Trump/Netanyahou : la question de Palestine ou comment s’en débarrasser…

Enterrer la solution à deux États n’est pas un simple changement d’option.

La rencontre Trump/Netanyahou, le 14 février 2017, était attendue… Qu’est-ce que Donald Trump allait pouvoir annoncer sur ce sujet particulièrement sensible ? Sujet sensible, vraiment, mais pourtant jusqu’ici écarté des grandes priorités de l’agenda politique international. D’une part, les crises syriennes et irakiennes ont, en effet, largement mobilisé l’attention. D’autre part, la conviction domine que la question de Palestine a longtemps fait l’objet d’une marginalisation recherchée. Non pas, comme on l’a trop souvent prétendu, par « incapacité » ou par faiblesse de Barak Obama, ou plus généralement des principales puissances européennes et de l’UE… Mais par volonté de ne rien tenter – ou de ne rien entreprendre de vraiment décisif – pour ne pas gêner Israël sur l’essentiel : la colonisation du territoire palestinien, le confinement progressif des Palestiniens dans des enclaves séparées et sous contrôle, la répression brutale de toute résistance palestinienne à l’occupation, et l’obstruction à tout règlement digne de ce nom.

La marginalisation de la question de Palestine n’était donc pas le fruit d’une incapacité à avancer dans les négociations. Celles-ci, on le sait, ont été torpillées avec persévérance et cynisme par les dirigeants israéliens qui ont poursuivi sans désemparer le processus de dépossession des Palestiniens. C’est ainsi que Tel Aviv a tué le processus de paix… dès l’an 2000 avec la ballade provocatrice et bien calculée d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des Mosquées.

Ajoutons que le lancinant discours politico-médiatique présentant quasi-systématiquement Israéliens et Palestiniens également en difficulté et incapables, les uns et les autres, par absence de leadership reconnu, de s’engager et d’établir un dialogue… ne visait qu’à masquer un état de fait dicté par une politique de force et une stratégie israélienne de long terme. Les différents gouvernements israéliens ont été puissamment aidés politiquement, militairement, financièrement, idéologiquement dans cette stratégie par des puissances occidentales qui ont su accommoder un discours de grande vacuité sur une paix désirable, avec une inertie et une hypocrisie caractérisées.

Cette situation, aux conséquences dramatiques pour le peuple palestinien, a débouché sur une dangereuse impasse. Elle n’a cessé de porter en elle-même les conditions et les causes de la violence. Et de l’insécurité pour tout le monde. Comment expliquer autrement ce qu’on appelle « l’intifada des couteaux » ? L’idée que cela ne pouvait plus durer a logiquement fait son chemin. Durant sa campagne, Donald Trump avait promis de s’en occuper… Ce qu’il fait. Il a pour cela nommé son gendre, Jared Kushner, juif orthodoxe, comme « négociateur », et un ultra de la droite, un acharné de la colonisation et du transfert de la capitale à Jérusalem – David Friedman – comme ambassadeur à Tel Aviv… Une nomination qualifiée « d’irresponsable » par l’organisation progressiste juive américaine JStreet.

Si vous avez aimé Barak Obama, son humour décontracté, ses discordances acrimonieuses avec Netanyahou, ses 38 milliards de dollars d’aide militaire (sur 10 ans) à Israël, son abstention de dernière minute au Conseil de Sécurité pour laisser passer une résolution (2334) condamnant la colonisation… mais aussi pour faire oublier 8 années d’un soutien constant à la politique israélienne… Alors vous allez adorer Donald Trump. On le dit capable de faire pire. Certes. Mais en réalité, il veut faire autre chose. Et c’est encore plus inquiétant.

Un grave renversement politique et un risque pour tout le Proche-Orient

De quoi s’agit-il ? Mesurons la signification d’ensemble de ce qui fut annoncé lors de la rencontre Trump/Netanyahou à Washington. Et des conséquences qui en découlent car le projet d’enterrer la solution à 2 États (même si Trump prétend laisser la possibilité du choix), n’est pas un simple changement d’option. Dans le contexte actuel d’une domination sans partage d’Israël, c’est tout autre chose. Puisqu’il ne serait plus question d’aller vers un quelconque « statut final » spécifique pour les Palestiniens, cette annonce implique l’abandon des termes de référence liés aux accords d’Oslo et considérés en principe comme données de base politiques et juridiques de toute négociation. C’est donc une rupture avec tout de qui a été juridiquement et politiquement acté depuis 1993 et même avant. C’est aussi la désuétude de l’Initiative arabe de 2002 fondée sur une reconnaissance formelle de l’État d’Israël par les pays de la Ligue arabe, contre un règlement politique juste et notamment un retrait des territoires occupés. C’est l’évacuation des droits nationaux du Peuple palestinien, et en particulier son droit à la souveraineté, comme exigence fondamentale à réaliser et comme reconnaissance d’une légitimité politique nationale ancrée dans l’histoire. C’est, de facto, l’effacement du fait colonial comme origine et comme élément clé du conflit puisqu’il ne serait plus question ni de rendre des territoires à une autorité étatique palestinienne, ni de contester une emprise ou une forme extorquée de « légitimité » israélienne sur la totalité de ce qu’on appelle la Palestine mandataire… C’est la fin de la pertinence de l’ensemble du corpus du droit international et des résolutions de l’ONU tendant à l’édification d’un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël. Enterrer la solution à 2 États est un basculement d’une portée politique et juridique périlleuse pour le peuple palestinien, mais aussi pour l’idée et la conception que l’on se fait des relations internationales, des valeurs et des règles de droit qui doivent y prédominer.

Notons que le retrait du fait colonial de la problématique d’ensemble, en abandonnant ainsi la perspective d’un statut d’indépendance pour les Palestiniens, pourrait constituer un acte politique majeur. Mais cela ne pourrait se faire que si les dimensions politiques et éthiques d’une solution pouvait permettre le dépassement par le haut d’un processus de spoliation qui a structuré toute l’histoire du conflit. En rappelant que la seule alternative digne de ce nom à la solution à 2 États est l’édification d’un État démocratique et laïc dans lequel chrétiens, musulmans et juifs auront les mêmes droits de citoyens… la direction palestinienne a replacé le débat à la hauteur et sur les valeurs nécessaires. C’est en même temps une mise en garde contre le risque, si ce n’est le projet, d’un État d’apartheid, inhérent aujourd’hui à l’option d’un seul État.

Tirons le fil jusqu’au bout. Lorsque Trump prétend vouloir conclure un « deal », un « ultimate deal » (1 ), précise-t-il, à partir d’une négociation bilatérale dans laquelle chacun devra accepter de faire des compromis, il reprend cette vieille illusion d’une solution possible sur la seule base de concessions réciproques dans un bras de fer où le gagnant est forcément le plus fort. Le magnat de l’immobilier devenu Président est évidemment à l’aise pour proposer une telle formule. Celle-ci, cependant, ne peut mener qu’à l’échec. La question la plus symbolique, la plus complexe et la plus chargée d’histoire de l’ordre mondial actuel ne trouvera pas d’issue par le truchement d’un « deal » de cette sorte.

Comment pourrait-on, en effet, dépasser tout ce qui participe de la question de Palestine et de son immense portée internationale, historique, émotionnelle sans une approche politique complètement transformée, sans une vision élevée de responsabilité collective, sans une approche multilatérale, sans la référence au droit international et aux droits inaliénables de tout un peuple, sans la volonté de construire les conditions d’une sécurité commune et d’une coexistence pacifique dans la coopération ? Il y a donc une première urgence : celle d’un minimum de dignité et de vérité dans le débat politique. Mais l’échange Trump/Netanyahou ne fut, sur le fond, qu’un sommet de médiocrité partagée, en plus d’être le signe d’un grave renversement politique et d’un risque pour tout le Proche-Orient.

Après la complicité concrète et discrète de Barak Obama, le « deal » conclu entre Washington/Tel Aviv se fait sur un autre mode de gestion politique, sur une autre façon d’espérer pouvoir se débarrasser de la question de Palestine. La « méthode » Trump/Netanyahou repose – nous l’avons vu – sur l’éviction de l’ensemble du corpus politique et juridique existant, sur un l’effacement du fait colonial et des droits nationaux du peuple palestinien. Mais elle repose en même temps sur l’idée d’une approche globale et d’un accord régional censés conduire à la paix au Proche-Orient. Cet accord engloberait donc un « règlement » de la question de Palestine, comme une question secondaire dans l’ordre des priorités, et dans une opération (aléatoire) de vastes convergences israélo-arabes (sunnites) contre l’Iran (chiite) désigné ennemi commun. C’est l’autre volet de ce « deal » qui cherche à vider l’enjeu essentiel – celui de l’existence d’une Palestine indépendante – de sa légitimité fondamentale, mais aussi de sa pertinence politique propre en le noyant dans des considérations stratégiques plus globales. Qui peut croire en une telle possibilité ? Le monde arabe, notamment le monde d’obédience sunnite, – globalement préoccupé par des enjeux de sécurité et de stabilité énormes – est politiquement plus contradictoire qu’il n’y paraît. L’idée d’un accord régional paraît peu crédible. Trump pourrait-t-il, dans ces conditions, appliquer réellement une telle stratégie ? Jusqu’où ?

La ficelle – comme on dit – est un peu grosse mais elle a tout de même son habileté. On ne peut échapper, en effet, à la vraie question de la possibilité même d’une solution à 2 États alors que les faits accomplis de la colonisation font dire à beaucoup qu’on atteint aujourd’hui un point de non retour.

On ne peut nier cette situation de fait. Mais il faut en tirer clairement les conséquences et accepter le débat sur un choix possible entre les deux options : 2 États indépendants ou bien un seul État démocratique. Mais ce n’est pas au duo Trump/Netanyahou de définir unilatéralement les termes du choix. Le droit international a fixé les conditions requises depuis longtemps. L’option peut changer, comme le rappelle Saëb Erekat, mais si – et seulement si – la vision qui l’emporte est légitime parce qu’elle est multilatérale, parce qu’elle respecte le cadre de l’ONU et les résolutions de celle-ci, parce qu’elle répond sans ambiguïtés et sur le fond à l’exigence démocratique et à la finalité d’une paix juste et durable. L’option d’un seul État démocratique a le mérite de placer la barre éthique et politique au niveau où elle doit se situer.

Une nouvelle tentative pour tuer l’exigence légitime de souveraineté palestinienne

Le « deal » Trump/Netanyahou est, en revanche, aux antipodes de cette vision. C’est une garantie de crise aggravée. Dans cette configuration, il n’y aurait pas de règlement politique. Mais la mise en œuvre de cette nouvelle tentative pour essayer de tuer définitivement l’exigence légitime de souveraineté palestinienne se dessine comme une confrontation plus aiguë, plus violente encore que celle qui a dominé jusqu’ici. Évidemment, rien n’est acquis pour Netanyahou et pour Trump. Les résistances et les solidarités ne manqueront pas à l’ONU, au Sud, en Europe… partout où des forces se mobiliseront. Notamment autour des actions de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) officiellement criminalisées en France mais officiellement légitimées sur le plan européen.

L’accord conclu entre Trump et Netanyahou suscite cependant une forte inquiétude pour l’avenir de la situation au Proche-Orient. On peut constater aussi qu’il en dit beaucoup sur la conception que Donald Trump est en train de se faire de sa responsabilité et de la politique étrangère des États-Unis. Il se moque des risques d’exacerbation des tensions et de la violence.

La nouvelle administration américaine, comme la précédente, ne peut cependant échapper aux réalités d’un ordre mondial où la puissance est devenue singulièrement relative. Les dirigeants de Washington ne peuvent plus gérer les relations internationales à leur guise.

Le risque le plus évident paraît être celui d’une montée de la conflictualité et des insécurités. Trump et Netanyahou pourraient bien confirmer rapidement ce qu’au fond tout le monde sait sans oser le dire vraiment : Israël et les États-Unis sont deux États parmi les plus déstabilisateurs au monde, et les plus producteurs d’insécurité internationale et de violences. Ce n’est pas une nouveauté. C’est la nature de leur stratégie dominatrice et militarisée. Et Trump va encore en rajouter. Si la France et l’Union européenne, dans un tel contexte, persistent à hésiter sur la nature de leur rôle, sur la nécessité de leur indépendance d’action, sur les initiatives à prendre, sur les contributions possibles dans l’esprit d’une responsabilité collective… Alors, c’est à désespérer des Européens. Il est vrai qu’ils ont déjà tant fait pour cela. Vont-ils enfin décider d’agir ? Ils peuvent eux aussi peser réellement pour qu’enfin le droit et la justice aient une chance de l’emporter (18 02 2017).

1) un accord ultime ou final.

Algérie-France: les essais nucléaires parmi les « dossiers en suspens ».

photo-el-watan

Un article du quotidien algérien El Watan, le 13.02.2017

http://www.elwatan.com/actualite/algerie-france-les-essais-nucleaires-parmi-les-dossiers-en-suspens-13-02-2017-339155_109.php

Le ministre des Moudjahidine, Tayeb Zitouni, a présenté lundi à Illizi les essais nucléaires au Sahara comme une preuve de l’atrocité des crimes commis par la France coloniale et dont les retombées néfastes sur la santé des populations locales persistent à ce jour.     

« Ces essais sont une preuve de l’atrocité des crimes commis par la France coloniale au Sahara algérien, contre l’Homme et l’Environnement, et dont les radiations continuent à ce jour à causer des dégâts considérables sur la population, la faune et les constructions », a affirmé le ministre en ouverture d’un séminaire national sur « Les essais nucléaires françaises dans la Sahara algérien, impact sur l’homme et l’Environnement ». Ces évènements douloureux vécus par la région de Reggane (Adrar) et In-Ecker (Tamanrasset), et dont le peuple algérien commémore le 57ème anniversaire, font partie des « innombrables crimes perpétrés par le colonialisme contre le peuple algérien », a-t-il souligné.

M. Zitouni a appelé à la préservation de la mémoire historique et collective du peuple algérien, en mettant en exergue et en glorifiant les sacrifices des aînés et en les léguant aux générations dans toute leur grandeur et avec une  grande fierté. « Ce à quoi oeuvre le ministère des Moudjahidine à travers l’intérêt porté à l’écriture de l’Histoire et sa transmission par tous les voies et moyens »,  a-t-il soutenu. S’agissant de la question des indemnisations des victimes des essais nucléaires dans le Sahara algérien, le ministre a indiqué qu’elle figure parmi  les dossiers en suspens entre les deux parties (Algérie et France), dans son aspect lié à la prise en charge des séquelles de l’ère coloniale et à la mémoire collective du peuple algérien, nécessitant ainsi une méthodologie d’action judicieuse et son étude par le canal diplomatique.

Un groupe de travail intersectoriel a été mis sur pied pour traiter ce dossier de l’indemnisation des victimes des explosions nucléaires françaises au Sahara, et les discussions algériennes se poursuivent, à ce sujet, dans le  cadre d’un comité gouvernemental intersectoriel, a-t-il fait savoir. Dans le cadre de ce séminaire d’une journée, le directeur du Centre  national des études et recherches sur le mouvement national et la Révolution  du 1er novembre 1954, Djamel Eddine Miaâdi, a rappelé que ces essais nucléaires  françaises au Sahara constituent lÆun des principaux thèmes de séminaires locaux  et nationaux visant à diffuser la culture historique et à ancrer le sens patriotique  aux générations postindépendance.                 Ces essais nucléaires, une tragédie environnementale

Dans une allocution intitulée « Essais nucléaires françaises au Sahara  algérien, une tragédie environnementale, exemple d’In-Ecker », le Dr Mohamed  Haggari (Université de Tamanrasset) s’est penché sur le concept de l’environnement  et de l’écosystème, et les catastrophes sur l’homme et sur l’environnement engendrées  par ces essais. Dr Bachir Médini (Université d’Alger) a, de son côté, énuméré les crimes  nucléaires commis par la France coloniale en Algérie, soulignant que l’intérêt  de la France pour le Sahara algérien s’était manifesté dès l’année 1884, avec  déjà la bataille de Tit, dans la wilaya d’Adrar, ainsi que par l’élaboration  en 1902 d’une loi, via l’Assemblée nationale française, faisant du Sud algérien  un territoire français.

Le président de la FOREM, Dr Mustapha Khiati, a abordé la question sur le plan du droit humanitaire international, signalant que plus de 500 essais  nucléaires ont été entrepris en Algérie, dont des essais aériens et d’autres  souterrains. Un hommage a été rendu, à lÆ’occasion de ce séminaire, par la population  du Tassili N’ajjer au président de la République, Abdelaiz Bouteflika, pour  ses efforts durant la glorieuse guerre de libération et pour le développement  du pays durant la période de sa Présidence.  Le ministre des moudjahidine s’était auparavant recueilli au cimetière  des martyrs ou il a été procédé à la lecture de la Fatiha du saint Coran  à la mémoire des Chouhada, avant de visiter une exposition de documents et publications historiques du ministère des Moudjahidine, organisée au centre universitaire d’Illizi auquel il a remis un lot d’ouvrages.

Il avait présidé dimanche l’ouverture de la 10ème édition du salon de Livre de la wilaya d’Illizi, qu’abrite la maison de la Culture Athmani Bali, et baptisé l’artère principale à l’entrée Nord de la ville, qui portera désormais l’appellation du 1er Novembre 1954, avant de tenir une rencontre avec les membres de la famille révolutionnaire et la société civile.

« Un président ne devrait pas faire ça. »

« Inventaire d’un quinquennat de droite. »

aux Editions Syllepse

24 auteurs d’horizons différents font un bilan critique et sans complaisance du quinquennat de François Hollande. Ouvrage coordonné par Gaëlle d’Amicelli, Pierre Khalfa et Willy Pelletier. Voir notamment « Un quinquennat militarisé », J. Fath, sur la politique de défense et les engagements politico-militaires extérieurs de la France.

Un président ne devrait pas faire ça Fondation Copernic Editions Syllepse
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Palestine: Les activités de colonisation israéliennes constituent une « violation flagrante » du droit international

Texte issu de: Entre les lignes entre les mots

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Le parlement israélien a voté en première lecture une loi légalisant les « avant-postes1 » construits illégalement en Cisjordanie, sur les terres palestiniennes classées par les accords d’Oslo de 1993 en zone « C », lesquelles représentent 62% de la Cisjordanie et sont placées sous le contrôle exclusif d’Israël.

Cette loi permettrait à l’occupation israélienne d’autoriser des milliers de logements, et 53 avant-postes, mais aussi de mettre la main sur 8 000 dounams de terrains palestiniens privés. Cette loi permettrait en outre de nouvelles expropriations de terrains palestiniens privés sans aucune restriction, dès lors que l’objectif de ces expropriations est une expansion des colonies.

Il est important de noter que depuis l’investiture de Donald Trump le 20 janvier 2017, l’occupation israélienne a donné le feu vert pour la construction de plus de 6 000 logements dans les territoires palestiniens occupés.

Essentiellement, cette loi réaffirme les pratiques de l’occupation fasciste israélienne et son mépris pour le reste du monde, qui a adopté la décision 2334 à travers le Conseil de sécurité de l’ONU, laquelle stipule que les activités de colonisation israéliennes constituent une « violation flagrante » du droit international, et n’ont aucune « validité légale ».

En tant que membres de La Via Campesina, nous comptons grandement sur le mouvement LVC et ses membres pour faire entendre leurs voix et faire pression sur leurs gouvernements, afin de pousser l’occupation israélienne à abandonner cette loi et à reconnaître à la Palestine le statut d’État indépendant. Nous appelons par ailleurs le monde libre à organiser là où faire se peut des manifestations massives devant les ambassades israéliennes afin de contrer cette loi fasciste.

Via-info-fr@viacampesina.org

http://viacampesina.org/Via-info-fr/

1 Les « avant-postes » israéliens sont de petites colonies ne faisant pas partie des principaux, vastes blocs de colonies qui se sont répandues à travers la Cisjordanie, y compris à Jérusalem, et dans lesquels vivent 700 000 colons ayant remplacé les habitants autochtones de ces terres

Israël accusé de racisme institutionnel.

Des centaines de Juifs noirs refusent le service militaire et accusent Israël de racisme institutionnel

Publié le 20 janvier 2017 sur le site : Entre les lignes entre les mots

Des émigrés éthiopiens disent qu’ils n’accompliront plus leur service de réservistes au sein des Forces de défense israéliennes (FDI)1, en raison de la discrimination raciale affichée par de nombreuses institutions de l’État, y compris la police.

