Trump contre Clinton, mais encore ? Pourquoi et comment je voterai à gauche dans la présidentielle états-unienne.

Par Jim Cohen

Cet article a été publié le 06 septembre 2016 dans la revue « mouvement » (http://mouvements.info)

Grâce à la campagne du socialiste Bernie Sanders, sénateur du Vermont, qui a gagné 22 élections primaires démocrates face à Hillary Clinton entre février et juin 2016, il existe désormais un espace de gauche dans la vie politique états-unienne. Bien que Sanders ne soit plus candidat, sa présence sera tangible aux élections du 8 novembre, soit par le biais des candidat.e.s que son organisation soutient, soit plus indirectement, par le biais d’autres organisations, dont les Verts, qui bénéficient de la dynamique que sa campagne a créée. A quelques semaines des élections, en guise d’explication de son choix de vote dans la présidentielle, Jim Cohen s’interroge sur cet espace pluriel qui s’ouvre et sur les difficultés d’émergence d’une force politique de gauche durable.

 J’habite en France depuis plus de 35 ans, j’y ai acquis la nationalité il y a 25 ans et me sens tout à fait concerné par les affaires publiques françaises et européennes, mais je reste également citoyen des États-Unis et j’y vote encore, presque toujours par correspondance. Mais en février-mars 2016 j’ai participé brièvement à la campagne des élections primaires en faisant du porte-à-porte, pour le candidat à la présidence Bernie Sanders, sénateur du Vermont, dans mon Etat natal de Massachusetts, avant d’y voter le 1er mars.

Le 8 novembre prochain je compte voter – avec quelques réserves, mais sans hésitation – pour la candidate des Verts, Jill Stein, et son colistier Ajamu Baraka. Le sens de ce choix ne saurait être à 100 pour cent transparent parce que le mode de scrutin de l’élection présidentielle (un seul tour, élection indirecte par « grand.e.s électeur.trice.s » interposé.e.s), contraint parfois à des choix compliqués qui nécessitent des explications patientes, j’y viendrai. Mais en termes très généraux ce vote signifie simplement ceci : grâce à la campagne de Bernie Sanders, dont le succès aux élections primaires démocrates a dépassé de très loin tout ce qu’on pouvait imaginer[1], il existe désormais un espace de gauche, visible et audible, dans la vie politique états-unienne. De ce point de vue, la « révolution politique » que le sénateur appelle de ses vœux est déjà une réussite. Mon vote se veut une des manières possibles – même si ce n’est pas le choix conseillé par Bernie Sanders lui-même, dont je respecte les opinions – de contribuer à cette émergence d’une véritable force politique de gauche.

Deux stratégies et le lien entre elles

En quoi consiste précisément cette « révolution politique » ? L’expression est vague et c’était peut-être voulu, car, Bernie Sanders le savait pertinemment, la manière dont l’espace politique de gauche sera investi dans les mois et les années qui viennent relève inévitablement d’une discussion plurielle et ouverte, même s’il a son propre point de vue et ses propres projets. Les voies de la construction d’organisations politiques de gauche durables seront nécessairement plurielles et partiellement en tension. Il est impossible de résumer en quelques lignes les nombreuses initiatives conçues pour donner une vitalité à cette gauche naissante, mais schématiquement on peut distinguer, sur le plan strictement électoral, deux orientations distinctes. Premièrement, celle de Bernie Sanders, qui consiste à promouvoir des candidatures de gauche partout, à tous les échelons du système, de façon à pousser le Parti démocrate, principalement de l’intérieur, à adopter des positions que rejette le courant aujourd’hui hégémonique au sein du parti. La nouvelle organisation baptisée « Our Revolution », que Sanders a présentée au public le 24 août dernier, servira à organiser le soutien financier et à donner un minimum de cohérence programmatique à une centaine de candidat.e.s au Congrès et à divers poste à l’échelon des États – tou.te.s ne gagneront pas leurs primaires – et sans doute beaucoup plus dans l’avenir, une fois que le véhicule organisationnel sera en marche[2].

Il existe en réalité plus de candidat.e.s pro-Sanders que celles et ceux pris.es en charge par « Our Revolution ». Selon le site Berniecrats.net, 407 candidat.e.s à tous les échelons du système ont déclaré leur soutien à Sanders et à ses positions et parmi celles et ceux-là 260, soit 63,8 %, ont gagné leur élection primaire.

Celles et ceux qui ont adopté cette stratégie ne peuvent qu’en mesurer les difficultés inhérentes. La bataille qu’elle.il.s ont à mener n’est pas contre un appareil démocrate inerte qui va se laisser récupérer facilement par des insurgé.e.s de gauche, mais contre un appareil qui reste, dans ses plus hautes instances, sous le contrôle d’autres intérêts, défendant obstinément une autre ligne politique. Hillary Clinton, comme son mari, représentent depuis le début des années 1990 l’aile droite néolibérale et impériale du Parti démocrate, devenue l’aile dominante avec l’élection de Bill Clinton en 1992. A bien des égards Barack Obama lui-même relève de cette famille politique, quelles que soient les différences de sensibilité bien connues entre le président et son ex-Secrétaire d’Etat en matière de politique étrangère[3]. Les clintonien.ne.s ne lâcheront rien volontairement et conserveront dans un avenir proche un avantage matériel face à la gauche émergente grâce à leurs réseaux internationaux de financement et d’influence et grâce à leur proximité avec une élite stratégique et militaire qui ne renonce pas à la domination impériale[4].

L’autre orientation stratégique est celle adoptée par ceux qui considèrent que l’« establishment » du Parti démocrate, ayant amplement démontré sa volonté d’étouffer le courant de gauche naissant en dépit de l’énorme soutien électoral reçu par la candidature de Sanders, ne vaut pas la peine d’être transformé car il n’est pas transformable. Rester à l’intérieur du Parti démocrate pour le faire évoluer relève d’une stratégie longue et lente que les militant.e.s qui attendaient des changements plus instantanés voient comme une impasse. Ils préfèrent s’investir dans d’autres organisations, partisanes ou mouvementistes. En 2016, la candidature de Jill Stein représente tant bien que mal cette stratégie. Avant d’être investie comme candidate de son parti, Jill Stein a même proposé à Bernie Sanders de la rejoindre chez les Verts et d’être candidat à sa place afin de capitaliser l’extraordinaire dynamique de soutien à sa candidature dans les primaires. Il allait de soi que Sanders n’allait pas donner suite à cette offre : pas question pour lui d’augmenter les chances de victoire de Trump ou de sacrifier tout le travail qu’il a réalisé en tant qu’homme politique indépendant dans l’orbite du Parti démocrate depuis plusieurs années. Mais une minorité non négligeable de ses sympathisant.e.s jeunes et moins jeunes ont rêvé d’une telle alliance, persuadé.e.s de son succès. Ils sont parmi les premiers à appeler à voter Stein. Je les ai rejoints par une autre voie.

Les deux stratégies ne donnent pas a priori l’impression d’être compatibles, ce qui laisse planer des doutes sur l’avenir de la « révolution politique ». J’appelle de mes vœux une conversation politique permanente qui permette que les frictions inévitables entre ces deux orientations restent de l’ordre de tensions créatrices sans dégénérer en polarisations durables divisant un bloc de gauche en construction. La stratégie de la gauche pour augmenter sa sphère d’influence passe à la fois par les Démocrates et par les Verts, à différents échelons du système, ainsi que par d’autres acteurs politiques liés aux mouvements sociaux, aux syndicats, aux expériences démocratiques à l’échelle locale, aux initiatives en matière d’éducation politique. Les Verts (Green Party) et d’autres organisations telles que le Working Families Party peuvent, à différents échelons du système, jouer un rôle d’aiguillon pour l’aile progressiste émergent du Parti démocrate. Les organisateurs de la People’s Convention, une rencontre d’inspiration « Occupy » qui a eu lieu à Philadelphie le 23 juillet dernier, deux jours avant l’ouverture de la Convention démocrate, ont prôné une approche « omnipartisane » des tâches de construction que la gauche a devant elle. Je reprends volontiers à mon compte la formule.

Une telle orientation stratégique, qui implique un soutien à la fois aux efforts de l’aile Sanders du Parti démocrate et à tout ce qui fait avancer le mouvement progressiste en dehors du Parti démocrate, ne débouche pas sur une consigne de vote simple et unique.

La « plateforme » démocrate n’est pas un programme

Lorsque Bernie Sanders a fini, le 12 juillet dernier, par appeler à voter pour Hillary Clinton afin de battre Donald Trump, il faisait ce que sa stratégie dictait. L’establishment démocrate et les médias dans sa mouvance tentaient depuis des semaines de faire pression sur Sanders pour qu’il abandonne la course aux délégué.e.s et appelle à soutenir Hillary Clinton. Sanders les a obligés à patienter et a fait payer aussi cher que possible son soutien, en exigeant en retour des engagements de la part de la candidate mais aussi de la part du Parti démocrate dans son ensemble.

Qu’a obtenu le camp Sanders ? Pas encore une « révolution politique », mais quelques concessions verbales de Hillary Clinton, notamment en faveur de la gratuité des études supérieures dans les institutions publiques ; quelques changements dans le règlement du Democratic National Committee (moins de superdélégué.e.s non élu.e.s en 2020, mais il y en aura quand même) ; quelques changements notables adoptés dans la « plateforme » démocrate, par exemple à propos du salaire minimum national : un minimum national de 15 dollars de l’heure est revendiqué, ce qui reflète notamment des luttes menées avec succès dans plusieurs villes et Etats. Les revendications de Black Lives Matter trouvent aussi dans la plateforme un début de prise en compte. Bernie Sanders a-t-il raison de déclarer que cette plateforme est « la plus progressiste de l’histoire » ? Sur le papier peut-être, mais chacun sait que la plateforme ne vaut pas programme et que les candidats ne sont jamais tenus par ce document.

D’autres propositions portées par la gauche ont été repoussées, notamment l’opposition au Partenariat trans-pacifique et la prohibition de la fracturation hydraulique. En dépit de ces revers, on peut dire que le débat politique au sein du Parti démocrate a commencé à évoluer. Pour la première fois, grâce à la présence de personnes nommées par Sanders dans la commission de la plateforme, la question palestinienne a été débattue. Le professeur Cornel West a eu l’occasion de défendre avec éloquence le principe de l’égalité des droits des Palestiniens et des Israéliens, mais la résolution s’inspirant de son plaidoyer n’a pas été retenue[5].

Contrairement à ceux qui prétendent que Hillary Clinton a été obligée de « virer à gauche » sous la pression de la campagne Sanders, il faut reconnaître que la candidate ne se laissera pas facilement dévier de sa ligne politique de droite. Elle défend des positions néolibérales légèrement teintées de « social » et en politique étrangère elle est bien connue pour ses positions « libérales-interventionnistes » qui ont attiré vers sa candidature une brochette de néoconservateurs, dont les instigateurs de la guerre en Irak sous Bush. Dans l’ensemble Bernie Sanders a peu évoqué ces questions lors de la campagne des primaires mais une fois il s’est clairement démarqué de Hillary Clinton en déclarant le 12 février qu’à la différence de la candidate, « Henry Kissinger n’est pas mon ami » et s’est déclaré à diverses reprises contre les interventions armées visant à renverser des régimes étrangers. Ce clivage gardera toute son actualité dans les années qui viennent[6].

Faire barrage à Trump

Sanders savait bien sûr que bon nombre de celles et ceux qui s’étaient mobilisé.e.s en sa faveur, notamment parmi les plus militant.e.s, seraient extrêmement déçu.e.s par son appel à voter pour Clinton. Les caméras de la télévision ne l’ont pas beaucoup montré, mais des centaines de délégué.e.s de Sanders à la Convention démocrate à Philadelphie (25-28 juillet) étaient en dissidence ouverte. Pour les raisons signalées plus haut, Sanders ne pouvait pas refuser une forme de soutien à Hillary Clinton, d’autant plus que, jusqu’à la fin juillet, les sondages donnaient à Donald Trump de réelles chances de victoire.

Une petite frange de militant.e.s radicalisé.e.s tenait à l’époque un raisonnement étrange selon lequel une victoire de Trump aurait un effet d’électrochoc servant à galvaniser les forces du changement que la campagne de Sanders commençait à révéler et à rassembler. Mais un tel raisonnement sous-estimait gravement le caractère fascisant de la dynamique Trump. Le milliardaire a gagné l’investiture républicaine en débordant sur leur droite tous les autres candidats républicains, déjà très conservateurs, en libérant la parole raciste et xénophobe, et pas seulement la parole. Tous les groupes racistes/ethnonationalistes extrémistes sont ravis par sa candidature, qui tend à légitimer leur existence. Trump cherche en effet à mobiliser cette minorité active de « blanc.he.s en colère » qui jouent sur la peur d’une société où les blanc.he.s seront minoritaires (ce qui est d’ailleurs probable, d’ici 2050). Trump ne cache pas son intention de sévir contre tou.te.s les immigré.e.s en situation irrégulière et de faire construire un mur sur toute la frontière États-Unis-Mexique. Le mépris des Musulman.e.s qu’il affiche ne peut qu’encourager les réflexes de haine et les passages à l’acte parmi ses adeptes. Quelles que soient les craintes qu’une une présidence Clinton peut inspirer, et elles sont considérables, la perspective d’une présidence Trump reste plus désastreuse encore. Comme Bernie Sanders et comme tout un large bloc de citoyen.ne.s qui d’une manière ou d’une autre s’opposent à la barbarie, je considère qu’il est inexcusable de faciliter une possible victoire électorale de Trump. Il vaut mieux lutter contre une adversaire bien connue qui ne manque pas de cohérence politique, même si on peut estimer qu’elle est aussi dépourvue de principes que le personnage qu’elle a inspiré dans la série House of Cards.

Depuis la Convention démocrate et l’investiture officielle de Hillary Clinton, fin juillet, la situation évolue : Trump chute dans les sondages parce que son extrémisme, sa hargne raciste, son ignorance l’ont rattrapé, ainsi que son incapacité à reconnaître les bonnes occasions de se taire, ou à doter sa campagne d’un cadre organisationnel stable. Ses tentatives récentes (depuis fin août) de faire preuve de davantage de modération s’avèrent faibles et tardives. Résultat : le nombre d’États où les électeur.trice.s hésitent entre Clinton et Trump diminue, au profit de la Démocrate. Pour perdre le 8 novembre, il faudrait que Hillary Clinton le fasse exprès. En dépit des résultats de Sanders dans les primaires, elle estime ne rien devoir à la gauche et va plutôt à la recherche d’électeur.trice.s républicain.e.s rebuté.e.s par Trump (elles et ils sont nombreu.x.ses).

Voter par conviction, voter par pragmatisme

Une discussion de fond traverse la gauche à propos du sens du vote : doit-on considérer le vote comme un acte politique strictement pragmatique, ou est-ce un acte de témoignage, une expression des convictions profondes de chacun.e ? En l’absence d’un système à deux tours de scrutin comme en France, ce débat se complique, puisqu’on n’a pas le « luxe » de voter pour ses convictions au premier tour et de se rabattre sur un choix plus pragmatique au second. Noam Chomsky, qu’on peut classer parmi les penseurs anarcho-libertaires, a pris position de façon surprenante dans ce débat en plaidant pour le pragmatisme, notamment face à quelqu’un d’aussi imprévisible et dangereux que Trump. Chomsky pense qu’il y a donc un sens à soutenir le moindre des deux maux[7], mais admet que dans les États où Trump n’a aucune chance de gagner, le problème se pose différemment.

Comme le suggère Chomsky, si je votais dans un État où le résultat est incertain – par exemple, l’Ohio ou la Floride – je suivrais le raisonnement pragmatiste en votant, malgré toutes mes objections, pour Hillary Clinton. Mais puisque je vote dans le Massachusetts (comme Chomsky, soit dit en passant…), où Trump a zéro chance de passer, je me permettrai de suspendre le pragmatisme et de m’exprimer directement en tant qu’électeur de gauche. En votant pour une candidate, Jill Stein, dont le programme ressemble beaucoup à celui de Sanders, j’aurai le sentiment de faire œuvre utile, ne serait-ce qu’en marquant ma défiance à l’égard de Clinton, en rappelant à son camp que la gauche existe, qu’elle ne baissera pas sa garde, qu’elle n’oubliera pas les raisons de principe qu’elle a de s’opposer à presque tous les aspects de sa politique.

Les Verts, force crédible ?

Cela dit, j’ai des réserves par rapport à la candidature que je compte soutenir. Jill Stein et Ajamu  Baraka comptent se présenter dans autant d’États que possible. Leur nom figurera sur le bulletin de vote dans au moins 39 États, dont plusieurs où la bataille devrait être serrée, en refusant la pertinence de la distinction entre Etats sûrs et moins sûrs pour les Démocrates. Je mesure le danger que cela présente et ne vois aucune raison de taire cette réserve. Au fond, les Verts veulent se convaincre qu’il est possible de construire, en dehors du champ bipartisan national, un parti de gauche électoralement viable voire capable de bouleverser durablement le jeu. Je suis convaincu avec d’autres qu’un petit parti de gauche ne saurait prospérer qu’à condition de travailler en coordination autant que possible – ce qui ne veut pas dire en parfaite harmonie – avec l’aile gauche émergente du Parti démocrate.

Je suis d’accord avec le duo Stein-Baraka sur beaucoup des critiques qu’ils formulent de l’ordre social et économique en place, et qui sont de l’ordre des grands principes d’une politique de gauche aujourd’hui. Je m’oppose évidemment avec eux aux inégalités, à la pauvreté, aux injustices liées au racisme, aux guerres en cours ou annoncées, au désastre climatique qui s’annonce, au système politique corrompu par l’argent. Je reprends volontiers à mon compte le slogan  « People, planet and peace over profit » (« Les personnes, la planète et la paix l’emportent sur les profits ») [8]. Je trouve encourageant l’intérêt qu’ils portent au mouvement dit Black Lives Matter, qui entre justement dans une phase cruciale de formulation d’engagements programmatiques. A titre personnel je suis content de pouvoir m’offrir le luxe de voter pour des candidat.e.s qui contestent le soutien quasi inconditionnel des États-Unis à Israël et plaident pour les droits civils, sociaux et politiques des Palestiniens.

Allons plus loin : à la différence de Sanders, qui est plus modéré sur la question, Stein et Baraka prônent une stratégie de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) face à Israël. C’est une position qui est certaine de leur attirer les foudres des défenseurs Israël, ses colonisations et son impunité, Hillary Clinton en premier, à un moment où les partisans du BDS sont confrontés à la multiplication de restrictions légales à leurs activités.

En somme, sur le plan des grands principes les positions des Verts me conviennent assez largement. Mais j’ai deux craintes : premièrement, que ces idées sympathiques manquent de concret, c’est-à-dire de traduction pratique et politique. Deuxièmement, je crains que les candidat.e.s des Verts n’aient pas le talent d’un Bernie Sanders pour rassembler un public large et diversifié en communiquant une analyse critique forte du système dans un langage simple et pédagogique. Stein et Baraka sont certes beaucoup plus présentables que les sectaires de certains groupuscules d’extrême gauche, mais je doute de leur capacité à toucher un public populaire (de toutes « origines »), au-delà des couches moyennes diplômées déjà bien sensibilisées aux inégalités sociales, au racisme systémique, aux dangers du changement climatique et au militarisme au service des visées impériales.

Je ne serais pas mécontent de voir la candidature des Verts servir d’avertissement sérieux au camp Clinton, sans pour autant donner le moindre avantage à Trump. Inutile cependant de se faire des illusions sur leur score probable. Ils sont actuellement (début septembre) à 3-4 % dans les sondages nationalement. Bien sûr, ce n’est pas la moyenne nationale qui compte dans l’élection présidentielle américaine et il n’est pas exclu que leur résultat dans certains Etats crée la surprise.

Il n’y aura en tout cas pas de miracle, pas d’apparition immédiate et spontanée d’une force politique de gauche durable. La bataille pour construire une telle force ne fait que commencer. La gauche Sanders et la gauche hors-Parti démocrate entrent dans une logique de concurrence qui pourrait à mon avis s’avérer constructive, notamment si ces deux forces ne restent pas obsessionnellement concentrées sur la présidence mais se donnent aussi la peine de s’implanter localement, d’élaborer des stratégies de changement tangible, de présenter des candidat.e.s à tous les échelons du système. Selon les lieux et les circonstances, je compte soutenir ces deux ondes d’une même dynamique visant à doter la gauche d’un cadre organisationnel plus permanent et d’une véritable capacité politique à façonner l’avenir.

Notes

[1] Sanders a gagné des élections primaires ou des caucus dans 22 États fédérés sur 50 et s’est trouvé à moins de trois points de la victoire dans six autres États dont certains très peuplés : Illinois, Missouri, Massachusetts, Nouveau Mexique, Iowa, Kentucky. Il a remporté 46 % des délégués élus de la Convention démocrate – 1846 délégué.e.s au total – mais seulement une petite minorité des « superdélégué.e.s » non élu.e.s, au nombre de 700 environ.

[2] L’organisation « Our Revolution » n’a pas vu le jour sous les meilleurs auspices. Aussitôt créée, sa forme (son cadre légal et fiscal) et ses méthodes (notamment le choix d’outils de communication) ont été contestées par plusieurs collaborateurs de Sanders qui ont préféré démissionner. Mais il est beaucoup trop tôt pour en faire un véritable bilan. Nous verrons après le 8 novembre combien de candidat.e.s soutenu.e.s par cette organisation seront élu.e.s au final et dans quelle mesure ils arriveront à créer un meilleur rapport de forces pour la gauche. Voir ici un débat sur Democracy Now entre un candidat resté eu sein de « Our Revolution » et une candidate qui a décidé de quitter le mouvement.

[3] Cf. Mark Landler, Alter Egos: Hillary Clinton, Barack Obama and the Twilight Struggle over American Power, Randon House, 2016.

[4] Voir les révélations récentes sur le rôle de la fondation Clinton comme instrument de trafic d’influence internationale. Jeff Stein, « Four experts make the case that the Clinton Foundation’s fundraising was troubling », Vox Policy and Politics, 25 août 2016. Voir : http://www.vox.com/2016/8/25/12615340/hillary-clinton-foundation

[5] Peu après ces délibérations et quelques jours avant l’ouverture de la Convention démocrate, Cornel West a déclaré son soutien à la candidature de Jill Stein. Il s’en explique à Democracy Now le 18 juillet 2016 : http://www.democracynow.org/2016/7/18/why_a_member_of_the_democratic

[6] Dan Froomkin, “Henry Kissinger’s War Crimes are Central to the Divide between Hillary Clinton and Bernie Sanders”, The Intercept, 12 février 2016. Voir : https://theintercept.com/2016/02/12/henry-kissingers-war-crimes-are-central-to-the-divide-between-hillary-clinton-and-bernie-sanders/

[7] John Hallee et Noam Chomsky, “Noam Chomsky’s 8-Point Rationale for Voting for the Lesser Evil Presidential Candidate”, site de Noam Chomsky, repris par Alternet.org, 6 août 2016. Voir : http://www.alternet.org/election-2016/noam-chomskys-8-point-rationale-voting-lesser-evil-presidential-candidate

[8] Voici ici une conversation sur Democracy Now avec Jill Stein et Ajamu Baraka, le 18 août 2016

Hollande et les harkis

Sur le blog de Bernard Deschamps

27 09 2016

La déclaration de François Hollande passe mal en Algérie.

Voici ce qu’écrit à ce sujet le quotidien El Watan du 26 septembre :

«Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines de ceux transférés en France», a déclaré le chef de l’Etat français, lors d’une cérémonie officielle d’hommage à Paris. Selon l’AFP qui a rapporté la déclaration, François Hollande, qui a été applaudi par les représentants des harkis présents dans l’assistance, a soutenu que «la France a manqué à sa promesse, elle a tourné le dos à des familles qui étaient pourtant françaises».(…)

Ce n’est pas la première fois que François Hollande parle des harkis et des pieds noirs. Dans une interview accordée à France Culture en mai dernier, il avait soutenu que «quand on parle du 19 Mars, on sait (que) c’est la fin de la Guerre d’Algérie, mais c’est aussi le début d’un certain nombre de massacres, dont les pieds noirs ou les harkis ont été victimes».

Contacté hier, maître Ali Haroun, qui était à l’époque membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), souligne qu’«en tant qu’Algériens, on n’a pas d’observation à faire sur la manière dont les harkis ont été accueillis en France dans des camps d’internements, ce sont des rapports franco-français». «François Hollande sous-entend que les harkis ont été massacrés, là je dis que jamais l’autorité du FLN, en juin, juillet et août 1962, n’a autorisé ou invité les Algériens ou l’ALN à se venger des harkis. Au contraire», précise Ali Haroun. Selon lui, les responsables de la Wilaya III et ceux de la Wilaya IV avaient demandé de «ne pas toucher aux harkis mais de les ramener aux postes de commandement». «Jamais le FLN ou le GPRA n’ont incité les Algériens à se venger de ceux qui ont aidé le colonisateur», indique encore Ali Haroun, qui souligne que «c’était regrettable, il y a eu des initiatives à l’échelle locale, dans des villages, contre des gens qui ont aidé le colonisateur». «Ces dépassements sont spécifiques aux pays qui ont connu des révolutions», ajoute l’avocat, qui donne l’exemple «des villageois français qui s’en sont pris spontanément aux anciens collaborateurs nazis».

Said Rabia

La France ne veut pas interdire les armes nucléaires

ICAN-France Communiqué de presse Lundi 26 septembre 2016

ONU : Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires

Le 26 septembre a été consacré par l’ONU comme « Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires ». « La France ne soutient pas cette démarche et poursuit la modernisation de son arsenal— tout comme les autres puissances nucléaires — sous le prétexte que le contexte stratégique ne le permettrait pas… » s’indigne Jean-Marie Collin membre du comité de pilotage de ICAN France, la campagne internationale pour abolir les armes nucléaires.

Les armes nucléaires sont les seules armes de destruction massive à ne pas être interdites. N’est-ce pas contraire à toutes les évolutions du droit international  ? Pourrait-on imaginer encore, 100 ans après l’utilisation massive de gaz dans les plaines du nord de la France et de Belgique que ces armes chimiques soient légales ? Certainement pas.

Pour obtenir l’interdiction définitive de ces armes, plus de la moitié des États de la planète veulent créer un traité d’interdiction des armes nucléaires. L’Autriche va ainsi soumettre à l’Assemblée générale de l’ONU qui vient d’ouvrir ses travaux une résolution. Ce traité serait la première étape avant la mise en œuvre d’un processus complet d’élimination des bombes atomiques.

La France prétend se ranger parmi le camp des puissances nucléaires responsables, mais s’oppose fermement à ces négociations qui devraient avoir lieu en 2017. Pourquoi  cette absence de « bonne foi » d’aller vers un monde sans armes nucléaires ? De la fierté de faire « la course en tête pour les technologies de dissuasion » (Premier ministre en 2014), aux annonces du doublement du budget de la bombe (6 milliards d’euros) pendant des décennies, sont quelques exemples du non respect de ces engagements.

La France est une nation responsable quand elle adresse à l’ONU un « Ça suffit » aux dirigeants du monde à propos de la guerre en Syrie, quand elle promeut la Déclaration des Droits de l‘Humanité, quand elle obtient une avancée majeure avec la COP 21… La France en votant et en appelant (par des pressions ?) à voter contre ce projet d’interdire les armes nucléaires, adopte une attitude dangereuse favorisant l’insécurité de la planète et de ses habitants
ICAN France est le relais national de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN). Cette campagne, lancée en 2007 regroupe 440 organisations non gouvernementales partenaires dans 98 pays. Elle vise à mobiliser les citoyens pour faire pression sur leurs gouvernements afin de commencer des négociations sur un traité d’interdiction des armes nucléaires. Parmi ses soutiens, on compte Hans Blix, Ban Ki-moon et Yoko Ono.

FERNAND IVETON ASSASSINE UNE DEUXIÈME FOIS.

Un article de Bernard Deschamps
Alger Républicain 07/09/2016

Le martyr de la Guerre de Libération Fernand Iveton tué une deuxième fois

Cette fois-ci c’est l’ignorance qui a frappé. Elle est à l’origine immédiate de la débaptisation d’une rue portant son nom à Oran. Les autorités locales l’ont remplacé par celui d’un autre chahid.

Fernand Iveton, chahid de la guerre de libération, exécuté par les colonialistes français à Serkadji le 11 février 1957D.R. Les citoyens d’Oran pouvaient jusque-là éprouver un légitime sentiment de fierté. Après l’indépendance ils avaient été les seuls à avoir donné son nom à une de leurs rues en hommage à son sacrifice suprême pour la libération du pays de l’oppression colonialiste.

Fernand Iveton fut guillotiné en février 1957 en même temps que deux autres de ses compagnons de lutte, Mohamed Ouenouri et Mohamed Lakhnèche. On serait donc tenté de faire preuve d’indulgence en mettant ce déni, de prime abord incompréhensible, sur le compte d’une simple ignorance. On peut penser que les responsables locaux se seraient basés sur la consonance non arabe du nom pour rayer celui de Fernand Iveton. Mais cela ne les excuse nullement. Ils auraient pu se renseigner avant de commettre leur acte. Cela prouve en tout cas qu’ils ne se donnent même pas la peine de lire la rubrique culturelle des journaux. Sinon ils auraient appris qu’un livre vient d’être tout récemment édité en hommage à son martyre. Ici l’ignorance n’est plus une excuse. Elle est absolue et impardonnable pour des responsables présidant à la perpétuation de la mémoire combattante de l’Algérie.

Il faut aller au delà de ce constat apparent. Cette ignorance n’a rien de fortuit ou d’accidentel. Elle est le produit de la méconnaissance organisée par les autorités du pays sur la participation des communistes algériens, de toutes origines, au combat pour la libération du pays. Ici il faut saluer Ben Bella. Il a droit à la reconnaissance de tous les patriotes honnêtes. Sans lui il est plus que probable qu’aucun lieu n’aurait porté le nom de Maurice Audin assassiné par les paras en juin 1957. Combien sont ceux dans la nouvelle génération qui ont entendu parler de Laban, Counillon, Raymonde Peschard, Maillot, Ghennaïssia, etc., morts au combat, les armes à la main pour délivrer le pays de l’oppression coloniale ?

Certains continuent à voir dans la Plate-forme de la Soummam la proclamation des fondements d’un « État démocratique et social » moderne éloigné de toute étroitesse ethnique ou religieuse. On se demande en quoi ? Question légitime quand on sait que ce document dans sa partie politique, a jeté l’anathème sur le PCA de façon totalement de façon totalement calomnieuse, injuste, et injustifié, si ce n’est par désaccord avec les choix de classe devant être faits après la libération.

Or, de par sa composition ethnique multiple, son internationalisme, son ouverture intrinsèque sur les langues nationales et la culture universelle, ce parti était le seul à incarner véritablement toutes ces caractéristiques. S’il avait commis des erreurs, elles étaient moins graves que celles des dirigeants nationalistes qui furent investis de hautes responsabilités par les organisateurs du congrès de la Soummam. Ces erreurs furent publiquement reconnues et leurs racines exposées dans des autocritiques sans complaisance.

Le PCA a été le seul parti à refuser la pratique de l’auto-glorification. Akram El Kebir, correspondant du journal El Watan, qui a attiré l’attention sur cette vilenie écrit dans l’édition du 6 septembre : « Indignés, deux habitants de cette rue se sont rendus, hier, à notre bureau, pour se plaindre de cet état de fait. La rue Fernand Iveton s’appelle désormais rue du chahid Bachir Bouamer. « Je trouve que c’est bien qu’une rue porte le nom d’un autre chahid, mais pourquoi au détriment de Fernand Iveton ? » se désole Nourredine, la soixantaine, qui trouve scandaleux qu’on ait débaptisé le nom d’Iveton de cette rue qui jouxte le célèbre quartier populaire d’El Derb.

Il faut noter que ce genre de procédé n’est pas isolé et répond, le plus souvent, à une méconnaissance des élus ou des responsables à qui est confiée la tâche de baptiser, qu’à une volonté farouche de porter atteinte à la mémoire et à l’histoire. On se rappelle, à titre d’exemple, de cette anecdote qui prévalait dans les années 1980, quand des élus avaient proposé, ni plus ni moins, de débaptiser la rue Max Marchand (non loin de Gambetta), sans savoir que cette rue avait été nommée après l’indépendance de l’Algérie, et que Max Marchand était un ami de l’Algérie algérienne, assassiné peu après le 19 mars 1962 par des militants de l’OAS.

Pour revenir à Fernand Iveton, notons qu’un livre très poignant vient de lui être consacré, écrit par un jeune écrivain français Joseph Andras. Paru en mai dernier aux éditions Barzakh, le livre s’intitule « De nos frères blessés » et est disponible dans toutes les bonnes librairies algériennes. » .

R.N. 07.09.16

Sommet de l’OTAN à Varsovie: un parfum de guerre froide…

Par Jacques Le Dauphin

Directeur de l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix (IDRP).

Un sommet de l’OTAN s’est tenu à Varsovie les 8 et 9 juillet 2016. On notera que c’est la première fois qu’un sommet de l’Organisation se tient dans un pays de l’est européen. Ce choix est symbolique de l’orientation prioritaire que l’on entendait donner à une telle rencontre. Si l’agenda comportait les réactions à un arc d’insécurité et d’instabilité existant aujourd’hui, en particulier au Moyen-Orient, il se voulait centré tout particulièrement sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la Russie, en réaffirmant une position commune. Dès le début du sommet l’accent fut porté sur le relationnel avec la Russie et la nécessité d’établir une réelle dissuasion à son égard, laquelle serait garante de la sécurité collective en Europe. Les termes employés à ce sujet pouvaient rappeler les motivations qui avaient présidé à la création de l’OTAN en 1949 face à l’Union Soviétique. Aujourd’hui, c’est de la Russie qu’il s’agit. Est-ce la découverte d’une machine à remonter le temps ? On peut penser qu’en panne de raison d’être et de missions, l’OTAN, pour justifier son existence, a besoin de faire valoir une menace, un ennemi désigné, en l’occurrence la Russie… «fermeté», «dialogue» furent préconisés à son égard. Lors du débat quelques pays tendaient à privilégier le dialogue, mais, sans occulter le dialogue, une majorité optait pour la « fermeté ». En définitive le consensus s’est établi sur cette base. Ainsi le communiqué présenté par les chefs d’État et de gouvernement motive ce choix en ces termes « les actions agressives de la Russie, y compris son activité provocatrice à la périphérie du territoire de l’OTAN, sa volonté avérée d’atteindre des objectifs politiques sous la menace de la force, présentent un défi fondamental pour l’Alliance ». Ainsi, la Russie représenterait une menace stratégique parce qu’elle réagit contre les avancées de l’OTAN dans sa zone d’influence. De fait, l’Alliance dissuade mais ne veut pas être dissuadée. C’est dans cet esprit que la Russie est considérée comme une menace existentielle. La fermeté s’imposerait donc et certain pays comme la Pologne pensent que l’OTAN « se doit de montrer les dents ».

Le plus gros déploiement militaire aux frontières de la Russie

Décision a été prise de déployer quatre bataillons dans les États baltes et en Pologne. Ce renforcement va se traduire notamment par l’envoi de 4000 hommes (encadrés par quatre pays: États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne et Canada), au plus près de la Russie. Le Secrétaire général de l’OTAN a déclaré: « ces bataillons seront robustes et multinationaux (…). Une attaque contre un allié sera ainsi considérée comme une attaque contre toute l’Alliance ». Ces troupes seront appuyées par la force « fer de lance », force de réaction très rapide, comptant 5000 hommes et capable d’arriver sur place en quelques jours. Par ailleurs les États-Unis se proposent de déployer en 2017 une brigade blindée de 4200 hommes, dont le quartier général sera situé en Pologne. Comme l’a déclaré le président Obama « la Pologne verra une présence accrue du personnel de l’OTAN et des États-Unis, avec les équipements militaires les plus modernes ». Dans le sud de l’Europe l’OTAN entend s’occuper de plus en plus de la sécurité de la Roumanie et de la Bulgarie qui s’inquiètent du renforcement du dispositif militaire russe en Mer noire. Elle prévoit d’envoyer une force destinée à rassurer ces pays, car, a souligné un responsable américain, « nous percevons dans la zone de la Mer noire des signes d’intimidation ».

Bouclier antimissiles

Le bouclier antimissiles est un projet américain de longue date. Sous la pression des États-Unis, L’OTAN a pris en 2010 la décision de déployer un tel système sur le territoire européen. Le sommet a donné le coup d’envoi. Ce système disposera dorénavant d’une capacité opérationnelle initiale. Les installations basées en Turquie, en Roumanie et en Espagne sont maintenant en mesure de fonctionner. Le quartier général sera situé à la base de Ramstein en Allemagne. Il reste que ce bouclier pose question au sein de l’Alliance. Les États-Unis maîtrisent totalement le projet. Ils ont déjà investi 200 milliards de dollars. Le poids américain est donc déterminant. Dans cet esprit, des craintes s’expriment sur le coût d’une telle réalisation, à laquelle tous les membres seraient amenés à contribuer, et sur la fiabilité réelle du projet sur le territoire européen, fiabilité que des experts tendent à remettre en cause. Le commandement du bouclier sera-t-il américain, plaçant de facto la sécurité des Européens sous la dépendance directe des États-Unis? La question peut se résumer ainsi: qui décidera de l’interception et qui prendra la décision de réagir ? Dans le débat le Secrétaire général de l’OTAN a précisé que « ces installations fonctionneront sous commandement de L’OTAN et sous son contrôle ». Lorsqu’on connaît le leadership exercé par les États-Unis au sein de l’Organisation on ne peut qu’être sceptique sur cette affirmation. Les réserves française ne sont pas levées concernant l’autonomie de sa force nucléaire. En effet, le bouclier, compte-tenu des délais opératoires, suppose une réponse unique. Sauf à intégrer la force nucléaire française dans un partenariat avec les forces américaine et britannique, on ne voit pas la solution. La France s’est cependant rangée à la volonté américaine de déclarer opérationnelle la première brique du bouclier antimissiles de L’OTAN.

Les réactions russes

Le chef de la diplomatie russe Serguei Lavrov a déclaré: « lorsqu’une organisation qui fait de vous un ennemi s’approche, il faut réagir »… Ainsi, la Russie déploie hommes et matériels, y compris des systèmes de défense antiaériens et des missiles à Kaliningrad, l’enclave russe aux confins de la Pologne et de la Lituanie. L’armée russe procède à des investissements dans les armes de précision et des équipements de déni d’accès, tels les S400 qui créent une «bulle» au dessus de la Syrie. Ce sont ces capacités dites duales (conventionnelles et nucléaires) qui sont présentées par l’OTAN comme une « sanctuarisation agressive ». Des mesures « défensives » agressives de part et d’autres sont placées au centre du débat. Par ailleurs, depuis des années, le projet de bouclier antimissiles, avec l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, est une pomme de discorde entre L’OTAN et Moscou. Moscou y voyant une rupture de l’équilibre stratégique et par conséquent une menace pour la sécurité du pays. C’est un redoutable problème stratégique, d’autant que le Pentagone prépare le lancement d’un programme de missiles de croisière nucléaires intercontinentaux. La Russie réagira. À ce rythme, on s’achemine vers la reprise de la course aux armements nucléaires après 2021 date d’expiration de l’unique accord de désarmement encore en vigueur ( traité START) c’est à cette escalade que conduisent les décisions prises au sommet de L’OTAN.

Coopérations OTAN/UE renforcées

Jens Stoltenberg a déclaré que le moment était venu de faire évoluer la relation entre L’OTAN et l’Union européenne. En ce sens, furent invités au sommet Donald Tusk et Jean-Claude Junker, respectivement Président du Conseil européen et de la Commission européenne. En marge du sommet ils ont rencontré Barak Obama pour une réunion des dirigeants de l’Union européenne et des États-Unis. Ils ont signé une déclaration commune préconisant un renforcement de la coopération pratique dans certains domaines comme « le développement de capacités de défense cohérentes, complémentaires et interopérables». Selon Jens Stoltenberg, « L’OTAN et l’Union européenne ayant les mêmes intérêts stratégiques sont confrontées aux mêmes défis. Composées en grande partie des mêmes États (22 membres en commun ), elle partagent les mêmes valeurs ». La démarche est claire: par le biais de L’OTAN, Les États-Unis font pression pour entraîner toujours davantage les Européens dans leur sillage afin d’adopter leur conception purement militaire de la sécurité européenne. Cette conception serait-elle la seule voie ? Une autre conception serait possible, plus réaliste, moins dangereuse, plus pacifiste, celle d’une sécurité paneuropéenne. Mais dans cet esprit l’OTAN est un obstacle à lever pour permettre aux Européens d’acquérir une véritable autonomie stratégique. La France se grandirait à la faire valoir, en préconisant notamment la sortie de l’OTAN, du moins pour elle-même.

