Palestine: comment ils voudraient la sortir de l’histoire…

Gaza 2009

Photo JF

« … Israël devrait déclarer la guerre à l’ensemble du peuple palestinien, ce qui inclut leurs personnes âgées et leurs femmes, leurs villes et leurs villages, leurs biens et leurs infrastructures », Ayelet Shaked, Ministre de la Justice du Gouvernement israélien. http://frblogs.timesofisrael.com/ayelet-shaked-a-letroit-au-foyer-juif/

Ayelet Shaked le dit au conditionnel, mais c’est bien ce qui se passe au présent. Face à cette véritable guerre, l’inaction et l’hypocrisie des Européens – c’est à dire des pouvoirs européens dont celui de France – est évidemment difficilement acceptable… Il en faut, en effet, du temps, des articles, des protestations, des appels pour finalement obtenir… des déclarations. De simples déclarations. Rien de plus. Certes, comme dit Raymond Devos, trois fois rien… c’est mieux que rien. Mais il s’agit d’un peuple… et la veulerie de beaucoup ne fait pas rire grand monde.

Le sort du Peuple palestinien est en jeu. C’est LA question… On dira : la Question de Palestine selon la juste formule utilisée pour la première fois par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, en 1948. Une formule trop souvent oubliée aujourd’hui. Ajoutons que la politique conduite par Netanyahou et par Trump, avec l’assentiment tacite des Européens et, au delà, de tous ceux qui regardent ailleurs sans rien faire… cette politique-là soulève aussi des questions plus générales sur le monde d’aujourd’hui. Des questions auxquelles nul ne saurait se soustraire, que l’on soit un État, une force politique, une autorité morale… Certains persistent cependant à regarder ailleurs, ou plutôt à faire semblant de regarder ailleurs tout en apportant un soutien objectif au processus d’agression et de dépossession mis en œuvre contre les Palestiniens.

A l’évidence, Netanyahou et Trump ne veulent pas d’une « solution »… ni même d’un compromis sur les problèmes existants, c’est à dire – soyons nets – sur les problèmes issus de la contradiction essentielle entre la politique d’occupation/colonisation de l’État d’Israël, d’une part, et les droits nationaux du Peuple palestinien, d’autre part. Des droits nationaux inaliénables selon cette autre juste formule actée par les Nations-Unies. Il n’est pas inutile de rappeler de temps en temps (et même le plus souvent) que des droits fondamentaux sont en jeu. Et pas seulement des « deals » obscurs et hypothétiques.

Netanyahou et Trump ne veulent pas de solution aux problèmes posés… Ils veulent la suppression de ces problèmes par l’élimination de facto, par la force, de tout ce qu’on appelle les bases ou les termes de référence d’une solution juste fondée sur le droit international, sur les résolutions de l’ONU, sur les accords précédemment signés, sur certains principes généraux comme celui d’un règlement à partir de l’option à 2 États… Après avoir tué et enterré ce que l’on a longtemps appelé « le processus de paix », les autorités israéliennes, avec l’aide de l’administration américaine, cherchent maintenant à obtenir la liquidation de la Question de Palestine comme question nationale.

Déraciner la Question de Palestine.

La « reconnaissance » de Jérusalem comme capitale d’Israël par Washington constitue ainsi l’affirmation d’une ambition hégémonique très concrète sur les lieux historiques, culturels et religieux les plus symboliques pour le Peuple palestinien. C’est en même temps une colonisation de la terre et de la mémoire. C’est une préemption sur l’histoire.

