Quel monde selon Trump ?..

Cette note est une première approche de réflexion et d’hypothèses sur la politique internationale et de défense de Donald Trump. Elle est rédigée alors que le Secrétaire d’État des États-Unis, qui aura en charge les relations internationales de l’administration américaine, n’est pas encore nommé. Ce texte ne traite que les aspects liés à la politique étrangère et de sécurité, et n’aborde pas – sauf par quelques courtes allusions – les questions économiques et environnementales et les enjeux intérieurs.

Son élection fut une surprise, tellement les médias – et pas seulement eux – ont nourrit comme une évidence, et dans une grande partialité, la victoire d’Hillary Rodham Clinton (HRC). La faute aux sondages semble avoir bon dos, mais il est vrai que HRC a devancé Donald Trump (DT) de plus de 2 millions de voix…

Peut-on s’étonner, cependant, de devoir constater que le système politique et médiatique existant n’ait pas intégré comme possible la victoire d’un candidat à la fois porteur d’un discours incendiaire, et porté par les conséquences sociales d’une crise majeure questionnant le système étatsunien lui-même, et jusqu’à la nature de l’ordre mondial. Dans le quotidien britannique The Guardian (09 11 2016), Naomi Klein (1) l’exprime très bien. « Voici, écrit-elle, ce que nous devons comprendre : beaucoup de gens souffrent. A cause des politiques néolibérales de dérégulation, privatisation, austérité et de libre-échange des entreprises, leur niveau de vie a décliné précipitamment. Ils ont perdu leur emploi. Ils ont perdu leur pension de retraite. Ils ont perdu beaucoup de la sécurité qui rendait ces pertes moins effrayantes. Ils voient le futur de leurs enfants encore pire que leur présent précaire. En même temps, ils ont constaté la montée de la classe Davos, un réseau hyper-connecté de banquiers, de milliardaires de la technologie, de leaders élus terriblement à l’aise dans ce type d’intérêts, et, avec tout ça, des célébrités hollywoodiennes insupportablement glamour. Le succès est une fête à laquelle ils n’ont pas été invités, et ils savent au fond d’eux mêmes que la croissance de la richesse et du pouvoir est quelque part directement liée à leur dette croissante et à leur pauvreté. Pour les gens qui considèrent leur sécurité et leur statut comme un droit de naissance – et cela veut dire les hommes blancs particulièrement – ces pertes sont inacceptables. Donald Trump s’est adressé directement à cette souffrance. »

Affirmation nationaliste et monde global

On ne peut pas essayer de saisir ce que sera – ou risque d’être – la politique étrangère et de défense de DT si on ne comprend pas quel fut le moteur essentiel de sa victoire électorale. Il faut donc quitter l’ordre de la polémique pour mesurer les logiques à l’œuvre. Celles-ci sont réellement difficiles à identifier tellement DT a multiplié les formulations inconséquentes et les déclarations contradictoires. Il a évacué certains dossiers (l’Afrique par exemple et tant d’autres questions concernant d’autres continents…). Il a manié une rhétorique anti-système et passablement démagogique en fonction des gains électoraux espérés. La politique annoncée était donc difficilement identifiable… Ce qui ouvre sur une situation internationale inédite.

Il n’est pas impossible, malgré tout – il est même nécessaire – de distinguer, au delà des critiques compréhensibles visant un langage politique très inconstant, quelques lignes de force et une certaine cohérence. Un petit nombre de slogans de campagne connus, lapidaires mais significatifs, cristallisèrent un esprit ou un sens politique global. D’abord « Make America great again »… C’est une expression datant de 1979, reprise de Ronald Reagan. Ensuite, « America first », qui devrait être – selon Trump lui-même – le thème majeur prioritaire de son administration. Ce slogan date de 1920… Enfin, dans un discours de référence sur la défense (2), il place au centre de sa politique étrangère trois mots qu’il qualifie de cruciaux : Peace Through Strength (la paix par la puissance).

Ces formules doivent être considérées hors des innombrables commentaires qui les ont associées à un nouvel isolationnisme touchant à la politique étrangère et à la défense, et à la nature d’ensemble de la politique internationale des États-Unis. La réalité est beaucoup plus complexe. Selon bien des commentateurs, serait isolationniste toute politique non assortie d’un engagement très clair en faveur d’une implication internationale directe et d’un interventionnisme militaire au nom d’un certain messianisme, et des « valeurs de l’Amérique ». La formule « America first » suggérerait donc à l’inverse une conception étroite ou resserrée des intérêts des États-Unis dans le monde, de leur politique étrangère et de leurs intérêts de sécurité. Cette interprétation, quelque peu simpliste, ne donne pas à voir la réalité. Celle-ci ne se situe pas dans une opposition entre globalisation d’une part et nationalisme/isolationnisme, d’autre part. La réalité est plutôt celle du processus contradictoire et des paramètres d’une affirmation nationaliste dans un monde global.

Trump, en effet, n’est pas un interventionniste « messianique » décidé à multiplier les guerres à l’extérieur – nous y reviendrons – mais il n’a jamais dit que les États-unis se replieraient sur eux-mêmes ou bien qu’il allait « retirer les États-Unis des affaires du monde » (3). Et cela devrait se vérifier. Dans une formulation remarquée (4), il a souligné : « Je n’hésiterai pas à déployer la force militaire lorsqu’il n’y a pas d’alternative. Mais si l’Amérique livre bataille, elle ne doit livrer bataille que pour gagner ». Cette formulation du discours de Washington est une claire allusion aux guerres sans fin (« endless wars »), aux chaos et aux échecs mal assumés par HRC et par Barak Obama. Dans une allocution consacrée au terrorisme et aux questions de sécurité internationales prononcée dans l’Ohio, DT n’hésite pas à dire : « la montée de l’État islamique est le résultat direct des décisions politiques du Président Obama et de la Secrétaire Clinton » (5). Dans son discours de Philadelphie, DT a aussi beau jeu de dénoncer une Libye en ruine, une Syrie dans le désastre d’une guerre civile, une Egypte en proie au terrorisme, un Irak dans le chaos… Il accuse même HRC d’avoir laissé faire Daech en Libye, faute d’intervention. Il aurait dû cependant aussi rappeler – ce qu’il omet de faire – la lourde responsabilité de G.W. Bush dans cette tragique réalité, en tous les cas pour l’Irak et la guerre de 2003, moment décisif de déstabilisation régionale et dans le développement du djihadisme actuel. Trump dénonce avec force les guerres de B. Obama et de H. Clinton mais il ne se présente pas comme un « sheriff » réticent ou hésitant. Le New York Times (6), d’ailleurs, s’est inquiété de voir que nombre de postes de haute responsabilité autour du Président élu pourraient finalement être occupés par des militaires, des officiers généraux, ce qui donneraient à la nouvelle administration un caractère nettement plus agressif que celle de Barak Obama.

Trump définit et caractérise avec beaucoup plus d’insistance qu’Obama et son administration, un ennemi à combattre (7) : Daech, et Daech seulement puisque la Russie, passée au stade de partenaire possible, ne devrait plus, logiquement, être considérée comme une menace à la sécurité internationale par Washington. Trump assimile l’Organisation de l’État islamique – ou bien la lie directement – à l’Islam et aux Musulmans, parfois sans le moindre recul, sans la moindre différenciation. « Il y a un sérieux, sérieux problème avec les Musulmans, et il faut s’en occuper… », dit-il lors d’une grande interview au Washington Post (02 03 2016). Nul doute qu’avec Michael Flynn, nommé dès après l’élection comme Conseiller à la Sécurité nationale, il aura trouvé quelqu’un pour l’aider à « s’en occuper ». Flynn est connu pour être un anti-Islam déclaré et virulent. C’est un Général, ancien Directeur de l’Agence du renseignement militaire (DIA), ayant acquis une grande expérience dans les guerres au Moyen-Orient et en Afghanistan. On peut évidemment s’interroger et redouter qu’une politique explicitement et fortement islamophobe n’alimente encore la montée du djihadisme et de islamisme politique radical. Comme s’il fallait entretenir l’existence de l’ennemi ainsi désigné…

Le choix fondamental de Trump n’est donc pas un retrait isolationniste au sens où les États-Unis manifesteraient une forme de renonciation par choix, ou de pusillanimité par contrainte, à l’implication internationale et à l’exercice de la force. Il s’agit de bien autre chose : une conception néo-impériale totalement fondée sur la reconstruction d’une puissance militaire « incontestée », une puissance capable de s’imposer d’elle-même à tous, sans conditions d’alliances préalables. On est dans un unilatéralisme qui se rapproche de la doctrine élaborée dès les premières années de la présidence de G. W. Bush.

On remarque une évidente parenté politico-stratégique avec la façon dont l’administration Bush définissait sa propre stratégie, après le 11 septembre, et dans le contexte existant quelque dix années après la chute du mur et l’écroulement du bloc de l’Est : recherche d’une nouvelle relation stratégique avec la Russie (avec un rapprochement Bush/Poutine), augmentation spectaculaire du budget défense, traitement distancié de l’OTAN, relativisation du rôle de celle-ci et transformation de cette alliance en réservoir de capacités militaires additionnelles ou de « boîte à outils ». Une boîte à outil dans laquelle les États-Unis iront puiser des moyens, selon leurs besoins, pour des opérations militaires dirigées par eux. Et à la tête, éventuellement, de coalitions de circonstances non institutionnalisées. A cette époque, il est aussi question d’une modernisation et d’un renforcement de l’arsenal nucléaire, avec un débat sur une « banalisation » de l’arme nucléaire, c’est à dire sur une dangereuse stratégie d’emploi possible de cette arme dans un conflit… Cette évolution aboutissant à une forme de « banalisation » par effacement de la frontière entre guerre nucléaire et guerre conventionnelle. Cette banalisation de l’arme nucléaire a comme conséquence une mise en cause de la théorie de la dissuasion au sens « strict » (8), si l’on peut dire. Elle est encore liée à un autre débat qui se développe alors, concernant la pertinence du régime de non-prolifération, et de l’engagement des États-Unis vis à vis du Traité de non-prolifération (TNP). On retrouve aujourd’hui, avec l’élection de Donald Trump, toutes ces questions, toutes ces « marques » qui caractérisent une politique.

Relance de la puissance militaire américaine, définition d’un unilatéralisme stratégique, mise en cause de l’ONU et du multilatéralisme, mise à l’écart des contraintes institutionnelles liées aux traités et aux engagements internationaux… L’ensemble de ces options de la doctrine Bush réapparaissent bien dans les annonces de Trump. Et déjà, au début de la présidence Bush, les Européens faisaient un diagnostic inquiétant quant aux orientations de la politique américaine. Aujourd’hui, une même inquiétude n’a pas cessé de se manifester en Europe depuis la victoire de Donald Trump à la présidentielle.

Tout cela permet de comprendre le rejet des accords multilatéraux, des traités et des organisations internationales, confirmé à maintes reprises par Trump. C’est le refus de la gestion collective, de ses contraintes et de ses coûts. Il ne s’agit pas d’isolationnisme (9). C’est le prolongement direct de « l’America first », c’est à dire l’affirmation d’une puissance dont les intérêts et les choix s’imposent au monde par la vertu prioritaire et brutale des rapports de force.

Un « recalibrage » de la politique étrangère des États-Unis.

L’ordre mondial selon Trump serait donc à la fois la prééminence abrupte et « décomplexée » des politiques de puissance qui s’imposent aux plus faibles, avec le cynisme des ententes et des rivalités entre les plus forts. A peine élu, DT semble d’ailleurs vouloir établir des relations diplomatiques « normalisées » notamment avec le Japon et même, dans un premier temps, avec la Chine, bien loin des discours acrimonieux et polémiques de campagne… mais cette figure classique de la diplomatie entre grands acteurs ne règle évidemment aucun des problèmes stratégiques et économiques existants. Y compris ceux relatifs à la question cruciale des concurrences et des confrontations en matière de commerce et d’investissements sur le plan international, notamment en Asie. Y compris concernant le sort du « pivot » stratégique d’Obama et la priorité accordée ainsi au défi posé par la puissance chinoise et par la nécessité d’établir avec cette grande puissance une relation d’intérêt commun. La forte tension politique américano-chinoise ayant suivi la retentissante conversation téléphonique entre Trump et Tsai ing-wen, Présidente de Taïwan, éclaire cependant un des aspects complexes de la politique extérieure du Président américain nouvellement élu.

Naturellement, nul ne peut croire à la fable selon laquelle Trump se serait contenté de décrocher le téléphone afin de répondre à l’aimable appel de Madame Tsai. La conversation téléphonique en cause est un choix politique dont la concrétisation a été minutieusement préparée. D’ailleurs, on ne voit pas comment la Présidente de Taïwan aurait pu s’aventurer à appeler Trump sans savoir à l’avance qu’une telle conversation était possible, souhaitée… et proposée. La question posée porte sur le sens réel de cet échange téléphonique. Que dévoile-t-il ?

Il serait d’abord inapproprié d’affirmer qu’à Washington la prochaine administration décidera de reconnaître la République de Chine et d’établir ainsi des relations officielles avec Taïwan. Ce n’est pas ce que Donald Trump a dit. En diplomatie, même pour Trump, les mots sont importants. DT a clairement affirmé dans une interview sur la chaîne Fox News Channel : « je comprends fort bien la politique d’une seule Chine, mais je ne sais pas pourquoi nous devrions nous conformer à cette politique d’une seule Chine, sauf si nous parvenons à un accord avec la Chine sur d’autres questions, y compris sur le commerce » (10).

Sur la relation avec la Chine comme sur le sort de l’Accord de Vienne concernant le nucléaire iranien, voire sur d’autres sujets… Trump met ainsi des conditions. Il fait monter les enchères. Il se permet de susciter des escalades verbales non exemptes de pressions directes et de menaces. On comprend que Trump cherche à obtenir des concessions commerciales, et pas seulement commerciales. Dans son interview à Fox News il détaille même quelques uns de ses griefs vis à vis de Pékin : dévaluation, protectionnisme, présence massive de « forteresse » en Mer de Chine, indulgence vis à vis de la Corée du Nord. « Je ne veux pas que la Chine me dicte ce que j’ai à faire », dit-il enfin. Mais le bras de fer économique est-il la seule motivation de ce qui apparaît comme une provocation évidemment peu appréciée des autorités chinoises ? La politique d’une seule Chine représente en effet pour Pékin une condition sine qua non des échanges puisqu’il s’agit d’une question de souveraineté très sensible et non négociable.

Trump introduit de l’incertitude et de la tension à forte dose dans la relation sino-américaine pour des raisons qui sont aussi plus politiques et stratégiques. Il annonce un nouvel esprit plus agressif ou plus pugnace de la politique étrangère des États-Unis. Il veut jouer différemment et pas avec les règles traditionnelles. Plus précisément, ce nouvel esprit est probablement l’accompagnement de ce que certains observateurs américains appellent un « recalibrage » stratégique. En outre, Taïwan est un client privilégié pour les ventes d’armements… surtout dans un contexte d’une montée de tensions.

La conversation téléphonique Trump/Tsai apparaît donc révélatrice d’un changement de ton, de pratiques et d’objectifs. Son Secrétaire à la défense, le général James Mattis, l’a confirmé à sa façon dans une longue et très significative conférence donnée, plusieurs mois avant l’élection, au Center for Strategic and International Studies (11). Mattis, ne traite pas alors des relations sino-américaines. Il décrit surtout ce qui constitue, selon lui, la menace – prioritaire – iranienne tout en portant un jugement singulièrement modéré quant à l’accord de Vienne sur le nucléaire. Un accord qui, selon lui, présente « quelques avantages » et « qui n’est pas sans mérite »… En vérité, ce que Mattis reproche manifestement à Barak Obama, c’est beaucoup moins la signature de cet accord que sa politique générale. Celle-ci manquerait de fermeté, de cohérence stratégique et d’attention pour les alliés. Pourtant, le « pivot » stratégique d’Obama en direction de l’Asie et des pays amis de Washington, avait déjà comme dessein – mis en échec – une forme d’encerclement ou de « containment » de la Chine. D’une certaine façon, Trump et sa logique de force ne sont pas en rupture totale avec l’administration sortante. DT va-t-il chercher à réaliser autrement ce qu’Obama n’aura pas réussi à faire ?

On peut penser que le « recalibrage » de la politique étrangère américaine cherche effectivement un renforcement des liens stratégiques entre alliés, dans une affirmation de puissance nettement plus intrusive ou incisive vis à vis des tiers. Cela, en l’occurrence, au prix d’une escalade verbale américano-chinoise peu diplomatique, et pas sans risques puisqu’il s’agit d’une rivalité politique très vive et d’un engrenage potentiel entre deux très grandes puissances de capacité nucléaire dans une région de nationalismes et d’antagonismes latents ou explicites. On se demande évidemment jusqu’où Donald Trump peut aller dans cet exercice périlleux de l’escalade des tensions. Peut-on impunément jouer avec une puissance comme la Chine ? L’essentiel est que la volonté d’une maîtrise des événements et l’ intérêt commun finissent par dominer sans que des dommages déraisonnables soient infligés aux relations et à la sécurité internationales.

Une deuxième mutation stratégique

Barak Obama, dans une approche politique souvent qualifiée de faiblesse ou d’indécision (12), avait défini, après Bush, les paramètres d’une autre forme d’hégémonie, plus négociatrice, impliquant un usage différent de la force armée. Celle-ci incluait l’abandon des opérations de guerre massives, avec ce qu’on appelle la recherche d’une conception « light footprint » c’est à dire « d’empreinte légère » sur le terrain des conflits et, pour aller dans ce sens, l’engagement des forces spéciales, l’usage des drones, le développement des cyber-capacités… La guerre de Libye fut l’occasion pour les médias de désigner une nouvelle doctrine (c’est eux qui inventèrent la formule), celle du « leading from behind » soit un leadership par l’arrière, permettant aux États-Unis de ne pas tout centraliser et de ne pas engager toutes leurs forces, en fonction de leurs propres choix… Cette autre forme d’hégémonie, aux conceptions militaires spécifiques, ne signifiaient pas la fin des interventions militaires américaines (on le voit bien au Moyen-Orient et singulièrement en Irak). L’objectif était d’intervenir d’une autre manière, avec d’autres types de moyens… et des coûts moins élevés.

Avec Trump, on assiste à une nouvelle mutation ou transformation stratégique. Pour DT, Obama et Clinton ont affaibli les États-Unis et leur défense. L’ordre du jour est donc à la redéfinition d’une prédominance unilatérale pour une puissance renforcée et sans partage… sauf pour les coûts. Ce qu’il annonce en détail, à Washington en avril, et à Philadelphie en septembre, ne laisse aucun doute sur la volonté de développer l’outil militaire de façon volontariste : « reconstruire » la défense, augmenter les budgets, moderniser et renouveler l’arsenal nucléaire, renforcer l’Armée de terre, la Navy et l’Air Force. Il accuse aussi Obama d’avoir vidé le projet de défense anti-missile de sa substance. « Notre prédominance militaire, affirme-t-il, doit être incontestée, et si je dis incontestée c’est par quiconque et par tout le monde ».

Dans son discours de Philadelphie, Trump demande explicitement que tous les pays de l’OTAN paient promptement leur note, ce que beaucoup – souligne-t-il – ne font pas puisque cinq pays membres de l’OTAN seulement (y compris les États-Unis), atteignent aujourd’hui le minimum requis des 2 % du PIB pour les dépenses de Défense. Et il déclare (ce qui ne figure pas dans la transcription publique de son discours) : « ils n’ont pas de respect pour notre leadership ». Il souligne enfin : « je demanderai respectueusement à des pays comme l’Allemagne , le Japon, la Corée du Sud et l’Arabie Saoudite de payer davantage pour l’extraordinaire sécurité que nous leur procurons ». Pour Trump, faire payer les alliés apparaît donc comme un des moyens essentiels pour financer l’augmentation considérable du budget de la défense, que ses projets impliquent. Il en fait même un axe éminent de sa politique, motivé par l’exigence de respect que l’on doit à l’Amérique (pour reprendre sa formule)… ce qui est une façon de flatter de patriotisme tout en liant celui-ci au renforcement de la Défense, au financement des dépenses militaires et même à l’emploi… mais aussi à l’affirmation d’un leadership fort dans la relativisation des cadres multilatéraux.

C’est dans ce même esprit que DT annonça effectivement ne pas se sentir contraint par la défense collective, principe fondateur de l’OTAN, inscrit dans l’article 5 du Traité de Washington. Celui-ci, rappelons-le, stipule : « les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’un ou plusieurs d’entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties… ». Cet article 5 implique donc un engagement militaire des pays membres, donc des États-Unis, dans le cas d’un conflit armé concernant directement l’Alliance atlantique. Trump a cependant relativisé et minimisé cet automatisme dans le cas où il s’agit d’alliés n’ayant pas assumé leurs responsabilités financières, ce qui revient (dans une sorte de norme « pay to play » – payer pour jouer) à suspendre unilatéralement, pour insuffisance de contribution financière, la garantie collective, et américaine en particulier, de sécurité mutuelle. Évidemment, une telle menace ne dispose pas en elle-même d’une très grande crédibilité. En cas de conflit ouvert, l’importance des enjeux stratégiques face à la Russie dépasserait très vraisemblablement le poids des questions financières. En cas de crise, l’engagement militaire de l’Alliance, et notamment de Washington, ne dépendrait certainement pas des contributions financières des uns et des autres. En revanche, cette posture de l’administration américaine constitue la confirmation d’une volonté de relativisation de l’OTAN, au grand dam de Jens Stoltenberg, son Secrétaire général qui s’en est fort diplomatiquement inquiété. C’est bien l’affirmation du primat de la décision unilatérale américaine. Mais il faut noter que DT relativise sa propre… relativisation en proposant aussi une amélioration des missions et de la structure d’une OTAN qui reste, selon lui, une instance issue de la Guerre froide et à ce titre obsolète. Pour Trump, le cadre OTAN resterait donc, au final, un cadre nécessairement réformable mais stratégiquement pertinent. On se souvient, d’ailleurs, que la distanciation prise naguère par G. W. Bush vis à vis de cette organisation s’est, en fin de compte, progressivement émoussée devant les avantages d’une instance qui n’a cessé de structurer l’ascendant politique des États-Unis sur les Européens. En sera-t-il de même aujourd’hui ?..

Alors que la politique de Vladimir Poutine, en Ukraine surtout, a été jusqu’ici considérée comme un défi immédiat de sécurité, cette prise de distance de Trump vis à vis de l’OTAN et de son principe directeur ne manquera pas d’accentuer au sein de l’Union européenne, les inquiétudes des Pays baltes et de la Pologne particulièrement. Ces pays disent redouter un affaiblissement de l’implication stratégique des États-Unis en Europe. Ce chantage (comment désigner autrement cette pression pour un repartage du fardeau financier de la défense commune) ne restera probablement pas sans effet, au bénéfice de Washington.

On peut penser que cette insistance de Trump sur la reconstruction nécessaire d’une puissance militaire, comme argument patriotique et de fierté nationale, a joué un rôle actif dans la victoire électorale. Trump fut cependant accusé de désinvolture et de déclarations insultantes pour des propos visant les vétérans (13). Son attitude fit dire, y compris dans les médias, que cet homme là n’est pas fait pour devenir le prochain « Commandant en chef ». Pourtant, les vétérans (18,8 millions de personnes en 2015) ont très majoritairement voté pour lui (dans une proportion de 2 à 1). Dans une société « fatiguée » par les guerres, mais où beaucoup de vétérans se sentent abandonnés ou exclus (14), Trump n’a pas manqué d’inscrire cet enjeu électoral et idéologique dans sa campagne. « Une grande nation prend aussi soin de ses soldats », souligna-t-il dans son discours de Washington. « Notre engagement envers eux est absolu, dit-il encore. Une administration Trump donnera au service de ces hommes et de ces femmes le meilleur équipement et soutien dans le monde, là où ils servent, et les meilleurs soins du monde, lorsqu’ils reviennent, comme vétérans, à la vie civile ».

Ainsi, Trump a su apparaître à la fois en capacité de défendre ceux qui ont concrètement fait les guerres, les soldats, et en mesure de dénoncer celles et ceux – Clinton et Obama directement – qui en ont pris la responsabilité, et qui les ont conduites : « après avoir perdu des milliers de vies et dépensé des milliards de dollars – affirme-t-il – nous sommes maintenant, au Moyen-Orient, dans une situation pire que toutes celles ayant précédé. Je défi quiconque de pouvoir expliquer la vision stratégique de la politique étrangère d’Obama/Clinton. Ce fut un désastre total complet ».

Ambiguïté sur la dissuasion nucléaire

Donald Trump fut accusé de « manquer de consistance » et d’avoir des « comportements erratiques » en particulier à propos de la dissuasion nucléaire. Il fut critiqué pour des « gaffes à répétition », pour avoir dit à plusieurs reprises à propos des armes nucléaires : « si nous en avons, pourquoi ne pas les utiliser ?.. » Cette formulation fut largement interprétée comme le reflet d’une ignorance voire d’une irresponsabilité… Comment imaginer que l’on puisse pouvoir utiliser de telles armes ?.. Trump, pour beaucoup, y compris pour HRC, ne serait donc pas une personne à qui l’on peut confier la cruciale gestion de la dissuasion.

Le Président élu ne maîtrise peut-être pas les complexités et les subtilités réelles de la dissuasion. Mais il y a des experts pour ça, pour lui comme pour tous ceux qui l’ont précédé à la plus haute fonction… Le discours de référence prononcé à Philadelphie fut d’ailleurs préparé avec quelques conseillers spécialisés ayant tenu des postes importants comme Joseph Schmitz, ancien Inspecteur général du Département de la Défense (2002-2005) et ancien haut cadre du Groupe Prince et de Blackwater, société militaire privée liée à ce groupe, et de triste renom. Elle est, en effet, accusée d’assassinat extrajudiciaires et de crimes de guerre par des familles irakiennes. Ce discours de Philadelphie fut aussi rédigé avec l’aide d’une fondation (Heritage Foundation) qui est un organisme politique ultralibéral et ultraconservateur, spécialisé notamment dans les questions de défense. R. Reagan et G.W. Bush se sont appuyés sur ses travaux dans l’élaboration de leur politique. Cette fondation, durant la Guerre froide, a soutenu politiquement et militairement les mouvements anti-communistes et les organisations en guerre contre les régimes alliés de l’URSS : les Contras du Nicaragua ou l’Unita de Jonas Savimbi, par exemple.

Trump n’a donc probablement pas manqué de gens « compétents » – mais particulièrement réactionnaires – pour donner un début de cohérence à sa politique étrangère et de défense. Il reste que la formulation choisie par DT à propos des armes nucléaires suscite quelques questions. Trump, dans son ambition d’une « puissance militaire incontestée » aurait-il la tentation (comme ce fut le cas au temps G.W. Bush) de considérer les armes nucléaires comme des armes réellement utilisables ?.. Après tout, il ne serait pas le seul, loin de là, dans l’histoire complexe des théories de la dissuasion, à légitimer l’idée (particulièrement redoutable) selon laquelle ces armes peuvent être

des « armes d’emploi », c’est à dire des armes dont on peut se servir sur un champ de bataille, à condition que leur puissance, leur précision et leur capacité de pénétration soient déterminées pour cela. Mais on peut aussi interpréter les formulations de DT comme une confirmation de la prévalence, chez lui, de la conception plus commune ou plus stricte de la dissuasion selon laquelle les armes nucléaires sont à l’inverse des armes de non-emploi, des armes dont la puissance est telle qu’elles dissuadent par elles-mêmes l’agression. Il reste donc une ambiguïté. Une ambiguïté qui n’est peut-être pas due qu’à l’ignorance de DT, à la multiplicité et à la diversité de ses déclarations.