C’est une démarche à faire grandir dans l’opinion.

JLD

 

Brexit: une crise globale ?

Il est logique que le Royaume Uni, pays de l’ultra-libéralisme au pouvoir, pays le plus distancié historiquement et politiquement de l’Union européenne finisse un jour pas ne plus vouloir d’une construction dont les caractéristiques socialement destructrices ont nourri durant plusieurs dizaines d’années des sentiments populaires de rejet, devenus aujourd’hui majoritaires. Le Brexit est un événement politique majeur pour les Britanniques et pour l’Europe. Mais cet événement a aussi de fortes dimensions internationales puisqu’il s’agit de l’une des principales puissances économique, militaire, diplomatique mondiale, dont l’histoire moderne se confond avec celle de son ex-empire colonial.

Il y a cependant des appréciations bien différentes sur la question. Pour certains, une sortie du Royaume Uni de l’Union européenne ne devrait pas changer grand-chose puisque Londres bénéficie déjà d’un statut très particulier au sein de l’Union. Le Royaume Uni, en effet, n’appartient ni à la monnaie unique, ni au système européen des banques centrales. Il n’a pas signé les Accords de Schengen. Son engagement concernant la défense européenne s’inscrit d’abord dans le cadre d’un choix britannique et dans celui de l’OTAN. Les négociations et les compromis inévitables qui présideront à l’élaboration d’une nouvelle relation avec l’Union européenne auront pour résultat vraisemblable… un nouveau statut particulier. Cette approche un minimaliste du problème semble ne pas manquer d’une certaine (relative) pertinence.

L’économiste Patrick Artus (Banque Natixis), ne nie pas les problèmes et les sérieuses conséquences économies possibles mais il souligne que « le Brexit n’est pas un choc considérable. Nous ne sommes pas dans une situation de crise financière déclenchée par des emprunteurs qui se retrouvent dans l’incapacité de rembourser leurs dettes (…). Le Brexit n’a rien à voir -dit-il- avec une situation de défaut de crédit » (1). Pourtant dans le même quotidien du même jour, sur la même page d’autres économistes disent l’inverse : « c’est clairement un très grand choc pour les marchés et pour le Royaume Uni. C’est un séisme dont les implications vont indubitablement aller au delà des frontières britanniques, avec un effet immédiat et potentiellement durable sur les échanges commerciaux et sur tous les actifs financiers » (Matthew Beesley, Henderson Global Investors) ; « c’est un des plus gros chocs sur les marchés de tous les temps » dit un analyste financier d’ETX Capitals, et celui-ci ajoute : « les répercussions vont se faire sentir dans le monde entier. L’ampleur des dégâts est difficile à évaluer, mais il sera probablement plus important que tous les événements survenus depuis la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008 ».

La tempête sur les marchés financiers oblige naturellement à mesurer la gravité du choc. Mais on reste loin du compte dans l’analyse car le Brexit n’est pas qu’un événement aux graves conséquences économiques immédiates. C’est aussi, et avant tout, un fait politique dont l’analyse doit s’inscrire dans la durée, un révélateur de contradictions violentes et un accélérateur de crise.

Un processus d’intégration… en éclatement

Nous assistons à l’éclatement progressif de ce qu’on appelle la construction européenne, c’est à dire le processus d’intégration capitaliste européenne. Ce processus – on en connaît la genèse – est né dans les années 50. Rappelons, pour mémoire, la création par six États, en 1951, de la Communauté européenne, du charbon et de l’acier (CECA) afin d’assurer après la 2ème guerre mondiale, une libre circulation des marchandises et une forme de contrôle commun sur les dérives militaires possibles, sur l’Allemagne et ses capacités industrielles. La CEE (Communauté Économique Européenne) est ensuite instituée en 1957 avec le Traité de Rome et les mêmes six États fondateurs : France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg.

L’ambition s’inscrivait alors dans une période de reconstruction, de croissance, de vision fédéralistes, de réconciliation franco-allemande… Il s’agissait avant tout d’installer un marché commun sur le plan économique et d’intégrer politiquement l’Europe de l’Ouest dans un cadre stratégique euro-atlantique face à l’URSS et au bloc de l’Est. L’OTAN est effectivement mise sur pied en 1949, tandis que l’Organisation du Traité de Varsovie est créée en 1955. Le Traité de Rome s’appuie sur les immenses aspirations de l’époque à la paix, à la prospérité et au progrès social… mais les moteurs véritables de la construction européenne, durant les 60 ans qui vont suivre, possèdent une logique politique, économique et stratégique propre et de long terme qui est d’un tout autre ordre.

Ce qui va s’imposer c’est essentiellement la recherche d’une union fondée sur l’intérêt des économies capitalistes à disposer d’un vaste marché unique, de règles prééminentes et strictes d’une politique de concurrence la plus libre et ouverte possible, d’une agriculture compétitive sur le plan mondial, d’une capacité à la restructuration industrielle pour favoriser la compétitivité internationale des groupes les plus puissants (sidérurgie, navale…) et, enfin, de politiques communes. A l’origine, ces politiques communautaires touchent d’abord l’agriculture, les transports et certains aspects de la politique économique et sociale. Elles s’appuient sur la libre circulation des personnes, des services et des capitaux. Au fil du temps, les politiques communes vont couvrir un champ de plus en plus large : énergie, sécurité, justice, défense… tous les domaines, à des degrés divers, vont faire l’objet de politiques relevant d’une compétence communautaire ou à dominante inter-gouvernementale, dans des configurations parfois complexes.

Le processus de construction européenne a ainsi poussé en continu à l’intégration, à la convergence des politiques économiques et budgétaires, à la convergence néolibérale des compétitivités dans des programmes d’austérité de plus en plus durs. La convergence deviendra un paramètre central du processus d’intégration. Ce processus a simultanément favorisé l’élargissement de l’Union à de nouveaux pays membres, et l’élargissement du marché unique. Notons enfin que l’élargissement de l’Union de 6 à 28 États-membres a généralement suivi l’élargissement préalable de l’OTAN, notamment aux pays appartenant auparavant au Pacte de Varsovie (2). Ce mécanisme d’intégration est une sorte de bimoteur stratégique fondé d’une part sur la convergence des politiques économique et budgétaire (3), et d’autre part sur une solidarité politico-militaire euro-atlantique. C’est ce double mécanisme qui est aujourd’hui en crise profonde.

L’échec de la convergence

La convergence économique et budgétaire à 28 est structurellement mise à mal car l’élargissement a produit une configuration européenne de pays à niveaux de productivité et de développement économique très inégaux. A l’évidence, l’échelle est en effet très large, par exemple, entre l’Allemagne, la France ou le Royaume Uni d’un côté… et de l’autre, la Grèce ou quelques pays d’Europe centrale… Ce haut niveau de disparités, qui traduit une hiérarchie des richesses et des performances, peut difficilement être corrigé sans de réels et profonds changements politiques. Et les fonds structurels destinés au régions défavorisées de l’Union ne sont pas sans effet, mais restent très insuffisants au regard de la dimension des problèmes posés, des inégalités existantes entre pays et à l’intérieur même de chaque pays.

D’autre part, la convergence recherchée subit directement les difficultés et les contradictions brutalement propulsées par des politiques d’austérités productrices d’inégalité, mises en commun depuis les années 80 en Europe. (Nous reviendront plus loin sur les aspects stratégiques et la crise européenne). Remarquons que la recherche permanente de la convergence économique et budgétaire sur l’exigence de politiques d’austérité ultra-restrictives, et la convergences des compétitivités, n’a jamais été freinée par une quelconque politique sociale digne de ce nom. Le social (droits sociaux et protection sociale, emploi, budgets public et sociaux…) fait l’objet de déclarations de principe dès le Traité de Rome, mais le traitement imposé dans la durée à la question sociale est celui d’un paramètre subordonné quand il n’est pas ignoré. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir des années 90 avec la montée des effets de la crise, que la question de l’emploi va commencer à entrer dans les ordres du jour du Conseil européen.

La thématique de « l’Europe sociale » va faire ainsi l’objet de nombreux textes, mais elle n’aura pour l’essentiel aucun effet notable sur l’évolution des situations en Europe. Cette thématique prendra cependant une certaine consistance en 1997 avec la lutte des travailleurs belges contre la fermeture de Renault Vilvorde (3100 emplois en jeu), et le déclenchement d’une mobilisation et d’un certain élan de solidarité en Europe. Comme pour tous les événements marquants, beaucoup diront qu’il y aura « un avant et un après Vilvorde ». C’était pertinent, mais avec l’ampleur et l’intensité des attaques anti-sociales dans tous les pays depuis une vingtaine d’années, le souvenir de la lutte des « Vilvorde » s’est estompé… Il reste que ce besoin de luttes solidaires a donné un sens – le seul crédible aujourd’hui – à l’expression d’Europe sociale : le sens de l’intérêt commun des travailleurs et des citoyens d’Europe. Cette réalité objective de l’intérêt commun va cependant se heurter à un frein aussi dangereux qu’efficace : la division, la peur et la xénophobie.

Crises et recompositions politiques

La politique volontariste de convergence sur l’austérité et la compétitivité en Europe va produire en effet les problèmes politiques majeurs que nous connaissons : développement massif de l’euroscepticisme, montée des souverainismes et des forces d’extrême-droite, affirmation dominante de l’idéologie néolibérale, délégitimation du politique, rejet de l’Union européenne… Les forces de la droite et de la social-démocratie vont mettre en œuvre des politiques qui vont détruire les cadres nationaux de l’État providence. C’est l’ultra-libérale Margaret Tatcher suivie du travailliste Tony Blair qui vont effectuer en Grande-Bretagne ce travail de démolition en brisant par la force les résistances syndicales et politiques afin d’affaiblir structurellement le mouvement ouvrier, les résistances et les possibilités d’alternative.

La gauche européenne, dans sa diversité – partis sociaux-démocrates, partis communistes… – paiera ainsi très cher les conséquences d’une longue période de reculs sociaux, de chômage mais aussi d’effondrement idéologique. La social-démocratie y perdra l’essentiel de sa légitimité initiale. La chute du mur de Berlin et l’écroulement des régimes dits du socialisme réel en Europe de l’Est va rajouter au sentiment trop général d’une fatalité de la crise, et de l’absence d’alternative crédible. C’est en réalité tous les champs politiques nationaux qui – dans des configurations très diverses – vont se voir déstabiliser, recomposer progressivement en particulier au profit de l’abstention aux élections, au profit des courants du populisme et de l’extrême droite, mais plus récemment au bénéfice de nouvelles forces de gauche anti-libérales et progressistes, par exemple en Grèce ou en Espagne.

La question grecque et le Brexit, dans des contextes politiques particulièrement différents, sont les résultats de ce processus de longue durée durant lequel la perception populaire grandissante d’une violence économique, d’une injustice sociale et d’une dépossession démocratique a grandit avec les conséquences de politiques d’austérité de plus en plus sévères et des offensives anti-sociales mises en œuvre dans chaque pays et coordonnées à Bruxelles.

A partir du début des années 90 les traités et les dispositifs particuliers se sont succédé à un rythme soutenu, et dans des formes de plus en plus dures. Il s’agissait de renforcer la convergence des politiques économiques et budgétaires dans un contexte de crise et de difficultés économiques et financières où les États-membres, à quelques exceptions près, ont de plus en plus de mal à respecter les disciplines communes. Celles-ci ont été d’abord édictées par le Traité de Maastricht en 1992 qui a mis en place les fameux « critères de convergences » imposant des limites arbitraires et rigides à l’endettement et aux déficits. A ce Traité sont venus s’ajouter le Pacte de stabilité et de croissance adopté lors du Sommet d’Amsterdam (juin1997), le Traité de Lisbonne (Conseil d’octobre 2007) (4), le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union Économique et Monétaire ou Pacte budgétaire (TSCG, en mars 2012). Ces textes ont été complétés par une multiplication de procédures et de pratiques du même esprit: le pacte « europlus » (mai 2011), le « Sixpack » pour le renforcement de la « gouvernance économique » et pour l’encadrement de surveillance des politiques économiques élargi aux déséquilibres macroéconomiques (octobre 2011) et le « Twopack » pour un nouveau durcissement des disciplines budgétaires (mai 2013).

Un incroyable empilement coercitif

Cet ensemble consternant de traités et de procédés autoritaires et intrusifs définit un arsenal complexe comprenant une surveillance multilatérale préventive : les États membres de la zone euro doivent présenter leurs objectifs à priori, afin d’obtenir l’imprimatur de l’Union. Ce dispositif qui bafoue les souverainetés comprend en outre un système « d’alerte rapide »… La surveillance est aussi de nature dissuasive et peut aboutir à l’imposition de sanctions financières contre les États membres non respectueux des critère de convergences. En réalité, les sanctions sont considérées comme des facteurs plutôt contre-productifs car potentiellement aggravant des difficultés financières. Aucun État membre n’a donc été jusqu’ici l’objet de telles mesures… Ce qui souligne en soi les limites de l’exercice des convergences autoritaires.

Il faut ajouter à cet inventaire stupéfiant, le pouvoir discrétionnaire de la Banque centrale européenne (BCE), hors de toute responsabilité politique, et celui de l’Eurogroupe composé des ministres des finances de la zone euro, du Commissaire aux affaires économiques et monétaires et d’un représentant de la Banque centrale. Cet Eurogroupe (19 États de l’UE sur 27) n’a aucune existence officielle ou légitime puisqu’au titre du Traité de Lisbonne (article 137 et protocole 14), il ne se réunit que de façon « informelle ». C’est pourtant ce collectif « informel » et passablement arrogant qui a imposé sont diktat dramatique à la Grèce…

On peut le constater aujourd’hui: 25 ans de convergence autoritaire pour la réduction des déficits et l’austérité, pour la compétitivité néolibérale n’ont résolu aucun problème. Au contraire, la crise n’a cessé de s’approfondir, les divergences politiques et les inégalités de s’exacerber au point d’aboutir à des situations politiques et sociales devenues explosives ou ingérables. C’est le cas en particulier en Grèce et au Royaume Uni.

La question grecque a montré qu’un État membre de l’Union européenne – en l’occurrence membre de la zone euro – n’a pas de marge de manœuvre politique dans un tel système politique et institutionnel de contraintes draconiennes. D’abord en raison d’un rapport de force évidemment déséquilibré qui permet tous les chantages. La Grèce est en effet une des économies les plus faibles de l’Union… Et la nature même de l’Union Économique et Monétaire et son appareil de surveillance autocratique, défini par l’ensemble des traités et dispositifs installés depuis 1992, rendent impossible à un gouvernement en difficulté d’échapper aux exigences de l’Eurogroupe. Alexis Tsipras applique ainsi un programme qui n’est globalement pas le sien, mais celui imposé par ses créanciers, l’UE et le FMI, alors que ce programme fut lui-même repoussé par plus de 60 % des citoyens grecs lors du référendum du 5 juillet 2015. On a ici l’aboutissement consternant de la stratégie européenne de convergence austéritaire.

Un futur de « petite Angleterre » ?

Les compromis scabreux et socialement inacceptables obtenus par David Cameron préalablement au référendum du 24 juin dernier montrent bien cette importance du rapport des forces. Mais l’échec enregistré malgré tout par le Premier ministre du Royaume Uni souligne l’ampleur des dégâts politiques et sociaux auxquels la mécanique d’austérité et de compétitivité ultra libérale peut conduire. Certes, Londres obtiendra donc vraisemblablement un autre statut particulier et probablement un accès au marché unique. On voit mal comment les 27 pourraient exclure totalement les groupes et les intérêts britanniques de cette réalisation essentielle de l’intégration capitaliste.

Au delà de la crise au sein des deux formations dominantes, le Parti conservateur et le Parti travailliste, le Brexit a ouvert une boîte de Pandore concernant l’avenir même du Royaume Uni. La possibilité se dessine, en effet, d’un nouveau référendum sur l’indépendance et le maintien de l’Écosse dans l’ UE. Il est aussi question d’une consultation référendaire sur une éventuelle réunification de l’Irlande (demandée par le Sinn Fein). Même la question de la souveraineté de Gibraltar est de nouveau posée. Le Washington Post titrait alors le 26 juin dernier : « la Grande Bretagne devra se faire à l’idée d’un possible futur de petite Angleterre ». Il est, certes, difficile de mesurer aujourd’hui l’ensemble des répercussions politiques du Brexit, mais elles pourraient être importantes. Et pas seulement du fait que le Royaume Uni risque de perdre deux piliers nationaux de sa couronne. Le quotidien américain souligne à juste titre le sens, la symbolique et les risques du Brexit pour le Royaume Uni : « depuis des siècles, cette petite île modeste de la Mer du Nord a boxé bien au dessus de son poids au niveau international. Elle a bâtit un empire global, fait reculer la marée du nazisme et fut capable d’épauler les États-Unis durant les longues décades de face à face avec les Soviétiques. Mais, maintenant, alors que la Grande Bretagne a stupéfait le monde entier par la décision de quitter l’UE, les experts soulignent qu’elle va se retourner sur ses problèmes intérieurs pour le futur prévisible ».

Affaiblissement européen et choc global

Le Brexit – n’en déplaise à bien des commentateurs – n’est donc pas qu’un problème lié à la psychologie anglaise et à la montée du populisme européen… C’est un aboutissement de crise structurelle et un choc global qui donne l’image et qui apporte des facteurs d’affaiblissement politique. Le Brexit atteint l’unité du camp occidental. Le Royaume Uni fut dans l’histoire, et jusqu’aujourd’hui, un acteur décisif de l’édification d’un ordre mondial libéral et d’une économie globalisée. Il semble prendre aujourd’hui un autre chemin avec des conséquences internationales réelles, y compris vis à vis des plus grandes puissances – États-Unis, Japon, Allemagne, France, Chine… – avec lesquelles Londres a établi des relations structurantes pour le monde des affaires. Le risque existe d’une Grande-Bretagne affaiblie, réduite au statut de puissance moyenne et d’État tiers associé à l’UE… Mais cela ne convient guère aux intérêts économiques de l’Allemagne. Cela peut en revanche satisfaire davantage les velléités de Paris pour un certain rééquilibrage, pour une revalorisation internationale (upgrade) du rôle français… et d’un François Hollande en recherche d’une rédemption politique introuvable. On peut penser que les rapports de force internationaux sont ainsi susceptibles de bouger. En réalité, les menaces et les risques sont là mais rien n’est décidé à l’avance. Et le Brexit traduit plutôt un affaiblissement européen d’ensemble, un échec politique global du processus d’intégration capitaliste et des pouvoirs en Europe. L’enjeu est de ce niveau. D’où l’ampleur du chaos politique suscité à Londres et l’intensité des affrontements résultant du référendum.

Les « tabloïds » (The Sun, The Daily Mail…), quotidiens très populaires, titrent avec une certaine force provocatrice sur un « complot » anti-brexit (5). Ils visent, parmi d’autres, Tony Blair et un paquet de députés travaillistes qui appellent à reconsidérer toute la question, à prendre du temps, à envisager un autre référendum ou encore à organiser des élections parlementaires avant la fin 2016 pour changer la donne… Quant à Nicola Sturgeon, la Première Ministre écossaise, elle est accusée de vouloir bloquer le Brexit au Parlement d’Edimbourg. Le Président de Goldman Sachs (6) dit tout haut ce que d’autres aimeraient pouvoir réaliser : annuler le Brexit d’une façon ou d’une autre. Boris Johnson, ex-maire de Londres et chef de file des « brexiteers » fut accusé d’avoir appuyé dans ce sens, à l’occasion d’un article remarqué, paru dans The Telegraph du 26 juin. De façon surprenante, il y déclare en effet que « … le Royaume Unie fait partie de l’Europe, et en fera toujours partie (…). Le libre échange se poursuivra tout comme l’accès au marché unique ». Mais ce démagogue impénitent semblait plutôt vouloir (avant d’abandonner subitement) adapter son profil politique à la veille d’une bataille pour le pouvoir au sein d’un Parti conservateur très divisé. Quant au Parti travailliste, il n’échappe pas à la tempête de cette confrontation sur des intérêts de classe puisque Jeremy Corbin, Secrétaire général antilibéral et très marqué à gauche, est mis en cause dans sa responsabilité même par les blairistes du parti qui l’accusent de tiédeur dans la défense du « Remain » c’est à dire du maintien du Royaume Uni dans l’UE.

La bataille fait rage. Et même en France, le débat a pris des aspects agressifs et insultants pour la majorité du peuple britannique qui a voté le Brexit, alors que ce débat devrait d’abord contribuer à faire la clarté sur les causes et les alternatives. D’autant que la confrontation ne porte pas seulement sur des enjeux de pouvoir et des ego personnels, loin de là. Elle repose par exemple sur la contradiction entre une majorité de Brexiteers qui veulent enrayer la libre circulation des personnes et l’ouverture des frontières (une des quatre libertés du Marché unique), afin de pouvoir bloquer la circulation des travailleurs et l’immigration… Alors qu’une partie de la droite conservatrice et même des travaillistes veulent maintenir cette ouverture afin d’assurer d’abord la continuité de la libre circulation du capital et des marchandises. On est bien dans un affrontement compliqué sur des enjeux essentiels, et sur la nature même du rôle britannique en Europe et dans le monde.

Faire sauter les contraintes

La responsabilité oblige ainsi à produire les analyses les plus critiques et à chercher des solutions pour sortir par le haut des faux débats sur l’Union européenne : ouverture contre fermeture ; approfondissement contre élargissement ; grands projets d’intégration contre excès de dispositions techniques… Toutes les questions peuvent être posées, mais celle qui est essentielle et même vitale pour les forces de gauche est d’abord comment faire sauter les contraintes institutionnelles et les dispositifs, en particulier l’ensemble de ceux de l’UEM, qui empêchent la mise en œuvre de toute autre politique que celle de l’austérité, de la compétitivité et de l’intégration volontariste au service du grand patronat et des marchés financiers.

Cette question est d’autant plus décisive que l’échec de l’Union européenne est, en quelque sorte, l’échec du seul grand projet capitaliste issu de la reconstruction après la 2ème guerre mondiale. Les peuples d’Europe ont besoin aujourd’hui d’une perspective, d’une vision de l’avenir et d’une autre forme de reconstruction européenne. Et non pas d’une énième relance institutionnelle de l’intégration qu’il s’agisse d’un nouveau renforcement des règles de convergence et de surveillance des politiques économiques et budgétaires, ou bien des engagements liés à la Politique de sécurité et de défense européenne … Ces options font l’objet d’un débat entre États membres. L’Allemagne, une fois encore, cherche à imposer l’alignement sur ses propres choix économiques sous forme d’un renforcement supplémentaire – encore un! – de la surveillance intrusive et répressive des politiques économiques et budgétaires.

Avec la question grecque, avec le Brexit et l’échec global des politiques européennes qui se cristallise dramatiquement dans ces deux pays au détriment des peuples… l’enjeu est à une urgente réflexion, une grande ambition alternative qui mette au centre les exigences sociales et démocratiques, mais aussi politiques et stratégiques, afin d’asseoir durablement une capacité, une contribution européenne aux réponses nécessaires face aux grands défis mondiaux : sécurité, paix et désarmement, écologie, multilatéralisme et nouvel ordre international, mode de développement…

En mettant en évidence aux yeux de tous le besoin d’une transformation générale de la construction européenne, et l’impératif de « ne plus faire comme avant » selon l’expression qui fait florès aujourd’hui… Le Brexit a cependant propulsé la proposition de « refondation » au rang des idées les plus consensuelles (7) du débat politique. Au delà de l’usure d’un mot qui risque maintenant le galvaudage, l’exigence d’une refondation peut prendre sens à condition qu’elle s’accompagne d’un projet radical de reconstruction.

Une Europe à reconstruire

Premièrement, c’est en effet tout l’édifice institutionnel bâti par l’ensemble des traités qui doit être mis en cause dans ses logiques de convergences austéritaires. Le « pilier » union économique et monétaire ne devrait pas pouvoir survivre dans sa cohérence actuelle et ses mécanismes de contraintes. Cela d’autant moins que cet édifice institutionnel, cette inacceptable pyramide coercitive qui défit le sens commun, a elle-même nourri, dans la durée, un processus d’éclatement ou de désintégration progressive de ce qu’on appelle encore, par facilité de langage, une « construction européenne ».

Deuxièmement, un nouveau projet européen doit témoigner d’une volonté d’écarter clairement la vision politique et stratégique globale qui sur-détermine tout le processus d’intégration depuis le Traité de Rome sur le sens de l’ambition européenne dans le monde actuel. Le concept « d’Europe puissance », doit être combattu. Au delà des enjeux économiques, il n’a cessé en effet, de légitimer la conception d’une politique étrangère et de sécurité européenne et d’une défense européenne « compatible » avec l’OTAN (comme disent les traités). Or, il ne peut y avoir de construction et « d’identité » politique européenne que de façon indépendante des États-Unis et des logiques de camp, en contradiction nette avec les logiques de force, de puissance et de guerre qui dominent aujourd’hui.

Le Traité de Lisbonne (8) définit les missions politico-militaires que l’Union peut décider à l’extérieur afin « d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale… ». Ce langage onusien  ne peut masquer le fait qu’à aucun moment, dans ses bases fondamentales de droit, l’Union européenne ne prévoit de faire dépendre ses interventions militaires d’une résolution des Nations-Unies. Une seule référence équivoque et floue aux « principes de la Charte des Nations-Unies » (article 42, § 1) vient donner le change pour alimenter l’illusion d’un attachement de l’UE au respect du multilatéralisme et à l’universalité de l’ONU. Cette formulation est manifestement un choix qui laisse aux pays de l’Union la possibilité d’intervention militaires décidées par eux, sans légitimité internationale et y compris – c’est trop souvent le cas aujourd’hui – dans des configurations d’instrumentalisation du droit et des résolutions de l’ONU pour justifier une logique de force. Cette formulation problématique est en contradiction avec tous les discours de l’Union sur le droit international. Elle traduit la propension européenne à l’alignement ou à la convergence d’action avec Washington, et son incapacité permanente à jouer un rôle autonome et positif dans les enjeux de la sécurité internationale qu’il s’agisse du proche-Orient ou du rapport avec la Russie, par exemple.

Le fait que l’Union européenne ne parvienne pas à devenir un acteur stratégique, une entité capable d’affirmer un rôle réel et une véritable existence politique dans le monde, ne permet pas de délaisser ces enjeux géopolitiques de grande importance. Il y a au contraire, pour les Européens, une vraie responsabilité internationale à assumer, complémentaire de l’action de chacun des États membres. Ce rôle doit être précisément redéfini dans une pertinence stratégique complètement différente.

Troisièmement, il faut définir le cadre et les contenus d’une véritable Europe sociale fondée sur la recherche prioritaires de l’égalité, sur des orientations économiques contre l’austérité, sur des politiques de solidarité et de protection avancée, sur des moyens de contrôle des multinationales, sur des processus d’harmonisation par le haut des normes sociales et des législations (avec des garanties de non recul), sur des incitations à la création des services publics nationaux coopératifs ou européens lorsque c’est nécessaire, sur la promotion du dialogue social dans le respect du rôle syndical et du droit international du travail. On peut imaginer que le Conseil des Ministres européen économie et finance et le Conseil des ministres des Affaires sociales et du travail soient obligés dans certaines circonstances, de tenir des réunions communes à égalité de droit et d’initiative… Le choix social en Europe devrait servir d’exemple et de moteur pour la défense et le progrès des droits sociaux dans le monde. La politique sociale doit donc faire l’objet d’une Politique commune en tant que telle, avec des financements communs, des droits collectifs garantis et de haut niveau, et des engagements, y compris de long terme, qui s’inscrivent dans des principes fondamentaux définissant l’action de l’Union. L’ambition européenne doit être celle d’une reconstruction d’ensemble sur un projet politique, social et démocratique.

1) Interview dans Libération, 25 et 26 juin 2016.

2) Voir « Penser l’après… », Jacques Fath, les Editions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

3) Le « concept » de convergence n’apparaît pas dans le Traité de Rome comme fondement ou principe de la politique de l’Union. Le Traité utilise les notions d’action concertée ou de coordination. Les contradictions de la crise ne vont imposer cette notion comme paramètre décisif qu’à partir des années 80.

4) Ce traité a remplacé le Traité Constitutionnel Européen (TCE) rejeté par la France en mai 2005, puis par les Pays-Bas.

5) Voir The Daily Mail du 26.06 et The Sun du 27.06.16.

6) Alain Minc lui a emboîté le pas en France. Voir « Paris et Berlin devraient aider Londres à ne pas quitter l’UE », Le Figaro, 29 06 16.

7) La notion de refondation est maintenant utilisée par les journalistes des grands quotidiens français. Elle a été reprise comme une sorte de référence pour la mesure du changement nécessaire par un nombre impressionnant de personnalités dont N.Sarkozy, L.Wauquiez, Denis Kessler, Jean-Pierre Chevènement, Manuel Valls, Bruno Le Roux, Bernard Henri Lévy… Il y a un risque de perte de sens de la notion.

8) Voir en particulier les articles 41 à 46 du Titre 5.

Proche-Orient: que se passe-t-il ?

Introduction pour une conférence-débat à Reims, à l’invitation du PCF, le 26 mai 2016.

Parler de la situation au Proche-Orient, c’est aussi parler du monde arabe et des relations internationales en général… Tout est lié, en effet. Les enjeux sont globaux. Cette introduction vise à donner quelques clés de compréhension (1).

Comment faut-il parler du Proche-Orient ?

Faut-il remonter l’histoire ou une partie de celle-ci ? Faut-il laisser cela aux historiens ? En vérité, on échappe pas à l’histoire… aux conséquences – qui peuvent être lourdes et compliquées – des faits historiques. Et la politique est aussi le fruit des mémoires. Des mémoires longues. La question de Palestine est emblématique du poids politique de l’histoire dans les enjeux et les confrontations du présent. Il y a peu de questions qui font resurgir le passé avec autant de force.

Si l’histoire pèse très lourd, elle ne peut être, cependant, le prétexte à une instrumentalisation, à une « préemption » sur le territoire, sur le patrimoine archéologique ou sur la légitimité politique… Je fais allusion à l‘injustifiable et violente polémique lancée par le gouvernement israélien et, en France, par de nombreux acteurs politiques et idéologiques (le CRIF a été particulièrement actif), au sujet du vote d’une résolution du Conseil de l’UNESCO concernant la protection du patrimoine culturel palestinien dans le territoire occupé et le « caractère distinctif » de Jérusalem-Est. Pourtant, cette résolution (il y en a eu 11 précédemment du même type…) ne traite pas du caractère religieux du patrimoine historique en Palestine occupée. Elle ne fait que rappeler Israël à ses responsabilités vis à vis du droit international en tant que puissance occupante.

L’enjeu de légitimité sur cette terre de Palestine est très élevé, d’où cette volonté de « préemption » israélienne et pro-israélienne sur l’histoire afin de justifier la colonisation au mépris du droit. On voit, d’ailleurs, comment le récit historique construit de longue date par Israël vise à justifier la politique coloniale de cet état et un processus de judaïsation en territoire occupé. Ce récit suscite d’ailleurs depuis des années (surtout depuis les années 80), un effort de rectification d’ensemble par de « nouveaux historiens » israéliens qui veulent précisément déconstruire la conception idéologique officielle pour faire apparaître les problématiques de l’occupation militaire et la nature coloniale de l’État : Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé, Shlomo Sand et quelques autres… Leurs travaux sont pertinents et très utiles.

Enfin, il y a une autre et simple raison qui fait de l’histoire un paramètre important. Elle permet de comprendre la grande complexité des problèmes posés. On reste néanmoins stupéfaits devant la faiblesse du débat politique et médiatique général sur la question.

Aujourd’hui, alors que nous assistons à une crise internationale majeure au Proche-Orient, les commentaires tournent quasi exclusivement sur le djihadisme, le terrorisme, la sécurité… avec des interventions d’experts aux compétences parfois douteuses… Un récent dossier de L’Obs (2) a montré qu‘il s’agit souvent d’anciens agents des services de renseignement voire de sociétés de gardiennage… Je passe sur cet expert – réputé excellent – d‘une chaîne nationale de télévision en continu… qui était lui-même fiché « S ». La justice, notons-le, n’a finalement retenu aucune charge contre lui, ce qui, soit dit en passant, souligne l’irresponsabilité de tous ceux qui en appelaient récemment à l’internement judiciaire immédiat de toutes les personnes faisant l’objet d’une telle fiche…

Dans le contexte politico-médiatique actuel, même la question de la sécurité, considérée comme prioritaire… est mal traitée. Bien sûr, rien dans les questions de sécurité ne peut être écarté de la réflexion : djihadisme, terrorisme, violence politiques, confrontations armées… Tout cela fait partie des enjeux et du tableau d’ensemble. Mais pour porter jugement, pour savoir comment agir, quelles politiques pour la France, pour l’Union européenne ?… il faut comprendre et faire comprendre. Alors, essayons de comprendre.

Une crise de l’ordre international

Notons d’abord que la nature et la dimension des faits sont parlantes en elles-mêmes. Avec la crise en Syrie on assiste à ce qui se présente certainement comme la première grande guerre du 21ème siècle : 300 000 morts et peut-être davantage ; un habitant sur deux de la Syrie – soit environ 12 millions de personnes – déplacé ou réfugié à l’étranger ; un flux global de réfugiés (dont environ la moitié ne vient pas de Syrie) inédit dans l’histoire d’après la 2ème guerre mondiale ; une déstabilisation de tout le Proche-Orient ; une situation de conflit qui implique les États-Unis, la Russie, la France et d’autres grandes puissances ; une crise dans laquelle interviennent directement les principales puissances régionales : Turquie, Arabie Saoudite, Iran … mais aussi le Hezbollah libanais, acteur politique et militaire de poids.

Tout cela nécessite une analyse qui permette de prendre de la hauteur. Cela ne se résume pas au seul danger (bien réel) du terrorisme, du djihadisme, des exactions et des crimes du régime syrien… Nous sommes là, en effet, dans une crise globale. Il faut en saisir toutes les causes avec leurs liens, leurs enchaînements.

En fait, il faut comprendre en quoi cette situation au Proche-Orient et dans le monde arabe est révélatrice d’une crise de l’ordre international et du mode de développement. C’est une crise doublement systémique.

On ne peut réduire les enjeux à la sécurité des personnes et des biens en France et en Europe, même s’il y a une responsabilité que les gouvernements doivent absolument assurer. On ne peut réduire la réponse à l’anti-terrorisme, à une politique ultra-sécuritaire, militaire et répressive… Comme si la seule question qui vaille était celle de l’identification de l’ennemi à qui faire la guerre.

Le 26 novembre dernier, Christian Favier, sénateur communiste, en séance publique, s’inquiète légitimement de la situation. Manuel Valls lui répond et s’exclame : « … mais moi, je vous le dis, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Cette formulation est évidemment inacceptable. Chercher les causes, ce n’est pas chercher l’excuse des criminels. On échappe pas à cette question des causes, des contextes favorables à la montée de la violence… Sauf si l’objectif réel n’est pas prioritairement de lutter contre le terrorisme, mais plutôt d’utiliser le terrorisme pour imposer une mutation politique et culturelle réactionnaire de tout notre système institutionnel et social (3)… dans un contexte durable de crise profonde et de colère sociale montante.

On comprend que la question de la sécurité soit devenue cruciale… mais, dans le monde global où nous vivons, l’enjeu de la sécurité doit être traité autrement. La question devrait être posée ainsi : comment construit-on de la sécurité collective ?.. De la sécurité en France et pour tout le monde, pour tous les pays, pour tous les peuples ? Par quels moyens ?.. Par quelles politiques ?

Pour pouvoir répondre, il faut saisir la nature de cette crise de l’ordre international et du mode de développement. Celle-ci touche à tout ce qui fait les réalités du monde actuel :crise sociale et carences démocratiques, guerres, chaos sécuritaires et déstabilisations, affaiblissement des pratiques et des règles du multilatéralisme et de l’ONU, affirmation des cadres de « contournement » à l’ONU : G8, G20, OTAN, groupes de contact… ce sont des cadres oligarchiques dénués de légitimité universelle et dans lesquels s’expriment en priorité les logiques de puissance et de domination. Il faut ajouter à cela, un contexte international nettement plus compliqué. La hiérarchie des dominations est contestée avec la montée des puissances émergentes. Les puissances occidentales ne maîtrisent plus les relations internationales à leur guise. Et puis, de nouveaux acteurs jouent un rôle de plus en plus décisif (multinationales, ONG…). Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme un « non-acteur » politique et stratégique, une entité divisée et trop liée à l’OTAN pour pouvoir jouer un rôle réel particulier.

Tout ceci montre qu’on arrive au bout d’une configuration des relations internationales fondée sur les logiques de puissance et l’exercice de la force, sur la poursuite des politiques de domination, sur le néolibéralisme et l’ajustement structurel (ou politiques d’austérité).

C’est tout cela qui est en question. Si on ne le prend pas en compte… on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans le monde arabe et, un peu plus largement, dans cette vaste zone de crises et de guerres qui, très globalement, s’étend du Nord de l’Afrique jusqu’à l’Afghanistan… Cette crise de l’ordre international et du mode de développement y est effectivement très visible en particulier au Proche-Orient.

La signification du Printemps arabe

Pour certains, au « Printemps arabe » aurait succédé un « hiver islamiste ». Le Printemps serait donc un échec. Il aurait même provoqué par lui-même, cet « hiver » glaçant du djihadisme et du terrorisme. Cette approche est totalement inappropriée. En réalité, il n’y a pas deux moments historiques distincts et opposés. Il y a un seul et même processus dans une situation très contradictoire. Le Printemps arabe révèle plusieurs choses déterminantes :

Premièrement, l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe ou pan-arabe (celui des partis Baas, notamment). Il s’agit de régimes autocratiques, violents, fermés, à bout de souffle… Et considérés en général comme ayant abandonné le soutien à la cause palestinienne, alors que cette cause apparaît traditionnellement aux peuples arabes comme une cause qui leur appartient, une cause de leur histoire propre.

Deuxièmement, des aspirations populaires très fortes à l’indépendance, à la souveraineté, à la démocratie, à la justice, à un autre mode de développement économique et social.

Troisièmement, des rapports de force politiques peu favorables aux courants démocratiques, et marqués par des dizaines d’années d’arbitraire et de répression contre les forces démocratiques, de corruption, de montée de l’islamisme politique comme résistance identitaire et comme référence idéologique devenant parfois dominante. Avec, en contre-point, la répression anti-communiste, les difficultés générales des progressistes dans le contexte de l’échec des pays dits du socialisme réel en Europe de l’Est… Il s’agit d’un changement notable puisque l’URSS et ces pays furent précisément, après guerre, des soutiens directs aux régimes nationalistes. Ce fut le cas notamment pour le plus puissant d’entre eux, l’Égypte.

Le Printemps arabe, ce grand moment politique et populaire, n’est pas une « nouveauté » dans l’histoire des peuples concernés, et dans celle de leur luttes de libération. On peut rappeler les luttes anti-coloniales dans l’entre-deux guerres. Par exemple en Egypte, en Syrie, en Irak… En 1936, on assiste, en Palestine, à une résistance anti-coloniale avec une grève générale de quelque 6 mois.