La mise en cause de l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) par les États-Unis correspond à la volonté de se défaire de l’ensemble de la question des réfugiés, du statut spécifique des réfugiés établi par l’Assemblée générale de l’ONU en 1948 (1). Après avoir expulsé d’abord quelque 800 000 Palestiniens de leur terre en 1947/1948, les autorités israéliennes, toujours avec l’aide américaine, veulent donc aujourd’hui, non seulement continuer les expulsions, mais encore se débarrasser de la question même des réfugiés. Parce que cette question rappelle dans la longue durée, les droits des Palestiniens et leur droit au retour. Netanyahou et Trump veulent contribuer ainsi à déraciner la légitimité historique de la Question de Palestine. Pour faire en sorte, précisément, que cette Question de Palestine, avec la mise en cause des responsabilités israéliennes et occidentales initiales, finissent par disparaître des grands enjeux diplomatiques et politiques, et de ce qu’on appelle l’agenda international.

La loi israélienne de « l’État-nation du Peuple juif » apporte une cohérence raciste et dominatrice à un projet d’apartheid et à une forme de bannissement statutaire des Palestiniens. C’est encore l’écrasement de la Question de Palestine comme expression de l’identité d’un peuple. Octroyer, en Israël, un statut subalterne aux Palestiniens, et maintenir la plus grande partie du Peuple palestinien dans un cadre colonial et discriminatoire d’État, imposé par la force et par une répression brutale et sanglante… voilà comment Israël a fini par rejoindre quelques unes des caractéristiques de ce que fut, hier, l’ignominie et la violence de l’apartheid sud-africain. Un régime alors mis au ban de ce qui se manifesta alors comme une communauté internationale convergente sur la nécessité des sanctions et du boycott. On s’en souvient.

Le retour de la « proposition » d’une confédération « jordano-palestinienne », au delà de sa faible crédibilité, signe la détermination à effacer l’idée même d’État palestinien. Le Roi de Jordanie a rejeté nettement un tel projet. Cette soi-disant proposition révèle, dit-on, une incapacité américaine à dégager un véritable plan de règlement. Mais y-a-t’il un plan ? N’est-ce pas, ici encore, un calcul élémentaire, en ligne avec tout le reste : celui de déplacer radicalement tout le débat sur autre chose que sur l’enjeu de la souveraineté et de l’État palestinien ?

Tout ceci traduit un basculement politique majeur. Netanyahou et Trump se rejoignent et s’épaulent afin de massacrer les symboles, arracher les fils de l’histoire, extirper le droit, effacer les exigences éthiques… comme autant de faits accomplis et d’actes de liquidation. Ils cherchent à écraser le sens et la densité historique, politique, sociale et humaine de la Question de Palestine. De la part de Netanyahou et de Trump cela ne traduit pas une incapacité ou une incohérence. C’est une stratégie. Ils voudraient ainsi faire disparaître le fait national palestinien de l’histoire. Mais comment pourrait-on évacuer de l’histoire 15 millions de Palestiniens dont 5 millions en Cisjordanie et à Gaza, près de 2 millions en Israël et environ 8 millions déplacés de force et réfugiés ?.. Et la Question de Palestine correspond aussi une conscience collective populaire dans le monde actuel.

Une cohérence stratégique dans un nouveau contexte

Cette stratégie israélo-américaine se lit, se nourrit et se structure dans un nouveau contexte régional et mondial. Un certain ordre international, en effet, a été balayé. Cet ordre d’hier – rappelons-le rapidement – bénéficiait d’une relative stabilité et semblait fait pour durer. Les États-Unis maintenaient des relations stratégiques privilégiées avec Israël, mais non moins attentives et intéressées aux pays arabes, plus précisément ceux souvent qualifiés alors de « modérés » : Egypte, Arabie Saoudite, Jordanie, Tunisie… C’était un « équilibre » approximatif issu des ambitions de domination stratégique américaine au Proche-Orient. Une domination telle qu’elle s’est affirmée au détriment des Européens après l’affaire de Suez en 1956, et contre l’influence soviétique. L’aide militaire des États-Unis à Israël, mais aussi à l’Égypte en particulier, accompagnait une confrontation latente entre Israël et le monde arabe, avec la Question de Palestine comme référence permanente de caractère « proclamatoire », à défaut d’être concrète et active, à quelques exceptions près. Les guerres et les agressions israéliennes récurrentes ont, chaque fois, à des degrés divers, rappelé cette configuration aujourd’hui disparue. D’ailleurs, on ne peut plus parler d’un « conflit israélo-arabe ».