De quoi, s’agit-il, en effet, sinon de la définition même de la dissuasion qui impose un certain degré d’incertitude à l’adversaire (c’est un débat d’experts) afin de fragiliser ses plans et sa détermination. Là encore, le problème posé n’est pas celui de l’incompétence de Trump… qui s’est lui-même réclamé de l’imprévisibilité comme tactique nécessaire. Le problème est dans la nature même de la politique choisie. Et celle-ci, finalement, sur le nucléaire comme sur d’autres questions, recouvre bien des options choisies par ses prédécesseurs, Démocrates comme Républicains, même si son style et ses approches politiques – pour autant qu’on puisse en juger si peu de temps après les élections – font de lui un ultraconservateur non-orthodoxe mais un peu plus cohérent qu’on ne le dit. Il n’est certainement pas le fou ou le clown de la politique que certains ont voulu voir à travers sa rhétorique souvent variable et outrancière. C’est plus grave que cela.

Trump présenta son allocution de Philadelphie comme « a speech of military readiness », ce que l’on peut traduire par « un discours de volonté, ou d’investissement dans la défense ». Il y souligne ce qui doit correspondre, selon lui, aux « piliers d’une stratégie de sécurité nationale ». C’est en réalité un discours de posture politique générale. Mais ce qu’il dessine comme approche stratégique et militaire est très préoccupant. DT n’exclut rien : ni les armes nucléaires dites tactiques (celles qui seraient théoriquement utilisables sur un champ de bataille), ni la possibilité d’une frappe en premier ou frappe préventive (15), et jusqu’à l’éventualité d’un bombardement nucléaire en Europe… Il affirme vouloir ne se priver d’aucune option. Il annonce qu’il retirera ses forces du Japon et de Corée du Sud si ces deux pays n’accroissent pas leur contribution financière au coût de la présence militaire américaine sur leur territoire. Et si cela ne se produit pas, il se dit prêt à entériner le fait que Tokyo et Séoul se dotent de l’arme nucléaire notamment pour se garantir contre la Corée du Nord (16). Il y a bien, ici encore, une logique mais elle conduit à mettre en cause le régime de non-prolifération et le traité qui va avec. Trump, manifestement l’assume, même s’il enveloppe ce choix consternant pour l’avenir des relations internationales, dans quelques contorsions verbales témoignant de la difficulté à légitimer de telles options.

Les conceptions stratégique et militaire de DT sont donc très préoccupantes… Mais aussi, au delà des vétérans, très séduisantes pour la « communauté » militaire américaine, qui a bien voté pour lui, et pour le complexe militaro-industriel des États-Unis. La Bourse ne s’y est pas trompée qui a, dès après l’élection, enregistré une progression en forte hausse des actions correspondant aux principaux groupes industriels et équipementiers américains de la défense.

Iran : un « kill deal » bien difficile.

Trump a manifesté brutalement son hostilité à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, conclu en juillet 2015 entre l’Iran et les 5+1 (17). Sans faire de commentaires sur son contenu, il parla même de « l’accord le plus stupide de tous les temps » qui donnera « absolument » à l’Iran la possibilité de maîtriser l’arme nucléaire. Une telle opposition permettait, au cours de la campagne, d’accuser l’administration Obama d’avoir tout cédé et de permettre à l’Iran, jusqu’ici affaiblie par les sanctions, d’accéder au rang des grandes puissances nucléaires. En outre, cette hostilité convergeait parfaitement avec celle des autorités de Tel Aviv et des sympathies américaines pour Israël.

Cette rhétorique violemment dénonciatrice et apparemment sans nuances – to « kill the deal » (tuer l’accord)…fut la formule utilisée – était cependant accompagnée de propositions plutôt modératrices. Trump et ses conseillers (Walid Phares par exemple) n’ont pas insisté sur une abrogation de l’accord pour, en revanche, s’engager à réagir fermement à toute violation de l’accord et du Plan d’action qu’il contient. Ce qui est fort différent… Remarquons que cette posture ne contient aucune précision quant à la nature des violations visées. Cela dans un contexte où, précisément, Téhéran a globalement respecté l’accord. Et remarquons enfin que les menaces de Trump s’accompagnent de la volonté explicitement formulée de négocier… un « meilleur accord ».

Sur ce dossier du nucléaire iranien, comme sur d’autres, on constate ainsi un positionnement politique général destiné à montrer une intention de rupture franche et très rude par rapport à la politique Clinton/Obama, tout en apportant des nuances ou en ménageant quelques « portes de sorties » plus proches du compromis que de la confrontation directe (18). Mais on ne peut pas encore mesurer ce qui finira par ressortir de la gestion par Trump et son gouvernement de ce dossier majeur qui servira de test grandeur nature quant aux dispositions réelles et à la crédibilité du nouveau Président et de son équipe en matière de politique internationale et de défense. Mais aussi vis à vis de l’ONU, directement concernée par l’accord de Vienne et par son application. L’ONU où une ultra-conservatrice mais novice en politique étrangère (19) vient d’être nommée par Trump comme ambassadrice des États-Unis.

Évidemment, cette question du nucléaire militaire iranien nécessitait de la part de Trump un peu plus d’habileté ou de circonspection qu’on lui en a prêté. Ce qui est en jeu, en effet, ce n’est pas seulement un compromis sur le nucléaire avec plus ou moins de sanctions à la clé. Ce sont toutes les relations entre Washington et Téhéran, c’est la crédibilité internationale de la signature des États-Unis, et rien moins que l’état des relations internationales et stratégiques au Moyen-Orient.

Si Trump s’aventurait à démanteler l’accord de Vienne, l’Iran accepterait difficilement une autre négociation. Comment Téhéran pourrait, en effet, concéder à la renégociation d’un accord si difficilement acquis, simplement parce que la position officielle américaine aurait été modifiée ? Le résultat d’une telle décision serait inévitablement des tensions internationales nouvelles, des risques d’escalade et de relance du programme nucléaire iranien, mais aussi des divergences aux États-Unis et entre les États-Unis et les Européens, pour des raisons politiques mais aussi pour le futur des investissements occidentaux en Iran. Les conséquences pourraient enfin être lourdes pour les rapports de forces politique internes à l’Iran où les ultraconservateurs ne manqueraient pas de saisir une situation de crise pour contester les orientations réformatrices de Hassan Rohani. Et cela ne peut pas ne pas peser sur les relations internationales.

Même pour Trump et son Amérique censée retrouver la grandeur… il est compliqué de jouer avec tout cela. D’autant que l’accord de Vienne et son Plan d’action, ne constituent pas un simple compromis bilatéral entre Washington et Téhéran. C’est le fruit d’une diplomatie multilatérale ayant abouti par un travail complexe, à des engagements collectifs majeurs. L’Accord de Vienne, en effet, a été endossé par une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU (20). Cette résolution, en son article 1 «  approuve le Plan d’action global commun et appelle instamment à son application intégrale conformément au calendrier qu’il prévoit ». Cette application doit s’effectuer sous le contrôle de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA). Enfin, la résolution rappelle l’attachement des États membres du Conseil au Traité de non-prolifération (TNP), que l’Iran est censé respecter… En conséquence, si l’administration Trump dénonçait l’Accord de Vienne au nom du refus de voir l’Iran devenir une puissance nucléaire et bafouer ainsi le TNP, alors, cette administration étasunienne devra, pour sa propre crédibilité, renoncer elle-même à tout positionnement international susceptible, pour des raisons financières ou pour toute autre raison, de mettre en danger ce même TNP.

Ce traité reste effectivement le seul instrument juridique et politique existant apportant un cadre aux développements actuels du nucléaire militaire dans le monde. Dans le contexte international d’aujourd’hui, outrageusement dominé par des logiques de puissance, on mesure la fragilité du multilatéralisme et des traités internationaux. Ni le TNP, ni l’Accord de Vienne n’échappent aux risques de cette vulnérabilité. Conserver un ordre international où le droit et la responsabilité collective aient encore un sens constitue donc une priorité et une urgence. Si Trump balayait cette exigence ou se contentait d’en relativiser l’importance… les conséquences internationales pourraient être douloureuses. Enfin, la future administration américaine ne peut d’ailleurs pas oublier que l’Iran et les États-Unis font militairement face au même ennemi, Daech, en Irak et en Syrie. Les intérêts communs sont maintenant un peu plus serrés qu’on ne le croit. Trump n’a pas fini de mesurer la complexité des relations internationales et les contradictions multiples inhérentes à ses propres choix. Il a choisi un discours pour se faire élire. On ne sait pas encore quel type d’action il choisira pour gouverner. On mesure cependant la portée des enjeux.

Trump, pas si loin d’Obama…

Pour autant qu’on puisse en juger aujourd’hui, Donald Trump s’est globalement positionné sur une stratégie différente et moins interventionniste que celle d’Hillary Clinton et des néoconservateurs traditionnels (21), c’est à dire ceux qui ont approuvé ou nourri les guerres de Bush, par exemple John McCain. Celui-ci fait partie de ces « néocons » classiques pour qui collaborer ou sympathiser avec la Russie constitue une faute grave en soi. John McCain, ancien candidat à la présidentielle de 2008, est aujourd’hui Sénateur, Président de la Commission des Services de l’Armée du Sénat. Trump devra compter avec cette forte personnalité (issue d’une longue lignée familiale de militaires). McCain a déjà vivement critiqué DT durant la campagne de la présidentielle pour avoir approuvé certaines pratiques de torture, et pour un dérapage verbal concernant la famille d’un soldat musulman de l’armée américaine. Le consensus républicain sur la politique de Trump n’est pas encore réalisé…

Dès le mois d’août 2016, dans son discours de l’Ohio, DT affirme que la stratégie de « nation building » et de « régime change » est en échec. C’est un net rejet de l’option « bushienne » des engagements militaires massifs pour imposer des changements de régime par la force. C’est une façon d’entériner l’approche actuelle – celle de Barak Obama – résumée dans la formule imagée « no boots on the ground » (pas de bottes militaires sur le terrain). Mais se désengager d’Afghanistan , d’Irak, de Syrie et de Libye ne peut pas être si simple. Même si une forme de concertation avec Moscou – c’est ce que Trump a dit vouloir rechercher – pourrait éventuellement faciliter les choses en contribuant à quelques avancées pour un règlement politique, en particulier concernant la Syrie. L’extrême complexité de ces conflits et les liens entre eux, ne permettent pas les postures simplistes. Mais à l’évidence, Trump n’est pas si loin des prudences de Barak Obama. Il prend cependant le contre-pieds politique de son prédécesseur en dénonçant le discours du Caire de 2009 (22) comme le plus « malencontreux » que le Président Obama ait délivré en direction du monde musulman. Alors que ce discours, en contradiction avec la thèse du choc des civilisations, relevait précisément de la volonté d’un nouveau départ avec ce monde, en particulier le monde arabe, traumatisé par les guerres de « régime change » de G.W. Bush… Mais c’est un monde aujourd’hui profondément déçu par Obama. Il n’est pas sûr que DT se prépare à faire mieux !..

Trump n’est pas d’abord un idéologue, et la thèse du choc des civilisations ne sera plus cette sorte de prérequis idéologique, cadre doctrinaire préalable. Mais dans la pratique, ce qui nourrit et accompagne cette thèse réactionnaire, fonctionnera, et fonctionne déjà à plein : xénophobie, racisme, nationalisme… autant d’attitudes très concrètes qui semblent faire partie de l’exercice du politique selon Trump. Dans cet esprit, celui-ci ira jusqu’à dire, toujours dans son discours de l’Ohio: « au delà du terrorisme, comme on l’a vu en France, les populations étrangères (= les migrants et les réfugiés) apportent avec elles leurs attitudes antisémites. (…) En clair, Hillary Clinton veut être l’Amérique d’Angela Merkel, et vous savez quel désastre cette immigration massive a été pour l’Allemagne et pour le peuple d’Allemagne : le crime s’est développé à des niveaux auxquels personne ne pensait et n’aurait souhaité voir. Nous avons assez de problèmes dans notre pays, nous n’avons pas besoin d’en rajouter un ». D’où l’idée d’un mur sur la frontière avec le Mexique. Trump, il est vrai, a sensiblement reculé sur ce projet initialement pharaonique, et très hostile vis à vis des Mexicains. Cette entreprise a été depuis sensiblement pondérée, pour être plus modestement présentée en barrière dont une partie (une partie seulement) est déjà construite.

La presse américaine et d’autres organes de presse nous apprennent cependant aujourd’hui quelles sont les pratiques de l’homme d’affaires milliardaire. Trump, en effet, a déjà construit un mur… en Écosse. Et plus précisément à la frontière d’un terrain de golf réservé aux membres du « Trump International Golf Links », et d’un complexe hôtelier appartenant à son groupe. Installations situées dans le Nord-Est écossais, près de la mer, sur une côte sauvage et dans une zone écologiquement fragile. Il a fait construire ce mur, constitué d’une barrière et d’arbres, afin de bloquer la vue des résidents locaux qui n’ont pas accepté de vendre leur maison pour que Trump puisse, sur ces terres, étendre son « green » 18 trous particulier. Il leur a même envoyé la facture !.. Trump – qui a même insulté certains des habitants locaux – avait obtenu, en 2008, une autorisation du Gouvernement écossais de l’époque, mais en outrepassant la position des autorités officielle locales (23). On a beau se dire, qu’à un tel niveau de responsabilité, le politique tendra toujours à l’emporter en fonction des circonstances et des contraintes … il reste que des pratiques aussi consternantes laissent mal augurer de la suite. La déclaration outrageante du Président élu, rendue public après la mort de Fidel Castro, confirme largement ce sentiment d’une agressivité non contrôlée et d’un manque de décence caractérisé.

Trump et la question de Palestine : des périls et des inconnues

Environ une semaine avant le scrutin présidentiel, l’équipe de Trump a annoncé en faveur d’Israël, des promesses d’aide considérables, allant bien au delà du niveau habituel… mais – notons-le – ne reprenant pas le projet de mise en cause de l’Accord de Vienne.

Il y avait fort à faire puisque – par la grâce d’Obama – l’engagement de Washington auprès de Tel Aviv sur le plan militaire atteint déjà un niveau record. Le protocole d’entente entre Obama et Netanyahou prévoyant une assistance de 38 milliards de dollars sur 10 ans fut jugé par Trump comme « un bon premier pas » ne devant cependant pas constituer une limite (24). Ses conseillers assurèrent aussi que la future administration déplacera l’ambassade américaine à Jérusalem, et ne se permettra pas de « dire où Israël ne doit pas construire en Cisjordanie »… formule alambiquée qui équivaut à un permis de coloniser sans remontrances et sans les rappels de principe traditionnels (dénués d’effets) au droit international.

Il y avait d’autant plus à faire pour gagner un peu du vote juif que DT n’a pas toujours été si radical dans le soutien à Israël, et qu’une certaine montée d’antisémitisme et de racisme dans la campagne a suscité une préoccupation dans l‘électorat Juif. Le quotidien The Times of Israël (25) rappelle que l’année dernière « Trump avait dit qu’il serait neutre dans le processus de paix Israélo-palestinien et qu’il ne s’engagerait pas à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël ». Le journal souligne aussi qu’en mars dernier « Trump avait flirté avec l’idée de diminution dans l’aide à Israël ». D’où l’importance (électorale) cruciale pour DT d’exposer un positionnement politique pro-israélien total, y compris en soulignant une volonté d’élargir la bataille anti-BDS (boycott, désinvestissements, sanctions).

Malgré les assurances de son entourage sur le thème « Monsieur Trump est sérieux lorsqu’il annonce sa volonté de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem »… ou tout autre promesse de cette nature, on ne sait pas encore quelle sera vraiment la politique de l’administration Trump. Mais, là aussi, on mesure les dégâts et les risques d’une campagne électorale brutale et cynique. D’autant que les réactions de la droite et des autorités israéliennes furent du même niveau que la campagne de Trump. Avec la même volonté d’instrumentalisation. Des responsables politiques et des ministres, notamment ceux étant le plus marqués à l’extrême-droite (Avigdor Lieberman, Ministre de la défense ou Naftali Bennet, Ministre de l’éducation, par exemple) se sont rués sur les déclarations de Trump et sur sa victoire pour essayer d’acter et de légitimer la dépossession territoriale et politique du Peuple palestinien comme un fait inéluctable. D’où les consternantes formulations du type « l’ère de l’État palestinien est terminée »… Comme si l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis pouvait permettre à Israël d’échapper à tout rappel à l’ordre, et aux résolutions des Nations-Unies, pour obtenir ainsi un feu vert à la colonisation et à la légalisation des avants-postes d’implantation coloniale. Quand on se rappelle la formule utilisée par Newt Gingricht (26), ultra-conservateur réputé proche de Trump : le peuple palestinien est un « peuple inventé », on réalise, dans un contexte où il n’y a plus de « processus de paix », les dangers immédiats, mais aussi les risques de tensions dans le monde arabe, les menaces de confrontation directes dans les territoires occupés, voire en Israël même.

C’est peut-être en mesurant la réalité de ces risques que DT a finalement demandé à la droite israélienne de « calmer son euphorie » (27). Mais il a aussi annoncé vouloir lancer une initiative de négociation… pas une initiative de plus, a-t-il insisté, mais une initiative qui puisse aboutir… Comment, et à quelles conditions ? Son entourage ayant souligné que les « implantations » coloniales ne sont pas un obstacle à la paix, et qu’une solution à deux États n’est pas la priorité… on se demande bien quelle proposition pourrait sortir du chapeau. D’autant que toute solution, selon Trump et ses conseillers devrait dépendre du « désir des parties de négocier pour conduire un accord »… ce qui ramène le débat à l’affirmation, tant de fois répétée par les autorités israéliennes, selon laquelle il n’y a pas de chemin possible et acceptable hors d’une stricte négociation bilatérale… Exit le droit international, la responsabilité collective et le cadre multilatéral des Nations-Unies.

Trump devra, ici encore, sortir de la rhétorique électorale pour faire des choix. Quels seront-ils ? Sera-t-il si simple pour son administration, et pour la pertinence globale de sa politique, de replacer, sur des options de bases brutales, la question de Palestine au centre des enjeux internationaux alors qu’il y a bien d’autres sujets immédiats de préoccupation au Moyen-Orient ? Cette administration pourra-t-elle se mettre à dos au moins une partie du monde arabe, peuples et gouvernements, en appuyant davantage encore que Barak Obama et Hillary Clinton n’ont pu le faire, la politique israélienne d’apartheid, l’occupation militaire et la colonisation du territoire palestinien ? Tout semble cependant possible tellement les convergences idéologiques réactionnaires apparaissent fortes entre Donald Trump et les dirigeants de Tel Aviv. Mais les marges de manœuvre sont-elles si fortes ?

Rhétorique électorale et principe de réalité

Trump devra compter avec la Constitution, avec un Parti Républicain divisé, avec le Congrès, avec la Cour suprême, avec la presse, avec une culture politique américaine faite de libéralisme social et de libertés individuelles… Autant de contraintes réelles… et théoriques. Il n’aura donc pas tous les pouvoirs. Mais il aura beaucoup de pouvoir, même si l’on sait que système institutionnel américain est plus équilibré que le système français. (Celui-ci est beaucoup plus marqué par un surplomb du pouvoir exécutif, en particulier du Président, sur l’ensemble de la vie politique).

Trump n’aura pas non plus les mains complètement libres dans un monde de crises, d’émergences de puissances nouvelles, de guerre économique, de concurrences et de rétorsions commerciales… Déjà, et l’ONU et l’OTAN, en des termes ajustés, ont rappelé au Président élu, mais pas encore en fonction, les règles de l’ordre mondial actuel. Un ordre particulièrement complexe où les puissances occidentales ne peuvent plus prétendre à une hégémonie sans partages et sans problèmes. Elles ne sont plus capables de maîtriser les relations internationales à leur guise. Même la première puissance mondiale ne peut déterminer les « agendas » de l’ international à elle seule.

Ceux qui ont comparé l’élection de Donald Trump au Brexit ont raison. Trump lui même l’avait affirmé : « ce sera un Brexit plus, plus, plus… ». Ces deux séquences sont effectivement le produit des limites politiques atteintes aujourd’hui dans les économies occidentales, par l’ensemble des politiques conduites. L’élection de Trump, obtenue avec le slogan « une Amérique qui doit retrouver sa grandeur », est en réalité l’expression d’un (relatif) affaiblissement, et la traduction d’une nouvelle recherche d’adaptation politique et stratégique destinée à poursuivre à la fois une logique de puissance, un système de domination, de production de richesse et de profit. Cela dans des rapports de classe et dans un ordre international qui le permettent. C’est ce qui pourra donner la cohérence de la présidence Trump, au delà des excès, des effets de rhétorique, du dédain plus ou moins marqué pour les pratiques de la diplomatie et le politiquement correct.

Il est donc fort probable que Trump se montrera plus pragmatique qu’idéologue, et qu’il va préférer les « deals » liés à la pratique, aux « dogmes » liés au respect des principes (28). A peine a-t-il été élu qu’il a su déjà effacer de son programme les mesures les plus rédhibitoires comme l’expulsion de 11 millions d’immigrés pour vouloir n’en chasser qu’un maximum de 3… c’est à dire pas plus que Barak Obama entre 2009 et 2015. Trump a aussi dessiné les contours d’un réalisme qui sied à l’homme d’affaires… mais aussi à la nature actuelle des relations internationales. La reconstitution d’une puissance massive et unilatérale, dégagée la plus possible (lorsque c’est possible) des contraintes collectives du droit donnera ou redonnera à son administration les coudées franches pour négocier des compromis, pour s’arranger tant avec la Russie qu’avec la Chine, avec la Turquie comme avec bien d’autres acteurs afin de se partager les zones d’influence, les espaces, les ressources dans un équilibre (qui peut être précaire) des rivalités, des intérêts, des visées stratégiques. La logique de Trump c’est un ordre mondial plus que jamais fondé sur les rapports de forces et sur l’exercice de la force. Un ordre dans lequel il faut être à l’initiative pour dominer.

Quelques commentateurs et experts ont, précisément, voulu voir dans cette évolution la fin d’un ordre international, celui qui suivit la Guerre froide. Il est évidemment trop tôt pour savoir ce que Trump et ses équipes pourront réellement changer, ruiner, réaliser… durant le mandat de quatre ans qui va s’ouvrir. Mais on perçoit que le mythe entretenu d’une Amérique porteuse d’un idéal démocratique et d’un message universel, le mythe de la puissance positive « indispensable », ce mythe là, déjà sérieusement usé et ébranlé depuis les guerres de G.W Bush, va sombrer encore un peu plus profondément. Les États-Unis sont en train de perdre cet accompagnement constitué de valeurs idéologiquement honorables mais totalement usurpées. Cette annexion morale pour convenance stratégique sera, en effet, beaucoup moins nécessaire dans un réalisme qui a le « mérite » de montrer plus nettement ce qu’il y a de pire dans un ordre mondial néo-impérial où les plus puissants se partagent les pouvoirs et les richesses.

Dans quel monde voulons-nous vivre ?

Trump a su saisir les potentialités politiques dangereuses de cette crise essentielle en cristallisant les peurs et les attentes qu’elle suscite sur quelques options fortes et symboliques celle des « 4 P » : Protection, Patriotisme, Puissance … et même la Paix, concept qu’il a su retourner contre Clinton et Obama en stigmatisant la politique ayant produit les désastres, les guerres et les chaos du monde arabe et du Moyen-Orient.

On comprend aussi la satisfaction exprimée en Russie. Non seulement HRC, perçue comme une interventionniste plus dure qu’Obama est battue mais, en plus, DT semble vouloir rompre avec les paramètres d’un ordre international et européen qui, après l’écroulement du bloc de l’Est, a permis l’extension de l’OTAN jusqu’aux portes de la Fédération de Russie. Le projet porté par Vladimir Poutine de la reconstitution et de l’affirmation d’une puissance russe y trouve son compte. La crise existentielle de l’Union européenne, le Brexit, les divisions européennes, les courants populistes et pro-russes en Bulgarie, en Moldavie, en Hongrie… tout cela converge et valide l’ambition russe. C’est aussi pour cela que l’ordre international et européen issue de la fin de la Guerre froide s’épuise. C’est bien l’hégémonie occidentale qui est sur la sellette dans un processus de hiérarchisation nouvelle et de redistribution mondiale de la puissance. Certains ont parlé « d’événement révolutionnaire » devant un ordre mondial en péril (29). Depuis la chute du mur et l’exacerbation de la crise dans les années 90, l’ordre mondial est dans une mutation de crise permanente. A mesure que montent les attentes et les enjeux issus de l’exaspération sociale, des inégalités, des insécurités pour les peuples… attentes sans réponses, dans une escalade néolibérale et autoritaire dramatique… les contradictions explosent, les conflits se durcissent, les antagonismes de puissances et les concurrences s’exacerbent. Trump sera-t-il l’acteur contraint d’une adaptation et d’une forme de nouvelle régulation, ou celui d’une aggravation et d’une surenchère conflictuelle dangereuse ? Ou bien les deux à la fois ?

Les dirigeants de l’Union européenne ont-ils mesuré l’ampleur du défi ? Pour la énième fois ils se sont engagés à faire progresser la construction européenne, cette fois-ci en définissant un Plan global de mise en œuvre de la stratégie déjà existante de l’UE en matière de sécurité et défense. On peut donc soutenir que la réponse européenne, d’une certaine façon, se restreint au cadre définit par Trump. La pression de Washington et de l’OTAN en faveur de l’augmentation des dépenses militaires (30) de chacun des pays de l’Alliance va se renforcer, mais elle n’est pas nouvelle. L’UE reste dans ses problèmes, dans l’incapacité à définir une vision propre, pour le futur immédiat et pour l’avenir, c’est à dire au delà de la présidence Trump. L’espace politique à investir est pourtant énorme. L’Union et chaque État membre ont devant eux les enjeux de la sécurité internationale et européenne, de la coopération et des partenariats pour le développement, du multilatéralisme et de la responsabilité collective… Il est notamment absolument nécessaire de construire quelque chose comme une « obligation » diplomatique de la négociation d’intérêt mutuel, dans le cadre de principe prioritaire d’égalité, de souveraineté et de coopération.

La situation ouverte par l’élection de Trump devrait au moins pousser à l’ouverture d’une redéfinition radicale de la relation avec la Russie. Elle devrait permettre l’élaboration d’options alternatives sur le désarmement nucléaire et sur la pertinence – plus précisément la perte de pertinence dans le contexte international actuel – de la dissuasion, sur l’établissement d’une zone dénucléarisée au Moyen-Orient, sur les conditions du règlement des conflits, en particulier dans le monde arabe, notamment pour le règlement de la question de Palestine. N’est-ce pas aussi l’occasion d’un débat de fond sur la nature du lien transatlantique, sur la légitimité de l’OTAN, sur la nécessité impérieuse de dépasser la subordination stratégique politique et culturelle de cette Europe qui ne peut avoir d’avenir que dans une rupture nette avec les politiques conduites jusqu’ici.

L’élection de Trump devrait interroger les Européens pour ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. En sont-ils capables ?

