Chine: de Deng à Xi… un article de Paul Sindic

Regard sur les évolutions actuelles de la République populaire de Chine. (décembre 2017)

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Carte de la « Belt and road initiative » publiée avec l’aimable autorisation de MERICS research

Les orientations concrètes mises en œuvre par Deng Xiao Ping à la fin des années 70 éclaireront le sens réel de sa formule sibylline restée célèbre : « Qu’importe qu’ un chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris »… Deng choisit alors une autre option politique, radicalement différente des précédentes. Il procède avec une habileté politique certaine. Il commence par inviter à Beijing des membres richissimes de la diaspora, avec laquelle le régime, même au temps de Mao Zedong, n’a jamais rompu. Il fait appel à leur patriotisme. Il leur propose une forme de contrat. Ceux qui viendront investir en Chine, obtiendront des garanties : possibilité de transférer librement à l’étranger leurs profits nets ; taxation faible à nulle de ceux-ci dans des zones franches, et modérée ailleurs (25 %) ; stabilité par la répression des mouvements sociaux susceptibles de porter significativement atteinte à leur activité et aux profits.

De nombreux multimillionnaires de la diaspora répondent positivement à cette offre spectaculaire. Après vérification que les promesses qui leur ont été faites sont tenues, certains transfèrent même leur fortune en Chine, ce qui crédibilise fortement le processus. Ils font même davantage. Ils se portent garants auprès des dirigeants de firmes multinationales occidentales des possibilités de profits exceptionnels qu’offre désormais la nouvelle politique économique chinoise. Le « chat blanc » du capitalisme se met alors à attraper de nombreuses souris. Deng Xiao Ping envoie aussi un message aux milieux financiers occidentaux. Dès 1980, il invite en Chine le gourou du capitalisme néolibéral, l’américain Milton Friedman. Celui-ci visite des Universités et rencontre des banquiers, des gestionnaires, les dirigeants du PCC jusqu’au plus haut niveau… Il prône les thèses néolibérales et l’économie de marché. Son message pour la Chine fut simple : il faut « privatiser ».

Les dirigeants chinois écoutent poliment, mais ils ne retiennent surtout que ce qui les intéresse, en particulier la promotion du libre-échange. Les nouveaux entrepreneurs privés locaux obtiennent, eux, des prêts substantiels auprès des banques chinoises. Par ailleurs, cette nouvelle politique s’inspire aussi nettement du pilotage gouvernemental économique pratiqué par le Japon, (respecté par les conglomérats privés de ce pays, qui acceptent de mettre de côté la rentabilité immédiate quand il s’agit d’investissements stratégiques à long terme – rôle décisif du « Ministère du commerce et de l’Industrie » (MITI) japonais, copié en Chine avec la création au sein du gouvernement chinois de la « Commission centrale pour le Commerce et l’industrie ») et par la Corée du Sud dont la percée mondiale dans l’électronique et dans d’autres secteurs industriels impressionne. Quoi qu’il en soit, cet afflux de capitaux pour des investissements industriels et commerciaux, et pour des activités de services, visant à la fois le marché local et les marchés internationaux, contribue à un décollage économique de grande envergure. Une forte compétitivité liée à la faiblesse des salaires chinois, et la disponibilité d’une élite scientifique de haut niveau (avec des salaires modérés), vont y contribuer. Avec d’importantes augmentations de salaires pour le travail qualifié, le rythme annuel d’augmentation du PIB chinois atteint alors progressivement 10% par an. Aujourd’hui, même relativement affaibli à 6,7%, ce taux de croissance (estimé en parité de pouvoir d’achat et non en termes monétaires), aboutit à ce que le PIB de la Chine a finalement rejoint et même dépassé celui des États-Unis. Et le nombre de milliardaires chinois s’est littéralement envolé… (voir ci-après).

Si l’on quitte, à l’intérieur de la Chine, le monde enchanté du capital (autochtone et international), c’est un tout autre paysage que l’on voit apparaître pour le monde du travail. Dans les provinces industrielles orientales, la prospérité croissante de nombreuses entreprises a déclenché depuis les années 90 un très grand nombre de mouvements sociaux, avec arrêts de travail. Les salariés réclament des augmentations de salaires et des améliorations de leurs conditions de travail. Ces mouvements, dans les faits, ne sont pas pris en charge par les syndicats officiels. Ceux-ci ayant plutôt une conception calquée sur celle de l’ex-URSS. Ils agissent en réalité comme des organes de transmission descendante des communications du pouvoir central en direction des salariés. En sens inverse, pour le pouvoir politique, ils constituent un outil de renseignement et d’informations sur le climat social.

Les mouvements sociaux sont en général lancés par les travailleurs eux-mêmes. Ceux-ci procèdent à l’élection de délégués afin de discuter avec les dirigeants d’entreprise. Ils élisent notamment un porte-parole chargé de conduire les négociations avec la direction. Jusqu’à une date assez récente, l’animation d’une lutte sociale se payait fréquemment, pour le porte-parole, au tarif élevé de 7 ans de prison ferme (sans réduction de peine). En dépit d’une telle répression, les milliers de mouvements sociaux qui se sont développés n’ont jamais manqué de porte-paroles. Ceci illustre la forte combativité des travailleurs chinois.

Dans les grandes provinces industrielles orientales, une irritation montante globale contre ce type de répression a cependant conduit le pouvoir central à abandonner ce genre de pratiques… tout en acceptant de fortes augmentations de salaires. En revanche, comme dans l’ancienne URSS, il demeure en Chine des blocages psychologiques devant l’idée même de mouvements sociaux mettant directement en cause le pouvoir central (1). On peut penser aussi que de tels mouvements se heurtent à la crainte d’une brutale répression.

Les grandes données économiques et sociales de la Chine actuelle

Il est utile de rappeler que sur une population totale d’environ 1,4 milliard, la population active atteint 911 millions de personnes (chiffre 2015).

L’agriculture représente un tiers de la population active globale. Soit environ 300 millions de personnes, mais 9% seulement du PIB. Il convient de souligner que la situation actuelle de l’agriculture fait suite à la phase désastreuse de la collectivisation des terres à l’époque maoïste. Une collectivisation appliquée dogmatiquement, qui avait mené la Chine à des famines locales. Actuellement, la terre est détenue par les collectivités locales. Elle est louée, dans les provinces agricoles occidentales, avec des baux de 30 ans, majoritairement à des ménages d’agriculteurs, par parcelles d’un hectare en moyenne. Dans les provinces orientales, elle est aussi louée, mais plutôt à des fermes d’État modernisées et performantes. Il est évident que les exploitations d’un hectare laissent les ménages concernés dans des situation de survie. D’où un phénomène de migrations de grande ampleur et des disparités économiques très importantes entre provinces orientales et occidentales… ce sont là des problèmes majeurs (nous allons y revenir).

Plus globalement, nous avons déjà noté les rythmes exceptionnels de progression du PIB depuis la décennie 90 : 10% par an (donc doublement en 7 ans). Ce rythme a décru pour se situer actuellement à 6,7 % (doublement en 10 ans). Remarquons qu’ avant 1978, la répartition des activités entre le secteur d’ État et le secteur privé se situait dans le rapport 90/10. Cette répartition est désormais de l’ordre 40/60. Mais les entreprises d’État continuent à jouer un rôle essentiel dans les infrastructures ou l’énergie, par exemple. Elles fournissent 40 % du PIB. L’industrie manufacturière et la construction fournissent 50 % du PIB.

Concernant le commerce extérieur, la moitié des exportations chinoises sont faites par des entreprises à capitaux étrangers. A noter également que 1.200 entreprises françaises sont présentes en Chine (fort peu de PME a priori).

Disparités entre provinces et problème des migrants intérieurs

Lors de sa création en 1949, la République Populaire de Chine a repris le système administratif des provinces, hérité de l’Empire millénaire puis de la République de Chine  qui l’a remplacé en 1912. Ont ainsi le statut de province , avec une autonomie partielle, les régions autonomes occidentales, ainsi dénommées parce qu’abritant majoritairement des ethnies différentes de l’ethnie Han majoritaire dans l’ensemble de la Chine… et tendant souvent à se penser encore comme dominante. Ainsi de l’ethnie Ouïgour, de tradition musulmane, au Xinjiang, ou des ethnies tibétaines au Tibet, etc. Quelques très grandes villes et leurs larges territoires environnants, Beijing, Shanghai, Tianjin, Chongqing, dénommées « municipalités », ont également un statut de « province ».

Le puissant décollage économique de la Chine a entraîné la création de centaines de millions d’emplois nouveaux ou de remplacement d’emplois. Avec une proportion significative d’emplois faiblement qualifiés, notamment dans des secteurs d’activité comme le textile ou l’assemblage de produits électroniques. Ces emplois, les plus mal rémunérés, ont été occupés en majorité par des travailleurs d’origine agricole migrant vers les provinces industrielles orientales, ou les très grandes agglomérations pour aider des proches vivant dans des conditions précaires, ces très petites exploitations agricoles dont nous avons déjà parlé. Bien qu’il s’agisse d’un déplacement à l’intérieur d’un même pays, le transfert de résidence d’une province à une autre peut être qualifié de migration . En pratique, les migrants (mingong en chinois) se divisent en deux catégories. Ceux qui ont obtenu un hukou, certificat attestant de la légalité de leur nouvelle résidence. Il s’agit d’un document hérité de l’ancien Empire chinois. Son octroi nécessite qu’ils aient obtenu au moins un contrat de travail durable dans la province concernée. Ceux qui n’ont pas pu obtenir le hukou, peuvent se déplacer. Ils se retrouvent cependant dans une situation proche de celle des immigrés sans papiers en Europe. Dans les riches provinces, la possession du hukou local « ouvre le droit à des aides publiques diverses, aide à l’emploi, au logement, à la scolarité, aux dépenses de santé, tous avantages dont ne bénéficient pas les migrants sans hukou. Il s’ensuit que ces derniers sont, d’une manière générale, violemment surexploités.

Le « scandale » Foxconn illustre jusqu’où peut aller cette surexploitation. Cette firme taïwanaise, dont le PDG, Terry Gou est milliardaire, emploie en Chine plus de 1,2 million de salariés, surtout dans des activités d’assemblage de produits électroniques (smartphones, tablettes, etc). Cela pour le compte des très grandes firmes étrangères du secteur (japonaises ou américaines en particulier). Ces firmes recueillent des profits exorbitants, équivalant en moyenne au prix de vente que leur demande Foxconn pour le produit fini. Or, Foxconn emploie massivement des salariés, jeunes migrants sans hukou local, et donc sans protections, ni avantages… Fin 2015, le temps de travail y était de 12 heures par jour, alors que la durée légale du travail est en principe de 45 heures, 6 jours sur 7 (2). La surveillance y est permanente afin d’assurer, sous la menace d’un licenciement, le respect de rythmes de fabrication élevés. D’où une épidémie de suicides de jeunes travailleurs acculés à une existence bornée au travail intensif et au sommeil de récupération. Avec un salaire de 240 € par mois, dont 80 sont retenus pour l’hébergement (dortoir attenant et cantine), soit un salaire net de 160 €. Afin d’empêcher ou limiter les suicides, l’entreprise installa des filets sous les fenêtres des dortoirs… Le PDG Terry Gou menaça quelque temps après de remplacer les salariés par 1 million de robots d’assemblage. Quant au syndicat officiel, il condamna… les tentatives de suicide.

L’aggravation forte des inégalités sociales

La politique inaugurée par Deng Xiao Ping a provoqué une véritable explosion des inégalités sociales. Nous avons décrit ci-dessus la condition particulièrement difficile des agriculteurs survivant sur des exploitations de 1 hectare, en dépit des efforts engagés pour améliorer un peu leur sort par des subventions et par le prix concédé aux productions. Conjuguée au fort mouvement de création d’emplois peu qualifiés dans l’industrie et dans la construction, surtout dans les provinces orientales, cette politique a donc conduit à l’important mouvement de migrations intérieures, à la surexploitation violente des migrants sans hukou.

A l’autre bout de l’échelle sociale, l’événement le plus spectaculaire est évidemment l’explosion du nombre de milliardaires chinois. En 2016, leur nombre (fortune évaluée en dollars américains) atteint 609, dépassant ainsi celui des États-Unis : 552. En y ajoutant ceux de Hong Kong, de Macao, et même Taïwan (comme Terry Gou), intégrés de fait à l’espace économique chinois, on parvient au chiffre de 715 (3 ). Parmi ces milliardaires, 211 sont également membres du Parti Communiste Chinois, constituant forcément au sein du pouvoir un groupe de pression important. Au delà des milliardaires, en 2014, les 1 % les plus riches, soit environ 14 millions de personnes, détenaient 37 % du patrimoine national (4) . Parmi les grandes puissances et les puissances émergentes, la Chine est ainsi devenue, avec le Brésil, l’un des deux pays les plus inégalitaires du monde

Une approche sommaire sur les classes et les catégories de salariés

Il convient d’apporter des précisions quant à l’importance respective des diverses catégories de salariés et de leurs niveaux de revenus. Au sommet, on trouve les cadres, ingénieurs, chercheurs, enseignants du secondaire et du supérieur. La plupart sont diplômés de l’Université. Mais la valeur des diplômes est de niveau variable comme celui des universités. L’accès à celles-ci se fait sur la base des résultats obtenus à l’examen de fin d’études secondaires (le « gaokao », comparable au baccalauréat en France). Ceux qui obtiennent les meilleurs résultats accèdent aux universités et aux Instituts de recherche les plus prestigieux, se situant au meilleur niveau mondial. Le nombre de salariés de ces catégories est généralement évalué à 170 millions de personnes, soit 18 % de la population active. Parmi eux, on compte un nombre considérable de chercheurs de niveau mondial, au sein d’un nombre lui-même considérable d’institutions de recherche (un seul exemple : 100 instituts de recherche sur les nanoparticules). Cette réalité fait que la Chine sera rapidement en tête de l’innovation technologique mondiale et de la compétitivité dans une majorité de branches industrielles. Elle l’est déjà dans un certain nombre de branches, par exemple les « super computers » ou les TGV. Il y a quelques années, une étude du « Virginia Institute of Technology » (États-Unis), avait prévu que la Chine, en capacités globales d’innovation technologique, dépasserait les États-Unis vers 2025. Il est probable que cette échéance sera plus proche.

Les catégories de salariés très qualifiés paraissent avoir accédé, en parité de pouvoir d’achat, à un niveau de vie qui se rapproche de celui de leurs homologues occidentaux : un appartement, une voiture, la possibilité de faire des voyages à l’étranger, etc… Pour les 400 millions d’actifs restants, hors agriculture, il est difficile, sans données plus précises, de déterminer les proportions respectives des salariés type ouvriers ou techniciens qualifiés (formés en grand nombre par l’enseignement professionnel du niveau secondaire), et des salariés faiblement qualifiés type migrants sans hukou, venant notamment des provinces occidentales à dominante agricole. Le nombre de migrants souvent avancé est de l’ordre de 150 millions.

Pour les salaires des techniciens qualifiés, il est aussi difficile de préciser des niveaux moyens. Ceux-ci varient manifestement beaucoup selon les provinces, selon la taille des agglomérations et les activités. Par ailleurs, pour les comparer à des salaires occidentaux, il faudrait les mesurer en parité de pouvoir d’achat. Il faut retenir qu’il y a eu de nombreuses augmentations de salaires depuis le début de ce siècle. Et d’une ampleur certaine, notamment pour les salariés moyens, pour les cadres, les ingénieurs, les chercheurs. Des catégories qui ont, à l’évidence, nettement contribué au fort décollage économique de la Chine.

Depuis 2013, Xi a poursuivi dans la voie ouverte par Deng Xiao Ping. Avec des inflexions, notamment internationales et de nouvelles impulsions.

Les relations historiques particulières avec les « Pays en développement » (PED)

La Chine bénéficie du fait qu’elle fut un pays semi-colonisé (selon la terminologie chinoise officielle), au XIXème siècle, à partir de 1840 avec la première Guerre de l’opium, jusqu’à la moitié du XXème siècle, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle s’est libérée elle même. Elle a appuyé ensuite, comme l’URSS, les processus de la décolonisation dans les années 60, ce qui lui a permis de présenter une image de « Grand frère » des Pays en développement (PED). Elle a été reconnue par ces derniers à l’occasion de la constitution, en 1964, du Groupe des 77 au sein des Nations-Unies. Ce groupe compte désormais 130 pays. Dès la décennie 60, la Chine a marqué sa différence avec le comportement des nations occidentales vis à vis des pays anciennement colonisés : pas d’intervention dans les affaires intérieures des pays concernés ou dans le choix de leurs dirigeants, pas d’interventions militaires. Les relations sont commerciales. La Chine achète les matières premières dont elle a besoin, les produits agricoles ou fabriqués qui peuvent l’intéresser. Elle vend ses propres produits qui, en principe, sont maintenant de bonne qualité et relativement accessibles. Mais elle les vend souvent via ses propres commerçants de la diaspora. Ce qui provoque, parfois, quelques problèmes avec les locaux. D’une façon générale, cependant, le solde des balances commerciales reste nettement positif pour la Chine.

Par ailleurs, lorsqu’il s’agit de réaliser des travaux d’infrastructure (routes, autoroutes, chemins de fer, infrastructures portuaires…), elle envoie souvent en masse des ouvriers chinois pour leur réalisation. Cela ne suscite pas systématiquement des réactions quant à l’utilisation et la formation de la main d’œuvre locale. Les pouvoirs locaux non démocratiques n’étant d’ailleurs pas forcément intéressés à la formation d’une classe ouvrière et aux risques politiques qui peuvent en découler. Rares mêmes sont les demandes d’association du partenaire chinois avec un groupe local qui, après formation, pourrait ensuite assumer ce genre de travaux.

En contre partie de la forte pénétration des investisseurs occidentaux en Chine, celle-ci a entamé une pénétration dans les économies occidentales en rachetant des sociétés, des groupes, des exploitations agricoles… sans y planter ouvertement le drapeau chinois, sans opérer des restructurations spectaculaires. Par exemple, le rachat de Volvo par le constructeur chinois Geely. Le constructeur chinois a laissé au fabriquant suédois son identité et une quasi  totale liberté d’action. Contre exemple, l’acquisition du contrôle de l’Aéroport de Toulouse, avec l’appui de l’État français par un groupe chinois (Casil Europe) dont la gestion fait l’objet déjà de controverses publiques. Nous reviendrons un peu plus loin sur certains aspects de cette pénétration économique.

« L’accélération » de Xi Jinping

Ce mouvement d’internationalisation des activités chinoises, de commercialisation de produits, de réalisations d’infrastructures… va connaître une extension considérable avec la « Belt and Road Initiative » (BRI) impulsée par Xi Jinping dès 2013. Cette initiative rappelle la Route de la soie qui, ouverte au II° siècle avant Jésus-Christ, sous la première dynastie des Han, servait déjà à l’acheminement de biens précieux dont la soie, de produits, de technologies, de connaissances d’une Chine dont la civilisation était alors la plus avancée du monde. Cette route passait par les commerçants d’Asie centrale. Elle allait vers l’autre zone la plus civilisée de l’époque, à savoir le Moyen Orient, l’Égypte, la Grèce, l’Italie du Sud (5).

La BRI se décompose en fait en deux types de liaison, les unes ferroviaires, les autres maritimes. Les liaisons ferroviaires sont équipées de portiques chinois de manutention des conteneurs, de grande envergure, très performants, afin de minimiser les temps d’arrêt. Par ailleurs, les liaisons maritimes débouchent aussi sur des opérations plus complexes comme des achats de ports (le Pirée en Grèce, par exemple), ou bien des constructions de ports en eaux profondes pour accueillir les porte-conteneurs, ou encore des réalisations de liaisons ferroviaires à partir de ces ports, ainsi que des parcs industriels attenants où les firmes chinoises ont vocation à s’installer. Par exemple : la construction en Éthiopie d’une ligne de chemin de fer de la capitale à la côte, mais aussi une aide chinoise à hauteur de 1,8 milliard de dollars pour la construction d’un très grand barrage sur le Nil Bleu, qui va satisfaire toute la consommation électrique du pays et lui permettre même d’exporter de l’électricité vers les pays voisins. Toujours en Éthiopie, des développements industriels par des firmes chinoises, notamment une très grande usine de chaussures. Même type d’opérations en Côte d’ivoire où la Chine a construit un grand barrage hydroélectrique dans des conditions financières avantageuses pour le pays hôte.

Le passage de lignes ferroviaires dans un pays donné est souvent accompagné, côté chinois, d’une proposition d’accord de libre échange spécifique aux deux parties concernées. Ce qui permet en particulier à la Chine d’importer des matières premières dans des conditions avantageuses (l’uranium du Kazakhstan par exemple). N’oublions pas non plus que Xi Jinping s’est présenté au dernier forum de Davos comme un ardent défenseur du libre-échange multilatéral, face à un Trump souvent qualifié un peu vite de protectionniste.

Par ailleurs, en dehors des PED, deux orientations majeures initiées par la Chine viennent se conjuguer avec la BRI, en direction des grands pays émergents.

La constitution du groupe des BRICS. Celui-ci a été constitué à l’initiative de la Chine. Il comprend le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et L’Afrique du Sud, soit la moitié de la population mondiale. La Chine pousse actuellement à son extension à d’autres pays à forte population : Indonésie, Nigeria, Bangladesh, Egypte, Pakistan. La finalité officielle du groupe des BRICS est de développer les relations de tous ordres, notamment économiques, entre ses membres. Mais il s’agit aussi d’échapper aux diktats politiques et financiers occidentaux, impulsés surtout par les États-Unis. Notons aussi, la décision des BRICS de s’affranchir de la domination du dollar, en transformant progressivement en stocks d’or leurs réserves dans cette monnaie, ce qui pourrait aboutir à une fin du dollar américain comme monnaie de réserve internationale, remplacé notamment par le Yuan chinois, éventuellement convertible en or.

La création de l’AIIB. La création en 2016 de cette Banque internationale d’investissements pour les infrastructures en Asie-Pacifique est encore une initiative chinoise. Capital initial : 100 milliards de dollars, souscrit par 57 membres fondateurs dont l’Australie, la Corée du Sud, la France, le Royaume-Uni… Cette banque est déjà lancée dans une série de réalisations (au Bangladesh, en Indonésie, au Tadjikistan), c’est à dire dans sa zone d’opération privilégiée. Mais ses activités peuvent s’élargir à d’autres régions. Il s’agit là pour la Chine (éventuellement en partenariat avec certains pays occidentaux) de faire face à la tutelle américaine de fait sur la « Banque Mondiale » et le FMI , et de contrer leurs diktats politiques.

L’accord de coopération « Format 16+1 ». Cet Accord de coopération encore peu connu, a été conclu en 2012 à Varsovie par le premier ministre Wen Jiabao. Il réunit la Chine et 16 pays d’’Europe centrale et orientale (PECO). Son orientation est définie à travers des directives, des projets et des financements précisés lors de chaque sommet. Il s’agit de s’inscrire dans la logique des relations économiques nouvelles créées par la BRI (les Nouvelles routes de la Soie). En 2012, la Chine a ouvert une ligne de crédit pour un Fonds de coopération et d’investissements, de 10 milliards de dollars. Plus récemment, l’actuel premier ministre chinois Li Keqiang a souligné notamment l’objectif de pousser à l’élargissement de cet accord Chine-PECO à l’ensemble de l’Union Européenne. (A noter à ce propos que si la pénétration de la BRI s’est faite jusqu’ici surtout en Europe de l’Est et du Nord, un « terminal » BRI a été ouvert récemment en Espagne). Li Keqiang a aussi souhaité que les firmes chinoises puissent participer aux opérations de privatisations  de firmes européennes sur un pied d’égalité avec les firmes concurrentes. A l’évidence, la Chine cherche à investir tout l’espace européen en s’appuyant sur sa puissance économique et financière, en développant son grand projet des Nouvelles routes de la Soie. L’UE, affaiblie et prise à contre pied, ne sait trop comment réagir face à ce nouvel élément de contradiction avec les pays d’Europe centrale et orientale, au sein de l’Union européenne. A l’évidence, les diktats de Bruxelles y provoquent des rejets nationalistes, voire d’extrême droite, et la Chine apparaît comme un recours. De plus, grâce à des implantations à l’intérieur de l’UE, la Chine peut éviter en partie le tarif extérieur de l’Union et bénéficier d’un surcroît de compétitivité au sein même du marché unique européen.

Autre élément significatif de cette offensive économique mondiale, l’apparition de firmes chinoises de grande envergure qui se présentent avec des projets planétaires. On peut prendre l’exemple la « State Grid Corporation of China». Il s’agit de la firme d’État qui gère le réseau électrique chinois. C’est aussi la plus grande firme mondiale dans cette activité. Elle vient de présenter au G20 un colossal projet mondial de connexion de tous les réseaux électriques, à réaliser avant 2050. Ce projet est basé sur l’expérience de cette société dans le domaine des lignes électriques THT (très haute tension) sur des distances calculées en milliers de kilomètres, avec une technologie de lignes en courant continu pour une tension de 1 million de volts. Cette société est par ailleurs en train d’acquérir des participations significatives dans divers réseaux électriques européens (Grèce, Portugal, Italie…). Elle contrôle le principal réseau électrique brésilien.

On peut citer aussi le projet de la firme « Alibaba », homologue de l’américaine Amazon. Jack Ma, son Président, milliardaire connu, a récemment annoncé lors d’un séminaire en Russie, sa volonté d’ étendre l’activité de vente en ligne de son groupe au niveau mondial.

Il semble ainsi peu contestable qu’avec la stratégie et le mode de développement choisis, avec les instruments de puissance dont elle dispose, la Chine est bel et bien engagée dans une stratégie de domination économique de dimension mondiale qui contribue déjà à infléchir le positionnement de certains pays (le Japon, par exemple, a manifesté récemment son intention d’intégrer le système BRI). Mais qu’en est-il de sa stratégie militaire ?

Au cours des dernières décennies, la stratégie militaire chinoise a été ajustée sur la détermination à éviter trois écueils.

D’abord, éviter, face aux États-Unis, de se lancer, comme l’URSS hier, dans une course aux armements ruineuse en termes de nombre de missiles et de têtes nucléaires. Une compétition privée de sens, et qui a finalement fortement contribué à l’effondrement économique de l’URSS. D’où le choix d’une force de dissuasion nucléaire qui s’inscrit dans une conception de « dissuasion minimale ». A noter que la Chine (comme les USA et la Russie) travaille à la mise au point d’armes hypersoniques susceptibles de rendre inefficace un système anti-missiles et de porter des têtes nucléaires.

Ensuite, ne pas se retrouver avec une présence de l’OTAN près de ses frontières occidentales (la guerre en Afghanistan et surtout la crise coréenne lui en montrent le risque). Ne pas affaiblir l’efficacité de sa propre défense et de sa dissuasion constitue une préoccupation partagée par un certain nombre de pays d’Asie Centrale ou riverains de l’Océan indien, ainsi que par la Russie évidemment. Cette préoccupation a conduit à la mise sur pied de «  l’Organisation de coopération de Shanghai », initiée par la Chine qui comprend des membres à part entière et des observateurs. Les finalités de cette organisation dépassent les problèmes purement militaires, mais elles les incluent. L’objectif original affiché est de lutter contre « le terrorisme, l’extrémisme, le séparatisme ». Mais il y a aussi et peut-être surtout, la volonté d’ attirer vers elle les richesses d’Asie centrale et de Sibérie, et de prendre le pas sur l’influence russe dans la région.

Enfin, autre obsession chinoise, exercer son ascendant sur la Mer du Japon, sur la Mer de Chine orientale et sur la Mer de Chine méridionale. Contrôler notamment les archipels qu’elles contiennent, objets de contestations historiques d’appartenance. Ces archipels seraient en effet susceptibles d’accueillir des équipements et infrastructures militaires de puissances étrangères alliées de Washington, ou des points d’appui à la force navale stratégique américaine, à proximité du territoire chinois, ce qui permettrait, le cas échéant, d’entraver les flux du transport maritime chinois, en particulier ses approvisionnements en pétrole en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique (Si vous voulez. Mais s’il devait y avoir entrave américaine à ce trafic, il se situerait au niveau des détroits, pour laisser filtrer ce qui irait vers le Japon et la Corée du Sud puisque ce courant passe aussi par celui de la mer de Chine du Sud. Mais cela nécessiterait effectivement l’installation d’un dispositif de sécurité américano-allié au milieu pour assurer la sécurité des convois japonais et sud-coréens contre les actions chinoises de représailles militaires. Mais pour l’heure, une telle hypothèse paraît largement compromise puisque la Chine ne cesse de renforcer militairement les îles artificielles qu’elle a créées à partir de fin 2013 sur huit socles rocheux qu’elle avait commencé à occuper à partir de mars 1988 dans les îles Spratleys). D’où la mise sur pied d’une force navale stratégique chinoise déjà assez conséquente. Objectif : 6 porte-avions, des frégates lance-missiles, des chasseurs furtifs dernier cri…

Notons in fine que la seule implantation militaire chinoise d’envergure éloignée du territoire national est récente. C’est l’acquisition d’une base militaire importante à Djibouti, au bord du Golfe d’ Aden. La Chine était déjà présente dans la région au titre d’une mission de l’ONU contre la piraterie maritime. Mais d’autres motivations s’ajoutent qui viennent justifier le renforcement de cette présence chinoise alors que les risques élevés de conflits élargis, voire de grande guerre au Moyen-Orient constituent un risque d’instabilité majeure, en particulier pour les relations commerciales et pour les approvisionnements pétroliers chinois. La Chine, comme grande puissance, ne peut plus se permettre d’être la seule absente d’une zone aussi stratégique.

Autre souci stratégique et militaire évident pour la Chine : les tensions permanentes entre la Corée du Nord et les États-Unis. Des tensions susceptibles de dégénérer en conflit ouvert dans un contexte nucléaire, dans un climat d’hostilité alimenté par des provocations réciproques condamnées par Beijing . La Chine se sent aussi concernée dans sa sécurité par l’installation en Corée du Sud d’un système américain de batteries de missiles anti-missiles « Thaad » qui tend à affaiblir ses propres capacités de dissuasion. Après le 19ème Congrès du PCC, Xi Jinping, en tenant compte de ces multiples enjeux, a souligné la nécessité que « La Chine dispose d’une armée puissante ».

Le régime politique chinois

L’ensemble des analyses qui précédent tendent à montrer que la caractérisation officielle du régime politique chinois actuel comme un régime communiste dont la doctrine officielle serait le marxisme n’est pas réellement pertinente. Sont employées également d’autres formulations, par exemple le « socialisme de marché », dont la signification concrète reste obscure. Il paraît donc nécessaire de préciser quelques caractéristiques propres à ce régime.

Aucune liberté d’expression réelle n’est reconnue. Artistes, intellectuels, défenseurs des droits… sont couramment victimes de répression. Internet fait l’objet d’un contrôle totalitaire, avec le blocage de tout site abritant attaques ou dénigrements du pouvoir central chinois. L’ouverture d’un blog individuel contenant des critiques du pouvoir fait courir un risque sérieux d’emprisonnement à son créateur. Les journalistes doivent défendre la ligne définie par le PCC. Dans la dernière période, on peut noter cependant des appréciations en demi-teinte, et même des articles portant sur des réalités gênantes (par exemple un article du « Quotidien du peuple » sur l’explosion des inégalités sociales en Chine). Mais aucun moyen d’expression se présentant comme indépendant ou d’opposition au pouvoir actuel n’a apparemment droit de cité. Cela ne signifie pas, évidemment, que les chinois n’ont pas d’opinion ou de jugement positif ou négatif, sur ce qui se passe. Les nombreuses actions collectives menées contre des dirigeants locaux corrompus le montrent, ainsi que l’utilisation du droit de pétition à l’adresse de l’échelon politique supérieur.

Une justice subordonnée. La notion de séparation des pouvoirs comme garantie des libertés démocratiques dans un État de droit est apparemment ignorée en Chine. Au niveau national, en matière de lutte contre la corruption par exemple, c’est le pouvoir politique qui initie les poursuites judiciaires et la justice applique le niveau de peine requis après concertation avec le pouvoir. Manifestement, la justice ne décide pas seule des enquêtes, et encore moins contre l’avis du pouvoir central.

La lutte contre la corruption. Xi Jinping a fait de la lutte contre la corruption à tous les échelons un de ses principaux thèmes d’action politique. Le fait que ces poursuites ont mis en cause des personnalités haut placées lui a conféré une popularité certaine. La population dans son ensemble étant irritée par cette corruption endémique à tous les niveaux. En 2016, la publication dans la presse, sur le plan international, des « Panama papers » a cependant révélé que des proches de Xi Jinping (son beau-frère), ou de l’ancien premier ministre Wen Ji Bao avaient dissimulé dans ce paradis fiscal des sommes considérables de provenance douteuse. Ces informations particulièrement fâcheuses pour le pouvoir central ont fait l’objet d’un black-out total en Chine.

La punition des actes de corruption en Chine est extrêmement sévère, puisqu’elle peut en principe aller jusqu’à la peine de mort ou la prison à perpétuité. On a observé que des personnalités concernées très en vue ne se sont pas impliquées directement dans les actes de corruption qui ont été l’œuvre de leur « clan ». On peut dire aussi, plus globalement, que l’absence de tout mécanisme démocratique permettant la transparence et un véritable débat de fond sur la délivrance de telle ou telle autorisation (notamment d’investissement) génère la corruption. La Chine n’échappe pas à la règle. La mondialisation du capitalisme néolibéral n’a fait qu’amplifier le recours à une corruption devenue quasiment universelle.

L’ensemble de ces éléments politiques et économiques négatifs suscitent beaucoup de condamnations. Il est vrai, aussi, qu’ils n’apportent rien de positif au projet de développement chinois et entravent plutôt sa réussite. En revanche, la perspective de voir la Chine renouer avec son prestigieux passé millénaire (5), effacer les humiliations coloniales des 19ème et 20ème siècles, devenir la première puissance économique mondiale, voire la plus avancée technologiquement… voilà qui vaut déjà à Xi Jinping une popularité certaine et un statut de « grand dirigeant ». Son nom est d’ailleurs associé à ceux de Deng Xiao Ping et même, d’une certaine façon, à celui de Mao Zedong.

Les humiliations effectivement, ont durement et durablement marqué l’histoire de la Chine. Elles se rapportent aux processus de colonisation du Royaume Uni (Hong Kong), du Japon (Taïwan). Il s’agit aussi, au 19ème siècle, du saccage et du pillage anglo-français du « Palais d’été », des guerres commerciales de l’opium (Royaume Uni). Il s’agit encore, au XXème siècle, de la guerre sino-japonaise (1931-1945) durant laquelle le Japon fit preuve d’une barbarie inouïe, d’un degré comparable à celle des nazis : massacres en masse de prisonniers, massacre de la population de Nankin, crimes de guerre et crimes contre l’humanité de grande ampleur (viols, rapts et exécutions sommaires)…

Comment analyser finalement l’actuel projet de développement chinois ?

La nature, en particulier économique, du projet de développement chinois ne correspond pas à l’étiquette officielle de « régime communiste à l’idéologie marxiste ». Cette dénomination semble relever d’un usage externe, en direction des PED. Elle permet de mieux différencier la politique chinoise de celle des multinationales occidentales, voire de jouer un rôle de légitimation idéologique interne.

Le projet chinois ressort plutôt d’un capitalisme de type keynésien, c’est à dire d’un type de capitalisme comportant des interventions étatiques (secteurs d’État d’importance notable) et des services publics (éducation, santé…) à faibles coûts. Avec des politiques économiques visant le plein emploi, sauvegardant et améliorant la rémunération du travail, avec une dynamique tirée par la demande et taxant significativement les profits. La France de la Libération en est un bon exemple concret, comme la période gaullienne des années 60, avec de surcroît « une planification souple » (Commissariat au Plan, DATAR) qui se contente de fixer des objectifs en laissant aux entités concernées le choix et la responsabilité des moyens d’y parvenir. A noter que le Japon a adopté, après la guerre, ce modèle français de « planification souple » avec, à son tour, une influence sur son voisin chinois.

Le projet économique de développement chinois comporte effectivement des éléments de ce type. Lorsque Xi Jinping énonce que le but du développement est que la Chine parvienne à une « aisance moyenne  », il ne peut s’agir que des salariés devant atteindre un niveau de satisfaction acceptable de leurs besoins et non des milliardaires ou multimillionnaires l’ayant, par définition, très largement dépassé. Autre exemple : le rôle de la planification et des entreprises d’État qui assument la réalisation spectaculaire de grandes infrastructures, non rentables selon les critères du capitalisme néolibéral, mais indispensables. Voir par contraste l’état catastrophique des infrastructures aux États-Unis du fait des critères de rentabilité néolibéraux. Il reste cependant des disparités inacceptables entre provinces, et des problèmes sociaux majeurs comme ceux déjà cités : niveau des inégalités, absence de SMIC, surexploitation des migrants, hukou, etc…

Par ailleurs, le choix d’une présence massive du capital néolibéral, étranger et autochtone, l’acceptation de ses diktats en terme d’accumulation financière maximale forcément prélevée sur le monde du travail, mais aussi l’absence de démocratie sociale et la prééminence des cercles dirigeants de l’appareil bureaucratique d’État… Tout cela induit des fragilités importantes pour le projet de développement chinois. La manière dont la Russie est passée au capitalisme par décisions de sommet, et le choix par lequel Deng Xiao Ping a introduit une forte dose de capitalisme néolibéral en Chine, sans aucune réaction populaire… montrent que les contradictions à l’œuvre n’ouvrent pas seulement sur des risques théoriques. Le poids de 609 milliardaires chinois, dont 211 appartenant au PCC, et celui, toujours croissant, du capital mondialisé occidental, accroissent fortement ces risques.

En conclusion, notons l’annonce par Xi Jinping, pour mai 2018, de la tenue en Chine d’un Congrès international de chercheurs sur «  Le marxisme, le monde d’aujourd’hui et la Chine ». On peut souhaiter qu’y soient débattues les véritables conditions de ce qu’on pourrait appeler un « socialisme démocratique». Par exemple, la primauté des intérêts du monde du travail sur ceux du capital mondialisé (fût-il « d’origine » nationale) ; le rôle de syndicats indépendants, mais aussi la responsabilité et l’engagement des directions politiques ; la participation directe des salariés à l’élaboration de la stratégie des groupes dans lesquels ils travaillent ; l’exigence démocratique et le respect des droits fondamentaux à l’ éducation, la santé, la justice… la garantie des droits civils et politiques comme la liberté d’expression.