Depuis septembre, plus de trois cents juifs noirs ont annoncé leur intention de refuser tout ordre militaire de se présenter pour leur service de réserve et accusent le gouvernement israélien d’entretenir le racisme sponsorisé par l’État à l’égard des citoyens d’origine éthiopienne. Les soldats, parmi lesquels des combattants de toutes les brigades d’infanterie de l’armée israélienne ainsi que des unités de commandos les plus spécialisées, disent que tant que l’État ne respectera pas leurs droits civils, ils s’abstiendront de leur côté de remplir leurs obligations civiques.

En juillet, le San Francisco Bay View avait publié un reportage sur la recrudescence des rassemblements organisés par la communauté éthiopienne d‘Israël. Dès le printemps 2015, des manifestations spontanées à Jérusalem, Tel-Aviv et dans d’autres endroits ont brusquement replacé la communauté et ses inquiétudes à propos du racisme d’État au centre des conversations nationales. Mais les responsables de ces protestations affirment que l’incapacité du gouvernement depuis lors à traiter de façon adéquate leur longue liste de doléances les a forcés à redoubler d’efforts dans leur combat et à prendre ce qu’ils appellent des « mesures extrêmes ».

« Nous n’avons pas le choix. Si nous ne le faisons pas, personne ne fera attention à nous », explique Avishai Malson Tzaghon, l’un des porte-parole des nouveaux refuzniks éthiopiens.

Ce qui suit est une interview en 12 épisodes d’Avishai Malson Tzaghon et de Jajaw Bimro, deux cas parmi les centaines d’Israéliens juifs d’origine éthiopienne qui refusent d’accomplir leur devoir de réservistes en raison du racisme institutionnalisé dont leur communauté fait l’objet. Les 12 épisodes de cette interview sont repris sur des vidéos individuelles que vous pouvez visionner ICI. (en anglais).

Sans droits, « ne prenez pas la peine de nous parler d’obligations »

Tzaghon, qui vient de Ramle, et Jajaw Bimro, qui vit à Rehovot, sont deux des trois cents et quelques israéliens d’origine éthiopienne qui ont attiré l’attention sur l’armée israélienne en disant qu’ils allaient ignorer les convocations qu’ils recevraient. Au début de ce mois, tout en prenant un café au centre communautaire de la ville de Lydda, Tzaghon, 35 ans, et Bimro, 30 ans, ont expliqué au San Francisco Bay View les raisons pour lesquelles ils avaient servi dans l’armée israélienne jusqu’à présent et les raisons pour lesquelles ils refuseraient de le faire désormais.

« Certains de nos proches ont parcouru de grandes distances à pied en passant par le Soudan. Beaucoup sont morts en cours de route. Des hommes, des femmes et des enfants. Afin de rallier la Terre d’Israël. Afin d’arriver à Jérusalem », explique Bimro. De même que les Juifs éthiopiens voulaient consentir à des sacrifices suprêmes pour se recaser en Israël dans les années 1980, ils ressentaient également la motivation d’envoyer leurs fils et filles dans l’armée dès leur arrivée. « Nous nous sommes engagés suite à un sentiment de finalité, venu de l’intérieur. Nous croyons en l’État d’Israël », ajoute Birmo.

Mais, trois décennies après que les premiers Juifs éthiopiens ont eu l’autorisation d’immigrer en Israël, Tzaghon et Bimro disent que l’État n’a pas respecté son contrat social avec la communauté. « Tant que la politique de discrimination, d’exclusion et de traitement désobligeant à l’égard des immigrés éthiopiens ne changera pas », déclare Bimro, « ne prenez pas la peine de nous parler de nos devoirs de réservistes. »

Tzaghon opine, faisant remarquer que le taux d’engagement des Éthiopiens est sensiblement plus élevé que celui des Israéliens juifs blancs : « Nous avons servi dans les meilleures unités qui soient. Nous avons donné le maximum à l’armée. Nous avons servi comme officiers. Nous avons signé pour des années supplémentaires de service militaire », dit-il. « Mais, par ailleurs, dans nos vies privées, non seulement on écrase nos droits, mais ils n’existent même pas. Dans ce cas, permettez-moi d’être franc : si mes droits n’existent pas, pourquoi devrais-je remplir mes obligations de réserviste ? »

« L’armée est une vache sacrée – dans ce cas, abattons cette vache »

En Israël, le passager par l’armée est obligatoire pour les jeunes de 18 ans aptes physiquement; les garçons juifs servent pendant trois ans et les filles pendant deux ans. Les Juifs religieux peuvent obtenir des exemptions, pour autant qu’ils passent ces années à étudier dans un séminaire religieux. Au cours des décennies précédentes, peu de Juifs laïcs se soustrayaient à ce devoir mais, ces dernières années, une proportion significative de la population – 28% des hommes et 42% des femmes – a évité la conscription d’une façon ou d’une autre. Un nombre restreint de ces réfractaires annoncent leurs actions publiquement pour transformer leur décision personnelle en une protestation politique.

Bien que de nombreuses institutions de l’État – y compris les ailes législative, exécutive et judiciaire du gouvernement – ne bénéficient que de peu de considération de la part des Israéliens de toutes tendances, l’armée a gardé son statut presque sacré aux yeux d’une vaste majorité des citoyens juifs. En tant que tel, l’appel à s’abstenir du devoir de rappel en tant que réserviste de l’armée s’est avéré impopulaire, même parmi les Israéliens d’origine éthiopienne pourtant perturbés par la prévalence de la discrimination raciale en Israël.

« Ils croient que l’armée est une vache sacrée et qu’elle est intouchable. Et je dis donc : « L’armée est sacrée ? Et qu’en est-il de moi ? Et de nos pauvres corps ? Nos corps sont sacrés ! » », s’écrie Tzaghon. « « L’armée est une vache sacrée » » – ce n’est pas un slogan des immigrés, c’est celui des dirigeants hégémoniques de ce pays. Eh bien, dans ce cas, abattons cette vache. Abattons-la ! Rien n’est sacré ! Tout ce qui est sacré, c’est ma liberté et mon corps. Et, si je n’ai pas de liberté et si mon corps n’est qu’un punching-ball pour la police chaque fois qu’elle en envie, c’est qu’alors, nous avons un problème. »

« Tous ceux d’entre nous qui ont signé le document savent que l’armée peut décider que nous sommes en absence irrégulière et nous jeter en prison. Nous sommes prêts. Ceci n’est pas une protestation uniquement verbale. Cela ne nous pose aucun problème, d’aller en prison. Nous irons en prison. Nous continuerons le combat. Nous l’intensifierons, même. Nous sommes prêts à aller en prison, à faire tout ce qu’il faudra », explique Tzaghon.

« Certains d’entre nous sont mariés et ont des enfants. Nous avons du travail. Nous avons beaucoup à perdre, si nous allons en prison. Mais, par ailleurs, que peuvent bien valoir nos vies, si nous ne nous battons pas pour elles ? »

Le racisme de société est mauvais, le racisme systémique est pire encore

Tzaghon et Bimro disent qu’ils sont attristés par la discrimination s’appuyant sur la race dont font preuve leurs compatriotes juifs et ils prétendent que c’est devenu un lieu commun. Les patrons blancs disent qu’ils n’ont pas d’emplois qui conviennent aux Éthiopiens et les propriétaires blancs leur disent qu’ils n’ont pas d’appartements à leur louer et, tout de suite après, on peut voir les blancs sauter sur ces occasions et en profiter, disent Tzaghon et Bimro.

Et le racisme israélien ne joue pas à cache-cache derrière un masque de tolérance; on peut l’observer régulièrement dans les endroits publics et il s’adresse aux noirs de tous âges, ajoutent-ils. « Les gens me regarderont avec mépris ; c’est un regard que nous, les Éthiopiens, reconnaissons instan­tané­ment. Le reconnaître, c’est un instinct de survie, pour nous », ajoute Tzaghon. « Nous sommes très conscients de la chose. Je suis adulte, mais même les tout jeunes la reconnaissant aisément aussi. »

Tzaghon décrit ce racisme mesquin comme un fléau qui pèse sur la société, mais c’est une plaie qu’on est capable d’endurer. Ce qui est insupportable, par contre, dit-il, c’est le racisme systémique qui filtre des institutions de l’État israélien. « Notre combat, ce n’est pas contre les gens ordinaires. Les gens ordinaires peuvent apprendre. Ou peut-être n’apprendront-ils pas – mais je continuerai à vivre ma vie sans en tenir compte. Mais quand le racisme est institutionnalisé – au ministère de l’Éducation, au ministère de la Justice, dans la police, etc. – dans ce cas, je ne peux pas vraiment vivre ma vie. Je suis en mode de survie. »

Bimro partage la déception de Tzaghon. « Nous espérions que l’État aurait été différent. Qu’il n’y aurait pas de racisme », dit-il, puis d’énumérer toute une liste de doléances contre le gouvernement israélien.

« Qu’ils accepteraient les enfants dans les écoles, et ne leur en interdiraient pas l’accès. Que le ministère de la Santé ne ferait pas de piqûres de Depo-Provera à nos mères, afin de réduire le nombre d’enfants que peuvent avoir les Éthiopiens. Que le ministère de la Santé ne jetterait tout simplement pas le sang que nous avons donné dans de bonnes intentions, en pensant que ce sang servirait à sauver la vie d’un compatriote juif, alors que, dès que le donneur d’origine éthiopienne est sorti, on jette tout simplement son sang à la décharge », se plaint Bimro.

« Tant que nous verrons que ces choses sont soutenues et encouragées par l’État, que ce soit passivement ou activement, qu’ils ne prennent pas la peine de nous parler d’obligations », dit-il.

La police israélienne harcèle les jeunes noirs, disent les soldats en grève

Le fait d’avoir relégué les immigrés éthiopiens dans les quartiers défavorisés et de les avoir orientés vers des écoles sous-performantes a sévèrement affecté le potentiel économique de la communauté, expliquent Tzaghon et Bimro.

Mais le grief qui a attisé leur colère plus que tout autre, c’est ce que les refuzniks appellent le harcèlement policier constant.

« Quand vous parcourez les rues, vous ne vous sentez pas en sécurité. À tout moment, un agent ou un patrouilleur de la police peut s’amener et vous risquez d’être arrêté, accusé de quelque chose de ridicule. Et votre existence est ruinée », explique Birmo. « Ces policiers ne se gênent pas pour utiliser leurs tasers sur les immigrés éthiopiens, à se servir de leur spray au poivre, à élever la voix, à nous approcher avec arrogance ou avec condescendance, à s’adres­ser avec mépris à des citoyens qui leur paient leurs salaires, qui leur donnent de l’argent pour qu’ils puissent acheter de la nourriture pour leurs enfants et payer leur loyer ou rembourser leur prêt. C’est complètement dingue. »

C’est dans le courant de l’été que les organisateurs éthiopiens avaient prévu cette grève des militaires, mais ils n’avaient pas eu l’intention au départ de l’annoncer au début septembre. Fin août, toutefois, le chef de la police, Roni Alsheikh, avait déclaré en public que les immigrants avaient des taux de criminalité plus élevés et qu’il était par conséquent naturel que les policiers les traitent avec suspicion. Cette déclaration controversée avait déclenché des protestations immédiates et convaincu les organisateurs éthiopiens d’annoncer publiquement leurs protestations le plus rapidement possible.

« Leur perception, c’est que les immigrés éthiopiens sont suspects en tous temps, en tous lieux et dans toutes les situations », déclare Bimro. « Le chef de la police lui-même a dit qu’il était naturel de soupçonner les noirs. Il a essentiellement justifié la violence et l’attitude méprisante, condescendante et arrogante de la police qui patrouille dans les rues et pourchasse les petits enfants, les jette en prison et ruine leurs existences avec des accusations fabriquées de toutes pièces. »

Bimro sait de quoi il parle. Après une série de rencontres particulièrement pénibles avec les agents chargés de faire respecter la loi, il s’est attelé à prouver que lui et ses compagnons israéliens d’origine éthiopienne étaient en fait harcelés anormalement par la police pour des raisons racistes.

Un jour, en 2015, Bimro et un groupe d’amis, tous noirs, s’étaient assis pour bavarder de choses et d’autres sur un banc public dans le quartier fréquenté de Tseshelah, dans la partie nord de Tel-Aviv. En très peu de temps, plusieurs véhicules de la police avaient convergé vers l’endroit où ils se trouvaient, les policiers avaient fouillé les Éthiopiens et avaient voulu emmener Bimro à l’arrière d’un des véhicules. Juste avant qu’il ne soit sorti de là, une équipe de cameramen avait surgi des buissons avoisinants et avait filmé les policiers sur le fait. Ceux-ci avaient promptement relâché Bimro sur place, mais l’expérience et bien d’autres encore lui avaient laissé un goût amer en bouche.

« Nous demandons d’être délivrés des ennuis que peut provoquer une situation comme celle-là. De pouvoir déambuler dans les rues en toute confiance. Et d’avoir l’impression que le boulot de la police, c’est de me défendre, de me protéger et de fournir ses services quand j’en ai besoin. »

Le tout premier appel à des alliés internationaux

La rébellion des refuzniks est la toute première action de protestation connue des Israéliens d’origine éthio­pienne qui s’adresse à l’extérieur afin de demander la solidarité de la communauté internationale. Tzaghon déclare que c’est parce qu’ils ont compris désormais que les Éthiopiens ne représentaient qu’une infime proportion de la population et qu’ils manquaient d’un levier face au gouvernement israélien.

« Nous n’avons aucune influence politique. Nous n’avons aucune influence économique. Nous n’avons pas de groupe de pression. Nous n’avons pas assez de pouvoir pour changer les choses. Car, si nous en avions, cela ferait long­temps que le gouvernement aurait changé les choses. La seule chose que nous pouvons faire, c’est de montrer à d’autres pays démocratiques ce qui se passe ici, de sorte qu’ils puissent faire pression sur l’État d’Israël », explique-t-il.

Bimro acquiesce et mentionne spécifiquement les Afro-Américains comme des alliés potentiels qui, espèrent-ils, vont embrasser leur cause. « Les communautés noires devraient utiliser leur pouvoir pour exercer des pressions sur le gouvernement israélien afin qu’il modifie ses façons de faire et qu’il traite les Éthiopiens comme des citoyens aux droits égaux », ajoute-t-il.

Les Juifs américains devraient également s’exprimer et accroître la portée de la voix des Israéliens éthiopiens, déclare Tzaghon, et pas se contenter de contributions financières à des ONG qui prétendent aider la communauté.

« Cessez de nous faire des donations ! Nous n’avons pas besoin de dons ! Nous avons besoin de possibilités égalitaires ! »

« Si vous, les Juifs bien intentionnés, voulez réellement aider les immigrés éthiopiens, ne nous aidez pas avec de l’argent, mais aidez-nous dans nos luttes. Dites au gouvernement israélien que vous avez appris que notre communauté souffrait du racisme. Posez-lui des questions », dit-il.

Si le message des refuzniks fait son chemin jusque dans ces confins, il pourrait toucher un public réceptif parmi les Juifs américains. Ce fut en grande partie grâce à l’intervention des militants américains juifs que, finalement, le gouvernement israélien accepta de permettre aux Juifs éthiopiens d’entrer en Israël, au milieu des années 1980, après voir expulsé pendant des décennies ceux qui s’étaient arrangés pour y venir par leurs propres moyens.

« Je souhaiterais seulement pouvoir m’intéresser à la politique »

Mais les efforts des Israéliens éthiopiens pour recruter alliés juifs américains sont contrecarrés par un black-out des médias traditionnels. Quant au contenu du présent article, seuls deux brefs articles en langue anglaise ont été publié sur la grève : l’un sur un site d’information israélien et un autre dans Newsweek, qui citait d’ailleurs le même site israélien. Les médias américains ont hésité à publier des articles sur le racisme israélien envers les autres communautés de couleur, comme les israélites hébreux africains et les réfugiés africains.

Requérir l’aide des Afro-Américains politiquement alignés pourrait s’avérer plus problématique. Alors que les sionistes américains noirs évitent de mentionner les protestations éthiopiennes afin de contribuer à protéger Israël des critiques, les militants radicaux noirs des États-Unis ont renforcé leurs liens avec les Palestiniens et ont de plus en plus adopté une position disant qu’Israël assume la part du lion dans la responsabilité de ce conflit. Certains d’entre eux pourraient accuser les Israéliens éthiopiens de complicité dans une guerre sioniste de somme zéro pour la Terre sainte et les forcer explicitement à exprimer leur désaccord avec la dépossession en cours du peuple palestinien en guise de condition à un soutien vocal dans leur lutte contre le racisme étatique.

Pour l’instant, Tzaghon préfère se concentrer sur la campagne de la communauté, tout en évitant le champ de bataille le plus miné du Moyen-Orient. « Je souhaiterais seulement pourvoir m’intéresser à la politique ! Si je m’intéressais à la politique et au conflit israélo-palestinien, cela voudrait dire que ma propre situation en Israël serait assez bonne pour que je sois en mesure de le faire. »

« Mais ma situation n’est pas assez bonne pour cela. Je suis toujours empêtré dans ma propre niche, je n’en suis pas encore là », explique Tzaghon. « Voici ce que j’en pense : Demain matin, en chemin pour aller prendre ma voiture, est-ce qu’un flic ne va pas me taper sur la tête ? Ma vie est une affaire de survie, jour après jour. Le jour où nous nous mettrons à traiter d’autres questions, cela signifiera que notre situation se sera améliorée », dit-il.

Bimro dit qu’il a toujours de la sympathie pour l’État, mais qu’il n’a pas l’intention d’obéir à ses ordres, aussi long­temps que les Juifs noirs seront traités comme des citoyens de deuxième classe. « Nous avons besoin d’être dans l’armée, de continuer à servir, de contribuer au pays. »

« Mais nous ne sommes pas les boucs-émissaires de ce pays, et nous ne voulons pas être la chair à canon de ce pays où, d’une part, nous faisons un service de réservistes dans l’armée et, d’autre part, la police nous tombe dessus dans les ruelles écartées et nous embarque dans ses véhicules de patrouille », ajoute Bimro. « C’est dingue, mais c’est notre réalité. »

Publié le 9 décembre 2016 sur San Francisco Bay View

Traduction : Jean-Marie Flémal

Publié sur Pour la Palestine

http://www.pourlapalestine.be/des-centaines-de-juifs-noirs-refusent-le-service-militaire-et-accusent-israel-de-racisme-institutionnel/

1) le nom officiel de l’armée israélienne 1

Le document « secret »qui accuse Trump…

Voici l’intégral du document (https://www.documentcloud.org/documents/3259984-Trump-Intelligence-Allegations.html) de 35 pages – non vérifié et contesté – qui mettent en cause Donald Trump. Ce document (que les grands quotidiens de la presse américaine n’ont pas publié), a été officiellement présenté à Barak Obama et à Donald Trump par les chefs des agences du renseignement des Etats-Unis. Il est à la base d’allégations selon lesquelles le Président élu aurait des liens compromettants avec la Russie.

Désarmement nucléaire : vote historique à l’ONU.

L’assemblée générale de l’ONU a adopté le 24 décembre 2016, par 113 voix pour, 35 contre et 13 abstentions (voir détail des votes ci-dessous), une résolution (texte joint en anglais) (L41)  , visant à faire progresser les négociations pour le désarmement nucléaire. Par ce texte, l’Assemblée générale décide de tenir en 2017 une Conférence des Nations-Unies afin de négocier un instrument juridiquement contraignant d’interdiction des armes nucléaires.

A l’initiative de cette résolution, un groupe trans-régional d’États : Autriche, Brésil, Irlande, Mexique, Nigeria, Afrique du Sud. Ces pays pourraient être appelés à jouer un rôle important dans la conférence à venir.

On remarque sans grande surprise que les 5 membres permanents du Conseil de sécurité (sauf la Chine) on voté contre. Ainsi qu’Israël, et un bon nombre de pays membres de l’Union européenne, dont l’Allemagne, l’Espagne ou la Grèce et des pays de l’Est de l’UE. A noter qu’un certain nombre de pays n’apparaissent pas dans les listes de vote.