Les guerres en Irak et en Syrie, la montée d’un djihadisme criminel de grande ampleur, l’affirmation de la puissance iranienne et du jeu turc, la démonstration de force de la Russie, l’élection de Trump… Tout ceci a permis un bouleversement politique d’ensemble qui se manifeste aujourd’hui dans la violence et les confrontations de puissances. Et une relégation de la Question de Palestine. L’ordre ancien a explosé. C’est une mutation inespérée pour Israël qui va en bénéficier directement, et qui va pousser dans ce sens. Cela convient si bien à la poursuite de la colonisation, à la mise en œuvre d’une stratégie de menaces, de frappes très ciblées et d’interventions militaires adaptées – y compris par une aide directe aux rebelles armés de l’opposition en Syrie (2) – afin d’entretenir un tel contexte.

Dans cette nouvelle situation, et Washington et Tel-Aviv vont définir l’Iran et ses alliés (le Hezbollah libanais en particulier) comme ennemis privilégiés, l’Arabie saoudite comme allié principal, la Syrie et le Proche-Orient comme champ d’affrontement dans la définition des rapports de forces et du paysage politique régional qui sortiront des ruines et des conflits. L’Iran est élevée au rang de menace stratégique prioritaire dans ce contexte hautement conflictuel et contradictoire. Là serait donc le nouveau problème. Exit la Question de Palestine. Le monde arabe devient monde éclaté, divisé et plus affaibli que jamais dans un ordre où domine pleinement la confrontation des puissances et le recours à la force. Pourtant, certaines affirmations populaires, notamment au cours du « Printemps arabe », ont montré la permanence d’aspiration progressistes profondes à la solidarité, à l’indépendance et au refus des dominations.

Il y a quelques années encore, le discours politico-médiatique occidental peinait à accepter l’évidence : la mort du processus d’Oslo, qu’on appelait « processus de paix ». Alors que la perspective tentée en 1993 était définitivement close avec la poursuite de la colonisation et le non respect persistant par Israël des dispositions et du calendrier des accords. Il est vrai que l’épuisement de ce processus privait les puissances occidentales d’un confort politique et d’une tranquillité morale : elles pouvaient se débarrasser du problème et dormir tranquille en faisant d’une soi-disant « négociation directe » la condition d’un règlement politique qui ne vint jamais… Le processus d’Oslo a finalement servi comme mode de gestion de l’occupation et non comme solution pour en finir avec celle-ci. Alors aujourd’hui, combien de temps, combien d’abjections et de crimes du colonialisme israélien faudra-t-il pour que ces mêmes puissances réagissent enfin, pour que le débat et les affrontements politiques nécessaires prennent une forme offensive contre les initiatives liquidatrices de Tel-Aviv et de Washington ?

Bien sûr, les desseins destructeurs et les méthodes primitives de Netanyahou et de Trump ne vont pas aboutir si aisément. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Malgré la descente aux enfers qu’on leur impose, les Palestiniens n’abdiquent pas. La jeunesse de Gaza mais aussi de Cisjordanie le montre bien. Et la politique israélo-américaine n’obtient pas de consensus international. La Palestine bénéficie de reconnaissances diplomatiques dans de nombreux pays. Elle est membre de l’ UNESCO. Elle est observateur à l’ONU, et capable d’ester en justice auprès de la Cour Pénale Internationale. Les réalités construites au fil de l’histoire sur la base du droit et d’une résistance populaire légitime seront difficile à détruire…