Au plan international, l’état de guerre permanent dans certaines régions, les menaces d’affrontement nucléaire, les menaces pour l’avenir même de l’humanité que représentent l’inertie de diverses grandes nations en matière de transition climatique et énergétique nécessitent que les BRICS, le groupe des 77, les diverses forces progressistes internationales, unissent leurs efforts pour conférer à l’ONU, à son AG, à son SG (sans droit de veto possible) : 1) la responsabilité des initiatives de paix (cessez le feu, forces d’interposition, négociations sous l’égide de l’ONU, poursuite du désarmement, etc; 2) la responsabilité de rendre obligatoires les engagements énergétiques, climatiques et écologiques, le tout avec les moyens financiers internationaux nécessaires pour aider les PED dans leur développement indépendant, dans leurs dépenses d’adaptation climatique et énergétique ( montant proposé 1%/an du patrimoine des 1% les plus riches du monde, soit plus de 1.300 milliards $/an).

Au regard des impasses et des désastres que le capitalisme mondialisé est en train de nous construire, un débat de fond ouvert, libre et pluraliste est plus que jamais nécessaire.

Notes :

(1) En 1990, au cours d’entretiens à Moscou avec des dirigeants syndicaux soviétiques du secteur pétrolier et gazier, ceux-ci m’avaient confirmé ces blocages psychologiques historiques, apparemment similaires en Chine ;

(2) « Le Figaro » 23/10/2015 ;

(3) « Hurun Report » 2017 ;

(4) Rapports 2014 « Crédit Suisse » et « Oxfam », le % de patrimoine national détenu par les 1% de chinois les plus riches est désormais pratiquement équivalent à celui de leurs homologues américains ;

(5) Dès le premier millénaire de l’ère chrétienne, l’Empire chinois représentait la civilisation la plus avancée du monde. Citons-en quelques éléments : l’invention des bateaux à plusieurs mâts (dynastie Song : 960 à 1279) ; l’invention du gouvernail d’étambot (Song) ; pour le guidage, la boussole, les expéditions maritimes avec un grand nombre de bateaux et de marins (Ming avec Zheng He : 7 expéditions de deux ans chaque entre 1405 et 1433) ; pour l’agriculture et les transports, le harnais, les étriers et le soc de charrue, la métallurgie de la fonte et de l’acier ; la céramique, la soie, la poudre à canon ; l’imprimerie au premier millénaire de l’ère chrétienne (le papier, l’encre de chine, les idéogrammes standardisés sur plaques, (date du plus ancien livre conservé : an 868), alors que nombre de sources occidentales continuent d’attribuer cette invention à Gutenberg (1446)… 6 siècles plus tard. Dans les connaissances abstraites, en astronomie, le calcul de la périodicité de la comète de Haley (!) ; en mathématiques, la numération à base 10. Toutes ces connaissances ont cheminé ensuite, via la route de la soie, vers le Moyen-Orient, l’Égypte, la Grèce, l’Italie, le Maghreb, l’Espagne, le Sud de la France, avec la conquête arabe, et ensuite vers l’Europe du Nord.

« Reconnaître enfin les crimes de la colonisation française »

Congo

Un article d’Olivier Le Cour Grandmaison.

Middle East Eye le 5 décembre 2017

Emmanuel Macron, attendu à Alger ce mercredi, doit mettre un terme au mépris de la France pour ceux qu’elle a opprimés et déclarer que des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été commis pendant son histoire coloniale

Après une tournée « africaine », selon l’expression consacrée, qui désigne en réalité la visite officielle de plusieurs États avec lesquels la France entretient des relations privilégiées, entre autres parce qu’il s’agit d’anciennes colonies, Emmanuel Macron doit se rendre en Algérie.

Au cours de ces différents déplacements en Afrique de l’Ouest, le chef de l’État a déclaré : « Les crimes de la colonisation européennes sont incontestables. Je me reconnais dans les voix d’Albert Londres et d’André Gide qui ont dénoncé les milliers de morts du chemin de fer Congo-Océan. »

Ces propos nouveaux, assurément, appellent cependant quelques précisions. Plutôt que de débiter des généralités sur les pratiques coloniales du Vieux Continent, sans doute destinées à atténuer les responsabilités de la France et à tempérer la colère des représentants de la droite et de l’extrême droite, le président gagnerait à être plus précis et à qualifier correctement ce qui a été perpétré à l’époque.

En effet, la construction de la voie ferrée précitée a coûté la vie à 17 000 « indigènes » pour la seule réalisation des 140 premiers kilomètres. En 1928, le taux de mortalité sur ce chantier était de de 57 % ce qui est comparable voire supérieur au pourcentage de certains camps de concentration nazis.

Qui a rendu ce chiffre public ? Un anticolonialiste farouche ? Non, le ministre des Colonies, André Maginot, dans une déclaration prononcée devant une commission ad hoc de la Chambre des députés. L’entreprise chargée des travaux ? La Société de construction des Batignolles dont la prospérité est en partie liée aux nombreux contrats remportés dans les possessions françaises. Son successeur n’est autre que le groupe aujourd’hui bien connu sous le nom de SPIE-Batignolles. En 2013, Jean Monville, ancien PDG de ce groupe, osait rappeler « la fierté de ce qu’on avait fait dans le passé, de notre professionnalisme et de notre engagement dans nos “aventures” d’outre-mer » (Le Monde, 21 mai 2013).

Encore un effort, monsieur le président, vous ne pouvez ignorer que le travail forcé est, comme l’esclavage, un crime contre l’humanité

Encore un effort, monsieur le président, vous ne pouvez ignorer que le travail forcé est, comme l’esclavage, un crime contre l’humanité. À propos du sort atroce réservé aux migrants qui se trouvent en Libye, vous affirmez : « Il faut le nommer » ainsi, « non pour accuser l’autre, mais pour agir avec force. » Faites de même pour le travail précité qui n’a été aboli dans les colonies françaises que le 11 février 1946 après bien des atermoiements.

En ce qui concerne l’Algérie, le chef de l’État doit être fidèle au candidat qu’il a été, lequel admettait, en février 2017, sur la chaîne de télévision Echourouk TV que « la colonisation était un crime contre l’humanité ».

Cette forte déclaration a été suivie de propos pour le moins singuliers relatifs au fait que « la France aurait installé les droits de l’homme en Algérie » mais qu’elle aurait « oublié de les lire ».

Affirmation stupéfiante qui témoigne d’une ignorance de la condition imposée aux « indigènes » algériens jusqu’en 1945, lesquels n’étaient pas « citoyens français » mais « sujets français », privés des droits et libertés fondamentaux individuels et collectifs, et soumis à des dispositions d’exception applicables qu’à eux. Bel exemple de racisme d’État.

Gouverner, c’est prévoir ; c’est aussi trancher

De retour en France, le candidat Macron s’est platement excusé pour dire qu’il n’avait pas vraiment tenu les propos qui lui ont été reprochés par l’extrême droite, les dirigeants des Républicains et quelques intellectuels, devenus de vulgaires idéologues, comme Alain Finkielkraut.

En ces matières, comme en beaucoup d’autres, la formule « en même temps », si prisée par Emmanuel Macron, peut justifier tous les immobilismes et toutes les reculades au motif que certains sont opposés à une telle reconnaissance.

Gouverner, c’est prévoir ; c’est aussi trancher. Cinquante-cinq ans après la fin de la guerre d’Algérie, il est impératif de le faire en déclarant publiquement, dans la capitale de ce pays comme à Paris, que des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été commis par la France depuis la prise d’Alger en 1830 et la « pacification » de ce territoire par les colonnes infernales du général Bugeaud.

Cinquante-cinq ans après la fin de la guerre d’Algérie, il est impératif de le faire en déclarant publiquement, dans la capitale de ce pays comme à Paris, que des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été commis par la France

Relativement au terrible bilan de la colonisation française en Algérie, les victimes, leurs descendants, français ou algériens, toutes celles et tous ceux qui sont engagés, parfois depuis fort longtemps, pour la reconnaissance des crimes perpétrés à l’époque exigent que cette dernière soit enfin effective.

Alors que la plupart des auteurs de ces crimes sont décédés, et qu’il n’est plus possible de les poursuivre devant les tribunaux, c’est la seule façon de rendre hommage aux centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont été tués, massacrés, exécutés sommairement, torturés ou qui ont fait l’objet de disparition forcée. C’est également la seule façon de leur rendre justice.

Quant à ceux qui, dans l’Hexagone, ne cessent de dénoncer une prétendue « repentance » qui nuirait à la cohésion de la France, il faut rappeler ceci : plusieurs autres pays ont reconnu être coupables de crimes coloniaux et leur unité nationale n’a nullement été compromise.

À preuve, le 10 juillet 2015, le gouvernement allemand admet que les forces du général Lothar von Lothar ont commis, entre 1904 et 1905, un génocide contre les Hereros et les Namas dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie).

Le 12 septembre 2013, « le gouvernement britannique reconnaît que les Kényans ont été soumis à des actes de torture et à d’autres formes de maltraitance de la part de l’administration coloniale » (Libération, 14 septembre 2015).

Mémorial érigé à Nairobi le 11 septembre 2015 aux victimes de la colonisation britannique (Facebook)

Ces mots sont inscrits sur le mémorial, financé par la Grande-Bretagne et érigé à Nairobi, pour rendre hommage aux milliers « d’indigènes » massacrées par les troupes de sa Gracieuse majesté lors du soulèvement des Mau-Mau dans les années 1950.

Quant à la Nouvelle-Zélande, au Canada, à l’Australie et aux États-Unis, tous ont admis que des traitements indignes avaient été infligés aux populations autochtones de leur territoire respectif.

La glorieuse France républicaine se signale par son conservatisme, sa pusillanimité et son mépris pour celles et ceux qu’elle a exploités, opprimés et massacrés au cours de son histoire coloniale, et pour leurs héritiers français ou étrangers

Et la glorieuse France républicaine ? Sur ces sujets, elle se signale par son conservatisme, sa pusillanimité et son mépris pour celles et ceux qu’elle a exploités, opprimés et massacrés au cours de son histoire coloniale, et pour leurs héritiers français ou étrangers.

Emmanuel Macron doit mettre un terme à cette situation qui n’a que trop duré. Concluons en citant le philosophe Paul Ricœur, bien connu, paraît-il, du chef de l’État : « C’est sur le chemin de la critique historique que la mémoire rencontre le sens de la justice. Que serait une mémoire heureuse qui ne serait pas aussi une mémoire équitable ? » (Paul Ricœur, La Mémoire et l’oubli, Seuil, 2000, p. 650.)

À cette interrogation, on peut répondre ceci : cette mémoire partielle serait une mémoire blessante à l’endroit de celles et ceux qui en sont exclus, une concession scandaleuse aux idéologues du grand roman national-républicain français qui préfèrent une mythologie rance, souvent révisionniste, parfois négationniste, à la vérité historique désormais bien établie, et enfin une discrimination mémorielle et commémorielle supplémentaire à l’endroit des Français d’origine algérienne et, plus largement, des héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.

 

– Olivier Le Cour Grandmaison est professeur de sciences politiques à l’Université Paris-Saclay-Évry-Val-d’Essonne. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la colonisation, à la philosophie politique et aux politiques migratoires de la France et de l’Union européenne, son dernier livre, L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, est paru chez Fayard en 2014.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

 

Arabie Saoudite: princes ou voyous?..

Ou comment interpréter la crise libano-saoudienne dans ses dimensions internationales.

Après 18 jours de vives tensions et d’interrogations sur l’avenir immédiat du Liban, mais aussi sur des hypothèses de crise majeure, voire de guerre… le Premier ministre libanais Saad Hariri, est rentré à Beyrouth le 21 novembre. Le climat politique s’est alors détendu. Hariri a suspendu ou « gelé » sa démission « à la demande du Président Aoun ». Le Hezbollah a indiqué sa disposition à faciliter le dialogue. Bref… un soulagement.

Une telle crise, cependant, n’est pas qu’un moment dramatique transitoire du à l’instabilité récurrente d’un régime confessionnel. Même si cette caractéristique libanaise constitue en soi un problème politique et démocratique permanent, une longue histoire constitutive du fonctionnement originel de l’État. Une autre raison, liée à celle-ci, explique cette crise. Le Liban, en effet, est aussi traversé et divisé, structuré même – pourrait-on dire – par les contradictions politiques et stratégiques régionales et même internationales. Il est une « caisse de résonance », quand ce n’est pas un terrain privilégié de confrontations internationales directes, y compris militaires. On peut même se demander par quel miracle, par quelles prudences politiques, ou bien grâce à quelles retenues, le Liban a réussi à se protéger lui-même, six années durant, du conflit syrien. Et à ne pas se voir emporter par une guerre qui a détruit et décomposé ce voisin si proche… Un voisin, rappelons-le, qui fut trop longtemps si encombrant et si dominateur.

Novembre 2016 : compromis politique et gouvernement d’union nationale.

En novembre 2016, la nomination de Saad Hariri (proche de l’Arabie Saoudite dont il a la nationalité), après l’élection à la Présidence de Michel Aoun (soutenu par le Hezbollah notamment), avait traduit la volonté d’un compromis conforme à la fois aux pratiques confessionnelles traditionnelles (1) et aux rapports de forces politiques libanais… donc régionaux. Ce compromis, malgré de fortes contradictions, permettait au Liban de sortir d’une période de paralysie institutionnelle, après deux années de vacance présidentielle. L’accord partageait le pouvoir et les « zones d’influence politiques » (si l’on peut dire). Il impliquait l’exigence de maintenir le pays à l’écart ou à distance de la guerre en Syrie… même si le Hezbollah était pleinement engagé militairement dans ce conflit, au côté du régime syrien, au moins depuis 2013… Et malgré des attaques meurtrières de l’Organisation de l’État Islamique (OEI) et du Front Al Nosra (Al Qaïda) combattues par l’armée libanaise et par le Hezbollah. C’est ainsi qu’un équilibre, un statut quo s’est alors installé dans un contexte libanais comme toujours fragile et compliqué. Et peut-être plus encore aujourd’hui.

Il fallait aussi sortir le Liban d’une situation économique difficile. La présence sur son sol de plus d’un million et demi de réfugiés syrien ne pouvait pas simplifier les choses. Comme l’a écrit Paul Khalifeh, correspondant de Radio France International (RFI) à Beyrouth (2), « le principal défi du nouveau Premier ministre est de relancer une économie exsangue, afin de sauver le Liban… mais aussi ses propres affaires ».

Le retour de Saad Hariri a donc mis un terme aux interrogations les plus immédiates… provisoirement. Le « gel » de la démission fut une formule habile, à mi-chemin entre une rétractation totale et une confirmation devenue impossible. C’était nécessaire pour ménager les susceptibilités et pour sauver la face des dirigeants saoudiens accusés (non sans raisons, nous allons y revenir) d’avoir forcé Hariri à la démission.

Inch Allah…

La vérité sur les 18 jours de Saad Hariri hors du Liban et sur la signification de ce qui s’est réellement passé est cependant fort éloignée de ces subtiles accommodements. L’agence de presse britannique Reuters a publié un texte « exclusif », manifestement bien renseigné, racontant quelques épisodes du séjour d’Hariri à Riyad. En voici quelques extrait traduits par nos soins.

A partir de l’instant où son avion toucha le sol de l’Arabie Saoudite, Saad Hariri compris la mauvaise surprise qui l’attendait. Il n’y avait ni princes, ni ministres faisant la queue pour le saluer comme cela se fait lors d’une visite officielle au Roi Salmane… Son téléphone lui fut confisqué et le jour suivant, il fut contraint à présenter sa démission dans une déclaration diffusée par une chaîne de télévision appartenant au Royaume saoudien. Hariri avait été convoqué par le Royaume, par téléphone, la nuit du jeudi 2 novembre, pour rencontrer le Roi Salmane.

Hariri se rendit à sa résidence personnelle. Une source proche affirma que le leader libanais a reçu le samedi matin un appel officiel du protocole lui demandant de rencontrer la Prince Mohammed Ben Salmane. Selon cette source, il attendit environ quatre heures avant d’être reçu, avec la déclaration de démission qu’il devait lire à la télévision. Une autre source politique libanaise importante souligna que dès l’instant où il arriva, les saoudiens le traitèrent sans aucun respect.

Hariri venait souvent en Arabie Saoudite. Lors d’une visite, quelques jours auparavant, le Prince Mohammed Ben Salmane lui avait arrangé une entrevue avec Thamer al-Sabhan, Ministre des Affaires du Golfe, et des officiels de haut rang du renseignement. Hariri revint à Beyrouth content et détendu. Il posta un selfie souriant avec Sabhan. Il dit à ses conseillers qu’il avait entendu des déclarations d’encouragement de la part du Prince, y compris la promesse d’une reprise d’aide militaire pour l’armée libanaise.

La source proche de Hariri souligna que celui-ci croyait avoir convaincu les officiels saoudiens de la nécessité de maintenir une entente avec le Hezbollah dans l’intérêt de la stabilité du Liban. Ce qui s’est passé lors de ces rencontres, c’est qu’Hariri a révélé son positionnement concernant la façon de gérer le Hezbollah au Liban… « je pense qu’ils n’ont pas aimé ce qu’ils ont entendu ».

Selon la source, Hariri a dit à Sabhan de « ne pas nous tenir pour responsables de quelque chose qui se situe au delà de mon contrôle ou de celui du Liban ». Mais Hariri a sous-estimé la position saoudienne. Elle est noire ou blanche. Tandis que nous, au Liban, on est habitués au gris.

La démission de Hariri fut un choc pour son équipe.

Des sources proches du leader libanais ont affirmé que cette démission était déterminée par l’effort saoudien pour contrer l’Iran. Selon certaines sources proche de Hariri, les saoudiens, tout en maintenant Hariri en résidence surveillée, ont essayé d’organiser un changement de leadership au sein du Courant du Futur, en installant son frère aîné Bahaa, qui fut écarté de cette tâche de direction à la mort du père. Les deux frères étaient en conflit depuis des années. Dans une déclaration, le Courant du Futur affirma qu’il se tenait fermement au côté de son leader Hariri. Le Ministre de l’intérieur et conseiller de Hariri, Nouhad Machnouk aurait dit : « nous ne sommes pas un troupeau de moutons ou un lopin de terre dont la propriété peut être transférée d’une personne à une autre. Au Liban, les choses se règlent par des élections, pas avec des prises de gages ou par des allégeances ».

Des membres de la famille, des conseillers et des politiciens qui ont contacté Hariri à Riyad rapportent que celui-ci se montre inquiet, et réticent à s’exprimer au delà d’un « ça va… ». Quand on lui demande s’il va rentrer bientôt, ils disent que sa réponse habituelle est : « Inch Allah… ».

Des méthodes dignes d’un État voyou

Ce texte de Reuters ne dévoile rien qui soit exceptionnel ou très différent des informations données par la presse et par les médias durant ces 18 jours. Mais il confirme le stupéfiant comportement du pouvoir saoudien. Et il relate fort bien dans quelle ambiance menaçante et méprisante Saad Hariri a dû se soumettre aux ordres du Royaume saoudien et du Prince héritier Mohammed Ben Salmane. En réalité le texte de Reuters décrit ce qui n’est pas autre chose qu’ une prise d’otage : la prise d’otage du Premier ministre d’un État indépendant par une puissance étrangère qui se croit tout permis, jusqu’à utiliser des méthodes dignes de ce qu’on appelle un État voyou…

Le Prince Mohammed Ben Salmane est allé trop loin. Il s’est mis en difficulté. L’inacceptable traitement infligé à Saad Hariri a provoqué des réactions critiques sur le plan international, et de fortes oppositions au Liban. Avec le sentiment largement partagé dans le pays qu’une telle humiliation nationale ne peut être acceptée. L’ensemble des courants politiques a réclamé son retour, Hezbollah compris. Même le parti de Saad Hariri, le Courant du Futur, allié de l’Arabie Saoudite, ne pouvait cautionner le comportement des autorités de Riyad. Ce parti a déclaré que le retour de Hariri est « une nécessité pour recouvrer la dignité et pour préserver les équilibres internes et externes du Liban ».

C’est la France qui permit de débloquer la situation. Puisque Saad Hariri était officiellement « libre de ses mouvements », rien ne pouvait s’opposer à ce qu’enfin il puisse partir de Riyad (avec sa famille), en répondant à une invitation française. C’était une façon d’aider le Prince héritier MBS en lui permettant de sauver la face. MBS pouvait d’autant plus facilement accepter la démarche d’Emmanuel Macron que Paris n’a pas ménagé ses efforts (depuis longtemps) pour soutenir l’Arabie Saoudite en multipliant les déclarations anti-iraniennes : « tentations hégémoniques de Téhéran », « vision agressive », et même « politique balistique non maîtrisée »… une formule très problématique car c’est une allusion directe à certaine exigences américaines (appuyées par la France) pour affaiblir et tenter de torpiller, si possible, l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (3).

En suscitant quelques sourires amusés, la gymnastique diplomatique de la France avait conduit Jean-Yves Le Drian à assurer, à la suite des dirigeants saoudiens, que Saad Hariri était « libre de ses mouvements »… Alors qu’on se doutait bien qu’il n’en était rien. Le 24 novembre, lors d’un point de presse, le Ministère des Affaires étrangères osa prétendre que la France « ne choisit pas un camp ». Sourire, encore. Il est vrai qu’au delà des petits arrangements avec la réalité de sa propre politique, la France ne pouvait pas rester sans rien faire, dès l’instant où il s’agit du Liban. Emmanuel Macron voulut montrer sa capacité à prendre des initiatives diplomatiques utiles. Parce que la France doit parler à tout le monde. C’est, en effet, le travail diplomatique de base… Certains organes de presse au Liban indiquent d’ailleurs qu’un « envoyé » français a rencontré des responsables du Hezbollah avant le retour de Saad Hariri à Beyrouth. Il s’agissait de s’assurer que la « rhétorique resterait apaisée », et que le Hezbollah adopterait une attitude responsable vis à vis des initiatives à venir. Aucune indication n’a été donnée quant à l’identité de cet envoyé (4).

Pourquoi le Prince Salmane fait-il exploser le compromis de 2016.

Quelle sera la suite des événements ? Le constat de départ est sans appel : la consternante initiative saoudienne a fait exploser le compromis politique libanais de novembre 2016 ayant permis la mise en place d’un gouvernement d’union nationale comprenant deux ministres du Hezbollah. Cette participation ministérielle du Hezbollah fait problème aux courants politiques libanais alliés ou plutôt proches de Riyad, et plus généralement aux forces politiques ayant combattu le contrôle syrien et l’influence iranienne au Liban. De retour à Beyrouth, dans un contexte où la « rhétorique » politique ne se calme pas, Saad Hariri se retrouve devant la quadrature du cercle. Quelle solution trouver ?…

Et l’escalade verbale continue, avec des avertissements, pour ne pas dire des menaces à peine voilées : « la question de fond de toute cette affaire – dit le Prince Ben Salmane dans son interview au New York Times (5) – est que Hariri, un musulman sunnite, ne peut pas continuer à couvrir politiquement un gouvernement libanais essentiellement contrôlé par la milice chiite du Hezbollah, lui-même essentiellement contrôlé par Téhéran ». MBS va jusqu’à qualifier l’Ayatollah iranien Ali Khamenei de « nouvel Hitler du Moyen-Orient » , ce qui conduisit le Ministre iranien des affaires étrangères à stigmatiser « l’aventurisme du Prince héritier saoudien » qualifié de dictateur. Saad Hariri a donc les problèmes devant lui. Il lui faudra notamment décider, sous pression saoudienne, si le prochain gouvernement comprendra des ministres du Hezbollah.

Deux questions dominent ainsi les débats politiques et médiatiques : celle du « rééquilibrage » et celle de la « distanciation ». Ceux qui parlent de « rééquilibrage » dénoncent, comme MBS, une hégémonie politique du Hezbollah sur le gouvernement et sur les rouages de l’État libanais. Ils s’affirment donc pour un repartage du pouvoir. Ce qui sous-entend une mise en cause de la participation du Hezbollah au gouvernement. Mais comment exclure – sans trop prendre de risques – une telle force politique et militaire appartenant aux réalités libanaises, même si le lien stratégique direct avec Téhéran est plus qu’une évidence ? Ceux (les mêmes) qui insistent sur la « distanciation », et qui en font parfois un « concept » politique (probablement pour tenter de transformer une option politique en principe général…), soulèvent la question de l’engagement du Hezbollah en Syrie et la nécessité, pour le Liban, d’exclure les ingérences dans les affaires et les conflits du monde arabe. Évidemment, l’indépendance du Liban ne saurait poser le moindre problème de principe, mais est-ce vraiment dans ces termes que la question se pose ?

En vérité, le problème essentiel se situe moins dans ces subtilités sémantiques (qui traduisent des enjeux politiques réels) que dans la réalité des rapports de force régionaux mais aussi internationaux, et dans leur expression sur la scène libanaise. Avec la guerre de 2003 en Irak, avec la guerre civile en Syrie et l’échec ou le reflux stratégique des États-Unis dans la région, l’Iran apparaît – avec la Russie – comme la puissance régionale dans la position la plus favorable. Le coup d’éclat du Prince Salmane contre Hariri, à sa façon, révèle cette situation géopolitique issue de nombreuses années de guerre et d’affrontements aux conséquences terribles pour tous les peuples du Proche-Orient. Des années de guerres qui ont fragilisé l’hégémonie américaine installée dans toute cette région depuis la deuxième Guerre mondiale, et surtout la crise de Suez en 1956. Malgré des complexités à ne pas sous-estimer, c’est bien la convergence Téhéran/Ankara/Moscou qui prévaut dans la recherche d’une suite politique à la crise syrienne, maintenant que l’ensemble des interventions militaires ont globalement concouru à un recul des djihadistes et, pour l’essentiel, à une destruction du califat territorial de Daech. C’est un nouveau contexte qui s’ouvre. Et dans ce contexte, les lignes de fracture et les ambitions stratégiques traditionnelles se réaffirment plus nettement autour des principales puissances concernées.

C’est ce que fait l’Arabie Saoudite en faisant éclater le compromis libanais de 2016. Elle veut affaiblir le Hezbollah au Liban, pour essayer de faire reculer l’Iran accusé de visées agressives. Comme si ce pays était le seul à nourrir des ambitions de puissance dans la région… Mais l’enjeu réel est d’abord celui des rapports de forces déjà établis. Ce qui pose problème à Riyad c’est le recul des États-Unis. On observe d’ailleurs une certaine discrétion de Trump et de son administration dans cette crispation libano-saoudienne des 18 jours.

Dans le comportement des dirigeants saoudiens, il y avait peut-être aussi l’espoir de provoquer au Liban une exacerbation violente de la crise, des incidents armés… jusqu’à entraîner une éventuelle intervention militaire du voisin israélien au nom de la menace iranienne et de son allié le Hezbollah. Mais le Royaume Saoudien n’a pas les moyens des confrontations et des guerres dont il semble rêver. Il a donc choisi, c’est maintenant très clair, une forme de collaboration d’intérêt stratégique avec Tel-Aviv.

Le modèle Trump ?

C’est probablement ainsi que l’on peut expliquer la brutalité du Prince Héritier saoudien à l’égard de Saad Hariri et de son gouvernement. Bien sûr, on pourra dire que MBS copie son modèle politique, Donald Trump. Dans l’interview au New York Times, il n’hésite pas à le confirmer  : « the right person at the right time », dit-il avec enthousiasme (la bonne personne au bon moment). La rhétorique agressive et grossière du Prince Salmane vis à vis de l’Iran rappelle d’ailleurs irrésistiblement la vulgarité des propos de Donald Trump vis à vis de la Corée du Nord… Plus sérieusement, on peut se demander si l’offensive de Mohammed Ben Salmane, et son caractère provoquant, ne serait pas plutôt une sorte de décalque ou une adaptation de la stratégie de la nouvelle administration américaine : surenchères verbales, recherche de l’escalade dans les menaces et les tensions, politique de force et militarisation immédiate de l’action… On est bien dans le même type de politique étrangère fondée sur l’expression de la puissance et l’exercice de la force… Sauf que ce brave Prince héritier n’en a pas vraiment les moyens.

Mohammed Ben Salmane a tapé du poing sur la table… mais il est en échec. Il dit lui même : « je suis un homme pressé ». Trop pressé, peut-être. Il ne prend pas toujours la mesure du contexte et des contradictions auxquelles il doit faire face. Ses initiatives conduisent à peu près toutes à des impasses. La guerre saoudienne au Yémen est sans résultat probant sauf celui d’une crise humanitaire catastrophique : près de 10 000 morts dans un contexte de famine et d’épidémie de choléra. On peut sur ce point s’étonner que cette insolente offensive militaire du pays le plus riche du monde arabe, dans le pays le plus pauvre du monde arabe ne suscite pas davantage d’indignation et d’initiatives de règlement politique. Par ailleurs, la confrontation de Riyad avec le Qatar – qui gêne les États-Unis et les puissances occidentales – est elle aussi sans issue. The Intercept (6) a publié le 13 novembre dernier un texte qualifiant Mohammed Ben Salmane de « reverse Midas » (Midas inversé), en allusion à ce personnage mythique de l’antiquité possédant la capacité de transformer en or tout ce qu’il touche. De fait, MBS semble pouvoir transformer en désastre tout ce qu’il entreprend.

Pourtant, ce Prince là ne manque pas d’ambition. Il prétend vouloir changer rien moins que le régime et les conditions du développement de son pays. Il l’explique dans son interview au New York Times. Ses objectifs, pour le Royaume, consistent à mettre un coup d’arrêt à la corruption, à installer un islam modéré, c’est à dire à faire de l’Arabie Saoudite une puissance moderne, ouverte et plus crédible. « Mon père – dit-il – avait compris qu’on ne peut pas rester dans le G20 avec ce niveau de corruption ». La confiance des investisseurs, la nécessité d’un libéralisme économique et politique nécessiterait donc maintenant le respect des règles d’un État de droit, surtout dans un contexte social où, manifestement, le niveau des injustices et de la corruption inhérentes au système, ont du mal à passer…

« Printemps arabe au style saoudien… »

L’ambition exprimée est celle de tourner la page du Royaume ultra-conservateur, intégriste et rigoriste mais gangrené par l’échelle des malversations. D’où le grand nettoyage politique engagé. Celui-ci permet, notons-le au passage, une concentration du pouvoir dans les mains du Prince héritier Mohammed Ben Salmane. Quelque 200 personnes, effectivement, ont été arrêtées ou appréhendées dont 11 princes et des dizaines de personnalités : ministres actuels ou anciens, hommes d’affaires, etc… Une modernisation qui passe donc, elle aussi, par une politique de force. Même le richissime Prince Alwalid Ben Talal (patrimoine estimé à 17 milliards de dollars), internationalement connu, adepte de conceptions libérales, présent dans les activités d’une trentaine de groupes multinationaux et dans de grandes sociétés, notamment dans la « high tech » Américaine (Apple, Twitter…), n’y a pas échappé.

Le célèbre éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, apporte ses propres commentaires à l’interview de MBS déjà citée plusieurs fois. Il commence ainsi : « Je n’avais jamais pensé vivre assez longtemps pour pouvoir écrire cette phrase : le processus de réformes en cours le plus significatif dans l’ensemble du Moyen-Orient aujourd’hui, c’est en Arabie Saoudite. Oui, vous avez bien lu. Bien que je soi arrivé ici au début de l’hiver saoudien, j’ai trouvé un pays qui a engagé son propre printemps arabe, au style saoudien. »

Difficile de savoir si ce soit disant « printemps arabe au style saoudien » (rien que la formule vaut le détour) réussira à changer les choses pour faire de l’Arabie Saoudite un État disons… fréquentable. Par exemple, un État où les condamnés ne sont pas décapités au sabre sur la place publique… Il reste que Friedman a raison : prendre le Premier ministre d’un État étranger en otage, lui confisquer ses moyens personnels de communication, le mettre en résidence surveillée… voilà qui semble caractériser le « style saoudien »… Heureusement, il n’y a que dans ce pays là que c’est à la mode. Les autres États voyous, aux pratiques si détestables soient-elles, n’ont jamais pu se permettre ça. 25 11 2017

1) Michel Aoun est de confession chrétienne maronite, et Saad Hariri musulman sunnite, tandis que le Président de la Chambre des députés est musulman chiite (Nabih Berri depuis 1992).

2) « Liban : Saad Hariri chargé par le Président de former un gouvernement », Paul Khalifeh, RFI, 03 11 2016.

3) Voir dans ce blog : « ONU, une assemblée générale très révélatrice. Version longue et modifiée ».

4) Voir « French envoy met Hezbollah ahead of Hariri’s return », The Daily Star, 24 11 2017, et « Aoun to seek consensus on dissociation policy solution », The Daily Star, 25 11 2017.

5) « Saudi arabia’s arab spring, at last », interview du Prince Mohammed Ben Salmane par Thomas L. Friedman, New York Times, 23 11 2017

6) Publication en ligne créée en 2014 afin de divulguer les documents sur la National Security Agency (NSA), révélés par Edward Snowden.

ONU: une assemblée générale très révélatrice. Version longue et modifiée.

 

RI No 110 PUB pour mon blogLe texte qui suit, a été publié sur la revue « Recherches Internationales » (No 110 de Juillet et septembre 2017), que je remercie. Ce texte, dans sa version longue et modifiée constitue un ensemble d’observations et d’analyses sur la politique étrangère de la France et sur les crises touchant aux questions du nucléaire militaire, de la Corée du Nord, de l’Iran, de la question de Palestine … à partir de cinq discours prononcés à la tribune de l’Assemblée générale des Nations-Unies: ceux d’ Emmanuel Macron, Donald Trump, Benjamin Netanyahou, Mahmoud Abbas, Wang Yi et Sergueï Lavrov.

Le discours d’Emmanuel Macron (19 09 2017)

Ce discours vaut la peine qu’on s’y attarde en raison de ce qu’il ne dit pas, en raison de ses habiletés trompeuses davantage que pour les mérites de son contenu. Il est trop général pour être vraiment intéressant. Mais il est très révélateur. E. Macron s’adonne à un panégyrique copieux mais peu crédible du multilatéralisme. Certes, on peut apprécier la défense de principe de l’ONU, de l’ UNESCO, de l’UNHCR… quand d’autres attaquent frontalement le système des Nations-Unies. On peut regarder positivement quelques propositions, essentiellement institutionnelles, concernant ce domaine. Mais cette intervention, aussi bien tournée qu’elle soit dans la forme, laisse l’impression d’un faux semblant et d’une faiblesse sur le fond.

Que dit Emmanuel Macron ? Il assure vouloir parler pour ceux qu’on entend pas. Il dit vouloir préserver les équilibres du monde, traiter les causes profondes de toutes les instabilités (terrorisme, migrations, réchauffement climatique). Il veut investir dans l’éducation et la santé. Il propose de renforcer les opérations de paix (en Afrique) et agir pour leur articulation avec l’Union européenne (UE), avec l’Union africaine (UA), avec les organisations « sous-régionales ». Tout cela présente une approche nettement moins unilatérale que celle des États-Unis, moins fondée sur la force, plus négociatrice… donc plus conforme à l’esprit de la Charte des Nations-Unies. La différence avec Trump et Netanyahou est très nette. En France, d’ailleurs, les médias ont alimenté l’idée d’un Président français qui « affronte » Donald Trump et qui ose lui répondre à la tribune de l’ONU… On l’a même présenté comme « l’anti-Trump »… Mais est-ce la bonne interprétation ?

En vérité, ce discours apparaît d’abord très abstrait, hors des réalités. Il n’y a guère que pour le conflit syrien qu’ E. Macron donne quelques précisions. Il propose un processus de négociation pour un règlement politique, avec un « groupe de contact » comprenant les 5 membres permanents de Conseil de Sécurité (le P5), élargi aux États concernés, avec « une feuille de route inclusive ». Pourquoi pas… mais un tel processus est déjà en route depuis des mois avec le processus d’Astana (piloté par la Russie, l’Iran et la Turquie) et qui a finit par prendre le pas sur les négociations de Genève sous l’égide de l’ONU… Pour le reste, on peut dire que le discours d’ E. Macron est une sorte… de mirage politique.

Sur les idées et sur le sens global, on peut même dire qu’il se situe en dessous du grand entretien publié par Le Figaro et sept autres journaux européens le 22 juin 2017. Dans cette interview il avait déclaré – par maladresse ou par provocation ? – que « Bachar, ce n’est pas notre ennemi… ». Cette formule provoqua beaucoup de polémiques étant donnée la nature dictatoriale féroce du régime syrien. Elles s’inscrivait dans une explication visant à démontrer l’utilité de parler avec tout le monde, y compris Vladimir Poutine, Donald Trump, Hassan Rohani et Bachar El Assad. Pour un pays membre permanent du Conseil de Sécurité, c’est, disons, l’attitude usuelle qui s’impose afin de pouvoir jouer un rôle et travailler aux règlements politiques nécessaires. Il est vrai que les aberrantes et frénétiques radicalités de François Hollande et de Laurent Fabius, que des gens de gauche ont pris pour de la fermeté, ont affaiblit la crédibilité et la capacité françaises à rentrer dans les processus de négociation … E. Macron peut – peut-être – faire mieux que cette indigence politique. Son discours à l’ONU avec ses artifices et ses omissions nous font douter.

Il ne dit rien sur la question de Palestine. Pas un mot malgré l’urgence. Pas une allusion. Alors qu’il s’agit de la grande question ayant mobilisé l’ONU et fait l’objet de centaines de résolutions, depuis l’après guerre. C’est le conflit « fondamental » au Proche-Orient. Le silence français sur la question est injustifiable. E. Macron a peut-être écouté Netanyahou s’exprimant à la tribune, mais a-t-il entendu, ou voulu entendre, Mahmoud Abbas dénonçant l’apartheid israélien, et pointant le risque existentiel pesant sur la solution à deux États ?

Plus généralement, Emmanuel Macron n’aborde aucune question avec la volonté de soulever les vrais problèmes, les enjeux réels, les dangers, les échecs… Rien sur la crise afghane. Rien sur la question du Kurdistan. Rien sur les Rohingyas, sur les Sahraouis… Une proposition déjà mille fois entendue sur la crise ukrainienne. Rien de déterminant sur les causes et les responsabilités dans la tragédie des réfugiés et des migrants, sur la nature des politiques européennes en la matière… Rien sur la nature, la légitimité et l’efficacité des interventions militaires françaises en Afrique. Alors que ces interventions, de nature néocoloniale, apparaissent peu compatibles avec l’esprit de la Charte des Nations-Unies. Ce sont, en effet, des opérations de guerre qui montrent leurs limites et débouchent sur de véritables impasses. Elles ne règlent pas les problèmes de fond. C’est l’évidence. Elles les aggravent, et présentent des coûts difficilement supportables. On a vu, à ce propos, comment l’initiative essentiellement française de la guerre en Libye (1), conduite sous couverture OTAN, a produit un chaos sécuritaire et une déstabilisation de toute la région sahélo-saharienne… dont on ne voit pas l’issue.