La 2ème guerre mondiale sera suivie aussi par des périodes de luttes sociales. Ce sera d’ailleurs une période nouvelle sur les plans politique et géopolitique. Une période qui établit les bases du contexte régional actuel. C’est la période de l’effondrement du système colonial. En 1956, la crise de Suez marque la fin de l’hégémonie européenne et l’installation d’une domination américaine au Proche-Orient. Washington et Moscou – pour des raisons très différentes – s’opposent, en effet, à l’intervention militaire franco-britannique et israélienne contre Nasser qui vient de nationaliser le Canal. L’URSS soutient l’Égypte tandis que les États-Unis ne veulent plus d’une prééminence franco-britannique dans cette région pétrolifère et stratégique décisive. En 1945, Roosevelt et Ibn Séoud ont d’ailleurs signé le « Pacte du Quincy » qui garantit le parapluie sécuritaire américain à l’Arabie Saoudite contre l’accès au pétrole.

Les États arabes accèdent à l’indépendance, mais ils restent sous influence ou domination étrangère dans un contexte à la fois néocolonial et de guerre froide. Washington et ses alliés vont chercher à installer une hégémonie multidimensionnelle sur le Proche-Orient. Ils vont tout entreprendre pour faire reculer les forces de gauche et de libération… et l’influence soviétique. Ils vont évidemment le faire pour des intérêts énergétiques et stratégiques. Israël sera désormais un allié stratégique indéfectible de cette politique. Tel-Aviv y gagnera une invulnérabilité militaire (jusqu’à disposer de l’arme nucléaire … grâce à la France), et une impunité systématique qui va lui permettre de poursuivre son expansion coloniale au mépris du droit et des résolutions des Nations-Unies.

Une offensive complexe de « normalisation » pro-occidentale s’est ainsi construite au Proche-Orient, dans un processus qui vise à établir durablement un rapport de forces, à affaiblir ou briser les régimes considérés comme non conformes aux intérêts américains et européens. Ce processus va s’installer dans la durée. Il va prendre toute sa mesure après la chute du mur et la disparition de l’URSS, en particulier avec les guerres en Irak, en Syrie, en Libye…

Les régimes post-indépendances vont contribuer à cette évolution en réprimant les progressistes, les syndicats indépendants, les partis communistes… ce qui permettra un affaiblissement idéologique des référents démocratiques et marxistes. Le recul sera cependant variable puisque ces référents resteront parfois plus vivant qu’ailleurs, comme au Liban.

La question du rapport à Israël

Cet effort de « normalisation » pro-occidentale va prendre des formes spécifiques. Le Liban apparaît d’ailleurs comme un exemple très particulier mais significatif. Durant la guerre qui a déchiré ce pays de 1975 au début des années 1990, un des enjeux politiques déterminants fut celui de « l’arabité ». Cette revendication « d’arabité » du Liban révèle une volonté clairement progressiste d’affirmer une existence nationale, patriotique, anti-coloniale, indépendante vis à vis des États-Unis et d’Israël. Et plutôt pro-palestinienne malgré des contradictions que l’on qualifiera de conjoncturelles (faute de pouvoir, ici, expliciter davantage). Cette revendication d’arabité est un choix, une aspiration qui s’affirme en contradiction avec la réalité libanaise d’un régime de divisions confessionnelles et de pratiques fondées sur des alliances privilégiées avec des forces politiques extérieures, du monde arabe, ou des États-Unis et de France, par exemple.On voit, en particulier, comment la contradiction Iran/Arabie-saoudite s’exprime directement à travers les confrontations politiques au Liban.

Au delà du Liban, on trouve cette même exigence de l’indépendance nationale, ce refus du projet stratégique de Washington et de ses alliés, cette aspiration à un État ayant vocation à garantir une unité populaire sur une base de souveraineté. Le rapport à Israël, avec la question de Palestine, n’ont donc cessé d’apparaître comme une ligne rouge. Mais celle-ci s’est peu à peu effacée ou atténuée.

Ainsi, lorsque l’Égypte signe les Accords (séparés) de Camp David en 1978, elle est exclue de la Ligue arabe pour 10 ans. Le traité séparé suivant, signé en 1994, entre Israël et la Jordanie ne suscite plus les mêmes réactions… D’autant moins que le processus d’Oslo est commencé. Ce qui tend à justifier la possibilité d’un dialogue avec Israël.

L’état de guerre israélo-arabe tend donc à s’estomper ou s’effacer (pas partout et notamment pas au Liban…) pour un autre contexte général de méfiance, de prudence, de non-reconnaissance mais aussi d’accords sécuritaires avec Israël, de collaborations diverses, souvent non-dites… Le rapport à Israël a changé. On se situe dans une période nouvelle dès les années 90. Mais la question de Palestine n’est toujours pas réglée. Et aujourd’hui, la situation pour le peuple palestinien a rarement été plus dramatique, sans perspective, alors que l’idée d’un État palestinien n’a jamais obtenu une telle approbation – de principe – sur le plan international. Mais il y a loin du discours aux actes. Les intérêts stratégiques passent avant la réalisation du droit des Palestiniens. Au Proche-Orient, il y a un État qui bafoue le droit, et un droit à l’État qui reste bafoué…

Cette situation participe de la crise qui frappe l’ensemble du monde arabe. Un monde arabe déstabilisé par la crise sociale et politique, par la montée progressive (depuis la fin des années 70) d’une mouvance de l’islamisme politique diversifiée, notamment de ses courants djihadistes et terroristes.

On comprend bien, alors, pourquoi, dans notre pays, certains – jusqu’au plus haut niveau de l’État – se permette de dire à propos du terrorisme, que chercher l’explication, c’est chercher l’excuse… En vérité, il faudrait plutôt dire : chercher l’explication, c’est chercher les responsabilités. Toutes les responsabilités. Et cela, évidemment, personne ne le veut parmi les puissances qui comptent et qui ont, justement, des responsabilités dans cette situation.

En vérité, les tragédies et les guerres du Proche-orient et du monde arabe rappellent l’exigence et l’urgence de changements complets dans l’ordre international, donc dans les politiques étrangères et de défense des puissances occidentales, dans les politiques migratoires, comme dans l’ensemble des politiques publiques.

Sur les origines de l’islamisme politique

D’où vient alors ce courant idéologique et politique de l’islamisme politique ? On peut dire – pour aller vite – qu’il est né de la crise et de la guerre… et des politiques qui ont conduit à cette impasse, à cette crise de l’ordre international et du mode de développement qui affecte si profondément le monde arabe.

L‘année 1979 fut marquante par plusieurs faits révélateurs. Des faits qui aident à expliquer…

– C‘est l’attaque et la prise d’otage de la Grande mosquée de la Mecque par un groupe armé salafiste d’Arabie Saoudite, ce Royaume wahhabite dont on mesure aujourd’hui les responsabilités directes... Le problème sera réglé par la force avec l’aide du GIGN français.

– C’est la révolution iranienne issue du rejet de la dictature pro-occidentale du Shah Reza Pahlevi, et l’installation d’un régime et d’un État théocratique. L’islamisme politique iranien apparaît dans le monde musulman comme l’exemple d’une force capable de faire la décision, et de porter des aspirations, une identité contre la domination et les valeurs occidentales.

– C’est l’intervention soviétique en Afghanistan qui permet à une nébuleuse de groupe et courants islamistes aux allégeances claniques diversifiés de s’imposer contre une intervention extérieure et contre le communisme. Avec l’appui des voisins pakistanais et des États-Unis (y compris sur le plan militaire). De nombreux combattants de différents pays, notamment du Maghreb et du Proche-Orient iront rejoindre les « Moudjahidines » afghans pour retourner ensuite dans leur pays d’origine… L‘Algérie par exemple.

– En Algérie, précisément, Chadli Benjedid, cette année-là, accède au pouvoir dans un contexte de crise sociale et politique il va mettre en œuvre une politique néo-libérale qui, parmi d’autres facteurs, va accroître le mécontentement populaire et favoriser l’affirmation des islamistes, en particulier le FIS (Front Islamique du Salut) et différents groupes armés, notamment le GIA (Groupe Islamique armé), le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) créé en 1998 à la fin de la décennie noire du terrorisme en Algérie. Ce GSPC fera allégeance à Al Qaida pour s’appeler maintenant AQMI ( Al Qaida au Maghreb Islamique). AQMI va nouer des relations en Afrique avec Boko Haram ou avec les Chebabs de Somalie.

– En 2003, la guerre américaine en Irak constituera un puissant moyen pour l’intégration de djihadistes étrangers au sein d’Al Qaida et pour l’émergence d’un courant plus radical encore, celui de l’OEI (Organisation de l’État islamique) qui va attirer des milliers de combattants étrangers.

Une analyse plus approfondie serait nécessaire afin de montrer comment des processus de déstructuration sociale, des régimes corrompus et anti-démocratiques, des interventions militaires extérieures et des ingérences néo-impériales ont pu contribuer de façon décisive au développement de cette mouvance politique dangereuse qui n’échappe pas aux rivalités stratégiques régionales et à la géopolitique globale. Ceux qui ont joué avec le feu en Afghanistan et en Irak, les États-Unis en particulier, portent une lourde responsabilité dans l’extension de l’islamisme politique et du djihadisme terroriste.

Mais on retrouve aussi dans les causes – je le répète – la crise sociale aiguë des pays concernés, l’épuisement des régimes en place. C’est une crise de décomposition sociale et nationale. Et celle-ci ne se résume pas à la mise en cause des frontières issus des accords Sykes-Picot qui ont dessiné en 1916 le partage colonial européen du Proche-Orient. L’image du bulldozer effaçant, le 11 juin 2014, la frontière syro-irakienne nous a été servie à satiété. Au delà de la problématique – bien réelle – des frontières, c’est l’existence même des États dans leurs formes actuelles qui est en question sous les coups de boutoir de la guerre et d’une crise politique, économique, sociale, institutionnelle très profonde.

Israël n’échappe pas à cette crise tellement la politique coloniale, depuis des dizaines d’années et quelle que soit la couleur politique du gouvernement, est en contradiction avec les engagements de sa Déclaration d’indépendance, avec le mythe de l’État démocratique (un État colonial ne peut pas être un État démocratique), avec l’interrogation essentielle sur l’identité et sur l’éthique provoquée dans la durée par la militarisation, par l’occupation, par la colonisation et la montée des forces d’extrême-droite. Avigdor Lieberman, vient d’ailleurs d’être nommé ministre de la Défense par B. Netanyahou, ce qui va encore accentuer ce caractère extrémiste et militarisé du régime israélien. On sait qu’Israël, État expansionniste et colonial, n’a pas de frontières officielles. On se demande aussi où sont les frontières éthiques de ses dirigeants actuels. Beaucoup de ses citoyens, notamment progressistes, ont du mal à voir où se situe le projet national israélien dans une légitimité en effondrement, et dans une société minée par son histoire coloniale… La crise est telle qu’un ancien Premier Ministre travailliste, Ehud Barak, peut ouvertement dire qu’aujourd’hui « Israël est infecté par les germes du fascisme » (4).

Crise existentielle et violence politique

C’est donc tout le Proche-Orient qui traverse une crise structurelle et existentielle. C’est en réalité cette immense « zone des tempêtes », de l’Ouest africain et de la zone sahélo-saharienne jusqu’à l’Afghanistan, incluant l’ensemble du monde arabe, qui est en implosion, en décomposition.

On peut cependant s’interroger. Pourquoi une crise – ou des crises – de cette dimension ? Pourquoi un tel niveau de confrontations et de violence politique ?..

On ne relève pas assez le fait que les peuples du monde arabe ont connu 5 siècles de domination coloniale et impérialiste. Rien de moins. Et cette histoire n’est pas terminée même si c’est aujourd’hui plus complexe qu’hier.

La domination ottomane commença, en effet, au 14ème siècle. Sur le monde arabe, elle prit toute sa mesure au début du 16ème. La campagne de Bonaparte en Egypte s’inscrivit au 18ème dans un contexte d’influence grandissante des puissances européennes dans le monde arabe. Le démembrement de l’Empire Ottoman après la Première guerre mondiale ouvrit à un dépeçage colonial dessiné par les Accords Sykes-Picot et officialisés par les Traités de San Remo et Sèvres en 1920 et de Lausanne en 1923. La colonisation européenne, déjà installée depuis le 19ème siècle au Maghreb, découpa ainsi le Proche-Orient en zones d’influence et de prédation. Avec les indépendances politiques acquises (avant et après la 2ème Guerre mondiale), c’est l’hégémonie américaine qui prend le dessus. La création de l’État d’Israël en 1948 sera perçue par les Palestiniens et les peuples arabes comme une continuation du processus colonial…Toute cette histoire fut un long chemin de soumission, de répression, de dépossession, de promesses bafouées et d’humiliation.

Dans la mémoire longue apparaissent alors deux peuples que l’on dit « oubliés » des Accords Sykes-Picot et des Traités : le peuple palestinien et le peuple kurde. Ces deux peuples paient encore plus cher que tous les autres les partages coloniaux et les convoitises impérialistes. Certes, les kurdes avaient obtenu le principe d’un État avec le Traité de Sèvres en 1920, mais sous la pression du nationalisme turc et de Mustapha Kemal, les puissances européennes corrigèrent ce traité par celui de Lausanne. Et celui-ci intégra la zone kurde concernée dans l’État de Turquie.

On peut dire que l’islamisme politique, jusqu’au djihadisme, constituent dans leur complexité politique, une conséquence de cette histoire de longue durée des dominations et du mépris des peuples. Ils constitue aussi, nous l’avons souligné, un facteur aggravant et révélateur de la profondeur de la crise sociale, de l’absence de perspective dans un vaste chaos sécuritaire et politique. L’impasse historique et systémique est telle quelle nourrit ainsi des violences de haute intensité et des guerres sans fin.

On comprend pourquoi certains ont peur du débat et de la vérité sur les causes… D’autant qu’explose, jusqu’en Europe, un autre aspect dramatique de cette crise générale : le flux massif de réfugiés venant de Syrie, du Moyen-Orient et du continent africain. Des millions de personnes cherchent refuge dans les pays qui leur sont voisins, ou en Europe. Certains pour échapper à la guerre, d’autres pour fuir des conditions d’existence marquées par la misère et l’absence de perspectives sociales acceptables. D’autres encore, pour toutes ces raisons à la fois.

Ces migrations d’urgence massives traduisent l’implosion des modes de gestion capitalistes. C’est un événement international majeur et une cause humaine prioritaire. On constate pourtant, malgré des milliers de morts, noyés en Méditerranée, l’incapacité des gouvernements européens à faire face au problème, sinon en fermant les portes d’entrées et les routes d’accès. Seule l’Allemagne a accepté de recevoir environ un million de réfugiés pour, finalement, chercher elle aussi à freiner le courant d’immigration. C’est le but de l’accord inacceptable et inapplicable signé avec la Turquie chargée de contrôler et bloquer les flux (5). Il est d’ailleurs assez consternant de confier à la Turquie la responsabilité de choisir celles et ceux qui seraient autorisés à entrer dans l’UE alors qu’Ankara n’a cessé de marquer une complicité certaine avec les djihadistes de l’OEI, pour combattre le régime syrien et les Kurdes. Alors que les organisations kurdes ont été à peu près les seules en capacité réelle d’opposer une résistance armée effective aux combattants de l’OEI, et même de les faire reculer. Le cynisme des autorités turques nous rappelle à quel point tous les problèmes sociaux et politiques régionaux sont surdéterminés par des logiques de puissance.

Dépasser les logiques de puissances

On voit comment l’intervention militaire russe a modifié les rapports de force en Syrie. Mais il ne s’agit pas de savoir si Moscou joue un rôle positif ou non. La question ne se pose pas ainsi. La Russie, en effet, conduit, comme les autres, une stratégie de puissance pour ses propres intérêts. C’est cela qui change la donne. C’est un fait. Un processus de règlement politique de la crise syrienne pourrait intervenir (c’est une éventualité) dans le cadre d’une négociation pilotée par Washington et Moscou. C’est aujourd’hui incertain.

On voit aussi comment tous les acteurs étatiques sont en théorie d’accord pour affronter l’OEI. Mais chacun définit unilatéralement d’autres adversaire-s prioritaire-s, ou d’autres objectifs stratégiques. La Turquie vise les Kurdes et le régime syrien. L’Arabie Saoudite vise l’Iran. Quant à l’Iran, elle cherche sa « réintégration » internationale, la fin des sanctions, et participe à la défense de son allié syrien… Le jeu complexe des puissances régionales sous la tutelle (relative) des plus grandes, entretient la durabilité de la crise. Les intérêts stratégiques en contradiction sont au cœur de cette crise de l’ordre international.

La France participe activement à ces rivalités de puissances. Il est préoccupant de voir qu’un pouvoir exécutif socialiste ait pu choisir une orientation très belliciste au point d’avoir cherché à entraîner les États-Unis dans une guerre massive de bombardements en Syrie, et d’avoir tenté de faire échec à un accord des 5+1 (6) avec l’Iran sur la question nucléaire. Les autorités françaises ont fait ainsi de l’Arabie Saoudite et d’autres pétro-dictatures du Proche-Orient, des alliés privilégiés à qui ont peut vendre des armes. Tout en présentant une politique de force militarisée comme une responsabilité de puissance qui veut compter, et une des conditions pour la sécurité de la France. Une sécurité bien loin d’être garantie comme les attaques terroristes de 2015 l’ont montré.

En vérité, la France affaiblie par la crise, dans un contexte qui la dépasse largement, s’accroche au train des plus puissants et à l’OTAN dont elle a réintégré l’organisation militaire depuis N. Sarkozy. Elle en rajoute même, dans une orientation néo-conservatrice et très pro-israélienne, pour essayer de garder son rang et son statut dans des rivalités et des crises où son rôle et son influence restent faibles aujourd’hui.

On est cependant en droit d’attendre une toute autre politique de la part des autorités de notre pays. Bien sûr, nul ne peut imaginer que la voix et l’action de la France pourraient à elles seules, ouvrir les conditions d’un règlement durable des conflits au Proche-Orient et dans le monde arabe. La dimension de la crise, ses conséquences dramatiques, les risques encore plus graves dont elle est porteuse devraient cependant conduire à une toute autre attitude française afin de faire percevoir les enjeux réels et les chemins possibles de sortie.

Montrer les causes, alerter sur les urgences, rappeler le droit international existant, favoriser la négociation, pousser au règlement multilatéral des conflits, mettre en garde en permanence sur les risques de guerre, faire baisser les tensions par la médiation et la recherche de mesures de confiance, favoriser le désarmement…

Ce travail diplomatique et politique est susceptible de changer le climat international, de favoriser des processus de dialogue, des solutions positives… la France est en capacité de le faire. Elle peut ouvrir d’autres voies à condition de sortir des logiques de puissance et d’inscrire son action dans l’esprit réel du multilatéralisme. Dans le respect du droit et de la légitimité issue de la Charte des Nations-Unies. Elle peut…Elle devrait montrer l’exemple.

Ce qui signifie aussi une détermination à s’extraire d’une conception soumise à l’hégémonie des États-Unis et de l’OTAN. La France doit effectivement sortir de l’OTAN et présenter la dissolution de celle-ci comme une condition nécessaire à la redéfinition d’un système différent de sécurité collective en Europe et sur le plan international. C’est l’exigence de responsabilité collective qui doit l’emporter sur les stratégies impérialistes et les politiques de guerre.

La dimension des problèmes et des alternatives à construire est considérable. Une France réellement de gauche, pourrait rappeler l’exigence et les conditions du développement au Sud, là où le contexte social est favorable à la violence, aux déstabilisations et à la guerre. Les enjeux de la sous-alimentation et de la faim, de la mortalité infantile, de la pauvreté massive et des inégalités, du chômage et du sous-emploi… doivent être considérés comme une grande priorité nationale et européenne, et comme l’objet incontournable d’une responsabilité collective mondiale. Dans cet esprit, il faut aller vers une refondation des politiques de coopération européennes (UE-ACP et partenariat euro-méditerranéen).

Les défis sont donc énormes. Ils devraient faire l’objet du débat politique et médiatique quotidien. On en est loin. Pour obtenir des réponses et des politiques au niveau nécessaire il faut dès aujourd’hui contribuer à produire les idées, élever les consciences, construire les mobilisations… Personne ne dit que c’est facile… Mais on ne gagne jamais les batailles qu’on ne mène pas.

1) Voir aussi : « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015.

2) Voir le dossier de L’Obs des médias, 7 mai 2016.

3) Voir notamment les questions du démantèlement du code du travail ou bien celle de la déchéance de la nationalité.

4) Propos tenus le 10 mars 2016 lors d’un déplacement à Bakou. Voir i24news.tv/fr/actu… publié le 21 05 16.

5) Il commence à être question d’un accord semblable avec la Libye…et de la préparation d’une intervention occidentale dans ce pays profondément déstabilisé.

6) Les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, et l’Allemagne.

AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

« Révolution », « grands changements », « forces collectives », « vent de l’histoire »… Les deux phrases par lesquelles Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, introduit la 70e édition de la g…

Source : AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

Sur la crise de la pensée stratégique.

Une période de l’histoire s’est terminée avec la chute du mur de Berlin et l’écroulement du système socialiste en Europe de l’Est. Elle s’est terminée avec l’accélération et l’aggravation de la crise du capitalisme mondialisé… et avec, enfin, le développement d’une révolution informationnelle issues des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Ce basculement, à la fois géopolitique, économique, social, technologique… est un fait majeur qui oblige, qui nous oblige à repenser les analyses et les politiques, à repenser les relations internationales et le monde.

Nous vivons un monde global. Il faut en prendre la mesure. Cette globalité bouscule les repères politiques. Elle transforme la vision qu’on peut se faire de l’avenir. Le monde d’aujourd’hui n’est plus seulement un « international », un « entre-états »… même si les États restent des acteurs essentiels (souverains en théorie), voire pour quelques uns dominants. Mais tous les Etats n’ont pas la même possibilité de faire valoir leur souveraineté. Bon nombre d’entre-eux, au Sud notamment et même en Europe (Grèce), sont à des degrés divers dans une configuration de dépendance, voire de sujétion ou sous contraintes… Le monde actuel n’est donc plus une réalité « extérieure » ou « étrangère ». Le monde est devenu une globalité : c‘est un monde fini et interdépendant.

C’est un monde fini au sens où le capitalisme détruit une part importante de ce qui lui permet d’exister (1). Il détruit le travail. Il détruit l’environnement. Il provoque des destructions qui peuvent être irréversibles sur le plan écologique. Il provoque des conflits et des guerres de domination, d’accaparement des richesses. Ce système est dominant mais il est aussi, aujourd’hui, en effondrement. Ses règles, ses modes de gestion fondent des politiques dont on mesure les limites et qui conduisent à des impasses. C’est un fait majeur de la nouvelle période.

C’est un monde interdépendant au sens ou non seulement l’autarcie n’est plus une option possible (si jamais elle l’a été) mais le niveau de l’interpénétration des économies, le niveau des échanges, la concentration et la hiérarchisation des stratégies, des décisions et des finances, le développement des NTIC, l’extension de certains modèles culturels (en particulier occidentaux)… tout cela crée un monde d’interdépendance systémique et permanente. Cette finitude et cette interdépendance nous obligent à changer d’approche politique.

Premièrement, cela doit conduire à ne plus traiter les enjeux du monde et les relations internationales à la marge. Il faut montrer que ce monde là… est au centre de toutes les préoccupations. C’est notre affaire. Comme c’est l’affaire de tous les peuples. Il y a, en ce sens, un effort politique mais aussi intellectuel et culturel à entreprendre. Le nouveau contexte impose donc la recherche d’une nouvelle dialectique du national et de l’international beaucoup plus forte et subtile, en tous les cas d’une approche originale qui montre une volonté d’intégrer pleinement, au quotidien et sur le fond, les réalités du monde actuel comme une des données primordiales du champ politique. La crédibilité est à ce prix.

Deuxièmement, cette interdépendance pousse nécessairement à renforcer l’exigence des solidarités et des convergences politiques internationales (l’internationalisme) afin de créer des dynamiques communes. Même si tout ne va pas aux mêmes rythmes, dans les mêmes conditions, avec les mêmes résultats. Ce n’est pas si simple. Dans le contexte actuel de crise générale, en effet, les différenciations et les contradictions sont énormes… C’est pour cela que l’idée traditionnelle du « changement dans un seul pays », n’est plus d’actualité. Il ne peut y avoir de processus de changement progressiste en France sans de semblables processus dans d’autres pays ou régions, en particulier en Europe. Il faut nécessairement des luttes parallèles, des combats communs pour pouvoir avancer ensemble et créer des rapports de force favorables… y compris pour pouvoir briser les contraintes internationales ou européennes illégitimes ou anti-démocratiques susceptibles de bloquer les changements structurels nécessaires. C’est un des aspects actuels de ce monde fini. Dans l’autoritarisme de crise et dans les limites qui le caractérisent, il n’y a quasiment plus de marges pour des changements utiles ou des corrections tangibles. C’est le cas en Europe. L’urgence est ainsi aux ruptures, aux transformations structurelles et aux convergences internationales pour les imposer.

Troisièmement, cette interdépendance commande naturellement au renforcement de tous les combats contre les courants réactionnaires, les souverainismes, les nationalismes de repli, les racismes qui se nourrissent de la crise et de la désespérance sociale et qui alimentent les potentialités de violences politiques et sociales.

L’unicité de ce monde fini et interdépendant est évidemment très relative comme le montrent la permanence des luttes de classes, l’exacerbation des crises et des conflits, la hiérarchisation et les rivalités de puissances… Certains nourrissent pourtant encore l’illusion que les NTIC et cette interdépendance offriraient en elles-mêmes les éléments d’une issue à la crise par le miracle des technologies et d’une mondialisation potentiellement heureuse. Comme si le processus de mondialisation actuel n’était pas intimement et structurellement lié au système capitaliste en crise… parce qu’il en est le produit. Un autre point de vue consiste à prétendre qu’il y aurait deux réalités – une négative et une positive – dans la mondialisation. Celle-ci, pourtant, n’a pas deux faces opposées mais une seule complexité qui forme le contexte d’ensemble profondément contradictoire des antagonismes sociaux et internationaux de ce monde global.

Une entreprise de refondation stratégique de la domination. Le monde actuel est un monde d’inégalités, d’exploitations, de dominations. C’est un immense champ de résistances et de luttes, de confrontations internationales de classes, de rivalités de grandes puissances et de puissances régionales. L’impérialisme et le néocolonialisme y prennent des formes nouvelles mais les stratégies mises en œuvre montent leurs limites. On le voit avec les guerres des puissances occidentales, celles des pays de l’OTAN en Irak, en Afghanistan, en Libye qui ont conduit à des déstabilisations élargies, des chaos sécuritaires et politiques, des impasses dramatiques et dangereuses. En Syrie la crise débouche sur un désastre de grande ampleur, inédit dans l’histoire des guerres du Proche-Orient.

Certains experts vont maintenant jusqu’à prétendre – avec un certain sens de la polémique – qu’il n’y aurait d’impérialisme que russe et iranien (2) en considération d’un effacement stratégique des États-Unis. Certes, la Russie se comporte comme une grande puissance. Ses interventions témoignent aujourd’hui d’une volonté de réafirmation stratégique face aux avancées occidentales dans ses ex-zones d’influence, depuis la fin de la Guerre froide. Sa politique n’est pas plus négative ou plus positive que celle de Washington. Elle change objectivement la donne et les rapports de forces. Elle pèse dans les relations internationales comme jamais elle ne pu le faire depuis la chute du mur. C’est un fait. Quant aux États-Unis, on constate, en effet, un changement de stratégie. Mais quel en est le sens ? Barak Obama a tiré quelques enseignements des échecs stratégiques du néo-impérialisme global de Bush, et des coûts stratégiques, politiques et financiers de ces échecs. La stratégie américaine reste cependant dominatrice et globale. Elle cherche à concentrer et basculer son attention et ses moyens sur l’Asie et sur la Chine, ce grand rival, dans une certaine hostilité stratégique. Mais la Chine est aussi, pour les États-Unis, un partenaire économique obligé. La stratégie des États-Unis s’adapte aux défis du nouveau contexte, des rapports de forces, des puissances émergentes… Elle est qualifiée souvent d’indécise parce qu’elle définit des objectifs et des moyens plus politiques et plus habiles que ceux qui caractérisaient l’unilatéralisme de Georges W. Bush. Elle s’inscrit dans la définition d’une autre forme d’hégémonie. Cela change les données politiques, en particulier dans les conflits. L’administration américaine a dû retirer l’essentiel de ses forces combattantes d’Afghanistan et d’Irak (3), et elle a refusé de s’engager en première ligne en Libye. Elle a bloqué l’empressement français à vouloir bombarder en Syrie en concluant un accord avec la Russie pour l’élimination des armes chimiques du régime de Damas. Elle a négocié un accord (dit des 5+1) (4) avec l’Iran sur le nucléaire militaire. Enfin, elle normalise ses relations avec Cuba… On sait cependant que Barak Obama ne va pas à La Havane pour faire de Cuba un allié stratégique.

On en est plus aux opérations militaires extérieures massives… L’administration actuelle, on le sait, intervient différemment avec des moyens dits « d’empreinte légère » : drônes et forces spéciales en particulier. L’aggravation brutale de la crise syrienne a cependant poussé à renforcer significativement ces moyens, notamment en Syrie. On en est plus à l’affrontement direct avec les pays de ce que Bush appelait hier « l’axe du mal ». On en est plus, enfin, à l’établissement par la force et par la guerre d’un « Grand Moyen-Orient » (5) à vocation soit disant démocratique. Cette prétention à un « remodelage stratégique » a conduit à des échecs majeurs. Elle n’est plus d’actualité. Le nouveau contexte permet en tous les cas quelques ouvertures, des processus de négociations et des accords qui montrent l’échec des politiques de force, notamment celles mises en œuvre au Proche-Orient et celle du blocus et de la déstabilisation permanente de Cuba. Nous sommes bien dans une adaptation, une refondation stragique de la domination.

Tous les conflits ne montrent pas de semblables évolutions. Dans la crise ukrainienne, Washington et ses alliés de l’OTAN ont cherché à contrer la Russie sans craindre d’alimenter un risque d’escalade politique et militaire. Les puissances occidentales et l’OTAN se sont servi – et continuent de se servir – de cette crise pour pousser à un réarmement en Europe, ce que le dernier sommet de l’OTAN a effectivement décidé (6). Cette crise ukrainienne n’est pas indépendante des antagonismes Est/Ouest du 20ème siècle. Elle a son origine dans le basculement stratégique et le changement de période de la chute du mur et des années 90. Elle se prolonge aujourd’hui dans une rivalité de puissances de grande dimension, avec une confrontation pour des zones d’influence et pour des intérêts économiques et énergétiques. Moscou, comme Washington y défend ses propres intérêts et ceux de ses alliés. Mais nous ne sommes pas revenus à la guerre froide, même si l’esprit agressif et les actes, y compris militaires, nous rappellent cette configuration géopolitique particulière de l’histoire. Gardons-nous de décrypter les enjeux d’aujourd’hui à l’aide des concepts d’hier, ce qui reste une tentation et une facilité préjudiciable à la qualité des analyses.

Enfin, la crise syrienne montre la complexité des conflits actuels, des stratégies à l’ oeuvre et des rapports de force. On a remarqué la réticence américaine à intervenir militairement massivement, la volonté de trouver des compromis et des solutions politiques, par exemple en négociant avec la Russie ce processus d’élimination des armes chimiques du régime de Damas. On a remarqué aussi que l’intervention russe a provoqué un basculement des rapports de force, un affaiblissement de l’opposition armée (7) et de la mouvance djihadiste, et, en même temps, la possibilité d’un processus de règlement politique. Il semble que les Russes et les Américains recherchent un tel règlement. Ce qui reste vérifier et à concrétiser dans une situation où les acteurs sur le terrain ont des intérêts si opposés.

Tout cela montre les dangers réels des conflits en cours, tant au Proche-Orient qu’en Ukraine, avec les risques d’engrenage et d’escalade… Ces crises restent jusqu’ici sous une maîtrise relative des grandes puissances – on sait jusqu’où il ne faut pas aller – alors que les tensions et les affrontements sur le terrain, paraissent souvent hors de contrôle avec des conséquences dramatiques. C’est le cas en Syrie où la moitié au moins de la population a dû fuir :12 millions d’habitants sont réfugiés à l’extérieur ou déplacés à l’intérieur. Cela dans une guerre interne qui a fait – dit-on – quelque 300 000 victimes. Il s’agit manifestement du premier grand conflit du 21ème siècle. Notons que l’incapacité des pays européens à faire face positivement à l’afflux massif de réfugiés – qui ne sont pas tous originaires de Syrie – traduit la dimension et le tragique de ce conflit, mais aussi la crise des politiques de force et de guerre, et les impasses auxquelles ces politiques conduisent.

Il faut accorder une attention particulière à la politique française dans ces conflits, et plus généralement dans les enjeux internationaux. On observe une volonté française systématique d’intervention militaire, y compris, donc, en Syrie. Les autorités françaises se permettent, à mots à peine couverts, de critiquer l’approche américaine, quand elles ne taclent pas la politique allemande. L’orientation française se rapproche très clairement du néo-conservatisme militarisé de Bush… évidemment, sans les moyens qui vont avec. Donner des leçons ne suffit pas pour exister comme acteur qui veut compter. Mais il y a, là aussi, une complexité de positionnement et d’action. En Afrique, la France intervient dans une sorte de partage des tâches avec les États-Unis. Elle y défend – ou essaie d’y défendre, car elle y est très concurrencée… – ses propres intérêts économiques de puissance néo-coloniale. Elle cherche des positions politiques communes avec les Européens plutôt réticents à s’engager ainsi militairement.

Il est important de rappeler à ce propos que la responsabilité des pays de l’UE est aussi engagée du fait de l’échec des ambitions annoncées et des engagements pris avec les accords UE/ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), conclus en 1975, et en 1995 pour le « partenariat » euro-méditerranéen. Cet échec est une des causes multiples des contextes de crise et des conflits. Les responsables européens ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas de responsabilité directe et récente (donc au delà de l’histoire du colonialisme) dans les crises au Sud et à l’Est de la Méditerranée.

En même temps, la réinsertion de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN, ses contributions aux guerres américaines au Proche-Orient, sa volonté de prendre l’initiative d’une intervention en Libye… tout ceci montre que les choix de François Hollande, dans le prolongement direct de ceux de Nicolas Sarkozy, ont pour objectif de conserver une France affaiblie par la crise dans le cercle des principales puissances. On pourrait dire, en quelque sorte, que la France s’accroche au train des plus puissants – avec des budgets défense de plus en plus lourds – pour ne pas décrocher davantage, et pour tenter de garder son rang et son statut sans changer de politique. Ce faisant, les autorités françaises accroissent la dépendance et l’alignement du pays sur Washington. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’on peut permettre à notre pays d’assumer un grand rôle international et un statut de puissance utile et positive dans le monde.

Enfin, les guerres d’aujourd’hui sont aussi des guerres idéologiques dans un contexte d’affirmation des thèses et des conceptions les plus réactionnaires. On observe une montée préoccupante des forces « populistes » et d’extrême droite, notamment en Europe (en particulier à l’Est) au point où beaucoup se demendent si le modèle occidental et européen de démocratie représentative, le consensus formel sur les libertés et l’État de droit, n’est pas lui-même menacé. Il l’est en tous les cas en Hongrie, en Pologne, en Autriche, mais aussi en Turquie… Il est en question notamment en France (8). On le voit très nettement avec les consternants débats et projets de l’exécutif sur les institutions, sur le droit, sur le sécuritaire, avec des reculs sur l’ensemble et sur la cohérence du modèle français. On constate une sorte d’inclination au vichysme et à ses valeurs d’extrême droite. Elisabeth Roudinesco l’explique bien avec sa pertinence d’historienne et de psychanaliste (9).

Nicolas Sarkozy avait choisi d’adopter de façon très volontariste – « non complexée » comme on dit à droite – le modèle néo-conservateur américain avec ses valeurs réactionnaires (la force, la sécurité, l’autorité…). Il a décidé l’intégration complète de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN. François Hollande a entériné et renforcé ce choix en s’appuyant sur le climat de peur suscité par les attaques terroristes de janvier et novembre 2015. On constate ainsi comment le contexte international et le contexte national s’interpénètrent pour servir de cadre à une politique de transformation et de démantèlement du modèle français… Et pas seulement du modèle républicain : il s’agit de l’ensemble du système politique, institutionnel, social, juridique et culturel français. Le pouvoir français met en cause l’indépendance, les formes démocratiques et les relations du travail comme éléments constitutifs de ce modèle français. Ce n’est pas une dérive. C’est un cumul volontariste de réformes ultra-libérales.

Ce même pouvoir nous dit par ailleurs, qu’il n’y a pas d’explication à donner à la montée du djihadisme armé, au terrorisme. Il y aurait seulement un ennemi à qui il faut faire la guerre. Ainsi, le discours guerrier et identitaire des uns (celui des djihadistes) nourrit celui des autres (celui des autorités françaises jusqu’au plus haut niveau). C’est ainsi qu’on alimente ce qu’on appelle « le choc des civilisations »… Et que l’on contribue au recul des valeurs de solidarité. Pourtant, à l’évidence, le terrorisme a bien des causes. Disons plus précisément qu’il tend à se développer dans des contextes sociaux, politiques et idéologiques qui lui permettent d’exister et de se développer. Cette violence politique, en effet, est issue de la crise profonde du mode de développement capitaliste, des guerres, de l’ordre mondial – ou du désordre mondial – qui en résulte. La crise sociale, le sous-développement, les humiliations, la violence hégémonique des puissances dominantes alimentent des désirs de revanche, des colères collectives jusqu’au terrorisme. L’écrivain suisse Jean Ziegler a raison de parler d’une « haine de l’Occident ». C’est le fruit des mémoires longues, du colonialisme, des politiques de domination actuelle et des guerres. L’Organisation de l’État Islamique (ou Daech) est d’ailleurs une sorte de produit dérivé direct de la guerre américaine en Irak. Les violences politiques et sociales, le terrorisme sont bien le fruit de l’histoire réelle et des contradictions du système capitaliste. Alors, quels sont les enjeux politiques auxquels nous sommes confrontés ?

L’enjeu du développement humain durable. Le pouvoir, les médias et bien des experts nous disent qu’un ennemi nous a déclaré la guerre. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la Défense, présente la chose à sa façon. « La France, aujourd’hui, est un pays en guerre, écrit-il (10). Cette douloureuse réalité, que nous n’avions plus connue sur notre sol depuis plus de soixante-dix ans, s’est tragiquement rappelée à nous en janvier puis en novembre derniers, avec l’irruption d’un terrorisme militarisé – c’est là le fait nouveau – d’inspiration jihadiste. Et elle pourrait à nouveau se manifester demain. La question de l’ennemi s’impose donc à nous, à la fois par l’évidence d’une réponse et, dans le même temps, par le vertige que cette réponse appelle ».

Cet ennemi qui « s’impose à nous » est pourtant souvent mal défini. Est-ce le terrorisme ? Est-ce l’islamisme politique ? Est-ce le djihadisme ? « Quelle est la cible ? », écrit encore le Ministre dans un style quelque peu martial. Pour certain c’est jusqu’aux musulmans qu’il faut mettre en cause dans une dérive xénophobe et islamophobe. La thèse réactionnaire selon laquelle il n’y aurait pas de questions à se poser sur les causes de la violence politique et sociale mais seulement une guerre et un ennemi auxquels il faut faire face… vise en réalité à masquer le fond du problème. L’austérité néo-libérale dans les pays capitalistes dits développés, et l’ajustement structurel au Sud provoquent des processus d’inégalité, d’appauvrissement, des freins à la croissance, à la rentabilité … et une potentialité de révoltes sociales, de mouvements populaires très importants. C’est une véritable impasse économique et sociale. On atteint aussi des limites écologiques avec des risques de déstabilisations majeurs et de réfugiés climatiques en nombre massif. Les limites sont aussi politiques et institutionnelles. Les politiques hégémoniques, le diktat des institutions financières sont de plus en plus contestés dans une configuration internationale marquée par l’émergence de nouvelles puissances et par l’incapacité des puissances dominantes (les États-Unis au premier chef) à maîtriser les relations internationales à leur guise.

Les dirigeants capitalistes doivent ainsi chercher à canaliser la critique, la contestation et l’expression de résistances sur d’autres sujets que la crise systémique en cours… donc trouver un ennemi extérieur quand il n’est pas en même temps un ennemi « intérieur ».

