
Comprendre les causes et penser l’après…

Réinterprétation Chat GPT de l'estampe "Les Bohémiens" – "Ne voilà pas de braves messagers qui vont errants par pays étrangers" Jacques Callot, entre 1621 et 1625


Bernard Deschamps au Centre Culturel Algérien…
« MINEURS ALGERIENS DU GARD, J’AI PARLE DE VOUS A PARIS… »
Il y avait foule, jeudi 5 novembre, au Centre Culturel Algérien de Paris où j’étais invité à parler du 1er novembre 1954 tel qu’il fut vécu dans le département du Gard par la population française et par les mineurs algériens alors nombreux dans le bassin houiller des Cévennes.
Mon ami, le fidaï Félix Colozzi était également invité pour évoquer son parcours aux côtés du chahid Fernand Iveton. C’est avec émotion que l’assistance a écouté son témoignage. Issu d’une famille pied-noire « Algérie française » il a évolué grâce au syndicat CGT et au PCA, jusqu’à devenir un combattant pour l’Indépendance de l’Algérie.
Notre « duo » succédait à la projection d’un documentaire de Frédéric Dufourg sur une bataille oubliée de la 1ere guerre mondiale en Serbie à laquelle participèrent des tirailleurs algériens enrôlés dans l’armée française pour une cause qui n’était pas la leur.
J’ai résumé l’histoire singulière et à maints égards héroïque des mineurs algériens du Gard que je relate dans mes livres « Les Gardois contre la guerre d’Algérie » et « Le fichier Z, essai d’histoire du FLN algérien (1954-1962) ». J’ai conclu mes interventions en disant ma foi dans l’avenir d’un Peuple qui arracha sa liberté au prix d’immenses sacrifices et réussit à surmonter la terrible décennie noire des années 80.
Cette soirée (le modérateur du débat était M. Mouloud Mimoun, Président du Maghreb des Films), au cours de laquelle de nombreuses questions (intelligentes) nous furent posées, était honorée de la présence de personnalités que je ne saurais toutes citer, mais parmi lesquelles je mentionnerai : Son Excellence, M.l’Ambassadeur Ibrahim Haci, Directeur du CCA; Mme Fatiha Arab, la cheville ouvrière de cette soirée; M. Belhout Nourredine, Directeur de la Faculté des Sciences Islamiques de Paris; M. Henri Pouillot qui a évoqué son procès avec le Général Schmidt; l’éminent historien Gilles Manceron; M. Jean Clavel, représentant l’ACCA, qui fut un des soldats du refus internés sans jugement au bagne de Timfouchi ; M. Jacques Fath, ancien responsable du secteur international du PCF…
Ce fut – après celle d’Akbou en 2013 – une des soirées parmi les plus chaleureuses auxquelles il m’ait été donné de participer.
Bernard DESCHAMPS
Vous trouverez ci-dessous une tribune de Gilles Manceron, membre du Comité central de la LDH et coresponsable du groupe de travail « Mémoires histoire, archives », sur l’affaire Ben Barka, publiée sur Mediapart.fr.
Bien cordialement, Service communication de la LDH.
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27 OCTOBRE 2015 | PAR GILLES MANCERON
Pourquoi tant d’obstacles à l’établissement de la vérité ? Depuis cinquante ans, en France comme au Maroc, la « raison d’Etat » est parvenue à empêcher que la vérité soit dite sur l’enlèvement et l’assassinat de Mehdi Ben Barka. Responsables et complices doivent être enfin désignés.
Le 29 octobre 1965, l’homme politique marocain et leader tiers-mondiste Mehdi Ben Barka, condamné à mort par contumace dans son pays pour s’être opposé aux choix néo-colonialistes et autoritaires du roi Hassan II, est arrivé à Paris. Il devait préparer un film sur la décolonisation, intitulé Basta, pour la Conférence des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, la « Tricontinentale », prévue à La Havane en janvier 1966. A 12h30, il est interpellé devant la Brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain par deux policiers français. Il n’est jamais réapparu.