On observe d’ailleurs que le Conseil de Sécurité a tenu, parallèlement à l’Assemblée générale, un débat dit de haut niveau, sur la question des opérations de maintien de la paix. Au cours de ce débat Jean-Yves Le Drian, pour la France, a exprimé ce qui, selon lui, « n’est plus tenable » dans ces opérations qui coûtent trop cher et qui – il le dit à sa façon – ne permettent pas de résultats probants… Mais il le dit sans proposer d’alternative véritable à l’exercice de la force militaire tel qu’il détermine aujourd’hui l’essentiel des opérations en cours. Il a répété les propositions d’ E. Macron sur le renforcement des opérations de paix en Afrique et « leur articulation » avec l’Union européenne, l’Union Africaine et les organisations sous-régionales… Ce qui est une allusion notamment à une mutualisation des moyens, au partage des coûts… Les opérations de maintien de la paix…voilà un sujet au cœur des responsabilités des Nations-Unies. De la part d’Emmanuel Macron, on aurait apprécié au moins quelques idées, des propositions nouvelles, une initiative de la France, bien au delà du service minimum qui a fut livré.

On constate aujourd’hui que « l’inefficacité » des réponses militaires aux situations de crise et, davantage que cela, leurs conséquences particulièrement négatives pour la paix et la sécurité internationale, est une réalité mieux ou plus souvent intégrée à la réflexion. Bien des responsables politiques et des experts, en effet, se permettent souvent d’aller au delà de la formule : « il n’y a pas de solution militaire… ». Pourtant, ce sont bien ces « solutions » là qui ne cessent de s’imposer. Pourquoi ? Le constat de l’échec patent n’empêche pas l’hégémonie d’une pensée stratégique fondée sur la logique de puissance et sur l’exercice de la force. Cette pensée stratégique est un choix politique fondamental qui interdit toute ambition de réponses complexes, multilatérales, financées à bonne hauteur et conformes aux but et aux principes de la Charte des Nations-Unies. De telles réponses supposent des (re)constructions économiques, sociales, institutionnelles, une affirmation de l’État et de l’État de droit, la recherche de consensus démocratiques … Il s’agit de sortir des déliquescences de crise, de reconstruire les États faillis, reconstruire ce qui s’est effondré avec les ajustements structurels, avec la prédation des richesses locales, avec les modes de gestion néolibéraux et la guerre. C’est à dire développer une vraie pensée politique du développement… Cela reste incompatible avec les règles du capitalisme dominant et les intérêts de ses acteurs principaux, dont la France et ses pouvoirs.

Naturellement, on attend pas d’analyses et de positionnements progressistes de la part d’un Président et d’un Gouvernement qui veulent manifestement prolonger la politique mise en œuvre depuis des années. Mais on est, en conséquence, obligé de constater ce mélange de choix problématiques et d’incapacité de la part des autorités françaises. Les vraies questions du moment ne sont volontairement pas traitées. Et elles ne peuvent pas être traitées positivement dans le cadre politique existant. D’où ce sentiment logique d’une France qui n’ose pas « nommer » les problèmes et qui « n’est pas au niveau ». En tous les cas pas au niveau des multiples défis d’un ordre international particulièrement instable, chaotique et périlleux. On peut se demander à quoi servent les autorités françaises dans un tel contexte.

Emmanuel Macron ne dit pas un mot sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires adopté pourtant en juillet dernier, par l’ONU, avec une majorité de 122 États membres. Il défend l’accord sur le nucléaire iranien, ce qui est bien en soi alors que cet accord est dénoncé si fortement par Trump et par Netanyahou. Mais E. Macron ose déclarer : « Je souhaite, pour ma part, que nous complétions cet accord par un travail qui permettra d’encadrer l’activité balistique de l’Iran, par un travail qui permettra d’encadrer la situation après 2025 que ne couvre pas l’accord de 2015. Soyons plus exigeant… ». Cette proposition de « compléter » l’accord, Trump y fera aussi allusion dans son discours. Netanyahou fera de même dans le sien, avec le tempérament provocateur qu’on lui connaît. Il faut noter le culot du Premier ministre israélien qui, en contradiction avec toute réalité, s’est permis de dire : « …J’ai expliqué il y a deux ans que le plus grand danger n’est pas que l’Iran réussisse une seule bombe en violation de l’Accord, mais que l’Iran sera capable de fabriquer de nombreuses bombes en appliquant l’Accord ». Le cynisme d’un tel mensonge est stupéfiant.

Quel est le problème ?

Le « plan d’action global conjoint » (désigné par l’acronyme anglais JCPOA) définit le contenu de l’Accord. Celui-ci porte exclusivement sur le programme nucléaire de l’Iran. Ce Plan d’action constitue l’accord avec l’Iran. Cet Accord (négocié sur la base du Traité de Non prolifération nucléaire) a été conclu le 14 juillet 2015 par un groupe (dit P5+1) comprenant, face à l’Iran, la Chine, les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ainsi que Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité, qui aura animé les débats et joué un rôle (positif) clé dans les négociations. Ce plan d’action qui a été endossé par le Conseil de Sécurité (résolution 2231 de 2015), après quelque 12 années de négociations difficiles, est un texte substantiel très complexe, comprenant 5 annexes. Il définit un calendrier, des séquences d’application, un mécanisme de résolution des différends, des dispositions multiples de transparence et de confiance, une présence de l’ Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) de longue durée pour le contrôle de son application. Il s’agit probablement du texte juridique et politique sur les armements le plus complet, le plus minutieux et le plus exigeant jamais conclu sur le plan international. Affirmer, comme le fait E.Macron, que cet accord devrait être « complété » … cela ne tient pas pour plusieurs raisons.

1) Emmanuel Macron propose, dans une formulation très ambiguë, de « compléter » l’Accord non pas sur la question du programme nucléaire iranien, mais sur la question des activités balistiques de l’Iran, et aussi – dit-il – pour « encadrer la situation après 2025 que ne couvre pas l’accord de 2015 ». Vouloir ainsi « compléter » l’Accord par le truchement, à posteriori, de l’insertion d’une question qui n’appartient pas à l’objet même de l’Accord, et qui ressort d’un autre ordre stratégique, ne relève pas d’une préoccupation innocente. Avec le risque – probablement recherché – d’aller à la crise en soulevant la colère des iraniens devant tant de pressions… indéfendables sur le fond.

2) Quant à la proposition « d’encadrer la situation après 2025 », on voit bien que tout est déjà bouclé dans le Plan d’action par des systèmes de suivi et de contrôle innovants et particulièrement stricts. Au bout de 10 ans, en 2025, le Conseil de Sécurité devra (c’est défini dans l’Accord avec précision) voter une résolution dite de « Termination Day » qui endossera la fin de la mise en œuvre du Plan d’action, à condition que les dispositions de ce Plan aient été respectées (2). Ceci signifie que le Conseil de Sécurité aura une capacité d’appréciation et de décision sur toutes les suites. Nul besoin, aujourd’hui, de « compléter » ce que l’accord prévoit déjà. L’UE s’oppose d’ailleurs à toute renégociation. Federica Mogherini n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que le Plan est un accord de qualité, équilibré et qui respecte les intérêts de toutes les parties. Un bon accord pour la communauté internationale a-t-elle affirmé.

3) Notons enfin que l’accord comporte un dispositif très particulier (juridiquement inédit) pour le contrôle permanent de son application. Ce dispositif dit « snap back » (refermeture instantanée) prévoit le rétablissement immédiat et automatique des sanctions (pas de veto possible au Conseil de Sécurité) au cas où l’Iran violerait ses obligations. Et ceci au delà du rôle d’une « Commission mixte » créée pour le suivi et la vérification de cette mise en œuvre. Ce « snap back » renforce encore le contrôle et la pression sur l’Iran jusqu’à la fin de la mise en œuvre de l’accord.

On voit donc mal comment il est possible aujourd’hui de prétendre sérieusement que l’Accord nécessiterait d’être « complété », sauf à vouloir rajouter des motifs de conflit, alors que tout sera méticuleusement scruté et contrôlé par le Conseil de Sécurité, jusqu’à la façon de constater et avaliser la fin normale de l’application de l’accord… Sauf à vouloir briser le délicat consensus stratégique global établi grâce à l’Accord de Vienne. C’est exactement ce qui va se passer en octobre avec le refus calculé de Donald Trump d’accorder sa certification sur l’application de l’Accord par Téhéran…

E. Macron se distingue ainsi sur la question du nucléaire iranien en appuyant les tentatives américano-israéliennes. Il fait mine, notamment, de soulever un aspect « technique » précis alors qu’il s’agit d’une entreprise politique dont l’objet est manifestement de tenter de saborder l’Accord. Le fait qu’ E. Macron participe à cette opération est inacceptable. Cette initiative apparaît, en effet, comme une manipulation, un prétexte à la mise en cause d’un accord et d’un processus que l’Iran met pourtant correctement en œuvre. Ce qui a été officiellement confirmé à la fois par l’UE et par l’AIEA. Il faut accorder à cette affaire la plus grande attention.

Sur le nucléaire nord-coréen, Emmanuel Macron considère, comme l’ensemble des puissances occidentales, que la crise serait de la seule responsabilité de Pyongyang qui, il est vrai, multiplie les actions militaires (essais nucléaires et lancements de missiles) considérées comme autant d’initiatives provocatrices ou problématiques par l’ensemble des membres permanents du Conseil de sécurité. En conséquence, la complexité historique et stratégique à l’origine de cette crise est totalement passée sous silence alors que les grandes puissances et des puissances régionales ont aussi, dans l’ensemble, une responsabilité directe à assumer dans une escalade qui s’exacerbe au fil des jours dans la zone la plus nucléarisée du monde. Les risques ne sont pas virtuels. Notons que la Russie, la Chine et la Corée du Sud ont appelé à faire preuve de diplomatie. Le Ministre allemand des affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a fait de même en affirmant que tous les moyens diplomatiques devaient être utilisés pour désamorcer les tensions avant de trouver « un point de départ pour une solution à long terme ». Les autorités françaises vont-elles s’isoler en collant à l’administration Trump et à sa vision militariste ? Il ne faudrait pas que la France décide, elle aussi, de jouer avec le feu en s’associant plus avant à la stratégie périlleuse de Washington qui, on le voit, cherche à briser l’accord de Vienne avec l’Iran et pousse à la confrontation militaire avec la Corée du Nord. Le survol en profondeur d’un groupe de bombardiers des États-Unis le long de la frontière nord-coréenne n’a fait que renforcer les risques d’un conflit ouvert.

Il n’y a donc aujourd’hui qu’une seule question sur laquelle E. Macron prend une position différente de celle de Trump : l’Accord de Paris sur le climat. On comprend pourquoi. A l’évidence, le positionnement global d’Emmanuel Macron, constitué de généralités, de silences, de rappels aux grands principes… ne masque pas la volonté de ne rien dire sur les questions qui fâchent entre alliés occidentaux, tout en se donnant l’allure de celui qui ose tenir tête aux États-Unis, alors qu’il ne fait que les suivre et les seconder. On est loin de l’anti-Trump… Il s’aligne, mais avec habileté. Il y a quelque chose d’hypocrite dans ce discours d’Emmanuel Macron. Il nous rappelle trop ce personnage que Jacques Brel, dans « ces gens là », chantait avec ironie  : celui « qu’aimerait bien avoir l’air, mais qu’a pas l’air du tout »…

Le discours de Donald Trump (19 09 2017)

Ce discours ne brille pas par l’originalité et la pertinence dans l’approche des enjeux mondiaux. Il contient lui aussi un copieux panégyrique mais, évidemment, pour les États-Unis… pas pour les Nations-Unies. L’esprit général est très souverainiste, peu respectueux – malgré quelques contorsions de langage – des principes de la Charte. Les mots les plus utilisés – terrorisme, menaces, souveraineté – révèlent l’unilatéralisme et l’étroitesse de l’approche qu’on lui connaît, reposant essentiellement sur les logiques de force et de domination. Trump se permet d’ailleurs de menacer directement quatre pays : l’Iran, le Venezuela, Cuba, et la Corée du Nord qu’il menace de « destruction totale ». Il utilise sur les conflits des formulations sujettes à bien des interrogations et des doutes. Il énonce par exemple : « la dénucléarisation comme seule avenir acceptable pour la Corée du Nord »… Comme s’il y avait la moindre possibilité que cela puisse se régler ainsi, avec l’abandon par Pyongyang de son programme nucléaire. Qui peut le croire ?

A propos de l’accord sur le nucléaire iranien, il dit : « franchement, cet accord est un problème pour les États-Unis, et je ne pense pas que vous sachiez tout dessus. Croyez-moi ». Pourquoi n’expose-t-il pas clairement le problème que Benjamin Netanyahou et Emmanuel Macron se sont permis d’expliquer, chacun à sa façon ? Se contenter d’un tel flou, d’une telle indétermination sur un conflit porteur de risques majeurs confine à l’irresponsabilité.

Certaines formules de Donald Trump traduisent une « philosophie » générale qui rappelle les mentalités de la Guerre froide : « le problème du Venezuela, dit-il, n’est pas que le socialisme ait été mal mis en œuvre, mais que le socialisme a été mis en œuvre avec fidélité ». En vérité, ce discours brutal est peu intéressant. Comment prendre au sérieux le rappel aux grandes valeurs (paix, liberté, justice, famille), avec cet inénarrable final « Dieu bénisse les États-Unis d’Amérique ». Si ce discours n’était pas celui de la plus grande puissance mondiale qui multiplie les menaces, provoque et favorise l’escalade dans des crises stratégiques de grande portée, aggrave les tensions internationales de façon très préoccupante, pousse à la militarisation… sa lecture donnerait de sentiment d’une perte de temps ()3.

Le discours de Benjamin Netanyahou (19 09 2017)

Ce discours constitue un moment d’agressivité politique et de grande vulgarité. Que le Premier Ministre israélien se permette d’injurier l’ONU n’est pas étonnant, mais plutôt choquant en considération du niveau de mépris que cela révèle. Les formules sont faites pour outrager : « absurdités de l’ONU », « imposture historique », « événements grotesques »… Une telle arrogance ne devrait pas être tolérée. A l’ONU encore moins qu’ailleurs. Remarquons cependant que le discours de 2017 est plutôt « modéré » comparativement à celui de 2016. A cette occasion, B. Netanyahou s’était surpassé dans l’insulte, y compris contre les Palestiniens.

Dans l’intervention de cette année, B. Netanyahou consacre un tiers (!) du propos à l’Iran… et quasiment rien sur la question de Palestine. Le mot Palestine n’est employé qu’une seule fois dans la seule (et lapidaire) formule concernant le conflit : « Israël est engagée à conclure la paix avec tous nos voisins arabes, y compris les Palestiniens ». C’est tout. Autant dire que le Premier Ministre israélien, littéralement, se moque du monde. Il affecte ouvertement sa morgue vis à vis de l’ONU et du peuple palestinien… tout en déclarant avec emphase sa gratitude pour « la remarquable alliance avec les États-Unis ». Une alliance « qui n’a jamais été aussi forte et aussi profonde ». Affronter Téhéran et affirmer une alliance privilégiée avec Washington… c’est manifestement ce qu’est venu chercher Netanyahou à New York. C’est quasiment la seule chose qu’il exprime, au delà de son rejet des Palestiniens.

Peu lui importe le conflit et les Palestiniens… Il parle d’autre chose. Et comme si cela ne suffisait pas B. Netanyahou rappelle la Déclaration Balfour pour souligner – selon lui – que celle-ci reconnaît le « droit du peuple juif à un foyer national dans notre patrie historique ancestrale. Il y a 70 ans, les Nations-Unies sont allées plus loin dans cette vision en adoptant une résolution soutenant l’établissement d’un État juif ». Exit le peuple palestinien… Remarquons que Netanyahou fait preuve de continuité. Déjà, en 2016, il affirmait la même chose. Cette année là, il accusa même le Président Abbas d’avoir critiqué la déclaration Balfour « parce qu’elle reconnaît le droit du peuple juif à un foyer national sur la terre d’Israël ». C’était un mensonge (encore un) puisque Mahmoud Abbas, dans une démarche étrangère à cette accusation sans fondement, avait alors appelé le gouvernement britannique à « rectifier la grave injustice » qui a consisté à permettre la création d’un foyer national aux juifs sans tenir compte des Palestiniens. Un débat politique et historique qui mériterait qu’on s’y attarde…

On peut être préoccupé (mais pas étonné) de cette crispation/provocation violente de Netanyahou sur la déclaration Balfour qui lui sert à légitimer non pas seulement l’existence d’Israël mais, en quelque sorte, l’inexistence d’un État palestinien. Son discours de 2017 est très clair : il n’y a pas de place pour les Palestiniens dans la conception qui est la sienne. Au delà du cynisme et des mensonges politico-historiques calculés, il y a, là encore, un mépris affiché consternant.

Le discours de Mahmous Abbas (20 09 2017)

C’est une intervention d’un tout autre genre, centrée sur la question de Palestine et sur le conflit dans une expression argumentée, précise (notamment sur les propositions), sérieuse et respectueuse. Ce qui domine, c’est la volonté de faire le point, d’expliciter les problèmes et les obstacles, de dire comment et à quelles conditions une solution devrait être trouvée.

Mahmoud Abbas souligne que les Palestiniens ont « essayé de faire revivre le processus de paix » et qu’ils ont appelé le Premier Ministre israélien à « affirmer son engagement pour la solution à deux États ». Il déclare que « la solution à deux États est en péril », ce qui, du fait du processus de colonisation, est une réalité. Il est cependant d’autant plus important que M. Abbas le réaffirme ainsi, qu’en 2016, Netanyahou s’était permis d’expliquer avec insistance que le problème posé n’a jamais été celui des « implantations »… Il est donc absolument nécessaire de rappeler la réalité du problème central de la colonisation malgré l’absence totale de crédibilité des arguments récurrents de ceux qui nient cette évidence. Avec l’occupation, c’est le cœur de la question… que Netanyahou ne traite pas considérant certainement que le cumul, dans la durée, des faits accomplis pourrait « régler » le problème à sa façon. M. Abbas ajoute : « dans une telle situation, il est de notre droit de rechercher des alternatives qui préservent nos droits, protègent notre terre et notre peuple contre un système d’apartheid qui se renforce ». L’utilisation du mot apartheid doit être relevée. C’est une qualification juste et d’ores et déjà une réalité qui prend d’autant plus d’importance que la création d’un État palestinien est en question, que la politique d’occupation et la répression se nourrissent de la progression des valeurs d’extrême droite, du racisme et du rejet des Palestiniens dans un processus inquiétant de fascisation d’un régime nourri par une extrême droite dominante et violente qui affirme ses options sans complexes.

Selon Haaretz, la formulation de M. Abbas signifierait que celui-ci met directement sur la table la possibilité de la solution à un seul État. Est-ce une façon – comme le suggère le journal – de répondre au « découragement » du peuple palestinien ? Est-ce la fin annoncée d’un espoir d’indépendance ? Est-ce une manière, dans le bras de fer diplomatique et politique, de mettre autre chose sur la table ? Il faut en effet, répondre à l’évidente question suivante: s’il n’y a pas d’État palestinien, comment traiter le sort (et les droits) des 6,5 millions de Palestiniens ? Comment intégrer 6,5 millions de palestiniens dans ce que réclame en permanence Netanyahou, à savoir un État juif ? Cette option d’un seul État et État juif – donc inévitablement État d’apartheid dans le contexte actuel – se heurte, on le sait bien, à cette contradiction manifeste. B. Netanyahou veut-il, et peut-il, dans la durée, nier l’existence de la question de Palestine, imposer une telle issue par la force et par l’épuisement des résistances… Si le péril est grand pour les Palestiniens, le problème, pour autant, n’est pas réglé – loin de là – pour Israël. Et la solution démocratique à un seul État n’est pas, elle non plus, pour demain.

L’avancée très préoccupante de la colonisation rend cruciales les initiatives pour un règlement politique avec une confrontation internationale de niveau élevé sur le fond et sur les valeurs, sur les enjeux, sur les dimensions géopolitiques de la question de Palestine… Ce n’est pas seulement un règlement, comme aboutissement d’un processus de paix (aujourd’hui bel et bien mort) qu’il faut trouver ou retrouver. Il faut tout remettre sur la table. Tout. La question de Palestine pose un problème éthique et politique de portée civilisationnelle à tout le monde, à tous les États, pour le respect de ce que sont les Nations-Unies, pour le droit des peuples et le droit à l’auto-détermination. Il est donc problématique que le Président français puisse choisir de ne rien dire dans un moment politique de cette nature.

Les discours de Wang Yi, Ministre des Affaires étrangères chinois (21 09 2017) et de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe (21 09 2017).

Les deux ministres des affaires étrangères se sont rejoints sur des options favorables au Droit international, à l’application des résolutions de l’ONU, au multilatéralisme, au règlement politique des conflits, au respect mutuel, au refus de l’ingérence… Concernant la crise sur le nucléaire nord-coréen, Wang et Lavrov ont rappelé leur opposition à la militarisation du conflit et la proposition commune à la Chine et à la Russie du « double moratoire » : arrêt des expérimentations de la Corée du Nord et, en parallèle, arrêt des exercices militaires américano-sud-coréens.

Wang à rappelé qu’en 2005, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Nord, la Corée du Sud et les États-Unis ont formalisé des accords sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Ces accords impliqueraient un engagement de Pyongyang à cesser la production d’armes nucléaires et un engagement des États-Unis à normaliser leurs relations avec la RPDC. Wang a insisté sur la nécessité de travailler dans ce format. Il a souligné que Pékin appelle la Corée du Nord à « ne pas aller plus loin dans une direction dangereuse ». Il a rappelé que la Chine s’oppose à l’existence d’armes nucléaires dans chacun des deux États coréens. Selon lui, les États-Unis et la Corée du Nord devraient trouver des compromis et se rencontrer pour dialoguer et faciliter la paix et la stabilité en Asie de l’Est.

Sergueï Lavrov, dans le même esprit, fut un peu plus offensif dans le ton, en dénonçant « l’aventurisme de Pyongyang » et « l’hystérie militaire » qui « mène à l’impasse et à la catastrophe ». Il s’est fait critique sur l’unilatéralisme de l’OTAN et sur les contradictions occidentales, soulignant qu’on ne peut résoudre les crises en élargissant l’OTAN et en appliquant des sanctions, par ailleurs inefficaces. Il cite le blocus de Cuba dont « la levée est demandée par la presque totalité des États membres de l’ONU depuis des années ». Il appelle à liquider l’héritage de la Guerre froide, la logique des blocs et celle de l’OTAN qui insuffle l’actuel climat de Guerre froide.

Sur la question du désarmement nucléaire, Sergueï Lavrov rappelle la position russe d’un monde exempt d’armes nucléaires. C’est aussi l’option chinoise officielle. Une telle perspective, selon S. Lavrov, doit être réalisée par un processus universel conforme au TNP. Il est cependant critique vis à vis du Traité d’interdiction adopté par l’ONU, et d’ores et déjà signé (à l’occasion de cette Assemblée générale) par plus de 50 États. Ce traité va donc rentrer en vigueur (en principe au printemps 2018) puisqu’il a obtenu le minimum requis de signatures (50) pour cela.

Sergueï Lavrov appuie sa critique du Traité d’interdiction des armes nucléaires en soulignant que les tentatives pour mettre hors la loi les armes nucléaires, tout en « fermant les yeux » sur des facteurs qui influent sur la stabilité stratégique, portent atteinte au processus défini par le TNP. Cet argument recoupe le positionnement français et celui de l’ensemble des États dotés de l’arme nucléaire. La France, en effet, de la même façon, oppose le TNP et le Traité d’interdiction. Celui-ci, selon elle, viendrait affaiblir le premier. L’argument est spécieux. Il faut le combattre. Les deux traités déterminent des processus convergents et complémentaires dans l’exigence, comme perspective logique, d’élimination de l’ensemble des armes nucléaires. En fait le Traité d’interdiction renforce le TNP et la dynamique nécessaire au désarmement. C’est un levier juridique et politique, un « accélérateur », si l’on peut dire, de cette dynamique nécessaire. Aucun des (9) États dotés de l’arme nucléaire – mais à des degrés très divers – n’approuve vraiment la nouvelle situation découlant de l’adoption du traité d’interdiction. La France étant, comme d’habitude, au côté des États-Unis, particulièrement crispée et malveillante, alors que la Chine apparaît comme la plus modérée et la moins hostile.

Concernant la question de Palestine, S. Lavrov a rappelé l’engagement de la Russie « pour l’unité palestinienne » et pour « la relance du dialogue ». Wang a mis l’accent sur l’édification d’un État palestinien indépendant. C’est un « mauvais signe, selon lui, qu’après 70 ans à l’ordre du jour de l’ONU, la Palestine n’ait pas pu encore réaliser son indépendance ». Effectivement.

Ces déclarations qui ont convergé sur un règlement juste de la question de Palestine sont plutôt positive. Mais, il faut le dire clairement, elles ne sont pas à la hauteur du problème posé… Ce n’est manifestement pas le sujet d’actualité dominant pour Pékin et Moscou qui semblent définir leur positionnement – comme sur les questions du nucléaire – d’abord dans le contexte des rapports de forces et des enjeux qui divisent les grandes puissances.

D’une façon plus générale, on peut observer les points suivants:

a) Un discours d’Emmanuel Macron très problématique que certains désignent comme une diplomatie « gaullo-mitterrandienne ». E. Macron s’est d’ailleurs explicitement référé à cette qualification. Mais qu’est-ce que ce « gaullo-mitterrandisme » qui a suscité tant de débats ? Un rôle spécifique de la France sur le plan international ? Une affirmation d’indépendance dans l’analyse, les choix et les comportements ? Une distanciation vis à vis de Washington ? Une rupture (ce qui n’est jamais arrivé) avec la Françafrique et les pratiques néocolonialistes ? Le caractère très approximatif d’une telle caractérisation, qui rappelle des périodes de l’histoire française si différentes, ne simplifie pas les choses. Disons qu’après la période gaullienne, chaque présidence de la République a marqué par ses initiatives et ses dérives les étapes successives d’un processus durable de « normalisation » atlantiste, de perte d’autonomie stratégique, de solidarité politique occidentale privilégiée. Il y eu quelques épisodes exceptionnels, par exemple en 2003, avec l’opposition chiraquienne à la guerre en Irak. Il y eu surtout des ruptures pro-américaines, européennes, néolibérales et otaniennes très nettes. On peut citer celle de 1974/1975, avec la création par Giscard d’Estaing des sommets réunissant les puissances dites « les plus industrialisées ». Ce modèle de sommets deviendra le G7. On peut aussi mentionner la rupture de 2009, avec le choix fait par Nicolas Sarkozy de réintégrer la France dans le Commandement militaire intégré de l’OTAN, et de la réinsérer dans « la famille occidentale ». Ce processus de « normalisation » a épousé les circonstances et les rapports de forces. Il s’est poursuivi et accentué progressivement au point où François Hollande et Laurent Fabius ont pu glisser jusqu’à des formes d’un néoconservatisme homothétique de ce qu’il y a de plus à droite aux États-Unis. Mais pourquoi associer Mitterrand à une diplomatie « gaullienne » ? Alors que la présidence de François Mitterrand, elle-même, n’a pas échappé à ce processus historique, cet affaiblissement français. On se souvient notamment de l’appui de Mitterrand à l’OTAN et à Washington dans la crise des euromissiles, ou bien de la participation à la Guerre du Golfe (sous les ordres du Haut commandement des États-Unis), ou encore de l’engagement déterminé pour la force de dissuasion nucléaire… En vérité, cette formule d’une diplomatie « gaullo-mitterrandienne » semble d’abord avoir été inventée afin – si l’on peut dire – de sauver le soldat Mitterrand qui participa effectivement, lui aussi, dans le contexte d’alors, à ce processus de « normalisation ». Est-ce qu’on veut maintenant sauver aussi le soldat Macron en attribuant à sa politique étrangère des singularités perdues de vue depuis des lustres ?.. Après seulement quelques mois de présidence, il est probablement un peu prématuré de qualifier globalement la politique étrangère d’Emmanuel Macron. Mais les clarifications viennent rapidement. A l’évidence, ce que l’on peut dès maintenant constater ne plaide vraiment pas pour attribuer à sa politique étrangère les vertus fictives qu’on associe à cet imaginaire « gaullo-mitterrandien ».

b) Washington et Tel Aviv affichent leur mépris pour l’ONU avec une polarisation sur les logiques de force. C’est aussi la volonté explicite de ne pas traiter les enjeux les plus brûlants : dangers de guerres, escalade des confrontations politiques, surarmement… Les choix stratégiques de puissance et les politiques de domination font obstacle aux approches multilatérales et politiques. C’est un danger réel pour aujourd’hui et pour l’avenir. La montée de tensions autour de la question du nucléaire nord-coréen, mais aussi en mer de Chine, est un enjeu particulièrement crucial. Avec le survol en profondeur de l’espace nord-coréen par un groupe de bombardiers des États-Unis, on a franchi un seuil qui introduit le militaire dans l’escalade. Les États-Unis se sont engagés sur ce champ malgré les risques. Le sentiment domine malgré tout qu’on ne devrait pas aller jusqu’à l’affrontement armé. Mais les surenchères et les engrenages ont tendance à définir leurs propres trajectoires… La situation est donc sérieuse. Elle nécessiterait, dans l’urgence, d’abord une expression politique très déterminée, mais aussi des initiatives française et/ou européennes auprès de tous les protagonistes pour appeler à la retenue et à un vrai processus de dialogue et de règlement politique. Ce qui a été réussi pour l’Iran devrait au moins, pour commencer, pouvoir s’enclencher concernant la Corée du Nord.

c) Le positionnement israélien avec son arrogance est particulièrement intolérable. Et cela devrait être davantage mis en exergue et mis en cause. Et puisque l’enjeu des armes nucléaires est au centre des préoccupations internationales… il ne faut jamais oublier qu’Israël possède un arsenal important et refuse d’adhérer aux traités de désarmement. Cet arsenal fournit aux dirigeants de Tel Aviv la garantie qu’ils peuvent imposer leurs choix en toutes circonstances et refuser aux Palestiniens la reconnaissance et la réalisation de leurs droits. Raison de plus pour insister sur le fait que la situation actuelle est une impasse et ne peut pas durer. S’il y a une crise internationale aiguë nécessitant légitimement des sanctions et des mesures de boycott, c’est bien cette impasse dramatique issue du processus de colonisation de la Palestine par le régime de Tel Aviv encouragé aujourd’hui par les lâchetés occidentales.

d) Les discours chinois et russes sont plus positifs, plus attentifs à l’exigence de responsabilité collective, et relativement plus réticents à la tendance à la militarisation. Mais ce sont en premier lieu des positionnements politiques de grandes puissances. Celles-ci s’affirment dans des rapports de forces et dans un cadre stratégique considéré comme déterminant pour les choix effectués. La puissance… encore et toujours comme déterminant majeur des comportements internationaux. Malgré sa représentativité et son statut dans l’Organisation des Nations-Unies, l’Assemblée générale n’y échappe pas.

e) Les questions du développement, les enjeux économiques et sociaux ne sont que très peu abordés alors qu’il s’agit de conditions absolument nécessaires à la stabilité, à la sécurité et à la paix. C’est significatif de la limite de l’exercice du discours officiels dans ce cadre onusien. Emmanuel macron a déclaré : « car, sur les causes profondes, morales, civilisationnelles, si nous voulons les relever, c’est par une véritable politique de développement que nous pouvons le faire ». Il faut – il faudra – mesurer la différence et la contradiction qui se manifestent déjà fortement entre cette jolie formule et la réalité d’une politique de droite anti-sociale sur tous les terrains.

1) Sur cette question notamment, voir « Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », J. Fath, Les Éditions Arcane 17, 2015, pages 121 à 125.

2) Voir sur ce point : JCPOA « Implementation plan », paragraphe 34 (V), ainsi que l’annexe 5 « UNSCR Termination Day ».

3) Sur la politique étrangère de Donald Trump, voir sur mon blog les deux articles suivants : « Quel monde selon Trump ? » (13 12 2016), et « Trump : war president ? » (18 03 2017).

Trump contre l’Iran: manipulation et stratégie.

Le discours de Donald Trump du 13 octobre 2017 sur l’Accord de Vienne concernant le nucléaire iranien est important. Il mérite d’être décrypté.

Le discours agressif de Donald Trump le 13 octobre 2017, concernant l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien a plutôt fait consensus… contre lui. Certes, Israël et l’Arabie Saoudite ont approuvé Trump, ce qui est dans l’ordre des choses et des alliances privilégiées existantes. Mais les États-Unis sont le seul pays, sur les huit signataires de l’Accord, à vouloir engager un bras de fer avec l’Iran sur ce qui est bien un processus calculé de mise en cause de cet Accord (1).

Les premiers commentaires ayant suivi l’intervention de Trump en sont restés, le plus souvent, à quelques constats simples : Trump agit ainsi parce qu’il n’a évidemment pas confiance dans le régime iranien, mais il s’isole des autres signataires, notamment européens ; il n’accepte pas de devoir reconnaître un bien fondé quelconque à la politique de Barak Obama à qui il doit cet Accord… Un Accord qu’il ne supporte pas devoir certifier tous les trois mois…

Naturellement, l’affaire est beaucoup plus compliquée. Il ne s’agit pas seulement de savoir si cet Accord est positif en lui-même, et si Téhéran le respecte. Les choses sont en effet très claires. L’Union européenne, l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), les 7 autres signataires ont reconnu que l’Iran applique correctement les termes de l’Accord et qu’il faut absolument conserver et appliquer celui-ci. Même James Mattis, Secrétaire à la Défense, et Rex Tillerson, Secrétaire d’État (affaires étrangères) lui ont trouvé quelques qualités. Le JCPOA, en effet, a défini les conditions précises et sévères du contrôle multilatéral nécessaire, notamment par le Conseil de Sécurité de l’ONU, pour qu’ à l’horizon 2025 les ressorts du programme nucléaire iranien – seul objet de l’Accord – soit dépourvus de dimension militaire.

Alors, où est le problème ?

Trump s’est conduit, ce 13 octobre 2017, exactement comme il l’avait fait durant sa campagne des présidentielles : une annonce brutale ou cinglante – dans un style à l’emporte-pièce – et censée bousculer l’ordre politique établi… Mais aujourd’hui comme hier, il faut y regarder de plus près. Loin d’être l’expression excessive ou aberrante d’un homme d’affaires béotien en politique internationale… le discours tenu par Donald Trump résulte d’ un calcul pensé et ajusté.

Que dit Donald Trump ? Il affirme ne pas vouloir abandonner l’Accord. Tillerson confirme que Washington ne veut pas en sortir. Le Président des États-Unis se contenterait d’appliquer la loi américaine qui lui donne la responsabilité de certifier l’application de l’Accord tous les 3 mois. Ce qu’il se refuse à faire aujourd’hui puisque l’Iran, selon lui, ne respecte pas « l’esprit de l’Accord » et se conduit comme un acteur dangereux, une dictature qui soutient le terrorisme (2), qui poursuit ses agressions au Moyen-Orient et dans le monde. D’où la critique virulente maintes fois réitérée : cet Accord serait le pire jamais signé par les États-Unis… Et Trump menace : il pourrait imposer des sanctions, lui-même, et quand ça lui chante. Pourtant, il transmet la question aux bons soins du Congrès tout en autorisant, dès maintenant, l’application de nouvelles sanctions contre les Gardiens de la Révolution iranienne, les Pasdarans. Il demande au Congrès de modifier la loi américaine afin de rendre automatique le déclenchement des sanctions… et ne plus être ainsi celui qui doit certifier la bonne application d’un Accord… voulu par Obama. Enfin, parce qu’une renégociation n’apparaît pas envisageable, il n’est pas question de « compléter » l’Accord lui-même – comme l’a avancé Emmanuel Macron devant l’Assemblée générale de l’ONU. L’objectif est d’engager des discussions, ou un nouveau processus, de façon distincte et séparée, pour aller vers un « nouvel » Accord, en particulier sur les activités balistiques iraniennes, ou sur le prolongement de dispositions de surveillance contraignantes pour Téhéran après 2025, c’est à dire après la fin légale ou « contractuelle » de l’Accord, précisée par le JCPOA.

Mais alors, quelques questions se posent.

Si cet Accord est si mauvais, pourquoi ne pas en sortir dès maintenant ? Si l’Iran n’est pas un partenaire fiable, pourquoi envisager un nouvel accord avec Téhéran ? Enfin, pourquoi transmettre la question au Congrès si Donald Trump à les moyens de décider lui même ?

Trump s’est exprimé assez clairement dans son allocution du 13 octobre. Il dit notamment : « …dans le cas où nous ne serions pas capables d’atteindre une solution acceptable avec le Congrès et avec nos alliés, alors, il en serait terminé de cet Accord ». Manifestement il rêve de brûler l’Accord. Mais ce n’est pas si simple.

Ce que Trump semble vouloir, c’est ne pas prendre lui-même – en tous les cas pas maintenant – la responsabilité de nouvelles sanctions. Ce serait une violation directe de l’Accord et une décision venant contredire la position de ses alliés signataires. L’isolement serait immédiat et complet… avec un risque évident d’enclencher une escalade. Le régime iranien ne pourrait effectivement pas accepter ni de nouvelles sanctions, ni une renégociation ou un accord « complémentaire »… Et Téhéran menace clairement de se retirer en cas de reprise des sanctions.

Quel est l’objectif véritable ?

La démarche compliquée présentée par Donald Trump consiste à vouloir à la fois conserver l’Accord, se libérer de la certification, négocier un nouvel Accord « complémentaire », et laisser planer une menace de nouvelles sanctions. Cette démarche apparaît objectivement irréaliste. C’est un scénario qui peut rapidement conduire à l’échec de tout le processus ayant permis, après 12 ans de négociations difficiles, à l’Accord de Vienne. Cet échec serait-il l’objectif véritable ?

Si c’est de cela qu’il s’agit, on peut se demander pourquoi Trump affirme avec force qu’il veut empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire tout en mettant en cause un Accord qui peut justement le permettre… Il le dit nettement : « nous interdirons au régime tous les chemins qui conduisent à l’arme nucléaire ». Mais en poussant l’Iran à se retirer de l’Accord, il l’encourage au développement d’un programme nucléaire militaire. Il pourrait se contenter de menaces, comme il l’a fait sur bien d’autres sujets… Ce n’est pas le cas.

Il faut chercher l’explication ailleurs. Trump, en vérité, ne se préoccupe pas seulement de la question nucléaire même si cela fait partie du problème. Il annonce explicitement une « nouvelle stratégie » destinée à « traiter l’ensemble des actions destructrices de l’Iran », et il cite trois objectifs :

« – Premièrement, nous travaillerons avec nos alliés à contrer les activités déstabilisatrices du régime et son soutien à ses affiliés terroristes dans la région.

– Deuxièmement, nous mettrons en place des sanctions additionnelles sur le régime afin de bloquer le financement du terrorisme.

– Troisièmement, nous nous occuperons de la prolifération en matière de missiles et d’armements, qui permet au régime de menacer le commerce global et la liberté de navigation de ses voisins ».

