questions n’épuisent pas le débat… Pourquoi ? Le Conseil de sécurité est une instance hybride. C’est le seul organe de l’ONU doté d’une capacité à formuler des décisions politiques et mêmes militaires de caractère obligatoire. Le Conseil a été conçu dans l’esprit de la Charte qu’il doit respecter et faire appliquer, mais aussi en fonction du rôle hégémonique des puissances alliées, les vainqueurs occidentaux de la Seconde guerre mondiale qui, dans l’ensemble continuent de dominer, mais dans un contexte international beaucoup plus contesté… L’ONU n’échappe donc pas aux logiques de puissance qui tendent à prendre le pas sur les principes de la responsabilité collective et de l’égalité. Certains soutiennent que cette double identité contradictoire a permis à l’ONU de survivre à bien des crises (contrairement à la SDN) et à conserver un certain rôle dans l’ordre international. C’est probablement vrai, mais certainement plus compliqué que cela. Il reste que les évolutions du monde obligent à poser la question d’une transformation du Conseil. Mais à cette question, il faut une réponse. Et la réponse, précisément, butte sur le poids des logiques et des hiérarchies de puissance.

Pour comprendre cette impasse, il faut prendre la mesure des enjeux. La crise du multilatéralisme, l’effondrement de la diplomatie, l’affaiblissement de l’ONU ne sont pas des causes mais les conséquences d’une crise globale touchant à l’ordre international, à ce que l’on appelle l’ordre international libéral institué en 1945, avec la création des Nations Unies. Et dans cet ordre international, bouleversé en 1989-91 par l’effondrement de l’URSS et ses effets géopolitiques, on assiste à une montée de la compétition pour dominer.

Cette crise globale est déterminante. Elle se traduit de différentes manières.

C’est d’abord un effondrement de ce que l’on appelle l’architecture de sécurité internationale des traités et des pratiques collectives sur les conflits ou sur les questions relatives à la sécurité et au désarmement, notamment. C’est une véritable fragilisation des conditions de la sécurité internationale. Celle-ci dépend surtout des choix effectués par les autorités étatiques, gouvernementales… alors même que ces choix, dans l’ensemble et dans la durée, ont justement contribué à produire la crise du multilatéralisme. Je vous donne un petit aperçu du problème posé. Si le traité New Start sur la limitation des armes nucléaires stratégiques (signé en 2010) n’est pas prorogé d’ici février 2026, il n’y aura alors plus aucun traité en validité ou en application sur les armes nucléaires dans le monde. (On peut revenir sur cette question complexe dans la discussion)

Cette crise du multilatéralisme, c’est aussi un échec déjà consommé sur les objectifs de développement durable à l’horizon 2030. L’ONU elle-même s’alarme de cet échec annoncé. Ces objectifs, en effet, visent à transformer des aspects importants voire structurants du mode de développement dominant, et à porter des réponses aux problèmes mondiaux structurels les plus urgents : pauvreté, faim, santé, énergie, changement climatique, sécurité, justice…

Enfin, cette crise, c’est une perte de crédibilité affectant l’ONU en raison de comportements politiques nationaux contraires aux résolutions adoptées par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale. C’est ce que l’on appelle le « double standard » (ou deux poids, deux mesures) appliqué par de nombreux États membres. On voit par exemple comment les décisions de l’ONU quant à la question de Palestine ne sont quasiment jamais appliquées. Alors que certaines sont d’une grande importance. C’est le cas d’une résolution du Conseil de sécurité (2334) adoptée à l’unanimité (avec l’abstention des États-Unis) le 23 décembre 2016. Obama, en fin de mandat la laisse passer… Cette résolution fut qualifiée d’historique parce qu’elle traite sur le fond la question de la colonisation qualifiée notamment d’obstacle majeur à la paix au Proche-Orient. La résolution « exige » d’Israël l’arrêt immédiat de ses activités de peuplement dans le territoire palestinien occupé, y compris à Jérusalem-Est.

Ce qui est en question, c’est l’ordre international lui-même, pas seulement sa configuration institutionnelle et politique, mais aussi et surtout son inadaptation à la période actuelle, et aux transformations majeures intervenues après la guerre froide. Avec la multiplication des acteurs de puissance, avec l’exacerbation de la compétition politique, stratégique, économique, avec une affirmation des contradictions de puissance dans une conflictualité de plus en plus intense et désinhibée.

Il n’y a donc aujourd’hui ni nouvel équilibre, ni stabilité, et encore moins de certitude sur l’avenir. Il y a des affrontements sur une nouvelle hiérarchie des puissances, sur les dominations, sur les alliances et les coalitions politico-militaires… La plus grande confrontation porte sur la compétition États-Unis/Chine. La guerre en Ukraine exprime aussi un enjeu de l’hégémonie en Europe et dans le monde dans un affrontement qui est en réalité un conflit OTAN/Russie. Ces grands enjeux géopolitiques pèsent de façon de plus en plus déterminante sur les relations internationales.

Dans ce contexte les confrontations technologiques, économiques et commerciales prennent une dimension stratégique. Les relations internationales se militarisent. Les risques de grande guerre augmentent. Dans cette situation, il n’y a donc guère de place pour le multilatéralisme et pour les Nations Unies qui, rappelons-le, ont choisi d’acter, en 1945, une interdiction du recours à la force (ce n’est pas rien !) et une priorité à la négociation et au politique. Aujourd’hui l’ONU traduit l’état des relations internationales davantage qu’elle ne contribue à les façonner…

Trump pousse au bout ce rejet de la responsabilité collective alors que, précisément, les enjeux globaux de notre période (paix, sécurité, climat, écologie, hautes technologies…) demandent une prise en charge multilatérale et des réponses collectives. Ce qui suppose une forme de dépassement du principe de souveraineté… Il y a un besoin de réponse collective aux problèmes communs. Mais c’est le contraire qui s’impose. Ce qui s’impose c’est le règne idéologique, politique, stratégique et mental de la puissance dans les relations internationales, et dans la façon de penser le politique. Ce qui pose problème, c’est donc d’abord le primat de la force, la recherche de la puissance et l’utilisation de celle-ci pour la domination, pour la prédation et pour la dissuasion… qui est en soi une menace. La dissuasion est une illusoire garantie de sécurité. Au fond, cette dérive qui touche à l’essentiel donne raison à ceux pour qui c’est la guerre qui « fait » l’histoire, qui constitue le moteur essentiel du politique. C’est dire à quel point le primat de la force et de la puissance dominent, contre l’esprit, contre les principes et les buts des Nations Unies.