L’enjeu premier est donc l’exigence du débat de fond sur un nouveau mode de développement économique, social, écologique, institutionnel, pour un développement humain durable. La dimension de cet enjeu est énorme mais on ne peut faire l’économie d’une bataille politique permanente sur cette question primordiale, sans sous-estimer sa complexité idéologique puisqu’à la question du développement humain on nous oppose une démarche ultra-sécuritaire, et la sécurité comme soi-disant « première des libertés ». Alors que le sécuritaire tue les libertés… Ceci ne signifie certainement pas que les politiques et les moyens de la sécurité seraient une question subalterne. Instrumentaliser l’impératif de la sécurité sert à imposer une hiérarchie « non contestable » des valeurs et des priorités, au nom de la raison d’État, et à faire reculer d’autorité les exigences sociales et démocratiques. C’est un mode de gouvernement. Nous savons cependant que le développement dans toutes ses dimensions est la meilleure garantie pour construire de la sécurité parce qu’elle en offre, dans la durée, les conditions matérielles, sociales, politiques, idéologiques indispensables à une existence sociale, à une vie qui doit être acceptable pour tous. On en est loin.

L’enjeu de la sécurité et de la paix, et la crise de la pensée stratégique. Si l’on considère cette immense « zones des tempêtes » qui, très globalement, va du Nord de l’Afrique (zone sahélo-saharienne) au Moyen-Orient (jusqu’à l’Afghanistan), et qui inclut l’ensemble du Sud et de l’Est de la Méditerranée, on constate que les crises et les conflits naissent dans une imbrication des problématiques intérieures et des interventions militaires extérieures. Dans le monde arabe, l’islamisme politique dans toutes ses variantes politiques jusqu’au djihadisme est donc le fruit de crises profondes : pauvretés, inégalités, corruption, dictatures, sentiments d’humiliation et de relégation… Mais l’exacerbation de la violence politique et des conflits résulte aussi des guerres et des interventions néo-impériales. Abou Bakr Al Baghdadi, le « Calife » auto-proclamé de « l’État islamique » est politiquement « né » – si l’on peut dire – de l’intervention américaine en Irak et de son incarcération par les militaires américains en 2014.

Mais d’où vient cette montée du djihadisme ? Pour certains, un « hiver islamiste » aurait suivi le Printemps arabe, et cet hiver serait une conséquence du Printemps. Comme si ce grand mouvement politique et social positif et substantiellement démocratique était lui même la cause de ce processus conservateur et même réactionnaire et violent. En réalité (il y a, là aussi, un enjeu d’analyse), il s’agit d’un même processus. Celui-ci révèle à la fois des aspirations sociales et démocratiques profondes et des situations politiques, des rapports de forces dans lesquels les courants de l’islamisme politique, y compris les plus radicaux, l’ont emporté dans des contextes où les forces progressistes et de gauche ont été marginalisées (11). Les courants de l’islamisme politique ont profité de ce recul et de l’aspiration à la démocratie, à l’indépendance, à la souveraineté, au rejet des guerres de Bush et de la prétention d’une domination néo-impérialiste globale des États-Unis et de leurs allés occidentaux.

Les crises internes et les conflits ont ainsi contribué à une escalade, à la violence et au terrorisme, à un processus de militarisation des relations internationales dans des configurations de terrain complexes et difficilement contrôlables. La déstabilisation a atteint tout le Proche-Orient, l’ensemble du monde arabe et l’Afrique sahélo-saharienne. Chaque conflit local ou régional est « surdéterminé » par des logiques de puissance (y compris la crise Ukrainienne). Ces logiques alimentent des engrenages dangereux, jusqu’à cet afflux massif de réfugiés. Un afflux que les dirigeants des pays de l’UE sont incapables de maîtriser sinon en cherchant – en vain et au mépris des valeurs universelles auxquelles ils se réfèrent pourtant – les moyens de fermer les frontières en suscitant des évolutions politiques favorables aux forces d’extrême droite. C’est un facteur révélateur de l’épuisement du mode de construction européenne. C’est un désastre significatif de la crise globale affectant les politiques de domination occidentales, et leur conception négative du développement humain.

Il faut donc changer résolument de conception. La question peut se poser ainsi : comment construit-on de la sécurité internationale et des processus favorables à la paix ? Avec l’absolue nécessité d’un développement humain durable et de la réponse aux attentes sociales, deux autres conditions s’imposent : premièrement, agir prioritairement pour la résolution politique des conflits. Deuxièmement, agir pour le désarmement concernant tous les types d’armes, y compris le nucléaire. Il est indispensable d’enrayer la nouvelle course aux armements qui pousse au développement de nouvelles armes les plus sophistiquées, et qui vise à renforcer et moderniser les arsenaux, y compris les arsenaux nucléaires. L’élimination des armes nucléaires dans un processus de désarmement multilatéral contrôlé doit s’inscrire dans la vision d’un ordre mondial démilitarisé. La sécurité collective est le concept majeur de cette vision.

De façon plus globale, il faut mettre en cause les politiques fondées sur l’exercice de la force, sur la priorité au militaire et sur l’obsession de la puissance. Ces politiques forment de cœur de la pensée stratégique dominante. Celle-ci induit la permanence – on pourrait dire « l’immanence » – de la guerre et de l’ennemi, et des discours qui vont avec. Ce n’est pas une dérive. C’est une conception théorisée notamment par des stratèges militaires, et considérée comme un fondement des relations internationales.

On vit encore aujourd’hui dans un monde politique et intellectuel au sein duquel beaucoup considèrent la guerre comme un invariant de la nature humaine, une sorte de fatalité de l’histoire des communautés humaines. Nul ne peut contester que la guerre et les violences politiques ont marqué chaque période de l’histoire. Mais les réalités de la guerre et de la conflictualité politique et sociale se sont transformées en fonction des périodes historiques, de l’évolution des modes de production, des transformations du travail et des rapports de classes.

La guerre et les formes historiques de la conflictualité ne sont donc pas des invariants de la nature humaine mais des faits sociaux et politiques. Et comme tous les faits de cette nature ils peuvent être interprêtés, discutés, mis en cause, combattus… Nul ne peut venir nous asséner, malgré les troubles du temps présent, que la guerre serait une constante de l’espèce humaine, et que la figure de l’ennemi serait la seule et indiscutable vérité.

C’est donc une logique d’ensemble qui pose problème. Certes, la pensée stratégique qui constitue cette logique, semble principalement d’essence militaire. Mais on aurait tort de n’y voir que « l’art de la guerre » ou celui de gagner des batailles… Les innombrables textes de réflexions, et ouvrages sur la stratégie montrent à la fois la grande complexité des problématiques soulevées et le rapport au politique : c’est l’exercice de la force à des fins politiques ; c’est la recherche des moyens de la puissance ; c’est le mode de gestion des relations inter-étatiques et des rapports de domination… C’est de tout cela qu’il s’agit. Dans les logiques de puissance le militaire et le politique sont intimement liés. C’est certainement pour cette raison que la pensée stratégique dominante est un fait politique rémanant et structurant des relations internationales… alors qu’elle est en crise. Elle a contribué à l’ensemble des désastres sécuritaires et des impasses politiques de ce début du 21ème siècle. Elle n’a fait que nourrir une crise générale des politiques conduites depuis des dizaines d’années. Elle a servi à délégitimer les approches théoriques et politiques alternatives non fondées sur l’obsession de la force et du militaire. Cette pensée stratégique s’est construite avec les évolutions de l’ordre mondial westphalien, et dans un 20ème siècle surplombé par les impérialismes et par le jeu des grandes puissances. Elle montre aujourd’hui son inadéquation totale aux défis du monde global, son épuisement face aux enjeux de la sécurité, du multilatéralisme et du développement humain durable. Elle doit faire l’objet d’une approche politique critique sur le fond. C’est jusqu’à la notion même de puissance, inhérente au capitalisme, qui doit être mise en question.

L’enjeu du multilatéralisme. Contre les politiques de puissance, précisément, contre les stratégies néo-impérialistes, l’exigence est à la responsabilité collective, c’est à dire à la nécessité de traiter collectivement les problèmes communs qu’il s’agisse du développement humain, de la crise climatique, de la solution aux conflits…Il peut s’agir aussi des règles concernant l’exploitation des océans ou de l’espace… C’est la réponse nécessaire à la réalité d’un monde global et interdépendant.

Cette notion de responsabilité collective est très importante. Elle implique ce qu’on appelle le multilatéralisme c’est à dire non seulement le règlement collectif, concerté, négocié des problèmes mais aussi leur règlement sur la base d’une légitimité et d’une légalité reconnues et partagées, embryon, si l’on veut, d’une Communauté internationale qui n’existe pas sinon dans l’idée qui a donné naissance à l’Organisation des Nations-Unies après la 2ème guerre mondiale.

Ce cadre, et en particulier la Charte qui définit les buts et principes de l’ONU, reste le seul cadre universel légitime de la responsablité collective. Rare sont ceux qui le mettent explicitement en cause en dehors des Républicains les plus réactionnaires aux États-Unis, et les dirigeants israéliens qui – dans l’impunité la plus totale – refusent de reconnaître l’illégalité et l’illégitimité de leur politique de colonisation et d’occupation du territoire palestinien. Mais l’instrumentalisation de l’ONU et de ses résolutions est cependant une pratique courante et problématique qui est un danger pour sa crédibilité et pour son existence même. L’ONU doit être réformée, renforcée, démocratisée… et d’abord sauvegardée.

En conclusion. Nombreux sont ceux qui décrivent un monde d’aujourd’hui instable, incertain et même chaotique et dangereux. Ce qui correspond à la réalité tout en suscitant beaucoup de légitimes inquiétudes. Pour certains, cette situation devrait pousser encore à un renforcement de la militarisation des réponses politiques : augmentation du budget de la Défense, renforcement du contrôle sécuritaire, multiplication des interventions militaires à l’extérieur. Certains vont très loin dans cette voie comme le Général Vincent Desportes (aujourd’hui professeur à Science-po.) qui propose, au nom de la sécurité, de donner toute la priorité aux 4 budgets dits « régaliens » : Défense, Diplomatie, Sécurité et Justice, au détriment des autres budgets… On imagine les régressions sociales et les conséquences économiques d’un tel choix d’austérité aussi… radicalisée. Avec cette proposition consternante, on atteint un seuil de militarisation de la pensée inédit.

En fait, jamais, ou si rarement, les questions fondamentales de la société, du monde, du développement humain ne sont posées réellement dans le débat politique. Le 16 mars dernier, le gouvernement a présenté un rapport au Parlement intitulé : « Conditions d’emploi des armées lorsqu’elles interviennent sur le territoire national pour protéger la population ». Ce rapport confirme la volonté d’ignorer l’existence de toute cause issue du contexte, du mode de développement, de la nature des relations internationales. Il ne contient pas la moinde allusion à ce qu’est le monde actuel… alors que tant de gens compétents soulignent par ailleurs son caractère dangereux… Toute la thèse du rapport est structurée sur une « menace extérieure » décrite ainsi : « La mouvance terroriste d’inspiration djihadiste dont l’action est autant physique et matérielle qu’idéologique, tente de discréditer nos valeurs et notre modèle de société, en niant sciemment toutes les distinctions fondatrices du système international actuel, à commencer par les frontières, la séparation entre temps de paix et temps de guerre, mais aussi entre ordre interne et ordre externe ». Cette formulation désigne un vrai défi sécuritaire mais elle ne part pas, et ne parle pas du monde réel. Elle a cependant un mérite : celui de souligner (encore) la globalité du problème. Le problème, en effet, dépasse les frontières, supprime la distinction entre l’extérieur et l’intérieur, et concerne l’ensemble du système international. Telle est bien, effectivement, la dimension de la crise du capitalisme aujourd’hui, de la crise des politiques de force et de guerre, et de cette crise de la pensée stratégique dominante. Crise et logiques de puissances… On est bien là sur le fond du problème. JF – 30 avril 2016

1) Sur ce point, voir « Le temps du monde fini. Vers l’après capitalisme », Geneviève Azam, éditions Les Liens qui Libèrent, 2010.

2) L’Iran n’est évidemment pas la seule puissance régionale à jouer un rôle au Moyen-Orient.

3) Washington a réintroduit des forces spéciales en Syrie, notamment.

4) C’est à dire les 5 pays membres permanents du Conseil de Sécurité et l’Allemagne.

5)Cette formule a été utilisée la première fois par George W. Bush en 2003 avec la guerre d’Irak. Elle conserve une forte connotation néoconservatrice.

6) Pour un développement de cette question, voir « Penser l’après… », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

7) L’opposition dite modérée avait déjà été affaiblie face aux groupes djihadistes dans le processus de militarisation de la crise recherché dès le départ par le régime de Bachar El Assad.

8) Voir sur ce blog « Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? », 3ème et 4ème parties.

9) « Il y a un désir de fascisme dans ce pays », L’Obs, No2686, 28 04 2016.

10)  « Qui est l’ennemi ? », Jean-Yves Le Drian, Commentaire, No 153-Printemps 2016, page 29.

11) Cette question mériterait elle-aussi une analyse approfondie.

Contrat du siècle ou stratégie périlleuse ?

Quelques remarques à propos du contrat de vente de 12 sous-marins d’attaque à l’Australie.

Un accord mirifique… Une nouvelle miraculeuse… L’enthousiasme est au rendez-vous politico-médiatique pour la vente à l’Australie de 12 sous-marins dans un contrat de 34 milliards d’euros. Cet emballement devant un contrat effectivement exceptionnel dans son gabarit industriel et financier ne peut cependant masquer les questions et les inquiétudes.

On peut – on doit – comprendre la satisfaction ou le soulagement (parfois prudent) des salariés et des syndicats d’abord préoccupés par l’emploi alors que la DCNS, ce leader mondial dans la navale de défense, prévoit toujours un plan de restructuration avec des suppressions de postes à la clé. Mais le contrat passé, évidemment, ne garantit pas un changement de stratégie du groupe. La création espérée de centaines d’emplois en France reste à concrétiser. Le bras de fer social est à la clé.

Le risque d’un abandon d’une maîtrise nationale des compétences, des capacités technologiques paraît réel puisque les sous-marins seront assemblés en Australie. Mais ce risque de cession ou de diffusion, à un tel niveau de sophistication et de coûts, reste à mesurer.

Cet énorme contrat pose d’autres questions qui portent toutes sur le rôle français dans le monde et sur le mode de développement à partir duquel on souhaite bâtir l’avenir du pays. L’enjeu est considérable.

Quand la France se fait championne des ventes d’armes toutes catégories à l’exportation, elle transforme inévitablement une industrie de défense à vocation nationale en instrument de guerre économique dans les rivalités stratégiques de la mondialisation. La France est fière de s’inscrire maintenant dans le petit cercle mondial des acteurs marchands de l’armement alors que le contexte international incertain et instable est marqué par de très vives tensions, par des défis sécuritaires élevés, par des rivalités et des confrontations de puissances notamment au Moyen-Orient, mais aussi en Méditerranée, en Afrique et jusqu’en Asie. C’est une insertion volontariste dans une nouvelle et très préoccupante course aux armements. Celles-ci a atteint près de 1700 milliards de dollars en 2015, soit un des niveaux les plus hauts depuis la fin de la Guerre froide. L’Australie y participe activement malgré ses positionnements favorables au désarmement nucléaire et à la non-prolifération. Il est vrai que l’Australie fait partie du Traité de Rarotonga qui définit une zone exempte d’armes nucléaires dans le Pacifique Sud.

Mais l’Australie augmente très fortement ses capacités militaires. Et cela dans tous les domaines des armements conventionnels. Son Livre blanc pour la défense, adopté en février 2016, prévoit pas moins de 124 milliards d’euros de dépenses militaires pour les 10 ans à venir, en particulier pour les équipements concernant le renseignement et les interventions à l’extérieur. On ne peut éviter de se demander s’il est légitime de s’enthousiasmer pour la contribution de la France à une telle politique. D’autant que les équipements militaires prévus par ce Livre blanc serviront aussi, comme cela se passe actuellement, à « protéger » les frontières australiennes par une politique migratoire militarisée et musclée contre l’afflux de migrants et de réfugiés. Cette politique migratoire est régulièrement dénoncée par les ONG pour ses atteintes aux Droits de l’Homme.

On est évidemment en droit d’attendre et d’exiger tout autre chose de la France. Une autre orientation de politique étrangère et de défense. Une contribution réelle, et dans la durée, au règlement des conflits, aux négociations pour le désarmement, au développement dans toutes ses dimensions, à la recherche de mesures de confiance dans une conception de la sécurité collective qui reste à redéfinir sur les plan européen et international. Et aussi une conception du développement nation al et de la coopération européenne qui fassent plus de place aux industries civiles créatrices d’emploi. Et certainement plus de circonspection dans le choix des partenaires commerciaux surtout lorsqu’il s’agit d’armements. Où sont les beaux discours et les grands engagements pris lors de l’adoption du Traité sur le commerce des armes adopté en avril 2013 par l’Assemblée générale des Nations-Unies ?

La démilitarisation est forcément un choix structurel, une politique de long terme… Reconstruire un ordre international sur le principe et les pratiques du multilatéralisme et de la coopération n’est pas une facilité. En revanche, c’est une nécessité. La France devrait jouer un rôle initiateur en la matière. On reconnaît une grande politique quand elle permet d’anticiper et de produire une vision d’avenir. Refuser aujourd’hui de voir les risques de l’escalade actuelle dans la militarisation et les crises internationales, et contribuer délibérément à ces processus périlleux, comme le fait l’exécutif français, est une politique dangereuse et à courte-vue. JF

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (1)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

Cet article, rédigé en ce mois de mars 2016, est une longue étude (140 000 signes) sur la crise au Proche-Orient et ses causes, sur le terrorisme, sur l’après 13 novembre 2015 en France, sur les questions politiques et institutionnelles posées par certains choix du pouvoir exécutif dans notre pays… Il a été écrit avant les attentats terroristes de Bruxelles. Il vise à donner quelques clés de compréhension sur une actualité brûlante. Afin de rendre sa lecture plus facile il a été divisé en Plusieurs parties indépendantes.

Table des matières

Introduction. Poser les bonnes questions

LA CRISE DANS LE MONDE ARABE

Qui est l’ennemi…ou quel est le problème ?

Sur les responsabilités néo-impériales

Faire reculer les logiques de puissance

L’exigence fondamentale de la reconstruction

Riyad, Téhéran, Ankara ou le jeu brûlant des rivalités

L’ajustement structurel comme cause aggravante

Tirer la sonnette d’alarme

DU MAL ETRE ARABE A LA CRISE DE CIVILISATION

Une pathologie de l’Islam ?

Devenir un sujet de sa propre histoire

Une jeunesse en radicalisation dans le monde réel

Une histoire qui est aussi pleinement la nôtre

La sécurité n’est pas la première des libertés

UN FIASCO FRANCAIS

Le naufrage d’une politique étrangère

La règle des « 3 D »

François Hollande, du chef de guerre au maître de la rhétorique

L’Etat providence, nouvel « opium du peuple » ?

UNE MUTATION INSTITUTIONNELLE REACTIONNAIRE

Le « degré zéro de la politique »

La déchéance de la nationalité…bien au delà du symbolique

Quand remontent les mémoires coloniales

Conclusion. Reconstruire une vision de l’avenir et une espérance collective

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (2)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

1ère partie

Introduction

Poser les bonnes questions

Le temps de l’analyse est maintenant venu. Il nous faut porter la réflexion sur les causes des attaques terroristes de janvier et de novembre 2015. Prendre vraiment le temps du pourquoi est une responsabilité politique nécessaire. D’autant plus nécessaire que tout a été fait pour en contourner l’exigence. Au prix de dérives parfois ahurissantes. Beaucoup prirent le parti d’un consternant détournement du sens des événements en utilisant trop souvent les discours et les formulations les plus problématiques quant aux valeurs de notre République. On ne peut croire à l’effet d’un désarroi devant la brutalité des événements. Ces réactions furent en effet, d’une grande cohérence.

« Montrons leur à qui appartient vraiment la force », s’exclame par exemple, Etienne Gernelle, Directeur de l’hebdomadaire « Le Point » (1). Franz-Olivier Gisbert, dans ce même hebdomadaire, ne cherche pas la nuance : « ce n’est plus d’un choc dont il faut parler, mais bien d’une guerre de civilisations » (2). Il affirme dans cet esprit que les conflits à venir seront culturels et religieux… Le gouvernement, selon lui, doit donc passer outre les droits de l’homme en rendant temporaires les nécessaires atteintes aux libertés. Enfin, au risque du n’importe quoi, il qualifie de « marxo-pétainistes » ceux qui nous culpabilisent – dit-il – « en victimisant les assassins ».

Ce fut, en vérité, un déferlement d’excès verbaux et d’incroyables dérapages. Laurent Wauquiez, Eric Ciotti et même Pascal Bruckner (3) en appelèrent à l’internement des individus fichés « S » dans des camps ou (ce qui est la même chose) dans des centres de rétention fermés. Soit quelque 10500 personnes à incarcérer (!) sans qu’il y ait eu crime et condamnation pour le justifier. Notons que cela représente environ 15 à 20 fois Guantanamo lorsque ce camp, ouvert par George W. Bush en 2002, rassembla, durant les premières années, le maximum de prisonniers.

Jean-Christophe Lagarde, chef de l’UDI, demanda à François Hollande de réunir l’OTAN. Pour bombarder Molenbeeck ?.. Bruno Lemaire proposa de « couper vif dans la dépense publique pour dégager des moyens financiers pour mieux nous protéger » (nous y reviendrons). Christian Estrosi suggéra « une loi d’habilitation pour voter par ordonnance. Ca ne dérangerait personne, en temps de guerre, dit-il » (4). Philippe De Villiers fit semblant de s’insurger sur la « mosquéisation » de la France. Le Front National demanda évidemment qu’on renvoie tous les migrants hors de nos frontières. On a même vu un économiste (5) soutenir, sans crainte du ridicule, qu’une lutte pour les droits de propriété « devrait sonner le glas du terrorisme ». Si l’objet réel de ces atterrantes déclarations n’était pas dramatique, tout cela pourrait être classé sans autres formalités dans les archives du bêtisier politicien. Mais ces formulations ont accompagné, avec une virulence certaine, un discours de guerre et une logique de peurs. Il faut donc s’interroger car la peur n’est pas qu’une émotion lorsque l’insécurité s’aggrave. Elle est un moyen indirect de déstabilisation. Elle est aussi méthode de gouvernement. Rien de tel, en effet, que le besoin irrépressible et urgent de sécurité pour affaiblir ou pour faire disparaître d’autres exigences sociales et démocratiques.

Tout cela, enfin, est le miroir de l’incapacité, et surtout du refus d’identifier les responsabilités et la nature du défi qui s’impose, dont les causes véritables du terrorisme. Cette extrême violence politique, en effet, a des causes. Elle est le produit d’un monde en crise. Et ce monde, c’est le nôtre. Cette violence est issue d’une certaine forme de rapports sociaux et internationaux fondés sur le primat de la guerre, sur des stratégies de domination et des logiques de prédation porteuses d’inégalités et d’humiliations. Les interventions militaires, les bombardements et les occupations en Afghanistan, en Irak ou en Libye ont engendré de profonds ressentiments de haine. Ce monde là est en train d’exploser. Il explose là où les sentiments d’injustice et d’hostilité sont les plus intenses, là où l’espérance et la dignité humaine ont subi le plus d’outrages au cours de l’histoire… et dans le présent.

En France, le débat politico-médiatique a tout simplement écarté cette gênante réalité. Il est resté confiné dans un théâtre de faux-semblants. La dérive réactionnaire atteint maintenant de tels sommets que la réflexion pourtant indispensable sur les origines du terrorisme, sur les contextes qui le nourrissent, sur le tragique d’une histoire meurtrière en train de se faire sous nos yeux est donc parfois – jusqu’au plus haut niveau gouvernemental – assimilée à la « recherche de l’excuse ». Cette volonté d’intimidation, cette instrumentalisation de l’inacceptable – car c’est bien de cela qu’il s’agit – est dangereuse à un double titre. D’abord, elle empêche une juste compréhension des choses, indispensable à la définition de réponses politiques qui aient du sens et de l’efficacité. Ensuite, qu’on le veuille ou non, elle alimente l’escalade de la guerre, de l’identitaire, de la xénophobie et du racisme.

Et puis, jamais les bonnes questions ne sont posées : pourquoi nos sociétés européennes produisent-elles tant de jeunes djihadistes ? Pourquoi notre monde se déchire-t-il si cruellement au Proche-Orient, en Afrique… Pourquoi des États s’effondrent-ils ? Pourquoi des idéologies violentes, sectaires et mortifères gangrènent-elles des sociétés ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Que faut-il changer ici et là-bas ? Même le Premier Ministre, Manuel Valls, s’est permis d’affirmer devant l’Assemblée Nationale (6) : « mais moi, je vous le dis, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Le Premier Ministre devrait donc lire ou relire Marc Trévidic, ancien juge d’instruction au pôle anti-terroriste du Tribunal de Grande instance de Paris. En exergue d’un de ses derniers livres, il écrit ceci : « Pourquoi ? De toutes les questions que nous nous posons sur le terrorisme, elle est la première qui vient à l’esprit quand un attentat se produit » (7). Oui… Pourquoi ?

LA CRISE DANS LE MONDE ARABE.

Qui est l’ennemi…ou quel est le problème ?

Quelle est donc l’origine de ces événements dramatiques ? Comment le djihadisme est-il né ? Evidemment, on obtient ni la même analyse, ni la même aptitude à faire face aux défis du monde tant que cette interrogation simple et pourtant essentielle : quel est le problème ?.. sera soigneusement écartée au profit de cette autre question : qui est l’ennemi ? (8) Aujourd’hui, la guerre et la figure de l’ennemi, en effet, envahissent unilatéralement l’espace politique et médiatique, au point où l’exigence d’une analyse, d’une pensée de la complexité, d’une compréhension des grands phénomènes sociaux de notre temps se voit qualifiée de « sociologisme de l’excuse » quand ce n’est pas d’irresponsabilité.

Bien sûr, ce qui est en cause, ce n’est pas la sociologie en tant que domaine des sciences humaines, même s’il y a de vieux débats sur le statut et le rôle de cette discipline reconnue pour sa capacité de contribution à l’esprit critique. Ce qui est présenté comme un interdit c’est la nécessité, pourtant si logique et si ordinaire, d’un effort d’identification des causalités dans les processus sociaux et politiques. Un tel refus de l’intelligence des faits est inacceptable. On en saisi cependant la raison. Ceux qui portent la responsabilité essentielle de cette crise ne veulent pas reconnaître qu’ils sont à l’origine d’une situation de crise générale de l’ensemble des politiques conduites, d’une crise de système, une crise de la pensée politique. C’est à ce défi énorme qu’il faut apporter des réponses.

Pourquoi le monde arabe, le Moyen-Orient qui nous sont si proches par l’histoire et par la géographie, sont-ils dans une crise de décomposition sociale si profonde que les sociétés, à des degrés divers et dans des configurations différentes, sécrètent en particulier depuis trois à quatre décennies – et même depuis bien plus longtemps -, des courants mutants d’islamisme politique allant, aujourd’hui, de l’opposition institutionnelle reconnue, acceptée ou tolérée, jusqu’au djihadisme ultra-sectaire et criminel de l’Organisation de l’État Islamique (OEI) ?

Paradoxalement, voici déjà quelques années, ce formidable élan populaire qu’on désigne comme « le Printemps arabe » (nous utiliserons l’expression par facilité de formulation), a fourni des explications utiles. Beaucoup de commentateurs et d’experts semblent estimer qu’il n’y a pas ou plus d’enseignements à tirer de ce mouvement. Ce dernier fut pourtant issu des problématiques sociales et politiques essentielles du monde arabe. Mais ce Printemps, précisément, a révélé ce qui fait problème. Il a fait éclater les contradictions. Il a montré ce qui ne pouvait plus être supporté par des peuples en souffrance et en révolte. L’exemple tunisien est très démonstratif. Il témoigne des aspirations démocratiques et sociales existantes, d’une capacité à les faire valoir dans de grands moments de luttes populaires. Il atteste de la réalité difficile et périlleuse des contradictions sociales et politiques existantes, et des rapports de forces réels.

Contrairement à ce que beaucoup ont cru pouvoir expliquer, il n’y a pas eu, dans le monde arabe, deux séquences successives opposées, montrant dans une lecture trop simple, d’abord un « Printemps », puis un « hiver islamiste », résultat de l’échec du Printemps. L’OEI (ou Daech), n’est pas la fille maudite ou aldutérine du Printemps… Il n’y a qu’un seul processus historique complexe, contradictoire et durable, résultant de dizaines d’années de crise structurelle d’un mode de développement dépendant. L’épuisement des régimes du nationalisme arabe, mis en place depuis la décolonisation, le despotisme et l’écrasement des libertés, l’arbitraire et la violence répressive, la corruption des élites et du système, la pauvreté massive et les inégalités criantes, les humiliations sociales et nationales avec, en particulier, la question de Palestine, non réglée, et vécue aussi comme une cause arabe, une cause historique de la décolonisation… Tout cela a créé les conditions de mobilisations populaires et d’explosions sociales. C’est dans le contexte de ce long pourrissement débouchant sur la désespérance sociale que l’islamisme politique a pris racine. En fonction des situations, il a pu se radicaliser, s’exporter et s’étendre progressivement à la faveur du mûrissement de la crise… et de quelques événements de considérable importance.

L’année 1979 est spécifiquement marquée par plusieurs « déclencheurs » ou révélateurs qui furent de grande portée pour les relations internationales. Il y eu l’attaque et la prise d’otage de la Grande Mosquée de La Mecque par un groupe armé salafiste saoudien de plusieurs centaines d’hommes, non liés à la révolution iranienne, contrairement à ce qu’il fut parfois indiqué. Le groupe armé fut neutralisé avec l’aide du GIGN français. La Révolution iranienne fait évidemment partie des événements les plus importants de cette année-là. Elle est issue du rejet populaire de la dictature pro-occidentale du Shah Reza Pahlavi, étroitement liée aux États-Unis et très largement étrangère à la culture iranienne. L’islamisme politique iranien apparaît alors comme l’exemple d’une force capable de peser au sein du monde musulman et de porter des aspirations, une culture, une identité. L’intervention soviétique en Afghanistan, cette même année, permet à une nébuleuse de groupes et de courants islamistes aux allégeances claniques diversifiées, de s’imposer dans le contexte afghan, contre une invasion extérieure… et contre le communisme. Avec l’appui de la puissance voisine pakistanaise. Avec une aide directe substantielle, y compris militaire, de Washington. De nombreux combattants de différents pays, notamment du Maghreb et du Proche-Orient, iront rejoindre les « Moudjahidins » afghans pour retourner ensuite dans leur pays d’origine… l’Algérie, par exemple. En Algérie, justement, Chadli Benjedid accède au pouvoir en février 1979. Dans un contexte de crise sociale et politique durable, il va mettre en œuvre une orientation néo-libérale qui, parmi d’autres facteurs, va favoriser l’affirmation, y compris électorale, de l’influence du Front islamique du Salut (FIS), en compagnie d’un ensemble d’organisations, plus ou moins violentes, de l’islamisme politique radical. Il faut citer – afin de mieux saisir les enchaînements – le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) créé en 1998, en phase finale de la décennie noire du terrorisme et de la violence d’une guerre interne qui aura marqué l’Algérie pour longtemps. Le GSPC fera allégeance à Al Qaïda en 2006 pour s’appeler désormais Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Cette organisation va élargir, au delà de l’Algérie, ses ambitions de déstabilisation. Des contacts se noueront avec d’autres organisations terroristes comme Boko Haram ou les Chabab de Somalie. Après 2003, la guerre en Irak et l’invasion de ce pays sera un puissant moyen pour l’intégration de djihadistes étrangers au sein d’Al Qaïda, et pour l’émergence de l’organisation de État islamique (OEI).

Une analyse approfondie à partir de ces quelques rappels montrerait comment des processus complexes de déstructuration sociale, de carence démocratique, de faiblesse des systèmes d’éducation et de formation, d’ingérences extérieures et d’interventions néo-impériales, dans le monde arabe et dans une partie importante de l’Afrique, ont pu contribuer – au fil des années – aux mutations, aux relations multiples et au développement d’une mouvance politique envahissante et dangereuse de l’islamisme politique radical et djihadiste. Ce contexte et son mûrissement dans la durée aident à comprendre les évolutions dramatiques actuelles et les espoirs de changement. Ces espoirs sont encore vivants aujourd’hui, mais pour l’essentiel étouffés par des régimes autoritaires ou dans les chaos de la guerre. La remarquable exception tunisienne, qui doit beaucoup à une dynamique populaire et démocratique, montre elle-même ses fragilités.

Les courants de l’islamisme politique ont su, dans des confrontations souvent très brutales, incarner une opposition radicale aux pouvoirs en place et, le plus souvent, bien loin des règles de l’Etat de droit, du pluralisme et de la démocratie. Cette histoire politique ne peut pas être congédiée au nom de l’injustifiable interdit gouvernemental d’aller chercher les causes. C’est une histoire objectivement et nécessairement explicative. Elle identifie des systèmes à bout de souffle, des forces et des stratégies inquiétantes de conquêtes du pouvoir, des ingérences et des interventions, y compris militaires étrangères… Il n’y a là ni « excuses sociologiques », ni arguments d’irresponsabilité possibles. C’est la réalité d’un monde en crise. Un monde qui n’en peut plus.

Sur les responsabilité néo-impériales

Il faut aller plus loin encore dans l’identification des causes. Nul ne peut évacuer, en effet, sans dommage pour la vérité, la responsabilité des puissances occidentales et néo-impérialistes. C’est à dire, pour une part, les puissances coloniales d’hier. Ainsi que leurs alliés régionaux, principalement la Turquie et quelques pétro-dictatures de la péninsule arabique. Ces dernières, dans des formes et à des degrés variables de complaisance politique, ont inspiré, soutenu, financé, armé l’OEI ainsi que d’autres groupes et courants de l’islamisme politique radical et du djihadisme.

Le soutien permanent des puissances occidentales aux régimes en place, l’amitié et l’impunité systématiquement accordée à Israël, à sa politique de colonisation et d’occupation militaire du territoire palestinien, ont créé les conditions d’une hostilité populaire et d’un rejet des stratégies mises en œuvre par ces puissances. L’échec majeur du partenariat euro-méditerranéen (nous y reviendrons) n’a fait qu’en rajouter. Les guerres d’Irak, d’Afghanistan et de Libye ont évidemment accentué les ressentiments et des haines tenaces à l’égard de politiques d’hégémonie et de prédation perçues comme arrogantes.

La crise du monde arabe, ses effondrements et ses guerres, l’extension, qui apparaît sans limites, d’idéologies ultra-sectaires et d’une violence sauvage… puisent leur origine dans cette histoire brutale où les droits des peuples furent trop longtemps écrasés par des régimes profondément anti-démocratiques et violents, et par des puissances extérieures dominantes ne connaissant que des prétentions stratégiques et des convoitises marchandes et financières. Dans des contextes de crise structurelle, de décomposition sociale, d’humiliation latente où les courants progressistes se sont fait laminer, ce sont les forces de l’islamisme politique dans leur diversité qui ont pu cristalliser une partie substantielle de la colère populaire.

C’est donc en réalité toute l’histoire politique du Monde arabe et du Proche-Orient qu’il convient de convoquer pour comprendre – ce qui ne veut pas dire excuser – les cheminements préoccupants de l’expansion du djihadisme. Jusqu’au chaos et aux déliquescences étatiques qui ont permis à l’OEI de s’implanter dans une vingtaine de pays environ, pour accéder en peu de temps à la catégorie de menace essentielle à la sécurité internationale, et plus précisément occidentale. On comprend que les pouvoirs en place, en particulier en Europe, tous les acteurs ayant sciemment ou non alimenté cette consternante et dramatique impasse, puissent chercher aujourd’hui à s’en distancier. On comprend ainsi le refus insistant de s’interroger sur les enjeux réels. Et la peur que s’ouvre en grand la question décisive du pourquoi. D’où, une fois encore, cette obsession à vouloir définir « l’ennemi » comme la source unique des problèmes, ou plutôt, comme contournement ou substitut à l’analyse des problèmes et de leurs causes réelles.

Non pas que cet « ennemi » n’existe pas… Des jeunes fanatisés, de nationalité française notamment, se sont définis eux-mêmes de cette manière en janvier et en novembre 2015 en massacrant, de sang froid, 150 personnes en Ile de France. Mais la question posée ne se résume pas à l’identité et à la psychologie des acteurs. Elle n’est pas non plus celle de la pertinence des mots employés. Celui d’ennemi, comme celui de guerre peuvent et doivent d’ailleurs être discutés dans leur opportunité et leur sens. L’essentiel est dans le politique, dans l’analyse des enchaînements et des causes des phénomènes sociaux et des stratégies qui contribuent à faire l’histoire, avec ses événements et ses tragédies… Parce qu’il faut comprendre les réalités pour agir. C’est l’évidence même.

On dit volontiers que l’histoire s’accélère. Remarquons comment elle se complique aussi. L’OEI, organisation terroriste, a certainement dépassé ce qui caractérise d’ordinaire ce type de groupes armés et de réseaux politico-criminels. L’OEI a conquis de vastes territoires. Elle a accédé à des moyens d’État. Elle dispose de financements propres considérables, d’une véritable armée de milliers de combattants, d’une forme d’administration, d’un contrôle sur des voies et des lignes de communication, sur des infrastructures… Elle peut susciter des attentats et des attaques terroristes mais elle peut aussi engager des opérations militaires plus proches du type conventionnel. Elle est manifestement capable de définir des éléments d’une vision stratégique d’ensemble… Autant de réalités inconnues jusqu’alors dans ce qu’on désigne comme étant du terrorisme. Mais il ne s’agit pas d’un État. D’ailleurs l’OEI prétend-elle construire un État au sens occidental du terme ? Le Califat d’Abou Bakr al-Baghdadi, de toutes façons, n’en a ni tous les moyens (loin de là), ni le statut international de légitimité sans lequel il n’y a ni souveraineté, ni légalité. Il s’affirme comme une force d’occupation, une entité « sui generis » ultra-violente, hors de toute référence de droit, qu’il s’agisse du Droit international, de la Charte des Nations-Unies ou des conventions internationales qui définissent les valeurs et les règles ordonnant les relations internationales, et singulièrement les relations entre les États, acteurs souverains de droit par excellence.

Les causes particulières du développement de ce parasite criminel se situent dans un processus de crises internes aiguës, de longue durée, et de guerres dévastatrices en Irak et en Syrie. Dans les confrontations politico-religieuses internes à l’Irak, Daech est pourtant apparue comme une force politico-religieuse sunnite de « résistance » et de revanche face à un pouvoir d’obédience chiite politiquement et très brutalement sectaire. Quant au régime de Damas, face à la menace, il a cherché à instrumentaliser les contradictions entre les différents courants d’opposition tout en pratiquant une répression criminelle. Il a provoqué la militarisation de la crise. Et dans le contexte exacerbé d’une guerre interne, l’OEI s’est rapidement renforcée, usant aussi d’une extrême violence pour s’imposer et pour contribuer à mobiliser dans le monde arabe, en Europe et jusqu’en Afrique et dans quelques pays d’Asie.

Les principaux acteurs régionaux, Turquie, Arabie Saoudite, Qatar ont laissé faire, et même aidé au développement de cette monstruosité politique qu’on appelle « l’État islamique ». Quant aux acteurs extérieurs, les grandes puissances, elles peinent à définir une stratégie collective et une politique d’ensemble contre un tel phénomène, alors qu’elles n’ont cessé de contribuer à le produire et à le nourrir par leurs stratégies et par leurs interventions militaires meurtrières. Baghdadi, Calife autoproclamé, est d’ailleurs politiquement « né » en 2003 (si l’on peut exprimer les choses ainsi…), avec l’invasion américaine de l’Irak, et avec son incarcération, de février à décembre 2004, dans les camps Bucca et Adder de l’armée des État-Unis, sous une étiquette civile d’agent administratif. Un drôle de fonctionnaire…

L’énorme arsenal de guerre de l’OEI est issu, comme le souligne Amnesty International, de décennies d’un « commerce irresponsable des armes ». Les flux d’armements à destination de l’Irak, couplés à une réglementation déficiente, furent une bénédiction pour les groupes armés et en particulier pour l’OEI. Les armements de cette organisation proviennent de 25 pays différents dont les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. L’invasion militaire des États-Unis en 2003 eut sur ce plan des conséquences négatives considérables en termes de prolifération sauvage. Le démantèlement de l’armée irakienne par celui qui fut appelé le « proconsul » américain Paul Bremer – au delà de l’inculture dont ce choix témoigna – contribua au chaos et à la dislocation d’une institution centrale pour la viabilité de l’État. Il permit aussi à des dizaines de milliers de soldats irakiens de rentrer chez eux, ou en clandestinité, avec leurs armes, tandis que les stocks existants de l’armée et de la police furent pillés.