Imaginons, enfin, que Donald Trump puisse d’aventure mettre en œuvre tout ce qu’il a annoncé… L’inévitable résultat serait un bouleversement majeur de l’ordre mondial, un basculement géopolitique global de grande dimension. Ce que dessine globalement les idées de Trump, c’est en effet, une fin de ce qu’on appelle « le monde libre », c’est à dire, ce monde capitaliste occidentalo-centré, structuré sur quelques conceptions politiques et thématiques institutionnelles et idéologiques : lien stratégique euro-atlantique, économie de marché, libre-échange, régime parlementaire et État de droit, référents démocratiques et Droits humains…

Un monde dont le modèle néo-libéral, hier triomphant, les institutions et les mythes fondateurs sont usés et dépassés par une crise globale de système. Trump s’est permis de réhabiliter la torture (31) et les assassinats ciblés dans la lutte contre le terrorisme. Il a désigné Stephan Bannon comme Conseiller stratégique à la Maison Blanche alors qu’il s’agit d’un individu d’extrême droite salué par le Ku Klux Kan, les suprémacistes blancs et les néonazis (32). Il a instrumentalisé sans vergogne les peurs et les rancœurs. Il s’est nourri électoralement de la désespérance sociale, des ressentiments et les désirs de revanche… Il va s’adjoindre des ministres et des collaborateurs controversés (pas tous) et parmi eux les plus réactionnaires, farouchement opposés à l’avortement, au mariage homosexuel, au contrôle du port d’armes, à « l’Obama care », à l’ONU, à l’Accord de Paris sur le changement climatique… c’est à dire des ultra-libéraux, des ultra-sécuritaire, souvent racistes, anti-sémites, anti-Islam, anti-immigrés… Trump, pourrait faire bien pire et, sur de redoutables arguments, installer les bases d’un ordre mondial plus sauvage encore que celui d’aujourd’hui. On observe d’ailleurs, mais ce n’est pas nouveau, des reculs institutionnels significatifs. Par exemple des mises en cause judiciaires et politiques répétées de la Cour pénale internationale dont la crédibilité est effectivement en question. Trump et son entourage risquent bien d’être des accélérateurs de ces effondrements, de toutes ces dérives, et de ce monde-là. C’est un monde finissant. Le débat, en tous les cas, doit se situer à ce niveau de problématique.

Reste cependant une question. Trump, Président élu, n’est pas le Trump candidat. Et pas un commentaire n’échappe à l’évidence d’une considérable incertitude sur le monde qui vient, sur ce monde selon Trump et sur ses conséquences pour tous. On comprend bien que Donald Trump, en réaliste et en pragmatique, devra sérieusement accommoder ce qui lui a servi de programme et d’argument électoral avec les réalités et les contraintes du système, avec les contradictions de l’ordre et du désordre international actuel. L’incertitude reste naturellement qu’on ne peut savoir où se placera le curseur de cette inévitable adaptation.

La politique de Trump, naturellement, n’est pas encore lisible. Comment le serait-elle, d’ailleurs, puisque cet homme d’affaires n’a pas vraiment de doctrine stratégique élaborée à faire valoir, n’a pas de vision internationale explicite, n’a pas de projet politique digne de ce nom, hormis une logique ou une cohérence d’ensemble fondée sur des valeurs ultra-conservatrices. Une logique incontestable mais évidemment incapable, dans ses contenus et sa portée, de former l’appareil intellectuel et politique nécessaire pour faire face à la crise actuelle du système capitaliste et crise de civilisation.

Il est donc temps de contribuer à bâtir des conceptions nouvelles pour un ordre mondial qui puisse en particulier interroger et mettre en cause le concept central de Puissance. La puissance est un moteur politique et idéologique. Elle est à la fois moyen et finalité dans le capitalisme. Une telle approche critique doit permettre une réflexion de fond sur la question essentielle : dans quel monde voulons-nous vivre ?

1) Journaliste canadienne, militante progressiste et altermondialiste, auteure de nombreux ouvrages dont « la stratégie du choc » (2007) et « Tout peut changer » (2014).

2) Discours de Philadelphie, 7 septembre 2016.

3) Voir « le réflexe isolationniste , François Reynart, L’Obs, No 2716, 24 11 2016.

4) Discours de Washington, 27 04 2016.

5) Discours prononcé à l’Université d’État de Youngstown, Ohio, 15 08 2016.

6) « Top jobs for generals stir fears of agression », Mark Landler and Helene Cooper, New York Times, 23 11 2016.

7) Trump a dit qu’il demanderait un rapport dans les 30 jours pour éradiquer Daech. Il n’a pas déclaré vouloit atteindre cet objectif en 30 jours, contrairement à de multiples interprétations. Voir son discours à Philadelphie (07 09 2016).

8) C’est à dire une mise en cause de la doctrine qui vise à interdire à des adversaires l’usage des armes nucléaires en raison de l’ampleur des représailles qu’ils encourent.

9) Il faut se rappeler que G. W. Bush et B. Obama furent eux aussi qualifiés d’isolationnistes au début de leur mandat.

10) Voir « Trump draws rebute after saying U.S. isn’t bound to One China Policy, Emily Rauhana, The Washington Post, 12 12 2016.

11) Conférence donnée au CSIS le 22 04 2016.

12) Il est critiqué en particulier pour avoir refusé, en 2013, d’intervenir militairement en Syrie et de préférer un accord russo-américain pour le démantèlement de l’arsenal chimique du régime, alors que celui-ci était accusé d’avoir franchi la « ligne rouge » de l’utilisation de cette arme dans la confrontation armée interne.

13) Voir « Trump’s PTSD comments were dangerous : veterans », Jeremy Angenend, USA Today, 06 10 2016 et « Why many veterans are sticking with Trump, even after he insulted a Gold Star family, The Washington Post, Thomas Gibbons-Neff and Dan Lamothe, 22 08 2016.

14) « Veterans feelings abandoned, stand by Donald Trump », Nicholas Confessore, The New York Times, 02 11 2016.

15) Ce qui reste, à l’heure actuelle, la position officielle de l’OTAN et de l’administration américaine malgré certaines hésitations de Barak Obama qui n’a finalement pas exclut cette option.

16) « Transcript: Donald Trump Expounds on His Foreign Policy Views », Interview par David Sanger et Maggie Haberman, New York Times, 26 03 2016.

17) C’est à dire les 5 membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU + l’Allemagne.

18) On peut penser que c’est le cas avec Cuba. Trump a posé des « conditions »… Une levée du blocus sera probablement plus compliquée, mais une mise en cause des relations diplomatiques récemment rétablies serait aussi difficile pour des raisons politiques et économiques.

19) Il s’agit de Mme Nikki Haley, Gouverneure de Caroline du Sud, connue notamment pour avoir signé une législation ayant pour objectif de contrer une campagne de désinvestissements visant la politique israélienne d’occupation et de colonisation en Palestine.

20) Résolution 2231 (2015) du 20 juillet 2015.

21) Certains d’entre eux, très liés aux guerres et à la politique néo-impériale des États-Unis ont annoncé avoir choisi de voter pour HRC, et pas des moindres : George H. Bush (père), Richard Armitage, Bent Scowcroft…

22) Discours de Barak Obama du 04 06 2009 au Caire.

23) Voir « The Wall Trump built – in Scotland », Katrin Bennhold, New York Times, 25 11 2016.

24) Voir « Trump advisers unfurl Israël plan in last gasp bid for jewish vote », Ron Kampas, The Times of Israël, 02 11 2016.

25) idem

26) Newt Gingricht est un membre connu du Parti Républicain, ancien Président de la Chambre des Représentants (1995-1998).

27) The Times of Israël, 16 11 2016

28) On sait, par exemple, qu’en 1998, Trump a délibérément violé l’embargo contre Cuba afin d’y trouver des opportunités d’investissements dans l’immobilier…

29) Voir, par exemple, «La victoire de Trump est celle de l’Amérique qui se ferme », Dominique Moïsi, Les Échos, 10 11 2016.

30) Afin d’atteindre pour chaque pays le niveau de 2 % du PIB, maintes fois rappelé au sein des instances de l’OTAN.

31) Il a donc récemment reculé sur l’usage de la torture en insistant non pas sur la question de l’éthique en politique, mais sur « l’efficacité » de cette pratique…

32) On notera que Steve Bannon avec lequel Marion Maréchal Le Pen veut travailler, à l’intention d’installer en France une version française de son site Breibart News.

Alep, Mossoul… à chacun ses crimes de guerre ?..

Le très sérieux quotidien américain The Washington Post a publié le 1er décembre dernier un article qui semble assez précis, concernant les victimes civiles des bombardements effectués par la coalition militaire dirigée par les États-Unis en Irak et en Syrie.

Voici quelques extraits significatifs (traduction J. Fath) de cet article écrit par Thomas Gibbons-Neff, et intitulé : « La coalition sous direction américaine en Irak et en Syrie reconnaît la mort de 54 civils au cours de bombardements aériens ». L’article précise qu’il s’agit là de 54 tués « additionnels » dans la période du 31 mars au 22 octobre.

« Cette annonce porte le nombre total de victimes civiles reconnues par la coalition américaine à 173 depuis que celle-ci a commencé les bombardements aériens contre « l’État islamique », durant l’été 2014.

« Des groupes de défense qui surveillent les frappes aériennes américaines estiment que le nombre de victimes civiles est significativement plus élevé et disent que le gouvernement amenuise trop souvent les rapports issus des médias locaux et des activistes sur le terrain. »

« Du fait d’une faible présence au sol, la campagne militaire américaine est souvent incapable de vérifier combien de personnes ont été tuées, sauf à travers les rapports effectués par les pilotes eux-mêmes, et par les images de surveillance. »

« Au début de la campagne aérienne américaine, le Centcom (= Commandement militaire central des États-Unis) a rendu publiques des enquêtes partiellement expurgées concernant les erreurs de bombardements. Ce n’est plus le cas. A la place, les enquêtes semblent rendues publiques seulement à la suite d’une requête effectuée en vertu de la Loi sur la liberté de l’information. »

Cet article suscite plusieurs remarques. Il montre d’abord que le régime de Damas n’est pas le seul à commettre des crimes de guerre en bombardant les populations civiles. Les crimes de la coalition dite « arabo-occidentale » sous direction des États-Unis sont cependant systématiquement passés sous silence médiatique et politique. Washington y contribue donc en tentant de les masquer.

On peut aussi faire preuve de lucidité et remarquer que les bombardements indiscriminés ou volontaires de l’armée de Bachar El Assad font probablement bien davantage de victimes (si l’on en croît les chiffres avancés), et que celles-ci ne sont donc pas le seul dramatique résultat d’erreurs de frappes. Mais « l’erreur » est-elle vraiment une circonstance atténuante ? Il reste que l’évaluation du nombre des victimes semble toujours assez difficile à faire.

Enfin, faut-il seulement compter les cadavres et hiérarchiser les responsabilités ? Ou bien faut-il dire à quel point tout ceci est insupportable comme résultat tragique de confrontations de puissances régionales et de grandes puissances pour des stratégies et des intérêts dans lesquels la sécurité des populations civiles, les êtres humains, la vie… n’ont plus guère d’importance. Où est l’éthique en politique ?

Dans un conflit, surtout de cette dimension, l’information elle-même revêt – on le sait – une dimension politique voire stratégique décisive. On attend pourtant de la presse et des médias français et européens, ainsi que des responsables politiques, en fonction ou non, un vrai effort d’objectivité et une exigence de vérité qui font aujourd’hui totalement défaut. Il y a trop de partialité, de soumission et d’indignité dans le traitement des guerres. Des guerres auxquelles la France ne contribue que trop.

CRLDHT – Tunisie 20è anniversaire

Le vendredi 2 décembre 2016, le Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT) a fêté ses 20 ans au cours d’une soirée chaleureuse, combative, solidaire…et pleine d’humour. Merci au CRLDHT, à Mouhieddine Cherbib, pour cette initiative qui a permis de rendre un hommage particulier à tous les démocrates et progressistes tunisiens, à des personnalités connues pour leur engagement éthique et démocratique et à de grands militants: Monseigneur Gaillot, Khémaïs Chammari (nommé ambassadeur de Tunisie à l’UNESCO en mars 2011), Jean Bellanger (prêtre ouvrier et militant à la CGT et au PCF), notamment… La péniche Bali – qui accueille et soutient  les causes alternatives – était  très chargée ce soir là. On reconnaissait dans la foule: Kamel Jendoubi, ancien Président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections, nommé Ministre chargé des relations avec les institutions constitutionnelles, et des Droits de l’Homme en 2015 (Gouvernement Habib Essid). Mokhtar Trifi, Président d’honneur de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et Vice-président de l’Organisation Mondiale Contre la Torture (l’OMCT a un statut consultatif auprès des Nations-Unies). Souhair Belhassen, Présidente d’Honneur de la FIDH, Sophie Bessis, historienne et journaliste, Gilles Manceron, historien et membre de la direction de la LDH, Annick Coupé, ATTAC, ancienne Porte-parole de l’Union Syndicale Solidaire (2001-2014), Gilles Lemaire (ATTAC), Bernard Dréano (CEDETIM), Alima Boumediene, Tarek Ben Hiba, Jean-Paul Lemarec, Bernard Ravenel… Et beaucoup d’autres qui me pardonneront (peut-être) d’avoir oublié de les citer.

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Syrie…commentaires sur une crise globale.

L’analyse rapide qui suit est un commentaire sur un intéressant texte de Richard Labévière « ALEP : TROIS BATAILLES DANS UNE CRISE GLOBALE… ». Ce commentaire est le fruit d’une sollicitation de Luc Brossard pour Espace Marx Toulouse Midi-Pyrénées. Voir: syrie-trois-batailles-dalep-labeviere-22-08-16

Ce texte de Richard Labévière (journaliste bon connaisseur du monde arabe) est une approche des causes et des diverses « configurations » – si je puis dire – de la bataille d’Alep dans une crise majeure. Je suis dans l’ensemble d’accord avec le contenu de ce texte. Celui-ci soulève de multiples questions et pousse au débat… C’est un texte compliqué comme la réalité l’est elle-même. Je vais exprimer les choses très rapidement, à ma façon. C’est une première réaction. L’analyse de la crise syrienne mériterait bien davantage.

La crise syrienne est, de mon point de vue, une confrontation globale. Les enjeux (géopolitiques, économiques, énergétiques…), le nombre des victimes et l’ampleur des mouvements de population (réfugiés et déplacés), l’ampleur des destructions matérielles et politiques  (des villes, des États, des régimes)… Tout cela fait qu’on peut parler, me semble-t-il, de la première grande guerre ou grande confrontation stratégique du 21è siècle. On voit bien, d’ailleurs, la superposition ou l’intrication des enjeux et des batailles (comme dit Labévière), entre le national, le régional, l’international. Dans cet affrontement de grande dimension le sort de la Syrie n’est finalement qu’un aspect.

On constate qu’il n’y a pas de convergences d’intérêts, de stratégie collective digne de ce nom, entre les différents acteurs, contre les forces du djihadisme (EI ou Al Qaida…pour aller vite). Même au sein de la Coalition occidentale et arabe dirigée par Washington. On peut dire, en effet, que chaque protagoniste a ses propres visées stratégiques et (à des degrés divers) ses propres adversaires ou ses problématiques particulières : les Kurdes pour la Turquie; l’Iran pour l’Arabie Saoudite et Israël; la Russie pour les États-Unis… Ce qui domine, ce sont les logiques de puissance. Des logiques régionales et des logiques de grandes puissances qui peuvent s’affronter ou se rejoindre partiellement. D’où des alliances complexes et changeantes… qui peuvent, d’ailleurs, ne pas tenir totalement compte, ou s’aligner sur les axes stratégiques essentiels: l’appartenance à l’OTAN pour la Turquie qui joue de façon très autonome sa propre partition, par exemple. La politique turque s’est tout de même infléchie. Ankara a finalement cherché à s’adapter face à la montée en force de la Russie (il y a des intérêts communs), mais aussi face au danger de déstabilisation que l’Organisation de l’État islamique a fini par représenter. Cela n’exclut pas (pour chacun) les instrumentalisations, les ambiguïtés, les double-jeux, les non-dits… Chaque puissance cherche à garder ses « cartes » dans un jeu compliqué. C’est une somme hétéroclite voire contradictoire de visées stratégiques et de diplomaties d’intérêts particulier. On est à des années-lumière du multilatéralisme. L’ONU est absente. La France ne fait rien pour remettre au centre cette institution universelle.

Richard Labévière distingue « trois batailles ». Je reprends ses 3 points avec simplement quelques remarques.

Un : la bataille du régime de Damas qui veut reconquérir son territoire national…  Le régime de Bachar El Assad a cherché et obtenu une militarisation de la crise syrienne, dès le départ, en 2011, par une répression militaire très brutale et meurtrière contre le mouvement populaire opposé au régime, mouvement qui s’est inscrit dans ce qu’on appelle « le Printemps arabe ». Cela nécessiterait cependant une analyse sérieuse afin de mesurer la réalité et la complexité des événements. Il ne faut pas exclure, alors, les manipulations et les ingérences extérieures pour déstabiliser Damas. Rien n’est simple… On observe cependant que cette militarisation a profité aux djihadistes et à leurs parrains saoudiens et du Golfe. Il a fallu que la Russie et l’Iran, en particulier, interviennent avec le Hezbollah, pour renverser les rapports de force et la perspective qui paraissait fatale pour Damas… Mais tout n’est pas encore définitivement joué. La défaite militaire (territoriale) de l’OEI, de Jabat el Nosra et des autres groupes ou regroupements armés… ne signifiera pas non plus la fin politique et idéologique de ce djihadisme. Ni, plus largement, celle des risques de confrontations dans un contexte où les intérêts stratégiques des différents acteurs resteront divergents comme ils le sont aujourd’hui. La reprise de Mossoul et de Raqqa changera la donne sans régler le fond. On voit bien, d’ailleurs, que la bataille de Mossoul soulève le même genre de questions. La reprise de cette grande ville est dans l’intérêt de tous les acteurs (États, forces kurdes…) qui mènent l’offensive, mais ces acteurs ont tous des intérêts différents et même divergents. Qui va dominer à Mossoul lorsque la ville ne sera plus aux mains de Daech ? Le gouvernement irakien (donc une obédience chiite), une « gouvernance » sunnite locale…Et que fera la Turquie au nom de ses intérêts régionaux et des populations turkmènes  ? On n’est pas sortis des contradictions et des confrontations.

Deux : la bataille interne à la mouvance des groupes armés, dans laquelle les djihadistes l’ont emporté… On a, en effet, du mal à voir aujourd’hui où se trouve les acteurs « modérés », manifestement très affaiblis… et alliés aux djihadistes à Alep. Ce qui est confirmé par bien des observateurs compétents. C’est un problème pour l’avenir. Il n’y a, apparemment, pas de forces démocratiques déterminantes, capables de jouer un rôle décisif dans ce désastre politique. En tous les cas pas dans ce contexte là. Dès le début de la crise syrienne, d’ailleurs, les forces dits « modérées », ou progressistes n’ont pas réussi à construire des accords entre elles. La militarisation de la crise a favorisé cette évolution qui rend difficile – mais pas impossible – une issue négociée à la crise politique intérieure syrienne, qui reste nécessaire.

Trois : la bataille qui oppose les troupes de Damas contre les Kurdes… On a assisté récemment à un rapprochement, entre la Russie et le régime de Damas, d’une part,  la Turquie d’autre part. C’est une forme d’échange d’opportunité, si on peut dire. Au terme de cet accord tacite, la Turquie, allié actif et soutien direct initial des djihadistes, laisse la Russie et Damas reprendre Alep aux mains de ces djihadistes. Tandis que la Russie et Damas laissent la Turquie s’attaquer aux kurdes (qui ont le soutien américain) et au projet territorial et politique kurde en Syrie. On sait, en effet, qu’Ankara refuse catégoriquement la perspective d’un État kurde voire de l’autonomie d’un Kurdistan.

On est bien dans des logiques de puissance. Alep n’est pas seulement la tragédie d’une population civile bombardée par le couple Damas/Moscou … Alep est en quelque sorte le lieu des confrontations multiples qui constituent la réalité globale de la crise syrienne. Cela n’enlève rien aux souffrances des habitants d’Alep sous les bombes. Ce qui sortira de cette bataille d’Alep sera une expression des confrontations d’une crise globale. C’est pour cela que cette bataille est si importante politiquement: ce n’est pas qu’un symbole politico-humanitaire. Elle traduit aussi un rapport de force et un enjeu d’ensemble.

Notons enfin que les habitants de Mossoul éprouvent certainement un même type de craintes et de souffrances que ceux d’Alep, sous les bombardements et les offensives de la Coalition dirigée par les États-Unis. Et cela risque d’être rude. Il n’y a pas de missiles capables de distinguer civils et combattants… Surtout lorsqu’il faut mener les combats dans des zones urbaines denses et encore peuplées.  Il faut évidemment distinguer les réalités, leurs complexités (passées souvent sous silence), leurs aspects dramatiques… de l’instrumentalisation médiatique dont elles sont l’objet.

Les politiques de puissance constituent  une des caractéristiques majeures de l’ordre international actuel, et de la crise de cet ordre là. On observe d’ailleurs à quel point le Politique, les enjeux sociaux et démocratiques tendent à passer au second plan, voire à s’effacer lorsque la confrontation armée l’emporte comme objectif stratégique prioritaire. Le Proche-Orient n’a pas fini d’être au centre des enjeux géopolitiques mondiaux. Il est d’autant plus consternant de voir la France s’inscrire dans ces logiques de force sans prendre la moindre initiative pour favoriser le multilatéralisme au sein des Nations-Unies. La grande question posée au Proche-Orient relève effectivement de la responsabilité collective. C’est celle de la reconstruction, surtout politique, institutionnelle mais aussi économique et sociale. Cela prendra du temps…Mais cela  devrait se préparer dès aujourd’hui.

Dans le texte de Richard Labévière il y a, enfin, deux questions qui, de mon point de vue, nécessiteraient quelques débats ou davantage d’argumentation.

Première question: Richard Labévière fait référence de ce que des stratèges appellent une politique  » d’instabilité constructive ». Ce fut effectivement une formule ou une option stratégique américaine, en particulier avec G. W. Bush. Cela peut signifier, en effet, que les États-Unis avec leurs alliés cherchent à maîtriser une stratégie globale de guerre, de déstabilisation, de divisions et d’instrumentalisation du communautarisme.  Une stratégie pensée et mise en œuvre pour affirmer et renforcer leur hégémonie, pour contrer la Russie, la Chine, l’Europe…  Cela mériterait davantage d’explications. Il me semble que l’on ne peut pas passer outre les réalités de la crise systémique, la montée des puissances émergentes, l’échec même de cette instabilité constructive et des guerres occidentales… qui constituent aussi un échec stratégique. Je suis toujours réticent devant les thèses qui comportent le risque de faire des politiques de puissance néo-impérialistes les seuls et tout puissants leviers déterminant le cours des relations internationales. Alors que dans le contexte actuel, on constate précisément que les principales puissances ne maîtrisent plus les évolutions du monde à leur guise… Un monde que leurs politiques, précisément, ont contribué à déstructurer profondément. Ce qui me semble vrai, c’est la capacité des puissances dominantes à instrumentaliser les contradictions du réel et notamment celles de l’ordre mondial aujourd’hui, pour pouvoir parvenir à leurs fins géopolitiques. Ce qui domine, à mon sens, c’est une crise profonde de l’ordre mondial. D’où l’exigence d’une alternative politiquement très ambitieuse pour ceux qui ne veulent pas se satisfaire d’une acceptation ou d’une adaptation à l’existant. On est bien aussi dans une crise de portée civilisationnelle. Il faut en tirer les conséquences.

Deuxième question, liée à la première: celle d’un nouveau « Sykes-Picot« . Je ferai un peu la même remarque que précédemment. L’éclatement des États de la région serait à mon sens autant le fruit de la crise de l’ordre régional et de la guerre que des visées américaines.  La création de mini-états confessionnels ou « ethniques » (si ce mot a un sens…), serait autant une conséquence de crise qu’un résultat stratégique. La fragmentation n’est pas le seul moyen de domination: c’est aussi une adaptation à une situation de crise. R. Labévière l’explicite à sa façon en décrivant une confrontation de deux « cartographie » incompatibles.  Il a raison. Mais cette question d’un repartage du Proche-Orient est évidemment sous-jacente à bien des débats actuels sur  la guerre au Moyen-Orient, et on ne peut pas dire aujourd’hui quels seront, au final, les effets de cette guerre (ou ensemble de guerres) sur l’existence des « États-nations » existants … si on peut employer cette expression. En tous les cas, le problème est posé.       Jacques Fath (https://jacquesfathinternational.wordpress.com)

Auteur de « Penser l’après, essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde » (éd. Arcane 17, 2015).

UN an après…

Durant la matinée du samedi 12 novembre 2016 , à la Bourse du Travail de Sevran (Seine Saint Denis), la CGT a rendu hommage à Patricia San Martin et à sa fille Elsa Delplace, tuées toutes deux au Bataclan le 13 novembre 2015 lors de l’attaque terroriste qui fit 130 victimes en Île de France. Cet hommage, empreint d’un grand esprit de solidarité, de dignité et de combativité, s’est déroulé en présence de très nombreux militants de la CGT et d’autres syndicats, de personnalités, d’amis… Parmi les intervenants : Philippe Martinez, Secrétaire Général de la CGT, Stéphane Gatignon, maire de la Ville et François Asensi Député et maire de Tremblay en France.

Dans l’après-midi, une cérémonie s’est tenue à l’initiative du maire, sur le Parvis du Centre administratif Paul Eluard, en présence de Mme Annick Girardin, Ministre de la Fonction publique et M. Axel Cabrera, Consul général du Chili à Paris. Vous trouverez ci-dessous l’intervention de notre ami Michel Delplace, père d’Elsa.

Rappelons-nous.

Nous sommes à la fin de l’année 1970. Salvador Allende est élu président de la République du Chili.

Un espoir immense se lève avec le mouvement d’Unité Populaire qui engage alors le pays dans la voie de transformations démocratiques profondes.


À cette époque, sur les traces de son père Rolando San Martin, qui est un responsable communiste dans le sud du Chili, Patricia est active à la JOTA, la jeunesse communiste chilienne.


Le 11 septembre 1973, c’est le coup d’État :

Comme des milliers d’autres démocrates chiliens,
le père de Patricia est arrêté et contraint à l’exil.

Le 7 septembre 1976, il doit partir pour la France où Patricia et sa maman vont le rejoindre quelques jours plus tard.

===

La solidarité en France s’était organisée. C’est ainsi que la famille San Martin est accueillie à Fontenay-sous-Bois où elle 
retrouve d’autres familles chiliennes.

La solidarité, à ce moment, prend toutes les formes :

Ainsi, le Théâtre de la Résistance de Gustavo Gac travaille, depuis un moment, dans les locaux de la Maison des Jeunes et de la Culture de Blanc-Mesnil. C’est là que je rencontre Patricia, lorsqu’elle rejoint cette troupe, notamment pour la pièce « Chili Liberté » qui s’ouvrait par la chanson « 
Gracias a la vida » :

« Merci à la vie qui m’a tant donné ».

C’est au Mans, dans les années 80, que Patricia tient un restaurant qui est un authentique lieu de rencontre avec le Chili et sa culture.

C’est là, au Mans, qu’Elsa est arrivée au monde. Plus tard, elle dira à ses copains et à ses copines d’école à Blanc Mesnil, fière de sa différence : « Je suis sarthoise ! ». Encore plus tard, elle ira puiser dans ses racines chiliennes.

De 
retour en Seine Saint-Denis, Patricia donne naissance à Fabien, le complice d’Elsa,

Puis, elle entre à la ville de Sevran en 1986.

Nos chemins se séparent en 1992, Elsa et Fabien toujours présents.