Cette nouvelle stratégie vise, en fait, l’ensemble du rôle politique de Téhéran au Moyen-Orient. Trump cherche à atteindre l’Iran dans ses capacités militaires (et économiques à travers notamment les sanctions contre les Pasdarans). C’est ce que confirme la volonté d’inscrire les activités balistiques dans une nouvelle négociation. C’est une stratégie offensive dite de « Sécurité nationale » (dans le jargon consacré), qui vise à modifier ou retourner le rapport des forces gagné par l’Iran en Irak, en Syrie et dans l’ensemble de la région. Trump, d’ailleurs, ne manque pas de dénoncer le soutien iranien au régime de Bachar El Assad. C’est donc une stratégie de confrontation globale de puissances. La Russie est aussi sur la sellette, même si cela n’est pas explicité.

Logique de puissance et politique de force.

Bien sûr, dans son intervention du 13 octobre, Trump ne parle pas de l’ONU comme acteur envisageable, et encore moins comme cadre de son initiative stratégique. Parce qu’il veut – dans son obsession de « l’America first » – transformer un Accord international endossé par le Conseil de Sécurité de l’ONU (3) en stratégie unilatérale propre aux États-Unis, et entraîner ses alliés à sa suite. Il sait cependant qu’il ne peut pas obtenir l’assentiment des autres puissances signataires de l’Accord. D’où cette démarche compliquée de contournement pour renverser la situation. Une démarche appuyée sur une mise en accusation de Téhéran « coupable » de ne pas respecter « l’esprit » de l’Accord… alors même que l’AIEA – chargée précisément par le JCPOA de la surveillance de son application – confirme encore que l’Iran applique effectivement l’Accord. C’est une manipulation de la réalité. C’est une politique qui consiste à qualifier l’attitude iranienne d’agression alors que l’agression est ici manifestement organisée par Donald Trump, avec Rex Tillerson, James Mattis et Herbert Raymond McMaster, c’est à dire par les principaux responsables de l’administration américaine en matière de politiques étrangère, de défense et de sécurité. C’est en cela que la démarche de Trump est pensée et ajustée. Elle n’est pas si incohérente que beaucoup, y compris des experts, le disent.

La démarche de Trump porte d’ailleurs nettement la marque de James Mattis. Lors d’une substantielle conférence donnée le 22 avril 2016 au Center for Strategic and International Studies (CSIS), Mattis avait affirmé que l’Accord de Vienne « présente quelques avantages » et « qu’il n’est pas sans mérite ». Les critiques formulées par le général avaient alors porté non pas sur l’Accord, mais sur l’ensemble de la politique étrangère d’Obama. Celle-ci, selon James Mattis, manquant de fermeté, de cohérence stratégique et d’attention vis à vis des alliés des États-Unis… On retrouve exactement cet esprit là dans la « nouvelle stratégie » de Donald Trump.

Soulignons enfin que l’Accord de Vienne avait un autre objectif, implicite, qui était, à terme, la réintégration de l’Iran dans les relations internationales, comme partenaire de stabilité et de coopération possible. C’est ce que souhaitait Obama. Même si cet objectif était aussi, dans un nouveau contexte, de conserver aux États-Unis leur hégémonie au Moyen-Orient. C’était une autre forme de l’exercice de la domination : moins unilatérale, plus négociatrice, plus respectueuse ou plus utilisatrice du droit.

Trump, à l’inverse, de façon volontariste, veut réinsérer la question iranienne dans une conception centrée sur les logiques de puissance et la politique de force (4), avec la consolidation du camp pro-américain dont Israël et l’Arabie Saoudite en première ligne. Dans ce cadre, Trump risque d’obtenir un climat de très vive hostilité et une montée de tensions très fortes. L’Iran pourrait décider de se désengager d’un Accord qui ne lui apporte plus aucun bénéfice stratégique et économique. Téhéran serait alors tenté par une course au nucléaire comme moyen de dissuasion. L’Arabie Saoudite mais aussi la Turquie, par exemple, pourraient vouloir à leur tour se lancer dans une stratégie de dissuasion nucléaire.

La politique Donald Trump n’a donc pas comme seul résultat une « fragilisation » de l’Accord, une montée des incertitudes et de l’imprévisibilité au Moyen-Orient… ce qui n’est déjà pas rien. C’est une stratégie délibérée d’affrontement au prix de risques considérables pour l’avenir. La stratégie de l’administration américaine, vis à vis de l’Iran, comme vis à vis de la Corée du Nord est une logique de puissance plus construite qu’il n’y paraît. Cette logique de puissance fait fi des contradictions et des risques. Elle utilise à plein toutes les surenchères possibles afin de nourrir en permanence les menaces et les chantages pour imposer sa loi dans un contexte contradictoire où celle-ci n’est plus évidente. C’est cette escalade incessante dans la politique de force, et ses conséquences potentielles qui donnent à la stratégie de l’administration Trump un aspect non rationnel.

Les tambours de guerre de Kissinger…

L’irresponsabilité d’une telle stratégie se mesure donc aux engrenages dangereux, aléatoires donc pas nécessairement maîtrisables, qu’elle met en route, avec les enchaînements et les effets que cela peut permettre : de très graves conflits. La politique de Trump est globalement un catalyseur brutal des facteurs de déstabilisation, de crise et de guerre au Moyen-Orient. C’est un désastre annoncé. Comme si l’héritage de Georges W. Bush ne suffisait pas… Il y a donc – et c’est urgent – des initiatives à prendre, en particulier de la part de la France et des Pays de l’Union Européenne, pour traiter cette inquiétante situation.

Les Européens sont d’autant plus préoccupés que l’Iran est un marché de plus de 80 millions d’habitants situé quasiment à ses portes. C’est une potentialité importante d’investissements, et de nouvelles sanctions américaines pourraient impacter négativement les ambitions économiques des pays de l’Union européenne. Les Européens, la Russie et la Chine sont heureusement sur un front commun de préservation de l’Accord, même si les positionnements s’expriment très différemment.

En proposant devant l’Assemblée générale de l’ONU de « compléter l’Accord » sur le nucléaire iranien, Emmanuel Macron est pourtant allé dans le sens de Donald Trump. Une déclaration de l’International Crisis Group (5) commente d’ailleurs sèchement cette proposition en la qualifiant « d’erreur et d’interprétation d’intérêt propre », ce qui veut dire, au moins, contraire à l’intérêt collectif d’une préservation de l’Accord. C’est à suivre.

Il est cependant question d’une visite d’Emmanuel Macron en Iran. L’Allemagne, la France et le Royaume Uni auraient décidé de coordonner sérieusement leur action diplomatique. Par la voix de Federica Mogherini, l’UE maintient une ligne positive de fermeté pour sauver l’Accord… On mesurera donc le sens et l’efficacité des initiatives prises à leur contenu réel, à la détermination opposée à la mise en œuvre de la « nouvelle » stratégie américaine au Moyen-Orient, afin de pouvoir insuffler une toute autre dynamique que celle qui se dessine. Mais pour cela il faudra que la France et ses partenaires prennent concrètement, visiblement les décisions politiques nécessaires, les distances critiques indispensables avec leur tropisme otanien et avec leur obsession du soutien à l’inacceptable politique israélienne. Il y a du chemin à faire… Sauf pour ceux qui souhaiteraient donner raison au vieux Kissinger qui affirma en novembre 2011 : « si vous n’entendez pas les tambours de la guerre c’est que vous êtes sourd » (6).

1) Cet Accord, désigné aussi Plan d’Action Global Conjoint ou JCPOA, selon l’acronyme anglais, a été signé le 14 juillet 2015 à Vienne par l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Russie, l’Union Européenne et l’Iran. C’est Federica Mogherini, Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la sécurité qui a piloté les négociations avec l’Iran.

2) Trump évite de rappeler que l’Iran et les États-Unis convergent objectivement face au terrorisme dans un combat parallèle contre l’Organisation de l’État Islamique. Et si le régime iranien peut être qualifié de dictatorial… cette qualification peut être attribuée aussi à certains alliés privilégiés de Washington comme l’Arabie saoudite.

3) Résolution 2231 adoptée à l’unanimité du Conseil le 20 juillet 2015.

4) Sur la politique étrangère de Donald Trump, voir sur ce blog les deux articles suivants : « Quel monde selon Trump ? » (13 12 2016), et « Trump : war president ? » (18 03 2017).

5) Déclaration de l’International Crisis Group (ICG), 13 10 2017. L’ICG est une ONG internationale reconnue pour ses expertises portant sur les conflits. Depuis 2004, l’ ICG est présidée par Jean-Marie Guéhenno, ancien Secrétaire général adjoint de l’ONU, en charge du Département des opérations de maintien de la paix de 2000 à 2008.

6 ) Henry Kissinger: « If You Can’t Hear the Drums of War You Must Be Deaf », The Daily Squib  https://www.dailysquib.co.uk/most-popular/3089-henry-kissinger-if-you-cant-hear-the-drums-of-war-you-must-be-deaf.html

DOCUMENT : Traité d’interdiction des armes nucléaires. Texte intégral.

ONU Sigle

Nations-Unies

Assemblée générale – 7 Juillet 2017

A/CONF.229/2017/8*al

Conférence des Nations Unies pour la négociation
d’un instrument juridiquement contraignant
visant à interdire les armes nucléaires
en vue de leur élimination complète

New York, 27-31 mars et 15 juin-7 juillet 2017

Point 9 de l’ordre du jour

Négociations, conformément au paragraphe 8
de la résolution 71/258 de l’Assemblée générale en date
du 23 décembre 2016, en vue de l’adoption d’un instrument
juridiquement contraignant visant à interdire les armes
nucléaires en vue de leur élimination complète

Traité sur l’interdiction des armes nucléaires

Les États Parties au présent Traité,

Résolus à contribuer à la réalisation des buts et principes énoncés dans la Charte des Nations Unies,

Profondément préoccupés par les conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire qu’aurait tout recours aux armes nucléaires, et estimant par conséquent nécessaire d’éliminer complètement ce type d’arme, seul moyen de garantir que les armes nucléaires ne soient plus jamais utilisées, quelles que soient les circonstances,

Conscients des risques que fait peser la persistance des armes nucléaires, notamment du risque d’explosion d’armes nucléaires résultant d’un accident, d’une erreur d’appréciation ou d’un acte intentionnel, et soulignant que ces risques concernent la sécurité de l’humanité tout entière et que tous les États ont la responsabilité commune de prévenir toute utilisation d’armes nucléaires,

Gardant à l’esprit que les effets catastrophiques des armes nucléaires ne peuvent être contrés de manière satisfaisante, transcendent les frontières nationales, ont des répercussions profondes sur la survie de l’humanité, l’environnement, le développement socioéconomique, l’économie mondiale, la sécurité alimentaire et la santé des générations actuelles et futures et touchent de manière disproportionnée les femmes et les filles, notamment en raison des effets des rayonnements ionisants,

Prenant note des impératifs éthiques pour le désarmement nucléaire et de la nécessité pressante d’instaurer un monde exempt à jamais d’armes nucléaires, bien public mondial des plus précieux, servant les intérêts de la sécurité nationale et collective,

Conscients des souffrances et des dommages inacceptables subis par les victimes de l’emploi d’armes nucléaires (hibakushas) et par les personnes touchées par les essais d’armes nucléaires,

Constatant les effets disproportionnés des activités relatives aux armes nucléaires sur les peuples autochtones,

Réaffirmant que tous les États doivent se conformer en tout temps au droit international applicable, notamment le droit international humanitaire et le droit international des droits de l’homme,

Se fondant sur les principes et les règles du droit international humanitaire, en particulier le principe selon lequel le droit des parties à un conflit armé de choisir des méthodes ou moyens de guerre n’est pas illimité, le principe de distinction, l’interdiction des attaques menées sans discrimination, les règles relatives à la proportionnalité et aux précautions dans l’attaque, l’interdiction de l’emploi d’armes de nature à causer des maux superflus ou des souffrances inutiles et les règles relatives à la protection du milieu naturel,

Considérant que tout emploi d’armes nucléaires serait contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés, tout particulièrement aux principes et règles du droit international humanitaire,

Réaffirmant que tout emploi d’armes nucléaires serait également inacceptable au regard des principes de l’humanité et des exigences de la conscience publique,

Rappelant que, conformément à la Charte des Nations Unies, les États doivent s’abstenir, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies, et qu’il faut favoriser l’établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde,

Rappelant également la première résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, adoptée le 24 janvier 1946, et les résolutions ultérieures qui appellent à l’élimination des armes nucléaires,

Préoccupés par la lenteur du désarmement nucléaire, par l’importance que continuent de prendre les armes nucléaires dans les concepts, doctrines et politiques militaires et de sécurité et par le gaspillage de ressources économiques et humaines dans des programmes de production, d’entretien et de modernisation d’armes nucléaires,

Estimant qu’une interdiction des armes nucléaires juridiquement contraignante constitue une contribution importante en vue d’instaurer un monde exempt à jamais d’armes nucléaires, dans lequel ces armes auraient été éliminées de manière irréversible, vérifiable et transparente, et résolus à agir dans ce sens,

Résolus à agir pour que de réels progrès soient accomplis sur la voie d’un désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace,

Réaffirmant qu’il existe une obligation de poursuivre de bonne foi et de mener à terme des négociations conduisant au désarmement nucléaire dans tous ses aspects, sous un contrôle international strict et efficace,

Réaffirmant également que la mise en œuvre intégrale et effective du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, pierre angulaire du régime de désarmement et de non-prolifération nucléaires, est indispensable pour favoriser la paix et la sécurité internationales,

Considérant que le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et son régime de vérification constituent un élément vital du régime de désarmement et de non-prolifération nucléaires,

Se déclarant de nouveau convaincus que la création de zones exemptes d’armes nucléaires internationalement reconnues, fondées sur des accords librement conclus entre les États de la région concernée, consolide la paix et la sécurité aux niveaux mondial et régional, renforce le régime de non-prolifération nucléaire et contribue à la réalisation de l’objectif du désarmement nucléaire,

Soulignant qu’aucune disposition du présent Traité ne sera interprétée comme portant atteinte au droit inaliénable de tous les États Parties de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, sans discrimination,

Conscients que la participation pleine et effective des femmes et des hommes, sur un pied d’égalité, est un facteur déterminant pour la promotion et l’instauration d’une paix et d’une sécurité durables, et déterminés à appuyer et à renforcer la participation effective des femmes au désarmement nucléaire,

Constatant l’importance de l’éducation en matière de paix et de désarmement sous tous leurs aspects et de la sensibilisation aux risques et aux effets des armes nucléaires pour les générations actuelles et futures, et déterminés à diffuser les normes et principes inscrits dans le présent Traité,

Soulignant le rôle de la conscience publique dans l’avancement des principes de l’humanité, comme en atteste l’appel à l’élimination complète des armes nucléaires, et saluant les efforts déployés à cette fin par l’Organisation des Nations Unies, le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, d’autres organisations internationales ou régionales, des organisations non gouvernementales, des dignitaires religieux, des parlementaires, des universitaires et les hibakushas,

Sont convenus de ce qui suit :

Article premier
Interdictions

Chaque État Partie s’engage à ne jamais, en aucune circonstance :

a) Mettre au point, mettre à l’essai, produire, fabriquer, acquérir de quelque autre manière, posséder ou stocker des armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires;

b) Transférer à qui que ce soit, ni directement ni indirectement, des armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires, ou le contrôle de telles armes ou de tels dispositifs explosifs;

c) Accepter, ni directement ni indirectement, le transfert d’armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires ou du contrôle de telles armes ou de tels dispositifs explosifs;

d) Employer ni menacer d’employer des armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires;

e) Aider, encourager ou inciter quiconque, de quelque manière que ce soit, à se livrer à une activité interdite à un État Partie par le présent Traité;

f) Demander ou recevoir de l’aide de quiconque, de quelque manière que ce soit, pour se livrer à une activité interdite à un État Partie par le présent Traité;

g) Autoriser l’implantation, l’installation ou le déploiement d’armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires sur son territoire ou en tout lieu placé sous sa juridiction ou son contrôle.

Article 2
Déclarations

1. Chaque État Partie communique au Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, au plus tard 30 jours après l’entrée en vigueur du présent Traité à son égard, une déclaration dans laquelle il indique :

a) S’il a été propriétaire ou détenteur d’armes nucléaires ou de dispositifs explosifs nucléaires ou s’il en a contrôlés, et s’il a abandonné son programme d’armement nucléaire, y compris en éliminant ou en reconvertissant irréversiblement toutes les installations liées aux armes nucléaires, avant l’entrée en vigueur du présent Traité à son égard;

b) S’il est propriétaire ou détenteur d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires ou s’il en contrôle, nonobstant l’article premier, alinéa a);

c) Si, sur son territoire ou en tout lieu placé sous sa juridiction ou son contrôle, se trouvent des armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires dont un autre État est propriétaire ou détenteur ou qu’il contrôle, nonobstant l’article premier, alinéa g).

2. Le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies transmet toutes les déclarations reçues aux États Parties.

Article 3
Garanties

1. Chaque État Partie auquel les paragraphes 1 ou 2 de l’article 4 ne s’appliquent pas maintient au minimum en vigueur les obligations qui lui incombent au titre des garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique au moment de l’entrée en vigueur du présent Traité, sans préjudice de tout instrument pertinent supplémentaire qu’il pourrait adopter à l’avenir.

2. Chaque État Partie auquel les paragraphes 1 ou 2 de l’article 4 ne s’appliquent pas et qui ne l’a pas encore fait, conclut un accord de garanties généralisées avec l’Agence internationale de l’énergie atomique [INFCIRC/153 (corrigé)] et le met en vigueur. Les négociations sur cet accord commencent dans un délai de 180 jours après l’entrée en vigueur du présent Traité à l’égard de l’État Partie concerné. L’accord entre en vigueur au plus tard 18 mois après l’entrée en vigueur du présent Traité à l’égard dudit État Partie. Par la suite, chaque État Partie respecte les obligations qui en découlent, sans préjudice de tout instrument pertinent supplémentaire qu’il pourrait adopter à l’avenir.

Article 4
Vers l’élimination complète des armes nucléaires

1. Chaque État Partie qui, après le 7 juillet 2017, a été propriétaire d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires ou qui en a possédé ou contrôlé et qui a abandonné son programme d’armement nucléaire, y compris en éliminant ou en reconvertissant irréversiblement toutes les installations liées aux armes nucléaires, avant l’entrée en vigueur du présent Traité à son égard, coopère avec l’autorité internationale compétente désignée en application du paragraphe 6 du présent article afin de vérifier l’abandon irréversible de son programme d’armement nucléaire. L’autorité internationale compétente rend compte aux États Parties. L’État Partie concerné conclut avec l’Agence internationale de l’énergie atomique un accord de garanties suffisant pour donner l’assurance crédible que des matières nucléaires déclarées ne seront pas détournées d’activités nucléaires pacifiques et qu’il n’y aura pas de matières ou d’activités nucléaires non déclarées sur tout son territoire. Les négociations relatives à cet accord commencent dans un délai de 180 jours après l’entrée en vigueur du présent Traité à l’égard dudit État Partie. L’accord entre en vigueur au plus tard 18 mois après l’entrée en vigueur du présent Traité à l’égard dudit État Partie. Par la suite, ledit État Partie respecte au minimum les obligations relatives à ces garanties, sans préjudice de tout instrument pertinent supplémentaire qu’il pourrait adopter à l’avenir.

2. Nonobstant l’article premier, alinéa a), chaque État Partie qui est propriétaire d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires ou qui en possède ou en contrôle les retire sans délai du service opérationnel et les détruit dans les meilleurs délais, mais au plus tard à la date fixée à la première réunion des États Parties, conformément à un plan juridiquement contraignant et assorti d’échéances précises en vue de l’abandon vérifié et irréversible de son programme d’armement nucléaire, qui comprend l’élimination ou la reconversion irréversible de toutes les installations liées aux armes nucléaires. Au plus tard 60 jours après l’entrée en vigueur du présent Traité à son égard, l’État Partie présente ce plan aux États Parties ou à une autorité internationale compétente désignée par les États Parties. Le plan est alors négocié avec l’autorité internationale compétente, qui le soumet à la réunion suivante des États Parties ou à la conférence d’examen suivante, si cette dernière a lieu avant la réunion, pour approbation conformément à son règlement intérieur.

3. Un État Partie visé par le paragraphe 2 conclut avec l’Agence internationale de l’énergie atomique un accord de garanties suffisant pour donner l’assurance crédible que des matières nucléaires déclarées ne seront pas détournées d’activités nucléaires pacifiques et qu’il n’y aura pas d’activités ou de matières nucléaires non déclarées sur tout son territoire. Les négociations relatives à cet accord commencent au plus tard le jour où la mise en œuvre du plan visé au paragraphe 2 est achevée. L’accord entre en vigueur au plus tard 18 mois après la date d’engagement des négociations. Par la suite, l’État Partie concerné respecte au minimum les obligations relatives à ces garanties, sans préjudice de tout instrument pertinent supplémentaire qu’il pourrait adopter à l’avenir. Après l’entrée en vigueur de l’accord mentionné dans le présent paragraphe, ledit État Partie communique au Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies une déclaration finale indiquant qu’il s’est acquitté de ses obligations au titre du présent article.

4. Nonobstant l’article premier, alinéas b) et g), chaque État Partie qui dispose d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires sur son territoire ou en tout lieu placé sous sa juridiction ou son contrôle dont un autre État est propriétaire ou détenteur ou qu’il contrôle veille au retrait rapide de ces armes dans les meilleurs délais, mais au plus tard à la date fixée à la première réunion des États Parties. Une fois le retrait de ces armes ou de ces autres dispositifs explosifs effectué, ledit État Partie communique au Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies une déclaration indiquant qu’il s’est acquitté de ses obligations au titre du présent article.

5. Chaque État Partie visé par le présent article présente à chaque réunion des États Parties et à chaque conférence d’examen un rapport sur les progrès accomplis pour s’acquitter de ses obligations au titre du présent article, jusqu’à ce qu’elles soient remplies.

6. Les États Parties désignent une ou des autorités internationales compétentes pour négocier et vérifier l’abandon irréversible des programmes d’armement nucléaire, y compris l’élimination ou la reconversion irréversible de toutes les installations liées aux armes nucléaires, conformément aux paragraphes 1, 2 et 3 du présent article. Si cette désignation n’a pas eu lieu avant l’entrée en vigueur du présent Traité à l’égard d’un État Partie visé au paragraphe 1 ou 2 du présent article, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies convoque une réunion extraordinaire des États Parties pour prendre toute décision qui pourrait être nécessaire.

Article 5
Mesures d’application nationale

1. Chaque État Partie prend les mesures requises pour s’acquitter de ses obligations au titre du présent Traité.

2. Chaque État Partie prend toutes les mesures d’ordre législatif, réglementaire et autre qui sont nécessaires, y compris l’imposition de sanctions pénales, pour prévenir et réprimer toute activité interdite à un État Partie par le présent Traité qui serait menée par des personnes ou sur un territoire se trouvant sous sa juridiction ou son contrôle.

Article 6
Assistance aux victimes et remise en état de l’environnement

1. Chaque État Partie fournit de manière suffisante aux personnes relevant de sa juridiction qui sont touchées par l’utilisation ou la mise à l’essai d’armes nucléaires, conformément au droit international humanitaire et au droit international des droits de l’homme applicables, une assistance prenant en considération l’âge et le sexe, sans discrimination, y compris des soins médicaux, une réadaptation et un soutien psychologique, ainsi qu’une insertion sociale et économique.

2. Chaque État Partie, s’agissant des zones sous sa juridiction ou son contrôle contaminées par suite d’activités liées à la mise à l’essai ou à l’utilisation d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires, prend les mesures nécessaires et appropriées en vue de la remise en état de l’environnement des zones ainsi contaminées.

3. Les obligations visées aux paragraphes 1 et 2 sont sans préjudice des devoirs et obligations qui incombent à tout autre État au titre du droit international ou d’accords bilatéraux.

Article 7
Coopération et assistance internationales

1. Chaque État Partie coopère avec les autres États Parties pour faciliter la mise en œuvre du présent Traité.

2. En remplissant ses obligations au titre du présent Traité, chaque État Partie a le droit de solliciter et de recevoir une assistance d’autres États Parties dans la mesure du possible.

3. Chaque État Partie qui est en mesure de le faire fournit une assistance technique, matérielle et financière aux États Parties touchés par l’utilisation ou la mise à l’essai d’armes nucléaires afin de contribuer à la mise en œuvre du présent Traité.

4. Chaque État Partie qui est en mesure de le faire fournit une assistance aux victimes de l’utilisation ou de la mise à l’essai d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires.

5. L’assistance visée par le présent article peut notamment être fournie par l’intermédiaire des organismes des Nations Unies, d’organisations ou institutions internationales, régionales ou nationales, d’organisations ou institutions non gouvernementales, du Comité international de la Croix-Rouge, de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, ou des sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, ou dans un cadre bilatéral.

6. Sans préjudice de tout autre devoir ou obligation que pourrait lui imposer le droit international, il incombe à l’État Partie qui a utilisé ou mis à l’essai des armes nucléaires ou tout autre dispositif explosif nucléaire de fournir une assistance suffisante aux États Parties touchés aux fins de l’assistance aux victimes et de la remise en état de l’environnement.

Article 8
Réunion des États Parties

1. Les États Parties se réunissent régulièrement pour examiner toute question concernant l’application ou la mise en œuvre du présent Traité, conformément à ses dispositions pertinentes, et de nouvelles mesures de désarmement nucléaire, et, s’il y a lieu, pour prendre des décisions à cet égard, notamment :

a) La mise en œuvre et l’état du présent Traité;

b) Des mesures visant à vérifier dans des délais précis l’abandon irréversible des programmes d’armement nucléaire, y compris les protocoles additionnels au présent Traité;

c) Toutes autres questions, conformément aux dispositions du présent Traité.

2. Le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies convoque la première réunion des États Parties dans l’année suivant l’entrée en vigueur du présent Traité. Les réunions ultérieures sont convoquées tous les deux ans par le Secrétaire général, à moins qu’il n’en soit convenu autrement par les États Parties. La Réunion des États Parties adopte son règlement intérieur à sa première session. Tant que ce texte n’a pas été adopté, le Règlement intérieur de la Conférence des Nations Unies pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète s’applique.

3. Le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies convoque, s’il le juge nécessaire, des réunions extraordinaires des États Parties à la demande écrite de tout État Partie, pour autant que celle-ci soit soutenue par au moins un tiers des États Parties.

4. Cinq ans après l’entrée en vigueur du présent Traité, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies convoque une conférence chargée d’examiner le fonctionnement du Traité et les progrès accomplis dans la réalisation des buts énoncés dans le Traité. Par la suite, tous les six ans, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies convoque des conférences d’examen ayant le même objet, à moins qu’il n’en soit convenu autrement par les États Parties.

5. Les États non parties au présent Traité, de même que les entités compétentes du système des Nations Unies, d’autres organisations ou institutions internationales compétentes, des organisations régionales, le Comité international de la Croix-Rouge, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et les organisations non gouvernementales concernées, sont invités à assister aux réunions des États Parties et aux conférences d’examen en qualité d’observateurs.

Article 9
Coûts

1. Les coûts des réunions des États Parties, des conférences d’examen et des réunions extraordinaires des États Parties sont pris en charge par les États Parties et les États non parties au présent Traité participant à ces réunions ou conférences en qualité d’observateurs, selon le barème dûment ajusté des quotes-parts de l’Organisation des Nations Unies.

2. Les coûts supportés par le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies pour diffuser les déclarations visées à l’article 2 du présent Traité, les rapports visés à l’article 4 et les propositions d’amendement visées à l’article 10 sont pris en charge par les États Parties selon le barème dûment ajusté des quotes-parts de l’Organisation des Nations Unies.

3. Les coûts associés à la mise en œuvre des mesures de vérification prévues par l’article 4, de même que les coûts associés à la destruction d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires et à l’abandon des programmes d’armement nucléaire, y compris l’élimination ou la reconversion de toutes les installations liées aux armes nucléaires, devraient être pris en charge par les États Parties auxquels ils sont imputables.

Article 10
Amendements

1. Un État Partie peut proposer des amendements au présent Traité à tout moment après son entrée en vigueur. Le texte de toute proposition d’amendement est communiqué au Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, qui le diffuse à l’ensemble des États Parties et recueille leur avis quant à l’opportunité d’examiner la proposition. Si une majorité des États Parties notifient au Secrétaire général, au plus tard 90 jours après la diffusion de la proposition, qu’ils sont favorables à un examen approfondi, la proposition est examinée à la réunion suivante des États Parties ou à la conférence d’examen suivante si cette dernière a lieu avant la réunion.

2. Les réunions des États Parties et les conférences d’examen peuvent convenir d’amendements qui sont adoptés par un vote positif à la majorité des deux tiers des États Parties. Le Dépositaire communique à l’ensemble des États Parties tout amendement ainsi adopté.

3. L’amendement entre en vigueur à l’égard de tout État Partie qui dépose son instrument de ratification ou d’acceptation dudit amendement 90 jours après le dépôt de tels instruments de ratification ou d’acceptation par la majorité des États Parties au moment de l’adoption. Par la suite, il entre en vigueur à l’égard de tout autre État Partie 90 jours après le dépôt de son instrument de ratification ou d’acceptation de l’amendement.

Article 11
Règlement des différends

1. En cas de différend entre deux ou plusieurs États Parties portant sur l’interprétation ou l’application du présent Traité, les Parties concernées se consultent en vue d’un règlement du différend par voie de négociation ou par d’autres moyens pacifiques de leur choix, conformément à l’Article 33 de la Charte des Nations Unies.

2. La Réunion des États Parties peut contribuer au règlement du différend, notamment en offrant ses bons offices, en invitant les États Parties concernés à entamer la procédure de règlement de leur choix et en recommandant une limite à la durée de la procédure convenue, conformément aux dispositions pertinentes du présent Traité et à la Charte des Nations Unies.

Article 12
Universalité

Chaque État Partie encourage les États non parties au présent Traité à le signer, à le ratifier, à l’accepter, à l’approuver ou à y adhérer, dans le but de susciter l’adhésion de tous les États au présent Traité.

Article 13
Signature

Le présent Traité est ouvert à la signature de tous les États au Siège de l’Organisation des Nations Unies à New York à compter du 20 septembre 2017.

Article 14
Ratification, acceptation, approbation ou accession

Le présent Traité est soumis à la ratification, à l’acceptation ou à l’approbation des États signataires. Il est ouvert à l’accession.

Article 15
Entrée en vigueur

1. Le présent Traité entre en vigueur 90 jours après le dépôt du cinquantième instrument de ratification, d’acceptation, d’approbation ou d’accession.

2. Pour tout État qui dépose son instrument de ratification, d’acceptation, d’approbation ou d’accession après la date de dépôt du cinquantième instrument de ratification, d’acceptation, d’approbation ou d’accession, le présent Traité entre en vigueur 90 jours après la date à laquelle cet État a déposé son instrument de ratification, d’acceptation, d’approbation ou d’accession.

Article 16
Réserves

Les articles du présent Traité ne peuvent faire l’objet de réserves.

Article 17
Durée et retrait

1. Le présent Traité a une durée illimitée.

2. Chaque État Partie, dans l’exercice de sa souveraineté nationale, a le droit de se retirer du présent Traité s’il décide que des événements extraordinaires en rapport avec l’objet du Traité ont compromis ses intérêts suprêmes. Il notifie alors ce retrait au Dépositaire. Ladite notification contient un exposé des événements extraordinaires dont l’État en question considère qu’ils ont compromis ses intérêts suprêmes.

3. Le retrait ne prend effet que 12 mois après la date de réception de la notification du retrait par le Dépositaire. Si toutefois, à l’expiration de cette période de 12 mois, l’État Partie qui se retire est partie à un conflit armé, il reste lié par les obligations résultant du présent Traité et de tout protocole additionnel jusqu’à ce qu’il ne soit plus partie à aucun conflit armé.

Article 18
Relations avec d’autres accords

La mise en œuvre du présent Traité est sans préjudice des obligations souscrites par les États Parties au titre d’accords internationaux actuels auxquels ils sont parties, pour autant que ces obligations soient compatibles avec le présent Traité.

Article 19
Dépositaire

Le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies est désigné par les présentes comme le Dépositaire du présent Traité.

Article 20
Textes faisant foi

Les textes anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe du présent Traité font également foi.

FAIT à New York, le sept juillet deux mille dix-sept.

The Nobel Peace Prize for 2017.

Déclaration du Comité Nobel. Texte intégral.

 Nobel-norway

The Norwegian Nobel Committee has decided to award the Nobel Peace Prize for 2017 to the International Campaign to Abolish Nuclear Weapons (ICAN). The organization is receiving the award for its work to draw attention to the catastrophic humanitarian consequences of any use of nuclear weapons and for its ground-breaking efforts to achieve a treaty-based prohibition of such weapons.

We live in a world where the risk of nuclear weapons being used is greater than it has been for a long time. Some states are modernizing their nuclear arsenals, and there is a real danger that more countries will try to procure nuclear weapons, as exemplified by North Korea. Nuclear weapons pose a constant threat to humanity and all life on earth. Through binding international agreements, the international community has previously adopted prohibitions against land mines, cluster munitions and biological and chemical weapons. Nuclear weapons are even more destructive, but have not yet been made the object of a similar international legal prohibition.

Through its work, ICAN has helped to fill this legal gap. An important argument in the rationale for prohibiting nuclear weapons is the unacceptable human suffering that a nuclear war will cause. ICAN is a coalition of non-governmental organizations from around 100 different countries around the globe. The coalition has been a driving force in prevailing upon the world’s nations to pledge to cooperate with all relevant stakeholders in efforts to stigmatise, prohibit and eliminate nuclear weapons. To date, 108 states have made such a commitment, known as the Humanitarian Pledge.

Furthermore, ICAN has been the leading civil society actor in the endeavour to achieve a prohibition of nuclear weapons under international law. On 7 July 2017, 122 of the UN member states acceded to the Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons. As soon as the treaty has been ratified by 50 states, the ban on nuclear weapons will enter into force and will be binding under international law for all the countries that are party to the treaty.

The Norwegian Nobel Committee is aware that an international legal prohibition will not in itself eliminate a single nuclear weapon, and that so far neither the states that already have nuclear weapons nor their closest allies support the nuclear weapon ban treaty. The Committee wishes to emphasize that the next steps towards attaining a world free of nuclear weapons must involve the nuclear-armed states. This year’s Peace Prize is therefore also a call upon these states to initiate serious negotiations with a view to the gradual, balanced and carefully monitored elimination of the almost 15,000 nuclear weapons in the world. Five of the states that currently have nuclear weapons – the USA, Russia, the United Kingdom, France and China – have already committed to this objective through their accession to the Treaty on the Non-Proliferation of Nuclear Weapons of 1970. The Non-Proliferation Treaty will remain the primary international legal instrument for promoting nuclear disarmament and preventing the further spread of such weapons.

It is now 71 years since the UN General Assembly, in its very first resolution, advocated the importance of nuclear disarmament and a nuclear weapon-free world. With this year’s award, the Norwegian Nobel Committee wishes to pay tribute to ICAN for giving new momentum to the efforts to achieve this goal.

The decision to award the Nobel Peace Prize for 2017 to the International Campaign to Abolish Nuclear Weapons has a solid grounding in Alfred Nobel’s will. The will specifies three different criteria for awarding the Peace Prize: the promotion of fraternity between nations, the advancement of disarmament and arms control and the holding and promotion of peace congresses. ICAN works vigorously to achieve nuclear disarmament. ICAN and a majority of UN member states have contributed to fraternity between nations by supporting the Humanitarian Pledge. And through its inspiring and innovative support for the UN negotiations on a treaty banning nuclear weapons, ICAN has played a major part in bringing about what in our day and age is equivalent to an international peace congress.

It is the firm conviction of the Norwegian Nobel Committee that ICAN, more than anyone else, has in the past year given the efforts to achieve a world without nuclear weapons a new direction and new vigour.

Oslo, 6 October 2017

UN NOBEL POUR LE DESARMEMENT

L’attribution du Prix Nobel de la Paix 2017 à la « Campagne Internationale pour l’Abolition des armes Nucléaires » (ICAN) est une grande décision qui honore un réseau pacifiste dont l’action – comme le souligne le Comité Nobel lui-même – a directement contribué à l’adoption par l’ONU du Traité d’interdiction des armes nucléaires.

Ce n’est pas seulement une reconnaissance. C’est un acte qui a du sens et qui pèsera dans l’avenir. Un acte dont la portée positive est énorme. Cette attribution, en effet, va encourager toutes les forces favorables à l’élimination des armes nucléaires. C’est un pas déterminant dans la légitimation de l’action de toutes celles et ceux qui s’engagent réellement dans cette voie. C’est une forme d’admonestation directe pour Donald Trump qui cherche dangereusement tous les moyens pour mettre en cause l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et pour faire monter les tensions face à la Corée du Nord. C’est un blâme vis à vis des autorités de Corée du Nord qui provoquent et se moquent des risques de la prolifération nucléaire. C’est tout simplement la confirmation au plus haut niveau de l’éthique et du droit que la sécurité du monde ne peut s’obtenir qu’à travers le désarmement. Que le Comité Nobel puisse ainsi braver toutes les crispations et les hypocrisies sur la dissuasion en indiquant, précisément, que la voie à suivre est celle du désarmement et de l’élimination des armes nucléaires… voilà qui constitue un fait nouveau de considérable importance dans les relations internationales et dans le combat pour la paix. Y compris dans les zones de conflits comme le Proche-Orient.

A sa façon, le Comité Nobel rappelle qu’en matière de sécurité et de désarmement la responsabilité est collective. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre les autorités françaises acceptent de répondre vraiment à cette exigence qui ne cesse de progresser. Dans cet esprit, elles doivent dès aujourd’hui signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires (déjà signé par plus de 50 pays), en abandonnant les faux et médiocres arguments pour échapper à cette nécessité. L’attribution de ce Prix Nobel 2017 à ICAN honore aussi, en France, tous les acteurs et les mouvements pacifistes qui participent à son action. C’est une sorte d’appel : le combat pour la paix ne peut se faire que dans la plus grande détermination. C’est ainsi que la crédibilité se gagne et que les forces de la militarisation peuvent reculer.

Jacques Fath, 06 10 2017

Europe: le mirage politique d’Emmanuel Macron.

Le discours prononcé à la Sorbonne par Emmanuel macron mérite mieux que les appréciations diverses qu’on a pu lire ici et là. Pour certains, le rappel de quelques beaux principes appelle un jugement positif ou équilibré. D’autres, plus enthousiastes encore, estiment que le bon chemin serait enfin pris pour redonner l’élan nécessaire à la construction européenne. Qu’en est-il sur le fond ?

Voilà maintenant qu’on le présente comme l’homme qui parle de l’Europe « avec du souffle, de l’enthousiasme et de l’optimisme » (1). Celui qui ose et qui propose. Il aurait même – dit-on – « historiquement raison » (2)… Il faut avoir le jugement bien faible et la mémoire bien courte pour placer la barre aussi haut et pour se sentir ainsi enivré par le discours d’Emmanuel Macron sur l’Europe. Le cadre savant et prestigieux de la Sorbonne ne fait pas disparaître la réalité : dans son inspiration et son sens ce discours est à la fois vieux et trompeur. Comme à la tribune des Nations-Unies, E. Macron nous a servi un « mirage » politique.