Ce désastre met aujourd’hui au défi jusqu’à l’ordre international et les conditions de la sécurité. Sur le plan de la tactique militaire, dans une telle situation, les puissances engagées ne savent pas vraiment comment faire : bombardements aériens, interventions de forces spéciales (9), contre-insurrection, intervention massive au sol…Dans tous les cas, rien de tout cela ne peut être efficace sans l’action, sur le terrain, de forces nationales et locales… ce qui a été amplement démontré par les capacités militaires des forces kurdes. L’administration Obama, tirant les leçons des échecs de Bush, n’a d’ailleurs pas cessé de refuser une intervention massive au sol en répétant cette formule imagée : « no boots on the ground » : pas de bottes (militaires) sur le terrain. L’imminence ou le projet d’intervention militaire au sol, de la Turquie et de l’Arabie Saoudite revient pourtant régulièrement dans l’actualité.

Faire reculer les logiques de puissance

C’est bien parce qu’on en est là, dans un contexte où se mêlent les instrumentalisations, les impuissances et les menaces grandissantes, que l’idée d’une réponse collective, celle d’une grande coalition internationale, a pu faire un certain chemin pour évaluer les options sécuritaires nécessaires, et surtout politiques, susceptibles de constituer les bases d’une initiative multilatérale. Cette idée, cependant, n’a pas bénéficié jusqu’ici des impulsions et des initiatives indispensables et suffisantes – c’est le moins qu’on puisse dire – pour qu’elle puisse prendre corps. Le retrait militaire russe de Syrie pourrait cependant permettre quelques avancées… Il y a urgence devant les risques croissants de déstabilisation élargie, en particulier à partir du Yémen et surtout de la Libye. On comprend bien, notamment, qu’une emprise accrue de l’OEI sur la Libye serait un danger direct pour une Tunisie fragilisée, et pour le Maghreb. Et même pour certains pays du continent africain où le djihadisme est une réalité préoccupante : dans la région sahélo-saharienne ou un peu plus au Sud avec Boko Haram, mouvement djihadiste lié à l’OEI, responsable de multiples massacres, actif au Nigéria, au Cameroun et à la frontière du Niger…. Ce danger alimente les spéculations et les appels pour une deuxième intervention militaire occidentale en Libye… comme si la première, en 2011, n’était pas déjà une cause majeure du chaos et d’un véritable désastre sécuritaire régional.

Au Proche-Orient, l’extension de Daech a ralenti en Irak. L’OEI perd du terrain en Syrie mais elle en reprend et elle frappe ailleurs. Les djihadistes ont refait surface au Mali. Les risques sont évidents. On voit cependant avec une certaine stupéfaction comment les politiques et les intérêts de puissance continuent de dominer malgré la menace et la multiplication des attaques terroristes sur le plan international. La confrontation n’oppose pas seulement un axe russo-iranien lié à une cohérence politico-religieuse chiite, à une coalition américano-saoudienne rassemblant un camp arabe sunnite. Chacune des puissances régionales alliées de Washington a sa propre stratégie et concentre l’essentiel de ses moyens non pas principalement contre Daech, mais contre un ou plusieurs autres adversaires « prioritaires » à combattre. Les Kurdes et le régime de Damas pour la Turquie. L’Iran et les Houthistes du Yémen (chiites d’obédience zaïdites) pour l’Arabie Saoudite. Le Hezbollah et le régime de Téhéran pour Israël (qui se permet de soigner des combattants djihadistes dans ses hôpitaux)… Quant à la République Islamique d’Iran, elle s’est engagée dans la bataille militaire contre l’OEI et au côté du régime de Damas, tout en gérant avec prudence et une certaine subtilité son accord avec les Occidentaux concernant le nucléaire et la levée des sanctions qui la frappe. On constate, enfin, que la Russie est accusée en permanence d’agir d’abord en fonction de sa propre stratégie et de ses propres intérêts. Ce qui est vrai. Mais les États-Unis et leurs alliés font-ils autre chose ?

Cette complexité traduit la réalité de l’ordre (ou du désordre) mondial actuel. Elle témoigne de vives contradictions et encourage toutes sortes de discours et d’hypothèses, parfois farfelues et souvent dangereuses, sur un soi-disant nouvel ordre en gestation à la faveur de cette crise. En septembre 2014, l’effacement au bulldozer, par l’OEI, de la frontière syro-irakienne était censé annoncer cette perspective d’un nouvel ordre. Certains « experts », aux États-Unis, en Israël ou en France notamment, sont allés, eux aussi, jusqu’à prôner une telle option. Par exemple une configuration totalement nouvelle, avec un démantèlement de la Syrie et de l’Irak, et la constitution d’un État sunnite pour « sauver » l’ordre actuel, en agitant le mythe d’un nouveau découpage régional comme solution aux problèmes posés. Il est difficile de repérer ce qu’il y aurait de « salvateur » dans la constitution d’Etats confessionnels. De telles options vont plutôt dans le sens de la déstabilisation recherchée par l’OEI. Ces propositions visent dans les faits à conforter les puissances dominantes et les puissances régionales, Turquie et Arabie Saoudite, au nom de l’épuisement des accords Sykes-Picot qui, en 1916, avaient défini des frontières étatiques et établi un certain partage colonial au Proche-Orient. En vérité, la question n’est pas de savoir si les Accords Sykes-Picot sont encore pertinents. Ce n’est pas par les « miracles » de géopolitique qu’on résoud les conflits. Nonobstant le règlement de la question kurde, devenue enjeu majeur dans la crise syrienne, sans qu’on puisse savoir aujourd’hui quelle en sera l’issue politique… Plus généralement, on ne mesure pas non plus quels seront, au final, les résultats des processus actuels d’éclatements et de décompositions. Comment les déstructurations étatiques et institutionnelles en cours pourraient-elles ne pas avoir de conséquences ?

Souvenons-nous, cependant, comment, il y a vingt ans, l’éclatement ou le dépeçage de la Yougoslavie, avec une redéfinition des frontières sous la pression de l’Allemagne, au bénéfice des pays de l’OTAN et de leurs ambitions à l’Est, a nourri un conflit des plus meurtriers. Avec, là aussi, des flux de réfugiés par centaines de milliers. On voit aujourd’hui que la stratégie occidentale – au delà de divergences réelles à l’époque – n’a pu apporter ni solution durable, ni stabilité, et aucune réponse de fond aux attentes sociales et démocratiques. Tout en permettant à la menace djihadiste, y compris à l’OEI, de s’implanter dans les Balkans, notamment en Bosnie. Cette extension du djihadisme a profité de l’influence politique, des financements et des investissements des pays du Golfe, notamment de l’Arabie Saoudite. Ces pays ont, ici aussi, contribué à une instrumentalisation intégriste de l’Islam proche de la lecture wahhabite saoudienne… N’a -t-on ainsi rien appris du jeu mortel des puissances sur l’échiquier fragile des frontières, de la sécurité internationale et de la paix ?

L’exigence fondamentale de la reconstruction

Le problème posé au Proche-Orient ne réside donc pas dans la recherche et la programmation d’un nouveau partage. Ce retour d’une pensée d’essence coloniale ne peut certainement pas contribuer à la réflexion sur les solutions nécessaires. La transformation volontariste du tracé des frontières est un exercice périlleux qui ne pourrait qu’exacerber encore les tensions, les conflits et la décomposition en cours. La question posée est celle d’une reconstruction. Une reconstruction politique, sociale, économique, culturelle… Il est, en effet, indispensable de reconstruire ce que les politiques de puissance, les guerres et les crises ont contribué à détruire : des sociétés, des institutions, des consensus nationaux et culturels, des États souverains…

Il est donc nécessaire de rappeler ce que les Européens avaient présenté en 1995 pour la Méditerranée (10) et, vingt ans auparavant, en 1975 pour l’Afrique (11), comme une grande ambition, un engagement pour un futur commun, un partenariat en faveur du développement. L’échec patent de ces deux projets doit être inscrit au tableau compliqué des causes de la crise du monde arabe et des pays d’Afrique. Leurs orientations néo-libérales, dans l’esprit de zones de libre-échange, ont été délibérément conçues et adaptées pour favoriser en priorité les intérêts commerciaux et financiers du capital européen et la constitution de zones d’influence. Sans que jamais une dynamique économique et sociale puisse réellement profiter aux peuples concernés. Le partenariat euro-méditerranéen est aussi l’illustration spécifique de l’indigence politique et de l’incapacité de l’Union européenne (au delà de ses financements, il est vrai importants) à contribuer au déclenchement d’un processus de règlement politique concernant la question de Palestine.

Les crises du monde arabe et d’Afrique font partie des enjeux à relever et des combats à mener. Parce que les dirigeants de l’Union et des États européens ne veulent pas reconnaître les causes véritables de l’explosion sociale du monde arabe et de l’effondrement d’une partie de l’Afrique. Parce que ces crises structurelles sont aussi le fruit du néocolonialisme, des engagements non tenus et d’une conception de la « coopération » fondée sur l’intérêt des patronats et de la finance, sur l’intérêt des puissances européennes dominantes. A quand une grande politique de relance et de refondation mobilisatrice efficace du partenariat euro-méditerranéen et des accords UE/ACP (Afrique, caraïbe et Pacifique) ?

Assurer la sécurité dans l’ensemble de la région méditerranéenne et jusqu’en Afrique, refonder un ordre international de stabilité, de sécurité collective et de paix…voilà qui n’est certainement pas de la seule responsabilité des pays de l’Union Européenne, à supposer que ceux-ci aient les moyens d’une telle vision et la volonté de la réaliser… Mais cela passe nécessairement par une reconstruction qui touche aux conditions de la coopération pour de véritables partenariats en faveur des échanges et du développement dans toutes ses dimensions.

Il est aussi indispensable de dépasser les intérêts et les politiques de puissance par les progrès du multilatéralisme. Cette perspective semble rester aléatoire, tellement les stratégies nationales et les ambitions sont contradictoires. Mais le niveau de crise est si élevé, et les acteurs directs de la déstabilisation si problématiques que les menaces sont maintenant immédiates et réelles pour tout le monde. L’Arabie Saoudite, par exemple, est logiquement accusée d’avoir concrètement contribué à la montée en puissance de l’OEI. Et pas seulement pour avoir favorisé, depuis des lustres, la diffusion de l’idéologie wahhabite et son ultra-radicalisme porteur de violence. Mais le Royaume saoudien est aujourd’hui lui-même menacé dans sa stabilité par cette extension du djihadisme : 2500 saoudiens auraient rejoint les rangs de l’OEI. Quand on joue avec le feu on prend toujours le risque de se brûler.

L’idée d’une réponse politique collective, si elle parvenait à faire son chemin, ne sera donc pas l’expression des bons sentiments mais avant tout le fruit des intérêts bien compris, et dans ce cadre réaliste, de la conscience pour chacun de sa propre responsabilité et d’une responsabilité commune. D’autant qu’aucun État, si puissant soit-il, n’a la capacité, à lui seul, de vaincre Daech et d’obtenir un règlement politique de la crise syrienne. On attend ainsi des initiatives déterminées de la France et de ses partenaires européens. Viendront-elles ?

Riyad, Téhéran, Ankara

ou le jeu brûlant des rivalités.

Au Proche-Orient, le jeu des puissances ne laisse pas d’inquiéter. Les provocations se succèdent et, avec elles, augmentent les risques d’affrontements politiques et militaires. L’escalade semble jusqu’ici contrôlée mais il faut bien analyser le fil des événements. Le risque d’enchaînements non maîtrisés reste important. Lorsque la Turquie choisit d’abattre un chasseur-bombardier russe – alors que d’autres options d’avertissement que le tir étaient possibles -, lorsque l’Arabie Saoudite choisit d’exécuter un chef religieux chiite reconnu au delà même des frontières du Royaume saoudien… il faut mesurer la portée de ces actes qui montrent une volonté d’affrontement. Les batailles autour d’Alep, deuxième ville et « capitale économique » de Syrie, ont été porteuses d’un danger réel de confrontations armées de puissances. Malgré une trêve des combats ce climat d’hostilité entretient, entre la Russie et les pays de l’OTAN, des tensions déjà stimulées par la crise ukrainienne. Le langage de la Guerre froide a refait surface dans un contexte stratégique préoccupant de menaces d’interventions militaires, de réarmement et de militarisation.

Un premier dialogue s’était pourtant installé entre Riyad et Téhéran. Un tout début de processus de règlement politique de la crise syrienne fut acté dans une résolution adoptée à l’unanimité du Conseil de Sécurité de l’ONU, le 18 décembre 2015 (12). Mais rien n’y fit. Les provocations turques et saoudiennes visaient en réalité à empêcher toute coopération internationale avec la Russie et l’Iran. C’est le choix des stratégies de puissance au mépris des conséquences et des risques. Au mépris de ce qui devrait pourtant dominer aujourd’hui dans notre monde « global » : la responsabilité collective.

Le soutien d’Ankara – aujourd’hui amplement documenté et démontré – aux djihadistes de l’OEI, et la guerre anti-kurde du Président Erdogan démontrent un positionnement turc belliqueux et passablement irresponsable… quand les exactions commises ne sont pas tout simplement criminelles (13). La Turquie, malgré de formelles dénégations, n’a cessé d’acheter du pétrole et du coton à des intermédiaires liés à l’OEI. Elle a longtemps fermé les yeux sur la présence et les passages de la frontière turco-syrienne, de combattants de cette organisation. Elle a fourni des armes à l’OEI, dans le cadre d’un trafic que le grand quotidien Cumhuriyet a eu le courage de révéler, ce qui lui vaut une sévère répression puisque des charges très lourdes pèsent sur deux journalistes de ce quotidien qui risquent une peine de prison à perpétuité. En Turquie, une trentaine de journalistes sont aujourd’hui emprisonnés. L’autoritarisme du régime turc, qui entretient un climat de peur et de guerre, atteint des niveaux qui font dire à beaucoup que cela rapproche ce pays d’un fascisme qui ne veut pas dire son nom. « Il n’y aura bientôt plus de raison de ne pas l’appeler dictature… » souligne Kadri Gürsel, éditorialiste dans cet autre grand quotidien qu’est Milliyet (14). Il est d’autant plus consternant que les autorités françaises et européennes font du Gouvernement turc un partenaire privilégié à qui l’on continue de promettre une adhésion prochaine à l’Union Européenne en fermant complaisamment les yeux sur la répression militaire qui s’abat sur les kurdes et en mettant systématiquement à l’écart le Conseil Démocratique Syrien (CDS), seule organisation laïque et démocratique… et qui comprend les kurdes. L’engagement d’une reprise des négociations sur l’adhésion turque à l’UE a d’ailleurs été pris… à contrario total de ce qui serait nécessaire : des sanctions, le gel du processus d’adhésion et une gestion des relations bilatérales dans la plus grande fermeté.

Quant à l’Arabie Saoudite – un des pays les plus répressifs du monde – dans un contexte régional de tensions et de guerre, elle considère devoir faire face à une double menace contre sa « légitimité » religieuse et sa crédibilité de puissance arabe dominante : la menace d’un djihadisme sunnite rival et déstabilisateur (qui a pourtant bénéficié de financements et d’aides saoudiennes conséquentes), et la menace de cette autre théocratie qu’est la République Islamique d’Iran, rival politique, idéologique et économique majeur.

La constitution par Riyad d’une coalition, dite anti-terroriste, de 34 pays essentiellement sunnites et excluant l’Iran, confirme, si besoin était, cette obsession saoudienne permanente vis à vis de l’Iran.

Une obsession qui conduit ce régime autocratique des rois et des princes à prendre le risque irresponsable d’une déstabilisation du Liban (15) afin d’atteindre le Hezbollah. Parce que cet allié de l’Iran joue un rôle officiel important dans le Pays du cèdre. Il est vrai que Téhéran, à la faveur de l’accord passé avec les « 5+1 » (16) sur le nucléaire militaire, s’affirme de plus en plus comme une puissance à part entière dont les intérêts sont opposés à ceux de l’Arabie Saoudite. L’Iran, en effet, a besoin de partenaires et de coopérations pour sortir de l’isolement et des sanctions internationales. Dans la confrontation avec Riyad, elle prend garde ainsi à ne pas alimenter l’escalade.

L’Iran et l’Arabie Saoudite s’affrontent cependant sur le plan énergétique dans un affrontement de grande dimension sur l’enjeu stratégique des acheminements d’hydrocarbures par oléoducs (ou pipelines), générateurs de royalties et surtout moyen d’accès aux marchés européens. Cela dans une région où, déjà, l’exploitation des ressources – par exemple les gisements de Méditerranée orientale -, fait l’objet de rivalités aiguës. On constate aussi une opération saoudienne visant à une chute brutale des cours du pétrole qui ont effectivement atteint leur plus bas niveau depuis la crise de 2009. Le prix du baril a perdu plus de 70 % de sa valeur depuis juin 2014.

Contrairement aux contextes énergétiques créés lors des précédents conflits au Proche-Orient, la situation de guerre dans cette région ne provoque aucune flambée des prix, tellement le surplus de production au niveau international garantit contre tout risque d’interruption ou de difficultés d’approvisionnement. Et la tendance à la baisse est donnée pour durer, sauf si un accord pouvait intervenir au sein de l’OPEP. Certains pays du cartel ont en effet besoin d’une reprise des cours à la hausse. En attendant, la perspective d’un retour de l’Iran sur les marchés d’exportation ne fait qu’en rajouter sur la pression à la baisse.

Le contexte est particulièrement conflictuel puisque c’est Riyad qui a bel et bien décidé de casser les prix en inondant le marché. L’objectif est, notamment, d’entraver les ambitions de l’Iran qui veut effectivement pousser sa production en revenant sur le marché mondial. Il est aussi de casser la concurrence du pétrole de schiste des États-Unis, tout en faisant payer à Barak Obama la conclusion – objectivement positive – de l’accord des « 5+1 » avec Téhéran sur le nucléaire iranien.

La baisse des cours pétroliers n’est donc pas le seul effet de la faiblesse de la croissance en Europe et en Chine. Même si cela pèse lourd. Cette chute – à des degrés divers – a des conséquences négatives sur tous les pays producteurs. L’Arabie Saoudite et les pays de Golfe restent cependant, parmi ces producteurs, les seuls à disposer d’une forte résistance financière face à la dégringolade brutale des prix à laquelle Riyad a contribué si activement. Cette descente assez vertigineuse des cours profite aux consommateurs occidentaux en particulier, mais elle constitue un sérieux handicap pour les pays producteurs – puissances émergentes ou non – de forte population ayant d’importants besoins en termes d’investissements et de budgets publics. Ainsi, la pression saoudienne ne peut avoir que de dures conséquences financières notamment pour l’Algérie, l’Irak, l’Iran, le Nigéria, la Russie, le Venezuela. Autant de pays qui comptent à eux seuls (mais bien d’autres sont concernés) quelque 500 millions d’habitants, ce qui n’est pas rien… Le cynisme des dirigeants de la pétro-dictature saoudienne paraît sans limites. La pression à la baisse des hydrocarbures contribue donc aux difficultés de l’économie sur le plan international alors que 2016 s’annonce comme une année d’exacerbation de la crise… et de difficultés accrues pour les peuples qui paieront le prix de la politique de l’Arabie Saoudite et de ses acolytes du Golfe. De quoi alimenter encore, dans bien des pays, les causes de l’amertume et de l’hostilité populaire.

L’ajustement structurel comme cause aggravante

Si l’exigence est à la reconstruction, nul ne doute que les perspectives économiques et sociales de l’ensemble des pays du monde arabe et du Moyen-Orient sont à prendre en considération avec la plus grande attention. Un intéressant document de travail (17) de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), analyse les projections 2010-2020 du FMI concernant les dépenses publiques de 187 pays dont ceux qui nous intéressent ici particulièrement. Ce document révèle deux phases distinctes dans les différentes configurations des dépenses publiques depuis les débuts de la crise économique globale. Durant la première phase (2008-2009), beaucoup de pays ont introduit des mesures fiscales de stimulation et d’expansion des dépenses. La seconde (2010 et après), se caractérise par des mesures d’ajustement structurel.

En 2010, les coupes budgétaires furent très importantes en dépit de besoins urgents d’aides publiques pour des populations vulnérables. Selon les projections du FMI, 2016 devrait être le début, jusqu’en 2020, d’un second choc, une seconde période de contraction globale des dépenses avec des réductions qui devraient impacter quelque 132 pays. Six milliards de personnes (!), soit 80 % de la population mondiale, d’ici 2020, devraient être affectées par des mesures d’austérité : élimination ou réduction de subventions, diminution des salaires, rationalisation des filets sociaux de sécurité, réforme des retraites, restructuration du marché du travail et de la santé… Et le document de travail de souligner que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord – parmi d’autres régions – subiraient les coupes les plus sévères durant ce second choc. « On s’attend à ce que les populations de plusieurs régions en développement soient frappées exceptionnellement durement, particulièrement plus de 80 % des habitants du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord » (18).

L’avertissement est donné… mais qui s’en inquiète ? Qui alerte sur les dangers des politiques conduites sous les directives du FMI ? Il est évidemment impossible de ne pas mettre ces constats inquiétants en relation directe avec la crise dans le monde arabe et en Afrique, avec les effondrements politiques, sociaux et institutionnels en cours. Le document de l’OIT souligne, en effet, de façon opportune, les risques de l’ajustement structurel dont la poursuite handicape la croissance et « contribue à l’instabilité politique et sociale ». « Cette note – indiquent ses auteurs – encourage les responsables politiques à reconnaître le coût élevé des stratégies d’ajustement sur le plan humain et pour le développement, et à prendre en considération la possibilité de politiques alternatives qui puissent apporter un redressement favorable à tout le monde ».

Les contextes économiques et sociaux sont décisifs, bien sûr. Mais ils n’expliquent pas tout. Les causes sociétales, politiques, géopolitiques, idéologiques, historiques de la crise majeure du monde arabe ne peuvent toutes apparaître dans les rapports des institutions financières internationales et des institutions spécialisées de l’ONU. Cependant, même la Banque mondiale, dans un « Baromètre arabe 2012-2014 », élargit l’analyse et montre quelles revendications prioritaires des classes moyennes et populaires, apparues lors du Printemps arabe, ont mis à nu les causes de cette crise (19).

Selon ce baromètre, les personnes interrogées citent la lutte contre la corruption (64,26%), l’amélioration de la situation économique (63,55%), les libertés publiques et politiques et l’émancipation face à l’oppression (42,40%), la dignité (28,77%).

Selon la Banque mondiale, « la région Moyen-Orient et Afrique du Nord pose une énigme » : pourquoi des « révolutions » éclatent-elles à partir de la fin 2010, demande-t-elle, alors que cette région a atteint les Objectifs du Millénaire pour le Développement en matière de réduction de la pauvreté, et fait d’importants progrès vers réduction de la famine, de la mortalité infantile et maternelle, de la scolarisation ? La Banque répond en soulignant « un mécontentement généralisé des populations…quant à la qualité de leur vie », avec une dégradation qui ne se traduit pas forcément dans des données macro-économiques objectives, mais qui deviennent manifestes dans « des données d’opinions issues des enquêtes sur les valeurs » concernant par exemple « la qualité des services de l’État, la corruption et le clientélisme ». Les mots sont choisis et les formulations pondérées, mais la réalité est celle de frustrations sociales et politiques massives : une souffrance et une colère collectives.

Toutes ces données explicatives montrent la complexité des causes multiples de la crise du monde arabe et de ses effets politiques, sociaux et sociétaux. Elles réduisent à néant l’argument spécieux de ceux qui font mine de s’indigner devant ce qu’ils appellent – dans une formule un peu stupide – des « excuses sociologiques ».

Tirer la sonnette d’alarme

Comment peut-on laisser cette région en proie à des processus de dégradation aussi inquiétants, à des menaces aussi graves en se satisfaisant de la désignation de l’ennemi ? Comment ne pas tirer la sonnette d’alarme devant l’accumulation des facteurs qui, justement, font grandir cet ennemi en donnant à des millions de personnes toutes les raisons du ressentiment, de l’exaspération et de la radicalité, et même de la violence contre des pouvoirs, des régimes et des puissances extérieures qui, pour leur seuls intérêts, ont fait ce qu’il fallait pour les conduire dans une telle impasse ? Comment ne pas voir à quel point cette impasse sociale totale nourrit les angoisses et les haines, alimente les conceptions idéologiques les plus agressives et les plus sectaires ? Comment refuser l’idée que la guerre alimente l’escalade de la violence et les extrémismes ? Comment prétendre qu’expliquer c’est vouloir excuser alors que la recherche des causes est, précisément, le meilleur moyen d’identifier toutes les responsabilités ?

Comment, enfin, ne pas voir que les guerres et les chaos de Syrie, d’Irak, de Libye, du Yémen, en provoquant une immense détresse et des réfugiés par centaines de milliers, sont en train de détruire les ressources économiques et sociales, les infrastructures, les institutions, la cohésion sociale de ces pays ? C’est tout le Proche-Orient qui va en souffrir pour longtemps en prolongeant encore les ressorts de la violence politique, les sources de l’extension du djihadisme. Mais d’autres, c’est sûr, vont pouvoir en profiter…

La perspective d’un second choc d’austérité pour la période 2010-2020, notamment pour l’ensemble de la région Moyen-Orient / Afrique du Nord risque d’aggraver encore les causes structurelles de l’effondrement. Pourquoi cet enjeu, pourquoi cette perspective dramatique est-elle passée sous silence ? N’est-ce pas une partie du problème ?

Il faut évidemment en finir avec les politiques d’austérité et d’ajustement structurel – dont on mesure le caractère nuisible – pour enrayer la possibilité de tragédies supplémentaires, empêcher que l’ensemble du monde arabe et une grande partie de l’Afrique ne plongent encore plus profondément dans la crise.

La Banque mondiale a annoncé le 10 octobre 2015 une « nouvelle initiative conjointe pour mobiliser un appui supplémentaire en faveur des réfugiés, de la reprise et de la reconstruction au Moyen-Orient et en Afrique du Nord » (20). Mais que peut valoir cette initiative et l’appel de Ban Ki-moon, Secrétaire Général de l’ONU, à « une nouvelle approche », si la mesure de l’urgence n’est pas prise en compte, si les rivalités de puissance exacerbent les confrontations armées, si l’ampleur et la nature des besoins sociaux des peuples concernés ne sont pas considérées comme les premières exigences ?

Ce sont toutes les causes, toutes les conditions du développement durable, de la sécurité collective et du règlement des conflits qui doivent être mises au centre des débats, au cœur de la nécessaire identification des responsabilités politiques. En France et en Europe, les forces de la gauche – celles du changement social – ne peuvent être elles-mêmes, et gagner en crédibilité – elles en ont bien besoin – si elles ne sont pas porteuses d’alternatives d’ensemble se situant à un niveau élevé de critiques, de ruptures et de propositions nécessaires. Il faut réapprendre à penser la société et le monde… dans la plus grande lucidité.

1) « Notre guerre », Le Point, No 2254, 19 11 2015, page 13.

2) idem page 7.

3) « Un Pearl Harbor à la française », Pascal Bruckner, Le Point, 19 11 2015, pages 106 et 107.

4) Voir L’Humanité du 25 11 2015, page 5.

5) Hernando De Soto (économiste péruvien), Le Monde du 30 12 2015.

6) Le jeudi 26 novembre en réponse au sénateur communiste Christian Favier qui l’interrogeait à propos des attentats, de la jeunesse et son avenir.

7) « Terroristes. Les 7 piliers de la déraison », Marc Trévidic, Le Livre de Poche, 2013, page 7.

8) Voir « Qui est l’ennemi ? », Alain Bauer, CNRS éditions, 2015.

9) Les États-Unis, la Russie et certaines puissances puissances de l’Ouest européen, dont la France, disposent de forces spéciales actives sur les champs de bataille.

10) Il s’agit du partenariat euro-méditerrannéen lancé à Barcelone en 1995, fondé aujourd’hui sur des accords d’association bilatéraux entre l’UE et les Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée.

11) Il s’agit des accords économiques passés entre l’UE et les Pays d’Afrique, des Caraibes et du Pacifique suite à la Convention dite de Lomé conclue en 1975.

12) Il s’agit de la résolution 2254.

13) L’armée et les forces de l’ordre de Turquie ont commis des massacres, y compris de civils, par exemple à Cizre le 7 février 2016, où une soixantaine de personnes ont été exécutées dans une cave où elles cherchaient protection.

14) Voir son interview à l’Obs, No 2675, 11 02 2016.

15) L’Arabie saoudite a suspendu son assistance militaire au Liban alors que les équilibres politiques fragiles de cet État sont directement menacés dans la crise régionale. Elle a exacerbé les tensions en faisant classer le Hezbollah comme organisation « terroriste » par le Conseil de Coopération du Golfe (6 pays et émirats de la péninsule arabique).

16) Les 5 membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne.

17) « The decade of adjustment : a review of austerity trends 2010-2020 in 187 countries », Isabelle Ortiz, Matthews Cummins, Jeronim Capaldo, Kalaivani Karunanethy, ILO Social Protection Department, Working paper No 53, 2015.

18) Le document indique que plusieurs autres régions mondiales devraient subir le même sort : Amérique latine et Caraibes, Europe de l ‘Est, Asie centrale.

19) Rapport de suivi économique de la Région Moyen-Orient / Afrique du Nord, Banque mondiale, octobre 2015.

20) Voir le site : http://banquemondiale.org

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (3)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

2ème partie

DU « MAL ÊTRE » ARABE
A LA CRISE DE CIVILISATION

Une pathologie de l’Islam ?

Dans ses « Considérations sur le malheur arabe », Samir Kassir (1) écrit que « le mal être est la chose du monde arabe la mieux partagée ». Mais, ce « mal être », d’où vient-il ? Cet intellectuel libanais, progressiste de renom, n’hésite pas, lui, à expliquer… Il n’est d’ailleurs pas le seul, ici et là-bas, à démontrer ainsi la vanité et l’indigence du discours stigmatisant une prétendue « culture de l’excuse » et sur « l’irresponsabilité » présumée de ceux pour qui la violence politique et le terrorisme méritent explication parce qu’ils ont effectivement des causes sociales complexes dans des contextes déterminés. Tout cela, en effet, ne peut se réduire à la seule culpabilité des individus. Il faut donc distinguer ce qui ressort du politique et ce qui relève du judiciaire. C’est précisément cela la force et la pertinence d’un état de droit. Celui-ci contraint au devoir de justice, tandis que la qualité de citoyen implique la réflexion et l’action démocratique nécessaires afin de transformer le contexte politique et social pour faire progresser toute la société dans la maîtrise de son avenir… Les citoyens devenant de cette façon des acteurs responsables et souverains.

Si l’on veut commencer à comprendre ce « mal être «  du monde arabe, il devient nécessaire de saisir les causes de la crise profonde qui le caractérise depuis des dizaines d’années, et le poids réel du religieux et de l’idéologique dans cette crise. Certains reprennent cette vieille formule selon laquelle l’intégrisme ou l’islamisme politique seraient une « pathologie de l’Islam », espérant peut-être bénéficier de la notoriété médiatique d’Abdelwahab Meddeb, essayiste et écrivain tunisien qui publia en 2002 un ouvrage sur la question (2). Un ouvrage qui fait d’autant plus débat que son auteur est accusé d’une certaine complaisance vis à vis de la dictature de Ben Ali (3). Toujours est-il que Manuel Valls (le 17 novembre 2015, sur France Inter), mais aussi Jean-Pierre Rafarin (le 19 novembre 2015, sur France 2) ont utilisé la formule. L’usage de celle-ci nécessite beaucoup de vigilance afin que soit évité l’amalgame qui consiste à criminaliser la religion musulmane elle-même au nom de la critique de l’islamisme politique, et de la nécessaire condamnation du djihadisme. La possibilité d’une instrumentalisation d’extrême droite, ou tout simplement islamophobe, de cette approche reste prégnante.

Dans un récent hors série de L’Obs (4), Jean Daniel termine un éditorial en soulignant qu’aujourd’hui « il se trouve que l’Islam s’installe de plus en plus dans un islamisme qui impose le fanatisme ». Ici, l’affirmation d’un continuum entre l’Islam et le fanatisme comporte un certain risque. Disons qu’il y a là, sous-jacent, un débat de grande complexité sur l’Islam lui-même, sur les textes, sur les traditions… Mais comme l’écrit Soheib Bencheikh (5), à propos de l’enseignement religieux : « celui-ci a été élaboré et formulé entre le VIII ème et le XII ème siècle, et n’a connu depuis ni réforme, ni mise à jour. L’expression identitaire des musulmans se trouve alors gravement décalée par rapport aux besoins réels et aux véritables attentes de notre époque ». Il y a donc bien une question quant à la religion elle-même, c’est à dire une problématique idéologique et historique. Une problématique qui est donc en débat chez les musulmans eux-mêmes.

Devenir le sujet de sa propre histoire

Le problème essentiel réside certainement dans une crise globale, un effondrement des conditions et des structures politiques, institutionnelles, sociales, économiques permettant de construire un avenir. Il s’agit d’une formidable crise identitaire dans une impasse structurelle issue à la fois d’une situation concrète et d’un lourd sentiment d’impuissance face aux souffrances sociales, face aux défis sociaux et de souveraineté à relever, face à un monde occidental dominateur, acteur colonial hier, acteur impérialiste, à volonté hégémonique aujourd’hui.

Les régimes issus du nationalisme arabe après la deuxième guerre mondiale sont aujourd’hui à bout de souffle et inaptes à offrir un avenir décent à leur peuple. Ils n’ont tenu si longtemps que par le despotisme, le clientélisme, la répression… Jusqu’à ce que les mouvements du Printemps arabe – nous l’avons vu – révèlent l’épuisement de leur mode de développement et de leur système de pouvoir.

C’est ce cumul de souffrances sociales et de dépossession politique qui fait ce « mal être » et l’impasse majeure dans laquelle le monde arabe a été entraîné. Les logiques de puissance, les interventions militaires, les diktats néo-libéraux, les pratiques permanentes de répression, l’agression coloniale israélienne… Tout cela a contribué à des oppositions radicales et même violentes qui ont véhiculé à dessein une lecture intégriste de l’Islam, idéologiquement instrumentalisée et politiquement mobilisatrice. Ce n’est pas une tendance nouvelle. Déjà, en 1980, mais dans un contexte très différent, encore marqué par les luttes d’émancipation de la période précédente, Jacques Berque écrivait : « Oui, l’Islam à qui, voici près d’un siècle déjà, Renan promettait une extinction rapide et sans appel, le voici qui se présente dans la région afro-asiatique comme le grand redresseur des lésions et des déceptions » (6).

Le sacré est donc une force. Le religieux est une force puissante de mobilisation et de critallisation d’identités. Il peut permettre – on le constate aujourd’hui dans les développements idéologiques accompagnant le djihadisme – d’imposer un dogme absolument indiscutable comme « légitimité », et de désigner, par là même, qui sont les mécréants, les apostats, c’est à dire les ennemis à combattre. Ainsi, la survalorisation du facteur idéologique identitaire fonde cette « pathologie du politique » en vertu de laquelle expliquer serait déjà excuser, refuser de désigner l’adversaire, refuser la guerre prétenduement « nécessaire »… La dérive identitaire des uns se fait alors le miroir de celle des autres. Thibault de Montbrial, avocat pénaliste au Barreau de Paris – qui rappelle lui même avoir servi dans les parachutistes de l’Infanterie de Marine (celle qu’on appelait « la Coloniale ») – illustre le danger de cette escalade des identités lorsqu’il écrit : « quoi qu’en pensent tous ceux dont le discours est construit sur la flagellisation de la République, la référence constante à la colonisation et un désamour masochiste pour la France, les djihadistes ne sont pas le fruit de notre propre errance, mais celui d’un prosélytisme politique fondé sur une certaine lecture de l’Islam, et dont le but est d’imposer la loi islamique par les armes » (7). Beaucoup désignent cette escalade comme un « choc des civilisations ». C’est en réalité une confrontation alimentée par des idéologies sectaires et identitaires qui tendent à effacer la problématique des causes réelles.

Une jeunesse en radicalisation dans le monde réel

La recherche des causes s’impose d’autant plus que la nature et la dimension des actes de terreur commis par l’OEI et d’autres formations djihadistes provoquent une stupeur légitime et bien des interrogations. Racket, kidnappings, viols et esclavage sexuel, tortures, décapitations et exécutions sommaires, châtiments cruels, crimes de masse, destruction du patrimoine culturel et de biens religieux… Toutes ces pratiques n’ont évidemment rien à voir avec les valeurs de la religion musulmane.

On sait que des formulations violentes figurent dans le Coran, un texte datant du début du 7ème siècle… comme on en trouve aussi, notamment, dans la Bible. Ceci rappelle qu’un texte, aussi fondamental qu’il puisse être, ne peut être lu et interprété qu’en fonction du contexte historique dans lequel il fut produit. Et nul ne peut instrumentaliser les tragédies d’aujourd’hui pour faire oublier que les musulmans de France, au-delà d’une petite minorité active, respectent des pratiques qui contredisent l’affirmation récurrente selon laquelle l’islam serait incompatible avec les valeurs de notre République.

Comment juger, alors, les parcours de ceux qu’on appelle des « djhadistes français » (ou d’une autre nationalité européenne) ? Pour beaucoup d’entre eux, ils furent d’abord des délinquants de droit commun ayant eu affaire à la justice, parfois à la prison, condamnés pour des délits ou pour des exactions de petits voyous. Khaled Kelkal, Mehdi Nemmouche, Said et Cherif Kouachi, Amedy Coulibaly, Abdelhamid Abaaoud, Salah Abdeslam, Omar Mostefaï, et de nombreux autres djihadistes ont un profil de ce type ou peu s’en faut. C’est ce que les enquêtes ont confirmé au fil des années et des attentats.

Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales – EHESS), ou Olivier Roy, (politologue, spécialiste de l’Islam, Professeur à l’Institut universitaire de Florence) soulignent qu’il ne s’agit pas d’une radicalisation islamiste mais, à l’inverse, d’une « islamisation de la radicalité ». On peut interpréter cette formule comme la désignation d’une carence d’intégration, une exclusion du système économique et institutionnel dans un contexte d’inégalités, de chômage, de discriminations, de frustrations sociales profondes. Cette approche – contestée non sans arguments par François Burgat (8) ou Gilles Kepel – a le mérite de souligner l’importance de la situation sociale dégradée et le sentiment de rejet ou d’humiliation de jeunes Français en recherche, dans une révolte personnelle, d’une situation sociale de dignité, d’une grande cause, d’un sens à leur vie… Mais elle n’est réellement pertinente que si elle intègre aussi la réalité d’un fondamentalisme islamique qui, relativement, s’affirme. Ce processus de « radicalisation » ne peut s’analyser de façon univoque. Il cristallise les parts de condition sociale, mais aussi de politisation, de modèles idéologiques et de mémoire qui contribuent à la motivation. Cette jeunesse en radicalisation, en effet, ne vit pas en dehors de l’histoire réelle d’un monde de guerres, de dominations, d’injustices… Tout cela peut nourrir des désirs de revanche ou de vengeance qui trouvent une « légitimation » dans une construction idéologique faite de normes strictes et de vérités dogmatiques et intouchables. Mais une construction qui peut être eschatologique et criminelle, à la dimension d’une révolte agressive contre la société, dans un monde qui étouffe l’espérance.