Ce constat devrait évidemment encourager au renforcement et à une démocratisation de l’ONU, donc à une réforme du Conseil de sécurité qui puisse contribuer au moins à domestiquer la puissance, à la faire reculer dans les stratégies et les conceptions politiques.

Alors, que faut-il faire ?

Il y a un ordre mondial à complètement repenser et transformer. Une des exigences parmi les plus fortes est celle de l’égalité. Il faut en finir avec une hégémonie occidentale, d’ailleurs déjà sérieusement et diversement contestée. Je pense à ce que représentent les BRICS. Une grande réforme de l’ONU doit donc s’imposer. Mais il faut la construire sans risquer de l’affaiblir encore, ou de mettre en cause l’organisation elle-même, et cela dans un rapport de forces qui ne permet pas tout. Surtout avec la nouvelle administration américaine.

Je crois qu’il faut commencer par définir un esprit, des priorités, et proposer des idées et des transformations pertinentes pour renforcer la crédibilité des Nations Unies, leur redonner de la force malgré le contexte, ou précisément en raison même du contexte actuel. Je pense qu’il faut redéfinir l’ONU comme cadre décisif et comme acteur primordial pour l’ensemble des enjeux mondiaux, contre les pratiques aujourd’hui dominantes fondées sur l’exercice de la force, l’affirmation de la puissance, et la hiérarchie des puissances.

Il faut donc trouver des méthodes pour contraindre à traiter toutes les questions de sécurité internationale et de sécurité humaine dans le cadre ONU qui doit redevenir le lieu politique le plus important pour définir collectivement des orientations, des choix, des interdictions (au besoin), des conceptions générales sur l’ensemble des enjeux de sécurité.

Je propose 3  idées.

1) L’ONU est un cadre productif qui permet la formulation d’analyses et de visions d’avenir, de stratégies de réponses aux crises … Elle a une vraie capacité à produire une pensée politique, à rappeler des valeurs et des principes. Ceci doit être renforcé. L’ONU doit assumer ainsi pleinement un rôle de référence normative. Elle a la capacité à dire le droit, de prendre des décisions. Il faut la (ré)installer comme instance primordiale dans la gouvernance de l’ordre international.

Dans cet esprit, toute question ou conflit portant sur la sécurité internationale ou la sécurité humaine devrait être insérée dans les instances des Nations Unies à des fins de décision. Le Secrétaire général devrait donc avoir l’obligation de nommer des représentants, des diplomates ou des médiateurs de haut niveau (individuels ou collectifs) pour que ces protagonistes officiels proposent des plans ou des modes de règlement aux problèmes posés, c’est à dire des options de solutions ayant d’emblée un poids spécial reconnu comme tel, dans les processus de négociation et de décision. Il faut trouver ainsi les moyens de rehausser le rôle de l’ONU en lui donnant un rôle qui ne devrait pas pouvoir être contourné ou instrumentalisé à d’autres fins. Le Conseil de sécurité ne pourrait ni s’opposer aux décisions du Secrétaire général, ni entraver les missions de ses représentants ou médiateurs de haut niveau, ni contester la validité de leurs propositions comme éléments devant être obligatoirement pris en compte (à côté et au même niveau que d’autres contributions, celles des États en particulier) dans les négociations et les décisions. Il faut, en quelque sorte forcer le chemin du multilatéralisme et de la sécurité collective.

2) Une réforme du Conseil s’impose évidemment. D’abord pour qu’il puisse être représentatif de la configuration géopolitique de notre période. Une négociation doit s’imposer sur sa composition, à partir de critères objectifs en particulier politiques, géographiques : population, engagement multilatéral non contestable, respect des règles de financement… La règle de base étant la Charte.

La visée essentielle serait d’aboutir à une égalité de représentation, et pour cela à un recul de l’hégémonie occidentale, à une affirmation des Sud (ou ce qu’on désigne comme Sud global). C’est un peu l’esprit de ce que l’on appelle la « désoccidentalisation ». L’ordre international nécessaire aujourd’hui doit être celui d’un dépassement historique d’une domination occidentale établie depuis environ cinq siècles, et qui a encore son poids dans l’ensemble des relations internationales.

Enfin, le droit de veto doit être soit supprimé, soit aménagé pour qu’il ne puisse plus être instrumentalisé par les plus grandes puissances comme moyen de protéger leurs stricts intérêts et leurs amis. Il y a déjà des propositions (notamment de la France) d’une limitation à son usage en cas de décision à prendre concernant des atrocités de masse.

La suppression de ce droit, il est vrai totalement non démocratique puisqu’il acte une hiérarchie fondée sur la puissance, aurait des effets qu’il est difficile de mesurer aujourd’hui. L’aménagement de ce droit aurait probablement l’avantage de préserver, par compromis, la capacité du Conseil à prendre des décisions dans un contexte où l’esprit et les exigences du multilatéralisme sont très affaiblies ou même rejetées par certaine grandes puissances. C’est une question en débat.

3) Il faut permettre aux Nations Unies de s’affirmer comme cadre de réflexion et d’orientation sur les grands enjeux économiques, sociaux et écologiques. De ce point de vue il est nécessaire de mettre au centre des travaux de l’ONU, la réussite des objectifs de développent durable (ODD) à l’horizon 2030, alors que cette réalisation est déjà considérée comme hors d’atteinte par le Secrétaire général de l’ONU lui-même.

Il faut aussi transformer les organisations dites du système de Bretton Woods, sortir à la fois de la dérégulation sociale, de l’austérité néolibérale et de la course aux armements dans la militarisation. La question est d’inverser ce double processus d’insécurité sociale et d’insécurité internationale. Je lie volontairement les deux problématiques. Il s’agit de peser sur le mode de développement et les politiques conduites.

En septembre dernier, le Secrétaire général de l’ONU a piloté une grande conférence portant sur les enjeux mondiaux. Elle est passée quasiment inaperçue. On se demande pour quelles suites… C’était pourtant une bonne façon de remettre l’ONU sur le chemin de ses responsabilités essentielles, et de sa capacité à penser et agir pour l’avenir.

Dans cet ordre de préoccupations, le Conseil économique et social (ECOSOC) est souvent présenté comme l’instance au sein de laquelle les enjeux de ce type devraient être traités, et considérés comme prioritaires. Pourquoi pas… Cela ne peut sérieusement se faire que dans le cadre d’un changement dans les rapports de force, et d’une affirmation des Sud.

Ces trois idées nécessiteraient bien davantage de précisions, mais aussi d’expérimentation, car les problèmes ne sont pas qu’institutionnels. Je l’ai dit au départ. Ils sont politiques et stratégiques. Il ne suffit pas de produire des idées, même s’il faut commencer par là.