Certes, avec une habileté consommée, E. Macron sait transformer de vieilles conceptions politiques en « innovations radicales »… à l’image – dit-il – des « réformes inédites » engagées en France… L’Europe d’ E. Macron, est cependant beaucoup plus triviale que ne le laissent entendre ces formulations de tribune. Tout ce qu’il propose relève non pas d’une volonté quelconque de « refondation », mais de la reprise, de la reproduction de ce qui s’est déjà fait depuis des dizaines d’années. C’est à dire tout ce qui, dans l’accumulation des régressions, a provoqué la crise existentielle de la construction européenne et son rejet populaire massif. Ce n’est pas en invoquant une Europe « par et pour le peuple », sans le moindre argument concret, que les citoyens de France et d’Europe pourront se laisser convaincre. Comment la poursuite de ce qui a si brutalement échoué pourrait-elle maintenant réussir ? Ce n’est en tous les cas pas de cette façon que l’on peut avoir « historiquement raison ».

L’Europe est une idée, dit encore E. Macron. Certes, mais il appelle à « ne pas nous laisser arrêter par la forme que lui donne les circonstances historiques. Car cette forme passe, mais l’idée demeure ». C’est là, justement, que réside le problème. Quelle est cette forme, dont il parle ? .. C’est le contenu réel, ce sont les politiques communes, les institutions mises en place, les règlements, les directives communautaires, le droit européen… Bref, cette « forme » c’est tout ce que les citoyens de France et d’Europe, dans leur majorité, subissent et rejettent. C’est cette « forme » de construction qui, en vérité, a fini par tuer l’idée.

Cette « forme » qui a tué l’idée…

Emmanuel Macron fait allusion à l’histoire et à la guerre. Il en tire un enseignement : « l’idée a triomphé des ruines », affirme-t-il … Mais c’est justement à cause de cette « forme » de construction, choisie après la deuxième guerre mondiale et poursuivie dans les règles du capitalisme et les contraintes de l’atlantisme, que l’idée est aujourd’hui en ruine. Ce qui manque le plus aujourd’hui, c’est donc de nouvelles idées, pour de nouvelles « formes », avec l’ambition d’une rupture véritable et d’un projet totalement différent dans ses principes de base et dans son ambition. La reprise du mot « refondation », utilisé maintenant par la quasi totalité des forces politiques pour se distancier de l’échec et des rejets populaires, ne fera pas illusion.

Avec le ton qui sied à l’autorité E. Macron dit aussi : « je ne laisserai rien, rien à toutes celles et ceux qui promettent la haine, la division ou le repli national. Je ne leur laisserai aucune proposition ». Voilà qui est bien envoyé. Cependant, le premier problème de l’Union aujourd’hui… c’est elle-même. C’est, toujours, cette « forme » de la construction qui, à force de chômage, d’inégalités et d’espoirs déçus, a fini par susciter les replis et nourrir les nationalismes… Jusqu’aux forces de l’extrême droite et du racisme. Les divisions, les haines, les dangers sont un effet congénital de cette construction européenne. Les replis et les nationalismes ont des causes. Ils sont le fruit de responsabilités inhérentes au processus actuel de la construction européenne. Ce sont donc bien les politiques européennes qu’il faut très concrètement changer. Et ne pas laisser entendre – durant une heure et demie de discours – que les mêmes idées et les mêmes conceptions pourraient ouvrir un autre avenir. Qui peut le croire vraiment ? Et pourtant, E Macron ne dit rien qui ne soit le prolongement de ce qui se fait depuis des dizaines d’années.

Il reprend, par exemple, l’exigence de la « convergence ». Utiliser ce concept politique de « convergence » n’est pas innocent en Europe. Dès les années 80, en effet, cette thématique était au cœur des débats et des projets qui donneront plus tard les critères de Maastricht et le Pacte de stabilité, c’est à dire les mécanismes et les contraintes qui constituent le néolibéralisme européen, les règles anti-sociales et le processus sans fin de l’austérité. De cela, E. Macron ne dit rien. C’est ce qui constitue le point le plus faible et surtout le côté le plus trompeur de son discours.

E. Macron soulève, en fait, un grand nombre de questions. Il est vrai, maintenant, que tout fait problème en Europe. Il cite, en premier lieu, l’enjeu de la sécurité qu’il définit comme « fondement de toute communauté politique ». Il invoque les « fragilités » de l’Union et le terrorisme. Certes, mais la réponse essentielle qu’il apporte immédiatement est celle de la Défense européenne en proposant rien moins que la poursuite et le renforcement de ce qui a déjà été mis en place de Conseils en Sommets depuis des lustres. Comme si la primauté de l’exercice de la force pour des opérations militaires à l’extérieur étaient LA solution alors que son Ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, quelques jours auparavant, explique devant le Conseil de Sécurité, que ces opérations coûtent trop cher et ne sont pas efficaces… Elles créent donc, selon le Ministre, une situation « qui n’est plus tenable ». Qu’importe… E. Macron insiste et propose de bâtir une « culture stratégique commune », gage, selon lui, d’une crédibilité européenne. Mais pour obtenir une culture stratégique commune il faut au moins des éléments de politique étrangère collective, des valeurs et des visions convergentes du monde. Avec qui ?.. Avec l’OTAN, ses visées hégémoniques  et ses logiques de puissance ? Avec les dérives fascisantes des régimes de Hongrie et de Pologne ? Faut-il vraiment endosser tout cela ?

Atlantisme congénital et normalisation néolibérale

Soulignons qu’aujourd’hui – autre exemple – nombreux sont les observateurs, les acteurs sociaux, les responsables politiques conscients de l’origine sociale (au sens large) des crises, des tensions, de la violence politique, des migrations massives. Un rappel devient donc indispensable. En 1975, la Communauté européenne a signé avec les pays dits ACP (d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique) ce qu’on appelle la Convention de Lomé : un accord qui contenait des dispositions dites non-réciproques, c’est à dire au bénéfice premier des ACP, afin de favoriser leur développement. Par exemple, un fond de stabilisation des cours des produits de base (le « Stabex »)… La Convention de Lomé, ce n’était pas le Pérou, si l’on peut dire… mais c’était l’esprit de ce temps là. En 1995, l’UE a établi avec les PSEM (Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée), c’est à dire l’ensemble des pays du monde arabe, un partenariat avec des coopérations comportant la même ambition d’aide au développement. Dès le début des années 2000, ces deux projets ont été littéralement laminés, normalisés à partir des critères du néolibéralisme afin de les transformer en cadres institutionnels pour des zones de libre-échange. Au bénéfice du capital privé, des PME et des grands groupes européens d’abord. Exit l’ambition des projets conçus pour la maîtrise du développement. Place à la libéralisation et à la déréglementation.

Ce scandale néocolonial souligne la responsabilité européenne la plus récente dans la crise au Sud, dans la crise du mode de développement et de l’ordre international. Est-ce qu’il n’y a pas, ici aussi, un grand et grave sujet de réflexion et d’élaboration pour de nouveaux rapports de partenariat et d’intérêt réciproque avec l’ensemble des pays qu’on appelle encore « en développement » ? Les dirigeants européens pourront disserter longtemps sur la problématique des réfugiés en multipliant les mensonges sur leur désir d’accueillir les étrangers… Tant que cette réalité des rapports de domination, tels qu’ils ont été institutionnalisés et aménagés par les pays de l’UE, pourront subsister, rien de fondamental ne pourra changer.

E. Macron s’inscrit bel et bien dans cette vision là. Il affirme nécessaire, en effet, de « maîtriser nos frontières », de mettre en place une « police des frontières » et, dans le droit fil de ce qui se fait depuis des années, reconduire ceux qui, selon lui, n’auraient pas le droit de rester. La politique de l’UE vis à vis des migrants, on le sait, n’a cessé de se préciser très négativement au cours des années avec l’affirmation d’un double « standard » désastreux permettant de distinguer ceux qui auraient (éventuellement) un droit d’asile et ceux qui doivent être refoulés grâce à la mise en œuvre de dispositifs sécuritaires et policiers adaptés. C’est cette politique là qu’ E. Macron annonce vouloir mettre en œuvre, entérinant ainsi la poursuite – comment dit-il ?.. – d’un repli souverainiste qu’il prétend combattre par ailleurs.

On pourrait ainsi poursuivre la lecture du discours d’ E. Macron sur l’Europe, en décryptant les éléments de langage significatifs d’une conception dont tous les principes de base, les idées, les paramètres, par exemple ceux de la « concurrence » ou de la « puissance », constituent à la fois l’héritage direct du passé et l’origine de la crise existentielle de la construction européenne. En politique, il est difficile d’être crédible en faisant du neuf avec du vieux, en promettant des réussites avec les recettes de l’échec. Sauf à mentir devant son public. Mais cela n’a qu’un temps.

1) « L’Europe rêvée d’Emmanuel Macron », Le Monde, éditorial du 28 09 2017.

2) « Macron a raison de mettre l’ambition européenne au cœur de son projet », Jean-Louis Bourlanges, Le Figaro, 28 09 2017.

ONU: une Assemblée générale très révélatrice…

Le texte qui suit est un ensemble d’observations concernant les crises sur les questions du nucléaire, sur la Corée du Nord, sur l’Iran, concernant la question de Palestine, la politique étrangère de la France… à partir de 5 discours prononcés à la tribune de l’Assemblée générale des Nations-Unies: ceux d’ Emmanuel Macron, Donald Trump, Benjamin Netanyahou, Mahmoud Abbas, Wang Yi et Sergueï Lavrov.

1) Le discours d’Emmanuel Macron (EM).

Ce discours vaut la peine qu’on s’y attarde en raison de ce qu’il ne dit pas, en raison de ses habiletés trompeuses davantage que pour les mérites de son contenu. Il est trop général pour être vraiment intéressant. Mais il est très révélateur. EM s’adonne à un panégyrique copieux mais peu crédible du multilatéralisme. Certes, on peut apprécier la défense de principe de l’ONU, de l’ UNESCO, du HCR… alors que d’autres attaquent frontalement le système des Nations-Unies. On peut regarder positivement quelques propositions (essentiellement institutionnelles). Mais cette intervention, aussi bien tournée qu’elle soit dans la forme, laisse l’impression d’un faux semblant et d’une faiblesse sur le fond.

Que dit E. Macron ? Il assure vouloir parler pour ceux qu’on entend pas. Il dit vouloir préserver les équilibres du monde, traiter les causes profondes de toutes les instabilités (terrorisme, migrations, réchauffement climatique). Il veut investir dans l’éducation et la santé. Il propose de renforcer les opérations de paix (en Afrique) et agir pour leur articulation avec l’Union européenne (UE), avec l’Union africaine (UA), avec les organisations « sous-régionales ». Tout cela décrit une approche nettement moins unilatérale que celle des États-Unis, moins fondée sur la force, plus négociatrice… donc plus conforme à l’esprit de la Charte des Nations-Unies. La différence avec Trump et Netanyahou est très nette. En France, les médias ont d’ailleurs alimenté l’idée d’un Président français qui « affronte » Donald Trump et qui ose lui répondre à la tribune de l’ONU… On l’a même présenté comme « l’anti-Trump »… Mais est-ce la bonne interprétation ?

En vérité, ce discours apparaît d’abord très abstrait, hors des réalités. Il n’y a guère que pour le conflit syrien qu’ EM donne quelques précisions. Il propose un processus de négociation pour un règlement politique, avec un « groupe de contact » comprenant les 5 membres permanents de Conseil de Sécurité (le P5), élargi aux États concernés, avec une « feuille de route inclusive ». Pourquoi pas… mais un tel processus est déjà en route depuis ces mois… Pour le reste, on peut dire que le discours d’ EM est une sorte… de mirage politique.

Rien sur la question de Palestine. Pas un mot malgré l’urgence. Pas une allusion. Alors qu’il s’agit de la grande question ayant mobilisé l’ONU et fait l’objet de centaines de résolutions, depuis l’après guerre. C’est le conflit « fondamental » au Proche-Orient. Le silence français sur la question est injustifiable. EM a peut-être écouté Netanyahou s’exprimant à la tribune, mais a-t-il entendu, ou voulu entendre, Mahmoud Abbas dénonçant l’apartheid israélien, et pointant le risque existentiel pesant sur la solution à deux États ?

Plus généralement, EM n’aborde aucune question avec la volonté de soulever les vrais problèmes, les enjeux, les dangers, les échecs… Rien sur la crise afghane. Rien sur la question du Kurdistan. Rien sur les Rohingyas, sur les Sahraouis… Une proposition déjà mille fois entendue sur la crise ukrainienne. Rien de déterminant sur les causes et les responsabilités dans la tragédie des réfugiés et des migrants, sur la nature des politiques européennes en la matière… Rien sur la nature, la légitimité et l’efficacité des interventions militaires françaises en Afrique. Alors que ces interventions – de nature néocoloniales – apparaissent peu compatibles avec l’esprit de la Charte des Nations-Unies. De plus, ces opérations de guerre montrent leurs limites et débouchent même sur de véritables impasses. Elles ne règlent pas les problèmes de fond. Elles les aggravent, et présentent des coûts difficilement supportables.

On observe que le Conseil de Sécurité a tenu, parallèlement à l’Assemblée Générale, un débat de haut niveau sur la question des opérations de maintien de la paix. Au cours de ce débat Jean-Yves Le Drian exprimé ce qui, selon lui, « n’est plus tenable » dans ces opérations qui coûtent trop cher et qui – il le dit à sa façon – ne permettent pas de résultats probants… Mais il le dit sans proposer d’alternative véritable à l’exercice de la force militaire, tel qu’il détermine aujourd’hui l’essentiel des opérations en cours. Il a répété les propositions d’ E. Macron sur le renforcement des opérations de paix en Afrique et « leur articulation » avec l’UE, l’UA et les organisations sous-régionales… Ce qui est une allusion notamment à une mutualisation des moyens, au partage des coûts… Les opérations de maintien de la paix…voilà un sujet au cœur des responsabilités des Nations-Unies. On aurait apprécié au moins quelques idées, des propositions nouvelles, une initiative de la France, bien au delà de ce qui a été dit.

Naturellement, on attend pas d’analyses et de positionnements progressistes de la part d’un Président et d’un gouvernement qui veulent manifestement continuer la politique de droite ou néoconservatrice mise en œuvre depuis des années. Mais on est, en conséquence, obligés de constater ce mélange de choix problématiques et d’incapacité de la part des autorités françaises. Les vraies questions du moment ne sont volontairement pas traitées. Et elles ne peuvent pas être traitées positivement dans le cadre politique existant. D’où ce sentiment logique d’une France qui n’ose pas « nommer » les problèmes et qui « n’est pas au niveau ». En tous les cas pas au niveau des défis posés par un ordre international particulièrement instable, chaotique et périlleux. On peut se demander à quoi servent les autorités françaises dans un tel contexte.

EM ne dit pas un mot sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires adopté pourtant en juillet dernier, par l’ONU, avec une majorité de 122 États membres. Il aborde la question du nucléaire militaire à partir du Traité de Non prolifération (TNP). 

Il défend l’accord sur le nucléaire iranien, ce qui est bien en soi alors que cet accord est dénoncé si fortement par Trump et par Netanyahou. Mais EM ose déclarer : « Je souhaite, pour ma part, que nous complétions cet accord par un travail qui permettra d’encadrer l’activité balistique de l’Iran, par un travail qui permettra d’encadrer la situation après 2025 que ne couvre pas l’accord de 2015. Soyons plus exigeant… ». Cette proposition de « compléter » l’accord, Trump y fera allusion dans son discours. Netanyahou fera de même dans le sien, avec le tempérament provocateur qu’on lui connaît. Il faut noter le culot du Premier ministre israélien qui, en contradiction avec toute réalité, osa déclarer « …J’ai expliqué il y a deux ans que le plus grand danger n’est pas que l’Iran réussisse une seule bombe en violation de l’Accord, mais que l’Iran sera capable de fabriquer de nombreuses bombes en appliquant l’Accord ». Le cynisme d’un tel mensonge est stupéfiant.

Quel est le problème ?

Le « plan d’action global conjoint » (JCPOA) définit le contenu de l’accord qui porte exclusivement sur le programme nucléaire de l’Iran. Ce Plan d’action constitue l’accord avec l’Iran. Cet Accord a été conclu le 14 juillet 2015 par un groupe (dit P5+1) comprenant, face à l’Iran, la Chine, les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ainsi que Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité, qui aura animé les débats et joué un rôle (positif) clé dans les négociations. Ce plan d’action qui a été endossé par le Conseil de sécurité (résolution 2231 de 2015), après quelque 12 années de négociations difficiles, est un texte très complexe, très substantiel comprenant 5 annexes. Il définit un calendrier, des séquences d’application, un mécanisme de résolution des différends, des dispositions multiples de transparence et de confiance, une présence de l’AIEA de longue durée pour le contrôle de son application. Il s’agit probablement du texte juridique et politique sur les armements le plus complet, le plus minutieux et le plus exigeant jamais conclu sur le plan international. Affirmer, comme le fait EM, que cet accord devrait être « complété » … cela ne tient pas pour plusieurs raisons.

1) Emmanuel Macron propose, dans une formulation très ambiguë, de « compléter » l’Accord non pas sur la question du programme nucléaire iranien qui constitue l’objet même de l’Accord (négocié sur la base du Traité de Non prolifération nucléaire), mais sur la question des activités balistiques de l’Iran, et aussi – dit-il – pour « encadrer la situation après 2025 que ne couvre pas l’accord de 2015 ». Vouloir ainsi « compléter » l’Accord par le truchement, à posteriori, de l’insertion d’une question qui n’appartient pas à l’objet même de l’Accord, et qui ressort d’un autre ordre stratégique, ne relève pas d’une préoccupation innocente. Avec le risque – probablement recherché – d’aller à la crise en soulevant la colère des iraniens devant tant de pressions… indéfendables sur le fond.

2) Quant à la proposition « d’encadrer la situation après 2025 », on voit bien que tout est déjà bouclé dans le Plan d’action par des systèmes de suivi et de contrôle innovants et particulièrement stricts. Au bout de 10 ans, en 2025, le Conseil de sécurité devra (c’est défini dans l’Accord avec précision) voter une résolution dite de « Termination Day » qui endossera la fin de la mise en œuvre du Plan d’action, à condition que les dispositions de ce Plan aient été respectées. Voir sur ce point : JCPOA « Implementation plan », paragraphe 34 (v), ainsi que l’annexe 5 « UNSCR Termination Day ». Ceci signifie que le Conseil de Sécurité aura une capacité d’appréciation et de décision sur toutes les suites. Nul besoin, aujourd’hui, de « compléter » ce que l’accord prévoit déjà. L’UE s’oppose d’ailleurs à toute renégociation. Federica Mogherini n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que le Plan est un accord de qualité, équilibré et qui respecte les intérêts de toutes les parties. Un bon accord pour la communauté internationale a-t-elle affirmé.

3) Notons enfin que l’accord comporte un dispositif très particulier (juridiquement inédit) pour le contrôle permanent de son application. Ce dispositif dit « snap back » (refermeture instantanée) prévoit le rétablissement immédiat et automatique des sanctions (pas de veto possible au Conseil de Sécurité) au cas où l’Iran violerait ses obligations. Et ceci au delà du rôle d’une « Commission mixte » créée pour le suivi et la vérification de cette mise en œuvre. Ce « snap back » renforce encore le contrôle et la pression sur l’Iran jusqu’à la fin de la mise en œuvre de l’accord.

On voit donc mal comment il est possible aujourd’hui de prétendre sérieusement que l’Accord nécessite d’être « complété », sauf à vouloir rajouter des motifs de conflit – alors que tout sera méticuleusement scruté et contrôlé par le Conseil de Sécurité, jusqu’à la façon de constater et avaliser la fin normale de l’application de l’accord. E. Macron se distingue ainsi sur la question du nucléaire iranien en appuyant les tentatives américano-israéliennes. Il fait mine de soulever notamment un aspect « technique » précis alors qu’il s’agit d’une entreprise politique dont l’objet est manifestement de tenter de saborder l’Accord. Le fait qu’ EM participe à cette opération est inacceptable. Cette initiative apparaît, en effet, comme une manipulation, un prétexte à la mise en cause d’un accord et d’un processus que l’Iran met pourtant correctement en œuvre. Ce qui a été officiellement confirmé à la fois par l’UE et par l’AIEA. Il faut accorder à cette affaire la plus grande attention.

Sur le nucléaire nord-coréen, EM considère, comme l’ensemble des puissances occidentales, que la crise serait de la seule responsabilité de Pyongyang qui, il est vrai, multiplie les provocations. En conséquence, la complexité historique et stratégique à l’origine de cette crise est totalement passée sous silence alors que les grandes puissances et des puissances régionales ont aussi, dans l’ensemble, une responsabilité à assumer dans une escalade qui s’exacerbe au fil des jours dans la zone la plus nucléarisée du monde. Les risques ne sont pas virtuels. Notons que la Russie, la Chine et la Corée du Sud ont appelé à faire preuve de diplomatie. Le Ministre allemand des affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a fait de même en affirmant que tous les moyens diplomatiques devaient être utilisés pour désamorcer les tensions avant de trouver « un point de départ pour une solution à long terme ». Les autorités françaises vont-elles s’isoler en collant à l’administration Trump et à sa vision militariste ? Il ne faudrait pas que la France décide, elle aussi, de jouer avec le feu en s’associant plus avant à la stratégie périlleuse de Washington qui, on le voit, cherche à briser l’accord de Vienne avec l’Iran et pousse à la confrontation militaire avec la Corée du Nord. Le survol en profondeur d’un groupe de bombardiers des États-Unis le long de la frontière nord-coréenne ne fait que renforcer les risques d’un conflit ouvert.

Il n’y a donc aujourd’hui qu’une seule question sur laquelle E. Macron prend une position différente de celle de Trump : l’Accord de Paris sur le climat. On comprend pourquoi. A l’évidence, le positionnement global d’Emmanuel Macron, constitué de généralités, de silences, de rappels aux grands principes… ne masque pas la volonté de ne rien dire sur les questions qui fâchent entre alliés occidentaux, tout en se donnant l’allure de celui qui ose tenir tête aux États-Unis, alors qu’il ne fait que les suivre et les seconder. On est loin de l’anti-Trump… Il s’aligne, mais avec habileté. Il y a quelque chose d’hypocrite dans ce discours d’Emmanuel Macron. Il nous rappelle trop ce personnage que Jacques Brel, dans « ces gens là », chantait avec ironie  : celui « qu’aimerait bien avoir l’air, mais qu’a pas l’air du tout ».

2) Le discours de Donald Trump (DT).

Ce discours ne brille pas par l’originalité et la pertinence dans l’approche des enjeux mondiaux. Il contient lui aussi un copieux panégyrique mais, évidemment, pour les États-Unis… pas pour les Nations-Unies. L’esprit général est très souverainiste, peu respectueux – malgré quelques contorsions de langage – des principes de la Charte. Les mots les plus utilisés – terrorisme, menaces, souveraineté – révèlent bien l’unilatéralisme et l’étroitesse de l’approche qu’on lui connaît, reposant essentiellement sur les logiques de force et de domination. Trump se permet d’ailleurs de menacer directement 4 pays : l’Iran, le Venezuela, Cuba et la Corée du Nord qu’il menace de « destruction totale ».

Il utilise sur les conflits des formulations sujettes à bien des interrogations et des doutes. Il énonce par exemple : « la dénucléarisation comme seule avenir acceptable pour la Corée du Nord »… Comme s’il y avait la moindre possibilité que cela puisse se régler ainsi, avec l’abandon par Pyongyang de son programme nucléaire. Qui peut le croire ?

A propos de l’accord sur le nucléaire iranien, il dit : « franchement, cet accord est un problème pour les États-Unis, et je ne pense pas que vous sachiez tout dessus. Croyez-moi ». Pourquoi n’expose-t-il pas clairement le problème que Benjamin Netanyahou et Emmanuel Macron se sont permis d’expliquer, chacun à sa façon ? Se contenter d’un tel flou, d’une telle indétermination sur un conflit porteur de risques majeurs confine à l’irresponsabilité.

Certaines formules de DT traduisent une « philosophie » générale qui rappelle les mentalités de la Guerre froide : « le problème du Venezuela, dit-il, n’est pas que le socialisme ait été mal mis en œuvre, mais que le socialisme a été mis en œuvre avec fidélité ». En vérité, ce discours brutal est peu intéressant. Comment prendre au sérieux le rappel aux grandes valeurs (paix, liberté, justice, famille), avec cet inénarrable final « Dieu bénisse les États-Unis d’Amérique ». Si ce discours n’était pas celui de la plus grande puissance mondiale qui multiplie les menaces, provoque et favorise l’escalade dans des crises stratégiques de grandes portée, aggrave les tensions internationales de façon très préoccupante… sa lecture donnerait de sentiment d’une perte de temps.

3) Le discours de Benjamin Netanyahou (BN).

Ce discours constitue un moment d’agressivité politique et de grande vulgarité. Que le Premier Ministre israélien se permette d’injurier l’ONU n’est pas étonnant, mais plutôt choquant dans le niveau de mépris que cela révèle. Les formules sont faites pour outrager : « absurdités de l’ONU », « imposture historique », événements grotesques »… Une telle arrogance ne devrait pas être tolérée. A l’ONU encore moins qu’ailleurs. Remarquons cependant que le discours de 2017 est plutôt « modéré » comparativement à celui de 2016 ou BN s’était surpassé dans l’insulte, y compris contre les Palestiniens.

Dans l’intervention de cette année, BN consacre un tiers (!) du propos à l’Iran… et quasiment rien sur la question de Palestine. Le mot Palestine n’est employé qu’une seule fois dans la seule (et lapidaire) formule concernant le conflit : « Israël est engagée à conclure la paix avec tous nos voisins arabes, y compris les Palestiniens ». C’est tout. Autant dire que le Premier Ministre israélien, littéralement, se moque du monde. Il affecte ouvertement sa morgue vis à vis de l’ONU et du peuple palestinien… tout en déclarant avec emphase sa gratitude pour « la remarquable alliance avec les États-Unis ». Une alliance « qui n’a jamais été aussi forte et aussi profonde ».

Affronter Téhéran et affirmer une alliance privilégiée avec Washington… c’est manifestement ce qu’est venu chercher Netanyahou à New York. C’est quasiment la seule chose qu’il exprime, au delà de son rejet des Palestiniens.

Peu lui importe le conflit et les Palestiniens. Il parle d’autre chose. Et comme si cela ne suffisait pas BN rappelle la Déclaration Balfour pour souligner – selon lui – que celle-ci reconnaît le « droit du peuple juif à un foyer national dans notre patrie historique ancestrale. Il y a 70 ans, les Nations-Unies sont allées plus loin dans cette vision en adoptant une résolution soutenant l’établissement d’un État juif ». Exit le peuple palestinien… Remarquons que Netanyahou fait preuve de continuité. Déjà, en 2016, il affirmait la même chose. Cette année là, il accusa même le Président Abbas d’avoir critiqué la déclaration Balfour « parce qu’elle reconnaît le droit du peuple juif à un foyer national sur la terre d’Israël ». C’était un mensonge (encore un) puisque Mahmoud Abbas, dans une démarche étrangère à cette accusation, avait alors appelé le gouvernement britannique à « rectifier la grave injustice » qui a consisté à permettre la création d’un foyer national aux juifs sans tenir compte des Palestiniens. Un débat politique et historique qui mériterait qu’on s’y attarde…

On peut être préoccupé (mais pas étonné) de cette crispation/provocation violente de Netanyahou sur la déclaration Balfour qui lui sert à légitimer non pas seulement l’existence d’Israël mais, en quelque sorte, l’inexistence d’un État palestinien. Son discours de 2017 est très clair : il n’y a pas de place pour les Palestiniens dans la conception qui est la sienne. Au delà du cynisme et des mensonges politico-historiques calculés, il y a, là encore, un mépris affiché consternant.

4) Le discours de Mahmous Abbas (MA).

C’est une intervention d’un tout autre genre, centrée sur la question de Palestine et sur le conflit dans une expression argumentée, précise (notamment sur les propositions), sérieuse et respectueuse. Ce qui domine, c’est la volonté de faire le point, d’expliciter les problèmes et les obstacles, de dire comment et à quelles conditions une solution devrait être trouvée.

MA souligne que les Palestiniens ont « essayé de faire revivre le processus de paix » et qu’ils ont appelé le Premier Ministre israélien à « affirmer son engagement pour la solution à deux États ». Il déclare que « la solution à deux États est en péril », ce qui, du fait du processus de colonisation, est maintenant une réalité. Il est cependant d’autant plus important que MA le réaffirme ainsi, qu’en 2016, Netanyahou s’était permis d’expliquer avec insistance que le problème posé n’a jamais été celui des « implantations »… Il est donc absolument nécessaire de rappeler la réalité du problème central de la colonisation malgré l’absence totale de crédibilité des arguments récurrents de ceux qui nient cette évidence. Avec l’occupation, c’est le cœur de la question… que Netanyahou ne traite pas considérant certainement que le cumul, dans la durée, des faits accomplis pourrait « régler » le problème à sa façon. Abbas ajoute : « dans une telle situation, il est de notre droit de rechercher des alternatives qui préservent nos droits, protègent notre terre et notre peuple contre un système d’apartheid qui se renforce ». L’utilisation du mot apartheid doit être relevée. C’est une qualification juste et d’ores et déjà une réalité qui prend d’autant plus d’importance que la création d’un État palestinien est en question, que la politique d’occupation et la répression se nourrissent de la progression des valeurs d’extrême droite, du racisme et du rejet des Palestiniens dans un processus inquiétant de fascisation du régime.

Selon Haaretz, la formulation de MA signifierait que celui-ci met directement sur la table la possibilité de la solution à un seul État. Est-ce une façon – comme le suggère le journal – de répondre au « découragement » du peuple palestinien ? Est-ce la fin annoncée d’un espoir d’indépendance ? Est-ce une manière, dans le bras de fer diplomatique et politique, de mettre autre chose sur la table ? Il faut en effet, répondre à l’évidente question suivante: s’il n’y a pas d’État palestinien, comment traiter le sort (et les droits) des 6,5 millions de Palestiniens ? Comment intégrer 6,5 millions de palestiniens dans ce que réclame en permanence Netanyahou , à savoir un État juif ? Cette option d’un seul État et État juif – donc inévitablement État d’apartheid dans le contexte actuel – se heurte, on le sait bien, à cette contradiction manifeste. BN veut-il, et peut-il, dans la durée, nier l’existence de la question de Palestine, imposer une telle issue par la force et par l’épuisement des résistances… Si le péril est grand pour les Palestiniens, le problème, pour autant, n’est pas réglé – loin de là – pour Israël. Et la solution démocratique à un seul État n’est pas, elle non plus, pour demain.

L’avancée très préoccupante de la colonisation rend cruciales les initiatives pour un règlement politique avec une confrontation internationale de niveau élevé sur le fond et sur les valeurs, sur les enjeux, sur les dimensions géopolitiques de la question de Palestine… Ce n’est pas seulement un règlement, comme aboutissement d’un processus de paix (aujourd’hui bel et bien mort) qu’il faut trouver ou retrouver. Il faut tout remettre sur la table. Tout. La question de Palestine pose un problème éthique et politique de portée civilisationnelle à tout le monde, à tous les États, pour le respect de ce que sont les Nations-Unies, pour le droit des peuples et le droit à l’auto-détermination. Il est donc problématique que le Président français puisse choisir de ne rien dire dans un moment politique de cette nature.

5) Les discours de Wang Yi (WY), Ministre des Affaires étrangères chinois et de Sergueï Lavrov (SL), Ministre des Affaires étrangères russe.

Les deux ministres des affaires étrangères se sont rejoint sur des options favorables au Droit international, à l’application des résolutions de l’ONU, au multilatéralisme, au règlement politique des conflits, au respect mutuel, au refus de l’ingérence… Concernant la crise sur le nucléaire nord-coréen, Wang et Lavrov ont rappelé leur opposition à la militarisation du conflit et la proposition commune à la Chine et à la Russie du « double moratoire » : arrêt des expérimentations de la Corée du Nord et, en parallèle, arrêt des exercices militaires américano-sud-coréens.

Wang à rappelé qu’en 2005, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Nord, la Corée du Sud et les États-Unis ont formalisé des accords sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Ces accords impliqueraient un engagement de Pyongyang à cesser la production d’armes nucléaires et un engagement des États-Unis à normaliser leurs relations avec la RPDC. Wang a insisté sur la nécessité de travailler dans ce format. Il a souligné que Pékin appelle la Corée du Nord à « ne pas aller plus loin dans une directions dangereuse ». Il a rappelé que la Chine s’oppose à l’existence d’armes nucléaires dans chacun des deux États coréens. Selon lui, les États-Unis et la Corée du Nord devraient trouver des compromis et se rencontrer pour dialoguer et faciliter la paix et la stabilité en Asie de l’Est.

Lavrov, dans le même esprit, fut un peu plus offensif dans le ton, en dénonçant « l’aventurisme de Pyongyang » et « l’hystérie militaire » qui « mène à l’impasse et à la catastrophe ». Il s’est fait critique sur l’unilatéralisme de l’OTAN et sur les contradictions occidentales, soulignant qu’on ne peut résoudre les crises en élargissant l’OTAN et en appliquant des sanctions, par ailleurs inefficaces. Il cite le blocus de Cuba dont « la levée est demandée par la presque totalité des États membres de l’ONU depuis des années ». Il appelle à liquider l’héritage de la Guerre froide, la logique des blocs et celle de l’OTAN qui insuffle l’actuel climat de Guerre froide.

Sur la question du désarmement nucléaire, SL rappelle la position russe d’un monde exempt d’armes nucléaires. C’est aussi l’option chinoise officielle. Une telle perspective, selon SL, doit être réalisée par un processus universel conforme au TNP. Il est critique vis à vis du Traité d’interdiction adopté par l’ONU, et d’ores et déjà signé (à l’occasion de cette AG) par plus de 50 États. Ce traité va donc rentrer en vigueur (en principe au printemps 2018) puisqu’il a obtenu le minimum requis de signatures (50) pour cela.

SL appuie sa critique du Traité d’interdiction en soulignant que les tentatives pour mettre hors la loi les armes nucléaires, tout en « fermant les yeux » sur des facteurs qui influent sur la stabilité stratégique, portent atteinte au processus défini par le TNP. Cet argument recoupe le positionnement français et celui de l’ensemble des États dotés de l’arme nucléaire. La France, en effet, de la même façon, oppose le TNP et le Traité d’interdiction. Celui-ci, selon elle, viendrait affaiblir le premier. L’argument est spécieux. Il faut le combattre. Les deux traités déterminent des processus convergents et complémentaires dans l’exigence, comme perspective logique, d’élimination de l’ensemble des armes nucléaires. En fait le Traité d’interdiction renforce le TNP et la dynamique nécessaire au désarmement. C’est un levier juridique et politique, un « accélérateur », si l’on peut dire, de cette dynamique nécessaire. Aucun des (9) États dotés de l’arme nucléaire – mais à des degrés très divers – n’approuve vraiment la nouvelle situation découlant de l’adoption du traité d’interdiction. La France étant, comme d’habitude, au côté des États-Unis, particulièrement crispée et malveillante, alors que la Chine apparaît comme la plus modérée et la moins hostile.

Concernant la question de Palestine, Lavrov a rappelé l’engagement de la Russie « pour l’unité palestinienne et pour « la relance du dialogue ». Wang a mis l’accent sur l’édification d’un État palestinien indépendant. C’est un « mauvais signe, selon lui, qu’après 70 ans à l’ordre du jour de l’ONU, la Palestine n’ait pas pu encore réaliser son indépendance ». Effectivement.

Ces déclarations qui ont convergé sur un règlement juste sont plutôt positive. Mais il faut le dire clairement, elles ne sont pas à la hauteur du problème posé… et de la nature de ce problème. Ce n’est pas le sujet d’actualité dominant pour Pékin et Moscou qui semblent définir leur positionnement – comme sur les questions du nucléaire – d’abord dans le contexte des rapports de forces et des enjeux qui divisent les grandes puissances.

6) D’une façon générale, on peut observer ce qui suit :

* Un mépris affiché de Washington et Tel Aviv pour l’ONU. Une polarisation sur les logiques de force. Une volonté explicite de ne pas traiter les enjeux les plus brûlants : dangers de guerres, escalade des confrontations politiques, surarmement… Les choix stratégiques de puissance et les politiques de domination font obstacle aux approches multilatérales et politiques. C’est un danger réel pour aujourd’hui et pour l’avenir. La montée de tensions autour de la question du nucléaire nord-coréen, mais aussi en mer de Chine, est un enjeu particulièrement crucial. Avec le survol en profondeur de l’espace nord-coréen par un groupe de bombardiers des États-Unis, on a franchi un seuil très préoccupant dans l’escalade. Les États-Unis se sont engagés sur le champ de la réponse militaire, malgré les risques. C’est une situation très sérieuse qui nécessiterait dans l’urgence d’abord une expression politique très déterminée, mais aussi des initiatives française et/ou européennes auprès de tous les protagonistes pour appeler à la retenue et à un vrai processus de dialogue et de règlement politique. Ce qui a été réussi pour l’Iran devrait au moins, pour commencer, pouvoir s’enclencher concernant la Corée du Nord.

* Le positionnement israélien avec son arrogance est particulièrement intolérable. Et cela devrait être davantage mis en exergue et mis en cause. Et puisque l’enjeu des armes nucléaires est au centre des préoccupations internationales… il serait souhaitable de ne jamais oublier qu’Israël possède un arsenal important et refuse d’adhérer aux traités de désarmement. Cet arsenal fournit aux dirigeants de Tel Aviv la garantie qu’ils peuvent imposer leurs choix en toutes circonstances et refuser aux Palestiniens la reconnaissance et la réalisation de leurs droits. Raison de plus pour insister sur le fait que la situation actuelle est une impasse et ne peut pas durer.

* Les discours chinois et russes sont plus positifs, plus attentifs à l’exigence de responsabilité collective, et relativement plus réticents à la tendance à la militarisation. Mais ce sont en premier lieu des politiques de grandes puissances. Celles-ci s’affirment dans un cadre stratégique considéré comme déterminant dans les choix effectués.

* Les questions du développement, les enjeux économiques et sociaux ne sont que très peu abordés alors qu’il s’agit de conditions absolument nécessaires à la stabilité, à la sécurité et à la paix. C’est significatif de la limite de l’exercice du discours officiels dans ce cadre onusien. Emmanuel macron a déclaré : « car, sur les causes profondes, morales, civilisationnelles, si nous voulons les relever, c’est par une véritable politique de développement que nous pouvons le faire ». Il faut – il faudra – mesurer la différence et la contradiction qui se manifestent déjà fortement entre cette jolie formule et la réalité d’une politique de droite anti-sociale sur tous les terrains.