Depuis cinquante ans, la justice française, que la famille de Mehdi Ben Barka avait immédiatement saisie, n’est pas parvenue à désigner les assassins marocains et leurs complices français, et à dire où est le corps de Mehdi Ben Barka. En cinquante ans, dix juges d’instruction ont été nommés. Leurs efforts se sont heurtés au refus des deux Etats de les laisser procéder aux auditions et à accéder aux documents nécessaires. Apprenant que cette arrestation illégale avait été commise à Paris par des policiers français, le général de Gaulle — qui devait recevoir Mehdi Ben Barka durant son séjour — en a été furieux. Furieux que le service secret français du SDECE ait été informé depuis plusieurs mois du projet du roi du Maroc de se saisir de Mehdi Ben Barka sur le sol français. Furieux de ce qu’une fois celui-ci enlevé, le 29 octobre, un agent du SDECE en ait immédiatement prévenu le ministre de l’Intérieur, le général Oufkir, chargé d’organiser son assassinat. Furieux que celui-ci soit arrivé à Orly, le 30 octobre, ainsi que le directeur de la sûreté marocaine, le colonel Dlimi, et qu’ils aient pu repartir l’un et l’autre d’Orly, tout comme leur équipe de tueurs, une fois leur mission accomplie, une mission dont le chef du SDECE, le général Jacquier, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, et le préfet de police de Paris, Maurice Papon, avaient été tenus informés sans en mettre au courant le chef de l’Etat. Quand le général de Gaulle a eu connaissance de ces faits, la France a lancé en janvier 1966 un mandat d’arrêt contre le général Oufkir. Dans sa conférence de presse du 21 février 1966, tout en choisissant de qualifier l’implication française de « vulgaire » et « subalterne », il a clairement tenu le gouvernement marocain pour responsable de la disparition de Ben Barka.
De Gaulle avait reçu personnellement à deux reprises Mehdi Ben Barka, lors de précédents séjours. Selon le témoignage de proches d’Henri Curiel appartenant à son réseau tiers-mondiste Solidarité, Ben Barka avait reçu l’assurance d’être reçu à l’Elysée le 30 octobre[1]. Lors des conseils des ministres, de Gaulle a fustigé l’implication des services de la Préfecture de police et du SDECE dans l’enlèvement et pris à partie le ministre de l’Intérieur Roger Frey[2]. C’est un inspecteur principal de la Préfecture de police de Paris et son adjoint qui ont fait monter Ben Barka dans une voiture de la Préfecture[3] tandis que des agents marocains et des hommes du SDECE étaient présents à proximité. Si de Gaulle a choisi de déclarer publiquement que, côté français, les complicités avaient été « vulgaires » et « subalternes », il savait cette affirmation erronée, et, aussitôt passée l’élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965, il a non seulement mis fin en janvier 1966 aux fonctions du général Jacquier à la tête du SDECE, qui a été remplacé par le général Guibaud, mais retiré au Premier ministre, Georges Pompidou, la responsabilité de ce service — « Vous ne tenez pas en main vos services ! », lui aurait-il lancé en conseil des ministres[4] — et, afin de mieux le contrôler personnellement, placé le SDECE sous la tutelle du ministre des Armées, Pierre Mesmer (décret n°66-66 du 22 janvier 1966). Il a aussi mis fin à l’autonomie de la Préfecture de police à la tête de laquelle se trouvait Maurice Papon, en la fusionnant avec la Sûreté nationale par la loi de réforme de la police nationale du 9 juillet 1966, a remplacé en janvier 1967 Papon par Maurice Grimaud, et a fait dépendre désormais le Préfet de police de Paris du ministère de l’Intérieur, dont il a retiré la responsabilité, le 1er avril 1967, à Roger Frey (qui devint ministre des Relations avec le Parlement). Roger Frey n’avait pas tenu informé Maurice Grimaud, alors directeur général de la police nationale, de la présence à Paris du ministre de l’Intérieur marocain, ni de ses actes[5].