Il sera important de suivre la mise en œuvre de cette résolution ainsi que les décisions qui seront prises en particulier par la nouvelle administration des États-Unis et par la Russie (qui détiennent à elles deux plus de 14 000 armes soit 93 % des armes nucléaires dans le monde). Trump et Poutine ont très récemment annoncé un renforcement de leur arsenal, dans l’esprit d’un processus déjà engagé au niveau international et auquel la France participe très concrètement au point de se préparer à un doublement du budget de la dissuasion nucléaire à l’horizon 2025. On voit cependant, grâce au vote de cette résolution (et ce n’est pas le premier vote révélateur), que la grande majorité des pays du monde s’opposent aux armes nucléaires.

Liste (en anglais) des « co-sponsors » de la résolution: Angola, Austria, Bahamas, Belize, Brazil, Burundi, Cabo Verde, Chile, Costa Rica, Democratic Republic of the Congo, Dominican Republic, Ecuador, Egypt, El Salvador, Fiji, Grenada, Guatemala, Guinea-Bissau, Honduras, Indonesia, Ireland, Jamaica, Kenya, Liberia, Libya, Liechtenstein, Malawi, Malaysia, Malta, Marshall Islands, Mauritania, Mexico, Namibia, Nauru, New Zealand, Nigeria, Palau, Panama, Papua New Guinea, Paraguay, Peru, Philippines, Saint Lucia, Saint Vincent and the Grenadines, Samoa, San Marino, Sierra Leone, South Africa, Sri Lanka, Swaziland, Thailand, Trinidad and Tobago, Tuvalu, Uruguay, Venezuela, Viet Nam, Zambia.

Liste des 35 pays ayant voté NON : Andorra, Australia, Belgium, Bosnia, Bulgaria, Canada, Croatia, Czech Republic, Denmark, France, Germany, Greece, Hungary, Iceland, Israel, Japan, Latvia, Lithuania, Luxembourg, Micronesia, Monaco, Montenegro, Norway, Poland, Portugal, Republic of Korea, Romania, Russia, Serbia, Slovakia, Slovenia, Spain, Turkey, United Kingdom, United-States.

Liste des pays qui se sont abstenus : Arménia, Belarus, China, Finland, India, Mali, Morocco, Nicaragua, Sudan, Switzerland, Uzbekistan.

Quel monde selon Trump ?..

Cette note est une première approche de réflexion et d’hypothèses sur la politique internationale et de défense de Donald Trump. Elle est rédigée alors que le Secrétaire d’État des États-Unis, qui aura en charge les relations internationales de l’administration américaine, n’est pas encore nommé. Ce texte ne traite que les aspects liés à la politique étrangère et de sécurité, et n’aborde pas – sauf par quelques courtes allusions – les questions économiques et environnementales et les enjeux intérieurs.

Son élection fut une surprise, tellement les médias – et pas seulement eux – ont nourrit comme une évidence, et dans une grande partialité, la victoire d’Hillary Rodham Clinton (HRC). La faute aux sondages semble avoir bon dos, mais il est vrai que HRC a devancé Donald Trump (DT) de plus de 2 millions de voix…

Peut-on s’étonner, cependant, de devoir constater que le système politique et médiatique existant n’ait pas intégré comme possible la victoire d’un candidat à la fois porteur d’un discours incendiaire, et porté par les conséquences sociales d’une crise majeure questionnant le système étatsunien lui-même, et jusqu’à la nature de l’ordre mondial. Dans le quotidien britannique The Guardian (09 11 2016), Naomi Klein (1) l’exprime très bien. « Voici, écrit-elle, ce que nous devons comprendre : beaucoup de gens souffrent. A cause des politiques néolibérales de dérégulation, privatisation, austérité et de libre-échange des entreprises, leur niveau de vie a décliné précipitamment. Ils ont perdu leur emploi. Ils ont perdu leur pension de retraite. Ils ont perdu beaucoup de la sécurité qui rendait ces pertes moins effrayantes. Ils voient le futur de leurs enfants encore pire que leur présent précaire. En même temps, ils ont constaté la montée de la classe Davos, un réseau hyper-connecté de banquiers, de milliardaires de la technologie, de leaders élus terriblement à l’aise dans ce type d’intérêts, et, avec tout ça, des célébrités hollywoodiennes insupportablement glamour. Le succès est une fête à laquelle ils n’ont pas été invités, et ils savent au fond d’eux mêmes que la croissance de la richesse et du pouvoir est quelque part directement liée à leur dette croissante et à leur pauvreté. Pour les gens qui considèrent leur sécurité et leur statut comme un droit de naissance – et cela veut dire les hommes blancs particulièrement – ces pertes sont inacceptables. Donald Trump s’est adressé directement à cette souffrance. »

Affirmation nationaliste et monde global

On ne peut pas essayer de saisir ce que sera – ou risque d’être – la politique étrangère et de défense de DT si on ne comprend pas quel fut le moteur essentiel de sa victoire électorale. Il faut donc quitter l’ordre de la polémique pour mesurer les logiques à l’œuvre. Celles-ci sont réellement difficiles à identifier tellement DT a multiplié les formulations inconséquentes et les déclarations contradictoires. Il a évacué certains dossiers (l’Afrique par exemple et tant d’autres questions concernant d’autres continents…). Il a manié une rhétorique anti-système et passablement démagogique en fonction des gains électoraux espérés. La politique annoncée était donc difficilement identifiable… Ce qui ouvre sur une situation internationale inédite.

Il n’est pas impossible, malgré tout – il est même nécessaire – de distinguer, au delà des critiques compréhensibles visant un langage politique très inconstant, quelques lignes de force et une certaine cohérence. Un petit nombre de slogans de campagne connus, lapidaires mais significatifs, cristallisèrent un esprit ou un sens politique global. D’abord « Make America great again »… C’est une expression datant de 1979, reprise de Ronald Reagan. Ensuite, « America first », qui devrait être – selon Trump lui-même – le thème majeur prioritaire de son administration. Ce slogan date de 1920… Enfin, dans un discours de référence sur la défense (2), il place au centre de sa politique étrangère trois mots qu’il qualifie de cruciaux : Peace Through Strength (la paix par la puissance).

Ces formules doivent être considérées hors des innombrables commentaires qui les ont associées à un nouvel isolationnisme touchant à la politique étrangère et à la défense, et à la nature d’ensemble de la politique internationale des États-Unis. La réalité est beaucoup plus complexe. Selon bien des commentateurs, serait isolationniste toute politique non assortie d’un engagement très clair en faveur d’une implication internationale directe et d’un interventionnisme militaire au nom d’un certain messianisme, et des « valeurs de l’Amérique ». La formule « America first » suggérerait donc à l’inverse une conception étroite ou resserrée des intérêts des États-Unis dans le monde, de leur politique étrangère et de leurs intérêts de sécurité. Cette interprétation, quelque peu simpliste, ne donne pas à voir la réalité. Celle-ci ne se situe pas dans une opposition entre globalisation d’une part et nationalisme/isolationnisme, d’autre part. La réalité est plutôt celle du processus contradictoire et des paramètres d’une affirmation nationaliste dans un monde global.

Trump, en effet, n’est pas un interventionniste « messianique » décidé à multiplier les guerres à l’extérieur – nous y reviendrons – mais il n’a jamais dit que les États-unis se replieraient sur eux-mêmes ou bien qu’il allait « retirer les États-Unis des affaires du monde » (3). Et cela devrait se vérifier. Dans une formulation remarquée (4), il a souligné : « Je n’hésiterai pas à déployer la force militaire lorsqu’il n’y a pas d’alternative. Mais si l’Amérique livre bataille, elle ne doit livrer bataille que pour gagner ». Cette formulation du discours de Washington est une claire allusion aux guerres sans fin (« endless wars »), aux chaos et aux échecs mal assumés par HRC et par Barak Obama. Dans une allocution consacrée au terrorisme et aux questions de sécurité internationales prononcée dans l’Ohio, DT n’hésite pas à dire : « la montée de l’État islamique est le résultat direct des décisions politiques du Président Obama et de la Secrétaire Clinton » (5). Dans son discours de Philadelphie, DT a aussi beau jeu de dénoncer une Libye en ruine, une Syrie dans le désastre d’une guerre civile, une Egypte en proie au terrorisme, un Irak dans le chaos… Il accuse même HRC d’avoir laissé faire Daech en Libye, faute d’intervention. Il aurait dû cependant aussi rappeler – ce qu’il omet de faire – la lourde responsabilité de G.W. Bush dans cette tragique réalité, en tous les cas pour l’Irak et la guerre de 2003, moment décisif de déstabilisation régionale et dans le développement du djihadisme actuel. Trump dénonce avec force les guerres de B. Obama et de H. Clinton mais il ne se présente pas comme un « sheriff » réticent ou hésitant. Le New York Times (6), d’ailleurs, s’est inquiété de voir que nombre de postes de haute responsabilité autour du Président élu pourraient finalement être occupés par des militaires, des officiers généraux, ce qui donneraient à la nouvelle administration un caractère nettement plus agressif que celle de Barak Obama.

Trump définit et caractérise avec beaucoup plus d’insistance qu’Obama et son administration, un ennemi à combattre (7) : Daech, et Daech seulement puisque la Russie, passée au stade de partenaire possible, ne devrait plus, logiquement, être considérée comme une menace à la sécurité internationale par Washington. Trump assimile l’Organisation de l’État islamique – ou bien la lie directement – à l’Islam et aux Musulmans, parfois sans le moindre recul, sans la moindre différenciation. « Il y a un sérieux, sérieux problème avec les Musulmans, et il faut s’en occuper… », dit-il lors d’une grande interview au Washington Post (02 03 2016). Nul doute qu’avec Michael Flynn, nommé dès après l’élection comme Conseiller à la Sécurité nationale, il aura trouvé quelqu’un pour l’aider à « s’en occuper ». Flynn est connu pour être un anti-Islam déclaré et virulent. C’est un Général, ancien Directeur de l’Agence du renseignement militaire (DIA), ayant acquis une grande expérience dans les guerres au Moyen-Orient et en Afghanistan. On peut évidemment s’interroger et redouter qu’une politique explicitement et fortement islamophobe n’alimente encore la montée du djihadisme et de islamisme politique radical. Comme s’il fallait entretenir l’existence de l’ennemi ainsi désigné…

Le choix fondamental de Trump n’est donc pas un retrait isolationniste au sens où les États-Unis manifesteraient une forme de renonciation par choix, ou de pusillanimité par contrainte, à l’implication internationale et à l’exercice de la force. Il s’agit de bien autre chose : une conception néo-impériale totalement fondée sur la reconstruction d’une puissance militaire « incontestée », une puissance capable de s’imposer d’elle-même à tous, sans conditions d’alliances préalables. On est dans un unilatéralisme qui se rapproche de la doctrine élaborée dès les premières années de la présidence de G. W. Bush.

On remarque une évidente parenté politico-stratégique avec la façon dont l’administration Bush définissait sa propre stratégie, après le 11 septembre, et dans le contexte existant quelque dix années après la chute du mur et l’écroulement du bloc de l’Est : recherche d’une nouvelle relation stratégique avec la Russie (avec un rapprochement Bush/Poutine), augmentation spectaculaire du budget défense, traitement distancié de l’OTAN, relativisation du rôle de celle-ci et transformation de cette alliance en réservoir de capacités militaires additionnelles ou de « boîte à outils ». Une boîte à outil dans laquelle les États-Unis iront puiser des moyens, selon leurs besoins, pour des opérations militaires dirigées par eux. Et à la tête, éventuellement, de coalitions de circonstances non institutionnalisées. A cette époque, il est aussi question d’une modernisation et d’un renforcement de l’arsenal nucléaire, avec un débat sur une « banalisation » de l’arme nucléaire, c’est à dire sur une dangereuse stratégie d’emploi possible de cette arme dans un conflit… Cette évolution aboutissant à une forme de « banalisation » par effacement de la frontière entre guerre nucléaire et guerre conventionnelle. Cette banalisation de l’arme nucléaire a comme conséquence une mise en cause de la théorie de la dissuasion au sens « strict » (8), si l’on peut dire. Elle est encore liée à un autre débat qui se développe alors, concernant la pertinence du régime de non-prolifération, et de l’engagement des États-Unis vis à vis du Traité de non-prolifération (TNP). On retrouve aujourd’hui, avec l’élection de Donald Trump, toutes ces questions, toutes ces « marques » qui caractérisent une politique.

Relance de la puissance militaire américaine, définition d’un unilatéralisme stratégique, mise en cause de l’ONU et du multilatéralisme, mise à l’écart des contraintes institutionnelles liées aux traités et aux engagements internationaux… L’ensemble de ces options de la doctrine Bush réapparaissent bien dans les annonces de Trump. Et déjà, au début de la présidence Bush, les Européens faisaient un diagnostic inquiétant quant aux orientations de la politique américaine. Aujourd’hui, une même inquiétude n’a pas cessé de se manifester en Europe depuis la victoire de Donald Trump à la présidentielle.

Tout cela permet de comprendre le rejet des accords multilatéraux, des traités et des organisations internationales, confirmé à maintes reprises par Trump. C’est le refus de la gestion collective, de ses contraintes et de ses coûts. Il ne s’agit pas d’isolationnisme (9). C’est le prolongement direct de « l’America first », c’est à dire l’affirmation d’une puissance dont les intérêts et les choix s’imposent au monde par la vertu prioritaire et brutale des rapports de force.

Un « recalibrage » de la politique étrangère des États-Unis.

L’ordre mondial selon Trump serait donc à la fois la prééminence abrupte et « décomplexée » des politiques de puissance qui s’imposent aux plus faibles, avec le cynisme des ententes et des rivalités entre les plus forts. A peine élu, DT semble d’ailleurs vouloir établir des relations diplomatiques « normalisées » notamment avec le Japon et même, dans un premier temps, avec la Chine, bien loin des discours acrimonieux et polémiques de campagne… mais cette figure classique de la diplomatie entre grands acteurs ne règle évidemment aucun des problèmes stratégiques et économiques existants. Y compris ceux relatifs à la question cruciale des concurrences et des confrontations en matière de commerce et d’investissements sur le plan international, notamment en Asie. Y compris concernant le sort du « pivot » stratégique d’Obama et la priorité accordée ainsi au défi posé par la puissance chinoise et par la nécessité d’établir avec cette grande puissance une relation d’intérêt commun. La forte tension politique américano-chinoise ayant suivi la retentissante conversation téléphonique entre Trump et Tsai ing-wen, Présidente de Taïwan, éclaire cependant un des aspects complexes de la politique extérieure du Président américain nouvellement élu.

Naturellement, nul ne peut croire à la fable selon laquelle Trump se serait contenté de décrocher le téléphone afin de répondre à l’aimable appel de Madame Tsai. La conversation téléphonique en cause est un choix politique dont la concrétisation a été minutieusement préparée. D’ailleurs, on ne voit pas comment la Présidente de Taïwan aurait pu s’aventurer à appeler Trump sans savoir à l’avance qu’une telle conversation était possible, souhaitée… et proposée. La question posée porte sur le sens réel de cet échange téléphonique. Que dévoile-t-il ?

Il serait d’abord inapproprié d’affirmer qu’à Washington la prochaine administration décidera de reconnaître la République de Chine et d’établir ainsi des relations officielles avec Taïwan. Ce n’est pas ce que Donald Trump a dit. En diplomatie, même pour Trump, les mots sont importants. DT a clairement affirmé dans une interview sur la chaîne Fox News Channel : « je comprends fort bien la politique d’une seule Chine, mais je ne sais pas pourquoi nous devrions nous conformer à cette politique d’une seule Chine, sauf si nous parvenons à un accord avec la Chine sur d’autres questions, y compris sur le commerce » (10).

Sur la relation avec la Chine comme sur le sort de l’Accord de Vienne concernant le nucléaire iranien, voire sur d’autres sujets… Trump met ainsi des conditions. Il fait monter les enchères. Il se permet de susciter des escalades verbales non exemptes de pressions directes et de menaces. On comprend que Trump cherche à obtenir des concessions commerciales, et pas seulement commerciales. Dans son interview à Fox News il détaille même quelques uns de ses griefs vis à vis de Pékin : dévaluation, protectionnisme, présence massive de « forteresse » en Mer de Chine, indulgence vis à vis de la Corée du Nord. « Je ne veux pas que la Chine me dicte ce que j’ai à faire », dit-il enfin. Mais le bras de fer économique est-il la seule motivation de ce qui apparaît comme une provocation évidemment peu appréciée des autorités chinoises ? La politique d’une seule Chine représente en effet pour Pékin une condition sine qua non des échanges puisqu’il s’agit d’une question de souveraineté très sensible et non négociable.

Trump introduit de l’incertitude et de la tension à forte dose dans la relation sino-américaine pour des raisons qui sont aussi plus politiques et stratégiques. Il annonce un nouvel esprit plus agressif ou plus pugnace de la politique étrangère des États-Unis. Il veut jouer différemment et pas avec les règles traditionnelles. Plus précisément, ce nouvel esprit est probablement l’accompagnement de ce que certains observateurs américains appellent un « recalibrage » stratégique. En outre, Taïwan est un client privilégié pour les ventes d’armements… surtout dans un contexte d’une montée de tensions.

La conversation téléphonique Trump/Tsai apparaît donc révélatrice d’un changement de ton, de pratiques et d’objectifs. Son Secrétaire à la défense, le général James Mattis, l’a confirmé à sa façon dans une longue et très significative conférence donnée, plusieurs mois avant l’élection, au Center for Strategic and International Studies (11). Mattis, ne traite pas alors des relations sino-américaines. Il décrit surtout ce qui constitue, selon lui, la menace – prioritaire – iranienne tout en portant un jugement singulièrement modéré quant à l’accord de Vienne sur le nucléaire. Un accord qui, selon lui, présente « quelques avantages » et « qui n’est pas sans mérite »… En vérité, ce que Mattis reproche manifestement à Barak Obama, c’est beaucoup moins la signature de cet accord que sa politique générale. Celle-ci manquerait de fermeté, de cohérence stratégique et d’attention pour les alliés. Pourtant, le « pivot » stratégique d’Obama en direction de l’Asie et des pays amis de Washington, avait déjà comme dessein – mis en échec – une forme d’encerclement ou de « containment » de la Chine. D’une certaine façon, Trump et sa logique de force ne sont pas en rupture totale avec l’administration sortante. DT va-t-il chercher à réaliser autrement ce qu’Obama n’aura pas réussi à faire ?

On peut penser que le « recalibrage » de la politique étrangère américaine cherche effectivement un renforcement des liens stratégiques entre alliés, dans une affirmation de puissance nettement plus intrusive ou incisive vis à vis des tiers. Cela, en l’occurrence, au prix d’une escalade verbale américano-chinoise peu diplomatique, et pas sans risques puisqu’il s’agit d’une rivalité politique très vive et d’un engrenage potentiel entre deux très grandes puissances de capacité nucléaire dans une région de nationalismes et d’antagonismes latents ou explicites. On se demande évidemment jusqu’où Donald Trump peut aller dans cet exercice périlleux de l’escalade des tensions. Peut-on impunément jouer avec une puissance comme la Chine ? L’essentiel est que la volonté d’une maîtrise des événements et l’ intérêt commun finissent par dominer sans que des dommages déraisonnables soient infligés aux relations et à la sécurité internationales.

Une deuxième mutation stratégique

Barak Obama, dans une approche politique souvent qualifiée de faiblesse ou d’indécision (12), avait défini, après Bush, les paramètres d’une autre forme d’hégémonie, plus négociatrice, impliquant un usage différent de la force armée. Celle-ci incluait l’abandon des opérations de guerre massives, avec ce qu’on appelle la recherche d’une conception « light footprint » c’est à dire « d’empreinte légère » sur le terrain des conflits et, pour aller dans ce sens, l’engagement des forces spéciales, l’usage des drones, le développement des cyber-capacités… La guerre de Libye fut l’occasion pour les médias de désigner une nouvelle doctrine (c’est eux qui inventèrent la formule), celle du « leading from behind » soit un leadership par l’arrière, permettant aux États-Unis de ne pas tout centraliser et de ne pas engager toutes leurs forces, en fonction de leurs propres choix… Cette autre forme d’hégémonie, aux conceptions militaires spécifiques, ne signifiaient pas la fin des interventions militaires américaines (on le voit bien au Moyen-Orient et singulièrement en Irak). L’objectif était d’intervenir d’une autre manière, avec d’autres types de moyens… et des coûts moins élevés.