Palestine: comment l’occupation et la colonisation détruisent l’économie…

ONU Drapeau

Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement

Conseil du commerce et du développement – Soixante-quatrième session

Genève, 11-22 septembre 2017

Rapport sur l’assistance de la CNUCED au peuple palestinien : évolution de l’économie du Territoire palestinien occupé* (texte intégral)

Note du secrétariat de la CNUCED**

* Les appellations employées dans le présent rapport, les cartes et la présentation des données qui y figurent n’impliquent, de la part du Secrétariat de l’Organisation des Nations Unies (ONU), aucune prise de position quant au statut juridique des pays, territoires, villes ou zones ou de leurs autorités, ni quant au tracé de leurs frontières ou limites. Conformément aux résolutions et aux décisions prises à ce sujet par l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité, les références dans le présent rapport au Territoire palestinien occupé ou aux territoires palestiniens occupés désignent la bande de Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est. Le terme « Palestine » désigne l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui a établi l’Autorité palestinienne. Les références à l’« État de Palestine » sont conformes à la vision exprimée dans la résolution 1397 (2002) du Conseil de sécurité et la résolution 67/19 (2012) de l’Assemblée générale.

** Le contenu du présent rapport ne doit pas être cité dans la presse avant le 12 septembre 2017 à 17 heures TU.

I. Occupation de longue durée, stagnation économique et recul du développement

1. L’année 2017 marque le cinquantième anniversaire de l’occupation israélienne de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est. Il s’agit de l’occupation la plus longue de l’histoire récente. Pendant cinq décennies, le peuple palestinien a dû faire face au recul du développement, à l’amoindrissement du potentiel humain et au déni du droit de l’homme fondamental qu’est le droit au développement, difficultés dont on ne voit pas la fin. Au lieu de céder la place à la solution des deux États envisagée par l’ONU et la communauté internationale, l’occupation s’est implantée plus solidement encore et ses conséquences socioéconomiques complexes se sont aggravées.

2. Bien que le produit intérieur brut (PIB) ait augmenté de 4,1 % en 2016, la capacité de production de l’économie palestinienne a continué de s’éroder, la performance économique a été bien inférieure à son niveau potentiel et le chômage est resté d’une ampleur rarement atteinte dans le monde depuis la Grande Dépression. De plus, le PIB réel par habitant a été à peu près le même qu’en 1999 : 1 766 dollars en dollars constants de 2004 (voir fig. et tableau 1).

3. Correspondant à peine à la croissance démographique, la croissance du PIB de 3 % enregistrée par la Cisjordanie en 2016 s’est très peu répercutée sur le revenu par habitant. La bande de Gaza a certes connu une reprise économique, le PIB réel y ayant augmenté de 7,7 %, mais cette croissance résulte uniquement des activités de reconstruction menées pour réparer les graves dommages causés par l’opération militaire israélienne de 2014. Cela n’a d’ailleurs nullement freiné la dégradation de l’état de développement de la bande de Gaza. Depuis l’adoption des accords d’Oslo en 1995, le PIB par habitant y a baissé de 23 % (voir fig.).

4. En 2016, comme les années précédentes, la croissance du PIB a été alimentée par une expansion insoutenable de la demande intérieure, nourrie en particulier par la consommation privée, qui a été à l’origine de 26 % du montant total des crédits bancaires au secteur privé. Pendant que la consommation privée a vu son poids relatif dans la croissance économique augmenter par rapport à la consommation des administrations publiques, l’investissement et les exportations sont restés à la traîne.

Produit intérieur brut réel par habitant, 1994-2016 (en dollars E.-U. Constants de 2004)

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Tableau 1 – Économie du Territoire palestinien occupé : principaux indicateurs

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A. Un poids écrasant pour l’économie, la compétitivité et les ressources

5. La croissance du PIB ne doit pas occulter la sombre réalité économique, caractérisée par l’érosion continue de l’appareil productif et la perte ininterrompue de terres et de ressources naturelles en raison de l’expansion des colonies et de l’annexion de terres en Cisjordanie, ainsi que par l’éclatement de l’économie en plusieurs marchés et régions isolés et les restrictions qu’Israël impose à l’importation de facteurs de production essentiels. Tous ces facteurs concourent à faire augmenter les coûts de production, à réduire l’investissement et, inévitablement, à créer des distorsions économiques qui se traduisent par un chômage élevé et une pauvreté généralisée.

6. En outre, l’asymétrie des rapports économiques continue de renforcer la dépendance économique de la Palestine à l’égard d’Israël. Pendant les cinq décennies d’occupation, les échanges avec Israël ont toujours représenté la plus grande partie du commerce international de la Palestine. Cette situation a perduré en 2016, la Palestine ayant effectué au moins la moitié de son commerce extérieur avec Israël, tandis que le Territoire palestinien occupé a compté pour environ 3 % dans le commerce international d’Israël. En 2016, il est estimé que les importations en provenance d’Israël ont été supérieures aux exportations à destination d’Israël de 2,6 milliards de dollars (19,4 % du PIB), alors que des possibilités d’importation moins onéreuses et plus compétitives existent dans le reste du monde.

7. L’énorme déficit commercial de la Palestine résulte directement de la faiblesse de son secteur des biens exportables et de l’incapacité de ses producteurs agricoles et industriels d’accéder aux marchés d’exportation et de soutenir la concurrence internationale sur les marchés intérieurs.

8. Le processus continu de désagriculturisation est représentatif du déclin des secteurs productifs. Selon le Bureau central palestinien de statistique, la valeur ajoutée de l’agriculture a diminué de 11 % en 2016. En conséquence, la part du secteur dans le PIB est passée de 3,4 % en 2015 à 2,9 % en 2016. La contraction du secteur des biens exportables s’est poursuivie en 2016, la valeur ajoutée créée dans le secteur extractif ayant subi une baisse de 21,3 % qui a plus que compensé la légère augmentation de la part du secteur manufacturier dans le PIB.

9. La répartition du crédit au secteur privé témoigne elle aussi du recul des secteurs productifs. En 2016, la part de l’agriculture et des industries agro-alimentaires dans le crédit au secteur privé n’a été que de 2 %, soit la moitié du crédit accordé au titre du financement de véhicules, et la part des activités extractives et manufacturières a été de 6 %, tandis que les parts respectives du crédit à la consommation, de l’immobilier et du commerce ont été de 26 %, 25 % et 20 % (World Bank, 2017). La concentration de crédit dans la consommation et l’immobilier traduit l’aversion des banques pour le risque élevé qui est associé à l’investissement dans les secteurs productifs, en raison de l’imprévisibilité et de la gravité des restrictions économiques qu’Israël impose et modifie unilatéralement et librement.

10. Il y a plusieurs raisons de s’inquiéter du déclin des secteurs industriel et agricole. Grâce à leur capacité d’exportation, ceux-ci sont mieux à même de réaliser des économies d’échelle et de créer des emplois. Ils ont tendance à être plus dynamiques et novateurs que le secteur des services et le secteur du bâtiment et des travaux publics. En outre, le fait que les produits agricoles et manufacturés sont exportables stimule le progrès technologique, l’efficacité et la compétitivité internationale. La désindustrialisation et la désagriculturisation freinent par conséquent le progrès économique et technologique et relèguent l’économie palestinienne encore plus loin dans la chaîne d’approvisionnement mondiale.

11. Si la contribution du secteur agricole est aussi faible, c’est également parce que seulement 21 % des terres cultivables sont utilisées et que 93 % des terres cultivées ne sont pas irriguées. En outre, les restrictions imposées par Israël à l’importation d’engrais accroissent les dépenses des producteurs de 28,6 millions de dollars et diminuent d’un tiers la productivité des terres. Les producteurs agricoles palestiniens doivent par ailleurs faire face à une concurrence inégale, étant donné que les importations d’Israël et des colonies sont subventionnées à hauteur d’environ 500 millions de dollars par an et que les producteurs d’Israël opèrent dans des conditions de coût normales et bénéficient de diverses politiques publiques favorables (Palestine Economic Policy Research Institute (MAS) et al., 2017).

12. Qui plus est, la zone C − qui représente au moins 60 % du territoire cisjordanien − demeure sous le contrôle d’Israël et reste inaccessible aux producteurs palestiniens, même si elle constitue la seule zone d’un seul tenant en Cisjordanie. Elle renferme une grande partie des ressources naturelles de la Cisjordanie et possède un grand potentiel de création d’emplois dans l’agriculture, le tourisme, l’industrie cosmétique, le bâtiment et les travaux publics, et le secteur extractif.

13. Un autre facteur qui pèse sur les secteurs productifs est l’absence de monnaie nationale palestinienne et l’utilisation du nouveau shekel israélien. Du fait de la politique monétaire et de la politique de change d’Israël, l’inflation est restée modérée ces deux dernières décennies, tandis que le taux de change effectif réel du nouveau shekel a tendu à la hausse (appréciation), sa valeur réelle ayant augmenté de 25 % (International Monetary Fund (IMF), 2016). Cette appréciation joue le rôle d’une taxe à l’exportation et d’une subvention à l’importation, nuisant à la compétitivité internationale déjà faible de l’économie palestinienne. La CNUCED a analysé le coût élevé de l’utilisation du nouveau shekel en Palestine, dont le taux de change répond aux besoins de l’économie israélienne, qui est structurellement différente et bien plus avancée (UNCTAD, 2009 et 2011).

14. La reprise économique ne sera possible qu’à condition de rétablir la compétitivité et la capacité de production de l’économie et donc de supprimer les contraintes coûteuses liées à l’occupation, qui ont non seulement compromis la viabilité de la production existante de biens exportables mais également fait obstacle à l’investissement intérieur et étranger. Au niveau national, cela s’est traduit par une production à faible valeur ajoutée et par des facteurs d’inefficacité associés aux activités à petite échelle.

B. Le coût économique de l’occupation augmente et Gaza continue de souffrir

15. En 2016, la CNUCED a élaboré une note sur les coûts économiques de l’occupation israélienne pour le peuple palestinien à l’intention de l’Assemblée générale, conformément à la résolution 69/20 de cette dernière (UNCTAD, 2016). Elle y a souligné que l’occupation imposait des coûts économiques importants au peuple palestinien et qu’il fallait mettre en place, au sein du système des Nations Unies, un cadre durable permettant d’évaluer ces coûts d’une manière systématique, factuelle et exhaustive. C’était là une mesure indispensable pour réparer les dommages causés par l’occupation, atteindre les objectifs de développement durable dans le Territoire palestinien occupé et instaurer une paix juste et durable au Moyen-Orient. Selon cette note, l’économie palestinienne aurait pu avoir deux fois sa taille actuelle s’il n’y avait pas eu l’occupation.

16. L’ampleur colossale du coût économique de l’occupation a été confirmée par diverses organisations dans différents rapports et études. Tout récemment, le FMI a soutenu que, s’il n’y avait pas eu l’occupation, le PIB réel par habitant du Territoire palestinien occupé serait supérieur de près de 40 % dans l’hypothèse la plus prudente, voire de 83 % d’après une autre méthode de calcul. Appliquant une autre méthode encore, le FMI notait que la production par habitant avait augmenté au taux négligeable de 0,1 % par an de 1994 à 2014 et concluait que si elle avait continué de croître selon le taux de 4,4 % observé sur la période 1968-1987, lorsque les frontières étaient plus ouvertes, le PIB réel par habitant serait plus élevé de 130 % (IMF, 2016).

17. La CNUCED a souligné que, pour faire de Gaza un lieu vivable en 2020, d’énormes efforts de reconstruction devaient être déployés d’urgence dans des domaines tels que la santé, l’éducation, l’énergie, l’eau et l’assainissement (UNCTAD, 2015). Depuis, la situation humanitaire et économique s’est au contraire aggravée. Selon la Banque mondiale, la bande de Gaza a enregistré ces deux dernières décennies les pires résultats économiques au monde. Le Bureau du Coordonnateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient a formulé les observations ci-après au sujet des longues souffrances sans précédent que subit la population de la bande de Gaza (UNSCO, 2017) :

a) La population est punie collectivement depuis plus de dix ans par les blocus terrestres, maritimes et aériens ;

b) Trente-cinq pour cent des terres agricoles et 85 % des zones de pêche de la bande de Gaza sont inaccessibles aux producteurs ;

c) Au début de 2017, les exportations de la bande de Gaza avaient reculé de 65 % par rapport à 2007 ;

d) Les deux tiers de la population ont besoin d’aide humanitaire sous une forme ou une autre ;

e) Environ la moitié de la population est en situation d’insécurité alimentaire, bien que 80 % reçoive une aide alimentaire et d’autres types de prestations sociales ;

f) La population était privée d’énergie électrique pendant douze à dix-huit heures par jour en 2016 et jusqu’à vingt heures par jour au début de 2017. Cela paralyse toutes les activités économiques et entrave la prestation de services, notamment l’approvisionnement en eau, le traitement des eaux usées et les services de santé ;

g) La proportion de la population ayant accès à une source d’eau améliorée est passée de 98 % en 2000 à 10 % en 2014 ;

h) Des eaux usées partiellement traitées sont régulièrement déversées dans la mer ;

i) Seulement 51 % de la somme de 3,5 milliards de dollars qui a été promise à la bande de Gaza lors de la Conférence du Caire sur la Palestine-Reconstruire Gaza (2014) a été versée, et il faut encore répondre à 84 % des besoins de financement associés au relèvement.

C. Le choc économique lié à la diminution du soutien des donateurs rend la viabilité budgétaire dans le contexte de l’occupation encore plus illusoire

18. En 2016, l’Autorité palestinienne a enregistré une augmentation appréciable, mais sans lendemain de ses recettes. Cette hausse de 24 % ne saurait perdurer, car elle résulte de deux événements exceptionnels, à savoir une rentrée fiscale d’un montant de 145 millions de dollars des États-Unis en redevances de licences de télécommunications (auxquels s’ajouteront 73 millions de dollars en 2017 et 2018), ainsi que deux versements, d’un montant total de 300 millions de dollars, effectués par Israël à titre de compensation pour la baisse des ressources fiscales liées aux timbres de santé, à l’égalisation des prélèvements, aux frais de passage de la frontière et à la taxe sur la valeur ajoutée. Dans le même temps, le total des dépenses a augmenté de 10 % par rapport à 2015. Ainsi, le fait que l’Autorité palestinienne a réussi à réduire son déficit de 11,3 % à 8,1 % du PIB entre 2015 et 2016 ne signifie pas qu’elle a obtenu des marges de manoeuvre budgétaires supplémentaires, puisque cette amélioration est principalement due aux effets d’aubaine mentionnés ci-dessus, sans lesquels le déficit serait passé de 11,3 à 11,5 %.

19. Il convient de noter que les travaux de recherche et les études de la CNUCED ont été pour partie à l’origine de ce remboursement de 300 millions de dollars d’Israël à l’Autorité palestinienne. Dès 2004, la CNUCED soulignait que la question du volume considérable des importations palestiniennes indirectes en provenance d’Israël méritait d’être examinée (UNCTAD, 2004). Ensuite, en 2011, elle a été la première à mener des recherches sur la fuite des ressources fiscales palestiniennes vers Israël et elle en a consigné les conclusions dans son rapport au Conseil du commerce et du développement.

20. La CNUCED a réalisé une autre étude sur cette fuite, étude dans laquelle elle mettait en évidence que d’importantes recettes fiscales palestiniennes étaient indûment captées par Israël (UNCTAD, 2014). Le FMI, le Quatuor et la Banque mondiale se sont fait l’écho de ces conclusions dans leurs rapports respectifs à la réunion du Comité spécial de liaison d’avril 2016. Des négociations ont ensuite été engagées, début 2016, entre Israël et l’Autorité palestinienne, et ont débouché sur un accord en vertu duquel Israël a remboursé 300 millions de dollars à l’Autorité palestinienne en règlement d’une partie des recettes fiscales palestiniennes perdues. Cette mesure, si elle est bienvenue, reste une mesure de circonstance. Pour parvenir à la viabilité budgétaire et améliorer la planification budgétaire de l’Autorité palestinienne, il est nécessaire d’établir un mécanisme bilatéral par lequel Israël communique à l’Autorité palestinienne toutes les données relatives au commerce palestinien de manière rapide, transparente et vérifiable. Ce mécanisme ne devrait pas seulement mettre un terme à la fuite des ressources palestiniennes, mais aussi résoudre le problème des pertes cumulées depuis l’instauration de l’Autorité palestinienne en 1994.

21. Au cours de ces dernières années, l’économie palestinienne a toutefois subi un autre choc extérieur négatif, à savoir une baisse de 38 % du soutien des donateurs, qui est passé de 1,23 milliard de dollars en 2014 à 757 millions de dollars en 2016 et qui devrait encore reculer de 13 % en 2017 (IMF, 2017). L’affaiblissement du soutien des donateurs tient pour partie au fait que l’occupation a empêché que l’aide ne se traduise par des progrès en matière de développement. La limitation des dégâts, les interventions humanitaires et le soutien budgétaire ont pris le pas sur l’aide au développement.

22. En ce sens, le caractère de plus en plus agressif de l’occupation constitue un double problème, car il empêche les Palestiniens d’accéder à leurs ressources naturelles et économiques et décourage dans le même temps le soutien des donateurs en limitant les progrès du développement. L’occupation a donc sapé l’efficacité des politiques de développement traditionnelles et a placé l’économie palestinienne sur une trajectoire de croissance singulièrement faussée, dans laquelle la dépense publique financée par les donateurs joue un rôle essentiel pour maintenir la demande globale à un niveau minimum.

23. Depuis 2008, l’Autorité palestinienne a engagé des réformes sérieuses et ambitieuses pour atteindre la viabilité budgétaire. Bien que ces mesures aient été mises en oeuvre dans un contexte politique et économique extrêmement défavorable, l’Autorité palestinienne a réussi à réduire son déficit budgétaire de 27 % du PIB en 2006 à 8 % en 2016. Dans ce contexte, l’Autorité palestinienne n’a pas pu renverser la tendance baissière de l’investissement public, qui représentait dernièrement environ 2 % du PIB. De surcroît, elle a répondu au choc résultant de la baisse de l’aide extérieure en contractant des emprunts insoutenables auprès des banques locales tout en accumulant les arriérés auprès du secteur privé et de la caisse de retraite.

24. L’Autorité palestinienne est à court de solutions indolores pour réduire les dépenses. Toute mesure d’austérité supplémentaire, venant s’ajouter à l’aggravation des conditions d’occupation et au choc négatif de la baisse du soutien des donateurs, pourrait avoir des conséquences économiques, sociales et politiques dangereuses, avec des effets préjudiciables sur les services publics les plus essentiels et sur les efforts de renforcement des institutions indispensables au bon fonctionnement de l’économie d’un futur État souverain.

D. La croissance économique est freinée, du côté de l’offre comme de la demande, par l’occupation et la baisse du soutien des donateurs

25. En 2017, l’Autorité palestinienne a poursuivi son ambitieux programme visant à jeter les fondements d’un État palestinien viable et indépendant, et elle a élaboré son programme de politique nationale pour la période 2017-2022 qui fixe des objectifs prioritaires dans divers secteurs tels que les ressources agricoles et les ressources en eau, les énergies renouvelables, le tourisme, les activités extractives, la facilitation du commerce et les transports publics, notamment le développement du rail et la construction d’un aéroport en Cisjordanie et d’un port maritime à Gaza.

26. Toutefois, pour que ce programme de développement puisse donner des résultats, même modestes, il doit pouvoir s’appuyer sur un soutien important des donateurs et sur l’inversion de la tendance actuelle à la baisse de ce soutien, ainsi que sur la levée des restrictions imposées par Israël aux activités productives et commerciales palestiniennes. Surtout, le développement économique du Territoire palestinien occupé nécessite qu’Israël démantèle le système de contrôle complexe qui a asphyxié l’économie, anémié la base productive, nui au climat d’investissement et détruit la compétitivité palestinienne.

27. La croissance du PIB dépend étroitement de la consommation publique et privée. Aussi la baisse du niveau de l’aide et le déclin des dépenses publiques qui en découle affaibliront-ils encore davantage la croissance économique. La sévérité des mesures liées à l’occupation s’ajoute à la baisse du soutien des donateurs pour former une double contrainte qui étouffe la croissance économique à la fois du côté de l’offre et du côté de la demande. L’affaiblissement de la croissance et la stagnation du PIB vont encore davantage aggraver la situation budgétaire, accroître le fardeau de la dette et freiner l’investissement.

28. Le risque est réel de voir naître un cercle vicieux constitué de trois éléments qui se renforcent mutuellement : durcissement de l’occupation, baisse du niveau de l’aide et mécontentement politique. La fin du blocus de Gaza, la levée des restrictions au commerce intérieur et extérieur palestinien et la fin de l’occupation de la zone C sont des conditions indispensables au lancement d’un processus de développement durable du Territoire palestinien occupé.

29. Sans attendre que ces conditions soient remplies, la communauté internationale doit assumer la responsabilité qui lui incombe de venir en aide au peuple palestinien, ne serait-ce que pour éviter une catastrophe humanitaire. Le renforcement de l’aide des donateurs est essentiel pour préserver les avancées réalisées par l’Autorité palestinienne dans la construction des fondations institutionnelles d’un État palestinien souverain et pour créer les conditions d’une paix durable au Moyen-Orient. Toutefois, ce soutien renforcé des donateurs, bien que fondamental, ne devrait pas dispenser d’appeler la Puissance occupante à assumer les responsabilités que lui impose le droit international.

E. Les colonies de peuplement israéliennes sont contraires au droit international et font obstacle au droit au développement

30. Dans ses rapports annuels au Conseil du commerce et du développement, la CNUCED souligne systématiquement que l’expansion des colonies de peuplement israéliennes est un obstacle majeur au développement économique palestinien et à la viabilité de la solution à deux États préconisée par les Nations Unies dans plusieurs résolutions. De même, dans sa résolution 2334, adoptée le 23 décembre 2016, le Conseil de sécurité :

« 1. Réaffirme que la création par Israël de colonies de peuplement dans le Territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, n’a aucun fondement en droit et constitue une violation flagrante du droit international et un obstacle majeur à la réalisation de la solution des deux États et à l’instauration d’une paix globale, juste et durable ;

2. Exige de nouveau d’Israël qu’il arrête immédiatement et complètement toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ».

31. En dépit de cette résolution du Conseil de sécurité, en 2017, Israël a accéléré la construction de colonies de peuplement et de logements en Cisjordanie occupée. En 2016, la construction de logements dans ces colonies était supérieure de 40 % à celle enregistrée pour 2015, et à son deuxième niveau le plus élevé depuis 2001 (International Labour Organization (ILO), 2017). La construction de 5 000 logements supplémentaires et la légalisation a posteriori de 4 000 logements dans des colonies et des avant-postes ont également été annoncées.

32. Ces dernières années, le taux de croissance démographique des colonies a été supérieur non seulement à celui d’Israël, mais aussi à celui de la population palestinienne. Le nombre de colons a plus que doublé depuis les accords d’Oslo de 1993 et 1995, et se situe actuellement entre 600 000 et 750 000 personnes. Cette évolution est encouragée et favorisée par les services offerts en matière de logement et d’éducation ainsi que par les avantages fiscaux accordés aux colons, particuliers ou entreprises.

33. En 2016, le nombre de constructions palestiniennes démolies en Cisjordanie a été plus élevé que jamais. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires signale qu’en 2016, Israël a détruit ou saisi 1 094 constructions palestiniennes en Cisjordanie, soit deux fois plus qu’en 2015, et un nombre sans précédent depuis 2009 ; ceci a entraîné le déplacement de plus de 1 600 Palestiniens, dont la moitié d’enfants (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, 2017). De surcroît, la destruction des structures financées par l’assistance humanitaire a atteint un pic en 2016, avec la démolition ou la saisie de 292 structures financées par des donateurs, soit une hausse de 165 % par rapport à 2015 ; les équipements de secours concernés étaient notamment des abris et des tentes, des réservoirs d’eau, des étables et d’autres équipements de base nécessaires à la survie et à l’obtention de moyens de subsistance (United Nations High Commissioner for Human Rights, 2017).

34. En outre, les Palestiniens de Cisjordanie continuent d’être victimes de nombreuses formes de violence de la part des colons, notamment de harcèlement, d’agressions et d’atteintes à la propriété. Par exemple, en 2016, plus de 1 500 oliviers palestiniens ont été mutilés ou déracinés par des colons, s’ajoutant aux 2,5 millions d’arbres productifs déracinés depuis 1967. De plus, deux systèmes juridiques parallèles coexistent en Cisjordanie occupée : la loi nationale d’Israël, qui comporte davantage de garanties pour les défendeurs, est appliquée aux colons israéliens, alors que les Palestiniens sont soumis au droit militaire israélien.

35. Des restrictions à la liberté de circulation et d’accès des Palestiniens continuent d’être appliquées strictement à proximité des colonies. À la fin de l’année 2016, on dénombrait 572 obstacles à la circulation en Cisjordanie (UNSCO, 2017). Les atteintes à la liberté de circulation ont pour corollaire le déni d’autres libertés et droits fondamentaux tels que le droit à l’éducation, à la santé, au travail, à la vie de famille et au développement. Les mesures de bouclage imposées de longue date par Israël et les restrictions à la circulation des Palestiniens ont eu des effets directs sur l’économie, l’emploi et la pauvreté. En s’appuyant sur des régressions au niveau individuel pour un vaste échantillon de travailleurs palestiniens, Calì et Miaari ont étudié les conséquences de la politique de bouclage d’Israël sur l’économie locale de la Cisjordanie, et ont conclu que ces mesures avaient des effets négatifs importants sur la probabilité d’avoir un emploi, sur le montant du salaire horaire et sur le nombre de jours travaillés, alors qu’elles entraînaient une augmentation du nombre d’heures de travail par jour (Calì and Miaari, 2012).

II. Cinquante années de spoliations, de recul du développement et de chômage de masse

36. L’une des conséquences les plus terribles de l’occupation est la persistance d’un taux de chômage parmi les plus élevés au monde. En 2016, le chômage est resté à un niveau très haut : 18 % en Cisjordanie, 42 % à Gaza et 27 % dans le Territoire palestinien occupé, soit plus du double de la moyenne régionale (ILO, 2017 ; World Bank, 2017). Toutefois, le taux de chômage officiel, aussi élevé soit-il, ne reflète pas complètement l’ampleur réelle du problème ni la souffrance économique et le gaspillage de ressources humaines qui en découlent. Le faible taux d’activité (45 %), le taux de chômage particulièrement élevé chez les femmes et les jeunes et l’extrême dépendance vis-à-vis du marché du travail israélien viennent s’ajouter aux difficultés liées au manque d’emploi et à la pauvreté critiques, dont les statistiques officielles ne rendent pas totalement compte.

37. Les statistiques officielles sont fondées sur la définition stricte du chômage, qui ne prend en considération que les personnes recherchant activement un emploi. Cette mesure, contrairement à une définition plus large, sous-estime la gravité du problème dans le Territoire palestinien occupé, car elle ne tient pas compte des personnes qui souhaitent travailler, mais qui ne recherchent plus d’emploi car elles ont perdu l’espoir d’en trouver un.

38. La situation de l’emploi est d’autant plus grave qu’environ 10 % de la main-d’oeuvre n’est pas employée dans l’économie intérieure, mais en Israël et dans les colonies. La CNUCED y voit une mesure du déficit de ressources par le travail, qui inclut les chômeurs et les travailleurs employés en Israël et dans les colonies, c’est-à-dire la part de la main-d’oeuvre que l’économie intérieure ne peut pas employer. De ce fait, le niveau de chômage ainsi mesuré serait bien plus élevé dans le Territoire palestinien occupé si le nombre de chômeurs tenait compte des travailleurs découragés qui ont renoncé à chercher un emploi en plus de ceux qui travaillent en Israël et dans les colonies.

39. Les contraintes sévères pesant sur la productivité et la croissance faible et pauvre en emplois du PIB ont engendré des conditions défavorables sur le marché du travail ; ainsi, 78 % des travailleurs du secteur privé de Gaza et 20 % de cette même catégorie de travailleurs en Cisjordanie sont payés moins du salaire minimum légal institué par l’Autorité palestinienne en 2013 (8,5 nouveaux shekels ou 2,4 dollars par heure), à quoi s’ajoutent des inquiétudes concernant la baisse du taux d’activité et l’augmentation des cas de travail des enfants (ILO, 2017 ; MAS et al., 2017).

40. Dans un contexte de faible croissance et de chômage élevé, la pauvreté et l’insécurité alimentaire se sont aggravées. De surcroît, le taux de chômage (42 %) et le taux de pauvreté (39 %) à Gaza sont plus de deux fois plus élevés que les taux correspondants en Cisjordanie. Le risque d’être pauvre est deux fois plus élevé pour les Palestiniens au chômage que pour ceux qui ont un emploi (UNSCO, 2017). Le taux de dépendance économique de 7 à Gaza et de 5 en Cisjordanie signifie que l’absence d’emploi d’un travailleur palestinien affecte en moyenne six autres Palestiniens. La lutte contre la pauvreté suppose donc de mettre en oeuvre des stratégies de croissance en faveur des pauvres caractérisées par des investissements de grande envergure dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre.

41. Selon les calculs de la CNUCED, la croissance réelle du PIB devrait être durablement supérieure à 5,3 % par an pour entamer le chômage. Ces estimations sont cohérentes avec la conclusion du FMI selon laquelle une croissance annuelle supérieure à 4 % est nécessaire pour simplement maintenir le chômage à son niveau actuel et éviter une dégradation encore plus rapide de la situation socioéconomique. Les projections du FMI suggèrent que si les tendances actuelles persistent, la croissance du PIB à moyen terme devrait être d’environ 3,3 % dans l’ensemble du Territoire palestinien occupé, de 2,7 % en Cisjordanie et de 5,5 % à Gaza (IMF, 2017). La population palestinienne étant appelée à doubler d’ici 2050, à moins d’une inversion des tendances actuelles, le chômage empirera, le revenu par habitant chutera et la pauvreté s’aggravera, renforçant le risque de voir se constituer un cercle vicieux de déclin économique et de crises politiques.

A. Le marché du travail aussi dévasté en Cisjordanie qu’à Gaza

42. Depuis le début de l’occupation en 1967, le taux élevé de chômage et la faiblesse des salaires dans le Territoire palestinien occupé ont contraint les travailleurs palestiniens à chercher du travail en Israël et dans les colonies. La dépendance à l’égard des emplois en Israël et dans les colonies s’est accrue du fait des restrictions croissantes imposées sous l’occupation, qui ont réduit la productivité de l’économie et sa capacité de créer des emplois.

43. En freinant la productivité du travail, l’occupation a comprimé les salaires des Palestiniens et a créé un écart considérable entre le niveau des salaires dans le Territoire palestinien occupé et en Israël. Par exemple, le salaire journalier moyen des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies est d’environ 220 nouveaux shekels (62 dollars), soit près du triple du salaire moyen dans le Territoire palestinien occupé (MAS et al, 2017). Au cours de la décennie écoulée, la productivité du travail dans le Territoire palestinien occupé a stagné, avec une croissance annuelle d’à peine 0,6 %. Les 2 % de croissance de la productivité du travail en 2016 n’ont pas suffi à compenser la croissance négative de plus de 8 % enregistrée en 2014 et 2015.

44. Le taux de chômage en Cisjordanie, moins élevé en 2016, n’est pas le signe d’un marché du travail plus performant, mais traduit le fait que davantage de travailleurs palestiniens sont employés en Israël et dans les colonies. En 2016, le taux de main-d’oeuvre cisjordanienne employée en Israël et dans les colonies atteignait le niveau élevé de 18,2 %, contre 15,6 % en 2014. Les emplois en Israël et dans les colonies représentent un quart du total des salaires gagnés par les travailleurs cisjordaniens.

45. Si les emplois risqués en Israël et dans les colonies n’existaient pas, le taux de chômage en Cisjordanie serait supérieur à 36 %, à peine moins que les 42 % enregistrés à Gaza. Autrement dit, sans les emplois problématiques et précaires en Israël et dans les colonies, le chômage en Cisjordanie atteindrait presque le même niveau qu’à Gaza où il est extrêmement élevé. Par conséquent, même si la situation est nettement pire à Gaza, il est essentiel de comprendre qu’en ce qui concerne le marché du travail, les conditions en Cisjordanie ne sont pas moins moroses. Toute l’économie du Territoire palestinien occupé, en Cisjordanie ou à Gaza, est étouffée et privée de sa capacité de créer des emplois.

B. Extrême dépendance à l’égard d’Israël dans le domaine de l’emploi

46. Durant la période qui s’est écoulée avant la création de l’Autorité palestinienne, en 1994, et le début de la deuxième intifada, en septembre 2000, Gaza dépendait davantage du marché de l’emploi israélien que la Cisjordanie, mais la situation s’est inversée depuis 1999. Entre 1975 et 1999, les emplois en Israël et dans les colonies représentaient 40 % et 33 % de l’emploi total à Gaza et en Cisjordanie, respectivement.

47. En Cisjordanie, les emplois en Israël ou dans les colonies représentaient 25 % de l’emploi total avant 2000 ; cette part est tombée à 10 % en 2004 et varie depuis lors. Au troisième trimestre de 2016, elle avait ainsi atteint 18 %. À Gaza, l’emploi en Israël et dans les colonies a chuté de 15 % au début de la deuxième intifada à 3 % à la fin de l’année 2000, avant de devenir nul en 2006 (MAS et al., 2017). Le blocus de Gaza par Israël et les fréquentes frappes militaires dont Gaza a été la cible ont asphyxié son appareil productif et ont neutralisé la capacité de son économie de créer des emplois qui auraient compensé les emplois perdus en Israël et dans les colonies.

48. Le tableau 2 résume la profonde dépendance de la main-d’oeuvre palestinienne à l’égard d’Israël depuis le début de l’occupation et montre que, pendant les années d’occupation directe, le chômage n’était pas un problème. L’économie connaissait presque une situation de plein emploi, le taux de chômage n’étant que de 2,8 %. Ce taux peut être considéré comme le taux de chômage naturel, qui correspond à la conjonction du chômage frictionnel et du chômage structurel.

Tableau 2 – Territoire palestinien occupé : chômage, 1969-2016 (En pourcentage)

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49. La situation de plein emploi d’avant 1994 ne témoigne pas pour autant d’une économie palestinienne solide et créatrice d’emplois, car, au cours de cette période, un tiers de la main-d’oeuvre travaillait dans l’économie israélienne. Aussi, au cours de la période qui a suivi la création de l’Autorité palestinienne, en 1994, les variations et l’ampleur du chômage étaient fortement liées à la proportion des travailleurs palestiniens employés en Israël et dans les colonies. Selon les calculs de la CNUCED, il existe une forte corrélation (0,82) entre le taux de chômage palestinien et les emplois dans l’économie israélienne.

50. Comme le montre le tableau 2, sans les emplois en Israël et dans les colonies, le chômage dans le Territoire palestinien occupé aurait systématiquement dépassé le taux effarant de 35 %, avant et après 1994. Ainsi, l’un des principaux déterminants du chômage dans le Territoire palestinien occupé est l’accès, ou le manque d’accès, des travailleurs palestiniens à l’emploi en Israël et dans les colonies. Autrement dit, le taux de chômage palestinien est fonction de la volonté d’Israël d’employer de la main-d’oeuvre palestinienne, au gré de ses objectifs politiques et de ses besoins économiques.

51. Une caractéristique essentielle des Palestiniens qui travaillent dans l’économie israélienne est que, contrairement aux travailleurs migrants d’autres pays, ils regagnent leur ville ou village dans le Territoire palestinien occupé le jour même et que leurs revenus constituent une source de financement considérable des importations palestiniennes en provenance d’Israël. En 2016, par exemple, les revenus des Palestiniens travaillant en Israël se sont élevés à environ un milliard de dollars (ou 25 % des revenus du travail de la Cisjordanie), soit l’équivalent de 27 % de la valeur des importations palestiniennes provenant d’Israël qui était de 3,6 milliards de dollars.

52. Sur l’effectif total des travailleurs palestiniens employés en Israël et dans les colonies, 38 % n’ont pas de permis de travail en bonne et due forme et sont donc soumis à l’exploitation lorsqu’ils occupent des postes qui ne leur offrent aucune protection et ne prévoient aucun traitement en cas d’accident du travail. Pour ceux légalement autorisés à travailler en Israël, le système de permis de travail israélien a favorisé l’apparition d’intermédiaires, qui exploitent eux aussi les travailleurs palestiniens en leur demandant des sommes exorbitantes pour les aider à obtenir un permis (ILO, 2017 ; IMF, 2017). Le Bureau international du Travail (BIT) note que ces sommes sont souvent comprises entre 1 500 nouveaux shekels et 2 500 nouveaux shekels. Si on ajoute à cela des frais de transport de 500 nouveaux shekels, le coût total est généralement supérieur à 2 000 nouveaux shekels (565 dollars) par mois (ILO, 2017). Cette perte de revenu équivaut au salaire perçu pour neuf jours de travail rémunéré en moyenne 220 nouveaux shekels (62 dollars) par jour.

53. Selon l’organisme Macro Centre for Political Economics, les Palestiniens qui travaillent en Israël et dans les colonies occupent généralement des emplois dangereux et pénibles, pour lesquels les dispositions en matière de santé et de sécurité sont insuffisantes ; 73 % travaillent dans le bâtiment et les travaux publics ou l’agriculture et les 27 % restants sont employés dans l’industrie, le commerce, l’hôtellerie et la restauration (Macro Centre for Political Economics, 2017). La discrimination salariale est généralisée ; les travailleurs palestiniens, même les plus expérimentés, perçoivent un salaire représentant 39 à 44 % de celui d’un travailleur israélien qui exécute les mêmes tâches (ILO, 2017 ; Macro Centre for Political Economics, 2017).

54. Outre les coûts financiers élevés liés au fait de travailler en Israël, beaucoup de travailleurs doivent quitter leur domicile dès la nuit pour arriver suffisamment tôt à des points de passage surchargés, où ils sont soumis à des contrôles de sécurité, à des actes de harcèlement et à de longues périodes d’attente dans des conditions inhumaines et humiliantes (ILO, 2017). Du fait de cette attente, la durée de la journée de travail peut facilement atteindre seize heures (MAS et al., 2017), ce qui épuise les travailleurs, nuit à leur productivité et accroît le risque d’accident du travail. La vulnérabilité générale des travailleurs palestiniens, le harcèlement dont ils font l’objet de la part des colons et les importantes pertes de revenus et de temps qu’ils supportent suggèrent que, s’ils travaillent en Israël, c’est davantage en raison de la pénurie d’emplois dans le Territoire palestinien occupé (facteur de répulsion) que de la différence de salaires entre les deux économies (facteur d’attraction).