Une histoire qui est aussi pleinement la nôtre

Comprendre. Comprendre en cherchant la dialectique compliquée des causes et des processus sociaux à l’oeuvre… Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire si l’on veut vraiment être capables de faire face et d’anticiper. Parce qu’il s’agit d’une crise de notre mode de développement, rien de moins. Une « fin de civilisation » dit le philosophe Jean-Luc Nancy (9). Analyser pour comprendre est donc une responsabilité. Il faut l’assumer avec exigence. Il est urgent de passer de la peur à des formes d’intelligence collective et de maîtrise politique véritable.

On ne peut se contenter de formules à la pertinence relative ou franchement contestables, comme on en trouve à la pelle dans les médias et dans les discours politiques. Le besoin de connaissance et d’expérience est considérable. Des universitaires ou des experts comme Gilles Kepel déplorent, à juste titre, le manque d’intérêt du pouvoir pour le travail et la compétence des spécialistes et des chercheurs sur le monde arabe en particulier. Il constate que la France « a laissé péricliter, en particulier sous les deux derniers quinquennats, le champ de ces études naguères prééminentes par rapport au reste du monde. Le pays de Louis Massignon, Jacques Berque et Maxime Rodinson, orientalistes et savants de renommée universelle, contraint aujourd’hui les meilleurs esprits de la jeune génération à partir à l’étranger pour se former, menaçant la pérennité même de la production du savoir dans un pays où les enjeux concernés sont pourtant centraux » (10).

Nombre d’observateurs adoptent aujourd’hui une approche très (trop) générale dans laquelle le djihadisme ne serait qu’une expression aux ressorts semblables à ceux de courants populistes ou néofascistes que l’on peut rencontrer ailleurs, notamment dans le monde européen et occidental. Certes, les pratiques peuvent se ressembler… Et l’on comprend comment la violence et la haine peuvent naître aussi, en Europe, dans la crise systémique générale d’un mode de production et de domination fondé sur l’exploitation et la puissance, qui concentre les richesses, qui centralise les pouvoirs et qui, par millions, en criminalisant la lutte des classes, expulse les personnes de la terre, de l’emploi, du logement, de l’éducation, de l’espoir d’une vie meilleure. Il y a cependant une réalité singulière de l’islamisme politique et de ses mouvances organisées. Une histoire à la fois très diversifiée et particulière du monde arabe et, au delà, du monde de cultures et de croyances musulmanes. Une histoire construite sur la colonisation et sur ses effets de longue durée. Un histoire, enfin, de dizaines d’années d’interventions néo-impériales et de guerre imposées de l’extérieur, qui ont renforcé l’instrumentalisation de la religion comme facteur de mobilisation, mais aussi comme expression de ce « mal être » : une révolte sourde contre les humiliations, contre des systèmes politiques bloqués dans un monde finissant.

Les mouvements du « Printemps arabe » nous ont dit que ce monde là ne veut plus être « l’arrière-cour » des intérêts occidentaux et de leur logiques de puissance. Les peuples du monde arabe, et certainement au delà du monde arabe, ne veulent plus d’une histoire écrite par les vainqueurs, ou ceux qui se croient les vainqueurs. Ils veulent être le sujet de leur propre histoire pour reprendre la formule de Samir Kassir. C’est pour cela – précisons-le au passage – que la question de Palestine garde toute sa centralité même lorsqu’on la fait disparaître de la diplomatie internationale et des médias. Elle critallise en elle-même une formidable densité historique et cette légitime et profonde aspiration à la souveraineté et à la dignité qui dépasse les conjonctures politiques.

Il faut donc s’abstenir de banaliser cette histoire complexe parce qu’elle est aussi pleinement la nôtre… Refuser d’expliquer c’est refuser cette histoire là et les responsabilités qui vont avec. Ce refus emprunte parfois des approches étroites, ou trop établies sur des caricatures étonnantes pour leur fragilité. Pour certains, en effet, l’islamisme ne serait qu’une forme d’idéologie ou de « croyance » à laquelle s’abandonneraient des dizaines de millions de « somnanbules » ou d’aveugles sur l’avenir… comme ce fut le cas sous le communisme et le fascisme. Dans son dernier ouvrage (11), Nicolas Grimaldi, professeur émérite de philosophie morale à la Sorbonne, mentionne ainsi les régimes de l’Union soviétique de Staline et de la Chine. Et il se pose la question : « comment autant d’aveuglement avait-il été rendu possible par le fantasme d’une simple fiction ? Là me semblait être l’origine de l’inhumain ». Toute idéologie serait donc un aveuglement ou une illusion de somnanbule. Voilà qui permet de clouer au pilori tous ceux qui ont été porteurs – ou qui le sont encore – de ce qu’on appelle « un grand récit » ou une idéologie, c’est à dire – pour aller vite – la mise en cohérence d’une vision du monde et de l’action politique qui peut l’accompagner. Comme si toutes les idéologies se valaient et devaient être classées ensemble au rayon des croyances dangereuses ou bien d’une commune « démence ordinaire », comme dit Nicolas Grimaldi.

Ce raisonnement là n’est pas seulement l’expression de l’imagination d’un philosophe aux conceptions très particulières. C’est plus grave que cela. Luc Ferry complète la démarche et lui donne – on peut compter sur lui pour ça – un usage plus médiatique. « C’est la lucidité qui sauve – écrit-il -, les mirages idéologiques ayant invariablemant des effets pathologiques » (12). Les prétentions de la leçon sous-jacente sont limpides. Le danger des idéologies montrerait  qu’il faut briser les cohérences idéologiques, bâtir des consensus pragmatiques, faire accepter des compromis en faisant sauter les grands principes, en relativisant l’importance des valeurs fondamentales et les droits (y compris sociaux) dans les choix politiques… Bref, s’adapter à la crise par le recul des droits et de l’éthique, et par l’abandon des engagements fondés sur une véritable ambition positive pour l’avenir…

La sécurité n’est pas la première des libertés

On voit ainsi comment cette violence terroriste du djihadisme est instrumentalisée afin de remodeler globalement l’imaginaire de notre société, affaiblir sa conscience collective et ses ressorts intellectuels. On savait déjà que le terrorisme ou, pour être plus précis, le logiciel anti-terroriste dominant, est un moyen puissant pour faire reculer l’expression citoyenne et syndicale, les droits et libertés, jusqu’à notre Constitution et nos valeurs républicaines. On constate d’ailleurs à quel point le conformisme et le manque de courage politiques peuvent conduire à des accommodements peu honorables. Même Robert Badinter, célèbre juriste, présenté (non sans quelques raisons) comme défenseur des Droits humains a dû s’arranger avec sa conscience pour accepter de couvrir de son autorité morale le projet de démantèlement du Code du travail, et pour pouvoir approuver la déchéance de la nationalité (13) qu’il qualifie au passage de « peine accessoire »… Cette qualification là, même dans la « mécanique » du langage juridique (une peine qui s’ajoute à la peine principale), est inacceptable puisqu’elle est en totale contradiction avec la gravité de la dérive éthique et politique qui sous-tend une mesure que l’on ne peut banaliser ainsi.

Il faut que la pression et l’autosuggestion politiques soient fortes pour que les avertissements et les sévères critiques des grandes ONG des Droits de l’Homme – Amnesty International, Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), Human Rights Watch (HRW) – restent sans effet. Comment s’étonner dès lors qu’un juriste connu, professeur à Sciences-po – Olivier Duhamel – puisse soutenir qu’il est « normal que le curseur bouge entre sécurité et libertés » (14). Appuyé par cet aphorisme éculé selon lequel la sécurité serait la première des libertés, cette façon de relativiser le droit et les valeurs universelles – comme on fait glisser le curseur d’une balance commerciale pour ajuster une pesée – en dit long sur la gymnastique sémantique et politicienne nécessaire pour faire accepter l’inacceptable. L’affirmation d’une priorité absolue à la sécurité est étroitement liée à la montée de la xénophobie, d’un nationalisme étroit et de l’autoritarisme. La sécurité est loin d’être la première des libertés… Avec la peur, elle les fait toutes reculer. Le sécuritaire tue les libertés.

On peut comprendre (il le faut) la force de l’émotion et l’espoir que tout ce qui est possible soit entrepris pour empêcher ou contrer efficacement de nouvelles attaques terroristes sauvages comme celles de l’année 2015. Mais la réponse politique, institutionnelle et sécuritaire du pouvoir aurait dû s’inscrire dans une réflexion collective nationale impliquant tous les acteurs politiques et sociaux. De plus, on ne légifère pas sur de tels sujets dans la précipitation. On ne transforme pas notre Constitution sans la garantie préalable d’une démarche qui préserve les valeurs républicaines et les principes de la démocratie… Sauf à provoquer une sorte d’invraisemblable cacophonie politicienne en lieu et place d’un véritable débat public.

En vérité, cette confusion lamentable ne fait qu’accompagner un projet réactionnaire aboutissant à cet étrange paradoxe qui fait qu’à la menace contre notre République, le pouvoir réponde par la mise en cause de notre modèle républicain. Comment peut-on défendre la démocratie par le recul des libertés ?

Les choix effectués par le Gouvernement et dictés par le Président de la République relèvent d’une logique d’ensemble. Il ne s’agit pas seulement de faire reculer l’état de droit et de mettre en cause notre modèle républicain. Ce qui est déjà très problématique puisqu’avec un tel recul ce sont les plus grands principes fondamentaux de notre Constitution qui sont mis à mal ou instrumentalisés: l’égalité, la séparation des pouvoirs, l’état de droit, le droit du sol, la laïcité. Au delà de ce processus de dislocation, ce dont il est question – nous allons le voir – c’est d’une transformation globale du modèle français sur tous les plans : institutionnel et judiciaire, politique et social, culturel… Avec des basculements qualitatifs et des reculs décisifs concernant par exemple ce qu’on appelle l’Etat providence et les pratiques du dialogue social brutalement écartées au profit d’une répression anti-syndicale particulièrement dure mais conforme au choix d’une orientation générale systématiquement favorable au patronat.

L’objectif est de légitimer et d’installer dans la durée une autre culture politique, socialement violente, une culture de guerre intérieure et extérieure dans un processus d’effacement des idées, des pratiques et des institutions républicaines et sociales qui constituent encore la trame concrète et les référents essentiels de notre société.

1) « Considérations sur le malheur arabe », Samir Kassir, Actes Sud, Sindbad, 2004.

2) « La maladie de l’Islam », Abdelwahab Meddeb, Le Seuil, 2002.

3) Voir « La maladie d’Abdelwahab Meddeb et la révolution tunisienne », Alain Gresh, 27 07 2011, http://blog.mondediplo.net

4« Le retour des guerres de religions », L’Obs, hors série, novembre-décembre 2015.

5) « Marianne et le Prophète, l’Islam dans la France laïque », Soheib Bencheikh, Grasset, 1998, Le livre de poche, page 145.

6) « L’Islam au défi », Jacques Berque, Gallimard, Les Essais, 1980.

7) « Le sursaut ou le chaos », Thibault de Monbrial, Plon, Tribune libre, 2015, page 214.

8) Voir « Réponse à Olivier Roy : les non-dits de l’islamisation de la radicalité », L’Obs avec Rue 89, 01 12 2015.

9) « Ce débat signifie que nous sommes dans la fin d’une civilisation », Jean-Luc Nancy, La Croix, 27 01 2006.

10) « Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français », Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Gallimard, page 304.

11) « Les nouveaux somnanbules », Nicolas Grimaldi, Grasset, 2016, page 10 et 11.

12) « Bonheur, joie, sagesse et puis quoi encore ? », Luc Ferry, Le Figaro, 21 01 2016.

13) « Déchéance de nationalité : pour Badinter, une révision constitutionnelle n’est pas nécessaire », Le Monde, 05 02 2016.

14) « Il est normal que le curseur bouge entre sécurité et libertés », Olivier Duhamel, Le Monde, 12 12 2015.

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (4)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

3ème partie

UN FIASCO FRANCAIS

Le naugrage d’une politique étrangère

L’état de crise majeure au Proche-Orient demande une approche qui écarte définitivement les explications simples. On ne peut, en effet, réduire les enjeux de cette crise au terrorisme et à une guerre de religions. Cette double thématique, qui entretient les peurs, donne quelques moyens et prétextes pour clore les débats et les critiques. La question des causes et du pourquoi est ainsi évacuée au nom de l’urgence sécuritaire et de l’irréductibilité des seules motivations idéologiques des acteurs. Les réponses ultra-sécuritaires et prioritairement militaires auxquelles il faudrait se résigner aujourd’hui sont effectivement le fruit d’une approche incompatible avec une compréhension indispensable des causes et du sens des événements.

Cette volonté de bloquer toute réflexion réelle sur les enjeux de fond présente beaucoup d’avantages à ceux qui en font usage. Elle permet à notre pays et à ses alliés de se drapper dans un pragmatisme facile mais hypocrite. La France n’a cessé de vilipender le régime de Téhéran en tant que parrain de Bachar El Assad et en tant que régime théocratique, anti-démocratique, non respectueux des Droits de l’Homme… ce qui correspond évidemment à la réalité. Mais les autorités françaises ont ensuite renoué des contacts en se contredisant afin de « prendre le train en marche », afin de s’intégrer dans les processus de concertation internationale en cours et de profiter d’un marché qui s’ouvre aux ambitions du patronat… En revanche, avec une constance qui suscite l’ébahissement, les autorités françaises cultivent et stimulent une relation privilégiée avec l’Arabie Saoudite. Elles n’ont d’ailleurs que faiblement réagi devant leurs sanglantes mesures de répression. Peu importe que l’Arabie Saoudite ait pu exécuter plus de 150 personnes en 2015, et déjà 47 en 2016 (1), avec des méthodes dont la cruauté et l’indignité rappelle les pratiques barbares de l’OEI. Peu importe si ce pays aide et nourrit le djihadisme. Peu importe si le régime de Riyad, avec de nouvelles générations de « princes » particulièrement durs à sa tête, s’affirme comme une puissance politico-militaire agressive, aux initiatives déstabilisatrices… Par exemple au Yémen.

Certains ont cru opportun de rappeler que l’on peut – ou qu’il faut – ne pas hésiter à s’allier avec le diable afin de vaincre ses plus terribles ennemis… Daech en l’occurrence. Surtout si on veut lui vendre des armes et lui faire signer des milliards d’euros de contrats. Le marché est d’autant plus prometteur que l’Arabie Saoudite se fait de plus en plus militairement interventionniste (2). Le diable est un bon client.

En vérité, la France n’a cessé de chercher le renforcement des options militaires et de la confrontation ouverte. En ménageant ses alliés privilégiés pour cela. Dans cet esprit, elle a freiné la perspective d’un accord des « 5+1 » sur le nucléaire iranien, comme elle a montré son dépit d’avoir été contrainte d’abandonner le projet de bombarder en Syrie, en raison d’un accord sur l’élimination de la menace chimique syrienne, obtenu grâce à un compromis russo-américain.

Son choix « politique » exprimé dans la formule « ni Bachar, ni Daech », auquel elle a dût

finalement renoncer – une volte-face parmi d’autres (3) – ne faisait qu’exprimer l’illusoire volonté d’une dangereuse « solution » militaire, et le renoncement à toute forme de règlement politique pour obtenir la chute du régime de Bachar El Assad.

Ces choix bellicistes n’ont pas tenu devant la complexité de la situation, devant l’évolution des rapports de forces avec l’intervention russe, et les attaques terroristes de l’OEI en France. Celle-ci, de toutes façons, n’a pas les épaules suffisamment larges pour prétendre conduire, dans un tel contexte et seule, une stratégie néo-conservatrice d’inspiration bushienne privilégiant la guerre et l’exercice de la force. Même à Washington, on s’est fait plus prudents et plus politiquement intelligents… Les États-Unis et la Russie, sans effacer leurs vives contradictions ont, de fait, cherché et trouvé quelques convergences dans une gestion « réaliste » des rivalités de puissance.

La politique française manqua aussi singulièrement de crédibilité. Comment se permettre de faire de l’Arabie Saoudite un allié privilégié et choyé – après le Qatar très soigné par Nicolas Sarkozy – tout en se référant à l’éthique et aux grands principes démocratiques ? Il faut croire que la diplomatie française, d’un Président à l’autre, n’a rien appris de ses erreurs, y compris les plus récentes, dans le monde arabe : du soutien à la dictature tunisienne au désastre de la guerre en Libye. L’exigence démocratique est un facteur déterminant dans l’analyse des situations et dans les positionnements nécessaires. Mais la France ne peut jouer un vrai rôle diplomatique, dans la constance et la cohérence, que si elle accepte de parler avec tout le monde, sans renier ses valeurs et ses responsabilités… La politique étrangère française a finit par sombrer, tellement ses surrenchères inutiles, ses prétentions illusoires et sa belligérence obsessionnelle l’ont mise en décalage avec les réalités.

Evidemment, le plus grave danger, l’illusion la plus meutrière vient de l’idée qu’il n’y aurait de solution que militaire, qu’il suffit de désigner l’ennemi et de lui faire la guerre. Cette thèse guide aujourd’hui en permanence l’action de la France. Elle s’appuie sur la pensée stratégique prévalente de la puissance comme moyen et finalité dans un ordre hiérarchisé. Les échecs patents de la politique de force, notamment dans les guerres d’Irak, d’Afghanistan ou de Libye, montrent la crise de cette pensée stratégique, c’est à dire l’épuisement de cette conception néo-impériale qui fait de l’exercice de la force et de la guerre le « mode de gestion » de la logique de puissance inhérente au capitalisme. Cette conception désastreuse implique que la notion de puissance – et pas seulement celle de guerre – soit mise en question…

La guerre, cependant, n’alimente qu’elle même. Elle ne donne jamais de garantie sur l’issue des enchaînements – ou déchaînements – qu’elle suscite… Même avec une légitimité assurée, avec une visée et une ambition politiques préalables, le choix – toujours problématique – d’une intervention militaire tend à faire le jeu de ceux qui utilisent les destructions matérielles, politiques, institutionnelles et sociales qu’elle provoque pour croître encore dans la déstabilisation, le chaos et les effondrements. C’est le terrain choisi notamment par les pires djihadistes. C’est ainsi que les guerres d’Afghanistan, d’Irak, de Libye ont pu contribuer à l’extension internationale de l’OEI et d’autres organisations de terreur. Celles-ci, dans le monde arabe, au Moyen-Orient, en Afrique, sont en même temps le fruit d’une crise sociale aiguë, une crise du mode de développement. La contribution de la France, et plus généralement des puissances occidentales et de l’OTAN à ce processus destructeur tragique, constitue une faute très lourde, un pari perdant sur l’avenir.

La règle des « 3D »

Les autorités françaises doivent se reconnaître une responsabilité. En particulier quant à l’action extérieure : politique étrangère, défense et sécurité. L’enjeu est de taille surtout lorsqu’il s’agit de la principale et vaste « zone des tempêtes » mondiales qui s’étend de l’Afrique au Moyen-Orient en passant par la Méditerranée.

Les tendances dominantes restent à la fermeture des frontières, à la guerre, aux logiques de force et d’alliances pour des intérêts économiques et stratégiques. L’exigence du multilatéralisme, de la concertation pour le règlement politique négocié des conflits, pour des options de sécurité collective ont bien du mal à se frayer un chemin dans un tel contexte.

Chaque conflit régional, dans ses causes particulières, qu’il s’agisse, par exemple, de la crise ukrainienne ou bien de celles qui déchirent le Proche-Orient, est surdéterminé par les logiques de puissance de Washington et de Moscou, par des affrontements régionaux déterminants, notamment – nous l’avons vu – celui qui met en contradiction permanente l’Arabie Saoudite et l’Iran, en raison d’ambitions stratégiques régionales et de volontés hégémoniques sur le marché des hydrocarbures. On constate aussi comment la référence à la démocratie et aux Droits humains sert de prétexte et de paravent à des politiques d’isolement, de confrontation ou bien d’alliances privilégiées, politiques dans lesquelles la réalité des droits et libertés n’a finalement que peu d’importance au regard des intérêts en jeu.

On assiste en fait à une crise d’ensemble de l’ordre international. Mais qui accepte aujourd’hui d’en mesurer et d’en assumer la réalité et la profondeur ? Il faut que les intérêts économiques et financiers, et les taux de profit – jusqu’à ceux des industries de défense – soient considérables pour que le silence s’impose ainsi. Alors même que la guerre et l’obsession du militaire sont une cause majeure dans les échecs stratégiques des puissances occidentales, intervenus dans le contexte post-guerre froide. Il est devenu difficile de dire si dans ce contexte de crises, de guerres et de chaos multiples un système international existe encore, avec des contraintes collectives, des règles (même non écrites), des pratiques plus ou moins consensuelles, avec un minimum de prédictibilité politique et stratégique. Ce sont les rivalités de puissances et les contradictions d’intérêts qui tendent à dominer dans des situations toujours très compliquées. Le monde bipolaire d’hier n’existe plus, et un déficit de système ou d’ordre rend la situation internationale particulièrement précaire et dangereuse puisque les politiques de puissance, les ambitions contradictoires des uns et des autres alimentent des tensions et des escalades dont la maîtrise reste aléatoire et fragile. Les impasses s’avèrent autant de conjonctures militairement périlleuses. On l’a constaté en Ukraine. On le voit aussi, mais autrement, en Syrie (4). Dans un climat d’hostilité déclarée, les menaces d’interventions militaires au sol de la Turquie et de l’Arabie Saoudite, face à la Russie, comportaient un risque évident de guerre ouverte au Proche-Orient.

Dans le conflit syrien, les critiques et les accusations réciproques entre Washington et Moscou accompagnent des stratégies parallèles et des intérêts qui peuvent être communs face à l’OEI. Mais en Europe, la crise ukrainienne contribue à une militarisation du rapport OTAN/Russie et à une forte montée – jusqu’ici contrôlée – de tensions bilatérales. Cette montée de tension n’a fait qu’alimenter, au fil des mois, l’accroissement des dépenses militaires, le renforcement et la modernisation des forces et des arsenaux, y compris nucléaires. La Russie est accusée par les pays de l’OTAN de pousser ses navires et ses aéronefs trop près de leurs frontières, et même dans leurs zones de souveraineté. Les États-Unis et l’OTAN ont considérablement développé un dispositif de défense axé sur la projection de forces et la rapidité d’action offensive face aux Russes. Alors que ces derniers ne cessent d’affirmer une présence politique et militaire déterminée vis à vis des puissances occidentales qui ont unilatéralement élargi leur sphère d’influence à l’Est depuis la fin de la Guerre froide.

Fin février 2016, le Pentagone a même déployé, en Europe (avec base en Espagne et exercices en Norvège), 3 bombardiers B 52 « Stratofortress », à capacité nucléaire… Une démonstration de force et de projection de puissance qualifiée par le général Philip Breedlove, Commandant en Chef des

forces américaines en Europe, d ‘initiative « non normale » (5). Toutes ces initiatives peuvent être classées dans ce qu ‘on appelle des « gesticulations » militaro-diplomatiques, mais il s’agit néanmoins d’un engrenage funeste et risqué qui suscite une certaine inquiétude et conduit à détériorer les rapports de sécurité internationale. Alors que l’exigence actuelle primordiale de la résolution des crises devrait relever de la concertation et de la négociation multilatérale.

Ce qui manque le plus, ce sont des engagements politiques et diplomatiques, des voix éminentes et fortes, de grandes initiatives montrant qu’un autre « mode de gestion » des relations internationales est possible : diminuer la conflictualité, pousser au dialogue, proposer des solutions communes, rappeler la pertinence et les obligations du droit international et des résolutions des Nations-Unies, renforcer l’ONU pour la préserver des instrumentalisations et des logiques de puissance, favoriser le désarmement et la conclusion de mesures de confiance… Tout cela devrait être la préoccupation systématique de la diplomatie en général, et française en particulier, afin de montrer, dans la durée, que la guerre et les logiques de puissance ont un coût (politique et financier) toujours plus élévé que la recherche de la sécurité collective et du règlement politique négocié des conflits.

Evidemment, ce n’est pas en détruisant les budgets sociaux, comme certains le proposent afin d’augmenter les moyens de la guerre, que l’on contribuera à mieux assumer les missions régaliennes de l’État (nous y reviendrons). Soulignons ici que diminuer les budgets publics à l’exception de la défense et de quelques autres, affaiblir les services publics et les politiques sociales c’est affaiblir toute la société et, au final, l’État lui-même, dans un contexte mondial où les tensions, les crises et les guerres puisent, précisément, une bonne partie de leur cause dans le sous-développement, dans la pauvreté et les inégalités, dans les carences démocratiques et le mépris des libertés, jusqu’à la déliquescence de l’État, la dévitalisation institutionnelle et politique. C’est ainsi que l’on favorise tous les facteurs de l’insécurité, de la violences politique et de ce qu’on appelle la « radicalisation ».

La France, pour elle-même et pour tous ses partenaires dans le monde, doit insuffler une dynamique positive inverse et contribuer, faire contribuer collectivement, aux conditions économiques, sociales et institutionnelles du développement humain durable dans ses différents aspects. C’est de cette façon que des nouveaux droits, droits humains et droits sociaux, se gagnent et peuvent être garantis.

Une telle orientation implique des ruptures avec les logiques néo-libérales. Et, là aussi, la voix française, pour toute l’Europe et ses partenaires au Sud, devrait être à la hauteur des enjeux, contre des politiques d’austérité et des modes d’exploitation du travail qui pèsent de plus en plus lourd sur les couches populaires.

Retenons, enfin, ce que l’on pourrait appeler « la règle des 3D ». Celle-ci souligne trois exigences internationales essentielles pour un mode de développement alternatif et pour des relations internationales de sécurité collective, et de responsabilité collective. D’abord, le Droit international comme référence et comme moyen du multilatéralisme, du règlement des conflits, comme outil de la diplomatie et comme fondement « méthodologique » de la légitimité. Ensuite, le Développement humain dans toutes ses dimensions, comme condition sociale de la sécurité humaine et de la démocratie. Enfin, le Désarmement concernant tous les types d’armes, comme processus collectif visant la démilitarisation et la sécurité dans les relations internationales. Ces trois exigences apparaissent comme les facteurs déterminant de base d’un nouveau paradigme politique.

François Hollande, du chef de guerre

au maître de la rhétorique

Devant le Congrès réuni à Versaille, le lundi 16 novembre 2015, François Hollande utilisa une formule singulière lorsqu’il souligna que « le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité ». Il voulu démontrer que la lutte contre le terrorisme s’impose alors contre toute autre contrainte. Il paru s’affranchir ainsi des règles budgétaires européennes et des carcans de l’austérité. En vérité, il n’en fut rien. Bien sûr, cette formulation n’était pas dénuée d’une certaine prudence. Le rapport sécurité/austérité fut de cette façon surplombé par une habile formulation qui tint lieu de pare-feu préventif : si la France, en effet, pour quelque raison que ce soit, et malgré la poursuite d’une politique anti-sociale volontariste, ne respectait pas ses engagements en termes de déficits… qui pourrait le lui reprocher devant l’impératif de la lutte contre le terrorisme ? Le calcul va néanmoins se révéler illusoire car le social s’inscrit dans une mémoire résistante.

Le discours présidentiel est d’ailleurs resté surtout un exercice de rhétorique. L’exigence de la diminution des déficits fut réaffirmée aussitôt. Et Bruxelles ne manifesta aucune inquiétude particulière. L’effet recherché, cependant, fut atteint. François Hollande s’afficha comme le chef de guerre qu’il voulait apparaître, en montrant qu’il ne recule devant aucun obstacle pour la sécurité des Français. Des dépenses publiques supplémentaires furent bien annoncées pour la défense et la sécurité, mais il ne fut jamais question, dans les faits, de mettre en cause le sacro-saint Pacte de stabilité et les critères de Maastricht qui ordonnent et coordonnent l’austérité et les reculs sociaux en Europe. Créer de l’illusion par la magie du discours… c’est tout un art.

Restait une autre question, le rapport sécurité/liberté. Une question beaucoup plus délicate puisqu’elle touche aux valeurs de la République et aux institutions dont le Président est le gardien constitutionnel. La dérive autoritaire, cependant, se fit sentir avec force. Pourtant, les mises en garde n’ont pas manqué. Dès le 25 novembre, à l’initiative de la Ligue des Droits de l’Homme, près de 70 organisations sociales (6) ont diffusé un appel solennel : «Nous voulons, souligne le texte de cet appel, que ces dramatiques événements soient au contraire, l’occasion de construire un autre chemin que celui qui nous est proposé. Un chemin qui refuse de désigner des boucs émissaires et qui refuse que la France soit en guerre contre elle-même. Un chemin qui donne à la paix et à l’égalité des droits toute leur place et qui s’engage en faveur d’une France solidaire, ouverte à l’autre, accueillante, libre et fraternelle. Pour nos libertés, pour une société où la fraternité a toute sa place, nous ne céderons pas à la peur dans laquelle veulent nous faire vivre ceux et celles qui font de la mort leur raison de vivre. Nous appelons les femmes et les hommes de ce pays à rester solidaires et à lutter contre toute forme de racisme. Nous appelons aussi à la défense des libertés car nous ferons prévaloir en toutes circonstances notre liberté d’information, d’expression, de manifestation et de réunion. »

Le rapport entre sécurité et liberté s’est effectivement et immédiatement posé comme une problématique d’actualité alors que les droits fondamentaux et les libertés publiques devenaient – sous la pression de l’exécutif – de simples variables d’ajustement face à l’exigence de sécurité. Mais comment faire pour imposer une telle dérive ? Comment faire pour passer outre les valeurs essentielles qui ont fait l’histoire de la nation française en installant les fondations d’une démocratie et d’un Etat de droit ?

Ce qui permet de faire accepter le recul des droits et libertés c’est un contexte de peur. Et la peur se nourrit de la désignation de l’ennemi dans un état de guerre, c’est à dire une situation de danger extrême où la menace doit s’imposer au détriment de tout le reste. Patrick Boucheron (professeur au Collège de France) et Corey Robin (professeur de Sciences politiques au Brooklyn College – États-Unis), démontrent bien en quoi la peur, n’est pas seulement une émotion, une subjectivité, mais un rapport politique, un usage idéologique. « Faire peur – dit Patrick Boucheron – à défaut de faire croire, sans jamais rien faire comprendre : assurément le meilleur moyen pour se faire obéir » (7).

L’autoritarisme et une dose certaine d’arbitraire s’auto-légitiment par la peur et par le recul qualifié de nécessaire des libertés. L’emprise diffuse et forte de la peur permet au pouvoir de dépolitiser les enjeux et les menaces, de chercher à interdire la réflexion critique sur les causes. Il lui suffit de désigner l’ennemi et le choix ultra-sécuritaire comme seul possible, selon lui, pour faire face. Au nom d’une certaine raison d’Etat, il devient alors possible d’imposer un ordre sécuritaire et un État d’exception n’admettant ni contradictions, ni limites dans le temps puisque cette configuration est prévue pour durer. C’est en tous les cas la volonté du Président de la République et du Chef du Gouvernement qui ont déjà fait voter deux fois la prorogation de l’état d’urgence, et annoncé leur volonté de le maintenir « jusqu’à ce qu’on en finisse avec Daech »… Alors, précisément, que cet état d’urgence – dont le prolongement est totalement injustifiable – et les dispositions attentatoires aux libertés décidées, représentent une menace directe pour notre démocratie. Même si les décisions à prendre doivent s’inscrire dans la situation d’un choc brutal, de peurs réelles et légitimes face à des actes de terrorisme sauvage. En vérité, François Hollande cherche moins des réponses d’efficacité réelles qu’un certain niveau de posture et de discours – celui de la Constitution – pour montrer qu’il est à la hauteur des événements. C’est une dérive devenue ordinaire du politique : les problématiques de l’image et de l’auto-légitimation l’emportent le plus souvent sur celles des enjeux politiques et sociaux réels.

Les choix de l’exécutif parviennent à s’imposer en raison aussi d’un contexte travaillé par des thématiques idéologiques qui ont installé des idées dominantes et structuré ainsi des rapports de forces en saturant l’espace médiatique et le débat quotidien dans la longue durée… C’est ainsi que l’on forme une conscience collective « enracinée », comme dit Isabelle Garo (8), dans « de fausse évidences » qui s’inscrivent dans le sens commun… On appelle ça l’idéologie dominante ou, parfois, le « mainstream », c’est à dire une approche de conformité par rapport aux « standarts » médiatisés.

L’ordre qui tend à s’imposer n’est pas que le fruit de la raison d’État. Il est donc aussi celui d’une vision idéologique « globale » de la société et du monde. C’est un ordre heureusement plus contradictoire qu’il n’y paraît, ce que montre la subsistance et le développement d’une pensée critique et d’une pensée marxiste que beaucoup pensent – à tort – avoir enterrée… Mais l’exigence d’un nouvel élan, d’une refondation de cette pensée critique se fait d’autant plus pressante « que l’on assiste, partout dans le monde – comme dit Patrick Boucheron – à la dangereuse extension du domaine de l’exercice de la peur » (9)… De la peur et de la guerre.

L’Etat providence, nouvel « opium du peuple » ?

La guerre coûte cher. Très cher. La multiplication des interventions militaires extérieures, le renouvellement des matériels, les investissements nouveaux dans des armements sophistiqués, le renforcement et la modernisation de la force nucléaire de dissuasion, la contribution des forces armées à la sécurité intérieure (opération sentinelle décidée en janvier 2015 pour la protection des points sensibles du territoire)…Tout cela finit par faire exploser les budgets… et les contradictions politiques. De hauts cadres de l’armée française osent aujourd’hui briser le silence réglementaire afin de montrer la nature et les causes d’une situation de crise de l’institution militaire (10).

L’explication paraît simple. Les forces armées ont atteint un seuil de rupture. Elles ne peuvent plus assurer les missions que le pouvoir politique leur assigne à cause d’une diminution drastique des budgets défense et sécurité. Une diminution qui entraîne d’énormes problèmes de moyens et de capacités, une fragilisation de l’outil de défense et des personnels en termes d’effectifs et de formation. C’est ainsi que les choses sont décrites.

Le Général Vincent Desportes pousse le constat. Il relève que le Livre blanc de 2008 (présidence Nicolas Sarkozy) et celui de 2013 (présidence François Hollande) décrivent un état du monde préoccupant marqué par « l’incertitude, l’augmentation de l’instabilité mondiale, le réarmement du monde hors Europe et l’inexorable montée des risques et des menaces… » (11). Et il soulève le paradoxe existant, selon lui, entre ce contexte géopolitique, d’une part, et, d’autre part, les préconisations des Livres blancs et celles des Lois de programmation militaire qui les concrétisent par la réduction des moyens de défense. « Il est fascinant, dans ces deux excercices, de constater – écrit-il – la parfaite contradiction entre l’analyse et les conséquences qui en sont tirées . »

Mais les conséquences qu’il en tire lui-même (ainsi que d’autres hauts cadres de l’armée) ne font que susciter une autre sérieuse inquiétude. L’idée avancée, afin de pouvoir dépasser cette contradiction, est de tout simplement changer la structure budgétaire globale française pour donner la priorité aux budgets des quatre politiques régaliennes de l’État : défense, sécurité, diplomatie, justice, et réduire ainsi les autres dépenses publiques : « la réforme du modèle économique et social français – écrit Vincent Desportes – constitue la priorité absolue ». Une reprise de la croissance est en même temps qualifiée « d’importance stratégique cruciale ». Mais comment concilier une telle reprise avec un impératif d’austérité structurelle de cette portée qui ferait dégringoler encore plus bas les budgets publics et sociaux, casserait les ressorts de l’économie et briserait probablement définitivement le modèle social français ou ce qu’il en reste. Il s’agit là d’une offensive martiale redoutable contre les politiques sociales et culturelles, contre l’investissement public producteur d’emplois, de formation, d’éducation et de richesses pour la collectivité.

On aurait tort de sous-estimer ce genre d’options en s’imaginant, un peu légèrement, que la « place forte » de l’économie et du système social français ne pourraient pas tomber sous le seul choc d’une telle charge, audacieuse mais finalement peu crédible par ses excès. Ce qu’exprime le Général Desportes s’appuie, en effet, sur des constats effectués à partir de la situation actuelle réelle. Raison de plus pour y être attentif.

Premièrement, les thèses qu’il développe – et il n’est pas le seul à le faire – se situent dans la trajectoire et la logique même des politiques mises en œuvre par les gouvernements qui se sont succédé depuis des années. Il s’agit bien d’une réduction volontariste des déficits, conformément au Pacte de stabilité et aux règles de l’austérité en Europe, par la baisse des dépenses sociales, le recul et le démantèlement des droits et des acquis sociaux.

Deuxièmement, si une restructuration budgétaire globale n’est pas explicitement dans l’agenda gouvernemental – en tous les cas pas formulée de cette manière –, car il serait risqué politiquement et électoralement d’annoncer un tel objectif, les hauts cadres de l’armée qui le proposent apportent une légitimité inespérée à une politique de régression de cette nature et de cette ampleur, au nom de la sauvegarde des missions régaliennes de l’État dont le Président de la République doit, précisément, se faire le gardien. Cela, dans une période où la confiance sociale vis à vis des pouvoirs publics est singulièrement affaiblie, tandis que l’enjeu sécurité/défense est évidemment d’une considérable importance.

Troisièmement, cette question d’un nouvel impératif des missons régaliennes de l’Etat est aussi « dans l’air du temps ». Elle s’inscrit dans l’ensemble des thèses médiatiques courantes aujourd’hui, et dans des thématiques idéologiques très problématiques. Jacques Attali le confirme, qui a quelques talents en la matière. « A partir d’aujourd’hui – écrit-il – on va peut-être enfin se décider à tout revoir à l’aune de cette bataille ; elle va conditionner tout le reste. Elle va conduire à repenser, comme on aurait dû le faire depuis longtemps, nos budgets de défense, de police, d’éducation et de santé » (12).

Mais l’objectif n’est pas que financier. Les attaques terroristes de janvier et de novembre 2015 ont régénéré une aspiration à la solidarité, à l’unité, à un certain patriotisme avec, notamment, la valorisation du Drapeau tricolore et de La Marseillaise comme réaction « post-traumatique » logiques et compréhensibles. Autre chose est l’instrumentalisation que l’on peut faire d’une affirmation nouvelle de ces aspirations à l’unité. Certains conseillent d’abandonner tout « angélisme » et croient justifié d’en appeler à ce qu’ils considèrent comme l’exemple israélien de « consensus national » dans la lutte anti-terroriste. Inspirons-nous d’Israël, s’exclame, par exemple, Julien Dray.

L’idée qui préside à cette indéfendable proposition est d’obtenir en France l’intégration du risque terroriste comme élément permanent et structurant de la vie politique et, surtout, de la vie quotidienne. Les réponses régaliennes, ultra-sécuritaires et militaires, auraient alors vocation à imprégner profondément les rapports sociaux et l’ensemble de la société au nom d’une menace présentée comme existentielle et permanente. On aboutit ainsi à la prévalence d’une « culture de guerre ». Cette « culture de guerre » servirait à « compenser » l’interdit de réflexion et d’action sur les causes des problèmes et sur les conditions d’une sécurité partagée et de la paix. En quelque sorte, faute de pouvoir (et vouloir) régler les problèmes en refusant d’en examiner les causes, la solution est de les intégrer comme une donnée intangible avec laquelle il faut vivre sans se poser trop de questions… sinon celles de leur coût budgétaire. Vivre avec la menace. Vivre intimement avec la peur… dans une « culture de guerre »… Voilà donc la proposition.

On sait que cette « culture de guerre », saturée de militarisme et d’ultra-nationalisme en Israël, alimente l’extrême droite, le racisme, l’agressivité contre tout espoir de paix, de justice pour le peuple palestinien, et de solution politique au conflit israélo-palestinien. Comme dit l’écrivain David Grossman, si vous parlez de paix, en Israël, « vous passez pour un fou ou pour un ennemi de l’Etat ». Est-ce vraiment cela que l’on veut pour la France ?

Israël est un État colonial qui occupe illégalement militairement un territoire qui n’est pas le sien. Cet État ne peut, en aucune façon, être considéré comme un modèle. Ni en matière de sécurité, ni en termes idéologiques et sociaux de « consensus national ». La politique de cet État constitue, précisément, depuis des dizaines d’années, une des plus graves menaces à la stabilité et à la sécurité internationale. Comme modèle politique… on peut faire mieux.