Requalifier la politique israélienne et le régime qui la met en œuvre

Les confrontations politiques s’annoncent cependant particulièrement vives à propos de la nature de la stratégie israélo-américaine, et en particulier sur la caractérisation de la politique israélienne. Et tant qu’une requalification de cette politique, et du régime qui la met en œuvre, ne sera pas acquise, la confusion et le mensonge domineront les débats. L’idée qu’Israël serait « la seule démocratie du Proche-Orient » est évidemment déjà bien mise à mal. Il reste à dire sans détour ce qu’est Israël aujourd’hui : un État colonial violent qui se radicalise et se criminalise à l’extrême droite. Un régime d’apartheid à tendance raciste bénéficiant du soutien de nombreux pouvoirs, notamment le pouvoir français. Le silence quasi-systématique de ce dernier sur ces évolutions en dit beaucoup sur sa démission, sur celle des puissances occidentales en général, et sur la trop grande discrétion de beaucoup d’autres.

Certes, on mesure ce que Netanyahou a réussi à faire pour dégrader l’enjeu. Hier, contrer la politique de Tel-Aviv signifiait notamment s’opposer à sa politique anti-palestinienne, condamner les agressions et les crimes de guerre commis de façon récurrente, et refuser l’inacceptable chantage à la sécurité et au terrorisme. Alors que celui-ci, dans sa réalité condamnable, n’a jamais cessé d’être, d’abord, la conséquence dramatique de l’occupation militaire illégale, de la colonisation ininterrompue et de l’impasse induite par des années d’humiliation et d’écrasement de tout un peuple. Il est indispensable de rappeler cela même si, ou justement parce que, peu nombreux sont ceux qui ont alors osé s’engager dans cette voie critique… en rappelant qu’Israël est un acteur essentiel de l’insécurité internationale. Rappelons qu’en 2003, la Commission de Bruxelles avait réalisé un sondage portant sur un échantillon de 7.500 européens, et concernant, précisément, les enjeux de la sécurité internationale (3). Dans une liste de 15 pays, dont les États-Unis, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et la Corée du Nord, les personnes interrogées devaient dire quel pays « présente ou non une menace pour la paix dans le monde »… 59% des sondés ont désigné Israël comme première menace contre la paix… Du coup, l’Union européenne, audacieuse mais pas téméraire, enterra le sondage pour ne plus le ressortir.

Aujourd’hui, mener l’offensive contre la politique israélienne suppose de soulever encore cet ensemble dramatique de grandes préoccupations. Mais dans un contexte totalement différent. Mener l’offensive contre Netanyahou et Trump est en effet volontairement assimilé, par ceux qui refusent toute critique à l’égard d’Israël, à un choix de nature stratégique favorable à l’Iran, à la Russie et à quelques autres. Comme si la dénonciation des uns valait l’approbation des autres… Qui aura le courage d’élever le débat et de relever le défi ? Certainement pas la France qui, pour l’essentiel, intègre à sa façon l’approche israélo-américaine dans un choix assumé ou bien dans un silence assourdissant. La France est coite. L’Europe ne l’est pas moins (même si Federica Mogherini a le mérite de tenir parfois un langage… assez direct).

Les discours d’Emmanuel Macron à la Conférence annuelle des ambassadeurs sont très significatifs de l’approche présidentielle de politique étrangère. En 2017, il ne consacre que deux ou trois lignes à la question pour indiquer : « nous poursuivrons nos efforts avec l’ONU pour une solution à deux États ». On n’en saura pas davantage. En 2018… plus rien. Pas un mot ! Pourtant, E. Macron multiplie les formules d’affichage censées traduire une volonté d’engagement, d’indépendance et de créativité. « J’en appelle à votre esprit de prospective, d’analyse et d’action », dit-il, tout en insistant sur les nécessités d’une « voie humaniste », d’une « nouvelle organisation collective », d’une « nouvelle régulation du monde », « de nouvelles alliances »… En vérité, Emmanuel Macron agit comme ses prédécesseurs. Sur la Question de Palestine et sur la relation à Israël, il laisse les États-Unis décider à sa place, et à la place des Européens. Les dégâts d’un tel injustifiable renoncement sont encore pires aujourd’hui qu’hier.