Mon nouveau livre…

Les Nations Unies et le multilatéralisme

Mise en page 1

POUR INFORMATION

Quelques amis m’ont demandé pourquoi je ne publie pas de nouveaux articles sur ce blog, depuis plusieurs mois. Je veux répondre à cette question, et informer mes lectrices et mes lecteurs en France et ailleurs dans le monde.

Il y a deux raisons à cette situation. Premièrement, mon épouse Danièle est hospitalisée pour de très sérieuses raisons, et cela mobilise prioritairement mon attention. Deuxièmement, voici quelques mois, j’ai entrepris l’écriture d’un sixième livre qui devrait sortir au printemps 2025. Je concentre mon travail sur cette prochaine publication. Je vous en dirai davantage ultérieurement.

Je vous souhaite une très bonne année. Merci à toutes et à tous,

Jacques Fath – 17 janvier 2025.

FOR YOUR INFORMATION

A few friends have asked me why I haven’t published any new articles on this blog for several months. I would like to answer this question, and inform my readers in France and elsewhere in the world.
There are two reasons for this. Firstly, my wife Danièle is hospitalized for very serious reasons, and this is the main focus of my attention. Secondly, a few months ago, I began writing a sixth book, due for publication in the spring of 2025. I am concentrating my work on this forthcoming publication. I will tell you more about it later.

I wish you all a very happy new year. Thanks to all of you,
Jacques Fath – January 17, 2025.

Sur Houris… (1)

http://www.bernard-deschamps.net/2024/11/houris-de-kamel-daoud.html

11 novembre 2024 mis à jour le 12 novembre 2024

Paradoxalement, l’attribution du prix Goncourt et l’interdiction au Salon international du livre d’Alger aboutissent au même résultat, à la mise en valeur d’un ouvrage qui, sous un prétexte romanesque, est un réquisitoire politique haineux contre l’Algérie et son peuple.

Je suis pour la liberté de création, opposé à la censure et pour le droit à la critique. Il eut été plus judicieux, dans le respect de l’intelligence des lecteurs, d’en débattre afin de démêler le vrai du faux, le talent du romancier de la malhonnêteté du polémiste.

Connaissant les écrits et les opinions de Kamel Daoud, j’ai hésité à acheter Houris. Je l’ai fait quand une amie m’a dit l’avoir apprécié et je me suis obligé à le lire. Dans la douleur et la colère. Pour aller vite : à partir d’une réalité, l’horreur de la « décennie noire », l’auteur caricature l’Islam et donne de l’Algérie et de son peuple une image répugnante.

Aube, la narratrice a vingt-six ans. Elle a été victime des égorgeurs à l’âge de cinq ans, le 31 décembre 1999. Sauvée par sa mère Khadija, elle a survécu et respire grâce à une canule. A la place de sa bouche agrandie par le couteau des tueurs et recousue, un « immense sourire figé » confère à son visage un aspect effrayant. Elle ne peut pas parler, mais converse intérieurement avec le bébé qu’elle porte dans le ventre, dont on apprendra vers la fin du livre qui est le père, et qu’elle nomme affectueusement selon les moments, « ma petite fille », « petite fève », « ma sardine », « ma houri (vierge, ndlr) aux peignes d’or».

Elle vit avec sa mère, une avocate célèbre d’Oran. Elle a suivi des études et créé un salon de coiffure, Shéhérazade, que fréquentent assidûment les femmes du quartier et qui sera vandalisé par des hommes fanatisés par les prêches de l’imam de la mosquée voisine, et qui tuent et mutilent les infidèles, les mécréants, les journalistes. Face aux tueurs, une population qui subit en bêlant comme les moutons de l’Aïd. A aucun moment, l’auteur n’évoque la résistance populaire, les « patriotes », souvent d’anciens mujâhidûn armés par l’État.

Selon Daoud, ces crimes atroces prennent naissance dans la nature cruelle des hommes et dans l’Islam. En lisant les pages qui assimilent les égorgements humains aux sacrifices de l’Aïd, je repensais à cette interrogation de Mohammed Dib dans L’arbre à dires paru en 1998 : « Quelle identité prédomine dans la culture algérienne profondément marquée par l’Islam ? Celle incarnée par Mohammad qui, dans « sa cruauté archaïque », avait décidé de sacrifier son fils ? Ou celle d’Isaac qui lui a substitué un bélier ? Quelle est la référence pour les Algériens, cette tradition sacrificielle ou celle de l’Islam religion d’amour ? » Pour Daoud, il n’y a pas d’Islam « religion d’amour ».

Le chômage et la misère générés par les privatisations d’entreprises après la mort du président Boumediene, conjugués à la baisse mondiale des prix des hydrocarbures, sont totalement absents du roman, alors que c’est sur cette base que l’intégrisme religieux s’est développé.

Peu d’hommes trouvent grâce aux yeux de l’auteur. Il lui en fallait cependant quelques-uns pour se dédouaner lui-même. Il y a Aïssa, le libraire qui a été lui aussi victime des terroristes et qui recueille Aube au bord de l’autoroute. Il y a le fils d’un militaire, Mimoun, un jeune pêcheur au torse d’athlète et aux jambes torses et grêles, rencontré sur la plage des Andalouses à Oran, dont elle deviendra amoureuse et qui sera le père de l’enfant à naître, mais qui l’abandonnera pour s’exiler en Espagne. Il y a le « garçon-soldat » qui rêve des poissons de Norvège ; le colonel Chahid du Centre du renseignement militaire (CTRI) qui note minutieusement les informations fournies par Aïssa et fera exécuter son agresseur, mais à l’opposé son remplaçant mettra en doute son témoignage et lui intimera l’ordre de se taire.

Pour Daoud, la « décennie noire » c’est « la guerre » (p.182), la « vraie guerre » (p.193) en opposition à ce qu’il appelle « la guerre contre la France ». Les mettre sur le même plan déjà en soi pose problème, mais surtout ce n’est pas sous-estimer l’atrocité des 200 000 morts de la « décennie noire » que de rappeler que, selon les historiens, entre 500 000 et 1 million d’Algérien.ne.s sur 10 millions d’habitants ont été tués entre 1954 et 1962. Cela en dit long sur la volonté de Kamel Daoud de séduire la partie revancharde de la population française.