Après le mandat d’arrêt international lancé en janvier 1966 contre Oufkir, de Gaulle a demandé qu’il soit démis et jugé, et, comme Hassan II a refusé de le désavouer, il est allé jusqu’à rappeler l’ambassadeur de France au Maroc, en subordonnant la normalisation des relations diplomatiques à la démission et au jugement du ministre de l’Intérieur marocain. Oufkir a été condamné par contumace à Paris le 5 juin 1967, et la crise diplomatique durera aussi longtemps que le général de Gaulle sera au pouvoir. C’est Georges Pompidou qui, après son départ, y mettra fin en décembre 1969. Plus grave encore, deux agents du SDECE envoyés par le nouveau chef de ce service pour enquêter au Maroc sur l’enlèvement de Ben Barka y ont été assassinés, le commandant Borel, le 6 février 1966, et Yves Allain, en mission pour le SDECE sous couverture ORTF, le 15 octobre 1966, à Kenitra[6].
Les incessants obstacles mis, côté français, pendant cinquante ans, en travers du travail de la justice trahissent à quel point l’importance des complicités françaises est gênante à reconnaître. Ils indiquent que ces complicités dépassent ce que le chef de l’Etat avait choisi de dire lors de sa conférence de presse de février 1966. Depuis cinquante ans, en effet, l’instruction n’a cessé de se heurter en France au « secret de la Défense nationale ». A de multiples reprises, l’avocat de la famille Ben Barka, Me Maurice Buttin, a demandé que soient communiquées à la justice les archives du service secret français du SDECE concernant l’affaire. Durant ces cinquante années, ce fut alternativement des refus purs et simples et la communication au compte-gouttes de documents ne contenant rien d’essentiel. Après des refus catégoriques sous les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, l’élection de François Mitterrand — qui avait pourtant, à l’époque, dénoncé ce crime — n’a pas fondamentalement changé les choses. Le premier ministre Pierre Mauroy a permis au juge d’instruction du moment, Hubert Pinsseau, d’accéder en 1982 à ce qui lui a été présenté comme le dossier de la DGSE, mais seule une partie, qui n’apportait rien, a été communiquée à la partie civile, une autre restant sous scellés au Palais de justice de Paris. Sous les premiers ministres Laurent Fabius et Michel Rocard, les demandes sont restées vaines. Quand, en 1997, Lionel Jospin a décidé la création d’une Commission consultative du secret de la Défense nationale (CCSDN), le juge d’instruction Jean-Baptiste Parlos a obtenu du ministre de la Défense, Alain Richard, la déclassification de nouvelles pièces. D’autres ont été communiquées, en 2004, sous la présidence de Jacques Chirac, au juge Claude Choquet. La ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, l’année suivante, à la demande du juge Patrick Ramaël, a théoriquement déclassifié tout le dossier, mais celui-ci avait été expurgé, comme c’est apparu lorsque, ensuite, d’autres pièces, conservées par Pierre Pascal, le collaborateur du ministre de la Défense Pierre Mesmer chargé par le général de Gaulle de suivre l’affaire après février 1966, ont pu être obtenues. Au total, aucune des pièces rendues finalement accessibles n’informe véritablement la justice sur les questions qu’elle se pose.
En 2010, le juge Patrick Ramaël a fait perquisitionner les locaux de la DGSE et découvert d’autres documents liés à l’affaire. Ce qui montre que la DGSE n’avait pas tout livré à la justice en 1982 mais seulement consenti à communiquer à la justice des documents dépourvus d’intérêt. Parmi tous les documents que le juge a consulté, le président de la CCSDN, présent au moment de la perquisition, a décidé d’en saisir 211 pour un total de 475 pages. Mais, quelques semaines plus tard, cette même commission s’est réunie et a proposé de déclassifier seulement 144 pages sur les 475 initialement saisies par son président, le ministre de la Défense se pliant à cet avis consultatif. On se trouve dans une situation inacceptable où c’est le service secret français du SDECE devenu DGSE, directement impliqué dans la disparition de Mehdi Ben Barka, qui décide quels sont les dossiers que le juge d’instruction peut ou ne peut pas consulter. Les ministres de la Défense, quels qu’ils soient, entérinent ensuite leurs choix et, au nom de la « raison d’Etat », couvrent ce service complice d’un crime. Cette situation est-elle tolérable dans une démocratie ?