Cette situation permet au passage de récuser l’idée d’une politique étrangère macroniste imprégnée, comme disent certains, de « gaullo-mitterrandisme », c’est à dire d’une affirmation d’indépendance politique et d’autonomie stratégique face aux tenants de l’atlantisme et de l’alliance privilégiée avec les États-Unis. Ce « gaullo-mitterrandisme » est un mythe qui ne résiste pas à l’analyse. Il suffit de constater, dans la durée, l’incapacité et le refus des Européens de jouer un rôle effectif, pour pouvoir ouvrir des perspectives, mais aussi exprimer souverainement ce qui est, de la part d’Israël, clairement et hautement inacceptable sur les plans de l’éthique et du politique. Mais, parmi les pouvoirs en place en Europe, lequel d’entre eux condamne l’apartheid israélien ? Lequel ose s’exprimer aujourd’hui explicitement et ouvertement sur de terribles et choquantes vérités que certains Israéliens, et parmi eux de hautes personnalités, osent tout de même dénoncer ? Le grand poète israélien Nathan Zakh déclare ainsi le 10 décembre 2013 : « j’ai fui d’un État nazi pour me retrouver dans un État fasciste » (4). Le général Ehud Barak, ancien Premier ministre, dit le 21 mai 2015 : « Israël est infecté par les germes du fascisme » (5). Le Chef d’état major-adjoint de l’armée israélienne, Yair Golan, déclare le 4 mai 2016 lors de la cérémonie de Yom HaShoah « s’il y a quelque chose qui m’inquiète dans les commémorations de la Shoah, c’est de voir les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans et de voir cela parmi nous en cette année 2016 » (6). On pourrait additionner les formules de ce type traduisant une certaine colère et un désarroi de beaucoup d’Israéliens (pas forcément classés très à gauche) devant les processus en cours en Israël. Tel Avraham Burg (7) pour qui « la droite est en train de détruire Israël… ». Avec l’extrême droite au pouvoir, on assiste en fait à l’effondrement de la mythologie construite autour de la supériorité morale d’Israël. On aimerait que la France officielle ait la force politique d’en tenir compte, mais elle préfère, sans hésitations ni scrupules, soutenir la politique israélienne. La désinvolture des autorités de notre pays, quant à la détention illégale et scandaleuse de Salah Hamouri en est une déplorable illustration. Rappelons au passage que c’est Avigdor Lieberman qui a donné l’ordre de la mise en « détention administrative » de cet avocat, citoyen français. Lieberman, c’est ce Ministre de la Défense (et ancien Ministre des Affaires étrangères) qui déclara publiquement à l’attention des Palestiniens citoyens d’Israël : « …ceux qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache » (8)…

Interpeller les autorités françaises en permanence

Les autorités françaises doivent être interpellées en permanence. D’abord parce qu’on ne peut se référer aux valeurs humaines universelles et accepter, sans réagir, la signification et les conséquences de la politique israélienne, y compris, d’ailleurs, pour les Israéliens eux-mêmes. La criminalisation du BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) est de ce point de vue un choix atterrant. Ensuite, et c’est lié, parce que cette stratégie israélo-américaine radicalisée est bien une forme de guerre contre le Peuple palestinien et contre sa cause démocratique pour l’indépendance. Il s’agit ainsi d’épuiser et d’anéantir ce qui n’a jamais cessé de constituer, pour des raisons fondamentales, une ambition authentique et légitime, et une centralité politique de la cause palestinienne dans les enjeux du Proche-Orient, et dans l’histoire récente du monde arabe. Le cadre actuel, hélas, se prête à ce cynisme. La mutation de l’ordre mondial donne en effet l’illusion que l’ exacerbation des conflits, des rivalités de puissances et de l’usage de la force peut tout balayer et tout effacer. Mais quelle que soient les difficultés – elles sont très graves aujourd’hui – nul ne peut se prétendre en capacité de liquider les droits fondamentaux et la légitimité historique et politique des aspirations nationales du Peuple palestinien.