Avec Trump, on assiste à une nouvelle mutation ou transformation stratégique. Pour DT, Obama et Clinton ont affaibli les États-Unis et leur défense. L’ordre du jour est donc à la redéfinition d’une prédominance unilatérale pour une puissance renforcée et sans partage… sauf pour les coûts. Ce qu’il annonce en détail, à Washington en avril, et à Philadelphie en septembre, ne laisse aucun doute sur la volonté de développer l’outil militaire de façon volontariste : « reconstruire » la défense, augmenter les budgets, moderniser et renouveler l’arsenal nucléaire, renforcer l’Armée de terre, la Navy et l’Air Force. Il accuse aussi Obama d’avoir vidé le projet de défense anti-missile de sa substance. « Notre prédominance militaire, affirme-t-il, doit être incontestée, et si je dis incontestée c’est par quiconque et par tout le monde ».

Dans son discours de Philadelphie, Trump demande explicitement que tous les pays de l’OTAN paient promptement leur note, ce que beaucoup – souligne-t-il – ne font pas puisque cinq pays membres de l’OTAN seulement (y compris les États-Unis), atteignent aujourd’hui le minimum requis des 2 % du PIB pour les dépenses de Défense. Et il déclare (ce qui ne figure pas dans la transcription publique de son discours) : « ils n’ont pas de respect pour notre leadership ». Il souligne enfin : « je demanderai respectueusement à des pays comme l’Allemagne , le Japon, la Corée du Sud et l’Arabie Saoudite de payer davantage pour l’extraordinaire sécurité que nous leur procurons ». Pour Trump, faire payer les alliés apparaît donc comme un des moyens essentiels pour financer l’augmentation considérable du budget de la défense, que ses projets impliquent. Il en fait même un axe éminent de sa politique, motivé par l’exigence de respect que l’on doit à l’Amérique (pour reprendre sa formule)… ce qui est une façon de flatter de patriotisme tout en liant celui-ci au renforcement de la Défense, au financement des dépenses militaires et même à l’emploi… mais aussi à l’affirmation d’un leadership fort dans la relativisation des cadres multilatéraux.

C’est dans ce même esprit que DT annonça effectivement ne pas se sentir contraint par la défense collective, principe fondateur de l’OTAN, inscrit dans l’article 5 du Traité de Washington. Celui-ci, rappelons-le, stipule : « les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’un ou plusieurs d’entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties… ». Cet article 5 implique donc un engagement militaire des pays membres, donc des États-Unis, dans le cas d’un conflit armé concernant directement l’Alliance atlantique. Trump a cependant relativisé et minimisé cet automatisme dans le cas où il s’agit d’alliés n’ayant pas assumé leurs responsabilités financières, ce qui revient (dans une sorte de norme « pay to play » – payer pour jouer) à suspendre unilatéralement, pour insuffisance de contribution financière, la garantie collective, et américaine en particulier, de sécurité mutuelle. Évidemment, une telle menace ne dispose pas en elle-même d’une très grande crédibilité. En cas de conflit ouvert, l’importance des enjeux stratégiques face à la Russie dépasserait très vraisemblablement le poids des questions financières. En cas de crise, l’engagement militaire de l’Alliance, et notamment de Washington, ne dépendrait certainement pas des contributions financières des uns et des autres. En revanche, cette posture de l’administration américaine constitue la confirmation d’une volonté de relativisation de l’OTAN, au grand dam de Jens Stoltenberg, son Secrétaire général qui s’en est fort diplomatiquement inquiété. C’est bien l’affirmation du primat de la décision unilatérale américaine. Mais il faut noter que DT relativise sa propre… relativisation en proposant aussi une amélioration des missions et de la structure d’une OTAN qui reste, selon lui, une instance issue de la Guerre froide et à ce titre obsolète. Pour Trump, le cadre OTAN resterait donc, au final, un cadre nécessairement réformable mais stratégiquement pertinent. On se souvient, d’ailleurs, que la distanciation prise naguère par G. W. Bush vis à vis de cette organisation s’est, en fin de compte, progressivement émoussée devant les avantages d’une instance qui n’a cessé de structurer l’ascendant politique des États-Unis sur les Européens. En sera-t-il de même aujourd’hui ?..

Alors que la politique de Vladimir Poutine, en Ukraine surtout, a été jusqu’ici considérée comme un défi immédiat de sécurité, cette prise de distance de Trump vis à vis de l’OTAN et de son principe directeur ne manquera pas d’accentuer au sein de l’Union européenne, les inquiétudes des Pays baltes et de la Pologne particulièrement. Ces pays disent redouter un affaiblissement de l’implication stratégique des États-Unis en Europe. Ce chantage (comment désigner autrement cette pression pour un repartage du fardeau financier de la défense commune) ne restera probablement pas sans effet, au bénéfice de Washington.

On peut penser que cette insistance de Trump sur la reconstruction nécessaire d’une puissance militaire, comme argument patriotique et de fierté nationale, a joué un rôle actif dans la victoire électorale. Trump fut cependant accusé de désinvolture et de déclarations insultantes pour des propos visant les vétérans (13). Son attitude fit dire, y compris dans les médias, que cet homme là n’est pas fait pour devenir le prochain « Commandant en chef ». Pourtant, les vétérans (18,8 millions de personnes en 2015) ont très majoritairement voté pour lui (dans une proportion de 2 à 1). Dans une société « fatiguée » par les guerres, mais où beaucoup de vétérans se sentent abandonnés ou exclus (14), Trump n’a pas manqué d’inscrire cet enjeu électoral et idéologique dans sa campagne. « Une grande nation prend aussi soin de ses soldats », souligna-t-il dans son discours de Washington. « Notre engagement envers eux est absolu, dit-il encore. Une administration Trump donnera au service de ces hommes et de ces femmes le meilleur équipement et soutien dans le monde, là où ils servent, et les meilleurs soins du monde, lorsqu’ils reviennent, comme vétérans, à la vie civile ».

Ainsi, Trump a su apparaître à la fois en capacité de défendre ceux qui ont concrètement fait les guerres, les soldats, et en mesure de dénoncer celles et ceux – Clinton et Obama directement – qui en ont pris la responsabilité, et qui les ont conduites : « après avoir perdu des milliers de vies et dépensé des milliards de dollars – affirme-t-il – nous sommes maintenant, au Moyen-Orient, dans une situation pire que toutes celles ayant précédé. Je défi quiconque de pouvoir expliquer la vision stratégique de la politique étrangère d’Obama/Clinton. Ce fut un désastre total complet ».

Ambiguïté sur la dissuasion nucléaire

Donald Trump fut accusé de « manquer de consistance » et d’avoir des « comportements erratiques » en particulier à propos de la dissuasion nucléaire. Il fut critiqué pour des « gaffes à répétition », pour avoir dit à plusieurs reprises à propos des armes nucléaires : « si nous en avons, pourquoi ne pas les utiliser ?.. » Cette formulation fut largement interprétée comme le reflet d’une ignorance voire d’une irresponsabilité… Comment imaginer que l’on puisse pouvoir utiliser de telles armes ?.. Trump, pour beaucoup, y compris pour HRC, ne serait donc pas une personne à qui l’on peut confier la cruciale gestion de la dissuasion.

Le Président élu ne maîtrise peut-être pas les complexités et les subtilités réelles de la dissuasion. Mais il y a des experts pour ça, pour lui comme pour tous ceux qui l’ont précédé à la plus haute fonction… Le discours de référence prononcé à Philadelphie fut d’ailleurs préparé avec quelques conseillers spécialisés ayant tenu des postes importants comme Joseph Schmitz, ancien Inspecteur général du Département de la Défense (2002-2005) et ancien haut cadre du Groupe Prince et de Blackwater, société militaire privée liée à ce groupe, et de triste renom. Elle est, en effet, accusée d’assassinat extrajudiciaires et de crimes de guerre par des familles irakiennes. Ce discours de Philadelphie fut aussi rédigé avec l’aide d’une fondation (Heritage Foundation) qui est un organisme politique ultralibéral et ultraconservateur, spécialisé notamment dans les questions de défense. R. Reagan et G.W. Bush se sont appuyés sur ses travaux dans l’élaboration de leur politique. Cette fondation, durant la Guerre froide, a soutenu politiquement et militairement les mouvements anti-communistes et les organisations en guerre contre les régimes alliés de l’URSS : les Contras du Nicaragua ou l’Unita de Jonas Savimbi, par exemple.

Trump n’a donc probablement pas manqué de gens « compétents » – mais particulièrement réactionnaires – pour donner un début de cohérence à sa politique étrangère et de défense. Il reste que la formulation choisie par DT à propos des armes nucléaires suscite quelques questions. Trump, dans son ambition d’une « puissance militaire incontestée » aurait-il la tentation (comme ce fut le cas au temps G.W. Bush) de considérer les armes nucléaires comme des armes réellement utilisables ?.. Après tout, il ne serait pas le seul, loin de là, dans l’histoire complexe des théories de la dissuasion, à légitimer l’idée (particulièrement redoutable) selon laquelle ces armes peuvent être

des « armes d’emploi », c’est à dire des armes dont on peut se servir sur un champ de bataille, à condition que leur puissance, leur précision et leur capacité de pénétration soient déterminées pour cela. Mais on peut aussi interpréter les formulations de DT comme une confirmation de la prévalence, chez lui, de la conception plus commune ou plus stricte de la dissuasion selon laquelle les armes nucléaires sont à l’inverse des armes de non-emploi, des armes dont la puissance est telle qu’elles dissuadent par elles-mêmes l’agression. Il reste donc une ambiguïté. Une ambiguïté qui n’est peut-être pas due qu’à l’ignorance de DT, à la multiplicité et à la diversité de ses déclarations.

De quoi, s’agit-il, en effet, sinon de la définition même de la dissuasion qui impose un certain degré d’incertitude à l’adversaire (c’est un débat d’experts) afin de fragiliser ses plans et sa détermination. Là encore, le problème posé n’est pas celui de l’incompétence de Trump… qui s’est lui-même réclamé de l’imprévisibilité comme tactique nécessaire. Le problème est dans la nature même de la politique choisie. Et celle-ci, finalement, sur le nucléaire comme sur d’autres questions, recouvre bien des options choisies par ses prédécesseurs, Démocrates comme Républicains, même si son style et ses approches politiques – pour autant qu’on puisse en juger si peu de temps après les élections – font de lui un ultraconservateur non-orthodoxe mais un peu plus cohérent qu’on ne le dit. Il n’est certainement pas le fou ou le clown de la politique que certains ont voulu voir à travers sa rhétorique souvent variable et outrancière. C’est plus grave que cela.

Trump présenta son allocution de Philadelphie comme « a speech of military readiness », ce que l’on peut traduire par « un discours de volonté, ou d’investissement dans la défense ». Il y souligne ce qui doit correspondre, selon lui, aux « piliers d’une stratégie de sécurité nationale ». C’est en réalité un discours de posture politique générale. Mais ce qu’il dessine comme approche stratégique et militaire est très préoccupant. DT n’exclut rien : ni les armes nucléaires dites tactiques (celles qui seraient théoriquement utilisables sur un champ de bataille), ni la possibilité d’une frappe en premier ou frappe préventive (15), et jusqu’à l’éventualité d’un bombardement nucléaire en Europe… Il affirme vouloir ne se priver d’aucune option. Il annonce qu’il retirera ses forces du Japon et de Corée du Sud si ces deux pays n’accroissent pas leur contribution financière au coût de la présence militaire américaine sur leur territoire. Et si cela ne se produit pas, il se dit prêt à entériner le fait que Tokyo et Séoul se dotent de l’arme nucléaire notamment pour se garantir contre la Corée du Nord (16). Il y a bien, ici encore, une logique mais elle conduit à mettre en cause le régime de non-prolifération et le traité qui va avec. Trump, manifestement l’assume, même s’il enveloppe ce choix consternant pour l’avenir des relations internationales, dans quelques contorsions verbales témoignant de la difficulté à légitimer de telles options.

Les conceptions stratégique et militaire de DT sont donc très préoccupantes… Mais aussi, au delà des vétérans, très séduisantes pour la « communauté » militaire américaine, qui a bien voté pour lui, et pour le complexe militaro-industriel des États-Unis. La Bourse ne s’y est pas trompée qui a, dès après l’élection, enregistré une progression en forte hausse des actions correspondant aux principaux groupes industriels et équipementiers américains de la défense.

Iran : un « kill deal » bien difficile.

Trump a manifesté brutalement son hostilité à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, conclu en juillet 2015 entre l’Iran et les 5+1 (17). Sans faire de commentaires sur son contenu, il parla même de « l’accord le plus stupide de tous les temps » qui donnera « absolument » à l’Iran la possibilité de maîtriser l’arme nucléaire. Une telle opposition permettait, au cours de la campagne, d’accuser l’administration Obama d’avoir tout cédé et de permettre à l’Iran, jusqu’ici affaiblie par les sanctions, d’accéder au rang des grandes puissances nucléaires. En outre, cette hostilité convergeait parfaitement avec celle des autorités de Tel Aviv et des sympathies américaines pour Israël.

Cette rhétorique violemment dénonciatrice et apparemment sans nuances – to « kill the deal » (tuer l’accord)…fut la formule utilisée – était cependant accompagnée de propositions plutôt modératrices. Trump et ses conseillers (Walid Phares par exemple) n’ont pas insisté sur une abrogation de l’accord pour, en revanche, s’engager à réagir fermement à toute violation de l’accord et du Plan d’action qu’il contient. Ce qui est fort différent… Remarquons que cette posture ne contient aucune précision quant à la nature des violations visées. Cela dans un contexte où, précisément, Téhéran a globalement respecté l’accord. Et remarquons enfin que les menaces de Trump s’accompagnent de la volonté explicitement formulée de négocier… un « meilleur accord ».

Sur ce dossier du nucléaire iranien, comme sur d’autres, on constate ainsi un positionnement politique général destiné à montrer une intention de rupture franche et très rude par rapport à la politique Clinton/Obama, tout en apportant des nuances ou en ménageant quelques « portes de sorties » plus proches du compromis que de la confrontation directe (18). Mais on ne peut pas encore mesurer ce qui finira par ressortir de la gestion par Trump et son gouvernement de ce dossier majeur qui servira de test grandeur nature quant aux dispositions réelles et à la crédibilité du nouveau Président et de son équipe en matière de politique internationale et de défense. Mais aussi vis à vis de l’ONU, directement concernée par l’accord de Vienne et par son application. L’ONU où une ultra-conservatrice mais novice en politique étrangère (19) vient d’être nommée par Trump comme ambassadrice des États-Unis.

Évidemment, cette question du nucléaire militaire iranien nécessitait de la part de Trump un peu plus d’habileté ou de circonspection qu’on lui en a prêté. Ce qui est en jeu, en effet, ce n’est pas seulement un compromis sur le nucléaire avec plus ou moins de sanctions à la clé. Ce sont toutes les relations entre Washington et Téhéran, c’est la crédibilité internationale de la signature des États-Unis, et rien moins que l’état des relations internationales et stratégiques au Moyen-Orient.

Si Trump s’aventurait à démanteler l’accord de Vienne, l’Iran accepterait difficilement une autre négociation. Comment Téhéran pourrait, en effet, concéder à la renégociation d’un accord si difficilement acquis, simplement parce que la position officielle américaine aurait été modifiée ? Le résultat d’une telle décision serait inévitablement des tensions internationales nouvelles, des risques d’escalade et de relance du programme nucléaire iranien, mais aussi des divergences aux États-Unis et entre les États-Unis et les Européens, pour des raisons politiques mais aussi pour le futur des investissements occidentaux en Iran. Les conséquences pourraient enfin être lourdes pour les rapports de forces politique internes à l’Iran où les ultraconservateurs ne manqueraient pas de saisir une situation de crise pour contester les orientations réformatrices de Hassan Rohani. Et cela ne peut pas ne pas peser sur les relations internationales.

Même pour Trump et son Amérique censée retrouver la grandeur… il est compliqué de jouer avec tout cela. D’autant que l’accord de Vienne et son Plan d’action, ne constituent pas un simple compromis bilatéral entre Washington et Téhéran. C’est le fruit d’une diplomatie multilatérale ayant abouti par un travail complexe, à des engagements collectifs majeurs. L’Accord de Vienne, en effet, a été endossé par une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU (20). Cette résolution, en son article 1 «  approuve le Plan d’action global commun et appelle instamment à son application intégrale conformément au calendrier qu’il prévoit ». Cette application doit s’effectuer sous le contrôle de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA). Enfin, la résolution rappelle l’attachement des États membres du Conseil au Traité de non-prolifération (TNP), que l’Iran est censé respecter… En conséquence, si l’administration Trump dénonçait l’Accord de Vienne au nom du refus de voir l’Iran devenir une puissance nucléaire et bafouer ainsi le TNP, alors, cette administration étasunienne devra, pour sa propre crédibilité, renoncer elle-même à tout positionnement international susceptible, pour des raisons financières ou pour toute autre raison, de mettre en danger ce même TNP.

Ce traité reste effectivement le seul instrument juridique et politique existant apportant un cadre aux développements actuels du nucléaire militaire dans le monde. Dans le contexte international d’aujourd’hui, outrageusement dominé par des logiques de puissance, on mesure la fragilité du multilatéralisme et des traités internationaux. Ni le TNP, ni l’Accord de Vienne n’échappent aux risques de cette vulnérabilité. Conserver un ordre international où le droit et la responsabilité collective aient encore un sens constitue donc une priorité et une urgence. Si Trump balayait cette exigence ou se contentait d’en relativiser l’importance… les conséquences internationales pourraient être douloureuses. Enfin, la future administration américaine ne peut d’ailleurs pas oublier que l’Iran et les États-Unis font militairement face au même ennemi, Daech, en Irak et en Syrie. Les intérêts communs sont maintenant un peu plus serrés qu’on ne le croit. Trump n’a pas fini de mesurer la complexité des relations internationales et les contradictions multiples inhérentes à ses propres choix. Il a choisi un discours pour se faire élire. On ne sait pas encore quel type d’action il choisira pour gouverner. On mesure cependant la portée des enjeux.

Trump, pas si loin d’Obama…

Pour autant qu’on puisse en juger aujourd’hui, Donald Trump s’est globalement positionné sur une stratégie différente et moins interventionniste que celle d’Hillary Clinton et des néoconservateurs traditionnels (21), c’est à dire ceux qui ont approuvé ou nourri les guerres de Bush, par exemple John McCain. Celui-ci fait partie de ces « néocons » classiques pour qui collaborer ou sympathiser avec la Russie constitue une faute grave en soi. John McCain, ancien candidat à la présidentielle de 2008, est aujourd’hui Sénateur, Président de la Commission des Services de l’Armée du Sénat. Trump devra compter avec cette forte personnalité (issue d’une longue lignée familiale de militaires). McCain a déjà vivement critiqué DT durant la campagne de la présidentielle pour avoir approuvé certaines pratiques de torture, et pour un dérapage verbal concernant la famille d’un soldat musulman de l’armée américaine. Le consensus républicain sur la politique de Trump n’est pas encore réalisé…

Dès le mois d’août 2016, dans son discours de l’Ohio, DT affirme que la stratégie de « nation building » et de « régime change » est en échec. C’est un net rejet de l’option « bushienne » des engagements militaires massifs pour imposer des changements de régime par la force. C’est une façon d’entériner l’approche actuelle – celle de Barak Obama – résumée dans la formule imagée « no boots on the ground » (pas de bottes militaires sur le terrain). Mais se désengager d’Afghanistan , d’Irak, de Syrie et de Libye ne peut pas être si simple. Même si une forme de concertation avec Moscou – c’est ce que Trump a dit vouloir rechercher – pourrait éventuellement faciliter les choses en contribuant à quelques avancées pour un règlement politique, en particulier concernant la Syrie. L’extrême complexité de ces conflits et les liens entre eux, ne permettent pas les postures simplistes. Mais à l’évidence, Trump n’est pas si loin des prudences de Barak Obama. Il prend cependant le contre-pieds politique de son prédécesseur en dénonçant le discours du Caire de 2009 (22) comme le plus « malencontreux » que le Président Obama ait délivré en direction du monde musulman. Alors que ce discours, en contradiction avec la thèse du choc des civilisations, relevait précisément de la volonté d’un nouveau départ avec ce monde, en particulier le monde arabe, traumatisé par les guerres de « régime change » de G.W. Bush… Mais c’est un monde aujourd’hui profondément déçu par Obama. Il n’est pas sûr que DT se prépare à faire mieux !..