Côté marocain, les entraves mises au travail de la justice française ont été pires. Jusqu’à la mort du roi Hassan II et l’avènement de Mohamed VI, à l’été 1999, l’Etat marocain a toujours refusé de lui laisser faire son travail. Après quelques velléités de coopération judiciaire entre 1999 et 2003, les commissions rogatoires internationales du juge Ramaël pour entendre des témoins importants n’ont plus été exécutées à partir de 2003, ceux-ci restant membres du système sécuritaire du régime. Quand, le 23 octobre 2007, le juge Ramaël a signé cinq mandats d’arrêt internationaux, dont l’un visait le général Hosni Benslimane, chef de la gendarmerie royale marocaine, il ne le fait qu’après le constat que les commissions rogatoires ont été refusées par les autorités marocaines sous divers prétextes, comme par exemple celui qu’elles ne connaissaient pas l’adresse de ces personnes… Le blocage des commissions rogatoires internationales a également empêché que des fouilles soient faites dans un centre de détention secret où auraient été enterrés les cadavres de trois des truands utilisés par le SDECE et éliminés à leur tour au Maroc après qu’ils s’y soient refugiés. Un lieu très proche de la nouvelle ambassade des Etats-Unis, entouré de hauts murs et laissé totalement en friche dans un quartier résidentiel de Rabat.
La convention judiciaire franco-marocaine, adoptée par le Parlement français le 15 juillet 2015, qui impose au juge français de se dessaisir au profit du juge marocain dès lors qu’une plainte en France a été déposée par un Marocain ou un Français, ce qui est contraire aux principes de la Constitution française et aux engagements internationaux souscrits par la France, vise à achever le verrouillage définitif du travail de la justice. Elle donne la priorité à la justice marocaine sur la justice française — même quand la victime est de nationalité française ! —, ce qui fait fi des obligations de la France de traduire en justice des auteurs présumés de crimes internationaux. Cette « convention scélérate » particulièrement scandaleuse, pacte diabolique entre deux « raisons d’Etat », compromet gravement le travail futur de la justice française dans l’affaire Ben Barka.
Ce que disent les archives britanniques
Etant donné ce blocage des autorités françaises et marocaines, il faut chercher ailleurs. En 1976, l’administration des Etats-Unis a reconnu, suite à des requêtes formulées dans le cadre du Freedom of information Act, que la CIA était en possession de 1 800 documents, soit plus de 3 000 pages, concernant Mehdi Ben Barka. Mais ils ne sont toujours pas rendus publics. Israël a refusé d’ouvrir ses archives aux juges français concernant son implication dans l’enlèvement de Mehdi Ben Barka et le soutien logistique apporté par le Mossad aux services marocains. En revanche, les archives britanniques ont pu parler. Des messages concernant l’affaire ont été déclassifiés[7]. Le premier secrétaire à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, Cynlais Morgan Jones, a écrit, le 3 décembre 1965, au premier secrétaire aux Affaires étrangères à Londres, Mlle. Gilllian Gerda Brown : « On sait de source sûre que le complot pour l’enlèvement de Ben Barka a été élaboré à l’origine à Rabat par le service de sécurité marocain et des représentants régionaux du SDECE » […] « Prétendument corrompu, véreux, dépourvu d’une bonne direction ou d’un vrai contrôle, le SDECE va prendre une dérouillée très sévère. » […] « …toutes les preuves semblent indiquer une plus grande complicité dans l’affaire du côté français. Les deux côtés semblent maintenant être responsables à parts égales. »