XXX

Elsa, c’est le refus du compromis et une langue bien pendue. Son audace, sa vivacité, sont d’ailleurs ce qui a séduit les responsables du Cabinet MANÉGÉRÉ, qui lui proposent un CDI sans attendre la fin de son essai. Ils apprécient, je cite, « son grain de folie ».

Elle est heureuse, épanouie. Elle fait le plein de projets avec son petit Louis.

C’était trois jours avant le Bataclan.

Elsa, c’est l’image d’une vie trépidante , avec cette grande fragilité qu’elle cachait au fond d’elle-même.

Ouverte aux autres, le coeur sur la main (je me souviens que, toute jeune, elle achetait avec son argent de poche, « L’Itinérant » le journal des sans-abri),

elle est prête à tout entreprendre.

Je pense en particulier à cette aventure qu’elle lance avec des amis :

« Les instants folies »…

Elle affiche alors sur les réseaux sociaux :

« Chaque jour est une vie entière ».

Et puis, il y a ce mot qu’elle porte en tatouage : « Levantate»,

« Lève-toi » tiré d’une chanson de Victor Jara :

« Lève-toi et regarde la montagne

Apporte-nous ton royaume de justice et d’égalité… »

===

Un quotidien titrait l’année dernière : « À quand un monde selon Elsa ? »

XXX

13 novembre 2015.

130 morts. Plusieurs centaines de blessés. Des milliers de personnes en souffrance.

Un an après, par une surprenante confusion du temps, je sais maintenant qu’Elsa et Patricia vont être tuées demain soir…

Leur mort a-t-elle un sens ? C’est à nous d’y réfléchir, c’est à nous d’en faire quelque chose. D’ailleurs, avons-nous le choix ?

C’est le temps des hommages, du souvenir, de l’amitié ô combien nécessaire pour ceux qui restent et souffrent chaque jour.

C’est aussi le temps des questions :

Pourquoi cette tuerie le 13 novembre  ? Et Nice ? Et Saint-Étienne du Rouvray ?


===

Les assassins sont-ils des fous, des forcenés ? Non, ils sont tous passés par la Syrie rejoindre l’État islamique, avec une organisation, une logistique puissante. Alors ?

Alors… il faut mettre à nu les racines du terrorisme, les racines de la terreur que veut faire régner l’État islamique, car je suis persuadé qu’on ne peut répondre aux grands enjeux de ce monde par les Rafale et les missiles :

la vengeance n’est PAS la justice !

Pour agir, nous devons nous poser les bonnes questions.

Et c’est aussi la responsabilité des pouvoirs publics que de le faire.

Comprendre pour agir !

– Pourquoi nos sociétés européennes produisent-elles tant de djihadistes ?

– Pourquoi notre monde se déchire t-il si cruellement au Proche-Orient, en Afrique… ?

– Pourquoi des idéologies violentes et porteuses de mort gagnent-elles des sociétés ?

– Quels moyens, d’abord humains, faut-il développer pour la sécurité ? 


– Et si on remettait l’Organisation des Nations-Unies et les principes fondateurs de sa Charte au cœur de toute vision politique ?…

xxx

Je me permets de parler ainsi, car je considère qu’il est de ma responsabilité personnelle, individuelle, d’agir, à une échelle des plus modestes, pour que personne ne vive à nouveau ce que je vis.

La Nation tout entière est concernée.

xxx

Au moment de la guerre d’Espagne, Paul Eluard écrivait :

« On s’habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place. »

Ce combat, c’est le nôtre.

Ce combat, c’est celui d’Elsa et Patricia.

Alain Badiou-Stathis Kouvélakis « De Syriza à Nuit Debout: le printemps des peuples européens est-il déjà terminé? »(VIDÉO)

En mars 2015, Alain Badiou et Aude Lancelin avaient reçu une première fois Stathis Kouvélakis, à l’époque membre du comité central de Syriza, dans l’émission Contre-courant pour débattr…

Source : Alain Badiou-Stathis Kouvélakis « De Syriza à Nuit Debout: le printemps des peuples européens est-il déjà terminé? »(VIDÉO)

A l’ONU, les dissensions entre les États dotés d’armes nucléaires et ceux non dotés rejaillissent à l’occasion du vote des projets de résolution

La Première Commission de l’Assemblée générale des Nations-Unies, chargée du désarmement et de la sécurité internationale, a adopté aujourd’hui, 29 octobre, 15 projets de résolution portant sur les armes nucléaires.

Si le projet portant sur le traité créant une zone exempte d’armes nucléaires en Asie centrale (L.11), qui félicite les puissances nucléaires d’avoir signé en mai dernier le protocole au Traité de Semipalatinsk, ainsi que le projet appelant à la création d’une zone similaire au Moyen-Orient (L.1) ont été adoptés par consensus, les autres textes ont fait l’objet de votes illustrant souvent les désaccords persistants entre États dotés et États non dotés.

Fidèle à la position qu’ils ont exprimée lors du débat thématique sur les armes nucléaires, selon laquelle la seule garantie contre l’usage volontaire ou accidentelle de ces armes est leur élimination totale, une majorité d’États non dotés a soutenu le projet de résolution appelant au lancement de négociations pour l’élaboration d’une convention d’interdiction des armes nucléaires (L.16).  Par ce texte, l’Assemblée générale demanderait de nouveau à la Conférence du désarmement d’engager des négociations pour parvenir à un accord sur une convention internationale interdisant en toutes circonstances de recourir à ces armes ou de menacer d’y recourir.

Soutenu par 123 États, le texte s’est néanmoins heurté à l’opposition de 48 États dont les États-Unis, la France et le Royaume-Uni.  La Fédération de Russie s’est, quant à elle, abstenue. Dans son explication de vote, le représentant de l’Autriche, parlant également au nom de l’Irlande, a souligné le déséquilibre du texte qui ne fait pas référence aux autres piliers du TNP, en particulier la non-prolifération.

De la même manière, les États non dotés, qui avaient estimé lors du débat général que les puissances nucléaires n’ont pas respecté leurs obligations de désarmement dans le cadre du TNP, ont largement soutenu le projet de résolution présenté par le Mouvement des non-alignés sur le suivi de la Réunion de haut niveau de l’Assemblée générale sur le désarmement nucléaire de 2013 (L.44).  Avec ce texte, l’Assemblée générale soulignerait l’appui vigoureux en faveur de l’adoption urgente de mesures efficaces visant à l’élimination totale des armes nucléaires qu’elle a déjà exprimé en 2013.  Elle demanderait aussi que soient respectés sans attendre les obligations juridiques et les engagements pris en matière de désarmement nucléaire.  Elle réclamerait également que des négociations commencent au plus tôt à la Conférence du désarmement pour l’adoption d’une convention d’interdiction des armes nucléaires.

Lors du vote, si la Chine a soutenu le texte, estimant que les pays disposant des plus gros arsenaux nucléaires devaient montrer l’exemple et désarmer, les autres puissances nucléaires s’y sont opposées ou se sont abstenues. S’exprimant au nom de la France et du Royaume-Uni, le représentant des États-Unis a déploré que ce projet « insiste uniquement sur le désarmement nucléaire et ne souligne pas le caractère progressif du désarmement nucléaire complet ».  C’est également ce déséquilibre qui a été souligné par la France, les États-Unis et le Royaume-Uni pour s’opposer au projet de résolution appelant à l’accélération de la mise en œuvre des engagements en matière de désarmement nucléaire (L.12).  La Fédération de Russie s’y est également opposée. Alors que la Chine s’est abstenue.

Les cinq puissances nucléaires ont adopté les mêmes positions lors du vote du projet de résolution appelant à faire avancer les négociations multilatérales sur le désarmement nucléaire (L.21), qui a néanmoins reçu le soutien d’une majorité d’États.  Ce clivage s’est encore exprimé à propos du texte sur la réduction du niveau d’alerte des systèmes nucléaires (L.22) et de celui portant sur l’instauration d’une zone exempte d’armes nucléaires dans l’ensemble de l’hémisphère sud (L.10) auquel la France, les États-Unis, la Fédération de Russie et le Royaume-Uni se sont opposés.  S’exprimant encore une fois au nom de la France et du Royaume-Uni, le représentant des États-Unis a expliqué que si ces États étaient attachés aux zones exemptes d’armes nucléaires, ce projet de résolution « tentait de créer une zone exempte d’armes nucléaires dans l’océan et donc en haute mer » en contradiction avec le droit international.

Lors de cette séance, la Première Commission a également adopté le projet de résolution portant sur le risque de prolifération nucléaire au Moyen-Orient (L.2/Rev1) par 151 voix pour, 4 voix contre et 20 abstentions.  Dans sa présentation du texte, le représentant de l’Égypte, qui s’exprimait au nom du Groupe des États arabes, a souligné l’importance que le Groupe attachait à ce texte, notamment parce qu’il appelle Israël à adhérer au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et à placer toutes ses installations sous le régime des garanties de l’AIEA.

La représentante d’Israël a expliqué son vote contre le texte, rappelant que les principales violations du TNP avaient été le fait d’États de la région. Elle a également déploré que les délégations ayant parrainé ce texte « ne tiennent pas compte des autres événements qui ont lieu au Moyen-Orient, notamment les activités des groupes terroristes ».  Opposé aussi à ce projet de résolution, le représentant des États-Unis a estimé que celui-ci « ne passe pas l’épreuve de l’impartialité, en continuant de cibler un seul pays et en omettant le risque de prolifération que représente la Syrie ».

La Première Commission poursuivra jeudi, à 15 heures, en salle de conférence 4, l’examen et le vote des autres projets de résolution portant sur les autres armes de destruction massive, les armes conventionnelles et les autres aspects du désarmement, notamment dans l’espace extra-atmosphérique.

Alep, Mossoul, Raqqa… Construire un monde vivable pour tous.

la_marseillaise_logofr2Entretien réalisé par Angélique Schaller, La Marseillaise, 26 octobre 2016. Ci-dessous la version longue de cet entretien (non publié sous cette forme).

1) Les ministres de la Défense des pays occidentaux engagés dans la lutte contre l’Organisation de l’État islamique (OEI) se sont réunis le 25 octobre, à Paris pour faire le point sur l’avancée de l’offensive et sur « l’après… Mossoul ». Dans votre texte « qui est l’ennemi ou quel est le problème ? » ( https://jacquesfathinternational.wordpress.com) , vous soulignez l’incapacité à poser la question du « pourquoi ». Dans cette guerre lancée au nom de la lutte contre le terrorisme, la coalition très hétérogène à l’œuvre à Mossoul (Kurdes, Turquie, forces iraniennes… ) ne montre-t-elle pas les limites de cette stratégie du… « qui est l’ennemi » ?

Remarquons d’abord qu’il est impossible, dans l’immédiat, d’échapper à une part d’action de force militaire – je pense en particulier aux forces irakiennes, aux kurdes notamment… car c’est d’abord leur affaire – pour battre l’OEI (ou Daech). Cette organisation n’est pas une entité susceptible de négocier quoi que ce soit avec qui que ce soit. Et elle représente un danger majeur pour la sécurité des populations et des États concernés. Au fond, les puissances occidentales qui s’investissent militairement directement, y compris au sol, sont en train de faire face à ce qu’elles ont, elles-mêmes, contribué à créer, dans un contexte de crises profondes, de déliquescences étatiques qui touchent un certain nombre de pays arabes.

Ce n’est pas un hasard si la réunion des Ministres de la défense du 25 octobre à Paris a rassemblé 11 pays de l’OTAN et 2 pays (Australie et Nouvelle-Zélande) ayant conclu des accords de partenariat avec l’OTAN. On ne parle qu’entre puissances militaires, occidentales surtout, capables de faire la guerre, et déterminées à la faire pour valider, réaffirmer une hégémonie en difficulté. On observe que ni la Russie, ni l’Iran n’ont été invités…et aucun pays arabe. Ce n’est pas ainsi qu’on gère une action collective et qu’on prépare « le jour d’après »…

Vaincre réellement Daech et les autres regroupements djihadistes restera un objectif impossible à atteindre – vous avez raison – tant qu’on ira pas chercher, pour les traiter dans la durée, les causes de l’expansion d’organisations aux pratiques de sauvagerie terroriste et reposant sur une idéologie mortifère ultra-sectaire. Dans ces causes il y a les humiliations, les dépendances, les prédations, les injustices, la pauvreté … autant de facteurs qui furent d’ailleurs aussi parmi les moteurs de ce qu’on appelle le « Printemps arabe ». Ces causes réelles ne sont jamais prises en considération lorsqu’il s’agit de la montée de la violence politique, et de ce que Jean Ziegler appelle la haine de l’Occident.

On touche là aux limites de la stratégie actuelle des puissances dominantes et de leurs visées néo-impériales. Il y a donc un changement conceptuel, politique et culturel essentiel à opérer. Il faut faire reculer de façon décisive la pensée stratégique prévalente aujourd’hui, qui fait de la puissance un moyen et une finalité dans un capitalisme hiérarchisé, militarisé au sein d’un ordre international en crise. C’est une mutation fondamentale de l’ordre mondial et de la pensée politique dont nous avons besoin afin d’accompagner les changements nécessaires dans le rapport des forces.

2) Vous écrivez : « Les interventions militaires, les bombardements et les occupations en Afghanistan, en Irak ou en Libye ont engendré de profonds ressentiments de haine. Ce monde là est en train d’exploser. Il explose là où (…) l’espérance et la dignité humaine ont subi le plus d’outrages au cours de l’histoire… et dans le présent ». Avec ce qui se passe à Alep comme à Mossoul où Human Rights Watch a lancé une enquête suite à la mort de 15 femmes après une frappe aérienne … que dites vous aujourd’hui ?

Oui, ce monde là est en train d’exploser. Il explose à la figure de ceux qui ont contribué à le construire tel qu’il se présente avec ses chaos, ses effondrements, sa violence politique et sociale…avec ses mécanismes d’exploitation, ses dominations, avec ce mépris des plus faibles.

On rappelle trop rarement que ce monde arabe dont nous parlons a subi pas moins de cinq siècles d’assujettissement avec l’Empire Ottoman, avec le colonialisme européen (France et grande-Bretagne en particulier), avec l’hégémonie américaine, surtout dans la deuxième partie du vingtième siècle… Depuis des dizaines d’années on assiste à l’écrasement du peuple palestinien, à la volonté d’effacement de ses droits avec l’assentiment et la complicité active de ces mêmes puissances… Alors que la Question de Palestine est considérée par les peuples arabes comme une cause qui est aussi la leur. Plus récemment, la guerre d’Irak en 2003 et la guerre de Libye (pour ne citer que ces deux événements marquants) ont directement propulsé un djihadisme criminel au rang de menace sécuritaire internationale principale…

Mesurons que tout cela s’est inscrit dans les mémoires. Cela marque le présent et nourrit des ressentiments profondément ancrés, des volontés de revanche ou de vengeance, jusqu’à cette hyper-violence terroriste. Celle-ci n’est donc pas que le produit d’une idéologie. Elle est aussi le fruit d’une histoire. Elle a donc des causes. Il ne suffit pas de se défendre contre l’OEI et les autres… Il le faut. Mais il faut aussi et surtout construire un monde vivable pour tous.

3) Vous soulignez la nécessité d’une « réponse politique collective »… « aucun État, si puissant soit-il, n’a la capacité, à lui seul, de vaincre Daech et d’obtenir un règlement politique de la crise syrienne ». Dans l’après Mossoul, la coalition dit vouloir se préoccuper de la solution politique. Qu’en pensez-vous ? Que faudrait-il faire selon vous ?

Les puissances occidentales veulent montrer leurs muscles, leurs capacités militaires et leur détermination. Mais je pense qu’elle sont aussi quelque peu désemparées devant l’ampleur du défi. Vous aurez remarqué que deux ministres français – Jean-Marc Ayrault pour les Affaires étrangères et Jean-Yves Le Drian pour la Défense – auront chacun organisé, à quelques jours d’intervalle, son petit sommet, avec des participations limitées aux amis et alliés… afin d’envisager la suite de l’offensive et de « préparer l’avenir ». Mais devant le niveau des enjeux, devant la dimension et la complexité de cette crise majeure au Proche-Orient… ce ne sont pas des mini-sommets de connivences qu’il faut tenir. Il est indispensable d’engager un processus de règlement multilatéral dans le cadre de l’ONU, avec tous les acteurs concernés. Il ne s’agit pas simplement de « gagner la guerre » contre un ennemi… Il faut, effectivement défaire le djihadisme criminel. Il faut aussi stabiliser durablement les situations sécuritaires, engager une réflexion et une action commune sur le financement du terrorisme, trouver les solutions politiques nécessaires, assurer la pérennité des États, reconstruire des institutions, des économies, de la confiance et de l’espoir. L’exigence est à la responsabilité collective. On en est loin.

4) Enfin, pourquoi ce sommet se déroule-t-il à Paris. Il semble qu’il y ait une volonté de montrer que France est centrale ? Quel est selon vous le rôle joué par la France et que devrait-il être ?

Les autorités françaises veulent montrer qu’elles sont capables de faire en sorte que la France agit dans la cour des grands. D’où cette « obsession » de l’action militaire. Évidemment, lorsque les autorités françaises font de l’Arabie saoudite, du Qatar et de quelques autres dictatures des partenaires privilégiés et des clients fidèles pour les ventes d’armes… la France perd toute possibilité de jouer un rôle d’acteur central positif crédible. Pourtant, elle pourrait et devrait jouer un tout autre rôle : particulier, original. C’est possible. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait dans le passé… quand elle n’était pas autant alignée sur Washington et qu’elle n’était pas membre des structures militaires intégrées de l’OTAN. Je crois qu’elle devrait formuler son intervention politique sur ce que j’appelle l’option des « 3 D ». D comme Droit international, comme Développement humain et comme Désarmement.

Cela veut dire, je le souligne encore, pousser à ce que tous les enjeux immédiats : sécurité, règlement des conflits, énergie, coopération régionale… doivent être traités dans le cadre des Nations-Unies. Cela veut dire aussi qu’il faut mettre un terme aux politiques d’ajustement structurel et d’austérité néolibérales pour des accords de coopération et des aides en faveur du développement dans toutes ses dimensions. Une rupture devra donc s’imposer avec les diktats du FMI. Avec les pays d’Afrique et ceux du monde arabe, une grande refondation des accords d’association et de partenariat de l’Union Européenne est incontournable. Y compris pour la question de l’accueil des réfugiés. Mais là, il y a une grande urgence. Cela veut dire enfin qu’une grande bataille est nécessaire pour la création d’une zone dénucléarisée au Moyen-Orient. C’est d’autant plus important que la question du nucléaire militaire, du nucléaire israélien, iranien… est un enjeu étroitement lié au règlement des conflits. Et ce règlement des conflits est indispensable pour avancer dans le désarmement avec des garanties de sécurité collective et des perspectives de paix beaucoup plus crédibles qu’aujourd’hui. Il y a pour la France un immense espace d’intervention politique, de médiation, de proposition, de diplomatie active pour être au centre des enjeux en trouvant des alliés…et un peu de courage politique.

«Un Président ne devrait pas dire ça…». Remarques sur le chapitre Monde.

 

J’ai lu le chapitre Monde du livre « Un Président ne devrait pas dire ça… » (1). Ce livre, abondamment commenté dans les médias, se présente comme le récit d’une enquête et d’une confrontation de deux journalistes avec François Hollande, Chef d’État. Il s’agit donc d’un livre au contenu plutôt important puisqu’il constitue une sorte de bilan de l’action présidentielle. Certes, un bilan très partiel… et en langage parlé, mais un bilan tout de même. Une forme d’approche de l’action du Chef de l’État après quelque cinq années d’exercice dans la fonction.

Les commentaires journalistiques et politiques ont donné le ton global : stupéfaction, désapprobation, ironie, embarras…il fallait donc voir par soi même. J’ai lu (d’abord) le chapitre Monde, celui qui intéresse le plus les lecteurs de ce blog. Voici quelques remarques concernant ce chapitre. Non pas sur l’ensemble de la politique mise en œuvre par François Hollande mais sur ce que révèle cet échange entre le Président de la République et les deux journalistes qui l’interrogent.

Ce chapitre ne touche qu’à quelques thématiques : Syrie, Mali, Ukraine et Poutine, Grèce, et une dernière partie ou Hollande parle beaucoup de lui-même.

François Hollande répond aux questions qu’on lui pose… On ne saurait donc lui reprocher de ne pas traiter d’une matière relevant des fonctions régaliennes qu’il doit assumer : la défense. Quoique… Pourquoi n’a-t-il pas de lui-même abordé ce thème décisif, en particulier quant à la perspective problématique, après 2020, d’un doublement des dépenses pour la dissuasion nucléaire, de l’augmentation globale considérable des dépenses militaires, et des orientations de l’action extérieure de la France ? Peut-être préfère-t-il laisser ce sujet au successeur qui devra faire des choix, prendre des décisions d’une grande importance pour l’avenir du pays, de la sécurité internationale jusqu’aux finances publiques. Disons qu’il y aurait eu du courage et au moins une bonne opportunité à donner quelques informations pertinentes sur un sujet qui appelle débat citoyen et transparence démocratique. Mais le débat et la transparence… ce sont des choses qui manquent dans la détermination des choix de l’action extérieure. Remarquons aussi que ces « vertus » là sont plutôt caractéristiques d’une action dictée par une grande ambition, par une capacité à prendre de la hauteur. Or, on ne voit vraiment rien de cela dans « Un Président ne devrait pas dire ça… ». Les deux journalistes le confirment par ce commentaire : « François Hollande, et le constat vaut aussi pour son action intérieure, est plus un gestionnaire qu’un visionnaire » (p. 528).

L’obsession de l’hexagonal et du tacticien

Dans cette attitude de gestionnaire, F. Hollande se montre surtout attentif, non pas au sens et à la portée nécessaires de son rôle, et à la nature des décisions qui engagent la France, mais… à la droite, à Nicolas Sarkozy, aux sondages, aux réactions présumées des Français… Il passe beaucoup de temps à disserter sur l’hexagonal, sur les raisons intérieures de ses choix. Bien plus que sur la légitimité et l’efficacité de ces derniers quant à l’action internationale de la France.

Nul ne peut s’étonner d’un tel travers si caractéristique de ce qu’on appelle la politique politicienne, conception dominante aujourd’hui. Mais on reste tout de même pantois devant une vue si courte, devant des centres d’intérêts si limités. Le rôle français ne mérite-t-il pas autre chose ?

Parfois, cependant, quelques enjeux réels affleurent à la surface : « sur la Syrie, conclut-il, le problème qu’on a, c’est que les Américains n’ont pas de stratégie » (p.467). Quant à Poutine, « …il ne comprend que les rapports de forces » (p.465). Au delà de la désinvolture de ces formules (plutôt hors limites pour un Chef d’État), on note que F. Hollande persiste clairement à regretter de ne pas avoir bombarder en Syrie du fait des choix politiques différents d’Obama. On aurait pourtant apprécié, trois années après l’accord russo-américain sur l’élimination des armes chimiques du régime de Damas, une approche plus substantielle, plus complexe et plus auto-critique…Les désastres issus des crises, des conflits, des guerres occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye n’auraient donc suscité aucune envie présidentielle de s’interroger quelque peu sur cette réalité d’un monde profondément déstabilisé par des réponses militaires qui, dans la durée, sont toutes en échec. Manifestement, ce n’est pas l’analyse du Président de la République qui considère, au contraire, par exemple, que l’opération Serval au Mali « restera comme un succès incontestable » (p.479). Peu importe, donc, que cette opération ne soit qu’un épisode militaire discutable, au succès très relatif, dans un enchaînement comprenant rien moins que la destruction du régime de Tripoli, l’exécution sommaire de Kadhafi, le chaos libyen total, la persistance du terrorisme d’AQMI, la déstabilisation de tout l’espace sahélo-saharien et l’installation durable, pour ne pas dire l’enlisement, des troupes françaises, avec l’opération Barkhane, dans une immense région nord-africaine de cinq pays… Comment parler d’un succès dans cette faillite globale ?

Bon coup sans suite et carence durable

Modérons un peu la critique. F. Hollande rappelle un moment diplomatique qui mérite, en effet, un jugement plus nuancé. A l’occasion du 70è anniversaire du Débarquement, une grande initiative internationale fut organisée le 6 Juin 2014, ainsi qu’une rencontre au Château de Bénouville entre François Hollande, Angela Merkel, Vladimir Poutine et Petro Porochenko, tout nouvellement élu Président d’Ukraine. Cette rencontre sera l’occasion d’un échange sur la crise ukrainienne et d’une sorte de reconnaissance ou d’acceptation mutuelle Poutine/Porochenko. « Il ne s’est pas dit des choses extraordinaires, mais il n’y a pas eu d’altercation », affirme F. Hollande (p.494). Il en sortira ce qu’on appelle depuis le « format Normandie », instance de négociation à quatre. Pour une fois, le dialogue l’emporte.

Certes, il eut été difficile de ne rien faire à l’occasion de cette commémoration où l’Europe est au centre. Comment ne pas inviter Porochenko, ce nouvel ami des Occidentaux ? Comment ne pas inviter Poutine alors que l’URSS joua un si grand rôle dans la défaire du nazisme ? Comment ne pas inviter Merkel alors que l’Union Européenne est censée matérialiser (à l’ouest) une construction de dépassement de la guerre et d’unification ?.. On pourra déplorer le manque de résultats de l’initiative et le manque de souffle diplomatique pour la continuer… Deux ans après, alors que la crise ukrainienne n’est en rien réglée, alors que les Accords de Minsk restent inappliqués, tout cela aurait effectivement mérité quelques éléments sérieux d’appréciation. Mais rien ne vient dans les propos présidentiels, sinon ce cri du cœur : « oui, c’est un bon coup (…). En plus, on l’a fait sans l’assentiment réel des Américains » (p.494).

Ce format Normandie n’est pas une mauvaise idée. Tout ce qui peut contribuer à une concertation utile est bienvenu. Cet épisode souligne cependant un problème révélateur de la politique de F. Hollande : un intérêt très limité pour l’ONU, pour la pertinence historique et politique de ce cadre légitime et universel des relations internationales, pour le multilatéralisme. Au delà du « bon coup » de Bénouville, la quasi absence des Nations-Unies dans les 660 pages de l’ouvrage témoigne de cette carence. Une carence significative d’une politique déterminée en priorité par les rapports de puissance dans une trop grande dépendance française vis à vis de Washington.

Pas de grands desseins

La Grèce. La crise grecque témoigne d’un échec. Un échec pour tout le monde et une tragédie…pour le peuple grec. F. Hollande raconte cependant tout autre chose. Le récit présidentiel est celui d’une âpre négociation dans laquelle le Président aurait joué la délicate partition du négociateur, du médiateur, du modérateur. Celui qui soutient A. Tsipras contre l’Allemagne et contre l’ultralibéralisme de la Troïka. F. Hollande raconte comment il se démène. Pour aider Tsipras, il évoque Sapin et aussi Macron « qui est un ami sûr »… (p.502). Il envoie à Bruxelles dix fonctionnaires dont le Directeur du Trésor pour guider le gouvernement grec dans la formulation de ses propositions… Bref, c’est l’ami qui vous veut du bien. Pourtant, à quoi cette célérité a-t-elle servi ? Au final, la politique acceptée par le gouvernement Tsipras, sous l’insistance, voire la tutelle française, n’est pas autre chose que le mémorandum d’austérité drastique du FMI, de la Commission et de la Banque centrale européenne. Au fond, F. Hollande se sera objectivement comporté comme celui qui fait passer la pilule amère à Tsipras en encourageant donc celui-ci à la capitulation.