C. Un demi-siècle de croissance non créatrice d’emplois dont les femmes et les jeunes sont les principales victimes

55. L’économie palestinienne se caractérise également par le fait que, bien qu’elle ait enregistré une croissance moyenne de 7,4 % entre 1969 et 1992 et de 4,4 % entre 1994 et 2016, après la création de l’Autorité palestinienne, et qu’elle affiche de faibles taux d’activité, elle n’a jamais été en mesure de créer des emplois pour plus d’un tiers de la population active. Cette situation amène à s’interroger sérieusement sur la nature de la croissance du PIB palestinien pendant l’occupation.

56. L’incapacité de la croissance du PIB palestinien d’entamer le chômage corrobore les analyses de la CNUCED qui mettent en évidence une désindustrialisation et une désagriculturisation de l’économie. Les risques politiques élevés, les restrictions en matière de circulation et d’accès, la difficulté de se procurer des biens importés et l’isolement par rapport aux marchés mondiaux figurent parmi les causes du faible niveau d’investissement dans l’agriculture et l’industrie (secteur des biens exportables) et ont limité la contribution de ces secteurs à environ 12 % de l’ensemble des emplois créés. Ces facteurs expliquent en partie le peu d’emplois créés par la croissance économique palestinienne depuis le début de l’occupation.

57. Du fait des mesures restrictives qu’elles subissent dans le cadre de l’occupation, les femmes palestiniennes ont l’un des taux d’activité les plus faibles et des taux de chômage les plus élevés au monde. Elles n’ont pas le même accès que les hommes palestiniens à l’emploi en Israël et dans les colonies, compte tenu des obstacles à la libre circulation et des politiques de bouclage qui rendent la recherche d’un travail hors de leur lieu de vie immédiat particulièrement dangereuse pour elles.

58. En 2016, le taux de chômage des femmes a fait un bond de 5,5 points de pourcentage pour atteindre 45 %, alors que celui des hommes est resté relativement stable, à 22 %. Les femmes ne représentaient que 15,7 % des travailleurs en activité, mais 34,5 % des chômeurs. La situation est pire à Gaza, où le taux de chômage des jeunes femmes atteint 85 % (ILO, 2017).

D. Fort taux de chômage des jeunes : une menace pour l’avenir

59. Le taux extrêmement élevé du chômage chez les jeunes âgés de 15 à 29 ans est l’un des principaux défis à relever sur le marché du travail palestinien. En 2016, avec 27 % en Cisjordanie et 56 % à Gaza, le taux de chômage des jeunes Palestiniens était le plus fort de la région. Ces taux sont d’autant plus alarmants qu’ils ne tiennent pas compte des 59 % de jeunes de cette catégorie d’âge, qui ont quitté le marché du travail et ne recherchent plus d’emploi (ILO, 2016). Ainsi, 30 % de la population du Territoire palestinien occupé (1,44 million de jeunes Palestiniens) n’est ni scolarisée ni à la recherche d’un emploi.

60. Les jeunes chômeurs sont souvent considérés comme une génération perdue, car ils n’ont pas la possibilité d’acquérir des compétences utiles au cours de leurs premières années dans la population active. Un tel sacrifice des jeunes générations décourage les investissements dans l’éducation, freine l’accumulation de capital humain et prive l’économie des idées nouvelles, de la créativité, des connaissances technologiques et des innovations transformatrices que l’on associe naturellement avec la jeunesse.

61. Pour l’économie dans son ensemble, le fort taux de chômage des jeunes a des conséquences négatives à long terme pour la productivité, la compétitivité, la croissance économique et la viabilité budgétaire. L’étiolement des compétences qu’entraîne le chômage des jeunes va de pair avec l’allongement de la durée des périodes de recherche d’emplois, le sous-emploi, l’inaptitude durable au travail, des revenus inférieurs tout au long de la vie, la pauvreté, le désespoir, le mauvais état de santé et la marginalisation économique, culturelle, sociale et politique. La sous-utilisation du capital humain que sont les jeunes, les diplômés de l’enseignement supérieur et les femmes est une autre composante du coût économique que l’occupation fait peser sur le peuple palestinien.

62. Selon le BIT, 38 % des jeunes travailleurs âgés de 15 à 24 ans sont employés dans l’économie informelle, tandis que 57 % occupent un poste informel dans l’économie formelle, et ne bénéficient donc ni de prestations sociales, ni d’assurance-maladie, ni de congés annuels ou maladie payés (ILO, 2016). Par conséquent, une proportion extrêmement élevée des jeunes travailleurs (95 %) sont employés de manière informelle. En raison de la crise du chômage et de celle de l’informalité qui touchent cette catégorie d’âge, plus de 50 % des jeunes travailleurs perçoivent une rémunération inférieure au salaire minimum et ne bénéficient ni des prestations de base ni de la protection qu’offre un emploi formel (ILO, 2016).

63. La perte de revenus futurs liée au chômage des jeunes aggravera les problèmes budgétaires de l’Autorité palestinienne tant sur le plan des recettes que sur celui des dépenses, compte tenu de la faiblesse des recettes fiscales perçues et de la hausse des dépenses publiques relatives aux transferts sociaux et aux services de santé. Les effets économiques et sociaux du chômage des jeunes devraient faire l’objet d’une attention particulière de la part des décideurs palestiniens et de leurs partenaires de développement. Endiguer le chômage des jeunes devrait être une priorité stratégique, car il en va du futur du peuple palestinien, de la santé de son économie et de la cohésion et de l’égalitarisme de sa société.

III. Assistance de la CNUCED au peuple palestinien

A. Cadre et objectifs

64. Depuis plus de trente ans, la CNUCED soutient le peuple palestinien en réalisant des études centrées sur l’action à mener, en exécutant des projets de coopération technique, en fournissant des services consultatifs et en oeuvrant en faveur d’un consensus international sur les difficultés du peuple palestinien et ses aspirations en matière de développement.

65. En 2016, la CNUCED a continué de fournir au peuple palestinien une assistance technique visant à renforcer ses capacités économiques et institutionnelles. De nombreuses institutions ont bénéficié des initiatives de la CNUCED, des conclusions de ses travaux de recherche, de ses services consultatifs et de ses recommandations. Guidé par le paragraphe 35 du Consensus de Sao Paulo, le paragraphe 44 de l’Accord d’Accra et l’alinéa m) du paragraphe 31 du mandat de Doha, et conformément aux résolutions 69/20, 70/12 et 71/20 de l’Assemblée générale, le Programme d’assistance au peuple palestinien de la CNUCED a porté sur les quatre grands domaines ci-après :

a) Politiques commerciales et macroéconomiques et stratégies de développement ;

b) Facilitation du commerce et logistique ;

c) Financement et développement ;

d) Entreprises, investissement et politique de concurrence.

B. Activités opérationnelles en cours

66. En 2016, la CNUCED a mené à bien un projet de coopération technique visant à renforcer les capacités afin de faciliter le commerce palestinien. Financé par le Canada, ce projet de 2,1 millions de dollars a considérablement amélioré les capacités des secteurs public et privé palestiniens en matière de facilitation du commerce et enrichi la base de connaissances des exportateurs et des importateurs. L’un des principaux résultats obtenus dans le cadre du projet a été la création d’un programme de formation sanctionné d’un diplôme professionnel, intitulé « Gestion de la chaîne d’approvisionnement », qui a été élaboré conjointement par la CNUCED, le Ministère de l’économie nationale, le Conseil des chargeurs palestiniens et l’Université de Birzeit. Ce programme comporte huit modules qui traitent des principaux éléments du commerce international, dont les volets juridique et réglementaire, les contrats, l’assurance, les procédures relatives au transport, la gestion logistique et les procédures douanières. Il est conçu pour répondre aux besoins des exportateurs, importateurs, courtiers en douane, agents publics, jeunes diplômés, juristes et autres professionnels palestiniens intéressés par cette question. En 2017, le programme a été reconnu par le Ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur, ce qui vient couronner d’autres excellents résultats obtenus dans le cadre du projet au cours des dernières années.

67. Le Qatar a fait don de 200 000 dollars à la CNUCED pour l’aider à développer ses activités de coopération technique et ses services consultatifs en faveur du peuple palestinien.

68. En outre, en 2016, la CNUCED a réfléchi aux domaines dans lesquels la coopération pouvait être poursuivie, et ses experts ont fourni des services consultatifs au Conseil des chargeurs palestiniens, à la nouvelle Agence palestinienne de coopération internationale du Ministère des affaires étrangères et à diverses institutions des secteurs public et privé.

69. En 2016, comme les années précédentes, la CNUCED a accueilli et formé un diplomate palestinien. Au cours de cette formation, le diplomate s’est familiarisé avec le système des Nations Unies et les travaux d’autres organisations internationales présentes à Genève (Suisse), ainsi qu’avec les activités de la CNUCED, y compris la session annuelle du Conseil du commerce et du développement.

70. Les contributions de la CNUCED au renforcement et à la modernisation des douanes palestiniennes datent de 2001, année où les autorités douanières ont adopté son Système douanier automatisé (SYDONIA) pour s’acquitter de la fonction régalienne que représente la douane. Le système SYDONIA a été mis en place dans tous les bureaux de douane palestiniens, y compris au poste de Rafah, à la frontière entre Gaza et l’Égypte. La CNUCED a également formé des équipes d’experts palestiniens des technologies fonctionnelles et des technologies de l’information et de la communication, afin qu’ils puissent gérer le système SYDONA de manière indépendante.

71. Toutefois, la version « SYDONIA World » actuellement utilisée par les douanes palestiniennes est dépassée. Il est donc nécessaire de relancer d’urgence la coopération afin d’appliquer les nombreuses mises à jour développées depuis 2011 et d’améliorer ainsi les capacités des douanes, qui constituent un volet essentiel des efforts actuellement déployés par l’Autorité palestinienne pour renforcer ses capacités de gestion des finances publiques, dans un souci de viabilité budgétaire.

72. La nouvelle intervention proposée devrait notamment renforcer les capacités des bureaux de douane en ce qui concerne les opérations d’évaluation en douane, d’analyse des risques, de contrôle douanier et de contrôle après dédouanement. Elle devrait aussi avoir pour objectif d’établir une interface entre le système SYDONIA utilisé dans le Territoire palestinien occupé et le système mondial utilisé en Israël, afin de faciliter les échanges de données commerciales en temps réel entre les deux systèmes. Cette interface est indispensable pour la viabilité budgétaire palestinienne. Elle permettra de garantir à l’Autorité palestinienne l’accès en temps voulu à des données commerciales précises et complètes, sans lesquelles il est impossible de mettre fin à la fuite de centaines de millions de dollars de ressources fiscales palestiniennes vers Israël.

73. En ce qui concerne la gestion des finances publiques, les objectifs du Millénaire pour le développement comme les objectifs de développement durable ont souligné l’importance d’une gestion saine de la dette. Compte tenu de l’augmentation de la dette palestinienne et de sa complexité croissante, il apparaît nécessaire de réintroduire le Système de gestion et d’analyse de la dette (SYGADE) de la CNUCED dans le Territoire palestinien occupé, afin d’améliorer la qualité et la portée de la gestion des finances publiques palestiniennes. Ce système peut contribuer à atténuer le risque de surendettement, qui est en constante évolution, et à veiller à la viabilité de la dette publique palestinienne.

C. Coordination, mobilisation de ressources et recommandations

74. En 2016 et au début de l’année 2017, la CNUCED a continué d’apporter au peuple palestinien une aide au développement, en coordination avec l’Autorité palestinienne, la société civile palestinienne, l’ONU et d’autres organismes internationaux, les donateurs et l’équipe de pays des Nations Unies. Cependant, les conditions difficiles sur le terrain compliquent la fourniture de cette aide, en particulier à Gaza, dont les Palestiniens du secteur privé et de la société civile ne sont pas autorisés à sortir et où l’ONU et d’autres organismes rencontrent d’importants obstacles à l’entrée et à la sortie.

75. Il est recommandé de déployer des efforts soutenus pour appuyer le renforcement des capacités palestiniennes en matière de gestion des finances publiques et pour s’acquitter du mandat que l’Assemblée générale, dans ses résolutions 69/20, 70/12 et 71/20, a confié à la CNUCED, la priant d’évaluer les coûts économiques de l’occupation israélienne pour le peuple palestinien et de l’informer. Un manque de ressources limite la capacité de la CNUCED de s’acquitter de son mandat. Par conséquent, et comme suite à l’alinéa dd) du paragraphe 55 du Maafikiano de Nairobi, les États membres sont invités à envisager d’allouer des ressources supplémentaires à la CNUCED afin de lui permettre de satisfaire à la demande qui lui est faite au paragraphe 9 de chacune des résolutions susmentionnées et de mettre en oeuvre les nouveaux projets relatifs aux systèmes SYDONIA et SYGADE.

Références

Calì M and Miaari SH (2012). The labour market impact of mobility restrictions: Evidence from the West Bank. Households in Conflict Network Working Paper No. 130.

Farsakh L (1998). Palestinian Employment in Israel 1967–1997: A Review. MAS. Ramallah.

ILO (2016). Labour market transitions of young women and men in the Occupied Palestinian Territory: Results of the 2015 school-to-work transition survey. Work For Youth Publication Series No. 40.

ILO (2017). The situation of workers of the occupied Arab territories: Report of the Director General, appendix. ILC.106/DG/APP.

IMF (2016). West Bank and Gaza. Report to the Ad Hoc Liaison Committee meeting. 26 August.

IMF (2017). West Bank and Gaza. Report to the Ad Hoc Liaison Committee meeting. 10 April.

Macro Centre for Political Economics (2017). The working conditions of Palestinian wage earners in Israel.

MAS, PCBS and Palestinian Monetary Authority (2017). Economic Monitor No. 47.

UNCTAD (2004). Transit, Trade and Maritime Transport Facilitation for the Rehabilitation and Development of the Palestinian Economy. United Nations publication. New York and Geneva.

UNCTAD (2009). Policy Alternatives for Sustained Palestinian Development and State Formation. United Nations publication. New York and Geneva.

UNCTAD (2011). Rebuilding the Palestinian Tradable Goods Sector: Towards Economic Recovery and State Formation. United Nations publication. New York and Geneva.

UNCTAD (2014). Palestinian Fiscal Revenue Leakage to Israel under the Paris Protocol on Economic Relations. United Nations publication. New York and Geneva.

UNCTAD (2015). Report on UNCTAD assistance to the Palestinian people: Developments in the economy of the Occupied Palestinian Territory. TD/B/62/3. Geneva. 6 July.

UNCTAD (2016). Economic costs of the Israeli occupation for the Palestinian people. A/71/174. Geneva. 21 July.

UNCTAD (2017). The Occupied Palestinian Territory: Twin Deficits or an Imposed Resource Gap? United Nations publication. New York and Geneva.

United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (2017). Occupied Palestinian Territory: Fragmented lives – humanitarian overview 2016.

United Nations High Commissioner for Human Rights (2017). Human rights situation in the Occupied Palestinian Territory, including East Jerusalem. A/HRC/34/38 (advance unedited version). 16 March.

UNSCO (2017). Report to the Ad Hoc Liaison Committee meeting. 1 May.

World Bank (2017). Economic monitoring report to the Ad Hoc Liaison Committee meeting. 4 May.

Commerce des armes: un traité, mais à quand des transferts responsables ? (1)

Arms Trade Treaty

13 Septembre 2017

Publié sur Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité (http://www.grip.org)

Stiernon Christophe [2]

Du 11 au 15 septembre 2017, Genève accueille la troisième conférence des États parties au Traité sur le commerce des armes (TCA)[1]. Dans la salle principale, des banderoles rappellent aux participants que le TCA est là pour promouvoir des transferts internationaux d’armes qui sont responsables[2]. Par opposition, les transferts irresponsables peuvent être défini comme des transferts autorisés par un gouvernement mais dont la légalité demeure douteuse car ils présentent un risque de mauvais usage ou de détournement[3]. Ces transferts irresponsables représentent un risque mortel : ils causent la mort de centaines de milliers de personnes chaque année et piègent des millions d’autres dans des conflits destructeurs et meurtriers. C’est pourquoi en 2013, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté à une large majorité un Traité qui incite à la transparence et l’action responsable des États dans le domaine du commerce des armes afin de réduire cette souffrance humaine évitable.

Le Traité sur le commerce des armes reconnait à tous les États le droit à la légitime défense et l’intérêt légitime d’acquérir des armes pour exercer celui-ci. Les transferts autorisés d’armements conventionnels majeurs ont d’ailleurs bondi de 8,4 % entre 2007-2011 et 2012-2016[4]. Mais combien de ces transferts autorisés sont responsables ? Et combien peuvent-être qualifiés d’irresponsables ?


Le Traité sur le commerce des armes (TCA) est un traité multilatéral juridiquement contraignant adopté en avril 2013 et entré en vigueur en décembre 2014. Celui-ci vise à réguler le commerce international des armes conventionnelles – des armes légères aux chars d’assaut en passant par les avions de chasse, les bateaux de guerre et les missiles – selon des « normes communes les plus strictes possibles ». Il compte 92 États parties et 38 pays signataires sur un total de 194 membres des Nations unies[5].


Un traité qui peine à montrer ses effets

À écouter les déclarations de nombreux États exportateurs parties au TCA aux premiers jours de la conférence (CSP3), il ne serait aucunement question de remettre en cause les pratiques existantes ou de douter du caractère responsable de leurs décisions en matière de transferts d’armements. L’enjeu de la conférence et du Traité résiderait uniquement dans sa mise en œuvre : entendez la mise en place d’un régime de contrôle national efficace, notamment une liste nationale de contrôle, et la désignation des autorités compétentes (TCA, art. 5). Pourtant, depuis l’entrée en vigueur du Traité en décembre 2014, de nombreux États parties présentés comme des exemples en matière de régime de contrôle national ont autorisé d’importants transferts d’armements vers des zones de conflits, des pays en guerre ou des régimes brutaux. Ces transferts sont-ils tous vraiment responsables ? N’y avait-il jamais un risque de mauvais usage ou de détournement ? Du Yémen au Soudan du Sud, en passant par la Syrie et la Libye, le TCA semble avoir jusqu’à présent le plus grand mal à faire évoluer les pratiques et empêcher des transferts d’armements irresponsables.

Bien que le nombre important d’États parties et de signataires témoigne d’une réelle inquiétude quant à l’impact dévastateur du commerce irresponsable des armes, le Traité souffre de l’absence remarquée de quelques poids lourds du commerce international des armes, en premier lieu l’Arabie saoudite, la Chine, les États-Unis[6], l’Inde, le Pakistan et la Russie. Sans eux, ce sont plus de 60 % des transferts internationaux d’armes qui échappent au TCA. Ensuite, contrairement à ce que certaines déclarations peuvent laisser penser, les États parties au Traité sont loin d’être, ou d’être devenus, des exportateurs d’armes exemplaires. Le Traité exige que les États respectent et fassent respecter le droit international humanitaire (DIH) et des droits de l’homme (DIDH). Pourtant, les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis se sont poursuivies, malgré leur utilisation au Yémen ou leurs transferts en Syrie ; à l’Égypte et au Bahreïn malgré une violente répression de leur population ; aux Philippines malgré une meurtrière campagne anti-drogue. Les exemples sont nombreux. Quatre ans après son adoption, les effets du TCA peinent donc à être visibles tant le commerce international des armes continue imperturbablement d’avoir des conséquences sécuritaires, sociales, économiques et humanitaires dévastatrices aux quatre coins du monde.

Les questions qui dérangent

Malgré les appels répétés de la société civile et d’un petit nombre d’États, les discussions autour du TCA évitent d’entrer dans la substance et d’aborder les questions qui dérangent : comment les États parties interprètent-ils de bonne foi et mettent-ils en pratique les articles 6 et 7 du TCA, ceux-là même qui doivent prévenir les violations du DIH et du DIDH et réduire les souffrances humaines ? Lors de précédentes conférences et jusqu’au sein du groupe de travail sur la mise en œuvre effective du Traité, les discussions se limitent le plus souvent à des questions techniques et de procédures. Bien entendu, aborder la question centrale de la mise en œuvre du Traité et du respect des obligations des États n’est utile que si cela s’accompagne d’actions concrètes par les États, actions qui se font attendre. Pour œuvrer à des transferts internationaux d’armes qui sont responsables, les États parties devront dans un premier temps impérativement passer par la case transparence.

Plus de transparence

Améliorer la transparence dans le commerce des armes conventionnelles est en effet un des principaux objectifs du TCA et une étape indispensable vers l’action responsable des États. La transparence passe en partie par la soumission de rapports annuels sur les exportations et les importations d’armes qui sont complets, exhaustifs et publics. Ces rapports doivent notamment permettre de renforcer l’information et la capacité de contrôle des parlements nationaux et permettre à la société civile d’assurer son rôle de contre-pouvoir. Ils doivent également illustrer des comportements responsables. Le chemin des États parties vers davantage de transparence est encore long. À l’ouverture de la CSP3, à peine la moitié des États avaient respecté leurs engagements en matière de rapportage pour les transferts d’armes de l’année 2016[7]. Et parmi les États ayant soumis un rapport, neuf ont choisi d’utiliser la possibilité qui leur est offerte de garder confidentielle une partie ou l’entièreté de leur rapport[8]. On peut regretter ce choix qui paraît en contradiction avec l’objet même du traité. Ensuite, pour les rapports soumis et rendus publics, de nombreuses améliorations restent souvent nécessaires pour assurer qu’ils soient cohérents, pertinents et utiles, en particulier en ce qui concerne les transferts d’armes légères et de petit calibre.

Un échec est possible mais n’est pas permis

Alors que la CSP3 n’avait pas encore ouvert ses portes, de nombreux acteurs et observateurs s’inquiétaient de voir ces réunions annuelles sur le TCA devenir des chambres d’entérinement qui viendraient seulement codifier et normaliser les pratiques existantes. Si le TCA ne parvient pas à faire évoluer durablement les pratiques, notamment en matière de rapportage, si des États parties continuent de juger responsables les transferts d’armes vers des zones de conflits, des pays en guerre ou des régimes brutaux en sachant pertinemment bien la destruction et la souffrance humaine qui en découleront, alors il y a des raisons de s’inquiéter. Il n’est pas sans risque que le Traité échoue à devenir cet instrument imaginé pour permettre de lutter efficacement contre les transferts irresponsables d’armes. En cas d’échec, les victimes sont déjà connues.

Si le TCA n’est certainement pas la panacée et si les conférences des États parties ne seront probablement jamais le théâtre de révolutions, le processus a au moins le mérite d’exister. Il doit permettre de créer des espaces où, espérons-le, toutes les parties pourront entendre les attentes, les contraintes, les problèmes et les espoirs des uns et des autres dans le but de travailler à des solutions réalistes et réalisées. Et si ce n’est que de manière partielle et perfectible, le TCA a également le mérite de sortir de l’ombre une activité commerciale et politique à haut risque qui ne doit plus pouvoir se cacher derrière le sceau de la sécurité nationale et d’intérêts stratégiques.

Parce que les enjeux de la mise en œuvre du TCA dépassent le cadre strict du commerce des armes, et parce que le contrôle des armes impacte directement les questions de développement et la réalisation des Objectifs de développement durables, il est crucial pour les États parties de prendre leurs responsabilités, et en particulier les États exportateurs puisqu’ils sont ceux qui autorisent les transferts des moyens par lesquels de graves violations du droit international humanitaire, des droits de l’homme et des graves violences liées au genre peuvent être commises.

L’auteur

Christophe Stiernon [2] est chargé de recherche au GRIP pour le projet « Armes légères et transferts d’armes ». Il travaille en particulier sur les questions liées au contrôle des transferts d’armes et les instruments internationaux de contrôle des armes légères et de petit calibre.


[1]. Communément appelée CSP3 ou Third Conference of States Parties en anglais.

[2]. Le texte intégral du Traité sur le commerce des armes [3] en français est disponible sur le site du Secrétariat du TCA.

[3]. Small Arms Survey 2007: Guns and the City, Chapter 3: Probing the Grey Area: Irresponsible Small Arms Transfers, p. 74.

[4]. Les « armements conventionnels majeurs » englobent, selon le SIPRI, les aéronefs, systèmes de défense anti-aérienne et sous-marine, véhicules blindés, artillerie, systèmes radar, missiles, navires, moteurs, satellites et autres mais ne comprennent pas les armes légères et de petit calibre, les pièces d’artilleries d’un calibre inférieur à 100 mm ainsi que les munitions. Aude Fleurant et al., Trends in International Arms Transfers, 2016 [4], SIPRI Fact Sheet, février 2017.

[5]. Site du Secrétariat du Traité sur le commerce des armes [5]. Page consultée le 12 septembre 2017.

[6]. Les États-Unis sont signataires du TCA mais en l’absence de ratification, il n’y a aucun engagement de leur part pour respecter les dispositions du Traité.

[7]. 38 États sur un total de 75 qui devaient soumettre un rapport annuel en 2017.

[8]. Le Panama et le Sénégal ont choisi de garder leur rapport annuel 2017 confidentiel. La Bosnie-Herzégovine, la Finlande, la Grèce, l’Italie, la Suède, la Macédoine et l’Uruguay ont indiqué avoir omis certaines informations jugées sensibles.

 

Karim Mroué, éternel rebelle.

L’important quotidien libanais en français, « L’Orient le Jour », publie le portrait d’une grande figure du communisme libanais et du débat politique et intellectuel arabe, Karim Mroué. Je connais Karim depuis de nombreuses années, c’est donc avec plaisir que je donne à lire cette page qui en dit beaucoup sur l’histoire du Liban, du PCL et du monde arabe. JF

« Il a été l’une des figures de proue du Parti communiste libanais au XXe siècle. Une longue conversation à bâtons rompus révèle une personnalité intransigeante sur les principes, indépendante, n’hésitant pas une seconde à s’engager sur la voie de la remise en question. »

Suzanne BAAKLINI  L’Orient le Jour 11 09 2017

« Dans son appartement de la rue Mar Élias en plein Beyrouth, Karim Mroué nous reçoit dans une pièce où trônent les photos de ses deux enfants et trois petits-enfants. Sa vie n’a toutefois pas été un long fleuve tranquille. À 87 ans, son regard vif s’anime dès qu’il relate les (très) nombreuses péripéties de sa vie, avec un franc-parler et une intégrité morale qui ne le font reculer devant aucune remise en question, aucune critique, sans complaisance ni pour lui-même ni pour les autres. Même l’histoire du socialisme et du communisme international n’y échappe pas.

Sa vie, commencée le 8 mars 1930 dans le village sudiste de Haris, n’est pas seulement une page de l’histoire libanaise, mais de l’histoire arabe. Comme il le dit lui-même, sa conscience politique s’est développée très tôt, et il continue d’observer les développements attentivement. Tant et si bien qu’à une question sur son message aux générations montantes, Karim Mroué répond par un « projet » qu’il entreprend actuellement, en vue de la naissance d’un « mouvement démocratique civil » dont le Liban, ainsi que les pays arabes, ont tant besoin, en vue « d’initier un esprit de changement, un esprit démocratique civil devant déboucher sur des régimes réellement démocratiques et pluriels »…

Le parcours même de Karim Mroué est celui d’un esprit libre et rebelle. Né dans une famille chiite religieuse du Sud, d’un père cheikh qui avait néanmoins une vie sociale et professionnelle active, il a été initié très tôt aux valeurs religieuses, mais aussi aux débats sur des sujets divers, la maison familiale étant un lieu de rencontre perpétuel pour toute sorte de personnes. « Mon père nous a inculqué les valeurs religieuses et pas seulement les rites, en l’occurrence l’autonomie, l’indépendance, l’ouverture aux autres, la tolérance… » se souvient-il.

Son enfance « heureuse » à Haris, où il a vécu proche de la nature, à quelques pas de la Palestine qui était toujours ouverte aux enfants du Sud, lui laisse aujourd’hui un goût de nostalgie. « L’histoire du Sud et de Jabal Amel se caractérise par une culture d’ouverture, de tolérance et de civilisation, dit-il. Il est vrai qu’il y avait un système féodal, mais les partis étaient tous présents. Or le Liban-Sud a été totalement séparé de son histoire depuis que certaines forces politiques ont mis la main sur lui pendant un tiers de siècle. »
Vers 13-14 ans, la vie du jeune Karim Mroué connaît un changement radical, puisque sa famille déménage à Tyr. L’adolescent, qui avait appris le Coran dans son village, passe à une éducation plus laïque dans une école jaafarite, où il se révèle brillant élève. C’est à ce moment aussi qu’il se transforme en lecteur assidu, avec un intérêt éclectique, de journaux comme de livres, découvrant entre autres Gibran Khalil Gibran, qui le fascinait par sa rébellion contre les traditions. Plus encore, il cesse d’être pratiquant. « Je ne l’ai pas dit à mon père, même si je crois qu’il l’a senti », reconnaît-il.

Éveil de la conscience politique
« En 1945, à l’âge de quinze ans, j’ai décidé de me considérer comme nationaliste arabe, sans adhérer à aucun parti et tout en ayant des amitiés dans différents partis de gauche comme le Parti communiste ou le Parti socialiste progressiste », raconte Karim Mroué.

Les conditions financières difficiles de la famille, en 1947, devaient lui faire franchir un pas qui allait développer encore plus cette conscience politique naissante : son père l’envoie vivre chez son propre cousin, le grand penseur Hussein Mroué, à Bagdad. « J’avais 17 ans et j’avais commencé à écrire dans plusieurs publications, raconte-t-il. Sous le choc de l’annonce de la décision de partition de la Palestine, un article intitulé « Il faut une révolution » a été publié par un journal irakien auquel je l’avais envoyé par la poste. » C’est en Irak aussi qu’il participera à une première intifada dans la rue.

La Nakba en Palestine, en 1948, achèvera de l’éloigner du nationalisme arabe, dont il dénoncera l’inaction, et Karim Mroué ne tardera pas à se découvrir des affinités avec les idées communistes. « Pour moi, l’action de l’Union soviétique contre le nazisme et le fascisme correspondait à mes idées contre le racisme », explique-t-il. Durant des années, en Irak puis au Liban (après 1949), Karim Mroué devait se déclarer communiste, allant même jusqu’à se porter candidat aux élections estudiantines de la nouvelle Université libanaise en tant que tel, sans pour autant adhérer au parti. Le jeune homme, très attaché à ses principes avant tout, dénonçait le fait que de grandes figures telles que Farjallah Hélou ou Raïf Khoury étaient mises de côté par des cadres du parti par trop rigides. C’est finalement l’intellectuel Raïf Khoury lui-même, devenu un ami, qui le convaincra d’adhérer au parti pour militer de l’intérieur.

Karim Mroué se souvient, non sans une tendresse perceptible dans la voix, avoir précisé dans sa demande d’adhésion : « Je suis un nationaliste arabe communiste, qui veut entrer dans ce parti parce que le but de celui-ci est de libérer l’être humain. »

À Budapest durant le soulèvement
Cette adhésion au Parti communiste devait l’emmener vers une nouvelle direction inattendue, et l’empêcher de terminer son unique année à l’université, « pour plonger de plain-pied dans l’université de la vie ». Karim Mroué devait en effet être envoyé par le parti à Bucarest pour assister au congrès de l’Union mondiale de la jeunesse démocratique, avant de savoir qu’il ne devait pas retourner à Beyrouth mais rester en poste à Budapest, au siège de cette union. « Je suis resté quatre ans à Budapest, une expérience très difficile car pleine de contradictions, la vraie école de la vie », dit-il.

Karim Mroué était toujours à Budapest durant le soulèvement hongrois de 1956 qu’il vivra en direct. Son expérience au sein de l’Union soviétique sèmera en lui les graines de lucidité qui lui feront dire, après sa chute au début des années 90, lors d’une conférence à Beyrouth, que ce sont « les failles internes » du communisme qui ont été les principales causes de la déroute. Ces failles, Karim Mroué les aura vécues dans son for intérieur. D’abord admirateur de Staline, il découvrira plus tard les crimes du leader soviétique. Lorsque Khrouchtchev publiera son fameux rapport dénonçant les crimes de Staline, en 1956, cela réconciliera Karim Mroué avec l’Internationale communiste. Mais une fois de plus, il sera confronté à de nouveaux questionnements après l’épisode de Budapest.

Le retour au Liban
En 1957, quand Karim Mroué rentre au Liban, il était toujours au Parti communiste. Et c’est en 1964 qu’une nouvelle page d’histoire devait s’ouvrir, au cours de laquelle son caractère indépendant et intransigeant sur les principes devait montrer toute son ampleur, à cette période où le Parti communiste libanais s’affranchissait définitivement de son frère jumeau syrien. Avec Georges Haoui (son ami très proche, qu’il qualifie de « leader brillant », assassiné en 2005), Georges Batal et d’autres jeunes du parti, poussés par Nicolas Chawi, ils devaient s’opposer à la vieille garde, attachée à suivre rigoureusement les directives de Moscou. Une âpre bataille, remportée au final par les jeunes cadres, pour imposer une ligne plus indépendante de l’Union soviétique. « C’est une ligne qui ressemblait plus au communisme à nos yeux, dit-il. Et le parti s’y conformera jusqu’à la guerre civile. »

Entraîné dans une spirale de violence
Jusqu’à cette guerre civile qui devait constituer pour lui « un revers », le PCL devait connaître une période dorée, dont l’apogée était son grand congrès de 1974. Mais les bruits de bottes se faisaient déjà assourdissants. Et la guerre qui devait bientôt éclater mettait à rude épreuve le prestige de ce parti et les convictions de Mroué lui-même. « Dès 1969, Georges Haoui et moi considérions que l’intervention armée des Palestiniens au Liban était un problème, mais nous n’avons pu imposer cette idée au sein du Mouvement national », se souvient-il. Des tentatives avortées d’instaurer un dialogue avec des parties chrétiennes – notamment les Kataëb et le patriarche maronite Khoreiche – devaient les convaincre que la guerre était inéluctable, car voulue par l’étranger.

À partir de ce moment, le PCL était entraîné dans la spirale de la violence et des ingérences étrangères, loin de la ligne qu’il s’était fixée. Après coup, Karim Mroué devait qualifier cette implication dans la guerre de « crime » et a déploré que le parti « ait dû aller frapper aux portes pour l’argent et les armes, devenant ainsi comme les autres », tout en reconnaissant qu’il aurait été impossible de rester en marge de ce conflit.
Mais le PCL avait, à cette époque, des milliers de combattants bien entraînés qui, à l’entrée des Israéliens en 1982, ont formé le Front de résistance dont ils étaient la principale force. « Nous avons mené une vraie lutte de guérilla, contrairement au Hezbollah qui a formé une véritable armée », dit-il. D’ailleurs, un conflit d’intérêts les opposait « aux Syriens, au Hezbollah et à Amal, qui préféraient tous que la résistance soit parrainée par la Syrie et l’Iran ». « Nos combattants étaient régulièrement assassinés de retour de leurs batailles avec les Israéliens », se souvient-il.

« Un mouvement civil »
La guerre se poursuivra encore quelques années avec ses épisodes dramatiques et dangereux, et sa fin coïncidera quelque peu avec la chute de l’Union soviétique, que Karim Mroué, de par ses voyages et ses contacts, avait pressentie. Il se retire peu à peu du parti avant d’en sortir définitivement à la fin des années 90.

Karim Mroué reste aujourd’hui un écrivain et penseur, témoin d’une grande partie de l’histoire du Liban et des pays arabes, et un observateur qui n’a rien perdu de son acuité et de son franc-parler. Ainsi, concernant les bouleversements survenus depuis 2005, il estime que « la tutelle syrienne, qui s’est prolongée après le retrait israélien de 2000, avait sapé les fondements de la démocratie ». Pour lui, « l’assassinat de (l’ancien Premier ministre) Rafic Hariri aurait pu entraîner une nouvelle étape très importante, en phase avec les objectifs de la révolution du Cèdre, mais elle n’a pas été complétée, se pliant aux impératifs des partages de pouvoir ».

Sur le plan arabe, il se dit « convaincu que le printemps arabe était une véritable révolution contre les régimes dictatoriaux », mais elle a avorté parce qu’elle était spontanée et sans programmes, sans compter la contre-attaque des régimes et des mouvements takfiristes.
Quoi qu’il en soit, l’éternel jeune homme rebelle estime que le monde arabe a besoin, plus que jamais, d’un « esprit de changement, démocratique et civil, en vue de l’édification d’États où la citoyenneté et les droits de l’homme seraient respectés ».

Les Etats parties doivent cesser d’exporter des armes qui servent à de graves violations des droits de l’homme.

Communiqué de presse de « l’Action Sécurité Éthique Républicaines » (ASER)

Ce communiqué a été publié le 11 09 2017 par le blog « armer-désarmer » crée par un groupe de lobbyistes, d’experts et de militants d’horizons divers impliqués dans la réflexion sur les transferts et l’usage des armes dans le monde.

Codepink Yémen

(photo Codepink)

« La troisième conférence des états parties au TCA doit se tenir aux Nations-Unies à Genève (Suisse) du 10 au 15 septembre 2017 sous la présidence de l’Ambassadeur finlandais Klaus Korhonen.

Action Sécurité Éthique Républicaines (ASER) est préoccupé par les nombreuses violations des droits de l’Homme perpétrées avec l’aide d’armes produites, pour la plupart, hors des pays touchés par cette violence.

Que ce soit dans des pays en guerre (Afghanistan, Somalie, Irak, République Démocratique du Congo, Syrie) ou dans des États affaiblis par la prolifération des gangs et des mafias (Afrique du Sud, Mexique, Honduras, Brésil, Philippines), la plupart des armes utilisées pour imposer la violence à la population, sont produites par des pays qui ne sont pas en guerre sur leur propre territoire.

Au Yémen la situation n’a fait que s’aggraver depuis la dernière conférence des Etats parties du TCA en août 2016. De graves violations des droits de l’Homme, des crimes de guerre et de possibles crimes contre l’humanité sont le quotidien de plus de 20 millions de personnes dans une situation humanitaire grave. Selon l’OMS et le PAM (programme alimentaire mondial), fin juillet près de 80% des enfants se trouvaient dans le besoin d’une aide humanitaire immédiate. Depuis la situation a empiré et la majorité des armes utilisées a été produite et vendue par les 5 pays membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies ainsi que des pays membres de l’Union Européenne comme l’Allemagne ou les Pays Bas. Ceci malgré les alertes répétées des Nations Unies et des ONG.

C’est pour cela que ASER et de nombreuses ONG appellent ces pays à suspendre d’urgence leurs exportations de tout matériel susceptible d’être utilisé, notamment par la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite au Yémen. Ces gouvernements doivent aussi arrêter les transferts d’armes en Égypte où le régime est responsable de crimes contre l’humanité ainsi qu’en Syrie et en Irak où de nombreuses informations montrent la porosité entre les groupes armés non étatiques responsables de graves violations des droits de l’Homme et/ou du droit international humanitaire.

Représentant du Réseau d’Action International sur les Armes Légères (RAIAL) pour l’Europe, ASER (Action Sécurité Éthique Républicaines) lutte pour le respect des Droits de l’Homme dans les transferts d’armes, et dans le champ de la sûreté – dont le maintien de l’ordre – par les services de police et de sécurité. ASER a le statut consultatif spécial ECOSOC aux Nations-Unies. »

Nucléaire nord-coréen: comment résoudre la crise ?