Le 17 janvier 1966, l’ambassadeur britannique à Paris, Sir Patrick Reilly, écrit : « …il semble maintenant évident que beaucoup de personnalités de rangs plus élevés étaient depuis longtemps au courant des circonstances de l’enlèvement et de l’assassinat, presque certain, de Ben Barka. Les confessions faites peu après l’enlèvement par les deux officiers de police concernés semblent avoir été temporairement étouffés par leurs supérieurs. […] La police a, par la suite, travaillé si lentement que beaucoup de gens supposent qu’elle a tacitement protégé ceux qui étaient impliqués.[…] M. Frey, le ministre de l’Intérieur, a été accusé de complicité, et M. Aubert, son directeur de cabinet, d’avoir couvert l’enlèvement. » Et le même ambassadeur, deux jours plus tard :« Après le Conseil des ministres aujourd’hui, M. Bourges, le secrétaire d’Etat à l’Information, a annoncé que le général Jacquier, le chef du SDECE […], avait été remplacé par le général Guibaud. […] D’après le ton des remarques de M. Bourges, le gouvernement essaiera maintenant de mettre une partie des responsabilités sur le dos des Marocains. M. Bourges a dit que l’affaire était une entreprise criminelle organisée depuis l’étranger, dans laquelle des agents des services spéciaux et de la police française avaient été impliqués. »
Quelles qu’aient été les complicités françaises, c’est Oufkir qui a joué, sur ordre du roi, le rôle central dans le montage de l’opération. Ancien officier de l’armée française, il était aussi un agent du SDECE. Aide de camp des deux derniers résidents généraux français au Maroc, le général Duval et André-Louis Dubois, il avait conservé ses liens avec ce service quand il était devenu, après l’indépendance du Maroc en mars 1956, officier de l’armée royale marocaine. Durant la guerre d’Algérie, il a informé ce service sur les mouvements de l’ALN algérienne au Maroc[8]. Et en octobre 1956, ses liens avec le SDECE ont très probablement joué un rôle important dans le détournement de l’avion où avaient pris place à Casablanca les quatre dirigeants du FLN algérien, dont Ben Bella, alors que son équipage était entièrement contrôlé par ce même service et qu’Oufkir et le futur Hassan II avaient fait en sorte qu’aucun responsable politique marocain ne les accompagnent. Avant l’enlèvement de Ben Barka, Oufkir avait rencontré à Paris son homologue Roger Frey, avec lequel il semble avoir noué des relations personnelles et l’avoir même reçu dans l’une de ses résidences au Maroc[9].
Mehdi Ben Barka refusait catégoriquement de se rendre au Maroc sans la publication par le roi d’un décret d’amnistie. Il y avait échappé par miracle à une tentative d’assassinat puis, à deux reprises, été condamné à mort par contumace. Un piège lui a été tendu pour le faire venir à Paris en lui faisant croire que sa sécurité y étaient garantie. Et le ministre de l’Intérieur marocain, aussitôt prévenu de l’enlèvement, y est arrivé dès le lendemain avec ses agents, en parfaite connaissance des services français et n’en est reparti que cinq jours plus tard.
Est-il vrai que Roger Frey avait donné des assurances à Ben Barka sur sa sécurité à Paris, alors qu’il s’inquiétait sérieusement de celle-ci avant de s’y rendre ? Est-il vrai que son cabinet, dont le directeur était Jacques Aubert, a téléphoné, peu avant, à l’inspecteur principal de la Préfecture de police de Paris qui l’a enlevé pour lui confirmer de le faire ? Est-il vrai que le SDECE qui relevait du Premier ministre, ainsi que les services policiers aux ordres de Roger Frey et de Maurice Papon ont laissé au ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, au chef de la sûreté marocaine le colonel Dlimi, ainsi qu’aux agents marocains qui les accompagnaient, tout le temps pour quitter tranquillement le territoire français, soit six jours après l’enlèvement, après avoir torturé et tué Mehdi Ben Barka ? Comment se fait-il que, bien que ces responsables français aient eu aussitôt connaissance de leur présence en France et de leurs actes, ils n’en ont pas, pendant plusieurs jours, jusqu’au départ d’Oufkir pour le Maroc le 4 novembre, tenu informée la Présidence de la République ? Roger Frey a dû reconnaître à l’Assemblée nationale avoir rencontré Oufkir le 3 novembre[10]. Les autorités françaises qui ont permis l’arrestation de Ben Barka et sa « livraison » à ces hauts responsables marocains, dont ils savaient la présence en France et qu’ils ont laissé agir et repartir, étaient-elles vraiment « subalternes » ?
Face à la « raison des Etats » qui conduit à faire obstacle à l’action de la justice et à protéger les criminels, seule une interpellation politique forte des deux côtés de la Méditerranée peut permettre de connaître enfin la vérité.