Une guerre que, selon lui, l’État algérien veut faire oublier (p. 240, 297) et dont les auteurs seraient « amnistiés ». « La loi de la « Réconciliation » leur permet d’être accueillis avec du lait et des dattes» (p.296). C’est une escroquerie intellectuelle. La loi de Cohésion civile (N°99-08 du 8 juillet 1999) et la Charte pour la Paix et la Réconciliation nationale (n° 2006-01 du 27 février 2006) que condamne Daoud et qui ont pourtant rétabli la paix en Algérie, ne sont pas des lois d’amnistie comme s’en était expliqué le président Bouteflika dans un meeting à Sétif en août 2005 *. Ces lois éteignaient les poursuites contre les jihadistes qui avaient déposé les armes. « Cette extinction des poursuites ne s’applique pas aux individus impliqués dans des massacres collectifs, les viols et les attentats à l’explosif dans des lieux publics. » (Charte, chapitre II, 2e). Ceux qui n’ont pas déposé les armes ont été impitoyablement traqués. Contrairement à l’interprétation que Daoud donne de l’article 46, il n’est pas interdit de parler des années 90, mais d’en faire l’apologie. La réalité que j’ai pu constater, est que la population répugne à évoquer cette période tragique dans laquelle ont souvent été impliqués, des deux côtés, des membres d’une même famille.

Le rappel des dates et des noms des victimes était nécessaire, de même que les récits des femmes emmenées de force dans la montagne par les « barbus » et violées, mais considérées à leur retour comme terroristes. Etait-il utile de décrire en détail les atrocités commises et de les répéter de façon lancinante jusqu’à la nausée du lecteur ? Comme si l’auteur y prenait du plaisir.

Les dernières pages se terminent sur une note optimiste. Aube n’avortera pas comme elle en avait eu l’intention. Elle accouchera d’une fille, Khaltoum en souvenir de « l’immense chanteuse égyptienne » Oum Khaltoum et elle vivra heureuse auprès d’Aïssa devenu son compagnon et de Khadija enchantée d’être grand-mère.

Houris est un livre complexe dont les qualités littéraires sont au service d’objectifs politiques réactionnaires. De l’agit-prop à rebours.

*Liberté DZ, 27 août 2005

Sur Houris…(2)

Chronique d’un prix Goncourt annoncé, par Christiane Chaulet Achour – 15/11/2024

Christiane Chaulet Achour revient pour histoirecoloniale.net sur les raisons très politiques de l’attribution du Prix Goncourt à l’écrivain algérien Kamel Daoud.

Dans une récente recension du roman Houris de Kamel Daoud, antérieure à son obtention du Prix Goncourt 2024, Christiane Chaulet Achour, professeure de littérature comparée et de littérature française à l’université de Cergy-Pontoise, pronostiquait que ce livre « aura certainement des prix mais sans doute pas pour des raisons littéraires ». Pour histoirecoloniale.net, elle revient ici sur les raisons de ce prix « annoncé », qui témoigne selon elle « une fois de plus de la difficulté hexagonale à regarder en face l’héritage impérial et de l’avidité à s’emparer d’une représentation partielle de l’Algérie, exonérant la France de toute responsabilité dans la transmission de la violence ». Dans un autre article, elle montre que contrairement à ce qu’on peut lire en France, ce roman n’est aucunement « le premier » sur la décennie noire écrit et publié en Algérie. On lira aussi avec intérêt sur Orient XXI « La fascination de Kamel Daoud pour l’extrême droite« , par Fares Lounis, qui fournit quelques clés pour comprendre l’engouement de certains media et acteurs politiques, notamment dans l’extrême droite française, pour cet écrivain et éditorialiste.

La France a occupé l’Algérie pendant 130 ans, fait historique non contestable… Il a fallu un certain temps pour que la domination linguistique, diffusée avec parcimonie il faut le dire – on ne va pas refaire l’histoire de la diffusion du français dans la colonie de peuplement – pour qu’elle produise des effets pérennes par l’entrée dans le champ littéraire français de « colonisés », écrivains talentueux. Inutile de s’attarder tant ils sont connus !

Le prix Goncourt fut créé au tournant du XIXe et XXe s. et le premier prix, décerné en 1903. Depuis plus de cent vingt romans ont été couronnés : c’est la première fois qu’un écrivain algérien est primé, sous colonisation ou sous nation. On ne reviendra pas sur les sept écrivains des Suds primés entre 1921 et 2021 si ce n’est pour souligner le constat : aucun Algérien. Alors la question se pose légitimement : pourquoi ce prix en 2024, au moment où, comme l’écrit le journaliste Makhlouf Mehenni, dans Le Courrier international du 30-09-24, « les nuages sombres continuent de s’amonceler dans le ciel déjà pas trop serein des relations entre la France et l’Algérie. De part et d’autre, les signaux négatifs se multiplient, ce qui n’augure rien de bon pour l’avenir des relations entre les deux pays, qui s’écrit désormais en pointillé ».

Le président du prix a précisé les raison du choix de Houris de Kamel Daoud par les jurés (6 sur 10, après le 5ème tour de vote) : « L’Académie Goncourt couronne un livre où le lyrisme le dispute au tragique, et qui donne voix aux souffrances liées à une période noire de l’Algérie, celle des femmes en particulier. Ce roman montre combien la littérature, dans sa haute liberté d’auscultation du réel, sa densité émotionnelle trace, aux côtés du récit historique d’un peuple, un autre chemin de mémoire ».

La dernière expression est particulièrement intéressante. Quel est cet « autre chemin de mémoire » que trace Houris pour les jurés du prix français le plus prestigieux ? Désigne-t-il la dissidence appréciable au plus haut point aujourd’hui en France d’un écrivain algérien ? On ne nous opposera pas le coup du chef d’œuvre littéraire qui s’impose dans une course où il y a tant de talents. On sait, depuis les études décisives faites qu’un prix littéraire renommé cumule le littéraire, l’économique et le politique et que les deux derniers pèsent de tout leur poids dans le choix. Un exemple parlant du poids du politique est le prix Nobel décerné à Albert Camus en octobre 1957, au moment où la Bataille d’Alger se termine. On appréciera aussi qu’une fois encore ce soit un des trois éditeurs du « triangle des Bermudes » (Le Seuil/Grasset/Gallimard) qui soit honoré en la personne d’un de ses romanciers. Mais chez Gallimard, la même année, un autre roman a été publié sur cette décennie noire, Bientôt les vivants d’Amina Damerdji. Ne proposait-il pas « un autre chemin » pour avoir été laissé au bord de la route, en ne le citant même jamais dans tous les articles qui paraissent sur Houris depuis septembre ?