Cette construction d’une « culture de guerre » est donc une voie dangereuse. Lorsque Vincent Desportes, aujourd’hui enseignant à Sciences-po et HEC, qualifie ce qu’il appelle les « douceurs » de l’État providence « d’opium des nations qui conduit à leur engourdissement… » (13), il prend le risque de poser un pied sur ce chemin de guerre…sociale. Et dans cet esprit, on retrouve la mise en exergue de la notion d’ennemi, le refus du désarmement et la promotion de « l’esprit de défense », avec la guerre définie elle-même comme « outil de défense d’un projet politique » (14), c’est à dire, pour être clair, la guerre comme une nécessité… On est rarement allé aussi loin dans l’esprit d’une militarisation de la société et de la pensée politique.

Mais il n’y a pas que les militaires pour faire de la guerre une nécessité ou une contrainte du temps présent. Pierre Nora, historien, Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Membre de l’Académie française a utilisé cette formule qui fit événement dans la presse et les médias : « la France est en péril de paix… ». Cette phrase fut reprise publiquement le 27 décembre (15) par Manuel Valls qui dénonça le fait qu’ « une partie de la gauche s’égare au nom des grandes valeurs en oubliant le contexte, notre état de guerre ». Tout cela se conjugue comme si la paix devenait le péril, le danger à désormais à conjurer. Après l’Etat de droit et les libertés, désormais considérées comme des obstacles voire des menaces à notre sécurité… il faudrait donc, par civisme et citoyenneté, accepter cet incroyable renversement, (ré)apprendre à vivre avec la guerre, à vivre dans la guerre. Il deviendrait inéluctable de réinsérer cette soi-disant nécessité de la guerre dans notre existence quotidienne et notre façon de penser afin d’être à la hauteur des événements. On retrouve, là encore, en filigrane, cet interdit d’expliquer, issu de l’oukase gouvernemental, ce refus de poser les vraies – et décisives – questions sur les causes et les conditions de la sécurité et de la paix dans le monde d’aujourd’hui. L’horizon intellectuel et politique que l’on cherche à nous dessiner ainsi se limite à deux options : oublier la paix et nous sevrer de ce « nouvel opium du peuple » que seraient les droits sociaux et l’État providence. Comme projet de société… on peut faire mieux.

Remarquons enfin que ce discours sur le « danger de paix » ou la « nécessité » de la guerre ne nous éloigne pas d’une thématique idéologique fondatrice, liée à la recherche et à l’expression de la puissance dans le système capitaliste. Faire la guerre serait – dit-on – un invariant de la nature humaine… La guerre serait donc dans nos gênes. Alors qu’elle est avant tout d’un fait politique et social lié à l’évolution des modes de production. C’est pour cela qu’elle n’a cessé d’accompagner – dans des formes diversifiées – le cours de l’histoire.

1) A noter que l’Iran bat des records d’exécutions capitales (y compris de mineurs) : près de mille en 2015.

2) Voir « Contre l’Iran, l’Arabie Saoudite lutte pour sa suprématie », René Backmann, Médiapart, 07 01 2016.

3) Volte-face sur l’opportunité d’élargir le champ d’action militaire et les frappes de la France en Syrie (Paris y était opposé au prétexte de ne pas faire le jeu du régime) ; volte-face sur la possibilité pour Bachar El Assad de participer à une transition politique (ce que la France ne voulait pas), ou encore sur l’association possible des forces du régime à la lutte contre l’OEI (ce que la France refusait).

4) Voir « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015, page 115 et suivantes.

5) « In a rare deployment, B-52 bombers head to Europe for training exercises », The Washington Post, Thomas Gibbons-Neff, 02 03 2016.

6) « Nous ne céderons pas ! », http://www.ldh-france.org/cederons-pas /. Parmi les organisations signataires : CGT, Solidaires, FSU, FIDH, UNEF, Cimade, Mouvement de la Paix, RESF, AFPS, organisations de l’immigration…

7) « L’exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion », Patrick Boucheron et Corey Robin, Grand débats – mode d’emploi, Presses Universitaires de Lyon, 2015, page 32.

8) « L’idéologie ou la pensée embarquée », Isabelle Garo, La Fabrique Editions, 2009, page 71.

9) P. Boucheron, op. cit., page 69.

10) Voir en particulier « La dernière bataille de France », Général Vincent Desportes, Gallimard 2015. Voir aussi l’intervention de du Colonel Michel Goya le 9 décembre 2015, dans le cadre d’un débat autour de la Revue Défense Nationale, « Pour une nouvelle indépendance », à l’initiative du Parti de Gauche.

11) Vincent Desportes, op.cit., page 53.

12) « Comment gagner la guerre ? », L’Express, numéro spécial, 15 11 2015, page 24.

13) V. Desportes, op.cit., page 25.

14) V. Desportes, op.cit., pages 12 et 13.

15) Voir le JDD, 27 12 2015.

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (5)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

4ème partie

UNE MUTATION INSTITUTIONNELLE REACTIONNAIRE

Le « degré zéro de la politique »

Le débat politico-médiatique sur la constitutionnalisation de l’état d’urgence et sur la déchéance de la nationalité aura permis une vive confrontation d’options et surtout un ensemble de postures très politiciennes. Ce débat aurait dû être, avant tout, une réflexion collective de haut niveau sur les institutions et sur les valeurs devant guider les choix fondamentaux pour l’avenir de notre pays.

Le dérisoire et le ridicule l’ont cependant trop souvent emporté au point où un grand quotidien belge (1) titra son éditorial du 29 décembre 2015 : « France, le degré zéro de la politique ». Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef de ce journal explique : « …car si aujourd’hui la gauche se déchire et si le paysage politique français est en passe d’être explosé, c’est suite à l’aveuglement égocentrique d’un président, François Hollande, qui a visiblement davantage dans sa ligne de mire sa réélection, que la gestion du désarroi et du destin des citoyens dont il a la charge ». Une telle attaque, une telle dérision de la part d’un grand quotidien d’un pays voisin n’est pas vraiment dans les coutumes européennes. Cela témoigne de la stupéfaction suscitée, y compris à l’étranger, par le piètre niveau et l’inquiétant exemple du « débat » français.

Le Président de la République et son Premier Ministre ne furent pas les seuls, loin de là, à s’emparer d’idées et de propositions de la droite la plus dure et de l’extême droite pour échafauder les réponses les plus ultra-sécuritaires et les plus contraires à l’esprit de notre République. Ils portent, cependant, la principale responsabilité de cette dégénérescence. D’autant que l’objectif essentiel fut d’abord un piège, une petite manœuvre : couvrir le champ politique et idéologique occupé par les forces les plus réactionnaires afin d’affaiblir et de piéger l’opposition de droite. Et rester ainsi – en tous les cas l’espéraient-ils – ceux qui définissent et dominent l’essentiel des réponses au sentiment d’insécurité des Français… Au prix d’une dérive choquante et redoutable pour nos libertés et pour notre état de droit. Et, finalement, au prix d’une faillite politique magistrale. Tel est pris qui croyait prendre.

Dans le quotidien Le Monde (2), David Revault D’Allonnes fait l’intéressant « récit d’une transgression » en décrivant par le menu comment le pouvoir exécutif a pris ses décisions. Il n’y est question que de « tractations », de « bénéfices tactiques », « d’hésitations », de « coups de théâtre » et de « coups politiques », de « revirements » de « courbes sondagières »… Mais on y lit aussi la « stupeur » des ministres non informés qui « tombent des nues », l’illusion de personnalités, d’universitaires de renom et de conseillers hauts placés, qui se croient écoutés sinon entendus… Le journaliste rappelle que Christiane Taubira est alors manifestement persuadée que la mesure de la déchéance de nationalité sera finalement enterrée. Elle expliquera donc à Alger que cette disposition – qui pose, rappelle-t-elle, « un problème de fond sur le principe fondamental qu’est le droit du sol » – ne sera pas retenue. On sait la suite.

Le récit journalistique détaillé du quotidien Le Monde montre surtout comment une décision politique, pourtant de première importance, peut se prendre aujourd’hui. Elle est le fruit d’une concertation en privé de quelques dirigeants autour des seuls Président et Premier Ministre. Ni le Gouvernement dans son entier, ni le Parlement dans ses Commissions ou ses sessions, n’ont été amenés officiellement à réfléchir et contribuer à la préparation de la décision. Partis politiques, syndicats, organisations sociales du monde juridique, de l’immigration… auront été tenus à l’écart d’un processus décisionnel qui, en fin de compte, dans sa préparation, échappe au fonctionnement des institutions françaises, à l’exigence de la transparence et d’un vrai débat citoyen.

Qu’un processus décisionnel aussi anti-démocratique puisse conduire à l’adoption de mesures elles-mêmes anti-démocratiques…voilà qui n’est guère surprenant. Mais cela en dit beaucoup sur le processus de décomposion de l’état de droit et des pratiques politiques en France. Soulignons, enfin, comment les institutions peuvent être instrumentalisées dans la prise des décisions. Voici deux exemples récents.

Premier exemple. La Cour des Comptes a remis à l’UNEDIC, le 12 janvier 2016, un rapport préconisant la baisse de l’indemnisation des chômeurs (alors que plus de la moitié des sans-emploi – notons-le au passage – perçoivent déjà moins de 1000 euros mensuels). Même formellement au nom d’un sauvetage du système d’indemnisation, la Cour des Compte outrepasse ses responsabilités. Il n’est pas de son rôle de formuler des propositions de nature politique, contestées d’ailleurs par les syndicats de salariés. Ces propositions ne sont pas autre chose que des pressions délibérées, conformes aux voeux du patronat et du pouvoir. Cette juridiction administrative, en effet, est chargée du contrôle de la régularité des comptes publics. Elle est censée remplir des missions dans le respect des principes fondamentaux des institutions financières : indépendance, collégialité, contradiction. On en est loin.

Deuxième exemple. Le Conseil d’État a émis un avis favorable, délibéré le 11 décembre 2015, à la déchéance de nationalité pour les binationaux nés en France. Dans son avis, il estime pourtant qu’une loi ordinaire instituant une telle mesure comporterait « le risque d’inconstitutionnalité »… Ce qui est, précisément, une façon de reconnaître, comme une réalité flagrante, l’inconstitutionnalité de cette mesure, au regard des valeurs et principes inscrits dans notre Constitution. Le Conseil d’État règle alors le problème en indiquant tout simplement que « le principe de cette mesure devrait être inscrit dans la Constitution ». Il réinvente le fait accompli… Ce n’est pas constitutionnel ?..Alors inscrivons-le dans la Constitution afin que cela le devienne… et peu importe les valeurs et les principes figurant dans notre « loi fondamentale » de 1958. Le Conseil d’État est la plus haute juridiction administrative du système français. Elle est notamment chargée de statuer sur « les excès de pouvoir »… pas sur les embarras du pouvoir.

Quant au Parti socialiste, il est bien au delà des embarras. Déstabilisé, il s’est divisé dans une confusion totale sur la déchéance de nationalité. Ceux de ses dirigeants qui sont restés, contre vents et marées, favorables aux mesures gouvernementales, ont additionné des arguties et des explications faibles et douteuses, quant elles n’étaient pas risibles. On retiendra cette formule du Président du Groupe socialiste à l’Assemblée, Bruno Leroux, qui évacue toute approche de fond en affirmant: « un terroriste est d’abord un terroriste, indépendamment de sa nationalité »… De quoi donner raison à Béatrice Delvaux.

La palme revient cependant à Jack Lang. « Personnellement, dit-il lors du Grand Rendez-vous Europe 1 – Le Monde (3), j’ai toujours été contre cette idée de déchéance de nationalité, je vous donne mon sentiment intime et personnel, surtout si une discrimination est établie entre les binationaux et les autres ». Il se déclare pourtant clairement favorable à la mesure décidée par François Hollande en affirmant que celui-ci a « fait disparaître » cette discrimination. Disparaître ? Comment ? Par quelle magie présidentielle ? Nul ne le sait. L’ancien Ministre de la Culture – aujourd’hui Président de l’Institut du Monde arabe – aligne les arguments incompréhensibles et alambiqués sans venir jamais à bout de la réalité éthique et juridique. Une clause de déchéance de nationalité de ce type ne peut pas être étendue à tous les Français, y compris ceux n’ayant qu’une seule nationalité, sauf à accepter de faire des apatrides. Prévoir alors qu’une telle clause puisse s’appliquer spécifiquement aux binationaux nés français revient à bafouer le principe d’égalité inscrit dans notre Constitution, inscrit dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 et dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Faut-il en rajouter ?

La déchéance de nationalité…

bien au delà du symbolique

La déchéance de la nationalité est présentée comme une mesure symbolique, à défaut de pouvoir démontrer une quelconque efficacité contre le terrorisme. Certains en dénoncent donc logiquement l’inanité. Soyons plus exigeants que cela. En se référant à des individus convaincus de terrorisme, Manuel Valls souligne que « par leurs actes, ils rompent leur lien avec la nation » (4). Qu’est-ce que cela signifie ?

Déchoir de la nationalité ne relève pas seulement d’une volonté de punir symboliquement. Cela va beaucoup plus loin. C’est refuser à une personne la « qualité » objective de sujet de droit, et briser, effacer tout lien entre le condamné et la nation à laquelle il appartient. Cette façon de refuser l’appartenance d’un criminel à une communauté sociale et nationale permet de rejeter l’idée que les crimes perpétrés, si odieux qu’ils puissent être, concernent (aussi) la société. Cela fait pourtant partie des problèmes que toute société, avec ses institutions, son ordre juridique et les pouvoirs qu’elle s’est donnée, se doit d’identifier pour pouvoir les résoudre. Exclure de la communauté sociale et nationale permet d’évacuer toute forme de responsabilité politique, de responsabilité collective, toute question nécessaire sur le degré d’intégration et de socialisation des individus commettant des crimes et des actes terroristes. Il s’agit fondamentalement d’une pensée ultra-conservatrice. Notre société doit, en effet, savoir réfléchir sur elle-même, se regarder en face, y compris pour pouvoir juger et condamner (sévèrement lorsque nécessaire), c’est à dire prendre pénalement et judiciairement « à sa charge » – si l’on peut dire – les criminels quels qu’ils soient. C’est la responsabilité ou le devoir de justice comme fondement d’un ordre civil. Le devoir de justice est une des forces d’une vraie démocratie.

Le refus de ce devoir de justice par l’expédient d’un bannissement permet en outre – soulignons-le une fois encore – d’écarter les questions politiques qui pourtant s’imposent : pourquoi des êtres humains, des jeunes, peuvent-ils commettre de tels actes ? Pourquoi notre société, notre monde produisent-ils des individus capables de telles monstruosités ? Quels sont les défis sociaux que nous devons relever ? Quel est le problème ?

Insistons encore sur le constat suivant : les plus grands textes juridiques de l’histoire de l’Humanité, de l’histoire de France et des Lumières installent l’égalité comme valeur fondatrice de la démocratie et de l’état de droit. S’attaquer à cela c’est choisir de faire reculer l’exigence de la dignité humaine et la place des droits civils et politiques qui constituent les bases de la citoyenneté. Et l’on ne s’attaque pas au fondamental sans conséquences durables, à la mesure de cette périlleuse et incroyable résolution à faire reculer tout le droit français. Car c’est bien de tout cela qu’il s’agit. La constitutionnalisation de l’état d’urgence, le renforcement des prérogatives policières et l’affaiblissement du contrôle judiciaire, l’atteinte au principe d’égalité des citoyens…Tout cela, dans le détail, participe d’une transformation de notre système judiciaire et institutionnel.

La dérive ultra-sécuritaire pousse, en effet, à des changements structurels : des processus d’exception conduits à devenir permanents et constitutifs du droit commun ; une justice qui, au fil des années, avec le renforcement de la législation anti-terroriste, privilégie une logique de suspicion fondée sur les comportements et sur les intentions plutôt que sur les faits eux-mêmes. Avec la déchéance de la nationalité, tout ceci comporte le risque d’un système judiciaire qui condamne en fonction de l’origine, de l’identité et non en fonction d’un code pénal qui doit – par principe – définir les charges et la hiérarchie des peines en considération de la nature des crimes commis.

Quand la rupture du principe d’égalité, le régime de l’exception, la logique de la suspicion et du comportement l’emportent sur les règles objectives d’une justice garante de l’état de droit… alors, c’est l’arbitraire et la répression discrétionnaire qui peuvent dominer. Les excès et les dérapages constatés en France durant l’application de l’état d’urgence montrent les risques d’une transformation régressive de notre système judiciaire, pour une efficacité anti-terroriste si peu convaincante. On se pose donc la question : l’objectif réel est-il de transformer notre système judiciaire et institutionnel afin de lutter contre le terrorisme, ou bien est-il plutôt d’utiliser le terrorisme pour imposer une mutation institutionnelle réactionnaire et répressive dans un contexte durable de crise profonde et de colère sociale montante ?

Cette mesure déchéance de la nationalité, enfin, conduit parfois la réflexion jusqu’au concept de Nation. C’est le cas d’ Alain Finkelkraut, nouveau membre de l’Académie française. Il le fait en s’appuyant sur la célèbre définition qu’Ernest Renan formula à la Sorbonne le 11 mars 1882 (5). Voici un extrait de l’approche de Renan : « L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours. […] Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale ».

Comment cette définition, marquée du sceau de l’attachement collectif à une histoire, des souvenirs communs, une « spiritualité », un nationalisme héroique et passionné… pourrait-elle justifier la déchéance de la nationalité, sinon en décidant que certains individus, précisément, ne peuvent pas être partie prenante de ce « plébiscite de tous les jours », de cette « âme » spécifique ?.. On ne pourra suivre personne sur ce chemin d’exclusion. Le chemin d’un ultra-conservatisme, hier « romantique », aujourd’hui passablement archaïque. Ce chemin ne peut être qu’abandonné. Ce qui importe, en effet, ce sont d’abord des droits. Des droits fondamentaux liés aux principes républicains et aux règles qui fondent notre citoyenneté. C’est bien parce que cette mesure – pieusement conservée dans les réserves idéologiques de l’extrême droite – nous conduit hors des principes et de l’esprit du droit français, qu’elle doit être récusée. Prendre une définition anachronique de la Nation comme référence est en soi un problème. Evacuer de la réflexion et de l’exigence politique l’importance fondatrice de la citoyenneté, de l’égalité et des droits qui établissent ces principes, est un vrai signe réactionnaire et dangereux pour l’avenir.

Quand remontent les mémoires coloniales

Allons plus loin encore. Le bannissement national, ou déchéance de la nationalité, de ceux qui commettent des actes terroristes au nom d’un islamisme politique radical ultra-violent, et qui sont issus pour beaucoup de l’immigration de pays, anciennes colonies françaises, rappelle, qu’on le veuille ou non, ce que fut le rapport colonial dans sa brutalité : l’instauration d’une inégalité « de principe » et d’une hiérarchie dans l’accès aux droits. Le fait de lier l’immigration et les binationaux français au terrorisme conduit à faire croître la défiance jusqu’à la xénophobie vis à vis d’une catégorie ainsi créée de citoyens issus, comme on dit, de l’immigration. Comme le souligne aujourd’hui, Benjamin Stora « la décolonisation des imaginaires n’est pas achevée » (6). C’est aussi ce que montre la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR) lorsqu’elle déclare : « on savait l’immigration révélatrice de l’état de la société, voilà à leur tour, les binationaux, y compris ceux nés français – non seulement rappelés à l’ordre, mais du même coup à leur origine en tant qu’enfants d’immigrés (si tant est qu’ils l’aient oublié). Mais des voix s’élèvent, y compris au sein de la majorité pour émettre des réserves ou pour dire non à un tel projet et surtout dénoncer la vision qu’il présuppose  » (7).

Le lien immigration / terrorisme, aujourd’hui explicitement exprimé, attise les peurs et le racisme. C’est un levier « idéal » pour légitimer un nouveau durcissement des politiques migratoires des pays de l’Union Européenne. Ces pays ont surtout démontré jusqu’ici leur incapacité à définir une politique d’accueil et de gestion à la hauteur des enjeux humains et sociaux… et des valeurs maintes fois rappelées. Plus d’un million de réfugiés, en effet, ont, en 2015, au péril de leur vie, cherché protection et sécurité en Europe en traversant la Méditerranée et les Balkans. La situation qui en résulte est une faillite politique retentissante. Il a même fallu que l’Union Européenne, dépassée par les événements, décide de militariser la question et de faire appel aux forces de l’OTAN pour pouvoir essayer de maîtriser quelque chose en matière de sécurité, entre la Grèce (économiquement étouffée par les politiques d’austérité) et la Turquie. Une fois encore, c’est la réponse militaire (et ses illusions) qui tend à l’emporter.

Les dispositions communautaires de renforcement de Frontex (8) et de ses moyens de contrôle sont sans effet véritable. L’appel à la Turquie pour qu’elle stabilise les réfugiés sur son territoire n’a pas eu l’effectivité demandée. La répartition des migrants dans différents pays de l’UE est un échec complet. Le durcissement des politiques migratoires se généralise. Même l’Allemagne qui avait ouvert largement ses frontières cherche maintenant à mettre un frein, à organiser une réponse européenne pour renforcer la maîtrise des entrées aux frontières extérieures de l’Union. Au total, une dizaine d’Etats (9), à des degrés divers, ont rétabli, à l’intérieur de l’Espace Schengen, des contrôles renforcés, des restrictions (zones d’accès limitées par exemple) et même des quotas. D’autres ont érigé des murs et des barbelés aux frontières externes de Schengen tandis que certains (Autriche, Slovaquie, Hongrie mais aussi Macédoine) ont pris des mesures pour, littéralement, couper la route des Balkans aux réfugiés. L’espace de libre circulation intérieure et de contrôle aux frontières extérieures de l’Union est dans un état de rupture avancée. Les Accords de Schengen sont dans un état de mort clinique. L’Union européenne s’est transformée en piège répressif et inhospitalier. Elle va jusqu’à instrumentaliser la distinction « migrants économiques » (baptisés illégaux) et « migrants politiques » (les réfugiés), au nom du droit international (10), pour mieux justifier sa volonté de fermeture aux premiers. C’est l’Europe des inhumanités et des incapacités… Tandis qu’en Allemagne les curieuses et inacceptables violences (et manipulations ?) du Nouvel an à Cologne, qui ont servi à stigmatiser injustement les réfugiés, ont contribué, extrême droite aidant, à fragiliser la politique d’Angela Merkel et à durcir le ton. Quant au dernier compromis laborieusement élaboré, sous pression de l’Allemagne, entre l’UE et la Turquie… il prend l’allure d’un ingérable système de contrôle et de maîtrise qui masque mal la volonté de fermer la porte aux réfugiés et aux migrants. Mais Ankara y gagne au moins 6 milliards d’euros et la relance de son processus d’adhésion à l’Union européenne… Celle-ci ne cesse de bafouer ainsi les valeurs auxquelles elle se réfère avec tant d’insistance.

Le désarroi politique général suscité par cette arrivée massive de réfugiés en Europe doit pousser, ici aussi, à la réflexion sur les causes réelles afin de mieux penser les réponses. Il s’agit, en effet, d’une crise majeure. Une crise globale et une crise du processus d’intégration capitaliste européenne. La pratique politique et médiatique permanente consistant à séparer les problèmes ne doit pas le masquer. Cette crise doit être considérée comme telle. Naturellement, des solutions immédiates et urgentes sont indispensables, et pas seulement pour des raisons évidentes d’urgence humanitaire. Nul ne peut y échapper. Ni l’Union européenne, ni chacun de ses États membres. Et les idées ne manquent pas dans les ONG et bien des forces politiques et sociales en France et en Europe. Mais il faut aussi faire percevoir les origines enchevêtrées de cette crise, dans lesquelles on trouve : la guerre et les bombardements, la montée et les exactions criminelles d’un djihadisme ultra-sectaire, la crise politique, sociale et institutionnelle en Europe, l’échec des politiques de coopération au développement, les conséquences négatives de l’ajustement structurel… Il s’agit d’une seule et même problématique. Et les explications que l’on peut en donner sont terriblement accusatrices pour les stratégies dominatrices et prédatrices des grandes puissances occidentales, en général.

Cet afflux massif de réfugiés est ingérable dans le cadre des politiques actuelles. Cette situation choquante, quasiment hors de contrôle, pousse à une forme d’implosion de l’Union européenne. Cela traduit et aggrave un cumul d’impasses et de situations critiques qui devraient conduire à une analyse lucide sur les causes de cet échec aux conséquences humaines dramatiques. Mais qui ose ? Quel gouvernement se permet de formuler une mise en cause de cette nature ? L’idée domine, au contraire, selon laquelle la solution réside dans la poursuite et le durcissement des stratégies ayant permis ce désastre. Les pays de l’Union européenne cherchent dans cet esprit une « solution » fondée sur le refoulement organisé à ses frontières extérieures… Ce qui est une autre façon de refuser les causes du problème. Cela témoigne dramatiquement des limites atteintes par l’actuelle construction européenne, par la nature de l’ordre international et par un mode de développement qui crée toujours davantage de problèmes qu’il n’est capable d’en surmonter. On remarque d’ailleurs, une fois de plus, comment la Grèce est pointée du doigt, menacée d’être radiée de Schengen comme elle fut auparavant menacée d’être exclue de l’euro… Ici encore, la logique révélatrice qui s’impose, loin de toute solidarité européenne, est celle de la hiérarchie des puissances. Une hiérarchie au sein de laquelle le plus faible subit les pressions négatives et les chantages les plus appuyés. Ce n’est pas un hasard si le vieux projet d’un noyau dur des puissances dominantes au sein de l’UE (Allemagne et France d’abord) revient aujourd’hui dans l’actualité en trainant avec elle l’idée d’une Europe hiérarchisée, différenciée mais convergente sur l’intégrisme néo-libéral le plus rigoriste.

Face à cette crise, ce dont l’Europe a le plus besoin dans son rapport à l’extérieur – et dans l’esprit d’une nécessaire transformation structurelle capable de briser les carcans autoritaires et néo-libéraux – c’est d’une approche d’ensemble en termes de responsabilité collective et de coopération d’intérêts communs pour le développement dans toutes ses dimensions, pour la sécurité, le règlement des conflits et la paix. L’enjeu n’est pas seulement de s’adapter et de gérer autrement : il est existentiel. Il est nécessaire et même urgent de définir collectivement les ruptures nécessaires et la vision d’une construction européenne réellement alternative.

Conclusion

Reconstruire une vision de l’avenir

et une espérance collective

La politique conduite par l’exécutif est une inquiétante fuite en avant réactionnaire et politicienne qui montre à quel point ce pouvoir n’a pas de solution positive à proposer devant l’ampleur de la crise, devant la gravité exceptionnelle des événements au Proche-Orient et dans le monde arabe. Face aux conséquences dramatiques de ces événements pour l’Europe et pour la France, il n’a pas de vision à présenter. Son choix est celui d’un basculement autoritaire et sécuritaire de tout le système français pour pouvoir s’imposer, malgré la défiance qu’il suscite, malgré cette énorme fracture avec l’essentiel du peuple, et des couches populaires en particulier, malgré une légitimité en chute libre. Il accélère la mise en œuvre de solutions de force où l’ultra-libéralisme le dispute au recul des droits et des grands principes, où la criminalisation de l’action sociale accompagne une militarisation des choix extérieurs et du rôle français dans le monde.

Jamais, dans l’histoire de la Cinquième République, un pouvoir exécutif aura autant renié ses propres engagements, bafoué ses propres valeurs, trahi à ce point son électorat, multiplié les dérives les plus ultra-conservatrices en allant jusqu’à chercher une inspiration dans le patrimoine idéologique nauséabond de l’extrême droite. Pour ce pouvoir exécutif, c’est un fiasco politique accablant qui touche à l’éthique et à la dignité.

Il faudra reconstruire tout ce qui permet de « faire société », de produire des dynamiques politiques et sociales de progrès pour la justice et la démocratie, pour la sécurité dans toutes ses dimensions. C’est un enjeu politique de grande portée. Il est nécessaire de réinventer des politiques capables de redonner du sens à la vie sociale dans une alternative au capitalisme, et contre les violences intrinsèques de celui-ci. L’ambition doit être élevée. Le nouveau contexte est politiquement très exigeant. On sait, en effet, que l’idée du changement dans un seul pays est morte. Il faut en tirer les conséquences. On sait aussi qu’il ne suffit plus, aujourd’hui, d’installer des gouvernements de gauche et de chercher des marges de manœuvre dans un système qui, justement, les écrase et les interdit sous des contraintes brutales, notamment européennes, de nature financière, institutionnelle et politique. Il faut donc dire comment, par quelles ruptures, par quels moyens politiques ces carcans doivent être levés. Et en faire un combat de haut niveau. La proposition d’un autre modèle de société doit nourrir la vision d’un autre avenir et d’un autre ordre international. Il faut aider à penser l’après, un après d’humanité, de paix et de solidarité./.

1) Il s’agit du journal « Le Soir », le plus grand quotidien francophone de Belgique.

2) Voir Le Monde du 14 01 2016.

3) Voir Le Monde du 05 01 2016.

4) « Une grande portée symbolique », Manuel Valls, L’Obs No 2670, 07 01 2016.

5) « Quand l’histoire nous aveugle », rencontre-débat avec Alain Finkelkraut, 16 février 2016, sur akadem.org

6) Voir son interview dans L’Humanité, 8, 9 et 10 janvier 2016.

7) Lettre de la FTCR de janvier 2016.

8) Agence européenne chargée de la gestion intégrée et du contrôle des frontières extérieures de l’UE.

9) Autriche, Belgique, France, Danemark, Hongrie, Pays-Bas, République Tchèque, Slovaquie, Slovénie, Suède.

10) Les réfugiés sont bénéficiaires de conventions internationales qui leur donnent des droits. Ce n’est pas le cas des migrants dits « économiques ».

Les responsabilités du capital mondialisé dans l’échec programmé de la COP 21

Un article de Paul Sindic – février 2016

Qu’entendons nous par « échec programmé » de la COP 21 ? N’est-il pas d’ailleurs provocateur de formuler une telle appréciation, alors qu’il semble y avoir un consensus officiel sur le succès de cette Conférence internationale (Accord final, par consensus, de 195 pays ayant accepté de formuler des engagements visant à maîtriser le réchauffement climatique). L’habileté avec laquelle le président français de la COP 21, Laurent Fabius, avait bouclé l’Accord en temps et en heure, à la hussarde en quelque sorte, a été saluée médiatiquement, vu le contraste avec l’échec relatif de Copenhague (Cop 15) en 2009.

Bilan réel de la COP21

Cependant, avant même la conclusion de l’Accord final de la COP 21, des voix diverses, (climatologues, associations diverses présentes à Paris), ayant évalué les engagements réels pris par les différents Etats, ont annoncé que les objectifs fixés (ne pas dépasser 2°C d’augmentation de la température planétaire et, si possible, 1,5°C) ne seraient pas atteints. La prévision d’ augmentation se situerait, à leur avis, plutôt entre 2,5 et 3°C.

Depuis, les perspectives réelles de maîtrise se sont encore dégradées.

Pour les USA, avec la confirmation qu’une fois de plus, il y avait fort peu de chances que le Congrès américain ratifie les propositions de réduction faites par Obama, que la Cour suprême contestait même actuellement le pouvoir réglementaire de celui-ci de diminuer les émissions de CO2 des centrales électriques. Cela a décrédibilisé les engagements américains, eux même largement en trompe l’oeil, et ce, de la part du champion, parmi les grands pays développés, des émissions de gaz à effet de serre (GES) par tête d’habitant (16 Téquivalent CO2/an – plus de trois fois le niveau de notre pays).

Par ailleurs, il faut dégonfler le mythe du « gentil » Obama, soucieux des problèmes climatiques, aux prises avec le « méchant » Congrès US, sous la dépendance des lobbies charbonniers, gaziers, pétroliers, dépendance qui est malheureusement une réalité. En effet, la « proposition Obama » pour la COP 21 est en réalité tout à fait inacceptable, très largement en trompe l’oeil. Elle consiste à proposer une diminution des émissions des USA de 25 à 28 % d’ici 2025, mais par rapport au niveau de ces émissions en 2005 et non par rapport à l’année de référence du Protocole de Kyoto, soit 1990. L’engagement initial des USA, signé par Clinton, était une réduction de 7% par rapport au niveau de 1990. Or, en 2005, les émissions US avaient cru de 16 % par rapport au dit niveau de 1990. Autrement dit, en 2005, les USA étaient à 23 % au dessus de leur engagement de réduction pris en 1997. Donc, par rapport à celui-ci, en 28 ans (1997-2025), les USA ne proposent que de gagner de 2 à 5 % de réduction par rapport à leur engagement initial de 1997, ce qui est clairement inacceptable. A noter, le silence médiatique à ce propos.

Par ailleurs, on ne peut accepter non plus que le Président américain s’abrite derrière la soi-disant complexité des structures du pouvoir américain, pour se dédouaner et dédouaner son pays de ses responsabilités internationales.

De son côté, la Chine, devenue le premier émetteur mondial de GES, n’a présenté que des propositions de réduction fortement étalées dans le temps. Plafonnement en 2030, réduction (25%) de l’intensité énergétique par unité de PIB, laissant subsister un taux de croissance réduit, probablement de l’ordre de 2 à 2,5 %/an, des émissions, mais aboutissant tout de même d’ici 2030 à une augmentation probable de celles-ci de l’ordre de 20 à 25 %, réduction relativement faible de la part des énergies fossiles carbonées (charbon, gaz, pétrole), de 88 % actuellement à 80 % en 2030. L’ensemble est clairement non conforme aux recommandations de plafonnement dès que possible et de réduction rapide des émissions formulées par le GIEC en 2015.

Tout indique donc que la Chine continue à donner la priorité à son objectif géopolitique essentiel, devenir dès que possible la première puissance mondiale en dépassant les USA. Par contre, il nous paraît juste de souligner que, dans la longue durée, à la différence des USA, elle est en train de s’engager dans un programme de nette réduction de ses émissions (fort développement du nucléaire, substitution du gaz au charbon, fort développement des énergies renouvelables « décarbonées » et substitution aux énergies fossiles « carbonées » d’une électricité qui devrait être, in fine, largement « décarbonée ».

L’UE est apparemment le bon éléve de la classe. Elle a déjà réduit ses émissions de 8 % par rapport à 1990 (objectif du Protocole de Kyoto), va les réduire de 23 % d’ici 2020, et projette de les réduire de 40 % d’ici 2030, toujours par rapport à 1990. Par ailleurs, hors engagements COP 21, l’UE préconise un fort développement des énergies renouvelables, sans distinguer entre les renouvelables « carbonées » et « décarbonées », ce qui est incohérent, car les énergies renouvelables « carbonées » (type bois, biomasse ou biocarburants) n’améliorent nullement le bilan CO2, mais l’aggravent en fait au niveau planétaire (déforestation). Les biocarburants, par exemple, se confirment comme une catastrophe économique et sociale pour les populations agricoles des PED concernés, transformées en prolétaires agricoles violemment surexploités, affectés de graves problèmes de santé liés à l’usage massif de pesticides dans ces cultures industrielles (1).

Par ailleurs, à y regarder de plus près, on voit que l’UE ne fixe plus que des objectifs globaux, sans répartition entre les pays membres (comme dans le Protocole de Kyoto initial) et, apparemment, sans sanctions prévues (certains pays, comme la Pologne, ont déjà déclaré qu’ils n’avaient pas l’intention de suivre les recommandations de l’UE).

Pour les PED, dont la COP 21 consacre l’entrée en force (195 signataires de l’Accord final) dans le cercle des pays acceptant d’assumer leur juste part de l’effort commun de réduction mondiale des émissions, leurs offres contiennent très généralement une condition sine qua non pour respecter leurs engagements, celle de recevoir des aides financières à la hauteur nécessaire pour, à la fois, satisfaire les besoins énergétiques de leur développement et le faire préférentiellement avec des énergies « décarbonées ». Seuls, à notre connaissance, deux PED, l’Ethiopie et le Costa Rica, ont fait des offres ne comportant pas cette condition suspensive. Or, comme les financements par les pays développés des 100 milliards de $/an promis à partir de 2020 aux PED restent tout à fait aléatoires, de nature mal définie (les investissements des firmes capitalistes internationales spécialisées en font-ils partie ? Seront-ils prélevés sur des aides au développement déjà en régression ?), on ne peut qu’être envahi d’un doute très sérieux à ce sujet.

Par ailleurs, comme l’Accord issu de la COP21 continue à ne prévoir aucune sanction réelle aux engagements non tenus, une appréciation plus réaliste de la crédibilité réelle des dits engagements conduit à estimer que l’accroissement de température prévisible vers la fin du XXI° siècle se situera plutôt entre 3 et 4°C, soit une perspective catastrophique pour l’avenir de l’humanité.

En effet, on voit déjà que l’accroissement des teneurs en GES de l’atmosphère induit de sérieuses conséquences : recul généralisé des glaciers terrestres, fonte, apparemment irréversible, de la calotte glaciaire du Groenland (une étude scientifique récente (2) annonce que le démantélement en cours d’un des grands glaciers du Groenland pourrait à lui seul accroître le niveau des océans de 1 m. à la fin du siècle), violence accrue de divers phénomènes climatiques.

Si l’on ajoute à cela l’incapacité des gouvernements, des organisations religieuses et de la communauté internationale à promouvoir effectivement une maîtrise de l’évolution démographique au sein des PED (alors qu’il s’agit essentiellement de reconnaître aux femmes le droit et la possibilité de maîtriser effectivement leurs maternités, ce qui n’est pas évident, mais qui existe déjà dans un certain nombre des dits PED), nous allons tout droit vers une population planétaire de 9 à 9,5 milliards d’êtres humains en 2050 et de plus de 10 milliards en 2100. Cela risque fort de rendre encore plus difficile, voire quasi-impossible, de maîtriser le réchauffement climatique et de garantir à l’ensemble des êtres humains la satisfaction de leurs besoins essentiels.

Ajoutons enfin, qu’actuellement, le comportement des nations européennes face au double problème des migrants africains et des réfugiés fuyant les guerres moyen-orientales est extrêmement inquiétant.

Alors que le nombre de ceux-ci reste relativement restreint si on le compare aux dizaines de millions de réfugiés climatiques potentiels, voire bien plus (3), les attitudes modérées initiales de nombre de pays européens (accueil, répartition, etc.), ont rapidement laissé la place à des évolutions tout à fait négatives. Montée en puissance de mouvements d’extrême droite dans nombre de pays européns, voire accès au pouvoir des dits mouvements dans divers pays de l’UE (sans que celle-ci ne fasse désormais la moindre remarque), sur la base, notamment, d’un rejet xénophobe des migrants, mâtiné souvent aussi d’islamophobie. Nous sommes en passe de régresser rapidement vers une loi de la jungle où chacun défendrait, y compris par la force, son pré carré, où les plus forts (ç à d. les plus riches et les mieux armés) se débarrasseraient des plus faibles (les plus pauvres essayant, pour survivre, de fuir une misère aggravée).

Autrement dit, ce que nous considérons comme « les acquis de la civilisation humaine » à savoir l’empathie pour son prochain, la coopération, l’aide aux plus faibles, valeurs datant des premiers hominidés (sélectionnés par l’évolution pour assurer leur survie à l’époque face à des milieux naturels hostiles – menaces des grands fauves notamment), « acquis » que nous partageons toujours avec les grands singes, ne sont en fait nullement intangibles. La plongée, via des régimes autoritaires, dans une barbarie de masse n’est nullement exclue, d’autant que ses prémisses se manifestent déjà (massacre de civils innocents dans des attentats terroristes qui se systématisent, victimes civiles innocentes, « collatérales » (comme c’est joliment dit), des raids aériens (chasseurs et drones) des pays développés au Moyen-orient, y compris ceux de notre propre pays, sans que cela ne soulève guère d’émotion dans la population française).

Pour résumer, les perspectives actuelles de réchauffement climatique ne menacent pas, probablement, l’avenir biologique de l’espèce humaine qui a connu au fil de centaines de milliers d’années bien d’autres péripéties climatiques, mais elles peuvent très bien aboutir à transformer les sociétés humaines en un enfer de barbarie, via des affrontements militaires se multipliant, pouvant même se terminer dans une apocalypse nucléaire dont les risques, en fait, s’accroissent (Traité de non-prolifération en panne).