Trump n’est pas d’abord un idéologue, et la thèse du choc des civilisations ne sera plus cette sorte de prérequis idéologique, cadre doctrinaire préalable. Mais dans la pratique, ce qui nourrit et accompagne cette thèse réactionnaire, fonctionnera, et fonctionne déjà à plein : xénophobie, racisme, nationalisme… autant d’attitudes très concrètes qui semblent faire partie de l’exercice du politique selon Trump. Dans cet esprit, celui-ci ira jusqu’à dire, toujours dans son discours de l’Ohio: « au delà du terrorisme, comme on l’a vu en France, les populations étrangères (= les migrants et les réfugiés) apportent avec elles leurs attitudes antisémites. (…) En clair, Hillary Clinton veut être l’Amérique d’Angela Merkel, et vous savez quel désastre cette immigration massive a été pour l’Allemagne et pour le peuple d’Allemagne : le crime s’est développé à des niveaux auxquels personne ne pensait et n’aurait souhaité voir. Nous avons assez de problèmes dans notre pays, nous n’avons pas besoin d’en rajouter un ». D’où l’idée d’un mur sur la frontière avec le Mexique. Trump, il est vrai, a sensiblement reculé sur ce projet initialement pharaonique, et très hostile vis à vis des Mexicains. Cette entreprise a été depuis sensiblement pondérée, pour être plus modestement présentée en barrière dont une partie (une partie seulement) est déjà construite.

La presse américaine et d’autres organes de presse nous apprennent cependant aujourd’hui quelles sont les pratiques de l’homme d’affaires milliardaire. Trump, en effet, a déjà construit un mur… en Écosse. Et plus précisément à la frontière d’un terrain de golf réservé aux membres du « Trump International Golf Links », et d’un complexe hôtelier appartenant à son groupe. Installations situées dans le Nord-Est écossais, près de la mer, sur une côte sauvage et dans une zone écologiquement fragile. Il a fait construire ce mur, constitué d’une barrière et d’arbres, afin de bloquer la vue des résidents locaux qui n’ont pas accepté de vendre leur maison pour que Trump puisse, sur ces terres, étendre son « green » 18 trous particulier. Il leur a même envoyé la facture !.. Trump – qui a même insulté certains des habitants locaux – avait obtenu, en 2008, une autorisation du Gouvernement écossais de l’époque, mais en outrepassant la position des autorités officielle locales (23). On a beau se dire, qu’à un tel niveau de responsabilité, le politique tendra toujours à l’emporter en fonction des circonstances et des contraintes … il reste que des pratiques aussi consternantes laissent mal augurer de la suite. La déclaration outrageante du Président élu, rendue public après la mort de Fidel Castro, confirme largement ce sentiment d’une agressivité non contrôlée et d’un manque de décence caractérisé.

Trump et la question de Palestine : des périls et des inconnues

Environ une semaine avant le scrutin présidentiel, l’équipe de Trump a annoncé en faveur d’Israël, des promesses d’aide considérables, allant bien au delà du niveau habituel… mais – notons-le – ne reprenant pas le projet de mise en cause de l’Accord de Vienne.

Il y avait fort à faire puisque – par la grâce d’Obama – l’engagement de Washington auprès de Tel Aviv sur le plan militaire atteint déjà un niveau record. Le protocole d’entente entre Obama et Netanyahou prévoyant une assistance de 38 milliards de dollars sur 10 ans fut jugé par Trump comme « un bon premier pas » ne devant cependant pas constituer une limite (24). Ses conseillers assurèrent aussi que la future administration déplacera l’ambassade américaine à Jérusalem, et ne se permettra pas de « dire où Israël ne doit pas construire en Cisjordanie »… formule alambiquée qui équivaut à un permis de coloniser sans remontrances et sans les rappels de principe traditionnels (dénués d’effets) au droit international.

Il y avait d’autant plus à faire pour gagner un peu du vote juif que DT n’a pas toujours été si radical dans le soutien à Israël, et qu’une certaine montée d’antisémitisme et de racisme dans la campagne a suscité une préoccupation dans l‘électorat Juif. Le quotidien The Times of Israël (25) rappelle que l’année dernière « Trump avait dit qu’il serait neutre dans le processus de paix Israélo-palestinien et qu’il ne s’engagerait pas à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël ». Le journal souligne aussi qu’en mars dernier « Trump avait flirté avec l’idée de diminution dans l’aide à Israël ». D’où l’importance (électorale) cruciale pour DT d’exposer un positionnement politique pro-israélien total, y compris en soulignant une volonté d’élargir la bataille anti-BDS (boycott, désinvestissements, sanctions).

Malgré les assurances de son entourage sur le thème « Monsieur Trump est sérieux lorsqu’il annonce sa volonté de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem »… ou tout autre promesse de cette nature, on ne sait pas encore quelle sera vraiment la politique de l’administration Trump. Mais, là aussi, on mesure les dégâts et les risques d’une campagne électorale brutale et cynique. D’autant que les réactions de la droite et des autorités israéliennes furent du même niveau que la campagne de Trump. Avec la même volonté d’instrumentalisation. Des responsables politiques et des ministres, notamment ceux étant le plus marqués à l’extrême-droite (Avigdor Lieberman, Ministre de la défense ou Naftali Bennet, Ministre de l’éducation, par exemple) se sont rués sur les déclarations de Trump et sur sa victoire pour essayer d’acter et de légitimer la dépossession territoriale et politique du Peuple palestinien comme un fait inéluctable. D’où les consternantes formulations du type « l’ère de l’État palestinien est terminée »… Comme si l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis pouvait permettre à Israël d’échapper à tout rappel à l’ordre, et aux résolutions des Nations-Unies, pour obtenir ainsi un feu vert à la colonisation et à la légalisation des avants-postes d’implantation coloniale. Quand on se rappelle la formule utilisée par Newt Gingricht (26), ultra-conservateur réputé proche de Trump : le peuple palestinien est un « peuple inventé », on réalise, dans un contexte où il n’y a plus de « processus de paix », les dangers immédiats, mais aussi les risques de tensions dans le monde arabe, les menaces de confrontation directes dans les territoires occupés, voire en Israël même.

C’est peut-être en mesurant la réalité de ces risques que DT a finalement demandé à la droite israélienne de « calmer son euphorie » (27). Mais il a aussi annoncé vouloir lancer une initiative de négociation… pas une initiative de plus, a-t-il insisté, mais une initiative qui puisse aboutir… Comment, et à quelles conditions ? Son entourage ayant souligné que les « implantations » coloniales ne sont pas un obstacle à la paix, et qu’une solution à deux États n’est pas la priorité… on se demande bien quelle proposition pourrait sortir du chapeau. D’autant que toute solution, selon Trump et ses conseillers devrait dépendre du « désir des parties de négocier pour conduire un accord »… ce qui ramène le débat à l’affirmation, tant de fois répétée par les autorités israéliennes, selon laquelle il n’y a pas de chemin possible et acceptable hors d’une stricte négociation bilatérale… Exit le droit international, la responsabilité collective et le cadre multilatéral des Nations-Unies.

Trump devra, ici encore, sortir de la rhétorique électorale pour faire des choix. Quels seront-ils ? Sera-t-il si simple pour son administration, et pour la pertinence globale de sa politique, de replacer, sur des options de bases brutales, la question de Palestine au centre des enjeux internationaux alors qu’il y a bien d’autres sujets immédiats de préoccupation au Moyen-Orient ? Cette administration pourra-t-elle se mettre à dos au moins une partie du monde arabe, peuples et gouvernements, en appuyant davantage encore que Barak Obama et Hillary Clinton n’ont pu le faire, la politique israélienne d’apartheid, l’occupation militaire et la colonisation du territoire palestinien ? Tout semble cependant possible tellement les convergences idéologiques réactionnaires apparaissent fortes entre Donald Trump et les dirigeants de Tel Aviv. Mais les marges de manœuvre sont-elles si fortes ?

Rhétorique électorale et principe de réalité

Trump devra compter avec la Constitution, avec un Parti Républicain divisé, avec le Congrès, avec la Cour suprême, avec la presse, avec une culture politique américaine faite de libéralisme social et de libertés individuelles… Autant de contraintes réelles… et théoriques. Il n’aura donc pas tous les pouvoirs. Mais il aura beaucoup de pouvoir, même si l’on sait que système institutionnel américain est plus équilibré que le système français. (Celui-ci est beaucoup plus marqué par un surplomb du pouvoir exécutif, en particulier du Président, sur l’ensemble de la vie politique).

Trump n’aura pas non plus les mains complètement libres dans un monde de crises, d’émergences de puissances nouvelles, de guerre économique, de concurrences et de rétorsions commerciales… Déjà, et l’ONU et l’OTAN, en des termes ajustés, ont rappelé au Président élu, mais pas encore en fonction, les règles de l’ordre mondial actuel. Un ordre particulièrement complexe où les puissances occidentales ne peuvent plus prétendre à une hégémonie sans partages et sans problèmes. Elles ne sont plus capables de maîtriser les relations internationales à leur guise. Même la première puissance mondiale ne peut déterminer les « agendas » de l’ international à elle seule.

Ceux qui ont comparé l’élection de Donald Trump au Brexit ont raison. Trump lui même l’avait affirmé : « ce sera un Brexit plus, plus, plus… ». Ces deux séquences sont effectivement le produit des limites politiques atteintes aujourd’hui dans les économies occidentales, par l’ensemble des politiques conduites. L’élection de Trump, obtenue avec le slogan « une Amérique qui doit retrouver sa grandeur », est en réalité l’expression d’un (relatif) affaiblissement, et la traduction d’une nouvelle recherche d’adaptation politique et stratégique destinée à poursuivre à la fois une logique de puissance, un système de domination, de production de richesse et de profit. Cela dans des rapports de classe et dans un ordre international qui le permettent. C’est ce qui pourra donner la cohérence de la présidence Trump, au delà des excès, des effets de rhétorique, du dédain plus ou moins marqué pour les pratiques de la diplomatie et le politiquement correct.

Il est donc fort probable que Trump se montrera plus pragmatique qu’idéologue, et qu’il va préférer les « deals » liés à la pratique, aux « dogmes » liés au respect des principes (28). A peine a-t-il été élu qu’il a su déjà effacer de son programme les mesures les plus rédhibitoires comme l’expulsion de 11 millions d’immigrés pour vouloir n’en chasser qu’un maximum de 3… c’est à dire pas plus que Barak Obama entre 2009 et 2015. Trump a aussi dessiné les contours d’un réalisme qui sied à l’homme d’affaires… mais aussi à la nature actuelle des relations internationales. La reconstitution d’une puissance massive et unilatérale, dégagée la plus possible (lorsque c’est possible) des contraintes collectives du droit donnera ou redonnera à son administration les coudées franches pour négocier des compromis, pour s’arranger tant avec la Russie qu’avec la Chine, avec la Turquie comme avec bien d’autres acteurs afin de se partager les zones d’influence, les espaces, les ressources dans un équilibre (qui peut être précaire) des rivalités, des intérêts, des visées stratégiques. La logique de Trump c’est un ordre mondial plus que jamais fondé sur les rapports de forces et sur l’exercice de la force. Un ordre dans lequel il faut être à l’initiative pour dominer.

Quelques commentateurs et experts ont, précisément, voulu voir dans cette évolution la fin d’un ordre international, celui qui suivit la Guerre froide. Il est évidemment trop tôt pour savoir ce que Trump et ses équipes pourront réellement changer, ruiner, réaliser… durant le mandat de quatre ans qui va s’ouvrir. Mais on perçoit que le mythe entretenu d’une Amérique porteuse d’un idéal démocratique et d’un message universel, le mythe de la puissance positive « indispensable », ce mythe là, déjà sérieusement usé et ébranlé depuis les guerres de G.W Bush, va sombrer encore un peu plus profondément. Les États-Unis sont en train de perdre cet accompagnement constitué de valeurs idéologiquement honorables mais totalement usurpées. Cette annexion morale pour convenance stratégique sera, en effet, beaucoup moins nécessaire dans un réalisme qui a le « mérite » de montrer plus nettement ce qu’il y a de pire dans un ordre mondial néo-impérial où les plus puissants se partagent les pouvoirs et les richesses.

Dans quel monde voulons-nous vivre ?

Trump a su saisir les potentialités politiques dangereuses de cette crise essentielle en cristallisant les peurs et les attentes qu’elle suscite sur quelques options fortes et symboliques celle des « 4 P » : Protection, Patriotisme, Puissance … et même la Paix, concept qu’il a su retourner contre Clinton et Obama en stigmatisant la politique ayant produit les désastres, les guerres et les chaos du monde arabe et du Moyen-Orient.

On comprend aussi la satisfaction exprimée en Russie. Non seulement HRC, perçue comme une interventionniste plus dure qu’Obama est battue mais, en plus, DT semble vouloir rompre avec les paramètres d’un ordre international et européen qui, après l’écroulement du bloc de l’Est, a permis l’extension de l’OTAN jusqu’aux portes de la Fédération de Russie. Le projet porté par Vladimir Poutine de la reconstitution et de l’affirmation d’une puissance russe y trouve son compte. La crise existentielle de l’Union européenne, le Brexit, les divisions européennes, les courants populistes et pro-russes en Bulgarie, en Moldavie, en Hongrie… tout cela converge et valide l’ambition russe. C’est aussi pour cela que l’ordre international et européen issue de la fin de la Guerre froide s’épuise. C’est bien l’hégémonie occidentale qui est sur la sellette dans un processus de hiérarchisation nouvelle et de redistribution mondiale de la puissance. Certains ont parlé « d’événement révolutionnaire » devant un ordre mondial en péril (29). Depuis la chute du mur et l’exacerbation de la crise dans les années 90, l’ordre mondial est dans une mutation de crise permanente. A mesure que montent les attentes et les enjeux issus de l’exaspération sociale, des inégalités, des insécurités pour les peuples… attentes sans réponses, dans une escalade néolibérale et autoritaire dramatique… les contradictions explosent, les conflits se durcissent, les antagonismes de puissances et les concurrences s’exacerbent. Trump sera-t-il l’acteur contraint d’une adaptation et d’une forme de nouvelle régulation, ou celui d’une aggravation et d’une surenchère conflictuelle dangereuse ? Ou bien les deux à la fois ?

Les dirigeants de l’Union européenne ont-ils mesuré l’ampleur du défi ? Pour la énième fois ils se sont engagés à faire progresser la construction européenne, cette fois-ci en définissant un Plan global de mise en œuvre de la stratégie déjà existante de l’UE en matière de sécurité et défense. On peut donc soutenir que la réponse européenne, d’une certaine façon, se restreint au cadre définit par Trump. La pression de Washington et de l’OTAN en faveur de l’augmentation des dépenses militaires (30) de chacun des pays de l’Alliance va se renforcer, mais elle n’est pas nouvelle. L’UE reste dans ses problèmes, dans l’incapacité à définir une vision propre, pour le futur immédiat et pour l’avenir, c’est à dire au delà de la présidence Trump. L’espace politique à investir est pourtant énorme. L’Union et chaque État membre ont devant eux les enjeux de la sécurité internationale et européenne, de la coopération et des partenariats pour le développement, du multilatéralisme et de la responsabilité collective… Il est notamment absolument nécessaire de construire quelque chose comme une « obligation » diplomatique de la négociation d’intérêt mutuel, dans le cadre de principe prioritaire d’égalité, de souveraineté et de coopération.

La situation ouverte par l’élection de Trump devrait au moins pousser à l’ouverture d’une redéfinition radicale de la relation avec la Russie. Elle devrait permettre l’élaboration d’options alternatives sur le désarmement nucléaire et sur la pertinence – plus précisément la perte de pertinence dans le contexte international actuel – de la dissuasion, sur l’établissement d’une zone dénucléarisée au Moyen-Orient, sur les conditions du règlement des conflits, en particulier dans le monde arabe, notamment pour le règlement de la question de Palestine. N’est-ce pas aussi l’occasion d’un débat de fond sur la nature du lien transatlantique, sur la légitimité de l’OTAN, sur la nécessité impérieuse de dépasser la subordination stratégique politique et culturelle de cette Europe qui ne peut avoir d’avenir que dans une rupture nette avec les politiques conduites jusqu’ici.

L’élection de Trump devrait interroger les Européens pour ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. En sont-ils capables ?

Imaginons, enfin, que Donald Trump puisse d’aventure mettre en œuvre tout ce qu’il a annoncé… L’inévitable résultat serait un bouleversement majeur de l’ordre mondial, un basculement géopolitique global de grande dimension. Ce que dessine globalement les idées de Trump, c’est en effet, une fin de ce qu’on appelle « le monde libre », c’est à dire, ce monde capitaliste occidentalo-centré, structuré sur quelques conceptions politiques et thématiques institutionnelles et idéologiques : lien stratégique euro-atlantique, économie de marché, libre-échange, régime parlementaire et État de droit, référents démocratiques et Droits humains…

Un monde dont le modèle néo-libéral, hier triomphant, les institutions et les mythes fondateurs sont usés et dépassés par une crise globale de système. Trump s’est permis de réhabiliter la torture (31) et les assassinats ciblés dans la lutte contre le terrorisme. Il a désigné Stephan Bannon comme Conseiller stratégique à la Maison Blanche alors qu’il s’agit d’un individu d’extrême droite salué par le Ku Klux Kan, les suprémacistes blancs et les néonazis (32). Il a instrumentalisé sans vergogne les peurs et les rancœurs. Il s’est nourri électoralement de la désespérance sociale, des ressentiments et les désirs de revanche… Il va s’adjoindre des ministres et des collaborateurs controversés (pas tous) et parmi eux les plus réactionnaires, farouchement opposés à l’avortement, au mariage homosexuel, au contrôle du port d’armes, à « l’Obama care », à l’ONU, à l’Accord de Paris sur le changement climatique… c’est à dire des ultra-libéraux, des ultra-sécuritaire, souvent racistes, anti-sémites, anti-Islam, anti-immigrés… Trump, pourrait faire bien pire et, sur de redoutables arguments, installer les bases d’un ordre mondial plus sauvage encore que celui d’aujourd’hui. On observe d’ailleurs, mais ce n’est pas nouveau, des reculs institutionnels significatifs. Par exemple des mises en cause judiciaires et politiques répétées de la Cour pénale internationale dont la crédibilité est effectivement en question. Trump et son entourage risquent bien d’être des accélérateurs de ces effondrements, de toutes ces dérives, et de ce monde-là. C’est un monde finissant. Le débat, en tous les cas, doit se situer à ce niveau de problématique.

Reste cependant une question. Trump, Président élu, n’est pas le Trump candidat. Et pas un commentaire n’échappe à l’évidence d’une considérable incertitude sur le monde qui vient, sur ce monde selon Trump et sur ses conséquences pour tous. On comprend bien que Donald Trump, en réaliste et en pragmatique, devra sérieusement accommoder ce qui lui a servi de programme et d’argument électoral avec les réalités et les contraintes du système, avec les contradictions de l’ordre et du désordre international actuel. L’incertitude reste naturellement qu’on ne peut savoir où se placera le curseur de cette inévitable adaptation.

La politique de Trump, naturellement, n’est pas encore lisible. Comment le serait-elle, d’ailleurs, puisque cet homme d’affaires n’a pas vraiment de doctrine stratégique élaborée à faire valoir, n’a pas de vision internationale explicite, n’a pas de projet politique digne de ce nom, hormis une logique ou une cohérence d’ensemble fondée sur des valeurs ultra-conservatrices. Une logique incontestable mais évidemment incapable, dans ses contenus et sa portée, de former l’appareil intellectuel et politique nécessaire pour faire face à la crise actuelle du système capitaliste et crise de civilisation.

Il est donc temps de contribuer à bâtir des conceptions nouvelles pour un ordre mondial qui puisse en particulier interroger et mettre en cause le concept central de Puissance. La puissance est un moteur politique et idéologique. Elle est à la fois moyen et finalité dans le capitalisme. Une telle approche critique doit permettre une réflexion de fond sur la question essentielle : dans quel monde voulons-nous vivre ?

1) Journaliste canadienne, militante progressiste et altermondialiste, auteure de nombreux ouvrages dont « la stratégie du choc » (2007) et « Tout peut changer » (2014).