En 2014, Kamel Daoud avait raté le coche, au profit de Lydie Salvayre, pour Meursault contre-enquête, roman qui reste, de mon point de vue, sa meilleure performance à ce jour. Il n’est pas inutile de rappeler les propos de son éditeur algérien (éditions Barzakh), Sofiane Hadjadj, qui le premier a édité ce roman, au Huffington Post Algérie : « C’est la première fois qu’un auteur algérien est nominé la même année pour les prix les plus prestigieux de la littérature francophone (…) avec un livre paru d’abord dans son pays d’origine. (…) Kamel Daoud est un écrivain algérien vivant en Algérie et qui a été édité en Algérie. Cette reconnaissance française et internationale est donc une grande fierté ».

Après la non-obtention du prix, le romancier avait tweeté : «J’aurais voulu offrir de la joie aux miens, aux gens et aux lecteurs, rentrer au pays avec une belle image de soi».

Dix années ont passé et… beaucoup d’eau sous les ponts ont coulé tant dans les relations franco-algériennes que dans le parcours du romancier. Cette fois-ci, le travail vers le couronnement a été bien fait dans le champ médiatique et littéraire franco-occidental que Kamel Daoud occupe avec talent, provocation, opportunité et opportunisme. Selon ce qui semble être devenues des convictions bien chevillées au corps, tous les petits cailloux blancs ont été posés : positionnement volontairement provocateur sur le conflit Israël/Palestine, dialogues avec certaines personnalités, contempteur inlassable des islamistes, etc…

Il se crée autour de lui une atmosphère de la dissidence qui le distingue parmi les Algériens jamais assez « critiques » sur leur pays. On ne peut multiplier les citations mais les deux mots que les médias français accolent le plus volontiers à son nom sont ceux de lucidité et de courage. Sous le titre : « L’intellectuel qui secoue le monde », Le Point lui consacre un dossier, le 9 février 2017 : « Les prises de position de l’écrivain algérien sur l’islamisme et les dictatures arabes ont un retentissement mondial »… Rien que ça ! Dans Télérama, en février 2020, sous la plume de Marie Cailletet, à propos d’un documentaire sur l’Algérie auquel Kamel Daoud a participé : « ses prises de position sur l’islamisme, la place des femmes, les archaïsmes de la société algérienne, les turpitudes de l’ère Bouteflika ont valu à Kamel Daoud, chroniqueur et écrivain, fatwa, attaques et campagnes de dénigrement virulentes (…) Une parole lucide, sans complaisance et insoumise ». C’est un écho comparable qu’on trouve cette fois dans le « Grand entretien » de Rachel Binhas dans Marianne en septembre 2024 : « L’écrivain Kamel Daoud analyse avec lucidité le Hirak ». Ces exemples montrent que de 2017 à 2024, « l’autre chemin de mémoire » a été bien tracé.

Alors Houris, couronné pour dissidence ? De quelle dissidence s’agit-il ? De celle qui donne à lire un roman entièrement consacré aux islamistes, à leurs méfaits et à leur criminalité – que plus d’un roman algérien a dénoncé et qui n’est pas contestable –, en dehors de toute mise en contexte antérieure, nationale et internationale, et surtout en dehors de tout rappel de la période coloniale, lavant ainsi la France de 130 années de « gestion » algérienne ou y faisant allusion comme un épisode moindre que la guerre de la décennie noire ? Enfin un écrivain algérien, lucide, qui s’en prend aux siens « islamistes », rencontrant un combat actif dans l’hexagone, plutôt qu’à l’ennemi « historique » !… Ce prix décerné l’est, avant tout, sur le plan politique. Il témoigne une fois de plus de la difficulté hexagonale à regarder en face l’héritage impérial et de l’avidité à s’emparer d’une représentation partielle de l’Algérie, exonérant la France de toute responsabilité dans la transmission de la violence.

Christiane Chaulet Achour – 7 novembre 2024

*Pour une analyse détaillée de la fabrique du texte, voir mon article dans Collateral, 13 septembre 2024, « Kamel Daoud écrit sa catabase » ; et dans 24HDZ du 6 novembre 2024 : « Houris, « premier » roman algérien sur la décennie noire ? »

« Une guerre d’avance » ou « une paix de retard » ?.. La folie du budget militaire français et de la Loi de programmation militaire.

Le budget du ministère des Armées, qui était de 32 milliards d’euros en 2017 à l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, devrait grimper à 67,4 milliards en 2030, à la faveur de deux Lois de programmation successives, prévoyant une augmentation des crédits de défense, sur fond de guerre en Ukraine. C’est la première fois que le budget militaire français double par temps de paix en deux mandats d’un président de la République. Le budget figurant dans la Loi de finances pour 2025 s’inscrit dans cette trajectoire puisque les budgets militaires français sont pilotés par des Lois de programmation militaire (LPM) généralement quinquennales. Celles-ci existent depuis les années 1960 dans la logique du développement de la dissuasion nucléaire. C’est pourquoi avant de discuter du budget pour 2025, il faut examiner le cadre de la Loi de programmation en cours.

L’augmentation énorme des crédits d’armement dans la LPM

La Loi de programmation militaire 2024-2030 a été discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat en mai-juin 2023. Ces LPM viennent après un exercice de prospection stratégique, appelés « Livre Blanc » ou « Revue stratégique ». La LPM votée en 2018 a été précédée par une « Revue stratégique » en 2017. Pour cette LPM, une « Revue nationale stratégique » (RNS) i a été rendue publique le 9 novembre 2022 et une présentation des orientations de cette Loi a été faite par le Président de la République sur la base aérienne de Mont-de-Marsan, le 20 janvier 2023 ii.

En théorie, le processus est parfait mais en fait, seule la discussion au Parlement de la Loi de programmation est médiatisée, essentiellement sous son aspect financier. Les orientations qui ont présidé à ses choix, ont tendance à être mis en arrière-plan, ce qui amène une sous-estimation des analyses politiques qui sous-tendent la décision.

En 2023, le cadre politique avait été fixé par le Président Macron, en janvier, qui avait affirmé « Nous devons donc avoir une guerre d’avance ». Il a ajouté cette phrase audacieuse : « cette loi de programmation militaire devra donc tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe ». Il a résumé le passé récent à une « accumulation des menaces dans tous les ordres et dans toutes les géographies ». Quelle courte vue de résumer le 21e siècle ainsi !

Il ne faut pas s’étonner que cette logique militariste ait conduit à ce que cette Loi de programmation militaire (LPM) augmente considérablement (plus d’un tiers) les crédits de la précédente LPM, qui étaient de 295 milliards d’euros sur cinq ans, en prévoyant une somme totale de 413 milliards d’euros jusqu’en 2030, soit sur sept ans.