Mais ce n’est pas tout. Comme G. Davet et F. Lhomme le soulignent dans leur ouvrage, l’engagement présidentiel « n’est pas totalement dénué d’arrières pensées idéologiques ». F. Hollande l’explique très bien lui-même comme en témoigne cet extrait du livre :

« Notre intérêt, avoue-t-il, est que ce qu’on a appelé l’autre gauche devienne la gauche. Tout simplement. Il n’y a pas d’autre gauche, il y a la gauche. Il y a la gauche de gouvernement ». En incitant Syriza à devenir raisonnable, Hollande entend envoyer, en France, un message subliminal aux électeurs de gauche, nombreux à être attirés par les sirènes mélenchonistes ou frondeuses, et les convaincre que sa politique, celle d’une forme de rigueur dont il ne veut pas dire le nom, est la seule possible. There is no alternative, pour reprendre la formule chère à… l’icône des ultralibéraux, ex-Premier ministre britannique (1979-1990), l’impitoyable Margaret Thatcher » (p.503).

Ici encore, l’hexagonal et le politicien forment une bonne partie du substrat de la politique présidentielle. F. Hollande se montre en effet calculateur et très tacticien. Il ne le masque pas. Il en tire même une certaine fierté. Comme si c’était là le moyen de son accomplissement politique et institutionnel : pas de grands desseins. Juste de l’habileté conjoncturelle. Au point où certaines valeurs humaines sont passées par dessus bord et s’effacent devant le désir de coller à ce qu’on considère comme « l’opinion publique ». Les deux journalistes le soulignent à plusieurs reprises notamment à propos des migrations : « entre la générosité et la fermeté, Hollande a clairement fait son choix : les migrants ne sont pas les bienvenus dans l’hexagone ». On l’avait bien compris.

On pourra aussi s’étonner de cet aveux : le Président de la République aura donc ordonné plusieurs assassinats ciblés. « J’en ai décidé quatre au moins », dit-il (p.486), en s’inscrivant dans ce qu’il sous-entend : une pratique réputée « anti-terroriste » des pouvoirs successifs… qui s’apparente pourtant à des crimes de guerre. Georges Bush hier et Barak Obama aujourd’hui ont systématisé ces liquidations physiques hors du droit. Est-ce encore la fascination de l’exemple américain qui, en France, a poussé le pouvoir exécutif à devenir un pouvoir … « exécuteur » ? On aimerait, en tous les cas, savoir comment la DGSE et les services directement concernés ont réagi devant cette révélation. Une révélation qui n’en est pas une puisque tout se sait. Même si tout aurait dû bénéficier de la plus grande discrétion. Mais pour la discrétion… les services devront repasser.

Un incroyable contentement de soi

Heureusement que les auteurs du livre ne manquent pas d’humour… Cela leur permet de prendre un recul salvateur. Ainsi, dans la dernière partie du chapitre Monde, ils paraissent savourer leur travail lorsqu’ils écrivent : « ce sentiment troublant, c’est celui d’être en face d’un homme rayonnant en total décalage avec la décourageante réalité qui l’entoure, à l’image du chef d’orchestre du Titanic continuant de galvaniser ses musiciens au mépris de l’inéluctable naufrage » (p.514). F. Hollande va d’ailleurs jusqu’à dire : « c’est maintenant que je suis au meilleur rendement … » (p.515). Il est sûr d’être « à la hauteur ». Les journalistes parlent d’un sentiment de « plénitude ». On se demande évidemment comment il est possible à un tel niveau de responsabilité, d’assumer une telle politique, au mépris des valeurs mainte fois réitérées, avec un tel contentement de soi. « C’est là, dit-il, maintenant, que je me sens, depuis le début du mandat, le plus à même de donner. De tout maîtriser »… On se pince alors en lisant cela afin d’être sûr de ne pas divaguer… ou pour ne pas rire.

Il y a là, pourtant, quelque chose de presque dramatique dans l’histoire politique française. C’est probablement la première fois dans cette histoire – au moins celle de la Cinquième République – qu’un Chef d’État est décrédibilisé à ce point. Non seulement du fait d’un rejet profond très majoritaire de sa politique, mais aussi en raison du récit public non crédible et ridiculisant qu’il bâtit lui-même sur son activité. Il se déconsidère et déconsidère l’institution présidentielle qu’il est pourtant censé incarner. Alors que sa fonction de Chef d’État est, précisément, d’abord celle d’un gardien des institutions de la République. Consternant.

1) « Un Président ne devrait pas dire ça… Les secrets d’un quinquennat », Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Stock, 2016.

Retour sur la figure controversée de Shimon Peres

Il est vrai que cet homme là, des dizaines d’années durant, fut un des premiers dirigeants d’Israël, à différents postes gouvernementaux, jusqu’aux plus élevés… Disparu, le voilà comparé à Mandela, qualifié de visionnaire et de grand homme d’État, décrit comme le dernier des « géants » d’Israël dont il aurait su changer le destin, et infléchir l’histoire. Dennis Ross, qui joua un rôle crucial pour la diplomatie américaine au Proche-Orient, notamment dans les années 90, affirme qu’il pensa toujours en stratège, et qu’il a toujours « pensé en grand » ( Foreign Policy, 29 09 2016).

Que peuvent valoir de telles jugements ?

On dit souvent que son approche politique comprenait une dimension économique porteuse d’avenir… Alors un mot sur la question. Notons simplement que Shimon Peres a commencé comme un partisan du socialisme collectiviste, pour devenir par la suite un chaud partisan du capitalisme de marché et du néolibéralisme, n’hésitant pas, d’ailleurs, à s’opposer frontalement aux revendications des syndicalistes de la Histadrout. Ce parcours ressemble à celui de milliers, de millions de politiciens de part le monde qui n’ont fait que gérer des rapports de force politiques et sociaux dont les travailleurs et les classes populaires n’ont cessé de subir les dures conséquences. Sur ce plan, Peres n’aura rien inventé. Il n’a fait qu’accompagner, sur le modèle occidental, le renforcement d’un capitalisme israélien militarisé et de haute technologie.

Un homme de paix ? Un Mandela au Proche-Orient ? Sa longévité politique témoigne pour lui : il a tout accepté, tout cautionné, quand il n’a pas lui même décidé… au mépris du droit international et des résolutions de l’ONU. Il a, en effet, participé activement à ce qui constitue le cœur du problème, à ce qui fait « fait » la question de Palestine et qui a finalement tué le processus d’Oslo : la dépossession des Palestiniens. Ce processus d’Oslo, Peres y a contribué activement après que celui-ci fût lancé avec la conférence de Madrid en 1991. Il a ainsi pris toute sa part dans la colonisation et l’occupation militaire du territoire palestinien, et dans la répression brutale de l’opposition et de la résistance à cette politique. Il a même accepté de s’allier un temps avec celui qui a finalement achevé Oslo en 2000 : Ariel Sharon, celui des dirigeants qui porte la plus lourde responsabilité dans les crimes de guerre israéliens en Palestine et au Liban. Il faut avoir l’échine politique bien souple pour accepter de se courber ainsi… Shimon Peres ne fut ni un visionnaire, ni un grand stratège qui « pense en grand » mais un habile administrateur de la tragique et quotidienne « banalité » israélienne de l’injustice et de la guerre.

Comparer Shimon Peres à Mandela n’est pas seulement une imbécillité, et une insulte à celui qui permit la mobilisation victorieuse de tout un peuple contre l’inhumanité du régime d’apartheid, et contre les dirigeants de Pretoria… ces amis d’Israël. Mandela eut ainsi la capacité de forcer l’histoire de son pays. Peres, lui, n’a rien changé au destin d’Israël. Cet État d’Israël qui, l’extrême droite aidant, n’a cessé d’installer un système de domination, de ségrégation et de discrimination qui, aujourd’hui, ressemble de plus en plus à l’apartheid. Certains responsables israéliens de haut rang n’hésitent pas, dans ce contexte, à pousser le constat qui s’impose : celui d’une impasse dramatique et d’un effondrement des mythes fondateurs de l’État d’Israël.

Ainsi, Ehud Barak, général et ancien Premier Ministre, déclare lors d’une interview télévisée le 20 mai dernier, qu’Israël est « infecté par les germes du fascisme » (i24news, 21 05 2016 ). Le Chef d’État major adjoint de l’armée israélienne, Ya’ir Golan, confirme publiquement : “S’il y a quelque chose qui m’effraie dans les évocations de l’Holocauste – dit-il – c’est la connaissance des terribles processus qui se sont développés dans l’Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans, et d’en trouver des traces chez nous, aujourd’hui, en 2016” (site de Gush Shalom, Uri Avnery, 21 05 2016).

Bien loin des valeurs fondatrices énoncées et des principes contenus dans la déclaration d’indépendance, voilà ce qu’Israël est en train d’édifier: une réalité d’apartheid, une impasse historique et éthique, un désastre pour le peuple palestinien… mais aussi pour les citoyens d’Israël. Shimon Peres, à sa façon et dans la durée, a participé de tout cela. Il ne fut pas le seul, et il n’a probablement pas été le pire des dirigeants d’Israël. On dit qu’il eut mille vies politiques. En réalité, il n’en eut qu’une seule : il a surtout appartenu aux successifs et nombreux maîtres des basses œuvres de cet État colonial. Il fut peut-être le plus illusionniste d’entre eux. JF

Trump contre Clinton, mais encore ? Pourquoi et comment je voterai à gauche dans la présidentielle états-unienne.

Par Jim Cohen

Cet article a été publié le 06 septembre 2016 dans la revue « mouvement » (http://mouvements.info)

Grâce à la campagne du socialiste Bernie Sanders, sénateur du Vermont, qui a gagné 22 élections primaires démocrates face à Hillary Clinton entre février et juin 2016, il existe désormais un espace de gauche dans la vie politique états-unienne. Bien que Sanders ne soit plus candidat, sa présence sera tangible aux élections du 8 novembre, soit par le biais des candidat.e.s que son organisation soutient, soit plus indirectement, par le biais d’autres organisations, dont les Verts, qui bénéficient de la dynamique que sa campagne a créée. A quelques semaines des élections, en guise d’explication de son choix de vote dans la présidentielle, Jim Cohen s’interroge sur cet espace pluriel qui s’ouvre et sur les difficultés d’émergence d’une force politique de gauche durable.

 J’habite en France depuis plus de 35 ans, j’y ai acquis la nationalité il y a 25 ans et me sens tout à fait concerné par les affaires publiques françaises et européennes, mais je reste également citoyen des États-Unis et j’y vote encore, presque toujours par correspondance. Mais en février-mars 2016 j’ai participé brièvement à la campagne des élections primaires en faisant du porte-à-porte, pour le candidat à la présidence Bernie Sanders, sénateur du Vermont, dans mon Etat natal de Massachusetts, avant d’y voter le 1er mars.

Le 8 novembre prochain je compte voter – avec quelques réserves, mais sans hésitation – pour la candidate des Verts, Jill Stein, et son colistier Ajamu Baraka. Le sens de ce choix ne saurait être à 100 pour cent transparent parce que le mode de scrutin de l’élection présidentielle (un seul tour, élection indirecte par « grand.e.s électeur.trice.s » interposé.e.s), contraint parfois à des choix compliqués qui nécessitent des explications patientes, j’y viendrai. Mais en termes très généraux ce vote signifie simplement ceci : grâce à la campagne de Bernie Sanders, dont le succès aux élections primaires démocrates a dépassé de très loin tout ce qu’on pouvait imaginer[1], il existe désormais un espace de gauche, visible et audible, dans la vie politique états-unienne. De ce point de vue, la « révolution politique » que le sénateur appelle de ses vœux est déjà une réussite. Mon vote se veut une des manières possibles – même si ce n’est pas le choix conseillé par Bernie Sanders lui-même, dont je respecte les opinions – de contribuer à cette émergence d’une véritable force politique de gauche.

Deux stratégies et le lien entre elles

En quoi consiste précisément cette « révolution politique » ? L’expression est vague et c’était peut-être voulu, car, Bernie Sanders le savait pertinemment, la manière dont l’espace politique de gauche sera investi dans les mois et les années qui viennent relève inévitablement d’une discussion plurielle et ouverte, même s’il a son propre point de vue et ses propres projets. Les voies de la construction d’organisations politiques de gauche durables seront nécessairement plurielles et partiellement en tension. Il est impossible de résumer en quelques lignes les nombreuses initiatives conçues pour donner une vitalité à cette gauche naissante, mais schématiquement on peut distinguer, sur le plan strictement électoral, deux orientations distinctes. Premièrement, celle de Bernie Sanders, qui consiste à promouvoir des candidatures de gauche partout, à tous les échelons du système, de façon à pousser le Parti démocrate, principalement de l’intérieur, à adopter des positions que rejette le courant aujourd’hui hégémonique au sein du parti. La nouvelle organisation baptisée « Our Revolution », que Sanders a présentée au public le 24 août dernier, servira à organiser le soutien financier et à donner un minimum de cohérence programmatique à une centaine de candidat.e.s au Congrès et à divers poste à l’échelon des États – tou.te.s ne gagneront pas leurs primaires – et sans doute beaucoup plus dans l’avenir, une fois que le véhicule organisationnel sera en marche[2].

Il existe en réalité plus de candidat.e.s pro-Sanders que celles et ceux pris.es en charge par « Our Revolution ». Selon le site Berniecrats.net, 407 candidat.e.s à tous les échelons du système ont déclaré leur soutien à Sanders et à ses positions et parmi celles et ceux-là 260, soit 63,8 %, ont gagné leur élection primaire.

Celles et ceux qui ont adopté cette stratégie ne peuvent qu’en mesurer les difficultés inhérentes. La bataille qu’elle.il.s ont à mener n’est pas contre un appareil démocrate inerte qui va se laisser récupérer facilement par des insurgé.e.s de gauche, mais contre un appareil qui reste, dans ses plus hautes instances, sous le contrôle d’autres intérêts, défendant obstinément une autre ligne politique. Hillary Clinton, comme son mari, représentent depuis le début des années 1990 l’aile droite néolibérale et impériale du Parti démocrate, devenue l’aile dominante avec l’élection de Bill Clinton en 1992. A bien des égards Barack Obama lui-même relève de cette famille politique, quelles que soient les différences de sensibilité bien connues entre le président et son ex-Secrétaire d’Etat en matière de politique étrangère[3]. Les clintonien.ne.s ne lâcheront rien volontairement et conserveront dans un avenir proche un avantage matériel face à la gauche émergente grâce à leurs réseaux internationaux de financement et d’influence et grâce à leur proximité avec une élite stratégique et militaire qui ne renonce pas à la domination impériale[4].

L’autre orientation stratégique est celle adoptée par ceux qui considèrent que l’« establishment » du Parti démocrate, ayant amplement démontré sa volonté d’étouffer le courant de gauche naissant en dépit de l’énorme soutien électoral reçu par la candidature de Sanders, ne vaut pas la peine d’être transformé car il n’est pas transformable. Rester à l’intérieur du Parti démocrate pour le faire évoluer relève d’une stratégie longue et lente que les militant.e.s qui attendaient des changements plus instantanés voient comme une impasse. Ils préfèrent s’investir dans d’autres organisations, partisanes ou mouvementistes. En 2016, la candidature de Jill Stein représente tant bien que mal cette stratégie. Avant d’être investie comme candidate de son parti, Jill Stein a même proposé à Bernie Sanders de la rejoindre chez les Verts et d’être candidat à sa place afin de capitaliser l’extraordinaire dynamique de soutien à sa candidature dans les primaires. Il allait de soi que Sanders n’allait pas donner suite à cette offre : pas question pour lui d’augmenter les chances de victoire de Trump ou de sacrifier tout le travail qu’il a réalisé en tant qu’homme politique indépendant dans l’orbite du Parti démocrate depuis plusieurs années. Mais une minorité non négligeable de ses sympathisant.e.s jeunes et moins jeunes ont rêvé d’une telle alliance, persuadé.e.s de son succès. Ils sont parmi les premiers à appeler à voter Stein. Je les ai rejoints par une autre voie.

Les deux stratégies ne donnent pas a priori l’impression d’être compatibles, ce qui laisse planer des doutes sur l’avenir de la « révolution politique ». J’appelle de mes vœux une conversation politique permanente qui permette que les frictions inévitables entre ces deux orientations restent de l’ordre de tensions créatrices sans dégénérer en polarisations durables divisant un bloc de gauche en construction. La stratégie de la gauche pour augmenter sa sphère d’influence passe à la fois par les Démocrates et par les Verts, à différents échelons du système, ainsi que par d’autres acteurs politiques liés aux mouvements sociaux, aux syndicats, aux expériences démocratiques à l’échelle locale, aux initiatives en matière d’éducation politique. Les Verts (Green Party) et d’autres organisations telles que le Working Families Party peuvent, à différents échelons du système, jouer un rôle d’aiguillon pour l’aile progressiste émergent du Parti démocrate. Les organisateurs de la People’s Convention, une rencontre d’inspiration « Occupy » qui a eu lieu à Philadelphie le 23 juillet dernier, deux jours avant l’ouverture de la Convention démocrate, ont prôné une approche « omnipartisane » des tâches de construction que la gauche a devant elle. Je reprends volontiers à mon compte la formule.

Une telle orientation stratégique, qui implique un soutien à la fois aux efforts de l’aile Sanders du Parti démocrate et à tout ce qui fait avancer le mouvement progressiste en dehors du Parti démocrate, ne débouche pas sur une consigne de vote simple et unique.

La « plateforme » démocrate n’est pas un programme

Lorsque Bernie Sanders a fini, le 12 juillet dernier, par appeler à voter pour Hillary Clinton afin de battre Donald Trump, il faisait ce que sa stratégie dictait. L’establishment démocrate et les médias dans sa mouvance tentaient depuis des semaines de faire pression sur Sanders pour qu’il abandonne la course aux délégué.e.s et appelle à soutenir Hillary Clinton. Sanders les a obligés à patienter et a fait payer aussi cher que possible son soutien, en exigeant en retour des engagements de la part de la candidate mais aussi de la part du Parti démocrate dans son ensemble.

Qu’a obtenu le camp Sanders ? Pas encore une « révolution politique », mais quelques concessions verbales de Hillary Clinton, notamment en faveur de la gratuité des études supérieures dans les institutions publiques ; quelques changements dans le règlement du Democratic National Committee (moins de superdélégué.e.s non élu.e.s en 2020, mais il y en aura quand même) ; quelques changements notables adoptés dans la « plateforme » démocrate, par exemple à propos du salaire minimum national : un minimum national de 15 dollars de l’heure est revendiqué, ce qui reflète notamment des luttes menées avec succès dans plusieurs villes et Etats. Les revendications de Black Lives Matter trouvent aussi dans la plateforme un début de prise en compte. Bernie Sanders a-t-il raison de déclarer que cette plateforme est « la plus progressiste de l’histoire » ? Sur le papier peut-être, mais chacun sait que la plateforme ne vaut pas programme et que les candidats ne sont jamais tenus par ce document.

D’autres propositions portées par la gauche ont été repoussées, notamment l’opposition au Partenariat trans-pacifique et la prohibition de la fracturation hydraulique. En dépit de ces revers, on peut dire que le débat politique au sein du Parti démocrate a commencé à évoluer. Pour la première fois, grâce à la présence de personnes nommées par Sanders dans la commission de la plateforme, la question palestinienne a été débattue. Le professeur Cornel West a eu l’occasion de défendre avec éloquence le principe de l’égalité des droits des Palestiniens et des Israéliens, mais la résolution s’inspirant de son plaidoyer n’a pas été retenue[5].

Contrairement à ceux qui prétendent que Hillary Clinton a été obligée de « virer à gauche » sous la pression de la campagne Sanders, il faut reconnaître que la candidate ne se laissera pas facilement dévier de sa ligne politique de droite. Elle défend des positions néolibérales légèrement teintées de « social » et en politique étrangère elle est bien connue pour ses positions « libérales-interventionnistes » qui ont attiré vers sa candidature une brochette de néoconservateurs, dont les instigateurs de la guerre en Irak sous Bush. Dans l’ensemble Bernie Sanders a peu évoqué ces questions lors de la campagne des primaires mais une fois il s’est clairement démarqué de Hillary Clinton en déclarant le 12 février qu’à la différence de la candidate, « Henry Kissinger n’est pas mon ami » et s’est déclaré à diverses reprises contre les interventions armées visant à renverser des régimes étrangers. Ce clivage gardera toute son actualité dans les années qui viennent[6].

Faire barrage à Trump

Sanders savait bien sûr que bon nombre de celles et ceux qui s’étaient mobilisé.e.s en sa faveur, notamment parmi les plus militant.e.s, seraient extrêmement déçu.e.s par son appel à voter pour Clinton. Les caméras de la télévision ne l’ont pas beaucoup montré, mais des centaines de délégué.e.s de Sanders à la Convention démocrate à Philadelphie (25-28 juillet) étaient en dissidence ouverte. Pour les raisons signalées plus haut, Sanders ne pouvait pas refuser une forme de soutien à Hillary Clinton, d’autant plus que, jusqu’à la fin juillet, les sondages donnaient à Donald Trump de réelles chances de victoire.

Une petite frange de militant.e.s radicalisé.e.s tenait à l’époque un raisonnement étrange selon lequel une victoire de Trump aurait un effet d’électrochoc servant à galvaniser les forces du changement que la campagne de Sanders commençait à révéler et à rassembler. Mais un tel raisonnement sous-estimait gravement le caractère fascisant de la dynamique Trump. Le milliardaire a gagné l’investiture républicaine en débordant sur leur droite tous les autres candidats républicains, déjà très conservateurs, en libérant la parole raciste et xénophobe, et pas seulement la parole. Tous les groupes racistes/ethnonationalistes extrémistes sont ravis par sa candidature, qui tend à légitimer leur existence. Trump cherche en effet à mobiliser cette minorité active de « blanc.he.s en colère » qui jouent sur la peur d’une société où les blanc.he.s seront minoritaires (ce qui est d’ailleurs probable, d’ici 2050). Trump ne cache pas son intention de sévir contre tou.te.s les immigré.e.s en situation irrégulière et de faire construire un mur sur toute la frontière États-Unis-Mexique. Le mépris des Musulman.e.s qu’il affiche ne peut qu’encourager les réflexes de haine et les passages à l’acte parmi ses adeptes. Quelles que soient les craintes qu’une une présidence Clinton peut inspirer, et elles sont considérables, la perspective d’une présidence Trump reste plus désastreuse encore. Comme Bernie Sanders et comme tout un large bloc de citoyen.ne.s qui d’une manière ou d’une autre s’opposent à la barbarie, je considère qu’il est inexcusable de faciliter une possible victoire électorale de Trump. Il vaut mieux lutter contre une adversaire bien connue qui ne manque pas de cohérence politique, même si on peut estimer qu’elle est aussi dépourvue de principes que le personnage qu’elle a inspiré dans la série House of Cards.

Depuis la Convention démocrate et l’investiture officielle de Hillary Clinton, fin juillet, la situation évolue : Trump chute dans les sondages parce que son extrémisme, sa hargne raciste, son ignorance l’ont rattrapé, ainsi que son incapacité à reconnaître les bonnes occasions de se taire, ou à doter sa campagne d’un cadre organisationnel stable. Ses tentatives récentes (depuis fin août) de faire preuve de davantage de modération s’avèrent faibles et tardives. Résultat : le nombre d’États où les électeur.trice.s hésitent entre Clinton et Trump diminue, au profit de la Démocrate. Pour perdre le 8 novembre, il faudrait que Hillary Clinton le fasse exprès. En dépit des résultats de Sanders dans les primaires, elle estime ne rien devoir à la gauche et va plutôt à la recherche d’électeur.trice.s républicain.e.s rebuté.e.s par Trump (elles et ils sont nombreu.x.ses).

Voter par conviction, voter par pragmatisme

Une discussion de fond traverse la gauche à propos du sens du vote : doit-on considérer le vote comme un acte politique strictement pragmatique, ou est-ce un acte de témoignage, une expression des convictions profondes de chacun.e ? En l’absence d’un système à deux tours de scrutin comme en France, ce débat se complique, puisqu’on n’a pas le « luxe » de voter pour ses convictions au premier tour et de se rabattre sur un choix plus pragmatique au second. Noam Chomsky, qu’on peut classer parmi les penseurs anarcho-libertaires, a pris position de façon surprenante dans ce débat en plaidant pour le pragmatisme, notamment face à quelqu’un d’aussi imprévisible et dangereux que Trump. Chomsky pense qu’il y a donc un sens à soutenir le moindre des deux maux[7], mais admet que dans les États où Trump n’a aucune chance de gagner, le problème se pose différemment.

Comme le suggère Chomsky, si je votais dans un État où le résultat est incertain – par exemple, l’Ohio ou la Floride – je suivrais le raisonnement pragmatiste en votant, malgré toutes mes objections, pour Hillary Clinton. Mais puisque je vote dans le Massachusetts (comme Chomsky, soit dit en passant…), où Trump a zéro chance de passer, je me permettrai de suspendre le pragmatisme et de m’exprimer directement en tant qu’électeur de gauche. En votant pour une candidate, Jill Stein, dont le programme ressemble beaucoup à celui de Sanders, j’aurai le sentiment de faire œuvre utile, ne serait-ce qu’en marquant ma défiance à l’égard de Clinton, en rappelant à son camp que la gauche existe, qu’elle ne baissera pas sa garde, qu’elle n’oubliera pas les raisons de principe qu’elle a de s’opposer à presque tous les aspects de sa politique.

Les Verts, force crédible ?

Cela dit, j’ai des réserves par rapport à la candidature que je compte soutenir. Jill Stein et Ajamu  Baraka comptent se présenter dans autant d’États que possible. Leur nom figurera sur le bulletin de vote dans au moins 39 États, dont plusieurs où la bataille devrait être serrée, en refusant la pertinence de la distinction entre Etats sûrs et moins sûrs pour les Démocrates. Je mesure le danger que cela présente et ne vois aucune raison de taire cette réserve. Au fond, les Verts veulent se convaincre qu’il est possible de construire, en dehors du champ bipartisan national, un parti de gauche électoralement viable voire capable de bouleverser durablement le jeu. Je suis convaincu avec d’autres qu’un petit parti de gauche ne saurait prospérer qu’à condition de travailler en coordination autant que possible – ce qui ne veut pas dire en parfaite harmonie – avec l’aile gauche émergente du Parti démocrate.

Je suis d’accord avec le duo Stein-Baraka sur beaucoup des critiques qu’ils formulent de l’ordre social et économique en place, et qui sont de l’ordre des grands principes d’une politique de gauche aujourd’hui. Je m’oppose évidemment avec eux aux inégalités, à la pauvreté, aux injustices liées au racisme, aux guerres en cours ou annoncées, au désastre climatique qui s’annonce, au système politique corrompu par l’argent. Je reprends volontiers à mon compte le slogan  « People, planet and peace over profit » (« Les personnes, la planète et la paix l’emportent sur les profits ») [8]. Je trouve encourageant l’intérêt qu’ils portent au mouvement dit Black Lives Matter, qui entre justement dans une phase cruciale de formulation d’engagements programmatiques. A titre personnel je suis content de pouvoir m’offrir le luxe de voter pour des candidat.e.s qui contestent le soutien quasi inconditionnel des États-Unis à Israël et plaident pour les droits civils, sociaux et politiques des Palestiniens.

Allons plus loin : à la différence de Sanders, qui est plus modéré sur la question, Stein et Baraka prônent une stratégie de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) face à Israël. C’est une position qui est certaine de leur attirer les foudres des défenseurs Israël, ses colonisations et son impunité, Hillary Clinton en premier, à un moment où les partisans du BDS sont confrontés à la multiplication de restrictions légales à leurs activités.