Il y a, en même temps, un défi à relever qui touche donc à des dimensions essentielles de l’ordre mondial actuel. Peu d’enjeux conflictuels comme la Question de Palestine relèvent à ce point des exigences de la sécurité collective, donc de la responsabilité collective. On ne peut comprendre que les autorités françaises, et le Président Macron en particulier, puissent à la fois se revendiquer du multilatéralisme avec autant d’insistance, tout en acceptant un traitement de la Question de Palestine aussi contraire aux buts et aux principes de la Charte des Nations-Unies, aussi opposé au droit et aux résolutions de l’ONU, et cela pour une question figurant à l’ordre du jour du Conseil de sécurité depuis 70 ans ! Comment la France peut-elle accepter sans rien faire, c’est à dire sans initiative marquante, ce processus de violence, de chaos et de mépris de la légalité internationale qui révèle crûment une transformation globale dangereuse du contexte mondial ? Comment peut-on assumer une telle régression de l’ordre international ? Et que peuvent bien valoir toute cette rhétorique du Président Macron sur « une nouvelle organisation collective », sur une « nouvelle régulation du monde » ?..

L’enjeu d’une réponse juste à la Question de Palestine se situe donc aujourd’hui dans un contexte à la fois totalement différent et particulièrement préoccupant. On aura noté l’incroyable discours de Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump. Il estime que les mesures punitives contre les palestiniens apportent « une bien meilleure chance d’obtenir la paix ». Devant une telle irresponsabilité, on hésite entre l’extrême cynisme et une bêtise politique profonde. Une telle attitude risque surtout de nourrir le désespoir et la colère et d’apporter des tensions supplémentaires. C’est ainsi que l’on fabrique la violence. Le moment est donc critique. Il appelle une sorte de refondation dans l’approche de la réponse politique et – si l’on peut dire – des « termes de référence » de l’action pour une solution véritable. Dans cet esprit, il devient crucial d’engager un effort déterminé de clarification, de lucidité et de vérité.

D’abord, il est nécessaire de prendre acte du nouveau contexte international. Il n’y a plus ni conflit israélo-arabe, ni « processus de paix ». Les Palestiniens sont plus que jamais isolés et assiégés. Cette intolérable situation appelle évidemment une très grande solidarité avec les Palestiniens mais aussi avec l’ensemble des forces israéliennes anti-colonialistes et progressistes, dont des avocats, des journalistes, des intellectuels, des ONG, certains partis politiques … C’est décisif. Cette situation impose aussi, dans les confrontations politiques, de revenir au fondamental, revenir aux exigences premières, c’est à dire les principes et les valeurs qui établissent la légitimité des aspirations palestiniennes : le droit à l’auto-détermination, le droit à la souveraineté et à l’indépendance, le droit à la paix, à la dignité et à l’égalité. Ces références cardinales figurent dans la Charte des Nations-Unies. Elles sont irréductiblement et totalement opposable au processus de colonisation israélien et à l’acharnement répressif qui l’accompagne. On voit cependant combien l’expansion de la colonisation a fini par rendre inaccessible aujourd’hui le projet d’une souveraineté palestinienne avec la solution à 2 États. Quant à l’option d’un État unique, dans le contexte actuel, elle installerait, sous domination israélienne aggravée, une entité étatique encore plus discriminatoire et plus inégalitaire que l’État colonial actuel. Le rapport des forces existant ne peut favoriser aucune solution politique démocratique. Les 25 années du Processus d’Oslo ont ainsi conduit, contre l’ensemble du Peuple palestinien et contre l’Autorité palestinienne, à une impasse terrible. En convergence avec la résistance politique du Peuple palestinien et l’action de la société civile palestinienne, il faut que la solidarité aide à reconstruire du sens et une perspective pour une solution juste à partir de ce qu’il y a de fondamental et d’inaliénable dans le droit, dans l’histoire et dans l’exigence d’éthique en politique.