Un budget militaire 2025 indécent

Le Projet de loi de finances 2025 affirme respecter cette trajectoire et propose une enveloppe de 50,5 milliards d’euros de crédits budgétaires pour le ministère des Armées et des Anciens combattants, soit une hausse de 3,3 milliards d’euros (soit + 7%) par rapport à 2024. Pourquoi une telle augmentation ? La justification par des prétendues menaces est toujours la même : « L’effort est colossal […] car la programmation militaire obéit à des menaces extérieures qui touchent à la survie du pays et à nos intérêts vitaux », estime Sébastien Lecornu.

La dissuasion nucléaire continue d’être modernisée. Elle bénéficie une hausse de 508 millions d’euros par rapport à 2024, près de +8 %, notamment pour rénover les têtes nucléaires, la trame des missiles de la composante océanique.

Les dépenses pour les munitions sont en hausse de +27 % pour prendre en compte notamment la fourniture d’armes et de munitions à l’Ukraine. Elles représentent un effort important : 1,9 milliard € en 2025, soit 400 millions d’euros en plus par rapport à 2024.

Mais le plus éclairant est la déclaration de Sébastien Lecornu qui affirme « La France remplira l’objectif des 2 % donné par l’Otan, 2 % du PIB en cette année 2024 ». La France est devenue un bon élève de l’OTAN !

Alors que le gouvernement Barnier multiplie les annonces de restrictions de crédits qui toucheront, quoiqu’il en dise, d’abord les plus pauvres, c’est bombance pour les marchands de canon et de mort.

Quel contexte ? Quelles menaces ?

Peut-on affirmer que le contexte international justifie une telle remilitarisation de la France ?

Je pense, au contraire, pour moi, les deux dernières décennies sont marquées par l’échec de toutes les solutions de force, de nature militaire essentiellement, qui ont été appliquées dans les diverses crises ou conflits : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Afrique centrale et aujourd’hui Ukraine et Palestine.

« Tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe » ? Chiche! Alors, reconnaissons que les solutions militaires ont été en échec depuis vingt ans et qu’il ne peut exister qu’une conclusion : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales relèvent de l’action politique et diplomatique et le meilleur cadre pour déployer celle-ci dans le monde d’aujourd’hui est le cadre multilatéral, c’est-à-dire le cadre onusien.

Deuxièmement, Affirmer qu’il faut « avoir une guerre d’avance » ne peut signifier en toute logique qu’une chose : le but de l’action publique aujourd’hui n’est pas ou plus de préparer la paix mais clairement de préparer la guerre…

Cela explique que la France a décidé, non pas d’une simple modernisation, mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces nucléaires d’ici 2035.

C’est une véritable fuite en avant ! Comme les programmes nucléaires lancés dans cette LPM ne s’achèveront qu’en 2035-2037, cela signifiera que la LPM suivante comptera une somme équivalente pour les équipements nucléaires. La dépense prévue entre 2024 et 2030 pour les armes nucléaires représente une somme totale minimum de 53,9 milliards d’euros en sept ans ce qui est considérable. Donc sur douze ans, on peut estimer que la construction de nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines représenteront un coût total en 2035 d’au moins cent milliards d’euros !

Ainsi, l’examen approfondi de la Loi de programmation montre qu’elle est “plombée” par la priorité absolue donnée au renouvellement , des armes nucléaires françaises.

Une période nouvelle :

Je critique la hausse des crédits militaires, car elle se justifie moins que jamais, et ce pour une raison fondamentale. Nous sommes dans une période nouvelle, sur le plan du droit international, avec l’avènement d’un Traité sur l’Interdiction des armes nucléaires (TIAN) – norme de droit international signée par 93 États et qui compte 69 États membres. Personne ne conteste que le processus pour inclure les États nucléaires actuels dans le TIAN sera long et compliqué, mais la France n’a-t-elle pas une carte diplomatique à jouer pour promouvoir cette démarche ? Ne serait-elle pas capable d’obtenir des avancées significatives dans les dix ans à venir ? Ce délai ne permettrait-il pas d’éviter de se précipiter dans le ruineux renouvellement des grands programmes nucléaires, sans compromettre dans la décennie à venir notre sécurité ?

Sans partager mes analyses, un site proche des milieux militaires comme DSI n’est peut-être pas si loin de ce constat lorsqu’il écrit : « 2035 laisse 12 ans au politique pour considérer que la réduction d’une menace russe implique que l’on puisse revoir à la baisse les ambitions budgétaires » iii…

Les deux décennies à venir seront capitales :

– Soit, s’enfoncer dans une militarisation incontrôlable et aller vers les 3 % du PIB en 2030 comme certains le réclament déjà.

– Soit, choisir une politique innovante visant à faire redémarrer et progresser tous les processus de désarmement à l’échelle internationale. Si l’on s’inscrit dans cette deuxième voie, dans cette période transitoire, on peut admettre qu’il faille maintenir en bonnes conditions les programmes d’armement existants terrestres et aériens (visés souvent par les “glissements” et “coupes” dans la LPM) pour conserver une base militaire solide en cas d’impondérables, mais il s’agit plus de décisions « conservatoires » et non de la fuite en avant comme dans la Loi de programmation militaire prévue. Il faut aussi être capable d’assister l’ONU dans ses missions de maintien de la paix.

Mais dans tous les cas de figure, la priorité reste celle-ci : va-t-on ou non à la construction d’une paix mondiale durable, à un « Ci vis pacem, para pacem » et non au mortifère « Ci vis pacem, para bellum » ?

Pour une politique innovante

Que peut signifier une « politique innovante visant à faire redémarrer et progresser tous les processus de désarmement à l’échelle internationale » ? Je vois six axes pour une véritable politique nouvelle, en faveur de la paix dans le monde, six axes qui pourraient inspirer un gouvernement et une majorité politique progressiste :

– éliminer la menace nucléaire en travaillant à universaliser le TIAN

– travailler à la démilitarisation des relations internationales en renforçant le Traité sur le commerce des armes et en aboutissant à un vrai Traité sur la démilitarisation de l’espace

– renforcer le rôle des Nations unies pour qu’elles reprennent le leadership dans la résolution des conflits

– le quatrième enjeu est de reprendre le chantier de la construction d’une infrastructure de sécurité commune en Europe, avec et non contre la Russie, en repartant sur ce qui avait commencé d’être bâti à la fin des années 1990 avec l’OSCE.

– renforcer la place des opinions dans toutes les enceintes internationales où elles doivent pouvoir s’exprimer et être consultées systématiquement. L’exemple des Conférences sur le climat montre que la pression des ONG est de plus en plus essentielle dans les rapports de force internationaux. Cela sera encore pus nécessaire demain, compte tenu du résultat des élections aux États-Unis.