En France, s’est créé un « Comité pour la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka », présidé par Louis Joinet11. Dans un « manifeste pour la vérité », il est notamment précisé : « nous déclarons notre rejet du fait accompli et notre ferme résolution de défendre le droit à la vérité et à la justice aux côtés de celles et ceux qui mènent ce combat depuis longtemps. Nous refusons que, au bout de cinquante ans, le manque de volonté politique aboutisse à l’enfouissement du dossier judiciaire, à une seconde mort de Mehdi Ben Barka et à l’impunité des criminels. Nous considérons qu’il est de notre devoir d’œuvrer pour qu’enfin soit brisé le mur du silence. »
Comme chaque année, un rassemblement a lieu le jeudi 29 octobre à partir de 18 heures devant la brasserie Lipp à Paris.
[1] Gilles Perrault, Un homme à part, éd. Bernard Barrault, 1984, p. 387.
[2] Francis Zamponi, « Le “coup de main” des services français au roi du Maroc : l’affaire Ben Barka », in Roger Faligot, Jean Guisnel (dir.), Histoire secrète de la Ve République, La Découverte, 2006, p. 131.
[3] Francis Zamponi, op. cit., p. 130-132.
[4] Philippe Alexandre, Le Duel de Gaulle-Pompidou, Grasset, 1970, p. 186, cité par Jean Lacouture, De Gaulle, 3. Le Souverain, p. 651.
[5] Maurice Buttin, Hassan II, De Gaulle, Ben Barka, ce que je sais d’eux, Karthala, Paris, 2010, p. 256.
[6] Roger Faligot, Jean Guisnel et Rémi Kauffer, Histoire politique des Services secrets…, op. cit., p. 673.
[7] François Malye et Kathryn Hadley, Dans le secret des archives britanniques. L’histoire de France vue par les Anglais, 1940-1981, Calmann-Lévy, 2012, p. 250-253.
[8] Marice Buttin, « Les responsabilités marocaines et françaises », in Bachir Ben Barka (coord.), Mehdi Ben Barka en héritage, de la Tricontinentale à l’altermondialisme, préface de Jean Ziegler, Syllepse, 2007, p. 34.
[9] Zakya Daoud, Maâti Monjib, Ben Barka, éd. Michalon, 1996, p. 329 et 351.
[10] Déclaration à l’Assemblée nationale le 6 mai 1966, Journal officiel, p. 1140, cité par Maurice Buttin, Hassan II, De Gaulle, Ben Barka…, op. cit., p. 257.
11 Outre son président, Louis Joinet, les membres du Comité sont : Guy Aurenche (avocat honoraire) ; Josiane Balasko (comédienne) ; Patrice Barrat (journaliste, militant associatif pour le développement) ; Patrick Baudouin (avocat) ; Simone Bitton (cinéaste) ; Régis Debray (philosophe, écrivain) ; Henryane de Chaponey (militante associative pour le développement) ; Roger Ferrari (syndicaliste) ; Géraud de La Pradelle (professeur émérite des Universités) ; René Gallissot (historien) ; Françoise Germain-Robin (journaliste) ; Geneviève Jacques (présidente de la Cimade) ; Nicole Jami (avocate) ; Pierre Joxe (homme politique) ; Serge Le Péron (cinéaste) ; Gilles Manceron (historien) ; Jean-Claude Petit (journaliste) ; Serge Portelli (magistrat) ; Jack Ralite (homme politique) ; Philippe de Saint-Robert (écrivain) ; Alain Terrenoire (président de l’Union des anciens députés gaullistes).
Avec « Penser l’après… » Jacques Fath, ancien responsable des relations internationales du PCF, livre une analyse sur l’ordre mondial. Et les pistes pour le changer.
Interview réalisée par Sébastien Madau, Rédacteur en chef.
L’actuel cadre des relations internationales
n’est pas des plus
réjouissants. Comment l’expliquer ?
Nous vivons une crise de grande ampleur,
une accélération de l’Histoire qui témoigne
d’un besoin de transformation sociale. Même
aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, des
expressions politiques traduisent cette attente.
