Kissinger et la Corée du Nord…

Daily Mail KissingerLe 2 février 2018 le quotidien britannique Daily Mail (1), titre : « Une première frappe nucléaire sur la Corée du Nord, c’est tentant, selon le légendaire diplomate américain Henri Kissinger, alors que Kim Jong-un accuse Trump de pousser à la guerre ».

Kissinger aurait été séduit par l’idée d’une frappe nucléaire préemptive sur la Corée du Nord ?.. Le Daily Mail l’affirme et le confirme en citant l’ancien Secrétaire d’État Henri Kissinger déclarant : « la tentation de lancer une première frappe sur la Corée du Nord est forte et c’est un argument rationnel ».

Une première frappe nucléaire ?..Un argument rationnel ?.. Dans la crise sur le nucléaire nord-coréen, l’option la plus crédible pour Henri Kissinger serait donc une frappe nucléaire ?.. C’était tout simplement énorme. Surtout dans un contexte où Kissinger, toujours très écouté, a déjà rencontré plusieurs fois Donald Trump… Dans une période où justement commence le débat sur la « Nuclear Posture Revue 2018 » annonçant le choix des États-Unis de renforcer l’arsenal américain et de développer des armes nucléaires d’une puissance adaptée à leur emploi dans des conflits…

Il fallait donc vérifier…

Les propos, cités plus haut, du célèbre diplomate américain sont extraits d’une audition sur « les défis globaux auxquels les États-Unis doivent faire face » tenue au Sénat le 25 janvier 2018, au sein de la Commission « Senate Armed Services ». Cette Commission du Sénat avait trois invités : Henri Kissinger, ancien Secrétaire d’État sous Richard Nixon et Gérald Ford ; George Schultz, ancien Secrétaire d’État de Ronald Reagan, et Richard Armitage, ancien Sous-secrétaire d’État adjoint de George Herbert Walker Bush (le père).

Pour comprendre, il faut regarder et écouter la vidéo de l’audition. Quant à la presse, elle traite si peu la question… Un premier constat s’impose : Kissinger n’a pas parlé d’une frappe nucléaire. En revanche, il a bien souligné que la tentation est forte d’une attaque préemptive ou préventive, et précisé qu’il s’agit d’une option « rationnelle ». Rationnelle, au sens d’une chose logique. Mais il souligne aussi – et ceci est décisif – « qu’en tout état de cause, et c’est ma façon de penser, je serais très inquiet d’une guerre de choix unilatéral aux frontières de la Chine, de la Russie et dans laquelle nous ne serions pas soutenus par une partie significative du monde, ou au moins du monde asiatique ». Ce qui est une façon de dire qu’une attaque préemptive doit être évitée dans un contexte où, précisément, ni la Chine, ni la Russie, ni d’autres États de la région, ne pourraient accepter un risque de conflit majeur. Kissinger resitue l’enjeu dans son contexte.

Pour Kissinger , un petit État comme la Corée du Nord ne présente pas, en soi, un problème de menace extrême, mais il souligne que la situation a la potentialité d’évoluer vers un paysage nucléaire que le monde n’a encore jamais vu. La Corée du Sud n’accepterait pas d’être la seule Corée sans armes nucléaires, et le Japon suivrait. La préférence de Kissinger serait dans une action conjointe avec la Chine, de pressions et de sanctions. Si cela ne donnait pas de résultats, alors nous entrerions – explique-t-il – dans un nouveau monde où se multiplient les possibilités de conflits, les proliférations, et qui ouvre ainsi à « un scénario sans précédent ». Henri Kissinger affirme aussi ne pas être favorable à la proposition chinoise et russe du « freeze to freeze » : arrêt des tests nucléaires nord-coréens contre l’arrêt des grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Selon lui, il ne faut pas légitimer la Corée du Nord comme État nucléaire. Sa dénucléarisation est une nécessité primordiale, dit-il.

Pourtant c’est bien l’option d’un « freeze to freeze » qui a été retenue au sommet de Singapour… puisque Washington a effectivement décidé de stopper sine die les grandes manœuvres en échanges des mesures prises par Pyongyang dans le cadre d’une « dénucléarisation de la Péninsule ». Un cadre fictif, en réalité. Pour Washington, en effet, et certainement pour d’autres puissances, la dénucléarisation ne concerne que la Corée du Nord… Nul ne peut croire, il est vrai, que les États-Unis seraient prêts à lâcher leur garantie nucléaire régionale et leur domination stratégique… Le cadre est fictif mais le compromis est réel. Reste à savoir jusqu’où cela pourra conduire.

L’audition d’Henri Kissinger au Sénat a pu stimuler quelques tabloïds britanniques dans leurs spéculations, mais elle n’a pas nourri les projets périlleux des faucons les plus extrémistes. Au fond, en stratège expérimenté, Kissinger a rappelé ces derniers à la simple prudence devant la dimension des enjeux et des dangers. Même Trump semble avoir pris la leçon… en tous les cas jusqu’ici. On peut regretter que ce simple aspect du débat n’est pas passé le mur médiatique en France voire en Europe.

Cette audition du Sénat américain constitue une sorte de mise en garde ou de recommandation délivrée à tous ceux qui imaginent possible d’imposer une « solution » de force et plus précisément une dénucléarisation de la Corée du Nord par la voie militaire et par la guerre. Il ne manque d’ailleurs pas de « stratégistes » et d’experts pour proposer cette voie militaire et, par exemple, ce qu’on appelle une « bloody nose strategy » (stratégie du nez ensanglanté). Il s’agirait de procéder à une attaque soigneusement ciblée et calibrée – donc ni ensemble de frappes massives, ni offensive à grande échelle – sur des objectifs militaires nord-coréens afin de montrer à Pyongyang qu’il y a « un prix à payer » pour toute action nucléaire (test de détonation nucléaire ou de missile) qui serait considérée comme inacceptable. Mais qui peut garantir que Pyongyang reconnaîtrait qu’il s’agit d’une attaque limitée ? Une telle attaque ne pourrait-elle pas dégénérer en guerre totale ? Y compris de dimension nucléaire… En vérité, les menaces nourrissent les risques plutôt qu’elle les fait reculer.

Mais ce n’est pas tout…

Au cours de l’audition, Elisabeth Warren, parlementaire appartenant à l’aile progressiste du Parti démocrate, a demandé à George Shultz s’il est toujours favorable à la « réduction des armes nucléaires ». Réponse de Shultz : « je continue de croire qu’il faut les éliminer ». On peut très bien ne pas le croire sur parole… mais à la fin de l’audition il s’est permis cet avertissement : « faites attention avec les lignes rouges ! » Dans le contexte d’un ordre mondial incertain et chaotique ce simple avertissement apparaît pertinent.

S’il y a une leçon à tirer de cette audition du Sénat américain c’est que le débat sur le nucléaire est plus compliqué qu’il ne paraît, et qu’on le présente. Il est regrettable que cette complexité ne soit pas traduite correctement quand elle n’est pas tout simplement passée sous silence. La presse n’est pas seule en cause… Il est consternant qu’il faille aller chercher quelques vieux faucons réalistes du Parti Républicain pour pouvoir illustrer cette règle essentielle de la rationalité : ne pas franchir les lignes rouges. Au moins cela : ne pas franchir les lignes rouges.

1) Article by Alastair Tancred For Mailonline and Afp Published: 12:53 BST, 2 February 2018 | Updated: 16:40 BST, 2 February 2018

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