En somme, sur le plan des grands principes les positions des Verts me conviennent assez largement. Mais j’ai deux craintes : premièrement, que ces idées sympathiques manquent de concret, c’est-à-dire de traduction pratique et politique. Deuxièmement, je crains que les candidat.e.s des Verts n’aient pas le talent d’un Bernie Sanders pour rassembler un public large et diversifié en communiquant une analyse critique forte du système dans un langage simple et pédagogique. Stein et Baraka sont certes beaucoup plus présentables que les sectaires de certains groupuscules d’extrême gauche, mais je doute de leur capacité à toucher un public populaire (de toutes « origines »), au-delà des couches moyennes diplômées déjà bien sensibilisées aux inégalités sociales, au racisme systémique, aux dangers du changement climatique et au militarisme au service des visées impériales.

Je ne serais pas mécontent de voir la candidature des Verts servir d’avertissement sérieux au camp Clinton, sans pour autant donner le moindre avantage à Trump. Inutile cependant de se faire des illusions sur leur score probable. Ils sont actuellement (début septembre) à 3-4 % dans les sondages nationalement. Bien sûr, ce n’est pas la moyenne nationale qui compte dans l’élection présidentielle américaine et il n’est pas exclu que leur résultat dans certains Etats crée la surprise.

Il n’y aura en tout cas pas de miracle, pas d’apparition immédiate et spontanée d’une force politique de gauche durable. La bataille pour construire une telle force ne fait que commencer. La gauche Sanders et la gauche hors-Parti démocrate entrent dans une logique de concurrence qui pourrait à mon avis s’avérer constructive, notamment si ces deux forces ne restent pas obsessionnellement concentrées sur la présidence mais se donnent aussi la peine de s’implanter localement, d’élaborer des stratégies de changement tangible, de présenter des candidat.e.s à tous les échelons du système. Selon les lieux et les circonstances, je compte soutenir ces deux ondes d’une même dynamique visant à doter la gauche d’un cadre organisationnel plus permanent et d’une véritable capacité politique à façonner l’avenir.

Notes

[1] Sanders a gagné des élections primaires ou des caucus dans 22 États fédérés sur 50 et s’est trouvé à moins de trois points de la victoire dans six autres États dont certains très peuplés : Illinois, Missouri, Massachusetts, Nouveau Mexique, Iowa, Kentucky. Il a remporté 46 % des délégués élus de la Convention démocrate – 1846 délégué.e.s au total – mais seulement une petite minorité des « superdélégué.e.s » non élu.e.s, au nombre de 700 environ.

[2] L’organisation « Our Revolution » n’a pas vu le jour sous les meilleurs auspices. Aussitôt créée, sa forme (son cadre légal et fiscal) et ses méthodes (notamment le choix d’outils de communication) ont été contestées par plusieurs collaborateurs de Sanders qui ont préféré démissionner. Mais il est beaucoup trop tôt pour en faire un véritable bilan. Nous verrons après le 8 novembre combien de candidat.e.s soutenu.e.s par cette organisation seront élu.e.s au final et dans quelle mesure ils arriveront à créer un meilleur rapport de forces pour la gauche. Voir ici un débat sur Democracy Now entre un candidat resté eu sein de « Our Revolution » et une candidate qui a décidé de quitter le mouvement.

[3] Cf. Mark Landler, Alter Egos: Hillary Clinton, Barack Obama and the Twilight Struggle over American Power, Randon House, 2016.

[4] Voir les révélations récentes sur le rôle de la fondation Clinton comme instrument de trafic d’influence internationale. Jeff Stein, « Four experts make the case that the Clinton Foundation’s fundraising was troubling », Vox Policy and Politics, 25 août 2016. Voir : http://www.vox.com/2016/8/25/12615340/hillary-clinton-foundation

[5] Peu après ces délibérations et quelques jours avant l’ouverture de la Convention démocrate, Cornel West a déclaré son soutien à la candidature de Jill Stein. Il s’en explique à Democracy Now le 18 juillet 2016 : http://www.democracynow.org/2016/7/18/why_a_member_of_the_democratic

[6] Dan Froomkin, “Henry Kissinger’s War Crimes are Central to the Divide between Hillary Clinton and Bernie Sanders”, The Intercept, 12 février 2016. Voir : https://theintercept.com/2016/02/12/henry-kissingers-war-crimes-are-central-to-the-divide-between-hillary-clinton-and-bernie-sanders/

[7] John Hallee et Noam Chomsky, “Noam Chomsky’s 8-Point Rationale for Voting for the Lesser Evil Presidential Candidate”, site de Noam Chomsky, repris par Alternet.org, 6 août 2016. Voir : http://www.alternet.org/election-2016/noam-chomskys-8-point-rationale-voting-lesser-evil-presidential-candidate

[8] Voici ici une conversation sur Democracy Now avec Jill Stein et Ajamu Baraka, le 18 août 2016

Hollande et les harkis

Sur le blog de Bernard Deschamps

27 09 2016

La déclaration de François Hollande passe mal en Algérie.

Voici ce qu’écrit à ce sujet le quotidien El Watan du 26 septembre :

«Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines de ceux transférés en France», a déclaré le chef de l’Etat français, lors d’une cérémonie officielle d’hommage à Paris. Selon l’AFP qui a rapporté la déclaration, François Hollande, qui a été applaudi par les représentants des harkis présents dans l’assistance, a soutenu que «la France a manqué à sa promesse, elle a tourné le dos à des familles qui étaient pourtant françaises».(…)

Ce n’est pas la première fois que François Hollande parle des harkis et des pieds noirs. Dans une interview accordée à France Culture en mai dernier, il avait soutenu que «quand on parle du 19 Mars, on sait (que) c’est la fin de la Guerre d’Algérie, mais c’est aussi le début d’un certain nombre de massacres, dont les pieds noirs ou les harkis ont été victimes».

Contacté hier, maître Ali Haroun, qui était à l’époque membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), souligne qu’«en tant qu’Algériens, on n’a pas d’observation à faire sur la manière dont les harkis ont été accueillis en France dans des camps d’internements, ce sont des rapports franco-français». «François Hollande sous-entend que les harkis ont été massacrés, là je dis que jamais l’autorité du FLN, en juin, juillet et août 1962, n’a autorisé ou invité les Algériens ou l’ALN à se venger des harkis. Au contraire», précise Ali Haroun. Selon lui, les responsables de la Wilaya III et ceux de la Wilaya IV avaient demandé de «ne pas toucher aux harkis mais de les ramener aux postes de commandement». «Jamais le FLN ou le GPRA n’ont incité les Algériens à se venger de ceux qui ont aidé le colonisateur», indique encore Ali Haroun, qui souligne que «c’était regrettable, il y a eu des initiatives à l’échelle locale, dans des villages, contre des gens qui ont aidé le colonisateur». «Ces dépassements sont spécifiques aux pays qui ont connu des révolutions», ajoute l’avocat, qui donne l’exemple «des villageois français qui s’en sont pris spontanément aux anciens collaborateurs nazis».

Said Rabia

La France ne veut pas interdire les armes nucléaires

ICAN-France Communiqué de presse Lundi 26 septembre 2016

ONU : Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires

Le 26 septembre a été consacré par l’ONU comme « Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires ». « La France ne soutient pas cette démarche et poursuit la modernisation de son arsenal— tout comme les autres puissances nucléaires — sous le prétexte que le contexte stratégique ne le permettrait pas… » s’indigne Jean-Marie Collin membre du comité de pilotage de ICAN France, la campagne internationale pour abolir les armes nucléaires.

Les armes nucléaires sont les seules armes de destruction massive à ne pas être interdites. N’est-ce pas contraire à toutes les évolutions du droit international  ? Pourrait-on imaginer encore, 100 ans après l’utilisation massive de gaz dans les plaines du nord de la France et de Belgique que ces armes chimiques soient légales ? Certainement pas.

Pour obtenir l’interdiction définitive de ces armes, plus de la moitié des États de la planète veulent créer un traité d’interdiction des armes nucléaires. L’Autriche va ainsi soumettre à l’Assemblée générale de l’ONU qui vient d’ouvrir ses travaux une résolution. Ce traité serait la première étape avant la mise en œuvre d’un processus complet d’élimination des bombes atomiques.

La France prétend se ranger parmi le camp des puissances nucléaires responsables, mais s’oppose fermement à ces négociations qui devraient avoir lieu en 2017. Pourquoi  cette absence de « bonne foi » d’aller vers un monde sans armes nucléaires ? De la fierté de faire « la course en tête pour les technologies de dissuasion » (Premier ministre en 2014), aux annonces du doublement du budget de la bombe (6 milliards d’euros) pendant des décennies, sont quelques exemples du non respect de ces engagements.

La France est une nation responsable quand elle adresse à l’ONU un « Ça suffit » aux dirigeants du monde à propos de la guerre en Syrie, quand elle promeut la Déclaration des Droits de l‘Humanité, quand elle obtient une avancée majeure avec la COP 21… La France en votant et en appelant (par des pressions ?) à voter contre ce projet d’interdire les armes nucléaires, adopte une attitude dangereuse favorisant l’insécurité de la planète et de ses habitants
ICAN France est le relais national de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN). Cette campagne, lancée en 2007 regroupe 440 organisations non gouvernementales partenaires dans 98 pays. Elle vise à mobiliser les citoyens pour faire pression sur leurs gouvernements afin de commencer des négociations sur un traité d’interdiction des armes nucléaires. Parmi ses soutiens, on compte Hans Blix, Ban Ki-moon et Yoko Ono.

FERNAND IVETON ASSASSINE UNE DEUXIÈME FOIS.

Un article de Bernard Deschamps
Alger Républicain 07/09/2016

Le martyr de la Guerre de Libération Fernand Iveton tué une deuxième fois

Cette fois-ci c’est l’ignorance qui a frappé. Elle est à l’origine immédiate de la débaptisation d’une rue portant son nom à Oran. Les autorités locales l’ont remplacé par celui d’un autre chahid.

Fernand Iveton, chahid de la guerre de libération, exécuté par les colonialistes français à Serkadji le 11 février 1957D.R. Les citoyens d’Oran pouvaient jusque-là éprouver un légitime sentiment de fierté. Après l’indépendance ils avaient été les seuls à avoir donné son nom à une de leurs rues en hommage à son sacrifice suprême pour la libération du pays de l’oppression colonialiste.

Fernand Iveton fut guillotiné en février 1957 en même temps que deux autres de ses compagnons de lutte, Mohamed Ouenouri et Mohamed Lakhnèche. On serait donc tenté de faire preuve d’indulgence en mettant ce déni, de prime abord incompréhensible, sur le compte d’une simple ignorance. On peut penser que les responsables locaux se seraient basés sur la consonance non arabe du nom pour rayer celui de Fernand Iveton. Mais cela ne les excuse nullement. Ils auraient pu se renseigner avant de commettre leur acte. Cela prouve en tout cas qu’ils ne se donnent même pas la peine de lire la rubrique culturelle des journaux. Sinon ils auraient appris qu’un livre vient d’être tout récemment édité en hommage à son martyre. Ici l’ignorance n’est plus une excuse. Elle est absolue et impardonnable pour des responsables présidant à la perpétuation de la mémoire combattante de l’Algérie.

Il faut aller au delà de ce constat apparent. Cette ignorance n’a rien de fortuit ou d’accidentel. Elle est le produit de la méconnaissance organisée par les autorités du pays sur la participation des communistes algériens, de toutes origines, au combat pour la libération du pays. Ici il faut saluer Ben Bella. Il a droit à la reconnaissance de tous les patriotes honnêtes. Sans lui il est plus que probable qu’aucun lieu n’aurait porté le nom de Maurice Audin assassiné par les paras en juin 1957. Combien sont ceux dans la nouvelle génération qui ont entendu parler de Laban, Counillon, Raymonde Peschard, Maillot, Ghennaïssia, etc., morts au combat, les armes à la main pour délivrer le pays de l’oppression coloniale ?

Certains continuent à voir dans la Plate-forme de la Soummam la proclamation des fondements d’un « État démocratique et social » moderne éloigné de toute étroitesse ethnique ou religieuse. On se demande en quoi ? Question légitime quand on sait que ce document dans sa partie politique, a jeté l’anathème sur le PCA de façon totalement de façon totalement calomnieuse, injuste, et injustifié, si ce n’est par désaccord avec les choix de classe devant être faits après la libération.

Or, de par sa composition ethnique multiple, son internationalisme, son ouverture intrinsèque sur les langues nationales et la culture universelle, ce parti était le seul à incarner véritablement toutes ces caractéristiques. S’il avait commis des erreurs, elles étaient moins graves que celles des dirigeants nationalistes qui furent investis de hautes responsabilités par les organisateurs du congrès de la Soummam. Ces erreurs furent publiquement reconnues et leurs racines exposées dans des autocritiques sans complaisance.

Le PCA a été le seul parti à refuser la pratique de l’auto-glorification. Akram El Kebir, correspondant du journal El Watan, qui a attiré l’attention sur cette vilenie écrit dans l’édition du 6 septembre : « Indignés, deux habitants de cette rue se sont rendus, hier, à notre bureau, pour se plaindre de cet état de fait. La rue Fernand Iveton s’appelle désormais rue du chahid Bachir Bouamer. « Je trouve que c’est bien qu’une rue porte le nom d’un autre chahid, mais pourquoi au détriment de Fernand Iveton ? » se désole Nourredine, la soixantaine, qui trouve scandaleux qu’on ait débaptisé le nom d’Iveton de cette rue qui jouxte le célèbre quartier populaire d’El Derb.

Il faut noter que ce genre de procédé n’est pas isolé et répond, le plus souvent, à une méconnaissance des élus ou des responsables à qui est confiée la tâche de baptiser, qu’à une volonté farouche de porter atteinte à la mémoire et à l’histoire. On se rappelle, à titre d’exemple, de cette anecdote qui prévalait dans les années 1980, quand des élus avaient proposé, ni plus ni moins, de débaptiser la rue Max Marchand (non loin de Gambetta), sans savoir que cette rue avait été nommée après l’indépendance de l’Algérie, et que Max Marchand était un ami de l’Algérie algérienne, assassiné peu après le 19 mars 1962 par des militants de l’OAS.

Pour revenir à Fernand Iveton, notons qu’un livre très poignant vient de lui être consacré, écrit par un jeune écrivain français Joseph Andras. Paru en mai dernier aux éditions Barzakh, le livre s’intitule « De nos frères blessés » et est disponible dans toutes les bonnes librairies algériennes. » .

R.N. 07.09.16

Sommet de l’OTAN à Varsovie: un parfum de guerre froide…

Par Jacques Le Dauphin

Directeur de l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix (IDRP).

Un sommet de l’OTAN s’est tenu à Varsovie les 8 et 9 juillet 2016. On notera que c’est la première fois qu’un sommet de l’Organisation se tient dans un pays de l’est européen. Ce choix est symbolique de l’orientation prioritaire que l’on entendait donner à une telle rencontre. Si l’agenda comportait les réactions à un arc d’insécurité et d’instabilité existant aujourd’hui, en particulier au Moyen-Orient, il se voulait centré tout particulièrement sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la Russie, en réaffirmant une position commune. Dès le début du sommet l’accent fut porté sur le relationnel avec la Russie et la nécessité d’établir une réelle dissuasion à son égard, laquelle serait garante de la sécurité collective en Europe. Les termes employés à ce sujet pouvaient rappeler les motivations qui avaient présidé à la création de l’OTAN en 1949 face à l’Union Soviétique. Aujourd’hui, c’est de la Russie qu’il s’agit. Est-ce la découverte d’une machine à remonter le temps ? On peut penser qu’en panne de raison d’être et de missions, l’OTAN, pour justifier son existence, a besoin de faire valoir une menace, un ennemi désigné, en l’occurrence la Russie… «fermeté», «dialogue» furent préconisés à son égard. Lors du débat quelques pays tendaient à privilégier le dialogue, mais, sans occulter le dialogue, une majorité optait pour la « fermeté ». En définitive le consensus s’est établi sur cette base. Ainsi le communiqué présenté par les chefs d’État et de gouvernement motive ce choix en ces termes « les actions agressives de la Russie, y compris son activité provocatrice à la périphérie du territoire de l’OTAN, sa volonté avérée d’atteindre des objectifs politiques sous la menace de la force, présentent un défi fondamental pour l’Alliance ». Ainsi, la Russie représenterait une menace stratégique parce qu’elle réagit contre les avancées de l’OTAN dans sa zone d’influence. De fait, l’Alliance dissuade mais ne veut pas être dissuadée. C’est dans cet esprit que la Russie est considérée comme une menace existentielle. La fermeté s’imposerait donc et certain pays comme la Pologne pensent que l’OTAN « se doit de montrer les dents ».

Le plus gros déploiement militaire aux frontières de la Russie

Décision a été prise de déployer quatre bataillons dans les États baltes et en Pologne. Ce renforcement va se traduire notamment par l’envoi de 4000 hommes (encadrés par quatre pays: États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne et Canada), au plus près de la Russie. Le Secrétaire général de l’OTAN a déclaré: « ces bataillons seront robustes et multinationaux (…). Une attaque contre un allié sera ainsi considérée comme une attaque contre toute l’Alliance ». Ces troupes seront appuyées par la force « fer de lance », force de réaction très rapide, comptant 5000 hommes et capable d’arriver sur place en quelques jours. Par ailleurs les États-Unis se proposent de déployer en 2017 une brigade blindée de 4200 hommes, dont le quartier général sera situé en Pologne. Comme l’a déclaré le président Obama « la Pologne verra une présence accrue du personnel de l’OTAN et des États-Unis, avec les équipements militaires les plus modernes ». Dans le sud de l’Europe l’OTAN entend s’occuper de plus en plus de la sécurité de la Roumanie et de la Bulgarie qui s’inquiètent du renforcement du dispositif militaire russe en Mer noire. Elle prévoit d’envoyer une force destinée à rassurer ces pays, car, a souligné un responsable américain, « nous percevons dans la zone de la Mer noire des signes d’intimidation ».

Bouclier antimissiles

Le bouclier antimissiles est un projet américain de longue date. Sous la pression des États-Unis, L’OTAN a pris en 2010 la décision de déployer un tel système sur le territoire européen. Le sommet a donné le coup d’envoi. Ce système disposera dorénavant d’une capacité opérationnelle initiale. Les installations basées en Turquie, en Roumanie et en Espagne sont maintenant en mesure de fonctionner. Le quartier général sera situé à la base de Ramstein en Allemagne. Il reste que ce bouclier pose question au sein de l’Alliance. Les États-Unis maîtrisent totalement le projet. Ils ont déjà investi 200 milliards de dollars. Le poids américain est donc déterminant. Dans cet esprit, des craintes s’expriment sur le coût d’une telle réalisation, à laquelle tous les membres seraient amenés à contribuer, et sur la fiabilité réelle du projet sur le territoire européen, fiabilité que des experts tendent à remettre en cause. Le commandement du bouclier sera-t-il américain, plaçant de facto la sécurité des Européens sous la dépendance directe des États-Unis? La question peut se résumer ainsi: qui décidera de l’interception et qui prendra la décision de réagir ? Dans le débat le Secrétaire général de l’OTAN a précisé que « ces installations fonctionneront sous commandement de L’OTAN et sous son contrôle ». Lorsqu’on connaît le leadership exercé par les États-Unis au sein de l’Organisation on ne peut qu’être sceptique sur cette affirmation. Les réserves française ne sont pas levées concernant l’autonomie de sa force nucléaire. En effet, le bouclier, compte-tenu des délais opératoires, suppose une réponse unique. Sauf à intégrer la force nucléaire française dans un partenariat avec les forces américaine et britannique, on ne voit pas la solution. La France s’est cependant rangée à la volonté américaine de déclarer opérationnelle la première brique du bouclier antimissiles de L’OTAN.

Les réactions russes

Le chef de la diplomatie russe Serguei Lavrov a déclaré: « lorsqu’une organisation qui fait de vous un ennemi s’approche, il faut réagir »… Ainsi, la Russie déploie hommes et matériels, y compris des systèmes de défense antiaériens et des missiles à Kaliningrad, l’enclave russe aux confins de la Pologne et de la Lituanie. L’armée russe procède à des investissements dans les armes de précision et des équipements de déni d’accès, tels les S400 qui créent une «bulle» au dessus de la Syrie. Ce sont ces capacités dites duales (conventionnelles et nucléaires) qui sont présentées par l’OTAN comme une « sanctuarisation agressive ». Des mesures « défensives » agressives de part et d’autres sont placées au centre du débat. Par ailleurs, depuis des années, le projet de bouclier antimissiles, avec l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, est une pomme de discorde entre L’OTAN et Moscou. Moscou y voyant une rupture de l’équilibre stratégique et par conséquent une menace pour la sécurité du pays. C’est un redoutable problème stratégique, d’autant que le Pentagone prépare le lancement d’un programme de missiles de croisière nucléaires intercontinentaux. La Russie réagira. À ce rythme, on s’achemine vers la reprise de la course aux armements nucléaires après 2021 date d’expiration de l’unique accord de désarmement encore en vigueur ( traité START) c’est à cette escalade que conduisent les décisions prises au sommet de L’OTAN.

Coopérations OTAN/UE renforcées

Jens Stoltenberg a déclaré que le moment était venu de faire évoluer la relation entre L’OTAN et l’Union européenne. En ce sens, furent invités au sommet Donald Tusk et Jean-Claude Junker, respectivement Président du Conseil européen et de la Commission européenne. En marge du sommet ils ont rencontré Barak Obama pour une réunion des dirigeants de l’Union européenne et des États-Unis. Ils ont signé une déclaration commune préconisant un renforcement de la coopération pratique dans certains domaines comme « le développement de capacités de défense cohérentes, complémentaires et interopérables». Selon Jens Stoltenberg, « L’OTAN et l’Union européenne ayant les mêmes intérêts stratégiques sont confrontées aux mêmes défis. Composées en grande partie des mêmes États (22 membres en commun ), elle partagent les mêmes valeurs ». La démarche est claire: par le biais de L’OTAN, Les États-Unis font pression pour entraîner toujours davantage les Européens dans leur sillage afin d’adopter leur conception purement militaire de la sécurité européenne. Cette conception serait-elle la seule voie ? Une autre conception serait possible, plus réaliste, moins dangereuse, plus pacifiste, celle d’une sécurité paneuropéenne. Mais dans cet esprit l’OTAN est un obstacle à lever pour permettre aux Européens d’acquérir une véritable autonomie stratégique. La France se grandirait à la faire valoir, en préconisant notamment la sortie de l’OTAN, du moins pour elle-même.

C’est une démarche à faire grandir dans l’opinion.

JLD

 

Brexit: une crise globale ?

Il est logique que le Royaume Uni, pays de l’ultra-libéralisme au pouvoir, pays le plus distancié historiquement et politiquement de l’Union européenne finisse un jour pas ne plus vouloir d’une construction dont les caractéristiques socialement destructrices ont nourri durant plusieurs dizaines d’années des sentiments populaires de rejet, devenus aujourd’hui majoritaires. Le Brexit est un événement politique majeur pour les Britanniques et pour l’Europe. Mais cet événement a aussi de fortes dimensions internationales puisqu’il s’agit de l’une des principales puissances économique, militaire, diplomatique mondiale, dont l’histoire moderne se confond avec celle de son ex-empire colonial.

Il y a cependant des appréciations bien différentes sur la question. Pour certains, une sortie du Royaume Uni de l’Union européenne ne devrait pas changer grand-chose puisque Londres bénéficie déjà d’un statut très particulier au sein de l’Union. Le Royaume Uni, en effet, n’appartient ni à la monnaie unique, ni au système européen des banques centrales. Il n’a pas signé les Accords de Schengen. Son engagement concernant la défense européenne s’inscrit d’abord dans le cadre d’un choix britannique et dans celui de l’OTAN. Les négociations et les compromis inévitables qui présideront à l’élaboration d’une nouvelle relation avec l’Union européenne auront pour résultat vraisemblable… un nouveau statut particulier. Cette approche un minimaliste du problème semble ne pas manquer d’une certaine (relative) pertinence.

L’économiste Patrick Artus (Banque Natixis), ne nie pas les problèmes et les sérieuses conséquences économies possibles mais il souligne que « le Brexit n’est pas un choc considérable. Nous ne sommes pas dans une situation de crise financière déclenchée par des emprunteurs qui se retrouvent dans l’incapacité de rembourser leurs dettes (…). Le Brexit n’a rien à voir -dit-il- avec une situation de défaut de crédit » (1). Pourtant dans le même quotidien du même jour, sur la même page d’autres économistes disent l’inverse : « c’est clairement un très grand choc pour les marchés et pour le Royaume Uni. C’est un séisme dont les implications vont indubitablement aller au delà des frontières britanniques, avec un effet immédiat et potentiellement durable sur les échanges commerciaux et sur tous les actifs financiers » (Matthew Beesley, Henderson Global Investors) ; « c’est un des plus gros chocs sur les marchés de tous les temps » dit un analyste financier d’ETX Capitals, et celui-ci ajoute : « les répercussions vont se faire sentir dans le monde entier. L’ampleur des dégâts est difficile à évaluer, mais il sera probablement plus important que tous les événements survenus depuis la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008 ».

La tempête sur les marchés financiers oblige naturellement à mesurer la gravité du choc. Mais on reste loin du compte dans l’analyse car le Brexit n’est pas qu’un événement aux graves conséquences économiques immédiates. C’est aussi, et avant tout, un fait politique dont l’analyse doit s’inscrire dans la durée, un révélateur de contradictions violentes et un accélérateur de crise.

Un processus d’intégration… en éclatement

Nous assistons à l’éclatement progressif de ce qu’on appelle la construction européenne, c’est à dire le processus d’intégration capitaliste européenne. Ce processus – on en connaît la genèse – est né dans les années 50. Rappelons, pour mémoire, la création par six États, en 1951, de la Communauté européenne, du charbon et de l’acier (CECA) afin d’assurer après la 2ème guerre mondiale, une libre circulation des marchandises et une forme de contrôle commun sur les dérives militaires possibles, sur l’Allemagne et ses capacités industrielles. La CEE (Communauté Économique Européenne) est ensuite instituée en 1957 avec le Traité de Rome et les mêmes six États fondateurs : France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg.

L’ambition s’inscrivait alors dans une période de reconstruction, de croissance, de vision fédéralistes, de réconciliation franco-allemande… Il s’agissait avant tout d’installer un marché commun sur le plan économique et d’intégrer politiquement l’Europe de l’Ouest dans un cadre stratégique euro-atlantique face à l’URSS et au bloc de l’Est. L’OTAN est effectivement mise sur pied en 1949, tandis que l’Organisation du Traité de Varsovie est créée en 1955. Le Traité de Rome s’appuie sur les immenses aspirations de l’époque à la paix, à la prospérité et au progrès social… mais les moteurs véritables de la construction européenne, durant les 60 ans qui vont suivre, possèdent une logique politique, économique et stratégique propre et de long terme qui est d’un tout autre ordre.

Ce qui va s’imposer c’est essentiellement la recherche d’une union fondée sur l’intérêt des économies capitalistes à disposer d’un vaste marché unique, de règles prééminentes et strictes d’une politique de concurrence la plus libre et ouverte possible, d’une agriculture compétitive sur le plan mondial, d’une capacité à la restructuration industrielle pour favoriser la compétitivité internationale des groupes les plus puissants (sidérurgie, navale…) et, enfin, de politiques communes. A l’origine, ces politiques communautaires touchent d’abord l’agriculture, les transports et certains aspects de la politique économique et sociale. Elles s’appuient sur la libre circulation des personnes, des services et des capitaux. Au fil du temps, les politiques communes vont couvrir un champ de plus en plus large : énergie, sécurité, justice, défense… tous les domaines, à des degrés divers, vont faire l’objet de politiques relevant d’une compétence communautaire ou à dominante inter-gouvernementale, dans des configurations parfois complexes.