– enfin, le sixième mais sans doute principal enjeu est d’arriver à une prise en compte généralisée par les gouvernements du monde et par les peuples, du sens et de la centralité du Droit international. Il faut rappeler que la Charte des nations unies est la base du droit international, il n’y a rien au-dessus. Le cœur de ce texte dès son article 1 est le refus de la force dans les relations internationales. Tout le reste de la Charte est subordonné à cet objectif.

Il y a un débat qui commence à se développer sur la place du droit international dans les relations mondiales. Certains juristes ou chercheurs estiment que le droit international a échoué face à la puissance des États, qu’en conséquence, la structure qui porte la Charte des Nations unies, l’ONU a également échoué. Donc, selon eux, il n’y aura pas d’avancée sans la reconstruction d’un nouveau système international à partir de zéro iv.

Je ne partage pas cette analyse. Le droit international a avancé, nous avons réussi à imposer une nouvelle structure, la Cour pénale internationale, pour juger les crimes de guerre, elle empêche aujourd’hui Poutine, qui est sous le coup d’un mandat d’arrêt international, de sortir de Russie, demain, elle fera la même chose avec Netanyahou.

De son côté, la Cour internationale de justice aborde pour la première fois de son histoire des questions politiques sensibles : la menace de génocide à Gaza, l’illégalité de l’occupation israélienne. Ces évolutions tiennent à la fois à la nouvelle place des sociétés civiles dans le monde, et à l’apparition de puissances émergentes et d’un Global South qui refusent les « doubles standard ». Le droit international n’est pas condamné à l’impuissance face à la puissance, il peut devenir instrument, au travers de ces exemples, d’une nouvelle puissance, et provoquer ainsi l’impuissance la puissance.

La question des dépenses militaires

J’attire l’attention sur une des dispositions les plus importantes de la Charte des Nations unies c’est l’article 26. Que dit-il ? « Afin de favoriser l’établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde »,

Cela veut dire que le doublement des dépenses militaires depuis la fin de la guerre froide est proprement scandaleux et illégal. Rien ne justifie qu’on soit passé de 1000 milliards de dollars par an à 2400 milliards comme aujourd’hui avec des armes encore plus perfectionnées.

Je rappelle les chiffres officiels du SIPRI : le total des dépenses militaires mondiales s’élève à 2 443 milliards de dollars en 2023, soit une augmentation de 6,8 % en termes réels par rapport à 2022. Il s’agit de la plus forte augmentation d’une année sur l’autre depuis 2009. En 2023, les dépenses militaires des 31 membres de l’OTAN s’élèvent à 1341 milliards de dollars, soit 55% des dépenses militaires mondiales. Les dépenses militaires des États-Unis ont augmenté de 2,3 % pour atteindre 916 milliards de dollars en 2023, ce qui représente 68 % du total des dépenses militaires de l’OTAN.

Aucune évolution du monde ne justifie qu’un pays comme la France augmente ses dépenses militaires de 35 % : c’est illégal, c’est contraire à la Charte des Nations Unies. Les dépenses militaires n’assurent pas la paix de la planète et ne garantissent pas la sécurité de ses habitants.

Le deuxième point est le gaspillage de ressources qu’elles représentent au regard des besoins dans le monde. Que l’on songe que les besoins de financement pour réaliser les Objectifs de développement durable dans les 59 pays en développement à faible revenu s’élèvent à 400 milliards de dollars par an, à comparer aux 2400 milliards de dollars de dépenses militaires. Que l’on songe aux 3,3 milliards d’euros d’augmentation des dépenses militaires françaises face aux diminutions de ressources prévues pour l’éducation et la santé par exemple !

Ce sont ces choses simples et claires qu’il faut rendre accessible au plus grand nombre pour que la population, les citoyens et citoyennes de cette planète exercent une pression complètement différente sur leurs gouvernements, partout, pour changer de direction, pour changer de cap et pour faire respecter nos règles de vie communes, fondamentales telles qu’elles ont été pensées à l’origine des Nations unies en 1945.

Réagir !

La présentation biaisée des conflits actuels, la déformation systématique de la nécessité et de la possibilité de trouver des issues politiques négociées, de construire ou renforcer des règles de vie et de sécurité commune, a conduit à un recul dans l’opinion sur la nécessité de réduire et non d’augmenter les dépenses d’armement. Il faut inverser cette vision. Il y a besoin de relancer des campagnes d’information, des actions de sensibilisation et de pression v sur l’urgence de réduire partout les dépenses d’armement. Ce n’est pas le seul moyen mais c’est un élément essentiel pour combattre la remilitarisation des relations internationales et pour travailler à un monde plus sûr et plus pacifié.

NOTES

i – https://www.vie-publique.fr/rapport/287163-revue-nationale-strategique-2022 – vu le 21 avril 2023

ii- https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2023/01/20/transformer-nos-armees-le-president-de-la-republique-presente-le-nouveau-projet-de-loi-de-programmation-militaire – vu le 21 avril 2023

iii- https://twitter.com/DSI_Magazine/status/1643895501895479297?s=20 – vu le 21 avril 2023

iv- Interview de Monique Chemillier-Gendreau dans l’Humanité du 10 octobre 2024

v- À noter la pétition du Mouvement de la paix pour réduire les dépenses d’armement nucléaires françaises sur https://www.change.org/non-au-doublement-des-depenses-pour-les-armes-nucleaires

DOCUMENT : Situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967.

Rapport de la Rapporteuse spéciale sur la situation des droits

de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967,

Francesca Albanese – 1er octobre 2024

L’effacement colonial par le génocide

Résumé :

Dans le présent rapport, la Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de

l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Francesca Albanese,

examine les horreurs qui se produisent dans le territoire palestinien occupé. La

destruction systématique de Gaza se poursuit sans relâche, et d’autres régions du

territoire ne sont pas non plus épargnées. La violence qu’Israël déchaîne contre les

Palestiniens depuis l’après-7 octobre ne surgit pas du néant, mais s’inscrit dans une

campagne orchestrée intentionnellement au niveau de l’État pour provoquer

systématiquement le déplacement forcé et le remplacement à long terme des

Palestiniens. Cette trajectoire risque de causer un tort irréparable à l’existence même

du peuple palestinien en Palestine. Les États Membres doivent intervenir maintenant

pour empêcher de nouvelles atrocités qui laisseront des stigmates encore plus

profonds dans l’histoire de l’humain.