Codepink Nikki HaleyCette crise autour du nucléaire nord-coréen soulève une question de portée globale. (corrigé)

Il faut le constater, la Corée du Nord est devenue une puissance nucléaire. Il est nécessaire de le reconnaître comme un fait. Au cours des années, en effet, Pyongyang a singulièrement progressé dans son programme nucléaire et balistique : 6 essais atomiques, quelque 80 tirs de missiles… La Corée du Nord disposerait aujourd’hui d’un arsenal de 10 à 20 têtes nucléaires. Le dernier essai suscite de fortes inquiétudes en considération de l’énergie dégagée, évaluée à 100 kilotonnes ou plus, soit 6 à 7 fois Hiroshima. Certes, les experts expriment des doutes sur la capacité de ce pays à maîtriser complètement la technologie sophistiquée nécessaire à l’insertion opérationnelle d’une ogive au sommet d’un missile projeté à des vitesses et des températures particulièrement élevées. Cependant – pour autant qu’on la connaisse dans les détails – la réalité est bien celle d’une Corée du Nord ayant atteint le stade d’une puissance nucléaire.

Un niveau consternant d’irresponsabilité

Le 6è essai nord-coréen a été largement condamné sur le plan international et les réactions enregistrées se situent dans le droit fil des précédentes : renforcement des sanctions, sommations politiques, appels à une action musclée du Conseil de Sécurité, pressions sur le registre militaire… « Le Président Trump – rapporte un communiqué de la Maison Blanche – à réaffirmé l’engagement des États-Unis à défendre notre patrie, nos territoires et nos alliés en utilisant la gamme complète des capacités diplomatiques, conventionnelles et nucléaires dont nous disposons ». L’administration américaine est la seule à réagir ainsi, par avertissement militaire direct. Tandis que la Chine, malgré une réelle impatience devant l’attitude nord-coréenne, privilégie la recherche d’une solution par le dialogue. Cette réaction américaine ne doit pas être banalisée. Il faut en effet bien mesurer ce que signifie la formulation explicite d’une menace militaire d’ordre nucléaire. On a ici atteint un consternant niveau d’irresponsabilité pour un pays membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU. La tâche de celui-ci, en effet, est de contribuer à des solutions politiques concertées, conformément à sa mission principale (celle que lui donne la Charte) : le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Avec Trump, on est loin.

Pour Washington, cependant, comme pour le Japon ou les Européens, la menace est nord-coréenne… et pas autre chose que cela. Le programme nucléaire de Pyongyang constitue effectivement, en soi, une menace à la sécurité internationale, comme peut l’être tout développement d’un arsenal de ce type, en contradiction avec le Traité de Non Prolifération. C’est l’évidence. Mais la menace est-elle seulement nord-coréenne ? Ne réside-t-elle pas aussi – la réaction américaine le montre de façon préoccupante – dans un antagonisme à la fois historique et très actuel, un conflit qui divise la Corée, qui cristallise et oppose les intérêts bien compris des plus grandes puissances dans la région et sur le plan mondial : États-Unis, Chine, Japon, Russie…

Cet antagonisme est à la fois stratégique et très concrètement militaire avec des exercices de défense, de grandes manœuvres régionales, sans oublier la présence permanente de quelque 28 000 soldats américains au Sud, et l’installation récente, près de Séoul, malgré la forte désapprobation chinoise et de vives oppositions internes en Corée du Sud, d’un bouclier antimissiles appelé Thaad : Terminal High-Altitude Area Defense. Un système américain de radars et d’intercepteurs qui fit polémique jusqu’au sein du pouvoir exécutif sud-coréen.

Un nouvelle réponse politique et stratégique

Reconnaître la réalité d’une Corée du Nord puissance nucléaire ne veut pas dire, évidemment, tirer un trait et accepter sans réagir. Il faut au contraire réévaluer sérieusement les termes de la situation, la nature de l’enjeu et réfléchir à la réponse politique et stratégique devenue indispensable dans ce nouveau contexte. Cette exigence est d’autant plus incontournable que Donald Trump et Kim Jong-un auront donc, ensemble si l’on peut dire, beaucoup fait dans la surenchère pour nourrir les tensions et l’escalade des risques. On a pourtant la preuve depuis assez longtemps de l’inefficacité des sanctions et de l’incapacité des États-Unis à imposer une quelconque solution. La menace et les sanctions… cela ne fonctionnent pas. La question posée par le régime nord-coréen – quels que soient les sentiments et les critiques qu’il inspire – correspond d’abord à un enjeu politique et stratégique d’ensemble. C’est par là qu’il faut chercher à régler le problème. Notons qu’il n’est d’ailleurs pas très original de constater qu’en Asie comme au Proche-Orient, la question nucléaire est étroitement liée aux raisons essentielles des conflits et des hostilités rémanentes. Elle est tout à la fois une cause déterminante en soi et un paramètre des conflits. C’est ce qui fait toute son importance et sa complexité. On voit bien, par exemple, le bénéfice en terme de suprématie stratégique et d’invulnérabilité qu’en tire Israël dans le contexte régional et international et dans le conflit sur la question de Palestine.

L’enjeu autour du nucléaire nord-coréen est très élevé. Washington et ses alliés occidentaux sont déjà des acteurs décisifs du chaos sécuritaire au Proche-Orient, en Libye et dans toute la zone sahélo-saharienne, c’est à dire là où les crises auraient nécessité de toutes autres politiques que des guerres d’intérêts et d’opportunités stratégiques. Est-ce que les États-Unis et leurs mêmes alliés vont aujourd’hui prendre la responsabilité d’une déstabilisation majeure en Asie ? Les rodomontades de Trump – qui n’a manifestement pas de politique clairement définie sur la question – ne font qu’encourager le régime nord-coréen dans ses ambitions, et aggraver les risques de confrontation armée, alors que la rationalité – un minimum de sagesse politique – devraient au contraire contraindre à la recherche des conditions de la désescalade et d’une gestion crédible d’un processus de dialogue. Il faut d’urgence baisser les tensions et accroître la stabilité. Washington et Pyongyang devraient donc commencer par se parler directement et en finir avec la rhétorique improductive et dangereuse des menaces réciproques.

Bien sûr, on pourrait se dire que l’escalade actuelle n’est que verbale et que les mots ne constituent pas les bases d’une confrontation réelle. Mais c’est aussi de rhétorique dont se nourrissent les accidents, les enchaînements peu maîtrisables et les engrenages fatals. Surtout lorsque les acteurs ne sont pas assez rationnels. Il y a danger. C’est sûr. Et du coup – chacun doit en prendre conscience – c’est la stabilité et la sécurité en Asie et sur le plan international qui sont en jeu. Rien de moins. La portée de l’enjeu est à ce niveau. L’exigence s’impose donc d’une approche qui ne soit pas militaire, qui ne soit pas dictée par les logiques de puissance et par l’exercice de la force.

Pour un cadre de négociations multilatérales

Au delà d’un dialogue direct Washington/Pyongyang, un cadre de négociation multilatérales est donc indispensable. Par exemple celui des pourparlers à Six (les 2 Corées, le Japon, la Chine, les États-Unis et la Russie). Mais ce cadre doit être en même temps étroitement associé à l’ONU qui doit garantir, accompagner, légitimer le processus de négociations et ses résultats. Cette démarche est d’autant plus nécessaire que le contenu des négociations doit s’inscrire dans le nouveau contexte juridique et politique induit par l’existence du Traité d’interdiction des armes nucléaires adopté récemment par les Nations-Unies, et par le Traité de Non Prolifération (TNP), plus que jamais important. Ces deux textes fondamentaux et complémentaires du désarmement nucléaire concernent tous les États et en particulier, naturellement, ceux dotés d’armes atomiques. Il ne s’agit donc pas de « contraindre » la seule Corée du Nord pour l’amener à résipiscence et à sa dénucléarisation… Cette démarche unilatérale est en échec. Il s’agit d’entreprendre un large travail multilatéral afin de trouver les conditions de la sécurité collective et d’une démilitarisation pour l’ensemble de la péninsule coréenne et pour toute la région. Un tel travail collectif ne peut que servir la cause plus générale du désarmement nucléaire.

On ne peut plus considérer, dans ce nouveau contexte, le cas d’un pays « proliférant », c’est à dire cherchant à se doter de l’arme nucléaire, comme un cas particulier, une exception à traiter isolément et en tant que telle. Un tel cas, celui de la Corée du Nord par exemple, doit être inscrit dans la problématique globale du nucléaire militaire dont le régime juridique et politique légal est maintenant celui de l’interdiction (à vocation obligatoire selon le texte même du Traité). Il est donc déterminant de valoriser politiquement et de promouvoir le Traité d’interdiction – même non encore majoritairement ratifié – comme un facteur positif capable de nourrir les batailles pour le désarmement nucléaire.

La réponse à la crise sur le nucléaire nord-coréen implique et appelle ainsi l’engagement dans la durée de longs et difficiles (n’en doutons pas) processus de négociations sous tutelle ou avec le cadre des Nations-Unies, afin d’enclencher des dynamiques conformes au régime juridique d’interdiction et conduisant à l’élimination des armes nucléaires dans le monde. C’est ici encore, à ce niveau d’exigence, que la question doit être posée, sauf à refuser ce qu’une majorité d’États membres de l’ONU a clairement demandé : une interdiction générale. Tout le monde doit en tirer les conséquences.

Cette interdiction implique donc, à terme, la liquidation multilatérale et complète des arsenaux existants. Ajoutons qu’elle signifie aussi, sur le fond, la délégitimation des doctrines, en particulier celle de la dissuasion, qui ont jusqu’ici hypocritement cherché à justifier l’existence de telles armes qui sont les plus destructrices de l’histoire de l’humanité, et dont l’utilisation éventuelle confine à l’impensable.

Ce qui est en cause c’est donc à la fois la nature du cadre de négociations, mais aussi le contenu et la visée de ces négociations. Il s’agit d’aller nettement plus loin que le processus qui s’est positivement conclu par l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Est-ce trop demander alors que les risques de confrontation progressent de jour en jour dans cette partie de l’Asie, la plus nucléarisée de la planète ?

Le Traité d’interdiction des armes nucléaires est un saut qualitatif

On peut et on doit s’inquiéter, dans cette crise à propos nucléaire nord-coréen, de la montée des risques immédiats. Mais il faut en même temps mesurer le mouvement profond et les aspirations que traduit l’adoption du Traité d’interdiction des armes nucléaires, et le saut qualitatif qu’il impose maintenant dans la perception des enjeux relatifs au nucléaire militaire, à la sécurité internationale et à la cause de la paix.

Les autorités françaises, dont on connaît la crispation traditionnelle sur l’arsenal nucléaire, ont prévu, sous la présidence précédente, un doublement du budget consacré à la dissuasion pour la modernisation et le renforcement de l’arsenal français. Aujourd’hui, elles devraient à l’inverse tenir compte du nouveau contexte et prendre des initiatives qui soient à la hauteur. Est-ce possible alors qu’Emmanuel Macron, tout en prônant une « refondation » de l’ordre international, confirme l’exercice d’une « revue stratégique de défense et de sécurité nationale »… sans dire un mot concernant le Traité d’interdiction des armes nucléaires ? Peut-on stigmatiser, comme il le fait, les adeptes du « renoncement à l’histoire », et refuser de voir comment le cours de celle-ci se transforme et appelle à penser et agir autrement ? Décidément le vieux monde à du mal à s’effacer.

La « main invisible » du marché doit disposer d’un « bras armé »

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Faire la guerre est un acte politique. Mais qui décide, au nom de qui, comment, et qui rend des comptes ?

Dans son introduction, Claude Serfati souligne que « Les racines du militarisme de l’Etat français sont profondes et anciennes ». Le militaire participe de l’armature sur laquelle l’Etat moderne s’est construit.

L’auteur revient sur les transformations des formes de domination politique depuis la révolution française jusqu’à la création de la Ve République, la centralité de l’industrie d’armement, la détention de l’arme atomique, le « contrôle économique, politique et militaire sur les anciennes colonies ». J’ajoute le toujours grand empire maritime grâce aux territoires renommés et non décolonisés.

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Sa France

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(Jardin du Souvenir – 8, boulevard de Grenelle – Paris 15° — 16 Juillet 2017)

Le Président de la République a réaffirmé dimanche 16 Juillet la responsabilité de la France dans la Rafle du Vel’ d’Hiv du 16 Juillet 1942. Nous le citons : « Oui, je le redis ici, c’est bien la France seule qui organisa la rafle, puis la déportation et donc, pour presque tous, la mort de 13 152 personnes de confession juive… Pas un seul Allemand n’y prêta la main. »

La France seule ! Revenons sur ce 16 Juillet 1942.

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La France: une société militarisée ?

Un texte de Joelle Palmieri (chercheure en sciences politiques)

Publié le 11 juin 2017 par le blog Entre les lignes entre les mots

Qu’est-ce que la militarisation ? Quelle est la différence avec le militaire, le militarisme, la militarité ? La France est-elle touchée par ce phénomène ? Ou est-elle épargnée ? Si oui, pourquoi ? Toutes ces questions me trottent dans la tête depuis un bon moment d’autant qu’apparemment dans l’hexagone cette problématique fait polémique.

Commençons par isoler les définitions. Le militaire est un membre des forces armées, institution de défense d’un État. C’est un individu dont le métier est de respecter l’ordre, en acceptant obéissance et discipline. En temps de guerre, ses droits personnels sont limités. Il peut occuper des fonctions de commandement ou de logistique, le tout au service de la défense du territoire, de la participation aux systèmes d’alerte de sécurité et d’information et du maintien de la paix à l’étranger et sous mandat international. En France, les femmes représentent en 2011 environ 15% des effectifs. Autant dire, que les hommes sont très majoritaires dans les corps d’armée.

La militarité recouvre tout ce qui se rapporte au « corps militaire » et à ses « vertus ». On peut ainsi lire dans les carnets d’un général de gendarmerie à la retraite la liste de ces vertus : « dévouement », « disponibilité », « discipline », « robustesse », « posture morale », le tout au service de la « démocratie ». Elle est rigoureusement associée à la hiérarchie. Elle concerne uniquement ceux qui constituent les corps de métier assurant la sécurité du territoire : les militaires, les gendarmes, les policiers. Cette définition est confirmée par Marie-Anne Paveau : « Nous appelons militarité l’ensemble des marqueurs (professionnels, juridiques, sociaux, idéologiques, culturels, corporels) attachés à la fonction militaire qui est autant une profession qu’un mode d’être »1.

Le militarisme rend compte de l’idéologie politique, ou d’un courant de pensée, qui prône la primauté de la force militaire dans les relations interétatiques et dans l’organisation intraétatique. Par exemple, à l’issue de la IIe Guerre mondiale, et selon Andrew Bacevich, le militarisme américain a eu pour vocation de faire la promotion des « normalisation de la guerre, glorification des chefs militaires, recherche élitaire de la supériorité stratégique perpétuelle, accoutumance de la population à la guerre, “esthétique de la guerre” technologique à distance, et enfin transfiguration des présidents en seigneurs de guerre »2. Le militarisme garantirait la stabilité des économies, y compris en temps de paix – par la production d’armement –, et favoriserait les prospérités nationales3. Cette définition concerne alors les relations entre États et les populations qui s’y rapportent.

La militarisation évoque un processus. Ce processus vaut pour la subordination des États et populations aux forces armées mais aussi à ses valeurs. En tant que telle, la militarisation n’est pas figée dans le temps. Elle ne rend pas compte d’un état donné d’une société. Elle est le produit d’un fonctionnement, militaire, des valeurs qui l’accompagnent – l’ordre, l’obéissance, la hiérarchie, etc. –, autant qu’elle produit de nouveaux effets économiques, politiques et sociaux, de nouveaux comportements, rapports sociaux et épistèmês (banalisation de l’autorité, des rapports hiérarchisés, de l’utilisation des armes, de la course à la sécurité, de la violence, etc.) et renforce les rapports de domination (race, classe, genre) existants. Comme l’avait très tôt indiqué Andrée Michel en citant Kemp, « la militarisation se définit par trois critères : les dépenses militaires, le commerce des armes et les interventions armées, menées soit au cours de guerres civiles, soit au cours de guerres opposant des nations ennemies »4. La sociologue française avait, il y a déjà plus de trente ans5, démontré que les processus de désarmement avait bien eu lieu à la fin de la IIe Guerre mondiale, mais que les courses aux technologies militaires et spatiales continuaient à aller bon train, que les dépenses militaires dans les pays « en voie de développement » augmentaient par effet de vase communicant avec les pays dits « développés », que le marché au noir des armes florissait, que la surenchère de la production nucléaire accroissait les risques de piratage du matériel militaire, que les conflits internes à l’échelle planétaire était en pleine expansion. Pour preuve, elle citait les guerres de Yougoslavie, du Rwanda, d’Afghanistan et de Tchétchénie. Elle enchainait aussitôt sur ce qu’elle nomme les « fonctions latentes de la militarisation par les systèmes militaro-industriels (SMI) ». Alors que la sécurité des États aurait pu être basée sur la prévention, la négociation et le dialogue, les « grandes sociétés industrielles contemporaines » ont décidé une militarisation à outrance. Ce choix a pour conséquence directe : « reproduction et élargissement de la domination des pays du Nord sur les pays du Sud, des inégalités sociales et économiques internes à chaque État-nation et des inégalités basées sur le genre »6. La sociologue, qui s’intéresse à l’étendue de ce processus à l’échelle internationale, ne parle pas tant du sexisme dans l’armée, qu’elle ne nie pas, mais bien de la production de rapports sociaux inégalitaires, de l’augmentation de la division sexuelle du travail, de la restructuration du travail, du développement de la culture de guerre et de leurs conséquences directes : prostitution, viols, trafic, pillage des ressources, conception du territoire en tant qu’espace de conquête, généralisation de la violence, exportation des systèmes répressifs et de torture, contrôle social brutal et « guerre contre la population civile ».

Alors ? La France ne serait pas touchée ? Selon le rapport annuel Jane’s du cabinet spécialisé IHS Markit publié en 2016, le pays occupe la 7e place derrière la Russie en matière de budget militaire avec 44,3 milliards de dollars dépensés. D’après le Global Firepower 2016, la France est la 6e puissance militaire mondiale7 après le Royaume Uni et l’Inde. D’après une étude française de 20158, elle est la 3e puissance nucléaire mondiale, après les États-Unis et la Russie. Ensuite, remonter les Champs-Elysées avec un véhicule militaire lors de son investiture en tant que Président de la République, prolonger l’état d’urgence (prononcé depuis novembre 2015, et possibilité créée pendant la guerre d’Algérie), prévoir de faire de cet état d’exception la règle, nommer une ministre des Armées plutôt que de la Défense (inédit depuis 1965), quadriller policièrement les manifestations de façon systématique, ne font-ils pas partie de l’arsenal d’un État militarisé ? Si on ajoute la disqualification des bavures policières (dont l’usage d’une matraque télescopique par la BST qui rappelle quelques pratiques militaires de torture), ou la prolifération de la banale promotion des jeux vidéo « musclés » ou plus simplement de l’usage des armes de poing sur les plateformes numériques ou audiovisuelles, la boucle et bouclée. Enfin, si on adopte le raisonnement d’Andrée Michel, on comprend que la réforme actuelle de la loi du travail s’inscrit dans la ligne droite de la militarisation de la société française. Vous avez encore des doutes ?

1) PAVEAU Marie-Anne, 1994, Le langage des militaires, thèse de doctorat. Paris, U. Paris IV.

2) GALBRAITH John Kenneth, 1968, La paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres, Calmann Lévy, Paris.

3) BACEVICH Andrew J., 2013 (2e édition), The New American Militarism : How Americans are Seduced by War, Oxford University Press, New York, 278 p.

4) MICHEL Andrée, Militarisation et politique du genre, in Recherches féministes, vol. 8 n° 1, 1995 : 15-34.

5) MICHEL Andrée, BERTRAND Agnès and SENE Monique, 1985, Le complexe militaro-industriel et les violences à l’égard des femmes, In Nouvelles Questions Féministes La militarisation et les violences à l’égard des femmes, No. 11/12, pp. 9-85 ; MICHEL Andrée, 1991, Le complexe militaro-industriel, la guerre du Golfe et la démocratie en France, In L’Homme et la société, N° 99-100, Femmes et sociétés. pp. 197-212.

6) Op. cit.

7) 50 facteurs sont pris en compte pour établir le classement : situation géographique, exploitation des ressources naturelles, quantité d’arsenal ou encore la situation économique. Certaines données ne sont pas intégrées comme les capacités nucléaires et la direction politique et militaire. 

8) COLLIN Jean-Marie, DRAIN Michel, NORLAIN Bernard, QUILES Paul, 2015, Les neuf puissances nucléaires, Irénées

Cinquante ans, cinquante mensonges

Un texte de Gideon Levy 1er juin 2017

Traduction J. Ch. pour l’Agence Média Palestine – Source : HaaretzPublié le 7 juin 2017 sur le blog  Entre les lignes entre les mots

Acceptons l’idée que l’occupation est justifiée. Disons aussi qu’Israël n’a pas le choix. Décidons même de ne pas l’appeler une occupation. Disons qu’elle a été reconnue par le droit international et que le monde l’a applaudie. Prétendons que les Palestiniens sont reconnaissants de sa présence. Reste cependant un petit problème qui continue à planer sur le sujet : tout ceci repose entièrement sur des mensonges.

Du début à la fin toujours repoussée, c’est un vrai tissu de mensonges. Il n’y a pas un mot de vérité qui y soit associé. Sans ces mensonges, ce serait tombé en décomposition depuis longtemps. Sans ces mensonges, il est peu probable que cela aurait jamais existé. Ces mensonges, dont la droite est fière de certains d’entre eux (« pour le bien de la Terre d’Israël, il est acceptable de mentir »), suffisent à faire bondir de dégoût toute personne honnête. On n’a pas besoin de ces autres horreurs pour en être convaincu.

Cela a commencé avec la question de savoir comment nommer les territoires. Sur la radio israélienne, on a décidé d’utiliser le terme « territoires temporairement détenus ». C’était le mensonge N° 1, impliquant que l’occupation était temporaire et qu’Israël avait l’intention d’évacuer ces territoires, qu’il ne s’agissait que d’un élément de marchandage dans la recherche de la paix. C’est probablement le plus gros mensonge et certainement le plus décisif. C’est celui qui a permis de célébrer son jubilé.

La vérité, c’est qu’Israël n’a jamais eu l’intention de mettre fin à l’occupation. Sa prétendue limitation dans le temps n’a servi qu’à endormir le monde dans sa duperie.

Le deuxième mensonge majeur a été l’argument comme quoi l’occupation sert les intérêts sécuritaires d’Israël, qu’il s’agit d’une mesure d’autodéfense utilisée par une pauvre nation cernée par des ennemis. Le troisième mensonge fut le « processus de paix », qui n’a jamais vraiment eu lieu et qui, de toutes façons, n’a été prévu que pour donner encore plus de temps à l’occupation. Ce mensonge a eu plusieurs appuis. Le monde en a été complice, se mentant continuellement à lui-même. Il y a eu des discussions, la présentation de cartes (toutes semblables), on a tenu des conférences de paix avec de nombreux cycles de négociations et des sommets, avec des envoyés qui se précipitaient dans des allers-retours, et surtout des boniments vides.

Tout ceci se fondait sur un mensonge, qui était la présomption qu’Israël n’ait jamais eu l’intention de mettre fin à l’occupation.

Le quatrième mensonge, évidemment, est l’entreprise de colonisation. Ce projet est né et a grandi dans un mensonge. Aucune colonie n’a été établie honnêtement, depuis la nuit passée au Park Hôtel d’Hébron, en passant par les « camps de travail », les « camps de protection », les « fouilles archéologiques », les « réserves naturelles », les « espaces verts », les « zones de feu », les « terrains d’étude », les « avant-postes et expansions » – toutes ces inventions engagées sur un clin d’œil ou un hochement de tête, qui ont culminé dans le plus gros mensonge de ce contexte, celui des « terres d’État », mensonge qui ne peut être comparé qu’à celui des « absents présents » palestiniens d’Israël.

Les colons ont menti et les politiques ont menti, l’armée et l’Administration Civile dans les territoires ont menti – ils ont tous menti au monde et à eux-mêmes. De la protection d’un pylône d’antennes est née une méga-colonie et d’un week-end à cet hôtel est né le pire du lot. Les membres du cabinet qui ont ratifié, les membres de la Knesset qui ont opiné du chef et cligné de l’œil, les officiers qui ont signé et les journalistes qui ont blanchi le propos, tous connaissaient la vérité. Les Américains qui ont « condamné » et les Européens qui ont « été furieux », l’Assemblée Générale de l’ONU qui « a fait appel » et le Conseil de Sécurité qui « a tranché », aucun d’entre eux n’a jamais eu la moindre intention de donner suite avec quelque action que ce soit. Le monde se ment aussi à lui-même. Cette façon de faire arrange tout le monde.

Cela facilite aussi la sortie sans fin des mensonges quotidiens qui camouflent les crimes commis par les Forces de Défense Israéliennes, la Police des Frontières, le Shin Bet, l’Administration des Prisons et l’Administration Civile – la totalité de l’appareil de l’occupation. Cela facilite aussi l’utilisation d’un langage aseptisé, le langage de l’occupant tant aimé des médias, le même langage que celui utilisé pour décrire leurs excuses et leurs auto-justifications. Il n’y a pas en Israël de blanchiment comparable à celui qui décrit l’occupation et il n’y a pas d’autre large coalition qui la diffuse et la soutienne avec autant de dévotion. 

La seule démocratie du Moyen-Orient qui utilise une tyrannie militaire brutale et l’armée la plus morale du monde qui tue plus de 500 enfants et 250 femmes en un seul été – quelqu’un peut-il concevoir un mensonge plus gros que celui-là ? Quelqu’un peut-il imaginer une plus grande auto-tromperie que celle qui prévaut en Israël et qui dit que tout ceci nous a été imposé, que nous ne le voulions pas, que les Arabes sont à blâmer ? Et encore, nous n’avons pas mentionné le mensonge des deux Etats et le mensonge comme quoi Israël recherche la paix, les mensonges sur la Nakba de 1948 et la « pureté » de nos armes dans cette guerre, le mensonge à propos du monde entier qui serait contre nous et le mensonge comme quoi les deux côtés sont à blâmer.

Depuis les paroles de Golda Meir « nous ne pardonnerons jamais aux Arabes d’obliger nos enfants à les tuer » à « une nation ne peut pas être un occupant sur sa propre terre », les mensonges succèdent aux mensonges. Cela ne s’est pas arrêté jusqu’à aujourd’hui. Cinquante ans d’occupation, cinquante nuances de mensonges. Et maintenant ? Cinquante ans de plus ?

http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2017/06/03/gideon-levy-cinquante-ans-cinquante-mensonges/

Le discours qu’on entend pas en France…

Jeremy Corbin sur la défense et la politique étrangère.

Vous lirez ci-dessous un intéressant discours du leader des Travaillistes britanniques, Jeremy Corbin, sur les questions de défense, de sécurité internationale et de politique étrangère. On peut naturellement être en désaccord avec quelques formulations, en particulier concernant l’OTAN, mais l’ensemble ne manque pas de pertinence. Dans le contexte actuel – très préoccupant – cette approche travailliste devrait davantage inspirer en France, y compris à gauche, celles et ceux qui veulent traiter de tels enjeux, notamment sur les armes nucléaires, avec, au moins, un sens des responsabilités plus affirmé qu’aujourd’hui…

Ce discours, à ma connaissance, n’est disponible qu’en anglais. Je regrette de ne pouvoir fournir une traduction, faute de temps. Il s’agit néanmoins d’un anglais plutôt aisément compréhensible pour celles et ceux qui disposent de quelques notions. JF

« Outlining Labour’s Defence and Foreign Policy Priorities »

London, 12 May 2017 – publié par Chatham House, The Royal Institute of International Affairs.

Chatham House has been at the forefront of thinking on Britain’s role in the world. So with the general election less than a month away, it’s a great place to set out my approach: on how a Labour government I lead will keep Britain safe, reshape relationships with partners around the world, work to strengthen the United Nations, and respond to the global challenges we face in the 21st century.

On Monday, we commemorated VE Day, the anniversary of the victory over Nazi Germany in Europe. VE Day marked the defeat of fascism and the beginning of the end of a global war that claimed 70 million lives. General Eisenhower, supreme commander of the Allied forces in 1944, went on to become Republican president of the United States during some of the most dangerous years of the cold war in the 1950s.

In his final televised address to the American people as president, Eisenhower gave a stark warning of what he described as ‘the acquisition of unwarranted influence by the military-industrial complex.’ ‘Only an alert and knowledgeable citizenry’ he said, ‘can compel the proper meshing of the huge industrial and military machinery of defence with our peaceful methods and goals, so that security and liberty may prosper together.’

Sadly, in the more than half a century since that speech, I think it’s clear that Eisenhower’s warning has not been heeded. Too much of our debate about defence and security is one-dimensional.

You are either for or against what is presented as ‘strong defence’ regardless of the actual record of what that has meant in practice. Alert citizens or political leaders who advocate other routes to security are dismissed or treated as unreliable. My own political views were shaped by my parents’ description of the horrors of war and the threat of a nuclear holocaust. My parents met while organizing solidarity with the elected government of Spain against Franco’s fascists during the Spanish civil war.

My generation grew up under the shadow of the cold war. On television, through the 1960s and into the seventies, the news was dominated by Vietnam. I was haunted by images of civilians fleeing chemical weapons used by the United States. I didn’t imagine then that nearly 50 years later we would see chemical weapons still being used against innocent civilians. What an abject failure.

How is it that history keeps repeating itself? At the end of the cold war, when the Berlin Wall came down, we were told it was the end of history. Global leaders promised a more peaceful, stable world. It didn’t work out like that.

Today the world is more unstable than even at the height of the cold war. The approach to international security we have been using since the 1990s has simply not worked.

Regime change wars in Afghanistan, Iraq, Libya and Syria – and Western interventions in Afghanistan, Somalia and Yemen – have not always succeeded in their own terms, and sometimes they have made the world a more dangerous place.

This is the fourth general election in a row to be held while Britain is at war and our armed forces are in action in the Middle East and beyond. The fact is that the ‘war on terror’ which has driven these interventions has not succeeded.

They have not increased our security at home – many would say just the opposite.And they have caused destabilization and devastation abroad.

Last September, the Commons Foreign Affairs Select Committee published a report on the Libyan war which David Cameron promoted as prime minister. They concluded the intervention led to political and economic collapse, humanitarian and migrant crises and fuelled the rise of ISIS in Africa and across the Middle East. Is that really the way to deliver security to the British people?

Who seriously believes that’s what real strength looks like? We need to step back and have some fresh thinking. The world faces huge problems. As well as the legacy of regime change wars, there is a dangerous cocktail of ethnic conflicts, food insecurity, water scarcity and the fast emerging effects of climate change.

Add to that mix a grotesque and growing level of inequality in which just eight billionaires own the same wealth as the 3.6 billion poorest people.

And you end up with a refugee crisis of epic proportions affecting every continent in the world. With more displaced people in the world since the Second World War. Indeed, according to some estimates, there are more displaced people now than at any time in history. These problems are getting worse and fuelling threats and instability.

The global situation is becoming more dangerous. And the new US president seems determined to add to the dangers, by recklessly escalating the confrontation with North Korea, unilaterally launching missile strikes on Syria and opposing President Obama’s nuclear arms deal with Iran and backing a new nuclear arms race.

A Labour government will want a strong and friendly relationship with the United States.

But we will not be afraid to speak our mind. The US is the strongest military power on the planet by a very long way. It has a special responsibility to use its power with care and to support international efforts to resolve conflicts collectively and peacefully.

Waiting to see which way the wind blows in Washington isn’t strong leadership. And pandering to an erratic administration will not deliver stability. When Theresa May addressed a Republican Party conference in Philadelphia in January she spoke in alarmist terms about the rise of China and India and of the danger of the West being eclipsed.

She said America and Britain had to stand together and use their military might to protect their interests. This is the sort of language that led to calamity in Iraq and Libya and all the other disastrous wars that stole the post-cold war promise of a new and peaceful world order.

I do not see India and China in those terms. Nor do I think the vast majority of Americans or British people want the boots of their young men and women on the ground in Syria fighting a war that could escalate the suffering and slaughter even further.

Britain deserves better than simply outsourcing our country’s security and prosperity to the whims of the Trump White House. So no more hand-holding with Donald Trump.

A Labour government will conduct a robust and independent foreign policy – made in Britain.

A Labour government would seek to work for peace and security with all the other permanent members of the United Nations security council – the US, China, Russia and France – and with other countries with a major role to play such as India, South Africa, Brazil and Germany.

The ‘bomb first, talk later’ approach to security has failed. To persist with it, as the Conservative government has made clear it is determined to do, is a recipe for increasing, not reducing, threats and insecurity. I am often asked if as prime minister I would order the use of nuclear weapons.

It’s an extraordinary question when you think about it – would you order the indiscriminate killing of millions of people? Would you risk such extensive contamination of the planet that no life could exist across large parts of the world?

If circumstances arose where that was a real option, it would represent complete and cataclysmic failure. It would mean world leaders had already triggered a spiral of catastrophe for humankind.

Labour is committed actively to pursue disarmament under the Nuclear Non-Proliferation Treaty and we are committed to no first use of nuclear weapons.

But let me make this absolutely clear.

If elected prime minister, I will do everything necessary to protect the safety and security of our people and our country. That would be my first duty. And to achieve it, I know I will have to work with other countries to solve problems, defuse tensions and build collective security. The best defence for Britain is a government actively engaged in seeking political solutions to the world’s problems.

This doesn’t make me a pacifist. I accept that military action, under international law and as a genuine last resort, is in some circumstances necessary. But that is very far from the kind of unilateral wars and interventions that have almost become routine in recent times.

I will not take lectures on security or humanitarian action from a Conservative Party that  stood by in the 1980s – refusing even to impose sanctions – while children on the streets of Soweto were being shot down, or which has backed every move to put our armed forces in harm’s way regardless of the impact on our people’s security.

Once again, in this election, it’s become clear that a vote for Theresa May could be a vote to escalate the war in Syria, risking military confrontation with Russia, adding to the suffering of the Syrian people and increasing global insecurity.

When you see children suffering in war, it is only natural to want to do something. But the last thing we need is more of the same failed recipe that has served us so badly and the people of the region so calamitously.

Labour will stand up for the people of Syria. We will press for war crimes to be properly investigated. And we will work tirelessly to make the Geneva talks work. Every action that is taken over Syria must be judged by whether it helps to bring an end to the tragedy of the Syrian war or does the opposite.

Even if ISIS is defeated militarily, the conflict will not end until there is a negotiated settlement involving all the main parties, including the regional and international powers and an inclusive government in Iraq.

All wars and conflicts, eventually, are brought to an end by political means.

So Labour would adopt a new approach. We will not step back from our responsibilities. But our focus will be on strengthening international cooperation and supporting the efforts of the United Nations to resolve conflicts.

A Labour government will respect international law and oppose lawlessness and unilateralism in international relations. We believe passionately that human rights and justice should drive our foreign policy.

In the 1968, Harold Wilson’s Labour government worked for and signed the Nuclear Non-Proliferation Treaty. As prime minister, I hope to build on that achievement.

Labour’s support for the renewal of the Trident submarine system does not preclude working for meaningful, multilateral steps to achieve reductions in nuclear arsenals.

A Labour government will pursue a triple commitment to the interlocking foreign Policy instruments of defence, development and diplomacy. For all their bluster, the Tory record on defence and security has been one of incompetence and failure. They have balanced the books on the backs of servicemen and women. Deep cuts have seen the Army, reduced to its smallest size since the Napoleonic wars.

From stagnant pay… And worsening conditions…To poor housing…

The morale of our service personnel and veterans is at rock bottom. And as the security threats and challenges we face are not bound by geographic borders, it is vital that as Britain leaves the EU, we maintain a close relationship with our European  partners alongside our commitment to NATO and spending at least 2 per cent on defence.That means working with our allies to ensure peace and security in Europe. We will work to halt the drift towards confrontation with Russia and the escalation of military deployments across the continent.

There is no need whatever to weaken our opposition to Russia’s human rights abuses at home or abroad, but to understand the necessity of winding down tensions on the Russia –NATO border and supporting dialogue to reduce the risk of international conflict.

We will back a new conference on security and cooperation in Europe and seek to defuse the crisis in Ukraine through implementation of the Minsk agreements.

We will continue to work with the EU on operational missions to promote and support global and regional security. This means our Armed Forces will have the necessary capabilities to fulfil the full range of obligations, ensuring they are versatile and able to participate in rapid stabilisation, disaster relief, UN peacekeeping and conflict resolution activities.

Because security is not only about direct military defence, it’s about conflict resolution and prevention, underpinned by strong diplomacy. So the next Labour government will invest in the UK’s diplomatic networks and consular services.

We will seek to rebuild some of the key capabilities and services that have been lost as a result of Conservative cuts in recent years, such as the loss of human rights advisers in so many of our embassies around the world.

Finally, while Theresa May seeks to build a coalition of risk and insecurity with Donald Trump, a Labour Government will refocus Britain’s influence towards cooperation, peaceful settlements and social justice.

The life chances, security and prosperity of our citizens are dependent on a stable international environment. We will strengthen our commitment to the UN. But we are well aware of its shortcomings, particularly in the light of repeated abuses of the veto power in the UN Security Council. So we will work with allies and partners from around the world to build support for UN reform in order to make its institutions more effective and responsive.

And as a permanent member of the Security Council we will provide a lead by respecting the authority of international law. To lead this work, Labour has created a Minister for Peace to work across the Ministry of Defence and the Foreign and Commonwealth Office.

We will reclaim Britain’s leading role in tackling climate change, working hard to preserve the Paris Agreement and deliver on international commitments to reduce carbon emissions. Labour will re-examine the arms export licensing regulations to ensure that all British arms exports are consistent with our legal and moral obligations.

This means refusing to grant export licences for arms when there is a clear risk that they will be used to commit serious violations of international humanitarian law. Weapons supplies to Saudi Arabia, when the evidence of grave breaches of humanitarian law in Yemen is overwhelming, must be halted immediately.

I see it as the next Labour’s government task, as my task, to make the case for Britain to advance a security and foreign policy with integrity and human rights at its core.

So there is a clear choice at this election.

Between continuing with the failed policy of continual and devastating military interventions, that have intensified conflicts and increased the terrorist threat… Or being willing to step back, learn the lessons of the past and find new ways to solve and prevent conflicts.

As Dwight Eisenhower said on another occasion: If people ‘can develop weapons that are so terrifying as to make the thought of global war almost a sentence for suicide, you would think that man’s intelligence… would include also his ability to find a peaceful solution.’

I believe we can find those solutions.

We can walk the hard yards to a better way to live together on this planet. A Labour government will give leadership in a new and constructive way… And that is the leadership we are ready to provide both at home and abroad. Thank you.