Le processus de construction européenne a ainsi poussé en continu à l’intégration, à la convergence des politiques économiques et budgétaires, à la convergence néolibérale des compétitivités dans des programmes d’austérité de plus en plus durs. La convergence deviendra un paramètre central du processus d’intégration. Ce processus a simultanément favorisé l’élargissement de l’Union à de nouveaux pays membres, et l’élargissement du marché unique. Notons enfin que l’élargissement de l’Union de 6 à 28 États-membres a généralement suivi l’élargissement préalable de l’OTAN, notamment aux pays appartenant auparavant au Pacte de Varsovie (2). Ce mécanisme d’intégration est une sorte de bimoteur stratégique fondé d’une part sur la convergence des politiques économique et budgétaire (3), et d’autre part sur une solidarité politico-militaire euro-atlantique. C’est ce double mécanisme qui est aujourd’hui en crise profonde.

L’échec de la convergence

La convergence économique et budgétaire à 28 est structurellement mise à mal car l’élargissement a produit une configuration européenne de pays à niveaux de productivité et de développement économique très inégaux. A l’évidence, l’échelle est en effet très large, par exemple, entre l’Allemagne, la France ou le Royaume Uni d’un côté… et de l’autre, la Grèce ou quelques pays d’Europe centrale… Ce haut niveau de disparités, qui traduit une hiérarchie des richesses et des performances, peut difficilement être corrigé sans de réels et profonds changements politiques. Et les fonds structurels destinés au régions défavorisées de l’Union ne sont pas sans effet, mais restent très insuffisants au regard de la dimension des problèmes posés, des inégalités existantes entre pays et à l’intérieur même de chaque pays.

D’autre part, la convergence recherchée subit directement les difficultés et les contradictions brutalement propulsées par des politiques d’austérités productrices d’inégalité, mises en commun depuis les années 80 en Europe. (Nous reviendront plus loin sur les aspects stratégiques et la crise européenne). Remarquons que la recherche permanente de la convergence économique et budgétaire sur l’exigence de politiques d’austérité ultra-restrictives, et la convergences des compétitivités, n’a jamais été freinée par une quelconque politique sociale digne de ce nom. Le social (droits sociaux et protection sociale, emploi, budgets public et sociaux…) fait l’objet de déclarations de principe dès le Traité de Rome, mais le traitement imposé dans la durée à la question sociale est celui d’un paramètre subordonné quand il n’est pas ignoré. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir des années 90 avec la montée des effets de la crise, que la question de l’emploi va commencer à entrer dans les ordres du jour du Conseil européen.

La thématique de « l’Europe sociale » va faire ainsi l’objet de nombreux textes, mais elle n’aura pour l’essentiel aucun effet notable sur l’évolution des situations en Europe. Cette thématique prendra cependant une certaine consistance en 1997 avec la lutte des travailleurs belges contre la fermeture de Renault Vilvorde (3100 emplois en jeu), et le déclenchement d’une mobilisation et d’un certain élan de solidarité en Europe. Comme pour tous les événements marquants, beaucoup diront qu’il y aura « un avant et un après Vilvorde ». C’était pertinent, mais avec l’ampleur et l’intensité des attaques anti-sociales dans tous les pays depuis une vingtaine d’années, le souvenir de la lutte des « Vilvorde » s’est estompé… Il reste que ce besoin de luttes solidaires a donné un sens – le seul crédible aujourd’hui – à l’expression d’Europe sociale : le sens de l’intérêt commun des travailleurs et des citoyens d’Europe. Cette réalité objective de l’intérêt commun va cependant se heurter à un frein aussi dangereux qu’efficace : la division, la peur et la xénophobie.

Crises et recompositions politiques

La politique volontariste de convergence sur l’austérité et la compétitivité en Europe va produire en effet les problèmes politiques majeurs que nous connaissons : développement massif de l’euroscepticisme, montée des souverainismes et des forces d’extrême-droite, affirmation dominante de l’idéologie néolibérale, délégitimation du politique, rejet de l’Union européenne… Les forces de la droite et de la social-démocratie vont mettre en œuvre des politiques qui vont détruire les cadres nationaux de l’État providence. C’est l’ultra-libérale Margaret Tatcher suivie du travailliste Tony Blair qui vont effectuer en Grande-Bretagne ce travail de démolition en brisant par la force les résistances syndicales et politiques afin d’affaiblir structurellement le mouvement ouvrier, les résistances et les possibilités d’alternative.

La gauche européenne, dans sa diversité – partis sociaux-démocrates, partis communistes… – paiera ainsi très cher les conséquences d’une longue période de reculs sociaux, de chômage mais aussi d’effondrement idéologique. La social-démocratie y perdra l’essentiel de sa légitimité initiale. La chute du mur de Berlin et l’écroulement des régimes dits du socialisme réel en Europe de l’Est va rajouter au sentiment trop général d’une fatalité de la crise, et de l’absence d’alternative crédible. C’est en réalité tous les champs politiques nationaux qui – dans des configurations très diverses – vont se voir déstabiliser, recomposer progressivement en particulier au profit de l’abstention aux élections, au profit des courants du populisme et de l’extrême droite, mais plus récemment au bénéfice de nouvelles forces de gauche anti-libérales et progressistes, par exemple en Grèce ou en Espagne.

La question grecque et le Brexit, dans des contextes politiques particulièrement différents, sont les résultats de ce processus de longue durée durant lequel la perception populaire grandissante d’une violence économique, d’une injustice sociale et d’une dépossession démocratique a grandit avec les conséquences de politiques d’austérité de plus en plus sévères et des offensives anti-sociales mises en œuvre dans chaque pays et coordonnées à Bruxelles.

A partir du début des années 90 les traités et les dispositifs particuliers se sont succédé à un rythme soutenu, et dans des formes de plus en plus dures. Il s’agissait de renforcer la convergence des politiques économiques et budgétaires dans un contexte de crise et de difficultés économiques et financières où les États-membres, à quelques exceptions près, ont de plus en plus de mal à respecter les disciplines communes. Celles-ci ont été d’abord édictées par le Traité de Maastricht en 1992 qui a mis en place les fameux « critères de convergences » imposant des limites arbitraires et rigides à l’endettement et aux déficits. A ce Traité sont venus s’ajouter le Pacte de stabilité et de croissance adopté lors du Sommet d’Amsterdam (juin1997), le Traité de Lisbonne (Conseil d’octobre 2007) (4), le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union Économique et Monétaire ou Pacte budgétaire (TSCG, en mars 2012). Ces textes ont été complétés par une multiplication de procédures et de pratiques du même esprit: le pacte « europlus » (mai 2011), le « Sixpack » pour le renforcement de la « gouvernance économique » et pour l’encadrement de surveillance des politiques économiques élargi aux déséquilibres macroéconomiques (octobre 2011) et le « Twopack » pour un nouveau durcissement des disciplines budgétaires (mai 2013).

Un incroyable empilement coercitif

Cet ensemble consternant de traités et de procédés autoritaires et intrusifs définit un arsenal complexe comprenant une surveillance multilatérale préventive : les États membres de la zone euro doivent présenter leurs objectifs à priori, afin d’obtenir l’imprimatur de l’Union. Ce dispositif qui bafoue les souverainetés comprend en outre un système « d’alerte rapide »… La surveillance est aussi de nature dissuasive et peut aboutir à l’imposition de sanctions financières contre les États membres non respectueux des critère de convergences. En réalité, les sanctions sont considérées comme des facteurs plutôt contre-productifs car potentiellement aggravant des difficultés financières. Aucun État membre n’a donc été jusqu’ici l’objet de telles mesures… Ce qui souligne en soi les limites de l’exercice des convergences autoritaires.

Il faut ajouter à cet inventaire stupéfiant, le pouvoir discrétionnaire de la Banque centrale européenne (BCE), hors de toute responsabilité politique, et celui de l’Eurogroupe composé des ministres des finances de la zone euro, du Commissaire aux affaires économiques et monétaires et d’un représentant de la Banque centrale. Cet Eurogroupe (19 États de l’UE sur 27) n’a aucune existence officielle ou légitime puisqu’au titre du Traité de Lisbonne (article 137 et protocole 14), il ne se réunit que de façon « informelle ». C’est pourtant ce collectif « informel » et passablement arrogant qui a imposé sont diktat dramatique à la Grèce…

On peut le constater aujourd’hui: 25 ans de convergence autoritaire pour la réduction des déficits et l’austérité, pour la compétitivité néolibérale n’ont résolu aucun problème. Au contraire, la crise n’a cessé de s’approfondir, les divergences politiques et les inégalités de s’exacerber au point d’aboutir à des situations politiques et sociales devenues explosives ou ingérables. C’est le cas en particulier en Grèce et au Royaume Uni.

La question grecque a montré qu’un État membre de l’Union européenne – en l’occurrence membre de la zone euro – n’a pas de marge de manœuvre politique dans un tel système politique et institutionnel de contraintes draconiennes. D’abord en raison d’un rapport de force évidemment déséquilibré qui permet tous les chantages. La Grèce est en effet une des économies les plus faibles de l’Union… Et la nature même de l’Union Économique et Monétaire et son appareil de surveillance autocratique, défini par l’ensemble des traités et dispositifs installés depuis 1992, rendent impossible à un gouvernement en difficulté d’échapper aux exigences de l’Eurogroupe. Alexis Tsipras applique ainsi un programme qui n’est globalement pas le sien, mais celui imposé par ses créanciers, l’UE et le FMI, alors que ce programme fut lui-même repoussé par plus de 60 % des citoyens grecs lors du référendum du 5 juillet 2015. On a ici l’aboutissement consternant de la stratégie européenne de convergence austéritaire.

Un futur de « petite Angleterre » ?

Les compromis scabreux et socialement inacceptables obtenus par David Cameron préalablement au référendum du 24 juin dernier montrent bien cette importance du rapport des forces. Mais l’échec enregistré malgré tout par le Premier ministre du Royaume Uni souligne l’ampleur des dégâts politiques et sociaux auxquels la mécanique d’austérité et de compétitivité ultra libérale peut conduire. Certes, Londres obtiendra donc vraisemblablement un autre statut particulier et probablement un accès au marché unique. On voit mal comment les 27 pourraient exclure totalement les groupes et les intérêts britanniques de cette réalisation essentielle de l’intégration capitaliste.

Au delà de la crise au sein des deux formations dominantes, le Parti conservateur et le Parti travailliste, le Brexit a ouvert une boîte de Pandore concernant l’avenir même du Royaume Uni. La possibilité se dessine, en effet, d’un nouveau référendum sur l’indépendance et le maintien de l’Écosse dans l’ UE. Il est aussi question d’une consultation référendaire sur une éventuelle réunification de l’Irlande (demandée par le Sinn Fein). Même la question de la souveraineté de Gibraltar est de nouveau posée. Le Washington Post titrait alors le 26 juin dernier : « la Grande Bretagne devra se faire à l’idée d’un possible futur de petite Angleterre ». Il est, certes, difficile de mesurer aujourd’hui l’ensemble des répercussions politiques du Brexit, mais elles pourraient être importantes. Et pas seulement du fait que le Royaume Uni risque de perdre deux piliers nationaux de sa couronne. Le quotidien américain souligne à juste titre le sens, la symbolique et les risques du Brexit pour le Royaume Uni : « depuis des siècles, cette petite île modeste de la Mer du Nord a boxé bien au dessus de son poids au niveau international. Elle a bâtit un empire global, fait reculer la marée du nazisme et fut capable d’épauler les États-Unis durant les longues décades de face à face avec les Soviétiques. Mais, maintenant, alors que la Grande Bretagne a stupéfait le monde entier par la décision de quitter l’UE, les experts soulignent qu’elle va se retourner sur ses problèmes intérieurs pour le futur prévisible ».

Affaiblissement européen et choc global

Le Brexit – n’en déplaise à bien des commentateurs – n’est donc pas qu’un problème lié à la psychologie anglaise et à la montée du populisme européen… C’est un aboutissement de crise structurelle et un choc global qui donne l’image et qui apporte des facteurs d’affaiblissement politique. Le Brexit atteint l’unité du camp occidental. Le Royaume Uni fut dans l’histoire, et jusqu’aujourd’hui, un acteur décisif de l’édification d’un ordre mondial libéral et d’une économie globalisée. Il semble prendre aujourd’hui un autre chemin avec des conséquences internationales réelles, y compris vis à vis des plus grandes puissances – États-Unis, Japon, Allemagne, France, Chine… – avec lesquelles Londres a établi des relations structurantes pour le monde des affaires. Le risque existe d’une Grande-Bretagne affaiblie, réduite au statut de puissance moyenne et d’État tiers associé à l’UE… Mais cela ne convient guère aux intérêts économiques de l’Allemagne. Cela peut en revanche satisfaire davantage les velléités de Paris pour un certain rééquilibrage, pour une revalorisation internationale (upgrade) du rôle français… et d’un François Hollande en recherche d’une rédemption politique introuvable. On peut penser que les rapports de force internationaux sont ainsi susceptibles de bouger. En réalité, les menaces et les risques sont là mais rien n’est décidé à l’avance. Et le Brexit traduit plutôt un affaiblissement européen d’ensemble, un échec politique global du processus d’intégration capitaliste et des pouvoirs en Europe. L’enjeu est de ce niveau. D’où l’ampleur du chaos politique suscité à Londres et l’intensité des affrontements résultant du référendum.

Les « tabloïds » (The Sun, The Daily Mail…), quotidiens très populaires, titrent avec une certaine force provocatrice sur un « complot » anti-brexit (5). Ils visent, parmi d’autres, Tony Blair et un paquet de députés travaillistes qui appellent à reconsidérer toute la question, à prendre du temps, à envisager un autre référendum ou encore à organiser des élections parlementaires avant la fin 2016 pour changer la donne… Quant à Nicola Sturgeon, la Première Ministre écossaise, elle est accusée de vouloir bloquer le Brexit au Parlement d’Edimbourg. Le Président de Goldman Sachs (6) dit tout haut ce que d’autres aimeraient pouvoir réaliser : annuler le Brexit d’une façon ou d’une autre. Boris Johnson, ex-maire de Londres et chef de file des « brexiteers » fut accusé d’avoir appuyé dans ce sens, à l’occasion d’un article remarqué, paru dans The Telegraph du 26 juin. De façon surprenante, il y déclare en effet que « … le Royaume Unie fait partie de l’Europe, et en fera toujours partie (…). Le libre échange se poursuivra tout comme l’accès au marché unique ». Mais ce démagogue impénitent semblait plutôt vouloir (avant d’abandonner subitement) adapter son profil politique à la veille d’une bataille pour le pouvoir au sein d’un Parti conservateur très divisé. Quant au Parti travailliste, il n’échappe pas à la tempête de cette confrontation sur des intérêts de classe puisque Jeremy Corbin, Secrétaire général antilibéral et très marqué à gauche, est mis en cause dans sa responsabilité même par les blairistes du parti qui l’accusent de tiédeur dans la défense du « Remain » c’est à dire du maintien du Royaume Uni dans l’UE.

La bataille fait rage. Et même en France, le débat a pris des aspects agressifs et insultants pour la majorité du peuple britannique qui a voté le Brexit, alors que ce débat devrait d’abord contribuer à faire la clarté sur les causes et les alternatives. D’autant que la confrontation ne porte pas seulement sur des enjeux de pouvoir et des ego personnels, loin de là. Elle repose par exemple sur la contradiction entre une majorité de Brexiteers qui veulent enrayer la libre circulation des personnes et l’ouverture des frontières (une des quatre libertés du Marché unique), afin de pouvoir bloquer la circulation des travailleurs et l’immigration… Alors qu’une partie de la droite conservatrice et même des travaillistes veulent maintenir cette ouverture afin d’assurer d’abord la continuité de la libre circulation du capital et des marchandises. On est bien dans un affrontement compliqué sur des enjeux essentiels, et sur la nature même du rôle britannique en Europe et dans le monde.

Faire sauter les contraintes

La responsabilité oblige ainsi à produire les analyses les plus critiques et à chercher des solutions pour sortir par le haut des faux débats sur l’Union européenne : ouverture contre fermeture ; approfondissement contre élargissement ; grands projets d’intégration contre excès de dispositions techniques… Toutes les questions peuvent être posées, mais celle qui est essentielle et même vitale pour les forces de gauche est d’abord comment faire sauter les contraintes institutionnelles et les dispositifs, en particulier l’ensemble de ceux de l’UEM, qui empêchent la mise en œuvre de toute autre politique que celle de l’austérité, de la compétitivité et de l’intégration volontariste au service du grand patronat et des marchés financiers.

Cette question est d’autant plus décisive que l’échec de l’Union européenne est, en quelque sorte, l’échec du seul grand projet capitaliste issu de la reconstruction après la 2ème guerre mondiale. Les peuples d’Europe ont besoin aujourd’hui d’une perspective, d’une vision de l’avenir et d’une autre forme de reconstruction européenne. Et non pas d’une énième relance institutionnelle de l’intégration qu’il s’agisse d’un nouveau renforcement des règles de convergence et de surveillance des politiques économiques et budgétaires, ou bien des engagements liés à la Politique de sécurité et de défense européenne … Ces options font l’objet d’un débat entre États membres. L’Allemagne, une fois encore, cherche à imposer l’alignement sur ses propres choix économiques sous forme d’un renforcement supplémentaire – encore un! – de la surveillance intrusive et répressive des politiques économiques et budgétaires.

Avec la question grecque, avec le Brexit et l’échec global des politiques européennes qui se cristallise dramatiquement dans ces deux pays au détriment des peuples… l’enjeu est à une urgente réflexion, une grande ambition alternative qui mette au centre les exigences sociales et démocratiques, mais aussi politiques et stratégiques, afin d’asseoir durablement une capacité, une contribution européenne aux réponses nécessaires face aux grands défis mondiaux : sécurité, paix et désarmement, écologie, multilatéralisme et nouvel ordre international, mode de développement…

En mettant en évidence aux yeux de tous le besoin d’une transformation générale de la construction européenne, et l’impératif de « ne plus faire comme avant » selon l’expression qui fait florès aujourd’hui… Le Brexit a cependant propulsé la proposition de « refondation » au rang des idées les plus consensuelles (7) du débat politique. Au delà de l’usure d’un mot qui risque maintenant le galvaudage, l’exigence d’une refondation peut prendre sens à condition qu’elle s’accompagne d’un projet radical de reconstruction.

Une Europe à reconstruire

Premièrement, c’est en effet tout l’édifice institutionnel bâti par l’ensemble des traités qui doit être mis en cause dans ses logiques de convergences austéritaires. Le « pilier » union économique et monétaire ne devrait pas pouvoir survivre dans sa cohérence actuelle et ses mécanismes de contraintes. Cela d’autant moins que cet édifice institutionnel, cette inacceptable pyramide coercitive qui défit le sens commun, a elle-même nourri, dans la durée, un processus d’éclatement ou de désintégration progressive de ce qu’on appelle encore, par facilité de langage, une « construction européenne ».

Deuxièmement, un nouveau projet européen doit témoigner d’une volonté d’écarter clairement la vision politique et stratégique globale qui sur-détermine tout le processus d’intégration depuis le Traité de Rome sur le sens de l’ambition européenne dans le monde actuel. Le concept « d’Europe puissance », doit être combattu. Au delà des enjeux économiques, il n’a cessé en effet, de légitimer la conception d’une politique étrangère et de sécurité européenne et d’une défense européenne « compatible » avec l’OTAN (comme disent les traités). Or, il ne peut y avoir de construction et « d’identité » politique européenne que de façon indépendante des États-Unis et des logiques de camp, en contradiction nette avec les logiques de force, de puissance et de guerre qui dominent aujourd’hui.

Le Traité de Lisbonne (8) définit les missions politico-militaires que l’Union peut décider à l’extérieur afin « d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale… ». Ce langage onusien  ne peut masquer le fait qu’à aucun moment, dans ses bases fondamentales de droit, l’Union européenne ne prévoit de faire dépendre ses interventions militaires d’une résolution des Nations-Unies. Une seule référence équivoque et floue aux « principes de la Charte des Nations-Unies » (article 42, § 1) vient donner le change pour alimenter l’illusion d’un attachement de l’UE au respect du multilatéralisme et à l’universalité de l’ONU. Cette formulation est manifestement un choix qui laisse aux pays de l’Union la possibilité d’intervention militaires décidées par eux, sans légitimité internationale et y compris – c’est trop souvent le cas aujourd’hui – dans des configurations d’instrumentalisation du droit et des résolutions de l’ONU pour justifier une logique de force. Cette formulation problématique est en contradiction avec tous les discours de l’Union sur le droit international. Elle traduit la propension européenne à l’alignement ou à la convergence d’action avec Washington, et son incapacité permanente à jouer un rôle autonome et positif dans les enjeux de la sécurité internationale qu’il s’agisse du proche-Orient ou du rapport avec la Russie, par exemple.

Le fait que l’Union européenne ne parvienne pas à devenir un acteur stratégique, une entité capable d’affirmer un rôle réel et une véritable existence politique dans le monde, ne permet pas de délaisser ces enjeux géopolitiques de grande importance. Il y a au contraire, pour les Européens, une vraie responsabilité internationale à assumer, complémentaire de l’action de chacun des États membres. Ce rôle doit être précisément redéfini dans une pertinence stratégique complètement différente.

Troisièmement, il faut définir le cadre et les contenus d’une véritable Europe sociale fondée sur la recherche prioritaires de l’égalité, sur des orientations économiques contre l’austérité, sur des politiques de solidarité et de protection avancée, sur des moyens de contrôle des multinationales, sur des processus d’harmonisation par le haut des normes sociales et des législations (avec des garanties de non recul), sur des incitations à la création des services publics nationaux coopératifs ou européens lorsque c’est nécessaire, sur la promotion du dialogue social dans le respect du rôle syndical et du droit international du travail. On peut imaginer que le Conseil des Ministres européen économie et finance et le Conseil des ministres des Affaires sociales et du travail soient obligés dans certaines circonstances, de tenir des réunions communes à égalité de droit et d’initiative… Le choix social en Europe devrait servir d’exemple et de moteur pour la défense et le progrès des droits sociaux dans le monde. La politique sociale doit donc faire l’objet d’une Politique commune en tant que telle, avec des financements communs, des droits collectifs garantis et de haut niveau, et des engagements, y compris de long terme, qui s’inscrivent dans des principes fondamentaux définissant l’action de l’Union. L’ambition européenne doit être celle d’une reconstruction d’ensemble sur un projet politique, social et démocratique.

1) Interview dans Libération, 25 et 26 juin 2016.

2) Voir « Penser l’après… », Jacques Fath, les Editions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

3) Le « concept » de convergence n’apparaît pas dans le Traité de Rome comme fondement ou principe de la politique de l’Union. Le Traité utilise les notions d’action concertée ou de coordination. Les contradictions de la crise ne vont imposer cette notion comme paramètre décisif qu’à partir des années 80.

4) Ce traité a remplacé le Traité Constitutionnel Européen (TCE) rejeté par la France en mai 2005, puis par les Pays-Bas.

5) Voir The Daily Mail du 26.06 et The Sun du 27.06.16.

6) Alain Minc lui a emboîté le pas en France. Voir « Paris et Berlin devraient aider Londres à ne pas quitter l’UE », Le Figaro, 29 06 16.

7) La notion de refondation est maintenant utilisée par les journalistes des grands quotidiens français. Elle a été reprise comme une sorte de référence pour la mesure du changement nécessaire par un nombre impressionnant de personnalités dont N.Sarkozy, L.Wauquiez, Denis Kessler, Jean-Pierre Chevènement, Manuel Valls, Bruno Le Roux, Bernard Henri Lévy… Il y a un risque de perte de sens de la notion.

8) Voir en particulier les articles 41 à 46 du Titre 5.

Proche-Orient: que se passe-t-il ?

Introduction pour une conférence-débat à Reims, à l’invitation du PCF, le 26 mai 2016.

Parler de la situation au Proche-Orient, c’est aussi parler du monde arabe et des relations internationales en général… Tout est lié, en effet. Les enjeux sont globaux. Cette introduction vise à donner quelques clés de compréhension (1).

Comment faut-il parler du Proche-Orient ?

Faut-il remonter l’histoire ou une partie de celle-ci ? Faut-il laisser cela aux historiens ? En vérité, on échappe pas à l’histoire… aux conséquences – qui peuvent être lourdes et compliquées – des faits historiques. Et la politique est aussi le fruit des mémoires. Des mémoires longues. La question de Palestine est emblématique du poids politique de l’histoire dans les enjeux et les confrontations du présent. Il y a peu de questions qui font resurgir le passé avec autant de force.

Si l’histoire pèse très lourd, elle ne peut être, cependant, le prétexte à une instrumentalisation, à une « préemption » sur le territoire, sur le patrimoine archéologique ou sur la légitimité politique… Je fais allusion à l‘injustifiable et violente polémique lancée par le gouvernement israélien et, en France, par de nombreux acteurs politiques et idéologiques (le CRIF a été particulièrement actif), au sujet du vote d’une résolution du Conseil de l’UNESCO concernant la protection du patrimoine culturel palestinien dans le territoire occupé et le « caractère distinctif » de Jérusalem-Est. Pourtant, cette résolution (il y en a eu 11 précédemment du même type…) ne traite pas du caractère religieux du patrimoine historique en Palestine occupée. Elle ne fait que rappeler Israël à ses responsabilités vis à vis du droit international en tant que puissance occupante.

L’enjeu de légitimité sur cette terre de Palestine est très élevé, d’où cette volonté de « préemption » israélienne et pro-israélienne sur l’histoire afin de justifier la colonisation au mépris du droit. On voit, d’ailleurs, comment le récit historique construit de longue date par Israël vise à justifier la politique coloniale de cet état et un processus de judaïsation en territoire occupé. Ce récit suscite d’ailleurs depuis des années (surtout depuis les années 80), un effort de rectification d’ensemble par de « nouveaux historiens » israéliens qui veulent précisément déconstruire la conception idéologique officielle pour faire apparaître les problématiques de l’occupation militaire et la nature coloniale de l’État : Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé, Shlomo Sand et quelques autres… Leurs travaux sont pertinents et très utiles.

Enfin, il y a une autre et simple raison qui fait de l’histoire un paramètre important. Elle permet de comprendre la grande complexité des problèmes posés. On reste néanmoins stupéfaits devant la faiblesse du débat politique et médiatique général sur la question.

Aujourd’hui, alors que nous assistons à une crise internationale majeure au Proche-Orient, les commentaires tournent quasi exclusivement sur le djihadisme, le terrorisme, la sécurité… avec des interventions d’experts aux compétences parfois douteuses… Un récent dossier de L’Obs (2) a montré qu‘il s’agit souvent d’anciens agents des services de renseignement voire de sociétés de gardiennage… Je passe sur cet expert – réputé excellent – d‘une chaîne nationale de télévision en continu… qui était lui-même fiché « S ». La justice, notons-le, n’a finalement retenu aucune charge contre lui, ce qui, soit dit en passant, souligne l’irresponsabilité de tous ceux qui en appelaient récemment à l’internement judiciaire immédiat de toutes les personnes faisant l’objet d’une telle fiche…

Dans le contexte politico-médiatique actuel, même la question de la sécurité, considérée comme prioritaire… est mal traitée. Bien sûr, rien dans les questions de sécurité ne peut être écarté de la réflexion : djihadisme, terrorisme, violence politiques, confrontations armées… Tout cela fait partie des enjeux et du tableau d’ensemble. Mais pour porter jugement, pour savoir comment agir, quelles politiques pour la France, pour l’Union européenne ?… il faut comprendre et faire comprendre. Alors, essayons de comprendre.