Les divergences entre les recommandations du GIEC et les décisions des « Etats » membres de la CCNUCC

La création du « Groupe intergouvernemental d’étude des climats » (GIEC) en 1988, puis celle de la « Convention Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques » (CCNUCC) en 1992, ouverte à l’ensemble des nations membres de l’ONU se sont faites sous l’impulsion du G7, organisme de réflexion et de décision stratégique des principales classes dirigeantes occidentales qui a, en fait, demandé (voire ordonné?) à l’ONU de procéder à cette création.

Les recommandations successives du GIEC

– Dès sa première réunion, en 1990, le GIEC avait recommandé qu’il soit procédé sans tarder à des réductions significatives des émissions de GES.

– Au fil du temps, le GIEC, s’appuyant sur les travaux et la collaboration de milliers de scientifiques spécialisés, a émis des recommandations de réduction des émissions dont l’importance et l’urgence ont été de plus en plus soulignées.

– En 2009, lors de la conférence de Copenhague (COP 15), qui s’était terminée par un échec (pas d’accord signé, uniquement prolongation du Protocole de Kyoto jusqu’en 2020), R. Pachaury, alors président du GIEC, avait adjuré les Etats présents à la Conférence, et notamment les principaux émetteurs de GES, de plafonner leurs émissions dès que possible, avant 2015, et de les réduire significativement ensuite.

– Dès le début 2015, année de la Conférence de Paris (COP 21) tenue en décembre de la même année, le GIEC publiait ses nouvelles recommandations de réduction, en soulignant leur urgence et leur importance. Ces recommandations étaient aussi plus détaillées quant aux choix énergétiques à opérer :

– Plafonnement des émissions dès que possible, dès 2020. Réductions significatives de celles-ci avant 2030-2040. Nécessité de faire reculer massivement les énergies carbonées (pétrole, gaz, charbon) dès que possible, avec des reculs importants avant 2030-2040, et de poursuivre ensuite. Nécessité de décarboner au maximum l’électricité (via toutes les énergies décarbonées accessibles) en visant le remplacement des énergies fossiles par la dite électricité. En fait, il s’agit d’un véritable cri d’alarme du GIEC et des scientifiques devant l’inertie dont fait preuve la CCNUCC depuis sa création et ses conséquences.

– Le comportement des « Etats » au sein de la CCNUCC depuis sa création en 1992

Tout au long de la période 1997 (signature du « Protocole de Kyoto ») – 2015, les pays développés occidentaux, les pays en « transition » (pays de l’Est européen, plus Russie et Ukraine), rejoints ensuite par les grands pays émergents, vont traîner les pieds de toutes les manières possibles quant aux niveaux de réduction acceptés, leur caractère de fait non-contraignant et les calendriers à respecter.

Le Protocole de Kyoto ne prévoit qu’une réduction planétaire de GES de 5 % par rapport au niveau de 1990, ignorant déjà la première recommandation du GIEC. L’entrée et la sortie du Protocole restent libres, ce qui rend inopérante la seule sanction prévue (le report des engagements non remplis au cours d’une période venant s’ajouter à ceux de la période suivante), qui ne sera d’ailleurs pas appliquée.

Le Congrès US ne ratifiera pas l’engagement pris par Bill Clinton, du même coup les USA ne seront tenus par aucun engagement de réduction, malgré qu’ils soient alors le plus important émetteur mondial de GES (globalement et par tête d’habitant).

La Chine, bien qu’elle ait déjà le plus fort taux mondial de progression de ses émissions (7% /an), se prévaut alors de sa qualité de PED pour dire qu’elle n’a pas de responsabilité historique dans le processus historique de réchauffement climatique, ce qui était exact, mais ne va pas le rester longtemps. Seule l’UE a tenu globalement ses engagements, mais avec une grande diversité de comportements. Certains pays de l’UE, Espagne, Portugal, Grèce, Irlande exploseront littéralement le niveau de leurs émissions.

Par ailleurs, la ratification définitive du Protocole de Kyoto n’aura lieu qu’en 2005, soit 8 ans après sa signature, ce qui est un record de lenteur.

Les raisons profondes des divergences croissantes GIEC – Etats développés

Pour ce qui concerne le GIEC, notre appréciation est sans ambiguité. Les travaux menés par le collectif mondial de scientifiques de diverses spécialités, travaillant en collaboration avec le GIEC, leur rigueur, leur capacité à travailler ensemble à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers, et de formuler, in fine, des recommandations claires synthétisées dans les rapports diffusés ensuite par le GIEC, méritent toute notre estime. Le poids de ces recommandations s’est accru. Elles ne sont plus guère contestées. On peut même dire que les dernières formulées, en 2015, sont très certainement à l’origine (hors COP21) de la récente et forte relance mondiale du nucléaire à l’échelle mondiale, considérée comme incontournable pour la maîtrise dans les meilleurs délais du réchauffement climatique. Même s’il faut rester toujours vigilant par rapport à des phénomènes climatiques très complexes, avec des conséquences en chaîne pouvant déboucher sur des évolutions imprévues, on peut dire que le GIEC remplit pleinement sa mission.

Par contre, il est évident qu’il n’en est pas du tout ainsi pour de nombreux Etats développés, notamment pour les plus importants. Tout au long de la présente note, nous avons décrit leurs dérobades, leurs refus de fait d’engagements contraignants et au niveau nécessaire, leur volonté de toujours retarder leur mise en œuvre. Comme nous l’avons déjà dit, leur attitude n’est pas acceptable.

Une remarque préliminaire à ce propos. Si ce sont bien les Etats qui signent les Accords, ils sont censés agir au nom de leurs peuples. En fait, il n’en est rien. En réalité, ce sont les minuscules castes dirigeantes politiques et économiques des pays les plus puissants qui décident de tout, sans aucune consultation réelle de leurs peuples. Nous avons d’ailleurs vu précédemment que c’est le G7, organisme informel de décision des dites castes dirigeantes occidentales qui a en fait décidé de la création du GIEC et de la CCNUCC.

En fait, la véritable raison de l’attitude inacceptable de nombreux pays développés se situe, selon nous, dans l’évolution du capitalisme contemporain depuis la décennie 70. Il s’agit de son basculement progressif dans un capitalisme dit « néolibéral » marqué par les caractéristiques essentielles suivantes : l’exigence de la libre circulation des marchandises et des capitaux, la volonté de privatiser un maximum d’activités, la sacralisation du marché et l’exigence absolue de taux de rentabilité bcp plus élevés (10 à 15 %), la primauté absolue de l’accumulation financière au profit d’une infime minorité (les 1%) avec comme seul bémol les impératifs nationalistes et la volonté de puissance militaire, industrielle (USA, Chine, notamment), objectif atteint via des prédations sans cesse accrues sur les richesses créées par le monde du travail. La « mondialisation » de ce processus, par basculement de la Chine, puis de la Russie dans cette logique néolibérale avec la disparition du « camp socialiste » a fait naître progressivement une nouvelle entité politico-économique, un nouveau système, « le capital mondialisé », doté de règles et d’une logique spécifiques, avec domination sur les appareils étatiques et sur les organisations de la communauté internationale.

Commentaires et questions

I) Qui doit financer la maîtrise planétaire du réchauffement climatique ?

Notre réponse sera brève et claire : les 1%, détenteurs d’une fantastique accumulation financière, sans précédent dans l’histoire, évaluée entre 130.000 et 140.000 milliards de $, en fonction des fluctuations boursières, et croissant en moyenne de 6 %/an. Une simple taxe de 1%/an sur cette accumulation rapporterait 1.300 à 1.400 milliards de $/an et financerait non seulement la maîtrise du réchauffement climatique, mais aussi le développement économique diversifié de pays où 2 à 3 milliards d’êtres humains croupissent dans une misère absolue. Le « capital mondialisé » préconise, lui, et, faut-il s’en étonner, une « taxe carbone » qui serait payée par le monde du travail. Le choix à faire paraît simple. Il faut croire qu’il ne l’est pas, car certaines organisations écologistes, progressistes discutent, elles, des modalités d’application de la taxe carbone.

II) Les difficultés idéologiques à s’en prendre directement au « capital mondialisé »

Nombre d’associations écologistes ou assimilées, pourtant désireuses d’apporter leur pierre à la lutte contre le réchauffement climatique, reculent en fait devant la mise en cause directe du « capitalisme mondialisé », soit parce qu’ils ne sont pas près à envisager la nécessité d’une transformation radicale de la société capitaliste, soit parce que la mise en cause directe du « capital mondialisé » leur paraît hors de portée. Ils se réfugient alors dans les illusions que des combats locaux (productions locales d’énergie notamment) pourraient permettre de progresser, sans voir qu’ils font alors le jeu d’un « capitalisme vert », lui même pleinement inséré dans le « capitalisme mondialisé » et obsédé par l’accumulation financière. Mais il faut débattre, la gravité de la situation l’exige.

Notes

(1) Voir le très beau, mais terrifiant, film colombien récent, « La terre et l’ombre » décrivant les ravages sociaux dramatiques (surexploitation, maladies liées aux pesticides) de ces activités ;

(2) Voir Article récent du « Guardian » du 23/02/16 ;

(3) « L’Alliance des petits pays insulaires » (63 millions d’habitants) évalue, à elle seule, à 23 millions le nombre de ses habitants voués à devenirs réfugiés climatiques si le réchauffement atteint 2°C. Des évaluations plus globales (ex. S. Huet dans sa plaquette « Les dessous de la cacophonie climatique ») évoquent un chiffre d’au moins 300 millions d’êtres humains affectés directement par un réchauffement significatif.

Sur les enjeux de la paix dans le monde aujourd’hui.

Sur les enjeux de la paix dans le monde aujourd’hui.

Séminaire organisé par le Mouvement de la Paix en partenariat avec CGT

Siège de la CGT, 30 janvier 2016

Deuxième table ronde : de quelle sécurité parle-t-on ?

Intervention de Jacques Fath, auteur de « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Les éditions Arcane 17, 2015.

ATTENTION : cet article date de janvier 2016. Les enjeux de la sécurité internationale se sont très substantiellement transformés depuis. Il faut lire ce texte en fonction du contexte de l’époque. JF 31 10 2022

J’ai pris le parti de répondre à cette question, au pieds de la lettre mais à ma façon… en essayant de montrer quels sont les facteurs de l’insécurité dans le monde d’aujourd’hui, et ce que devrait être une conception positive de la sécurité.

Le terme sécurité provoque toujours une certaine méfiance et de la prévention. Durant toute la guerre froide, en effet, il fut lié aux confrontations des grandes puissances, à la dissuasion, à la maîtrise des armements (et non aux enjeux du désarmement), à l’équilibre des grandes puissances, aux logiques de puissances… Avec le basculement géopolitique de la chute du mur et la fin de l’antagonisme des blocs, l’enjeu de la sécurité, dans un monde stratégique bouleversé, n’est globalement plus le même.

On dit aujourd’hui que la guerre a changé de nature. Ce qui est vrai. On parle de guerres asymétriques et hybrides, de cyberguerres, de guerre civiles et de terrorisme…Tout cela correspond à des réalités. Il s’agit d’une description des formes actuelles des conflits et des violences politiques. Mais cela n’explique pas grand chose. Il faut aller chercher les causes de ces crises et de cette nouvelle conflictualité pour comprendre.

Les causes sont essentiellement de deux ordres, mais tout est lié…

1) Les crises sociales, le sous-développement dans toutes ses dimensions, la pauvreté, la corruption, les humiliations…C’est à dire les insécurités, les vulnérabilités induites par la crise du mode de développement capitaliste et les conséquences du néolibéralisme, et de l’ajustement structurel au Sud. On peut dire que le capitalisme n’a plus d’adversaires extérieurs. En quelque sorte, il est devenu son propre ennemi puisqu’il est la cause première de ses propres problèmes.

2) Les déstabilisations induites par les dominations, les ingérences, les interventions militaires néo-impériales et néo-coloniales. On constate aisément à quel point les guerres d’Afghanistan, d’Irak, de Libye ont propulsé les facteurs de crise, aggravé les conflits, encouragé les principaux acteurs des affrontements…

Tout ceci constitue l’aspect le plus nouveau : les conditions de la sécurité nationale, régionale, internationale sont détruites par la crise et par les réponses que les puissances occidentales, principalement, lui apportent. On voit que les facteurs de causalité ont été globalement inversés. Ce n’est plus, comme durant la Guerre froide, la confrontation des grandes puissances qui, essentiellement, structure et détermine les conflits. Ce sont des causes systémiques, internes, structurelles qui constituent un facteur déclenchant déterminant des conflits et de l’insécurité.

Cependant, cette inversion, qui est le résultat d’un basculement géopolitique majeur, ne supprime pas l’affrontement stratégique des grandes puissances.

Dans tous les conflits, on constate que cet affrontement prend une grande dimension. Et plus le conflit s’exacerbe en élargissant les insécurités, plus le jeu des puissances s’affirme. C’est le cas dans les crises syrienne, ukrainienne, par exemple. C’est le cas en Asie et en Afrique avec un repartage des tâches qui laisse la France intervenir militairement dans son champ néo-colonial.

Il se crée ainsi quelques alliances, convergences ou coalitions complexes sous la direction ou la supervision de grandes puissances. Par exemple, dans la crise syrienne, la coalition USA/Arabie Saoudite/ Pays du Golfe/ Turquie, avec Israël qui tient une place particulière vis à vis de cette coalition. Cette coalition est complexe au sens où chacune des puissances régionales a ses intérêts propres et des motivations stratégiques spécifiques… ainsi que ses adversaires prioritaires. Ce qui accroît encore les contradictions et les problèmes de sécurité. La Turquie, par exemple, fait partie de la coalition anti-Daech, mais elle cherche d’abord à frapper les kurdes. L’Arabie Saoudite fait partie de cette même coalition, mais elle vise d’abord l’Iran…

On est donc loin de la Guerre froide, évidemment, mais il y a, dans le contexte actuel, une persistance de confrontations stratégiques de grandes dimensions pour des zones d’influence, pour des intérêts politiques, économiques, énergétiques…

C’est dans ce contexte compliqué que le combat pour la paix, la sécurité des peuples se situe aujourd’hui. Et on ne peut progresser vers une situation de paix que si on agit pour construire, reconstruire une sécurité dans toutes ses dimensions.

C’est la sécurité économique, sociale, institutionnelle, écologique comme ensemble de facteurs déterminants. Cela touche aux politiques publiques nationales.

C’est aussi la sécurité internationale par le désarmement (pour tous les types d’armes), par la négociation de mesures de confiance, par la coopération, par la démilitarisation des pratiques dans les relations internationales, l’interdiction du commerce des armes…

Et tous ces processus nécessitent une démarche multilatérale, le renforcement du rôle de l’ONU.

Je souhaite soulever, en particulier, trois enjeux ou débats importants (parmi d’autres).

1) Le débat institutionnel. C’est l’enjeu du multilatéralisme, du droit, de l’ONU. Il est politiquement décisif. Prendre des décisions collectives pour résoudre des problèmes communs sur la base du droit et de la légitimité que donne la Chatrte des Nations-Unies… c’est s’inscrire dans une démarche contraire à celle de l’unilatéralisme et des logiques de puissance néo-impériales. Changer de cadre et de méthode, c’est déjà changer sur le fond, et contribuer à transformer la nature des relations internationales.

C’est le Conseil de sécurité de l’ONU qui exerce la responsabilité principale dans le domaine de la paix et de la sécurité internationale. Le débat peut porter sur les missions, le droit de veto, le statut et la représentativité des membres de cet organe dominant… Mais il doit porter surtout sur l’ensemble de l’Organisation, sa sauvegarde, son renforcement. Et c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, tellement l’ONU fait l’objet d’une instrumentalisation dans les logiques de guerre et les politiques de puissance…et tellement elle fait l’objet aussi d’un affaiblissement de son rôle par la multiplication des « cadres de substitution » que sont les G8, G20, des instances comme les groupes de contact ou des conférences où l’ONU n’est qu’un membre parmi d’autres… Et il y a, bien sûr, le poids du rôle envahissant de l’OTAN comme organisation politico-militaire se donnant une vocation stratégique d’intervention mondiale dans un esprit « régénéré » de Guerre froide. Rappelons que les Nations-Unies, comme organisation universelle, doivent être le lieu légitime du multilatéralisme et de la coopération dans l’esprit de sa Charte.

D’une façon générale, il est nécessaire d’être très présents et créatifs dans cet enjeu institutionnel qui touche directement aux contenus des politiques étrangères, de défense et de sécurité.

2) Le débat budgétaire. Au nom de l’exigence de sécurité, beaucoup, à droite et à gauche et chez les professionnels concernés, appellent à une augmentation substantielle des budgets de défense et de l’intérieur. Certains, face à l’importance de la menace terroriste, prônent une restructuration budgétaire globale qui signifierait une fin ou un affaiblissement fatal de ce qu’on appelle « l’Etat providence ». Des responsables politiques se sont exprimés de cette façon (J. Attali ou B. Lemaire par exemple), des militaires l’ont fait aussi (le Général Vincent Desportes (1)ou le Colonel Michel Goya, par exemple).

L’idée est de mettre en concordance, d’une part, l’identification des menaces telles qu’elles apparaissent dans le Livre Blanc pour la Défense et la Sécurité Nationale (LBDSN 2008 et 2013), et d’autres part, les moyens engagés pour y faire face. Ce basculement budgétaire d’ensemble consisterait à donner, de façon urgente, toute la priorité aux 4 budgets dits régaliens : défense, diplomatie, sécurité et justice. C’est à la clé une atteinte brutale aux budgets publics économiques et sociaux dans leur portée et leur cohérence, et un démantèlement des droits et acquis sociaux qui vont avec. Avec la politique anti-sociale du gouvernement, des pas importants et inquiétants sont faits dans cette direction. Avec ce projet de restructuration budgétaire globale on assiste à une inacceptable pression pour légitimer et précipiter cette orientation. C’est une destruction rapide du modèle social français dont il est question.

La bataille à mener porte donc sur la nature des politiques publiques, et y compris sur les politiques européennes concernées. Contre l’austérité, pour le maintien et le renforcement des engagements budgétaires et politiques consacrées aux dépenses sociales, pour un mode de développement garantissant un progrès des conditions de vie, une croissance durable, les reconstructions étatiques et sociales lorsque cela s’impose, en particulier au sud dans le cadre de crises avec la déliquescence d’Etats… Cette bataille porte en même temps sur la façon dont on doit construire de la sécurité par le désarmement et le règlement des conflits… Sur le plan international, on rejoint ainsi l’exigence de la sécurité humaine telle qu’elle a été initiée par l’ONU il y a plus de 20 ans. C’est une façon de nourrir ce qu’on appelle la culture de paix. Il s’agit d’une toute autre logique pour un nouveau mode de développement.

3) Le débat stratégique. On constate, depuis les deux mandats de George Bush, et avec Barak Obama, avec N. Sarkozy et F. Hollande pour la France, l’échec des politiques de guerre au sens où non seulement ces guerres ne résolvent aucun des problèmes posés, mais, en plus, elles aggravent les conflits, élargissent les déstabilisations, nourrissent la violence politique et le terrorisme. On aboutit ainsi a davantage d’insécurités. Ce qui conduit à une mise en cause indispensable des logiques de guerre, donc des politiques de puissance et de l’exercice de la force.

Allons plus loin. Cette bataille nécessaire implique aussi, de mon point de vue, la mise en cause de la prévalence de la pensée stratégique dominante fondée sur la recherche de la sécurité par la priorité au militaire et par la force.

De la même manière que le néo-libéralisme est un mode de gestion pour les règles et les logiques du capital, je crois qu’on peut dire que la pensée stratégique dominante, c’est le mode de gestion des logiques de puissance inhérentes au capitalisme et à ses formes impérialistes ou néo-coloniales.

Ce n’est pas un débat théorique. C’est un enjeu politique majeur. Nous devons regagner sur cet enjeu. Et faire reculer la prégnance des conceptions politiques bâties sur la puissance, sur la guerre et sur l’exercice de la force en tant que logiques présentées comme « naturelles » et soit disant incontournables dans la recherche de la sécurité internationale.

La pensée stratégique dominante imprègne toutes les politiques conduites face à l’ensemble des problèmes posés, face aux crises, aux insécurités, au terrorisme. Il faut « déconstruire » cette pensée idéologique pour légitimer une toute autre conception, une toute autre vision de la sécurité pour les peuples et pour les relations internationales.

1) Voir son livre : « La dernière bataille de France » (Gallimard, 2015), consacré essentiellement à cette question.

Quand l’Allemagne verse des pensions aux fascistes espagnols de la Wehrmacht…

Quand l’Allemagne qui refuse de dédommager les Grecs victimes de la Wehrmacht, verse des pensions aux fascistes Espagnols de cette même Wehrmacht !!!

« Entre les lignes, entre les mots » , le 6 décembre 2015

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2015/12/06/quand-lallemagne-qui-refuse-de-dedommager-les-grecs-victimes-de-la-wehrmacht-verse-des-pensions-aux-fascistes-espagnols-de-cette-meme-wehrmacht/

C’était la deuxième semaine d’Octobre passé quand la nouvelle est tombée en Espagne comme une bombe : L’Allemagne paye – encore aujourd’hui (!) – des pensions aux fascistes Espagnols qui ont combattu aux cotes de la Wehrmacht à Stalingrad ! A la suite de cette révélation, l’un après l’autre presque tous les journaux espagnols déterraient des semaines durant le passé douloureux et consacraient nombre d’articles à l’infâme Division Azul (Division Azure) et ses 37.000 volontaires qui, avec la bénédiction du dictateur Franco, se sont trouvés il y a 73-74 ans en Russie pour prêter main forte à l’Allemagne nazie et à sa tentative d’écraser le… bolchevisme !

Le protagoniste mais aussi le responsable de ce retour inattendu à un passé qu’on croyait définitivement exorcisé, est Andrej Hunko, le député de Die Linke, qui a révélé le scandale par son initiative de demander des explications à la Chancelière Merkel. Connaissant les combats de l’ami Andrej pour la défense des droits du peuple grec, nous osons dire que la motivation première de ses questions parlementaires au gouvernement allemand n’était pas de faire révéler au grand public un, mais plutôt deux scandales : celui bien visible du paiement par l’Etat Allemand des pensions aux fascistes Espagnols mais aussi d’un autre moins visible, celui du refus permanent de l’Etat Allemand de dédommager les citoyens Grecs victimes des atrocités nazies !

Malheureusement, la nouvelle que le gouvernement allemand paie les fascistes Espagnols qui se sont battus aux cotés de l’armée nazie1 en même temps qu’il refuse obstinément de payer des dédommagements aux victimes Grecques de la même armée nazie, ne semble pas avoir provoqué l’émoi tant des autorités que des medias grecs. Aucune réaction, et pire, absolument rien pour informer l’opinion publique grecque. Seulement un silence total et assourdissant….

Pourtant, ce scandale des scandales ne peut pas rester sans suite. Alors, puisqu’il concentre et combine en lui tous les problèmes de nos temps, le passé cauchemardesque avec un présent et un avenir non moins menaçants, c’est à tous ceux citoyens Grecs, Allemands et Espagnols qui se sentent directement intéressés, de lui donner la suite qu’il mérite. Et le premier pas vers cette direction est l’interview qui suit. En donnant la parole à Andrej Hunko nous espérons que, cette fois, le mur du silence sera brisé et les réactions seront à la hauteur des circonstances si critiques…

Interview de Andrej Hunko, député de Die Linke, qui a révélé ce scandale

Yorgos Mitralias : Quelles ont été les questions parlementaires que tu as adressé au Gouvernement allemand concernant les pensions qu’il continue de payer aux vétérans Espagnols de la Division Azul et quelle a été la réponse officielle de ce gouvernement ?

Andrej Hunko : Nos questions au Gouvernement Allemand sur les paiements à des anciens membres de la Division Azul concernaient la somme versée et le nombre des gens qui en ont bénéficié. Nous voulions savoir la somme d’argent que l’Allemagne paye à ces collaborateurs des Nazis et quelle a été l’évolution de cette somme depuis que l’accord bilatéral relatif à cette affaire ait été signé en 1962 et ratifié en 1965.

Les réponses ont mis en lumière le fait que l’Allemagne continue jusqu’à aujourd’hui à payer plus de 100.000 euros par an à 41 anciens membres de la Division Azul ainsi qu’à neuf survivants de leurs familles. Il est très probable que cette somme a été plus bien plus importante dans le passé, puisque la Division Azul a existé il y a plus de 70 ans et plusieurs de ces guerriers sont depuis morts. Pourtant, le Gouvernement ne nous a pas donné les sommes précises pour toute cette période. Il va falloir faire des recherches dans les archives publiques pour pouvoir connaitre les sommes exactes.

Le Gouvernement Allemand nous a dit aussi qu’il ne compte pas mettre fin à ces paiements.

Y. M. : Nous savons maintenant que l’accord concernant l’attribution des pensions aux vétérans de la Division Azul a été conclu en 1962 entre l’Allemagne Fédérale du chancelier Adenauer et le gouvernement du dictateur Franco lequel, en échange, a accepté de faire de même, c’est-à-dire a payer des pensions aux vétérans de la Légion Condor nazie, responsable de plusieurs crimes de guerre durant la guerre civile espagnole, dont la destruction de la ville basque de Guernica. Maintenant, c’est-à-dire seulement quelques jours après le 40eme anniversaire de la mort de Franco (20 novembre 1975), il serait utile de se rappeler que le même régime de Franco qui a signé cet accord avec l’Allemagne Fédérale en 1962, a offert l’asile à des Nazis notoires comme p. ex. Otto Skorzeny ou Léon Degrelle2 jusqu’à leur mort. Crois-tu que l’accord de 1962 est emblématique des « affinités éclectiques » existant entre le régime de Franco et l’Allemagne Fédérale d’après-guerre ?

Andrej Hunko : Je crois que cette hypothèse est juste. Cependant, ça ne reflète pas seulement les rapports de l’Allemagne d’après-guerre avec le régime fasciste de Franco. Je pense qu’on peut y voir la preuve de la continuité du personnel nazi dans l’administration publique, les forces armées, et les services secrets de l’Allemagne d’après-guerre. Dans de nombreux cas la dénazification a été soit inexistante soit très limitée et plusieurs postes ont été occupés par des Nazis notoires dans certains cas. Pour donner un exemple, un de ces cas le plus célèbre a été celui de Reinhard Gehlen qui a fondé le service secret BND de l’Allemagne Fédérale. 

Vu sous cet angle, ce n’est pas une surprise que l’Allemagne du gouvernement Adenauer ait signé un tel accord avec l’Espagne de Franco. Naturellement, ceci ne le rend pas moins nauséabonde.

Y. M. : Quel a été en Allemagne l’impact de vos questions parlementaires et de la réponse du Gouvernement Allemand ? Est-ce qu’il y a eu des réactions faisant le rapprochement entre cette affaire scandaleuse et le refus permanent des gouvernements allemands de payer des réparations et des dédommagements l’Etat Grec et aux citoyens Grecs victimes des atrocités nazies ?

Andrej Hunko : Evidemment, nous avons essayé de faire ce rapprochement dans nos commentaires aux réponses du Gouvernement Allemand. Pour moi c’est un scandale que l’Allemagne d’aujourd’hui refuse de payer des dédommagements et des réparations aux victimes. Elle n’a même pas remboursé l’emprunt forcé que l’Allemagne a imposé à la Grèce durant l’occupation. Il suffit un coup d’œil aux arguments utilisés par le ministère allemand des affaires étrangères pour justifier le non remboursement, pour constater qu’ils sont scandaleux.

De l’autre côté, des gens qui se sont battus volontairement aux cotés de la Wehrmacht dans la guerre d’extermination qu’elle menait en Europe de l’Est  continuent encore aujourd’hui d’être payés par l’Allemagne. Ceci m’est incompréhensible.

Pourtant, les réactions des médias allemands ont été bien limitées. On a parlé des réponses du Gouvernement mais il n’y a pas eu de débats autour de cette question. Je crois que la réaction des médias espagnols a été bien plus importante. Une raison pourrait être que la dictature fasciste en Espagne soit terminée beaucoup plus récemment que celle en Allemagne.

Y. M. : Que dirais-tu si des activistes et des mouvements sociaux Grecs, espagnols et Allemands donnent suite à cette affaire scandaleuse ? Est-ce que tu crois qu’il serait utile et possible d’entreprendre une telle initiative ?

Andrej Hunko : Oui, certainement. Nous avons fait un pas au niveau parlementaire en posant cette question au Parlement Européen en collaboration avec Josu Juaristi Abaunz du Pays Basque, qui est membre du groupe parlementaire de La Gauche Unie Européenne-Gauche Verte Nordique (CUE/NGL). Nous travaillons toujours actuellement pour recueillir plus d’éléments concernant les paiements à des volontaires fascistes et l’absence des dédommagements aux victimes de la guerre et de l’occupation. Je crois pourtant ferme que l’association des activistes à cette affaire serait non seulement un important symbole de solidarité internationaliste, mais qu’elle pourrait finalement contribuer à ce que justice soit rendue à tous ceux qui ont souffert de la tyrannie fasciste ou qu’ils se sont battus contre elle.

Yorgos Mitralias

Voir l’article (en grec) : http://contra-xreos.gr/arthra/928-1936-2015.html

Otto Scorzeny était un officier des SS connu pour ses missions audacieuses, dont la libération de Mussolini en 1943. Léon Degrelle était le fondateur et le chef du mouvement fasciste belge Rex, avant de prendre la tête de la Division SS Wallonie sur le front de l’Est

Inacceptable.

Etiquetage des produits : La Grèce défie l’ordonnance de l’UE – Un jour après que le Premier ministre grec se soit rendu à Jérusalem, une lettre est envoyée à Netanyahu l’informant de la décision d’Athènes

Raphael Ahren 1 décembre 2015 correspondant diplomatique du Times of Israel

PARIS – Au lendemain de la visite du Premier ministre grec, Alexis Tsipras à Jérusalem, son ministre des Affaires étrangères Nikos Kotzias a envoyé une lettre au Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’informant qu’Athènes s’oppose aux directives de l’UE, a appris le Times of Israël.

Selon les lignes directrices publiées plus tôt ce mois-ci par la Commission européenne, les produits manufacturés au-delà des lignes d’avant 1967 ne peuvent être étiquetés « Made in Israël ». Au contraire, ils doivent l’être avec une formulation telle que « Produit de Cisjordanie (colonies israéliennes) », a suggéré la Commission. « La Commission européenne s’attend à ce que tous les Etats membres se conforment à la législation de l’UE », a déclaré un fonctionnaire de la délégation d’Israël de l’Union, au Times of Israel la semaine dernière.

Un autre pays européen, cependant, a déjà déclaré son intention de défier les instructions de Bruxelles quant à l’étiquetage. « Nous ne soutenons pas cette décision », a annoncé plus tôt ce mois-ci le ministre des Affaires étrangères hongrois Péter Szijjártó, lors d’un événement du Conseil d’Israël sur les relations étrangères. « C’est un outil inefficace. Il est irrationnel et ne contribue pas à une solution [au conflit israélo-palestinien], au contraire, il cause des dégâts.  »

Plus tôt ce mois-ci, la faction Bundestag du parti CDU de la chancelière allemande Angela Merkel a rejeté l’initiative européenne sur l’étiquetage qu’elle qualifie de « mauvaise », faisant valoir également qu’il serait probablement utilisé à mauvais escient par les ennemis d’Israël et qu’il ne promeut pas la réconciliation israélo-palestinienne. Toutefois, Berlin n’a jusqu’à présent pas annoncé si elle appliquera ou pas les directives de l’Union.

Dimanche, en réponse aux nouvelles lignes directrices sur l’étiquetage, Netanyahu a annoncé que Jérusalem suspendait ses liens avec l’UE concernant les efforts de négociation pour un accord de paix entre Israël et les Palestiniens.

Le ministère des Affaires étrangères a déclaré que l’interruption des liens sur les pourparlers de paix sera en vigueur « jusqu’à ce que la reconsidération soit terminée ».

Tandis que les relations avec les pays européens individuels continueront, le dialogue avec les organisations de l’Union européenne sur le processus de paix est hors de portée.

Toutefois, en dépit de l’annonce d’Israël, un porte-parole diplomatique de l’UE a soutenu que l’Union « continuera à travailler sur le processus de paix au Moyen-Orient, dans le Quartet, avec ses partenaires arabes, et avec les deux parties, la paix au Moyen-Orient étant une question d’intérêt pour l’ensemble de la communauté internationale et aussi pour tous les Européens ».

Le porte-parole a déclaré que « les relations UE-Israël sont bonnes, immenses et profondes, et cela continuera. 

« Une logique de guerre… » La Marseillaise, 26 11 2015

Entretien réalisé par Claude Gauthier (La Marseillaise, le 27 novembre 2015)

Le spécialiste des relations internationales déplore les stratégies d’alliances fondées sur « les intérêts de puissance », dont celle de la France. Il craint en outre les dégâts collatéraux de l’état d’urgence.

Jacques Fath, ancien responsable des Relations internationales du PCF (2006-2013), reste un observateur assidu de l’évolution de la politique étrangère française qu’il continue de commenter dans ses ouvrages(*).

La Marseillaise. Le vote quasi unanime des Députés pour l’état d’urgence est-il « un droit à la guerre » ?

Jacques Fath. Il y a un discours de guerre et une logique de guerre… Mais la France ne fait que contribuer aux politiques de puissance et aux rivalités qui dominent comme jamais le contexte géopolitique au Proche-Orient. Elle n’a cessé de pousser à la confrontation au lieu d’être à l’initiative pour des processus politiques là où c’est nécessaire et possible, même dans les situations si complexes d’aujourd’hui. Sa politique étrangère est, de fait, structurée sur trois axes qui lui donne une cohérence très problématique. Premièrement, la France cherche à justifier un rôle de puissance qui compte, membre permanent de Conseil de Sécurité, en montrant une capacité à l’intervention militaire et à faire la guerre. La crispation officielle sur la dissuasion nucléaire relève d’ailleurs de la même obsession qui lui fait surjouer une partition néoconservatrice très négative. Deuxièmement, les autorités de notre pays défendent des intérêts économiques et stratégiques bien identifiés en Afrique et dans le monde arabe. Par exemple l’uranium au Niger (pour Areva), ou bien la vente d’armements, notamment de Rafale, à quelques pétro-dictatures de la péninsule arabique… C’est la prédation de ressources et le commerce des armes avant toute vision politique porteuse d’avenir et de chances de paix. Enfin, troisièmement, il y a aussi des raisons de politique intérieure avec la volonté d’apparaître comme un pouvoir susceptible d’assurer la sécurité par une politique militarisée et ultra sécuritaire. C’était clair dès 2012 puisque François Hollande a fait sa campagne présidentielle en montrant clairement qu’il n’y aura pas d’opposition avec la droite, ni sur la dissuasion nucléaire, ni sur l’OTAN. Cela dit, il y a bien souvent loin de la coupe aux lèvres, et F. Hollande n’a pas obtenu à Washington, le soutien qu’il espérait auprès d’Obama. La grande coalition internationale contre l’Organisation de l’État Islamique (OEI ou Daesh), qu’il dit vouloir obtenir semble bien mal partie.

La Marseillaise. Les efforts de François Hollande pour élargir son champ allié dans l’action militaire sont-ils de bonne politique ?

Jacques Fath. On comprend aisément aujourd’hui qu’il ne peut y avoir de solution en Syrie et plus largement au Proche-Orient, sans l’ouverture d’un processus de rapprochement et de concertation de tous les acteurs, y compris la Russie et l’Iran. La difficulté vient d’intérêts politiques différents ou de stratégies divergentes, par exemple sur le sort de Bachar al Assad… A l’évidence, et contre le point de vue français, l’éviction de ce dernier –et avec lui son régime– ne peuvent être qu’un aboutissement et non un préalable. La politique agressive de la Turquie est aussi un sérieux obstacle et une source de tensions notamment avec la Russie. Le régime d’Ankara, dont la dérive anti-démocratique est de plus en plus criante, prétend combattre Daesh mais il a en permanence aidé les groupes armés djihadistes, facilité leur circulation, le fonctionnement de leurs réseaux de financement, la vente de leur pétrole contre le régime de Damas… et il n’a cessé de frapper les kurdes. Si la politique turque ne changeait pas de façon substantielle ne faudrait-il pas, alors, que des sanctions soient votées à l’ONU ? La question se pose. Et puis oui, il y a des raisons plus générales qui, encore une fois, tiennent aux intérêts de puissance. Tout est lié. On peut supposer que les États-Unis ne tiennent pas vraiment à intégrer la Russie dans une grande coalition stratégiquement convergente, ce qui les obligerait, par exemple, à assouplir leur politique d’opposition frontale à Moscou sur l’Ukraine. Et plusieurs états de l’Union européenne, surtout ceux de l’Est de l’UE comme la Pologne et d’autres, s’opposeraient vraisemblablement à un tel assouplissement, ce qui complique les initiatives de F. Hollande. En outre, n’oublions pas qu’Obama est tenu à Washington par des majorités républicaines peu soucieuses de négociation et de compromis avec les Russes. La question syrienne est maintenant aussi, et peut-être d’abord, un grand enjeu stratégique et politique dont les règles relèvent d’une logique globale compliquée.

La Marseillaise. L’ONU a voté une résolution désignant Daesh comme l’ennemi à abattre. est-ce suffisant ?

Jacques Fath. Le vote de l’ONU constitue tout de même une nouveauté et un pas en avant. Enfin, l’ONU, seule organisation universelle légitime, est remise dans le jeu ! Mais la résolution de l’ONU, effectivement, ne dicte pas la nature d’une solution et ne fait pas référence au chapitre 7 de la Charte. Il n’y a donc pas d’obligation d’action. La résolution demande simplement aux États membres de prendre « toutes les mesures nécessaires »… C’est ce que fait généralement le Conseil de Sécurité dans ce type de situation. Ce qui laisse à certains États membres –c’est à dire ceux qui ont les moyens d’agir, y compris militairement– la possibilité de décider unilatéralement. Cela témoigne de la difficulté à définir les conditions d’une responsabilité collective -fondement des Nations-Unies- lorsque tant d’intérêts opposés et de stratégies différentes se confrontent. Le recul général du multilatéralisme et du rôle de l’ONU, à cause des politiques de puissance, s’exprime ici encore.

La Marseillaise. L’état d’urgence induit de nombreuses dispositions restrictives. Est-il une menace pour le fonctionnement démocratique général de notre pays et dans quelle mesure ?

Jacques Fath. Cette question suscite un trouble et de vives controverses même si le tout sécuritaire du gouvernement fait logiquement problème à gauche. Mais le Front de Gauche n’est pas unanime. Sur la prorogation de l’état d’urgence les députés communistes ont globalement voté pour tandis que les sénateurs du PCF se sont globalement abstenus. Les écologistes se sont divisés. Il est vrai que la situation est particulièrement grave et inédite. L’immense émotion suscitée légitimement par les attaques terroristes d’un niveau inconnu jusqu’ici en France, ont déclenché un profond traumatisme dans notre pays. Remarquons d’abord que le projet de loi autorisant l’état d’urgence vise les comportements constituant une menace pour la sécurité et l’ordre public. C’est une formulation trop générale. Il y a donc des risques surtout lorsque la justice est écartée de la décision. On voit déjà des dérapages dans l’application de cet état d’urgence… Il y a donc problème. Et pourquoi faut-il mettre en place un état d’urgence alors que les dispositifs législatif et judiciaire sécuritaires et anti-terroriste apparaissent aux yeux de bien des spécialistes et de juristes comme largement suffisants ? La sécurité doit être garantie dans un état de droit, pas dans un état d’exception. Ce débat doit rester ouvert. Il y a une exigence de sécurité, c’est l’évidence. Mais pouvoir installer des états d’exception au prix d’un recul de l’état de droit, relève d’un autre enjeu, celui de notre modèle républicain, avec nos libertés, notre système politique, institutionnel et social. Beaucoup de vigilance s’avère nécessaire, et un vrai débat national s’impose sur les causes, les racines du terrorisme et sur les moyens de le combattre.

 

(*)« Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », ED. Arcane 17, 2015