2) Discours de Philadelphie, 7 septembre 2016.

3) Voir « le réflexe isolationniste , François Reynart, L’Obs, No 2716, 24 11 2016.

4) Discours de Washington, 27 04 2016.

5) Discours prononcé à l’Université d’État de Youngstown, Ohio, 15 08 2016.

6) « Top jobs for generals stir fears of agression », Mark Landler and Helene Cooper, New York Times, 23 11 2016.

7) Trump a dit qu’il demanderait un rapport dans les 30 jours pour éradiquer Daech. Il n’a pas déclaré vouloit atteindre cet objectif en 30 jours, contrairement à de multiples interprétations. Voir son discours à Philadelphie (07 09 2016).

8) C’est à dire une mise en cause de la doctrine qui vise à interdire à des adversaires l’usage des armes nucléaires en raison de l’ampleur des représailles qu’ils encourent.

9) Il faut se rappeler que G. W. Bush et B. Obama furent eux aussi qualifiés d’isolationnistes au début de leur mandat.

10) Voir « Trump draws rebute after saying U.S. isn’t bound to One China Policy, Emily Rauhana, The Washington Post, 12 12 2016.

11) Conférence donnée au CSIS le 22 04 2016.

12) Il est critiqué en particulier pour avoir refusé, en 2013, d’intervenir militairement en Syrie et de préférer un accord russo-américain pour le démantèlement de l’arsenal chimique du régime, alors que celui-ci était accusé d’avoir franchi la « ligne rouge » de l’utilisation de cette arme dans la confrontation armée interne.

13) Voir « Trump’s PTSD comments were dangerous : veterans », Jeremy Angenend, USA Today, 06 10 2016 et « Why many veterans are sticking with Trump, even after he insulted a Gold Star family, The Washington Post, Thomas Gibbons-Neff and Dan Lamothe, 22 08 2016.

14) « Veterans feelings abandoned, stand by Donald Trump », Nicholas Confessore, The New York Times, 02 11 2016.

15) Ce qui reste, à l’heure actuelle, la position officielle de l’OTAN et de l’administration américaine malgré certaines hésitations de Barak Obama qui n’a finalement pas exclut cette option.

16) « Transcript: Donald Trump Expounds on His Foreign Policy Views », Interview par David Sanger et Maggie Haberman, New York Times, 26 03 2016.

17) C’est à dire les 5 membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU + l’Allemagne.

18) On peut penser que c’est le cas avec Cuba. Trump a posé des « conditions »… Une levée du blocus sera probablement plus compliquée, mais une mise en cause des relations diplomatiques récemment rétablies serait aussi difficile pour des raisons politiques et économiques.

19) Il s’agit de Mme Nikki Haley, Gouverneure de Caroline du Sud, connue notamment pour avoir signé une législation ayant pour objectif de contrer une campagne de désinvestissements visant la politique israélienne d’occupation et de colonisation en Palestine.

20) Résolution 2231 (2015) du 20 juillet 2015.

21) Certains d’entre eux, très liés aux guerres et à la politique néo-impériale des États-Unis ont annoncé avoir choisi de voter pour HRC, et pas des moindres : George H. Bush (père), Richard Armitage, Bent Scowcroft…

22) Discours de Barak Obama du 04 06 2009 au Caire.

23) Voir « The Wall Trump built – in Scotland », Katrin Bennhold, New York Times, 25 11 2016.

24) Voir « Trump advisers unfurl Israël plan in last gasp bid for jewish vote », Ron Kampas, The Times of Israël, 02 11 2016.

25) idem

26) Newt Gingricht est un membre connu du Parti Républicain, ancien Président de la Chambre des Représentants (1995-1998).

27) The Times of Israël, 16 11 2016

28) On sait, par exemple, qu’en 1998, Trump a délibérément violé l’embargo contre Cuba afin d’y trouver des opportunités d’investissements dans l’immobilier…

29) Voir, par exemple, «La victoire de Trump est celle de l’Amérique qui se ferme », Dominique Moïsi, Les Échos, 10 11 2016.

30) Afin d’atteindre pour chaque pays le niveau de 2 % du PIB, maintes fois rappelé au sein des instances de l’OTAN.

31) Il a donc récemment reculé sur l’usage de la torture en insistant non pas sur la question de l’éthique en politique, mais sur « l’efficacité » de cette pratique…

32) On notera que Steve Bannon avec lequel Marion Maréchal Le Pen veut travailler, à l’intention d’installer en France une version française de son site Breibart News.

Alep, Mossoul… à chacun ses crimes de guerre ?..

Le très sérieux quotidien américain The Washington Post a publié le 1er décembre dernier un article qui semble assez précis, concernant les victimes civiles des bombardements effectués par la coalition militaire dirigée par les États-Unis en Irak et en Syrie.

Voici quelques extraits significatifs (traduction J. Fath) de cet article écrit par Thomas Gibbons-Neff, et intitulé : « La coalition sous direction américaine en Irak et en Syrie reconnaît la mort de 54 civils au cours de bombardements aériens ». L’article précise qu’il s’agit là de 54 tués « additionnels » dans la période du 31 mars au 22 octobre.

« Cette annonce porte le nombre total de victimes civiles reconnues par la coalition américaine à 173 depuis que celle-ci a commencé les bombardements aériens contre « l’État islamique », durant l’été 2014.

« Des groupes de défense qui surveillent les frappes aériennes américaines estiment que le nombre de victimes civiles est significativement plus élevé et disent que le gouvernement amenuise trop souvent les rapports issus des médias locaux et des activistes sur le terrain. »

« Du fait d’une faible présence au sol, la campagne militaire américaine est souvent incapable de vérifier combien de personnes ont été tuées, sauf à travers les rapports effectués par les pilotes eux-mêmes, et par les images de surveillance. »

« Au début de la campagne aérienne américaine, le Centcom (= Commandement militaire central des États-Unis) a rendu publiques des enquêtes partiellement expurgées concernant les erreurs de bombardements. Ce n’est plus le cas. A la place, les enquêtes semblent rendues publiques seulement à la suite d’une requête effectuée en vertu de la Loi sur la liberté de l’information. »

Cet article suscite plusieurs remarques. Il montre d’abord que le régime de Damas n’est pas le seul à commettre des crimes de guerre en bombardant les populations civiles. Les crimes de la coalition dite « arabo-occidentale » sous direction des États-Unis sont cependant systématiquement passés sous silence médiatique et politique. Washington y contribue donc en tentant de les masquer.

On peut aussi faire preuve de lucidité et remarquer que les bombardements indiscriminés ou volontaires de l’armée de Bachar El Assad font probablement bien davantage de victimes (si l’on en croît les chiffres avancés), et que celles-ci ne sont donc pas le seul dramatique résultat d’erreurs de frappes. Mais « l’erreur » est-elle vraiment une circonstance atténuante ? Il reste que l’évaluation du nombre des victimes semble toujours assez difficile à faire.

Enfin, faut-il seulement compter les cadavres et hiérarchiser les responsabilités ? Ou bien faut-il dire à quel point tout ceci est insupportable comme résultat tragique de confrontations de puissances régionales et de grandes puissances pour des stratégies et des intérêts dans lesquels la sécurité des populations civiles, les êtres humains, la vie… n’ont plus guère d’importance. Où est l’éthique en politique ?

Dans un conflit, surtout de cette dimension, l’information elle-même revêt – on le sait – une dimension politique voire stratégique décisive. On attend pourtant de la presse et des médias français et européens, ainsi que des responsables politiques, en fonction ou non, un vrai effort d’objectivité et une exigence de vérité qui font aujourd’hui totalement défaut. Il y a trop de partialité, de soumission et d’indignité dans le traitement des guerres. Des guerres auxquelles la France ne contribue que trop.

CRLDHT – Tunisie 20è anniversaire

Le vendredi 2 décembre 2016, le Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT) a fêté ses 20 ans au cours d’une soirée chaleureuse, combative, solidaire…et pleine d’humour. Merci au CRLDHT, à Mouhieddine Cherbib, pour cette initiative qui a permis de rendre un hommage particulier à tous les démocrates et progressistes tunisiens, à des personnalités connues pour leur engagement éthique et démocratique et à de grands militants: Monseigneur Gaillot, Khémaïs Chammari (nommé ambassadeur de Tunisie à l’UNESCO en mars 2011), Jean Bellanger (prêtre ouvrier et militant à la CGT et au PCF), notamment… La péniche Bali – qui accueille et soutient  les causes alternatives – était  très chargée ce soir là. On reconnaissait dans la foule: Kamel Jendoubi, ancien Président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections, nommé Ministre chargé des relations avec les institutions constitutionnelles, et des Droits de l’Homme en 2015 (Gouvernement Habib Essid). Mokhtar Trifi, Président d’honneur de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et Vice-président de l’Organisation Mondiale Contre la Torture (l’OMCT a un statut consultatif auprès des Nations-Unies). Souhair Belhassen, Présidente d’Honneur de la FIDH, Sophie Bessis, historienne et journaliste, Gilles Manceron, historien et membre de la direction de la LDH, Annick Coupé, ATTAC, ancienne Porte-parole de l’Union Syndicale Solidaire (2001-2014), Gilles Lemaire (ATTAC), Bernard Dréano (CEDETIM), Alima Boumediene, Tarek Ben Hiba, Jean-Paul Lemarec, Bernard Ravenel… Et beaucoup d’autres qui me pardonneront (peut-être) d’avoir oublié de les citer.

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Syrie…commentaires sur une crise globale.

L’analyse rapide qui suit est un commentaire sur un intéressant texte de Richard Labévière « ALEP : TROIS BATAILLES DANS UNE CRISE GLOBALE… ». Ce commentaire est le fruit d’une sollicitation de Luc Brossard pour Espace Marx Toulouse Midi-Pyrénées. Voir: syrie-trois-batailles-dalep-labeviere-22-08-16

Ce texte de Richard Labévière (journaliste bon connaisseur du monde arabe) est une approche des causes et des diverses « configurations » – si je puis dire – de la bataille d’Alep dans une crise majeure. Je suis dans l’ensemble d’accord avec le contenu de ce texte. Celui-ci soulève de multiples questions et pousse au débat… C’est un texte compliqué comme la réalité l’est elle-même. Je vais exprimer les choses très rapidement, à ma façon. C’est une première réaction. L’analyse de la crise syrienne mériterait bien davantage.

La crise syrienne est, de mon point de vue, une confrontation globale. Les enjeux (géopolitiques, économiques, énergétiques…), le nombre des victimes et l’ampleur des mouvements de population (réfugiés et déplacés), l’ampleur des destructions matérielles et politiques  (des villes, des États, des régimes)… Tout cela fait qu’on peut parler, me semble-t-il, de la première grande guerre ou grande confrontation stratégique du 21è siècle. On voit bien, d’ailleurs, la superposition ou l’intrication des enjeux et des batailles (comme dit Labévière), entre le national, le régional, l’international. Dans cet affrontement de grande dimension le sort de la Syrie n’est finalement qu’un aspect.

On constate qu’il n’y a pas de convergences d’intérêts, de stratégie collective digne de ce nom, entre les différents acteurs, contre les forces du djihadisme (EI ou Al Qaida…pour aller vite). Même au sein de la Coalition occidentale et arabe dirigée par Washington. On peut dire, en effet, que chaque protagoniste a ses propres visées stratégiques et (à des degrés divers) ses propres adversaires ou ses problématiques particulières : les Kurdes pour la Turquie; l’Iran pour l’Arabie Saoudite et Israël; la Russie pour les États-Unis… Ce qui domine, ce sont les logiques de puissance. Des logiques régionales et des logiques de grandes puissances qui peuvent s’affronter ou se rejoindre partiellement. D’où des alliances complexes et changeantes… qui peuvent, d’ailleurs, ne pas tenir totalement compte, ou s’aligner sur les axes stratégiques essentiels: l’appartenance à l’OTAN pour la Turquie qui joue de façon très autonome sa propre partition, par exemple. La politique turque s’est tout de même infléchie. Ankara a finalement cherché à s’adapter face à la montée en force de la Russie (il y a des intérêts communs), mais aussi face au danger de déstabilisation que l’Organisation de l’État islamique a fini par représenter. Cela n’exclut pas (pour chacun) les instrumentalisations, les ambiguïtés, les double-jeux, les non-dits… Chaque puissance cherche à garder ses « cartes » dans un jeu compliqué. C’est une somme hétéroclite voire contradictoire de visées stratégiques et de diplomaties d’intérêts particulier. On est à des années-lumière du multilatéralisme. L’ONU est absente. La France ne fait rien pour remettre au centre cette institution universelle.

Richard Labévière distingue « trois batailles ». Je reprends ses 3 points avec simplement quelques remarques.

Un : la bataille du régime de Damas qui veut reconquérir son territoire national…  Le régime de Bachar El Assad a cherché et obtenu une militarisation de la crise syrienne, dès le départ, en 2011, par une répression militaire très brutale et meurtrière contre le mouvement populaire opposé au régime, mouvement qui s’est inscrit dans ce qu’on appelle « le Printemps arabe ». Cela nécessiterait cependant une analyse sérieuse afin de mesurer la réalité et la complexité des événements. Il ne faut pas exclure, alors, les manipulations et les ingérences extérieures pour déstabiliser Damas. Rien n’est simple… On observe cependant que cette militarisation a profité aux djihadistes et à leurs parrains saoudiens et du Golfe. Il a fallu que la Russie et l’Iran, en particulier, interviennent avec le Hezbollah, pour renverser les rapports de force et la perspective qui paraissait fatale pour Damas… Mais tout n’est pas encore définitivement joué. La défaite militaire (territoriale) de l’OEI, de Jabat el Nosra et des autres groupes ou regroupements armés… ne signifiera pas non plus la fin politique et idéologique de ce djihadisme. Ni, plus largement, celle des risques de confrontations dans un contexte où les intérêts stratégiques des différents acteurs resteront divergents comme ils le sont aujourd’hui. La reprise de Mossoul et de Raqqa changera la donne sans régler le fond. On voit bien, d’ailleurs, que la bataille de Mossoul soulève le même genre de questions. La reprise de cette grande ville est dans l’intérêt de tous les acteurs (États, forces kurdes…) qui mènent l’offensive, mais ces acteurs ont tous des intérêts différents et même divergents. Qui va dominer à Mossoul lorsque la ville ne sera plus aux mains de Daech ? Le gouvernement irakien (donc une obédience chiite), une « gouvernance » sunnite locale…Et que fera la Turquie au nom de ses intérêts régionaux et des populations turkmènes  ? On n’est pas sortis des contradictions et des confrontations.

Deux : la bataille interne à la mouvance des groupes armés, dans laquelle les djihadistes l’ont emporté… On a, en effet, du mal à voir aujourd’hui où se trouve les acteurs « modérés », manifestement très affaiblis… et alliés aux djihadistes à Alep. Ce qui est confirmé par bien des observateurs compétents. C’est un problème pour l’avenir. Il n’y a, apparemment, pas de forces démocratiques déterminantes, capables de jouer un rôle décisif dans ce désastre politique. En tous les cas pas dans ce contexte là. Dès le début de la crise syrienne, d’ailleurs, les forces dits « modérées », ou progressistes n’ont pas réussi à construire des accords entre elles. La militarisation de la crise a favorisé cette évolution qui rend difficile – mais pas impossible – une issue négociée à la crise politique intérieure syrienne, qui reste nécessaire.

Trois : la bataille qui oppose les troupes de Damas contre les Kurdes… On a assisté récemment à un rapprochement, entre la Russie et le régime de Damas, d’une part,  la Turquie d’autre part. C’est une forme d’échange d’opportunité, si on peut dire. Au terme de cet accord tacite, la Turquie, allié actif et soutien direct initial des djihadistes, laisse la Russie et Damas reprendre Alep aux mains de ces djihadistes. Tandis que la Russie et Damas laissent la Turquie s’attaquer aux kurdes (qui ont le soutien américain) et au projet territorial et politique kurde en Syrie. On sait, en effet, qu’Ankara refuse catégoriquement la perspective d’un État kurde voire de l’autonomie d’un Kurdistan.

On est bien dans des logiques de puissance. Alep n’est pas seulement la tragédie d’une population civile bombardée par le couple Damas/Moscou … Alep est en quelque sorte le lieu des confrontations multiples qui constituent la réalité globale de la crise syrienne. Cela n’enlève rien aux souffrances des habitants d’Alep sous les bombes. Ce qui sortira de cette bataille d’Alep sera une expression des confrontations d’une crise globale. C’est pour cela que cette bataille est si importante politiquement: ce n’est pas qu’un symbole politico-humanitaire. Elle traduit aussi un rapport de force et un enjeu d’ensemble.

Notons enfin que les habitants de Mossoul éprouvent certainement un même type de craintes et de souffrances que ceux d’Alep, sous les bombardements et les offensives de la Coalition dirigée par les États-Unis. Et cela risque d’être rude. Il n’y a pas de missiles capables de distinguer civils et combattants… Surtout lorsqu’il faut mener les combats dans des zones urbaines denses et encore peuplées.  Il faut évidemment distinguer les réalités, leurs complexités (passées souvent sous silence), leurs aspects dramatiques… de l’instrumentalisation médiatique dont elles sont l’objet.

Les politiques de puissance constituent  une des caractéristiques majeures de l’ordre international actuel, et de la crise de cet ordre là. On observe d’ailleurs à quel point le Politique, les enjeux sociaux et démocratiques tendent à passer au second plan, voire à s’effacer lorsque la confrontation armée l’emporte comme objectif stratégique prioritaire. Le Proche-Orient n’a pas fini d’être au centre des enjeux géopolitiques mondiaux. Il est d’autant plus consternant de voir la France s’inscrire dans ces logiques de force sans prendre la moindre initiative pour favoriser le multilatéralisme au sein des Nations-Unies. La grande question posée au Proche-Orient relève effectivement de la responsabilité collective. C’est celle de la reconstruction, surtout politique, institutionnelle mais aussi économique et sociale. Cela prendra du temps…Mais cela  devrait se préparer dès aujourd’hui.

Dans le texte de Richard Labévière il y a, enfin, deux questions qui, de mon point de vue, nécessiteraient quelques débats ou davantage d’argumentation.

Première question: Richard Labévière fait référence de ce que des stratèges appellent une politique  » d’instabilité constructive ». Ce fut effectivement une formule ou une option stratégique américaine, en particulier avec G. W. Bush. Cela peut signifier, en effet, que les États-Unis avec leurs alliés cherchent à maîtriser une stratégie globale de guerre, de déstabilisation, de divisions et d’instrumentalisation du communautarisme.  Une stratégie pensée et mise en œuvre pour affirmer et renforcer leur hégémonie, pour contrer la Russie, la Chine, l’Europe…  Cela mériterait davantage d’explications. Il me semble que l’on ne peut pas passer outre les réalités de la crise systémique, la montée des puissances émergentes, l’échec même de cette instabilité constructive et des guerres occidentales… qui constituent aussi un échec stratégique. Je suis toujours réticent devant les thèses qui comportent le risque de faire des politiques de puissance néo-impérialistes les seuls et tout puissants leviers déterminant le cours des relations internationales. Alors que dans le contexte actuel, on constate précisément que les principales puissances ne maîtrisent plus les évolutions du monde à leur guise… Un monde que leurs politiques, précisément, ont contribué à déstructurer profondément. Ce qui me semble vrai, c’est la capacité des puissances dominantes à instrumentaliser les contradictions du réel et notamment celles de l’ordre mondial aujourd’hui, pour pouvoir parvenir à leurs fins géopolitiques. Ce qui domine, à mon sens, c’est une crise profonde de l’ordre mondial. D’où l’exigence d’une alternative politiquement très ambitieuse pour ceux qui ne veulent pas se satisfaire d’une acceptation ou d’une adaptation à l’existant. On est bien aussi dans une crise de portée civilisationnelle. Il faut en tirer les conséquences.