Il faut dans le même esprit requalifier la politique israélienne et le régime qui la met en œuvre. Il est consternant que ce régime israélien, actuellement dominé par une extrême droite haineuse et violente, puisse encore être considéré comme un partenaire privilégié des puissances occidentales pourtant si promptes à se référer à l’exigence démocratique et aux droits humains. Au titre des résolutions des Nations-Unies, et même de certaines résolutions du Parlement européen (9), Israël devrait être condamné et sanctionné, en commençant immédiatement par le commerce des armes et des technologies militaires. On a du mal à accepter que le Président Macron puisse préserver Benjamin Netanyahou de toute critique pour son mépris manifeste du droit et des valeurs humaines universelles, alors qu’il exprime ouvertement une opposition déterminée à l’ultra-nationaliste et extrémiste de droite Victor Orban. Le « deux poids, deux mesures » atteint ici un sommet. « Il y a dix ans de cécité et de silence coupable sur ce qui se passe en Hongrie » déclarait d’ailleurs Nathalie Loiseau, Ministre française des affaires européennes quelques heures avant un vote du Parlement européen, à Strasbourg, le 12 septembre dernier. Ce vote visait à déclencher contre la Hongrie une procédure exceptionnelle de sanctions au titre de l’article 7 du Traité de l’Union… Ce qui fut acquis à une large majorité. Fort bien… Mais la France et les Européens ne peuvent donc pas justifier une telle carence de réaction vis à vis d’Israël, et une telle absence de cohérence politique… D’abord sur le principe : les valeurs et les droits ne se « consomment » pas à la carte. Mais aussi parce que l’Accord d’Association UE/Israël, on l’oublie trop souvent, comporte (en son article 2) une disposition contraignante sur les droits de l’homme. L’Union européenne ne devrait pas se permettre l’irrespect du droit et des valeurs qui officiellement la fondent.

Pendant des années, ce qui fut promis aux Palestiniens, c’est la construction progressive d’une solution dans la confiance et le dialogue. Le Peuple palestinien, cependant, s’est heurté à la réalité d’un processus organisé non pas sur ces deux exigences (vidées de leur sens), mais sur le mensonge, sur la force et la violence dans le maintien délibéré d’une logique dominatrice de puissance. C’est ce processus là qui continue aujourd’hui, dans un nouveau contexte très problématique, dans l’indifférence de beaucoup et dans la complicité de tous ceux qui choisissent de laisser faire. Cette situation appelle, au côté des mouvements de solidarité toujours très actifs, des comportements politiques de contre-offensive.

1) Résolution du 11 décembre 1948.

2) Voir par exemple « Israel gives secret aid to syrian rebels. Fighters near Golan heights in Syria receive cash and humanitarian help », The Wall Street Journal, June 18, 2017. Voir aussi « Inside Israël secret program to back syrian rebels », Foreign Policy, Elysabeth Tsurkov, September 6, 2018.

3) Voir par exemple « Les Européens estiment qu’Israël menacent la paix », Jean-Christophe Ploquin, La Croix, 4 novembre 2003.

4) Voir Yediot Ahronot, 10 décembre 2013.

5) i24 news, 21 mai 2015.

6) Voir Médiapart, Olivia Elias, 6 mai 2016. Article tiré du quotidien canadien La Presse du 5 mai 2016. A noter que Yair Golan a démissionné de sa responsabilité quelques semaines plus tard, mais il refusa de retirer ses propos.

7) « I’m an israeli leftist and I’m not afraid », Avraham Burg, Haaretz, 28 décembre 2015. Avraham Burg est un ancien Président de la Knesset (1999-2003).

8) « Behead arab-israelis opposed to state, says Foreign minister », Newsweek, Jack Moore, 3 septembre 2015.

9) Le 10 avril 2002, le Parlement européen, en raison des agressions du régime de Tel-Aviv, notamment contre des camps de réfugiés, a adopté une résolution demandant la suspension de l’Accord d’association UE/Israël tant qu’Israël ne respectera pas les droits de l’homme et les principes démocratiques.

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