Une crise de l’ordre international

Notons d’abord que la nature et la dimension des faits sont parlantes en elles-mêmes. Avec la crise en Syrie on assiste à ce qui se présente certainement comme la première grande guerre du 21ème siècle : 300 000 morts et peut-être davantage ; un habitant sur deux de la Syrie – soit environ 12 millions de personnes – déplacé ou réfugié à l’étranger ; un flux global de réfugiés (dont environ la moitié ne vient pas de Syrie) inédit dans l’histoire d’après la 2ème guerre mondiale ; une déstabilisation de tout le Proche-Orient ; une situation de conflit qui implique les États-Unis, la Russie, la France et d’autres grandes puissances ; une crise dans laquelle interviennent directement les principales puissances régionales : Turquie, Arabie Saoudite, Iran … mais aussi le Hezbollah libanais, acteur politique et militaire de poids.

Tout cela nécessite une analyse qui permette de prendre de la hauteur. Cela ne se résume pas au seul danger (bien réel) du terrorisme, du djihadisme, des exactions et des crimes du régime syrien… Nous sommes là, en effet, dans une crise globale. Il faut en saisir toutes les causes avec leurs liens, leurs enchaînements.

En fait, il faut comprendre en quoi cette situation au Proche-Orient et dans le monde arabe est révélatrice d’une crise de l’ordre international et du mode de développement. C’est une crise doublement systémique.

On ne peut réduire les enjeux à la sécurité des personnes et des biens en France et en Europe, même s’il y a une responsabilité que les gouvernements doivent absolument assurer. On ne peut réduire la réponse à l’anti-terrorisme, à une politique ultra-sécuritaire, militaire et répressive… Comme si la seule question qui vaille était celle de l’identification de l’ennemi à qui faire la guerre.

Le 26 novembre dernier, Christian Favier, sénateur communiste, en séance publique, s’inquiète légitimement de la situation. Manuel Valls lui répond et s’exclame : « … mais moi, je vous le dis, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Cette formulation est évidemment inacceptable. Chercher les causes, ce n’est pas chercher l’excuse des criminels. On échappe pas à cette question des causes, des contextes favorables à la montée de la violence… Sauf si l’objectif réel n’est pas prioritairement de lutter contre le terrorisme, mais plutôt d’utiliser le terrorisme pour imposer une mutation politique et culturelle réactionnaire de tout notre système institutionnel et social (3)… dans un contexte durable de crise profonde et de colère sociale montante.

On comprend que la question de la sécurité soit devenue cruciale… mais, dans le monde global où nous vivons, l’enjeu de la sécurité doit être traité autrement. La question devrait être posée ainsi : comment construit-on de la sécurité collective ?.. De la sécurité en France et pour tout le monde, pour tous les pays, pour tous les peuples ? Par quels moyens ?.. Par quelles politiques ?

Pour pouvoir répondre, il faut saisir la nature de cette crise de l’ordre international et du mode de développement. Celle-ci touche à tout ce qui fait les réalités du monde actuel :crise sociale et carences démocratiques, guerres, chaos sécuritaires et déstabilisations, affaiblissement des pratiques et des règles du multilatéralisme et de l’ONU, affirmation des cadres de « contournement » à l’ONU : G8, G20, OTAN, groupes de contact… ce sont des cadres oligarchiques dénués de légitimité universelle et dans lesquels s’expriment en priorité les logiques de puissance et de domination. Il faut ajouter à cela, un contexte international nettement plus compliqué. La hiérarchie des dominations est contestée avec la montée des puissances émergentes. Les puissances occidentales ne maîtrisent plus les relations internationales à leur guise. Et puis, de nouveaux acteurs jouent un rôle de plus en plus décisif (multinationales, ONG…). Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme un « non-acteur » politique et stratégique, une entité divisée et trop liée à l’OTAN pour pouvoir jouer un rôle réel particulier.

Tout ceci montre qu’on arrive au bout d’une configuration des relations internationales fondée sur les logiques de puissance et l’exercice de la force, sur la poursuite des politiques de domination, sur le néolibéralisme et l’ajustement structurel (ou politiques d’austérité).

C’est tout cela qui est en question. Si on ne le prend pas en compte… on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans le monde arabe et, un peu plus largement, dans cette vaste zone de crises et de guerres qui, très globalement, s’étend du Nord de l’Afrique jusqu’à l’Afghanistan… Cette crise de l’ordre international et du mode de développement y est effectivement très visible en particulier au Proche-Orient.

La signification du Printemps arabe

Pour certains, au « Printemps arabe » aurait succédé un « hiver islamiste ». Le Printemps serait donc un échec. Il aurait même provoqué par lui-même, cet « hiver » glaçant du djihadisme et du terrorisme. Cette approche est totalement inappropriée. En réalité, il n’y a pas deux moments historiques distincts et opposés. Il y a un seul et même processus dans une situation très contradictoire. Le Printemps arabe révèle plusieurs choses déterminantes :

Premièrement, l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe ou pan-arabe (celui des partis Baas, notamment). Il s’agit de régimes autocratiques, violents, fermés, à bout de souffle… Et considérés en général comme ayant abandonné le soutien à la cause palestinienne, alors que cette cause apparaît traditionnellement aux peuples arabes comme une cause qui leur appartient, une cause de leur histoire propre.

Deuxièmement, des aspirations populaires très fortes à l’indépendance, à la souveraineté, à la démocratie, à la justice, à un autre mode de développement économique et social.

Troisièmement, des rapports de force politiques peu favorables aux courants démocratiques, et marqués par des dizaines d’années d’arbitraire et de répression contre les forces démocratiques, de corruption, de montée de l’islamisme politique comme résistance identitaire et comme référence idéologique devenant parfois dominante. Avec, en contre-point, la répression anti-communiste, les difficultés générales des progressistes dans le contexte de l’échec des pays dits du socialisme réel en Europe de l’Est… Il s’agit d’un changement notable puisque l’URSS et ces pays furent précisément, après guerre, des soutiens directs aux régimes nationalistes. Ce fut le cas notamment pour le plus puissant d’entre eux, l’Égypte.

Le Printemps arabe, ce grand moment politique et populaire, n’est pas une « nouveauté » dans l’histoire des peuples concernés, et dans celle de leur luttes de libération. On peut rappeler les luttes anti-coloniales dans l’entre-deux guerres. Par exemple en Egypte, en Syrie, en Irak… En 1936, on assiste, en Palestine, à une résistance anti-coloniale avec une grève générale de quelque 6 mois.

La 2ème guerre mondiale sera suivie aussi par des périodes de luttes sociales. Ce sera d’ailleurs une période nouvelle sur les plans politique et géopolitique. Une période qui établit les bases du contexte régional actuel. C’est la période de l’effondrement du système colonial. En 1956, la crise de Suez marque la fin de l’hégémonie européenne et l’installation d’une domination américaine au Proche-Orient. Washington et Moscou – pour des raisons très différentes – s’opposent, en effet, à l’intervention militaire franco-britannique et israélienne contre Nasser qui vient de nationaliser le Canal. L’URSS soutient l’Égypte tandis que les États-Unis ne veulent plus d’une prééminence franco-britannique dans cette région pétrolifère et stratégique décisive. En 1945, Roosevelt et Ibn Séoud ont d’ailleurs signé le « Pacte du Quincy » qui garantit le parapluie sécuritaire américain à l’Arabie Saoudite contre l’accès au pétrole.

Les États arabes accèdent à l’indépendance, mais ils restent sous influence ou domination étrangère dans un contexte à la fois néocolonial et de guerre froide. Washington et ses alliés vont chercher à installer une hégémonie multidimensionnelle sur le Proche-Orient. Ils vont tout entreprendre pour faire reculer les forces de gauche et de libération… et l’influence soviétique. Ils vont évidemment le faire pour des intérêts énergétiques et stratégiques. Israël sera désormais un allié stratégique indéfectible de cette politique. Tel-Aviv y gagnera une invulnérabilité militaire (jusqu’à disposer de l’arme nucléaire … grâce à la France), et une impunité systématique qui va lui permettre de poursuivre son expansion coloniale au mépris du droit et des résolutions des Nations-Unies.

Une offensive complexe de « normalisation » pro-occidentale s’est ainsi construite au Proche-Orient, dans un processus qui vise à établir durablement un rapport de forces, à affaiblir ou briser les régimes considérés comme non conformes aux intérêts américains et européens. Ce processus va s’installer dans la durée. Il va prendre toute sa mesure après la chute du mur et la disparition de l’URSS, en particulier avec les guerres en Irak, en Syrie, en Libye…

Les régimes post-indépendances vont contribuer à cette évolution en réprimant les progressistes, les syndicats indépendants, les partis communistes… ce qui permettra un affaiblissement idéologique des référents démocratiques et marxistes. Le recul sera cependant variable puisque ces référents resteront parfois plus vivant qu’ailleurs, comme au Liban.

La question du rapport à Israël

Cet effort de « normalisation » pro-occidentale va prendre des formes spécifiques. Le Liban apparaît d’ailleurs comme un exemple très particulier mais significatif. Durant la guerre qui a déchiré ce pays de 1975 au début des années 1990, un des enjeux politiques déterminants fut celui de « l’arabité ». Cette revendication « d’arabité » du Liban révèle une volonté clairement progressiste d’affirmer une existence nationale, patriotique, anti-coloniale, indépendante vis à vis des États-Unis et d’Israël. Et plutôt pro-palestinienne malgré des contradictions que l’on qualifiera de conjoncturelles (faute de pouvoir, ici, expliciter davantage). Cette revendication d’arabité est un choix, une aspiration qui s’affirme en contradiction avec la réalité libanaise d’un régime de divisions confessionnelles et de pratiques fondées sur des alliances privilégiées avec des forces politiques extérieures, du monde arabe, ou des États-Unis et de France, par exemple.On voit, en particulier, comment la contradiction Iran/Arabie-saoudite s’exprime directement à travers les confrontations politiques au Liban.

Au delà du Liban, on trouve cette même exigence de l’indépendance nationale, ce refus du projet stratégique de Washington et de ses alliés, cette aspiration à un État ayant vocation à garantir une unité populaire sur une base de souveraineté. Le rapport à Israël, avec la question de Palestine, n’ont donc cessé d’apparaître comme une ligne rouge. Mais celle-ci s’est peu à peu effacée ou atténuée.

Ainsi, lorsque l’Égypte signe les Accords (séparés) de Camp David en 1978, elle est exclue de la Ligue arabe pour 10 ans. Le traité séparé suivant, signé en 1994, entre Israël et la Jordanie ne suscite plus les mêmes réactions… D’autant moins que le processus d’Oslo est commencé. Ce qui tend à justifier la possibilité d’un dialogue avec Israël.

L’état de guerre israélo-arabe tend donc à s’estomper ou s’effacer (pas partout et notamment pas au Liban…) pour un autre contexte général de méfiance, de prudence, de non-reconnaissance mais aussi d’accords sécuritaires avec Israël, de collaborations diverses, souvent non-dites… Le rapport à Israël a changé. On se situe dans une période nouvelle dès les années 90. Mais la question de Palestine n’est toujours pas réglée. Et aujourd’hui, la situation pour le peuple palestinien a rarement été plus dramatique, sans perspective, alors que l’idée d’un État palestinien n’a jamais obtenu une telle approbation – de principe – sur le plan international. Mais il y a loin du discours aux actes. Les intérêts stratégiques passent avant la réalisation du droit des Palestiniens. Au Proche-Orient, il y a un État qui bafoue le droit, et un droit à l’État qui reste bafoué…

Cette situation participe de la crise qui frappe l’ensemble du monde arabe. Un monde arabe déstabilisé par la crise sociale et politique, par la montée progressive (depuis la fin des années 70) d’une mouvance de l’islamisme politique diversifiée, notamment de ses courants djihadistes et terroristes.

On comprend bien, alors, pourquoi, dans notre pays, certains – jusqu’au plus haut niveau de l’État – se permette de dire à propos du terrorisme, que chercher l’explication, c’est chercher l’excuse… En vérité, il faudrait plutôt dire : chercher l’explication, c’est chercher les responsabilités. Toutes les responsabilités. Et cela, évidemment, personne ne le veut parmi les puissances qui comptent et qui ont, justement, des responsabilités dans cette situation.

En vérité, les tragédies et les guerres du Proche-orient et du monde arabe rappellent l’exigence et l’urgence de changements complets dans l’ordre international, donc dans les politiques étrangères et de défense des puissances occidentales, dans les politiques migratoires, comme dans l’ensemble des politiques publiques.

Sur les origines de l’islamisme politique

D’où vient alors ce courant idéologique et politique de l’islamisme politique ? On peut dire – pour aller vite – qu’il est né de la crise et de la guerre… et des politiques qui ont conduit à cette impasse, à cette crise de l’ordre international et du mode de développement qui affecte si profondément le monde arabe.

L‘année 1979 fut marquante par plusieurs faits révélateurs. Des faits qui aident à expliquer…

– C‘est l’attaque et la prise d’otage de la Grande mosquée de la Mecque par un groupe armé salafiste d’Arabie Saoudite, ce Royaume wahhabite dont on mesure aujourd’hui les responsabilités directes... Le problème sera réglé par la force avec l’aide du GIGN français.

– C’est la révolution iranienne issue du rejet de la dictature pro-occidentale du Shah Reza Pahlevi, et l’installation d’un régime et d’un État théocratique. L’islamisme politique iranien apparaît dans le monde musulman comme l’exemple d’une force capable de faire la décision, et de porter des aspirations, une identité contre la domination et les valeurs occidentales.

– C’est l’intervention soviétique en Afghanistan qui permet à une nébuleuse de groupe et courants islamistes aux allégeances claniques diversifiés de s’imposer contre une intervention extérieure et contre le communisme. Avec l’appui des voisins pakistanais et des États-Unis (y compris sur le plan militaire). De nombreux combattants de différents pays, notamment du Maghreb et du Proche-Orient iront rejoindre les « Moudjahidines » afghans pour retourner ensuite dans leur pays d’origine… L‘Algérie par exemple.

– En Algérie, précisément, Chadli Benjedid, cette année-là, accède au pouvoir dans un contexte de crise sociale et politique il va mettre en œuvre une politique néo-libérale qui, parmi d’autres facteurs, va accroître le mécontentement populaire et favoriser l’affirmation des islamistes, en particulier le FIS (Front Islamique du Salut) et différents groupes armés, notamment le GIA (Groupe Islamique armé), le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) créé en 1998 à la fin de la décennie noire du terrorisme en Algérie. Ce GSPC fera allégeance à Al Qaida pour s’appeler maintenant AQMI ( Al Qaida au Maghreb Islamique). AQMI va nouer des relations en Afrique avec Boko Haram ou avec les Chebabs de Somalie.

– En 2003, la guerre américaine en Irak constituera un puissant moyen pour l’intégration de djihadistes étrangers au sein d’Al Qaida et pour l’émergence d’un courant plus radical encore, celui de l’OEI (Organisation de l’État islamique) qui va attirer des milliers de combattants étrangers.

Une analyse plus approfondie serait nécessaire afin de montrer comment des processus de déstructuration sociale, des régimes corrompus et anti-démocratiques, des interventions militaires extérieures et des ingérences néo-impériales ont pu contribuer de façon décisive au développement de cette mouvance politique dangereuse qui n’échappe pas aux rivalités stratégiques régionales et à la géopolitique globale. Ceux qui ont joué avec le feu en Afghanistan et en Irak, les États-Unis en particulier, portent une lourde responsabilité dans l’extension de l’islamisme politique et du djihadisme terroriste.

Mais on retrouve aussi dans les causes – je le répète – la crise sociale aiguë des pays concernés, l’épuisement des régimes en place. C’est une crise de décomposition sociale et nationale. Et celle-ci ne se résume pas à la mise en cause des frontières issus des accords Sykes-Picot qui ont dessiné en 1916 le partage colonial européen du Proche-Orient. L’image du bulldozer effaçant, le 11 juin 2014, la frontière syro-irakienne nous a été servie à satiété. Au delà de la problématique – bien réelle – des frontières, c’est l’existence même des États dans leurs formes actuelles qui est en question sous les coups de boutoir de la guerre et d’une crise politique, économique, sociale, institutionnelle très profonde.

Israël n’échappe pas à cette crise tellement la politique coloniale, depuis des dizaines d’années et quelle que soit la couleur politique du gouvernement, est en contradiction avec les engagements de sa Déclaration d’indépendance, avec le mythe de l’État démocratique (un État colonial ne peut pas être un État démocratique), avec l’interrogation essentielle sur l’identité et sur l’éthique provoquée dans la durée par la militarisation, par l’occupation, par la colonisation et la montée des forces d’extrême-droite. Avigdor Lieberman, vient d’ailleurs d’être nommé ministre de la Défense par B. Netanyahou, ce qui va encore accentuer ce caractère extrémiste et militarisé du régime israélien. On sait qu’Israël, État expansionniste et colonial, n’a pas de frontières officielles. On se demande aussi où sont les frontières éthiques de ses dirigeants actuels. Beaucoup de ses citoyens, notamment progressistes, ont du mal à voir où se situe le projet national israélien dans une légitimité en effondrement, et dans une société minée par son histoire coloniale… La crise est telle qu’un ancien Premier Ministre travailliste, Ehud Barak, peut ouvertement dire qu’aujourd’hui « Israël est infecté par les germes du fascisme » (4).

Crise existentielle et violence politique

C’est donc tout le Proche-Orient qui traverse une crise structurelle et existentielle. C’est en réalité cette immense « zone des tempêtes », de l’Ouest africain et de la zone sahélo-saharienne jusqu’à l’Afghanistan, incluant l’ensemble du monde arabe, qui est en implosion, en décomposition.

On peut cependant s’interroger. Pourquoi une crise – ou des crises – de cette dimension ? Pourquoi un tel niveau de confrontations et de violence politique ?..

On ne relève pas assez le fait que les peuples du monde arabe ont connu 5 siècles de domination coloniale et impérialiste. Rien de moins. Et cette histoire n’est pas terminée même si c’est aujourd’hui plus complexe qu’hier.

La domination ottomane commença, en effet, au 14ème siècle. Sur le monde arabe, elle prit toute sa mesure au début du 16ème. La campagne de Bonaparte en Egypte s’inscrivit au 18ème dans un contexte d’influence grandissante des puissances européennes dans le monde arabe. Le démembrement de l’Empire Ottoman après la Première guerre mondiale ouvrit à un dépeçage colonial dessiné par les Accords Sykes-Picot et officialisés par les Traités de San Remo et Sèvres en 1920 et de Lausanne en 1923. La colonisation européenne, déjà installée depuis le 19ème siècle au Maghreb, découpa ainsi le Proche-Orient en zones d’influence et de prédation. Avec les indépendances politiques acquises (avant et après la 2ème Guerre mondiale), c’est l’hégémonie américaine qui prend le dessus. La création de l’État d’Israël en 1948 sera perçue par les Palestiniens et les peuples arabes comme une continuation du processus colonial…Toute cette histoire fut un long chemin de soumission, de répression, de dépossession, de promesses bafouées et d’humiliation.

Dans la mémoire longue apparaissent alors deux peuples que l’on dit « oubliés » des Accords Sykes-Picot et des Traités : le peuple palestinien et le peuple kurde. Ces deux peuples paient encore plus cher que tous les autres les partages coloniaux et les convoitises impérialistes. Certes, les kurdes avaient obtenu le principe d’un État avec le Traité de Sèvres en 1920, mais sous la pression du nationalisme turc et de Mustapha Kemal, les puissances européennes corrigèrent ce traité par celui de Lausanne. Et celui-ci intégra la zone kurde concernée dans l’État de Turquie.

On peut dire que l’islamisme politique, jusqu’au djihadisme, constituent dans leur complexité politique, une conséquence de cette histoire de longue durée des dominations et du mépris des peuples. Ils constitue aussi, nous l’avons souligné, un facteur aggravant et révélateur de la profondeur de la crise sociale, de l’absence de perspective dans un vaste chaos sécuritaire et politique. L’impasse historique et systémique est telle quelle nourrit ainsi des violences de haute intensité et des guerres sans fin.

On comprend pourquoi certains ont peur du débat et de la vérité sur les causes… D’autant qu’explose, jusqu’en Europe, un autre aspect dramatique de cette crise générale : le flux massif de réfugiés venant de Syrie, du Moyen-Orient et du continent africain. Des millions de personnes cherchent refuge dans les pays qui leur sont voisins, ou en Europe. Certains pour échapper à la guerre, d’autres pour fuir des conditions d’existence marquées par la misère et l’absence de perspectives sociales acceptables. D’autres encore, pour toutes ces raisons à la fois.

Ces migrations d’urgence massives traduisent l’implosion des modes de gestion capitalistes. C’est un événement international majeur et une cause humaine prioritaire. On constate pourtant, malgré des milliers de morts, noyés en Méditerranée, l’incapacité des gouvernements européens à faire face au problème, sinon en fermant les portes d’entrées et les routes d’accès. Seule l’Allemagne a accepté de recevoir environ un million de réfugiés pour, finalement, chercher elle aussi à freiner le courant d’immigration. C’est le but de l’accord inacceptable et inapplicable signé avec la Turquie chargée de contrôler et bloquer les flux (5). Il est d’ailleurs assez consternant de confier à la Turquie la responsabilité de choisir celles et ceux qui seraient autorisés à entrer dans l’UE alors qu’Ankara n’a cessé de marquer une complicité certaine avec les djihadistes de l’OEI, pour combattre le régime syrien et les Kurdes. Alors que les organisations kurdes ont été à peu près les seules en capacité réelle d’opposer une résistance armée effective aux combattants de l’OEI, et même de les faire reculer. Le cynisme des autorités turques nous rappelle à quel point tous les problèmes sociaux et politiques régionaux sont surdéterminés par des logiques de puissance.

Dépasser les logiques de puissances

On voit comment l’intervention militaire russe a modifié les rapports de force en Syrie. Mais il ne s’agit pas de savoir si Moscou joue un rôle positif ou non. La question ne se pose pas ainsi. La Russie, en effet, conduit, comme les autres, une stratégie de puissance pour ses propres intérêts. C’est cela qui change la donne. C’est un fait. Un processus de règlement politique de la crise syrienne pourrait intervenir (c’est une éventualité) dans le cadre d’une négociation pilotée par Washington et Moscou. C’est aujourd’hui incertain.

On voit aussi comment tous les acteurs étatiques sont en théorie d’accord pour affronter l’OEI. Mais chacun définit unilatéralement d’autres adversaire-s prioritaire-s, ou d’autres objectifs stratégiques. La Turquie vise les Kurdes et le régime syrien. L’Arabie Saoudite vise l’Iran. Quant à l’Iran, elle cherche sa « réintégration » internationale, la fin des sanctions, et participe à la défense de son allié syrien… Le jeu complexe des puissances régionales sous la tutelle (relative) des plus grandes, entretient la durabilité de la crise. Les intérêts stratégiques en contradiction sont au cœur de cette crise de l’ordre international.

La France participe activement à ces rivalités de puissances. Il est préoccupant de voir qu’un pouvoir exécutif socialiste ait pu choisir une orientation très belliciste au point d’avoir cherché à entraîner les États-Unis dans une guerre massive de bombardements en Syrie, et d’avoir tenté de faire échec à un accord des 5+1 (6) avec l’Iran sur la question nucléaire. Les autorités françaises ont fait ainsi de l’Arabie Saoudite et d’autres pétro-dictatures du Proche-Orient, des alliés privilégiés à qui ont peut vendre des armes. Tout en présentant une politique de force militarisée comme une responsabilité de puissance qui veut compter, et une des conditions pour la sécurité de la France. Une sécurité bien loin d’être garantie comme les attaques terroristes de 2015 l’ont montré.

En vérité, la France affaiblie par la crise, dans un contexte qui la dépasse largement, s’accroche au train des plus puissants et à l’OTAN dont elle a réintégré l’organisation militaire depuis N. Sarkozy. Elle en rajoute même, dans une orientation néo-conservatrice et très pro-israélienne, pour essayer de garder son rang et son statut dans des rivalités et des crises où son rôle et son influence restent faibles aujourd’hui.

On est cependant en droit d’attendre une toute autre politique de la part des autorités de notre pays. Bien sûr, nul ne peut imaginer que la voix et l’action de la France pourraient à elles seules, ouvrir les conditions d’un règlement durable des conflits au Proche-Orient et dans le monde arabe. La dimension de la crise, ses conséquences dramatiques, les risques encore plus graves dont elle est porteuse devraient cependant conduire à une toute autre attitude française afin de faire percevoir les enjeux réels et les chemins possibles de sortie.

Montrer les causes, alerter sur les urgences, rappeler le droit international existant, favoriser la négociation, pousser au règlement multilatéral des conflits, mettre en garde en permanence sur les risques de guerre, faire baisser les tensions par la médiation et la recherche de mesures de confiance, favoriser le désarmement…

Ce travail diplomatique et politique est susceptible de changer le climat international, de favoriser des processus de dialogue, des solutions positives… la France est en capacité de le faire. Elle peut ouvrir d’autres voies à condition de sortir des logiques de puissance et d’inscrire son action dans l’esprit réel du multilatéralisme. Dans le respect du droit et de la légitimité issue de la Charte des Nations-Unies. Elle peut…Elle devrait montrer l’exemple.

Ce qui signifie aussi une détermination à s’extraire d’une conception soumise à l’hégémonie des États-Unis et de l’OTAN. La France doit effectivement sortir de l’OTAN et présenter la dissolution de celle-ci comme une condition nécessaire à la redéfinition d’un système différent de sécurité collective en Europe et sur le plan international. C’est l’exigence de responsabilité collective qui doit l’emporter sur les stratégies impérialistes et les politiques de guerre.

La dimension des problèmes et des alternatives à construire est considérable. Une France réellement de gauche, pourrait rappeler l’exigence et les conditions du développement au Sud, là où le contexte social est favorable à la violence, aux déstabilisations et à la guerre. Les enjeux de la sous-alimentation et de la faim, de la mortalité infantile, de la pauvreté massive et des inégalités, du chômage et du sous-emploi… doivent être considérés comme une grande priorité nationale et européenne, et comme l’objet incontournable d’une responsabilité collective mondiale. Dans cet esprit, il faut aller vers une refondation des politiques de coopération européennes (UE-ACP et partenariat euro-méditerranéen).

Les défis sont donc énormes. Ils devraient faire l’objet du débat politique et médiatique quotidien. On en est loin. Pour obtenir des réponses et des politiques au niveau nécessaire il faut dès aujourd’hui contribuer à produire les idées, élever les consciences, construire les mobilisations… Personne ne dit que c’est facile… Mais on ne gagne jamais les batailles qu’on ne mène pas.

1) Voir aussi : « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015.

2) Voir le dossier de L’Obs des médias, 7 mai 2016.

3) Voir notamment les questions du démantèlement du code du travail ou bien celle de la déchéance de la nationalité.

4) Propos tenus le 10 mars 2016 lors d’un déplacement à Bakou. Voir i24news.tv/fr/actu… publié le 21 05 16.

5) Il commence à être question d’un accord semblable avec la Libye…et de la préparation d’une intervention occidentale dans ce pays profondément déstabilisé.

6) Les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, et l’Allemagne.