Deuxième question, liée à la première: celle d’un nouveau « Sykes-Picot« . Je ferai un peu la même remarque que précédemment. L’éclatement des États de la région serait à mon sens autant le fruit de la crise de l’ordre régional et de la guerre que des visées américaines.  La création de mini-états confessionnels ou « ethniques » (si ce mot a un sens…), serait autant une conséquence de crise qu’un résultat stratégique. La fragmentation n’est pas le seul moyen de domination: c’est aussi une adaptation à une situation de crise. R. Labévière l’explicite à sa façon en décrivant une confrontation de deux « cartographie » incompatibles.  Il a raison. Mais cette question d’un repartage du Proche-Orient est évidemment sous-jacente à bien des débats actuels sur  la guerre au Moyen-Orient, et on ne peut pas dire aujourd’hui quels seront, au final, les effets de cette guerre (ou ensemble de guerres) sur l’existence des « États-nations » existants … si on peut employer cette expression. En tous les cas, le problème est posé.       Jacques Fath (https://jacquesfathinternational.wordpress.com)

Auteur de « Penser l’après, essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde » (éd. Arcane 17, 2015).

UN an après…

Durant la matinée du samedi 12 novembre 2016 , à la Bourse du Travail de Sevran (Seine Saint Denis), la CGT a rendu hommage à Patricia San Martin et à sa fille Elsa Delplace, tuées toutes deux au Bataclan le 13 novembre 2015 lors de l’attaque terroriste qui fit 130 victimes en Île de France. Cet hommage, empreint d’un grand esprit de solidarité, de dignité et de combativité, s’est déroulé en présence de très nombreux militants de la CGT et d’autres syndicats, de personnalités, d’amis… Parmi les intervenants : Philippe Martinez, Secrétaire Général de la CGT, Stéphane Gatignon, maire de la Ville et François Asensi Député et maire de Tremblay en France.

Dans l’après-midi, une cérémonie s’est tenue à l’initiative du maire, sur le Parvis du Centre administratif Paul Eluard, en présence de Mme Annick Girardin, Ministre de la Fonction publique et M. Axel Cabrera, Consul général du Chili à Paris. Vous trouverez ci-dessous l’intervention de notre ami Michel Delplace, père d’Elsa.

Rappelons-nous.

Nous sommes à la fin de l’année 1970. Salvador Allende est élu président de la République du Chili.

Un espoir immense se lève avec le mouvement d’Unité Populaire qui engage alors le pays dans la voie de transformations démocratiques profondes.


À cette époque, sur les traces de son père Rolando San Martin, qui est un responsable communiste dans le sud du Chili, Patricia est active à la JOTA, la jeunesse communiste chilienne.


Le 11 septembre 1973, c’est le coup d’État :

Comme des milliers d’autres démocrates chiliens,
le père de Patricia est arrêté et contraint à l’exil.

Le 7 septembre 1976, il doit partir pour la France où Patricia et sa maman vont le rejoindre quelques jours plus tard.

===

La solidarité en France s’était organisée. C’est ainsi que la famille San Martin est accueillie à Fontenay-sous-Bois où elle 
retrouve d’autres familles chiliennes.

La solidarité, à ce moment, prend toutes les formes :

Ainsi, le Théâtre de la Résistance de Gustavo Gac travaille, depuis un moment, dans les locaux de la Maison des Jeunes et de la Culture de Blanc-Mesnil. C’est là que je rencontre Patricia, lorsqu’elle rejoint cette troupe, notamment pour la pièce « Chili Liberté » qui s’ouvrait par la chanson « 
Gracias a la vida » :

« Merci à la vie qui m’a tant donné ».

C’est au Mans, dans les années 80, que Patricia tient un restaurant qui est un authentique lieu de rencontre avec le Chili et sa culture.

C’est là, au Mans, qu’Elsa est arrivée au monde. Plus tard, elle dira à ses copains et à ses copines d’école à Blanc Mesnil, fière de sa différence : « Je suis sarthoise ! ». Encore plus tard, elle ira puiser dans ses racines chiliennes.

De 
retour en Seine Saint-Denis, Patricia donne naissance à Fabien, le complice d’Elsa,

Puis, elle entre à la ville de Sevran en 1986.

Nos chemins se séparent en 1992, Elsa et Fabien toujours présents.

XXX

Elsa, c’est le refus du compromis et une langue bien pendue. Son audace, sa vivacité, sont d’ailleurs ce qui a séduit les responsables du Cabinet MANÉGÉRÉ, qui lui proposent un CDI sans attendre la fin de son essai. Ils apprécient, je cite, « son grain de folie ».

Elle est heureuse, épanouie. Elle fait le plein de projets avec son petit Louis.

C’était trois jours avant le Bataclan.

Elsa, c’est l’image d’une vie trépidante , avec cette grande fragilité qu’elle cachait au fond d’elle-même.

Ouverte aux autres, le coeur sur la main (je me souviens que, toute jeune, elle achetait avec son argent de poche, « L’Itinérant » le journal des sans-abri),

elle est prête à tout entreprendre.

Je pense en particulier à cette aventure qu’elle lance avec des amis :

« Les instants folies »…

Elle affiche alors sur les réseaux sociaux :

« Chaque jour est une vie entière ».

Et puis, il y a ce mot qu’elle porte en tatouage : « Levantate»,

« Lève-toi » tiré d’une chanson de Victor Jara :

« Lève-toi et regarde la montagne

Apporte-nous ton royaume de justice et d’égalité… »

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Un quotidien titrait l’année dernière : « À quand un monde selon Elsa ? »

XXX

13 novembre 2015.

130 morts. Plusieurs centaines de blessés. Des milliers de personnes en souffrance.

Un an après, par une surprenante confusion du temps, je sais maintenant qu’Elsa et Patricia vont être tuées demain soir…

Leur mort a-t-elle un sens ? C’est à nous d’y réfléchir, c’est à nous d’en faire quelque chose. D’ailleurs, avons-nous le choix ?

C’est le temps des hommages, du souvenir, de l’amitié ô combien nécessaire pour ceux qui restent et souffrent chaque jour.

C’est aussi le temps des questions :

Pourquoi cette tuerie le 13 novembre  ? Et Nice ? Et Saint-Étienne du Rouvray ?


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Les assassins sont-ils des fous, des forcenés ? Non, ils sont tous passés par la Syrie rejoindre l’État islamique, avec une organisation, une logistique puissante. Alors ?

Alors… il faut mettre à nu les racines du terrorisme, les racines de la terreur que veut faire régner l’État islamique, car je suis persuadé qu’on ne peut répondre aux grands enjeux de ce monde par les Rafale et les missiles :

la vengeance n’est PAS la justice !

Pour agir, nous devons nous poser les bonnes questions.

Et c’est aussi la responsabilité des pouvoirs publics que de le faire.

Comprendre pour agir !

– Pourquoi nos sociétés européennes produisent-elles tant de djihadistes ?

– Pourquoi notre monde se déchire t-il si cruellement au Proche-Orient, en Afrique… ?

– Pourquoi des idéologies violentes et porteuses de mort gagnent-elles des sociétés ?

– Quels moyens, d’abord humains, faut-il développer pour la sécurité ? 


– Et si on remettait l’Organisation des Nations-Unies et les principes fondateurs de sa Charte au cœur de toute vision politique ?…

xxx

Je me permets de parler ainsi, car je considère qu’il est de ma responsabilité personnelle, individuelle, d’agir, à une échelle des plus modestes, pour que personne ne vive à nouveau ce que je vis.

La Nation tout entière est concernée.

xxx

Au moment de la guerre d’Espagne, Paul Eluard écrivait :

« On s’habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place. »

Ce combat, c’est le nôtre.

Ce combat, c’est celui d’Elsa et Patricia.

Alain Badiou-Stathis Kouvélakis « De Syriza à Nuit Debout: le printemps des peuples européens est-il déjà terminé? »(VIDÉO)

En mars 2015, Alain Badiou et Aude Lancelin avaient reçu une première fois Stathis Kouvélakis, à l’époque membre du comité central de Syriza, dans l’émission Contre-courant pour débattr…

Source : Alain Badiou-Stathis Kouvélakis « De Syriza à Nuit Debout: le printemps des peuples européens est-il déjà terminé? »(VIDÉO)

A l’ONU, les dissensions entre les États dotés d’armes nucléaires et ceux non dotés rejaillissent à l’occasion du vote des projets de résolution

La Première Commission de l’Assemblée générale des Nations-Unies, chargée du désarmement et de la sécurité internationale, a adopté aujourd’hui, 29 octobre, 15 projets de résolution portant sur les armes nucléaires.

Si le projet portant sur le traité créant une zone exempte d’armes nucléaires en Asie centrale (L.11), qui félicite les puissances nucléaires d’avoir signé en mai dernier le protocole au Traité de Semipalatinsk, ainsi que le projet appelant à la création d’une zone similaire au Moyen-Orient (L.1) ont été adoptés par consensus, les autres textes ont fait l’objet de votes illustrant souvent les désaccords persistants entre États dotés et États non dotés.

Fidèle à la position qu’ils ont exprimée lors du débat thématique sur les armes nucléaires, selon laquelle la seule garantie contre l’usage volontaire ou accidentelle de ces armes est leur élimination totale, une majorité d’États non dotés a soutenu le projet de résolution appelant au lancement de négociations pour l’élaboration d’une convention d’interdiction des armes nucléaires (L.16).  Par ce texte, l’Assemblée générale demanderait de nouveau à la Conférence du désarmement d’engager des négociations pour parvenir à un accord sur une convention internationale interdisant en toutes circonstances de recourir à ces armes ou de menacer d’y recourir.

Soutenu par 123 États, le texte s’est néanmoins heurté à l’opposition de 48 États dont les États-Unis, la France et le Royaume-Uni.  La Fédération de Russie s’est, quant à elle, abstenue. Dans son explication de vote, le représentant de l’Autriche, parlant également au nom de l’Irlande, a souligné le déséquilibre du texte qui ne fait pas référence aux autres piliers du TNP, en particulier la non-prolifération.

De la même manière, les États non dotés, qui avaient estimé lors du débat général que les puissances nucléaires n’ont pas respecté leurs obligations de désarmement dans le cadre du TNP, ont largement soutenu le projet de résolution présenté par le Mouvement des non-alignés sur le suivi de la Réunion de haut niveau de l’Assemblée générale sur le désarmement nucléaire de 2013 (L.44).  Avec ce texte, l’Assemblée générale soulignerait l’appui vigoureux en faveur de l’adoption urgente de mesures efficaces visant à l’élimination totale des armes nucléaires qu’elle a déjà exprimé en 2013.  Elle demanderait aussi que soient respectés sans attendre les obligations juridiques et les engagements pris en matière de désarmement nucléaire.  Elle réclamerait également que des négociations commencent au plus tôt à la Conférence du désarmement pour l’adoption d’une convention d’interdiction des armes nucléaires.

Lors du vote, si la Chine a soutenu le texte, estimant que les pays disposant des plus gros arsenaux nucléaires devaient montrer l’exemple et désarmer, les autres puissances nucléaires s’y sont opposées ou se sont abstenues. S’exprimant au nom de la France et du Royaume-Uni, le représentant des États-Unis a déploré que ce projet « insiste uniquement sur le désarmement nucléaire et ne souligne pas le caractère progressif du désarmement nucléaire complet ».  C’est également ce déséquilibre qui a été souligné par la France, les États-Unis et le Royaume-Uni pour s’opposer au projet de résolution appelant à l’accélération de la mise en œuvre des engagements en matière de désarmement nucléaire (L.12).  La Fédération de Russie s’y est également opposée. Alors que la Chine s’est abstenue.

Les cinq puissances nucléaires ont adopté les mêmes positions lors du vote du projet de résolution appelant à faire avancer les négociations multilatérales sur le désarmement nucléaire (L.21), qui a néanmoins reçu le soutien d’une majorité d’États.  Ce clivage s’est encore exprimé à propos du texte sur la réduction du niveau d’alerte des systèmes nucléaires (L.22) et de celui portant sur l’instauration d’une zone exempte d’armes nucléaires dans l’ensemble de l’hémisphère sud (L.10) auquel la France, les États-Unis, la Fédération de Russie et le Royaume-Uni se sont opposés.  S’exprimant encore une fois au nom de la France et du Royaume-Uni, le représentant des États-Unis a expliqué que si ces États étaient attachés aux zones exemptes d’armes nucléaires, ce projet de résolution « tentait de créer une zone exempte d’armes nucléaires dans l’océan et donc en haute mer » en contradiction avec le droit international.

Lors de cette séance, la Première Commission a également adopté le projet de résolution portant sur le risque de prolifération nucléaire au Moyen-Orient (L.2/Rev1) par 151 voix pour, 4 voix contre et 20 abstentions.  Dans sa présentation du texte, le représentant de l’Égypte, qui s’exprimait au nom du Groupe des États arabes, a souligné l’importance que le Groupe attachait à ce texte, notamment parce qu’il appelle Israël à adhérer au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et à placer toutes ses installations sous le régime des garanties de l’AIEA.

La représentante d’Israël a expliqué son vote contre le texte, rappelant que les principales violations du TNP avaient été le fait d’États de la région. Elle a également déploré que les délégations ayant parrainé ce texte « ne tiennent pas compte des autres événements qui ont lieu au Moyen-Orient, notamment les activités des groupes terroristes ».  Opposé aussi à ce projet de résolution, le représentant des États-Unis a estimé que celui-ci « ne passe pas l’épreuve de l’impartialité, en continuant de cibler un seul pays et en omettant le risque de prolifération que représente la Syrie ».

La Première Commission poursuivra jeudi, à 15 heures, en salle de conférence 4, l’examen et le vote des autres projets de résolution portant sur les autres armes de destruction massive, les armes conventionnelles et les autres aspects du désarmement, notamment dans l’espace extra-atmosphérique.

Alep, Mossoul, Raqqa… Construire un monde vivable pour tous.

la_marseillaise_logofr2Entretien réalisé par Angélique Schaller, La Marseillaise, 26 octobre 2016. Ci-dessous la version longue de cet entretien (non publié sous cette forme).

1) Les ministres de la Défense des pays occidentaux engagés dans la lutte contre l’Organisation de l’État islamique (OEI) se sont réunis le 25 octobre, à Paris pour faire le point sur l’avancée de l’offensive et sur « l’après… Mossoul ». Dans votre texte « qui est l’ennemi ou quel est le problème ? » ( https://jacquesfathinternational.wordpress.com) , vous soulignez l’incapacité à poser la question du « pourquoi ». Dans cette guerre lancée au nom de la lutte contre le terrorisme, la coalition très hétérogène à l’œuvre à Mossoul (Kurdes, Turquie, forces iraniennes… ) ne montre-t-elle pas les limites de cette stratégie du… « qui est l’ennemi » ?

Remarquons d’abord qu’il est impossible, dans l’immédiat, d’échapper à une part d’action de force militaire – je pense en particulier aux forces irakiennes, aux kurdes notamment… car c’est d’abord leur affaire – pour battre l’OEI (ou Daech). Cette organisation n’est pas une entité susceptible de négocier quoi que ce soit avec qui que ce soit. Et elle représente un danger majeur pour la sécurité des populations et des États concernés. Au fond, les puissances occidentales qui s’investissent militairement directement, y compris au sol, sont en train de faire face à ce qu’elles ont, elles-mêmes, contribué à créer, dans un contexte de crises profondes, de déliquescences étatiques qui touchent un certain nombre de pays arabes.

Ce n’est pas un hasard si la réunion des Ministres de la défense du 25 octobre à Paris a rassemblé 11 pays de l’OTAN et 2 pays (Australie et Nouvelle-Zélande) ayant conclu des accords de partenariat avec l’OTAN. On ne parle qu’entre puissances militaires, occidentales surtout, capables de faire la guerre, et déterminées à la faire pour valider, réaffirmer une hégémonie en difficulté. On observe que ni la Russie, ni l’Iran n’ont été invités…et aucun pays arabe. Ce n’est pas ainsi qu’on gère une action collective et qu’on prépare « le jour d’après »…

Vaincre réellement Daech et les autres regroupements djihadistes restera un objectif impossible à atteindre – vous avez raison – tant qu’on ira pas chercher, pour les traiter dans la durée, les causes de l’expansion d’organisations aux pratiques de sauvagerie terroriste et reposant sur une idéologie mortifère ultra-sectaire. Dans ces causes il y a les humiliations, les dépendances, les prédations, les injustices, la pauvreté … autant de facteurs qui furent d’ailleurs aussi parmi les moteurs de ce qu’on appelle le « Printemps arabe ». Ces causes réelles ne sont jamais prises en considération lorsqu’il s’agit de la montée de la violence politique, et de ce que Jean Ziegler appelle la haine de l’Occident.

On touche là aux limites de la stratégie actuelle des puissances dominantes et de leurs visées néo-impériales. Il y a donc un changement conceptuel, politique et culturel essentiel à opérer. Il faut faire reculer de façon décisive la pensée stratégique prévalente aujourd’hui, qui fait de la puissance un moyen et une finalité dans un capitalisme hiérarchisé, militarisé au sein d’un ordre international en crise. C’est une mutation fondamentale de l’ordre mondial et de la pensée politique dont nous avons besoin afin d’accompagner les changements nécessaires dans le rapport des forces.

2) Vous écrivez : « Les interventions militaires, les bombardements et les occupations en Afghanistan, en Irak ou en Libye ont engendré de profonds ressentiments de haine. Ce monde là est en train d’exploser. Il explose là où (…) l’espérance et la dignité humaine ont subi le plus d’outrages au cours de l’histoire… et dans le présent ». Avec ce qui se passe à Alep comme à Mossoul où Human Rights Watch a lancé une enquête suite à la mort de 15 femmes après une frappe aérienne … que dites vous aujourd’hui ?

Oui, ce monde là est en train d’exploser. Il explose à la figure de ceux qui ont contribué à le construire tel qu’il se présente avec ses chaos, ses effondrements, sa violence politique et sociale…avec ses mécanismes d’exploitation, ses dominations, avec ce mépris des plus faibles.

On rappelle trop rarement que ce monde arabe dont nous parlons a subi pas moins de cinq siècles d’assujettissement avec l’Empire Ottoman, avec le colonialisme européen (France et grande-Bretagne en particulier), avec l’hégémonie américaine, surtout dans la deuxième partie du vingtième siècle… Depuis des dizaines d’années on assiste à l’écrasement du peuple palestinien, à la volonté d’effacement de ses droits avec l’assentiment et la complicité active de ces mêmes puissances… Alors que la Question de Palestine est considérée par les peuples arabes comme une cause qui est aussi la leur. Plus récemment, la guerre d’Irak en 2003 et la guerre de Libye (pour ne citer que ces deux événements marquants) ont directement propulsé un djihadisme criminel au rang de menace sécuritaire internationale principale…

Mesurons que tout cela s’est inscrit dans les mémoires. Cela marque le présent et nourrit des ressentiments profondément ancrés, des volontés de revanche ou de vengeance, jusqu’à cette hyper-violence terroriste. Celle-ci n’est donc pas que le produit d’une idéologie. Elle est aussi le fruit d’une histoire. Elle a donc des causes. Il ne suffit pas de se défendre contre l’OEI et les autres… Il le faut. Mais il faut aussi et surtout construire un monde vivable pour tous.

3) Vous soulignez la nécessité d’une « réponse politique collective »… « aucun État, si puissant soit-il, n’a la capacité, à lui seul, de vaincre Daech et d’obtenir un règlement politique de la crise syrienne ». Dans l’après Mossoul, la coalition dit vouloir se préoccuper de la solution politique. Qu’en pensez-vous ? Que faudrait-il faire selon vous ?

Les puissances occidentales veulent montrer leurs muscles, leurs capacités militaires et leur détermination. Mais je pense qu’elle sont aussi quelque peu désemparées devant l’ampleur du défi. Vous aurez remarqué que deux ministres français – Jean-Marc Ayrault pour les Affaires étrangères et Jean-Yves Le Drian pour la Défense – auront chacun organisé, à quelques jours d’intervalle, son petit sommet, avec des participations limitées aux amis et alliés… afin d’envisager la suite de l’offensive et de « préparer l’avenir ». Mais devant le niveau des enjeux, devant la dimension et la complexité de cette crise majeure au Proche-Orient… ce ne sont pas des mini-sommets de connivences qu’il faut tenir. Il est indispensable d’engager un processus de règlement multilatéral dans le cadre de l’ONU, avec tous les acteurs concernés. Il ne s’agit pas simplement de « gagner la guerre » contre un ennemi… Il faut, effectivement défaire le djihadisme criminel. Il faut aussi stabiliser durablement les situations sécuritaires, engager une réflexion et une action commune sur le financement du terrorisme, trouver les solutions politiques nécessaires, assurer la pérennité des États, reconstruire des institutions, des économies, de la confiance et de l’espoir. L’exigence est à la responsabilité collective. On en est loin.

