
Un ouvrage écrit sous la direction de Guibourg Delamotte (professeure de sciences politiques) et Cédric Tellenne (agrégé d’histoire). Ce livre de 700 pages, aux éditions La Découverte, rassemble les contributions de 31 universitaires et spécialistes. Il a bonne allure dans les rayons des libraires, mais il a une étrange et stupéfiante particularité. Il est rare que je me décide à une critique de livre… mais cet ouvrage « mérite » une exception.

Avec patience, j’ai lu ce livre qui comporte des approches intéressantes, d’autres moins et certaines franchement discutables, voire détestables. C’est la loi du genre pour un livre qui se présente explicitement comme un manuel destiné en particulier aux étudiants des classes préparatoires et en IEP (les instituts d’études politiques). Il est normal que les thèses présentées puissent faire débat puisque l’on est dans le politique.
Cet ouvrage, cependant, pose un sérieux problème qui va bien au-delà du débat politique habituel, et qui touche aussi à l’éthique. Il aborde de front la question de la puissance et des conflits, mais il ne traite pas (quasiment pas) le conflit au Proche-Orient concernant la question de Palestine, Israël, la longue histoire de la colonisation et de l’occupation de la Palestine. Cette absence consternante sur des enjeux majeurs touche aussi bien l’histoire elle-même que l’actualité récente.
Ce livre indique pourtant juillet 2025 comme date de dépôt légal. Il était donc possible pour n’importe quel auteur de traiter au moins un peu de l’insupportable crise majeure de Gaza dans ses causes, sa dimension et son sens, à partir du 7 octobre 2023 et dans toutes les suites que nous connaissons.
Rien. Ce manuel destiné aux étudiants ne comporte rien d’important ou de signifiant sur ces questions qui ne cessent pourtant de marquer si profondément les relations internationales (et plus que cela) depuis des décennies. Rien… ou bien quelques lignes sans pertinence véritable, pages 336, 683 et 685. Mais dans ces quelques lignes, il est écrit ceci : « un affrontement central a longtemps polarisé toute la région : le conflit israélo-palestinien qui oppose deux prétentions nationales sur le territoire de l’ancienne Palestine ». Cette formule est évidemment plus que discutable. Cette thèse de l’opposition entre deux « prétentions nationales » fait disparaître l’histoire stratégique israélienne de longue durée d’une colonisation concernant toute la Palestine. Une politique qui fut mise en œuvre par l’ensemble des gouvernements israéliens successifs. C’est une façon d’effacer la réalité coloniale de la politique israélienne, comme cause fondamentale d’un conflit séculaire, et des tragiques impasses d’aujourd’hui… En son temps, David Ben Gourion lui-même (un des fondateurs de l’État d’Israël) avait pu confirmer l’intention initiale d’aller à la conquête de tout le territoire palestinien (1).
Il est possible d’avoir des convictions et des visions différentes sur cette question centrale. Le débat politique français, dans ses outrances et ses carences, le montre amplement. Mais cela est si important pour la compréhension que peuvent s’en faire des étudiants, et bien d’autres personnes intéressées, que l’ouvrage auraient dû, dans un effort de rigueur, au moins mettre en exergue les controverses existantes, les arguments opposés, les idéologies à l’œuvre. Rien… Rien de tel, ici encore. Rien sur Israël, ses parrains, ses soutiens. Rien sur le rôle des puissances occidentales. Rien sur les Palestiniens. Rien sur la répression coloniale et l’occupation miliaire. Rien sur le droit et les résolutions des Nations Unies. Rien sur l’essentiel… sinon cette seule formule affligeante et historiquement fausse de « deux prétentions nationales ». Il y a là une méthode qui vise non pas seulement à refaire l’histoire, mais un choix politique qui se moque délibérément de l’histoire. C’est inacceptable.
Ce livre affirme fièrement une visée très universitaire, une volonté de fournir des instruments d’analyse et des clefs de compréhension du monde. Il faut cependant se donner les moyens d’une telle ambition. L’évidente incapacité politique, le manque de courage ou le choix évident de ne surtout pas mettre en cause Israël, ses dirigeants et tous ceux qui les soutiennent en France… conduit cet ouvrage à une carence béante de crédibilité sur un enjeux se situant pourtant au cœur de la géopolitique mondiale. L’ambition intellectuelle, académique, voire théorique revendiquée fait donc ici cruellement défaut. La fiabilité de cet ouvrage est ainsi en cause. Ce livre se situe en dessous du minimum requis pour apporter à des étudiants d’un certain niveau, des éléments qui puissent les aider à réfléchir et à se faire une connaissance, une analyse et une opinion. Pour cette raison ce livre est à fuir.

1) Voir « Israël, le Hamas et la question de Palestine. La guerre, un choc majeur qui change la donne. Comment penser l’après et construire une solution politique ? », J.Fath, éditions du Croquant, 2024, page 68.
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