VII. Conclusions 

83. Le génocide à Gaza est l’histoire d’une tragédie annoncée, qui risque de

s’étendre à d’autres Palestiniens placés sous l’autorité israélienne. Depuis sa

création, Israël traite le peuple occupé comme un fardeau honni et une menace

à éradiquer, et soumet des millions de Palestiniens, depuis des générations, à des

indignités quotidiennes, à des massacres, à des incarcérations massives, à des

déplacements forcés, à la ségrégation raciale et à l’apartheid. La poursuite de

l’objectif du « Grand Israël » menace d’effacer la population palestinienne

autochtone.

84. Grimée sous les fards d’une propagande israélienne mensongère de guerre

menée en « légitime défense », la conduite génocidaire d’Israël doit être examinée

dans un contexte plus large, entendue comme des actes multiples (totalité de la

conduite) qui convergent tous vers la prise pour cible des Palestiniens comme

tels (totalité d’un peuple) sur l’ensemble du territoire où ils habitent (totalité du

territoire), au service des ambitions politiques d’Israël consistant à asseoir une

souveraineté sur l’ensemble de l’ancienne Palestine mandataire. Aujourd’hui, le

génocide de la population palestinienne apparaît comme le moyen de parvenir à

une fin : l’expulsion complète ou l’éradication des Palestiniens de la terre à

laquelle est rattachée une part si essentielle de leur identité et qui est illégalement

et ouvertement convoitée par Israël.

85. Les déclarations et les actes des dirigeants israéliens traduisent une

intention et une ligne de conduite génocidaires ; ils ont souvent convoqué le récit

biblique d’Amalek pour justifier l’extermination des « Gazaouis », en effaçant

Gaza et en déplaçant violemment les Palestiniens, faisant ainsi des Palestiniens

dans leur ensemble des cibles légitimes.

86. Les personnes clairement identifiables comme étant les auteurs de ces actes

doivent être poursuivies en justice. Toutefois, c’est l’ensemble de l’appareil

d’État qui a conçu, formulé et exécuté la violence génocidaire, par des actes qui,

pris dans leur totalité, peuvent conduire à la destruction du peuple palestinien.

Cela doit cesser ; il faut agir d’urgence pour garantir la pleine application de la

Convention sur le génocide et assurer une pleine protection aux Palestiniens.

87. Ce génocide en cours est sans nul doute la conséquence du statut

exceptionnel et de l’impunité prolongée octroyés à Israël. Israël a violé de

manière systématique et flagrante le droit international, y compris les

résolutions du Conseil de sécurité et les ordonnances rendues par la Cour

internationale de Justice. Cela a conforté l’hubris d’Israël et son mépris du droit

international. Comme l’a prévenu le Procureur de la Cour pénale internationale,

« si nos actes ne traduisent pas notre volonté d’appliquer le droit de manière

impartiale, si notre application du droit est perçue comme étant sélective, nous

aurons contribué à son effondrement. Tel est le risque bien réel qui se dessine en

ce moment charnière ».

88. Alors que le monde assiste au premier génocide colonial diffusé en direct,

seule la justice peut panser les blessures que l’opportunisme politique a laissé

s’envenimer. La dévastation de tant de vies fait outrage à l’humanité et à tout ce

que le droit international défend.

VIII. Recommandations 

89. Le génocide actuel s’inscrit dans le cadre d’un projet séculaire de

colonisation de peuplement exterminatoire en Palestine, au déshonneur du

système international et de l’humanité, auquel il faut mettre fin et qui doit faire

l’objet d’enquêtes et de poursuites.

90. La Rapporteuse spéciale rappelle à tous les États qu’ils ont l’obligation de

s’acquitter de leur devoir de précaution, compte tenu du risque grave réel de

violation continue de la Convention sur le génocide et des Conventions de

Genève, et exhorte les États à examiner les leviers dont ils disposent pour

atténuer ce risque et à parvenir sans délai à une décision officielle, qu’ils agissent

seuls ou avec d’autres États, y compris dans le cadre de l’ONU ; ainsi qu’à

expliquer au grand public et à la communauté internationale les mesures qu’ils

prennent et les raisons qui les ont motivés.

91. Que ce soit dans l’exercice de leur devoir de précaution susmentionné ou

dans un autre cadre, la Rapporteuse spéciale exhorte les États Membres à :

a) User de toute leur influence politique − en commençant par un

embargo total sur les armes et l’imposition de sanctions − pour qu’Israël arrête

l’assaut contre les Palestiniens, accepte un cessez-le-feu et se retire complètement

du territoire palestinien occupé, conformément à l’avis consultatif de la Cour

internationale de Justice du 19 juillet 2024 ;

b) Reconnaître officiellement qu’Israël est un État d’apartheid et qu’il

viole constamment le droit international, à réactiver le Comité spécial contre

l’apartheid pour qu’il se saisisse de la situation en Palestine, et à avertir Israël

qu’il risque d’être exclu de l’Organisation en application de l’Article 6 de la

Charte des Nations Unies ;

c) Appuyer le déploiement d’une présence internationale de protection

dans l’ensemble du territoire palestinien occupé ;

d) Élaborer un cadre de protection pour les Palestiniens déplacés en

dehors de Gaza, conformément au droit international des droits humains et au

droit international des réfugiés, tout en préservant pleinement leur droit au

retour ;

e) Appuyer la ou les enquêtes indépendantes et approfondies sur les

conduites criminelles, y compris le génocide et l’apartheid, notamment par

l’application, au sein des juridictions nationales, de la compétence universelle

envers les personnes soupçonnées d’avoir commis des actes criminels, y compris

toutes les infractions accessoires ;

f) Prendre des mesures d’enquête et de poursuite contre les entreprises

et les personnes ayant une double nationalité qui sont impliquées dans des crimes

commis dans le territoire palestinien occupé, y compris les soldats, les

mercenaires et les colons ;

g) Garantir l’acheminement sans entrave d’une aide humanitaire à Gaza

ainsi que le financement intégral et la protection totale de l’UNRWA, y compris

contre les attaques visant ses locaux et son personnel et contre les campagnes de

diffamation, et assurer la continuité de tous les volets de son mandat.

92. La Rapporteuse spéciale demande instamment au Procureur de la Cour

pénale internationale d’enquêter sur la commission des crimes de génocide et

d’apartheid par Israël, et d’ouvrir des enquêtes sur d’autres personnalités de

premier plan mentionnées dans le présent rapport.

93. La Rapporteuse spéciale demande instamment à la Commission

internationale indépendante chargée d’enquêter dans le Territoire palestinien

occupé, y compris Jérusalem-Est, et en Israël de mener une enquête sur le

contexte plus large des intentions et pratiques exterminatoires d’Israël contre

tous les Palestiniens (en appliquant la méthode du triple prisme), y compris ceux

qui ont la citoyenneté israélienne et les réfugiés, ainsi que sur les actes récents de

génocide.