4) Enfin, pourquoi ce sommet se déroule-t-il à Paris. Il semble qu’il y ait une volonté de montrer que France est centrale ? Quel est selon vous le rôle joué par la France et que devrait-il être ?

Les autorités françaises veulent montrer qu’elles sont capables de faire en sorte que la France agit dans la cour des grands. D’où cette « obsession » de l’action militaire. Évidemment, lorsque les autorités françaises font de l’Arabie saoudite, du Qatar et de quelques autres dictatures des partenaires privilégiés et des clients fidèles pour les ventes d’armes… la France perd toute possibilité de jouer un rôle d’acteur central positif crédible. Pourtant, elle pourrait et devrait jouer un tout autre rôle : particulier, original. C’est possible. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait dans le passé… quand elle n’était pas autant alignée sur Washington et qu’elle n’était pas membre des structures militaires intégrées de l’OTAN. Je crois qu’elle devrait formuler son intervention politique sur ce que j’appelle l’option des « 3 D ». D comme Droit international, comme Développement humain et comme Désarmement.

Cela veut dire, je le souligne encore, pousser à ce que tous les enjeux immédiats : sécurité, règlement des conflits, énergie, coopération régionale… doivent être traités dans le cadre des Nations-Unies. Cela veut dire aussi qu’il faut mettre un terme aux politiques d’ajustement structurel et d’austérité néolibérales pour des accords de coopération et des aides en faveur du développement dans toutes ses dimensions. Une rupture devra donc s’imposer avec les diktats du FMI. Avec les pays d’Afrique et ceux du monde arabe, une grande refondation des accords d’association et de partenariat de l’Union Européenne est incontournable. Y compris pour la question de l’accueil des réfugiés. Mais là, il y a une grande urgence. Cela veut dire enfin qu’une grande bataille est nécessaire pour la création d’une zone dénucléarisée au Moyen-Orient. C’est d’autant plus important que la question du nucléaire militaire, du nucléaire israélien, iranien… est un enjeu étroitement lié au règlement des conflits. Et ce règlement des conflits est indispensable pour avancer dans le désarmement avec des garanties de sécurité collective et des perspectives de paix beaucoup plus crédibles qu’aujourd’hui. Il y a pour la France un immense espace d’intervention politique, de médiation, de proposition, de diplomatie active pour être au centre des enjeux en trouvant des alliés…et un peu de courage politique.

«Un Président ne devrait pas dire ça…». Remarques sur le chapitre Monde.

 

J’ai lu le chapitre Monde du livre « Un Président ne devrait pas dire ça… » (1). Ce livre, abondamment commenté dans les médias, se présente comme le récit d’une enquête et d’une confrontation de deux journalistes avec François Hollande, Chef d’État. Il s’agit donc d’un livre au contenu plutôt important puisqu’il constitue une sorte de bilan de l’action présidentielle. Certes, un bilan très partiel… et en langage parlé, mais un bilan tout de même. Une forme d’approche de l’action du Chef de l’État après quelque cinq années d’exercice dans la fonction.

Les commentaires journalistiques et politiques ont donné le ton global : stupéfaction, désapprobation, ironie, embarras…il fallait donc voir par soi même. J’ai lu (d’abord) le chapitre Monde, celui qui intéresse le plus les lecteurs de ce blog. Voici quelques remarques concernant ce chapitre. Non pas sur l’ensemble de la politique mise en œuvre par François Hollande mais sur ce que révèle cet échange entre le Président de la République et les deux journalistes qui l’interrogent.

Ce chapitre ne touche qu’à quelques thématiques : Syrie, Mali, Ukraine et Poutine, Grèce, et une dernière partie ou Hollande parle beaucoup de lui-même.

François Hollande répond aux questions qu’on lui pose… On ne saurait donc lui reprocher de ne pas traiter d’une matière relevant des fonctions régaliennes qu’il doit assumer : la défense. Quoique… Pourquoi n’a-t-il pas de lui-même abordé ce thème décisif, en particulier quant à la perspective problématique, après 2020, d’un doublement des dépenses pour la dissuasion nucléaire, de l’augmentation globale considérable des dépenses militaires, et des orientations de l’action extérieure de la France ? Peut-être préfère-t-il laisser ce sujet au successeur qui devra faire des choix, prendre des décisions d’une grande importance pour l’avenir du pays, de la sécurité internationale jusqu’aux finances publiques. Disons qu’il y aurait eu du courage et au moins une bonne opportunité à donner quelques informations pertinentes sur un sujet qui appelle débat citoyen et transparence démocratique. Mais le débat et la transparence… ce sont des choses qui manquent dans la détermination des choix de l’action extérieure. Remarquons aussi que ces « vertus » là sont plutôt caractéristiques d’une action dictée par une grande ambition, par une capacité à prendre de la hauteur. Or, on ne voit vraiment rien de cela dans « Un Président ne devrait pas dire ça… ». Les deux journalistes le confirment par ce commentaire : « François Hollande, et le constat vaut aussi pour son action intérieure, est plus un gestionnaire qu’un visionnaire » (p. 528).

L’obsession de l’hexagonal et du tacticien

Dans cette attitude de gestionnaire, F. Hollande se montre surtout attentif, non pas au sens et à la portée nécessaires de son rôle, et à la nature des décisions qui engagent la France, mais… à la droite, à Nicolas Sarkozy, aux sondages, aux réactions présumées des Français… Il passe beaucoup de temps à disserter sur l’hexagonal, sur les raisons intérieures de ses choix. Bien plus que sur la légitimité et l’efficacité de ces derniers quant à l’action internationale de la France.

Nul ne peut s’étonner d’un tel travers si caractéristique de ce qu’on appelle la politique politicienne, conception dominante aujourd’hui. Mais on reste tout de même pantois devant une vue si courte, devant des centres d’intérêts si limités. Le rôle français ne mérite-t-il pas autre chose ?

Parfois, cependant, quelques enjeux réels affleurent à la surface : « sur la Syrie, conclut-il, le problème qu’on a, c’est que les Américains n’ont pas de stratégie » (p.467). Quant à Poutine, « …il ne comprend que les rapports de forces » (p.465). Au delà de la désinvolture de ces formules (plutôt hors limites pour un Chef d’État), on note que F. Hollande persiste clairement à regretter de ne pas avoir bombarder en Syrie du fait des choix politiques différents d’Obama. On aurait pourtant apprécié, trois années après l’accord russo-américain sur l’élimination des armes chimiques du régime de Damas, une approche plus substantielle, plus complexe et plus auto-critique…Les désastres issus des crises, des conflits, des guerres occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye n’auraient donc suscité aucune envie présidentielle de s’interroger quelque peu sur cette réalité d’un monde profondément déstabilisé par des réponses militaires qui, dans la durée, sont toutes en échec. Manifestement, ce n’est pas l’analyse du Président de la République qui considère, au contraire, par exemple, que l’opération Serval au Mali « restera comme un succès incontestable » (p.479). Peu importe, donc, que cette opération ne soit qu’un épisode militaire discutable, au succès très relatif, dans un enchaînement comprenant rien moins que la destruction du régime de Tripoli, l’exécution sommaire de Kadhafi, le chaos libyen total, la persistance du terrorisme d’AQMI, la déstabilisation de tout l’espace sahélo-saharien et l’installation durable, pour ne pas dire l’enlisement, des troupes françaises, avec l’opération Barkhane, dans une immense région nord-africaine de cinq pays… Comment parler d’un succès dans cette faillite globale ?

Bon coup sans suite et carence durable

Modérons un peu la critique. F. Hollande rappelle un moment diplomatique qui mérite, en effet, un jugement plus nuancé. A l’occasion du 70è anniversaire du Débarquement, une grande initiative internationale fut organisée le 6 Juin 2014, ainsi qu’une rencontre au Château de Bénouville entre François Hollande, Angela Merkel, Vladimir Poutine et Petro Porochenko, tout nouvellement élu Président d’Ukraine. Cette rencontre sera l’occasion d’un échange sur la crise ukrainienne et d’une sorte de reconnaissance ou d’acceptation mutuelle Poutine/Porochenko. « Il ne s’est pas dit des choses extraordinaires, mais il n’y a pas eu d’altercation », affirme F. Hollande (p.494). Il en sortira ce qu’on appelle depuis le « format Normandie », instance de négociation à quatre. Pour une fois, le dialogue l’emporte.

Certes, il eut été difficile de ne rien faire à l’occasion de cette commémoration où l’Europe est au centre. Comment ne pas inviter Porochenko, ce nouvel ami des Occidentaux ? Comment ne pas inviter Poutine alors que l’URSS joua un si grand rôle dans la défaire du nazisme ? Comment ne pas inviter Merkel alors que l’Union Européenne est censée matérialiser (à l’ouest) une construction de dépassement de la guerre et d’unification ?.. On pourra déplorer le manque de résultats de l’initiative et le manque de souffle diplomatique pour la continuer… Deux ans après, alors que la crise ukrainienne n’est en rien réglée, alors que les Accords de Minsk restent inappliqués, tout cela aurait effectivement mérité quelques éléments sérieux d’appréciation. Mais rien ne vient dans les propos présidentiels, sinon ce cri du cœur : « oui, c’est un bon coup (…). En plus, on l’a fait sans l’assentiment réel des Américains » (p.494).

Ce format Normandie n’est pas une mauvaise idée. Tout ce qui peut contribuer à une concertation utile est bienvenu. Cet épisode souligne cependant un problème révélateur de la politique de F. Hollande : un intérêt très limité pour l’ONU, pour la pertinence historique et politique de ce cadre légitime et universel des relations internationales, pour le multilatéralisme. Au delà du « bon coup » de Bénouville, la quasi absence des Nations-Unies dans les 660 pages de l’ouvrage témoigne de cette carence. Une carence significative d’une politique déterminée en priorité par les rapports de puissance dans une trop grande dépendance française vis à vis de Washington.

Pas de grands desseins

La Grèce. La crise grecque témoigne d’un échec. Un échec pour tout le monde et une tragédie…pour le peuple grec. F. Hollande raconte cependant tout autre chose. Le récit présidentiel est celui d’une âpre négociation dans laquelle le Président aurait joué la délicate partition du négociateur, du médiateur, du modérateur. Celui qui soutient A. Tsipras contre l’Allemagne et contre l’ultralibéralisme de la Troïka. F. Hollande raconte comment il se démène. Pour aider Tsipras, il évoque Sapin et aussi Macron « qui est un ami sûr »… (p.502). Il envoie à Bruxelles dix fonctionnaires dont le Directeur du Trésor pour guider le gouvernement grec dans la formulation de ses propositions… Bref, c’est l’ami qui vous veut du bien. Pourtant, à quoi cette célérité a-t-elle servi ? Au final, la politique acceptée par le gouvernement Tsipras, sous l’insistance, voire la tutelle française, n’est pas autre chose que le mémorandum d’austérité drastique du FMI, de la Commission et de la Banque centrale européenne. Au fond, F. Hollande se sera objectivement comporté comme celui qui fait passer la pilule amère à Tsipras en encourageant donc celui-ci à la capitulation.

Mais ce n’est pas tout. Comme G. Davet et F. Lhomme le soulignent dans leur ouvrage, l’engagement présidentiel « n’est pas totalement dénué d’arrières pensées idéologiques ». F. Hollande l’explique très bien lui-même comme en témoigne cet extrait du livre :

« Notre intérêt, avoue-t-il, est que ce qu’on a appelé l’autre gauche devienne la gauche. Tout simplement. Il n’y a pas d’autre gauche, il y a la gauche. Il y a la gauche de gouvernement ». En incitant Syriza à devenir raisonnable, Hollande entend envoyer, en France, un message subliminal aux électeurs de gauche, nombreux à être attirés par les sirènes mélenchonistes ou frondeuses, et les convaincre que sa politique, celle d’une forme de rigueur dont il ne veut pas dire le nom, est la seule possible. There is no alternative, pour reprendre la formule chère à… l’icône des ultralibéraux, ex-Premier ministre britannique (1979-1990), l’impitoyable Margaret Thatcher » (p.503).

Ici encore, l’hexagonal et le politicien forment une bonne partie du substrat de la politique présidentielle. F. Hollande se montre en effet calculateur et très tacticien. Il ne le masque pas. Il en tire même une certaine fierté. Comme si c’était là le moyen de son accomplissement politique et institutionnel : pas de grands desseins. Juste de l’habileté conjoncturelle. Au point où certaines valeurs humaines sont passées par dessus bord et s’effacent devant le désir de coller à ce qu’on considère comme « l’opinion publique ». Les deux journalistes le soulignent à plusieurs reprises notamment à propos des migrations : « entre la générosité et la fermeté, Hollande a clairement fait son choix : les migrants ne sont pas les bienvenus dans l’hexagone ». On l’avait bien compris.

On pourra aussi s’étonner de cet aveux : le Président de la République aura donc ordonné plusieurs assassinats ciblés. « J’en ai décidé quatre au moins », dit-il (p.486), en s’inscrivant dans ce qu’il sous-entend : une pratique réputée « anti-terroriste » des pouvoirs successifs… qui s’apparente pourtant à des crimes de guerre. Georges Bush hier et Barak Obama aujourd’hui ont systématisé ces liquidations physiques hors du droit. Est-ce encore la fascination de l’exemple américain qui, en France, a poussé le pouvoir exécutif à devenir un pouvoir … « exécuteur » ? On aimerait, en tous les cas, savoir comment la DGSE et les services directement concernés ont réagi devant cette révélation. Une révélation qui n’en est pas une puisque tout se sait. Même si tout aurait dû bénéficier de la plus grande discrétion. Mais pour la discrétion… les services devront repasser.

Un incroyable contentement de soi

Heureusement que les auteurs du livre ne manquent pas d’humour… Cela leur permet de prendre un recul salvateur. Ainsi, dans la dernière partie du chapitre Monde, ils paraissent savourer leur travail lorsqu’ils écrivent : « ce sentiment troublant, c’est celui d’être en face d’un homme rayonnant en total décalage avec la décourageante réalité qui l’entoure, à l’image du chef d’orchestre du Titanic continuant de galvaniser ses musiciens au mépris de l’inéluctable naufrage » (p.514). F. Hollande va d’ailleurs jusqu’à dire : « c’est maintenant que je suis au meilleur rendement … » (p.515). Il est sûr d’être « à la hauteur ». Les journalistes parlent d’un sentiment de « plénitude ». On se demande évidemment comment il est possible à un tel niveau de responsabilité, d’assumer une telle politique, au mépris des valeurs mainte fois réitérées, avec un tel contentement de soi. « C’est là, dit-il, maintenant, que je me sens, depuis le début du mandat, le plus à même de donner. De tout maîtriser »… On se pince alors en lisant cela afin d’être sûr de ne pas divaguer… ou pour ne pas rire.

Il y a là, pourtant, quelque chose de presque dramatique dans l’histoire politique française. C’est probablement la première fois dans cette histoire – au moins celle de la Cinquième République – qu’un Chef d’État est décrédibilisé à ce point. Non seulement du fait d’un rejet profond très majoritaire de sa politique, mais aussi en raison du récit public non crédible et ridiculisant qu’il bâtit lui-même sur son activité. Il se déconsidère et déconsidère l’institution présidentielle qu’il est pourtant censé incarner. Alors que sa fonction de Chef d’État est, précisément, d’abord celle d’un gardien des institutions de la République. Consternant.

1) « Un Président ne devrait pas dire ça… Les secrets d’un quinquennat », Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Stock, 2016.

Retour sur la figure controversée de Shimon Peres

Il est vrai que cet homme là, des dizaines d’années durant, fut un des premiers dirigeants d’Israël, à différents postes gouvernementaux, jusqu’aux plus élevés… Disparu, le voilà comparé à Mandela, qualifié de visionnaire et de grand homme d’État, décrit comme le dernier des « géants » d’Israël dont il aurait su changer le destin, et infléchir l’histoire. Dennis Ross, qui joua un rôle crucial pour la diplomatie américaine au Proche-Orient, notamment dans les années 90, affirme qu’il pensa toujours en stratège, et qu’il a toujours « pensé en grand » ( Foreign Policy, 29 09 2016).

Que peuvent valoir de telles jugements ?

On dit souvent que son approche politique comprenait une dimension économique porteuse d’avenir… Alors un mot sur la question. Notons simplement que Shimon Peres a commencé comme un partisan du socialisme collectiviste, pour devenir par la suite un chaud partisan du capitalisme de marché et du néolibéralisme, n’hésitant pas, d’ailleurs, à s’opposer frontalement aux revendications des syndicalistes de la Histadrout. Ce parcours ressemble à celui de milliers, de millions de politiciens de part le monde qui n’ont fait que gérer des rapports de force politiques et sociaux dont les travailleurs et les classes populaires n’ont cessé de subir les dures conséquences. Sur ce plan, Peres n’aura rien inventé. Il n’a fait qu’accompagner, sur le modèle occidental, le renforcement d’un capitalisme israélien militarisé et de haute technologie.

Un homme de paix ? Un Mandela au Proche-Orient ? Sa longévité politique témoigne pour lui : il a tout accepté, tout cautionné, quand il n’a pas lui même décidé… au mépris du droit international et des résolutions de l’ONU. Il a, en effet, participé activement à ce qui constitue le cœur du problème, à ce qui fait « fait » la question de Palestine et qui a finalement tué le processus d’Oslo : la dépossession des Palestiniens. Ce processus d’Oslo, Peres y a contribué activement après que celui-ci fût lancé avec la conférence de Madrid en 1991. Il a ainsi pris toute sa part dans la colonisation et l’occupation militaire du territoire palestinien, et dans la répression brutale de l’opposition et de la résistance à cette politique. Il a même accepté de s’allier un temps avec celui qui a finalement achevé Oslo en 2000 : Ariel Sharon, celui des dirigeants qui porte la plus lourde responsabilité dans les crimes de guerre israéliens en Palestine et au Liban. Il faut avoir l’échine politique bien souple pour accepter de se courber ainsi… Shimon Peres ne fut ni un visionnaire, ni un grand stratège qui « pense en grand » mais un habile administrateur de la tragique et quotidienne « banalité » israélienne de l’injustice et de la guerre.

Comparer Shimon Peres à Mandela n’est pas seulement une imbécillité, et une insulte à celui qui permit la mobilisation victorieuse de tout un peuple contre l’inhumanité du régime d’apartheid, et contre les dirigeants de Pretoria… ces amis d’Israël. Mandela eut ainsi la capacité de forcer l’histoire de son pays. Peres, lui, n’a rien changé au destin d’Israël. Cet État d’Israël qui, l’extrême droite aidant, n’a cessé d’installer un système de domination, de ségrégation et de discrimination qui, aujourd’hui, ressemble de plus en plus à l’apartheid. Certains responsables israéliens de haut rang n’hésitent pas, dans ce contexte, à pousser le constat qui s’impose : celui d’une impasse dramatique et d’un effondrement des mythes fondateurs de l’État d’Israël.

Ainsi, Ehud Barak, général et ancien Premier Ministre, déclare lors d’une interview télévisée le 20 mai dernier, qu’Israël est « infecté par les germes du fascisme » (i24news, 21 05 2016 ). Le Chef d’État major adjoint de l’armée israélienne, Ya’ir Golan, confirme publiquement : “S’il y a quelque chose qui m’effraie dans les évocations de l’Holocauste – dit-il – c’est la connaissance des terribles processus qui se sont développés dans l’Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans, et d’en trouver des traces chez nous, aujourd’hui, en 2016” (site de Gush Shalom, Uri Avnery, 21 05 2016).

Bien loin des valeurs fondatrices énoncées et des principes contenus dans la déclaration d’indépendance, voilà ce qu’Israël est en train d’édifier: une réalité d’apartheid, une impasse historique et éthique, un désastre pour le peuple palestinien… mais aussi pour les citoyens d’Israël. Shimon Peres, à sa façon et dans la durée, a participé de tout cela. Il ne fut pas le seul, et il n’a probablement pas été le pire des dirigeants d’Israël. On dit qu’il eut mille vies politiques. En réalité, il n’en eut qu’une seule : il a surtout appartenu aux successifs et nombreux maîtres des basses œuvres de cet État colonial. Il fut peut-être le plus illusionniste d’entre eux. JF