Cela mérite réflexion.
Comment renverser la tendance qui
pour beaucoup semble irréversible ?
Nous nous devons de produire une analyse
critique des réalités avec la vision et l’ambition
d’une société nouvelle et d’un autre ordre
international. C’est une façon de s’identifier
comme porteurs d’avenir. C’est compliqué
car nous construisons pour demain tout en
vivant dans le temps politique de l’immédiat
et des solutions immédiates.
Quel aura été le plus grand fléau des
dernières décennies ?
Incontestablement – sur l’international –
les guerres : en Afrique, au Proche-Orient,
contre le peuple palestinien… Les conflits, les
inégalités, les humiliations, les dominations
ont créé un état de violence et d’insécurité
majeure pour les peuples et le monde. Du
coup, pour les communistes, les progressistes,
c’est toute une vie militante consacrée
à la solidarité, à la justice, à la démocratie,
à la paix.
Que serait une vision progressiste de la
sécurité du monde ?
Le terme de sécurité peut interroger. Mais
je crois à son bien-fondé dans un contexte
de crise. Il faut répondre en construisant de
la sécurité économique, sociale, écologique,
institutionnelle.
Cette insécurité mondiale n’est-elle pas
la conséquence d’un échec de l’ONU ?
Si l’ONU n’existait pas, je ne sais pas dans
quel monde nous vivrions. Elle reste un
cadre universel et légitime indispensable.
Elle devrait être réformée pour renforcer les
pratiques du multilatéralisme, empêcher son
instrumentalisation. L’ONU est en danger.
L’urgence est de la préserver.
« Il faut une rupture, mettant en cause jusqu’à l’existence même de l’Otan»
L’ordre mondial ne sera-t-il pas le même
tant qu’existera l’OTAN ?
Avec la chute du Mur, en 1989, on pouvait
penser à sa disparition. Mais les puissances
occidentales ont choisi de la conserver pour
faire valoir leurs intérêts stratégiques et leur
visées hégémoniques. En France, un gouvernement
dirigé par le PS s’est s’inscrit dans
cette logique de type néo-impérial. Sarkozy
avait engagé le processus de réintégration
dans l’organisation militaire de l’OTAN,
Hollande a entériné ce choix qui nourrit les
conflits et les ventes d’armes dans le contexte
international d’une course aux armements
qualitativement nouvelle. Il faut une rupture
mettant en cause jusqu’à l’existence de
l’OTAN.
En Syrie, la situation a échappé à tout
le monde, et l’heure est à l’urgence.
Effectivement. Nous sommes devant un
cumul de problèmes : pauvreté, despotismes,
corruption, déstabilisation sociale et institutionnelle,
expansion du terrorisme, fruit de
la crise et des guerres de domination. Et les
bombardements de la France, dans le cadre
de la coalition dirigée par Washington, ne
sont qu’une posture militarisée dans un
contexte préoccupant. C’est le multilatéralisme
onusien qui devrait être le cadre
des solutions et des négociations pour une
issue politique en Syrie, pour une réponse
sécuritaire régionale commune à l’offensive
du djihadisme armé. Devant de tels défis la
responsabilité collective devrait l’emporter
dans une concertation qui n’exclut personne,
ni la Russie, ni l’Iran.
Mais comment cultiver ce besoin de
sécurité en temps de paix ?
Penser l’après signifie construire les conditions
d’une Sécurité humaine (un concept
de l’ONU) et de développement social pour
tous. C’est parce que cette exigence a été sacrifiée
sur l’autel des intérêts de puissances
et des politiques néocoloniales que l’on se
retrouve devant des crises qui appellent des
réponses immédiates difficiles à mettre en
oeuvre. Les peuples paient cher les violentes
politiques d’exploitation et de domination
capitalistes. Plus les urgences se font pressantes,
plus elles poussent à penser l’après
pour construire une mondialité solidaire.
Cela impose un effort de créativité politique.
Cet été, les rapports internationaux se
sont portés sur la Grèce. Est-on éloigné
des problématiques de sécurité?
Pas du tout. Le rapport est même évident!
Nombre de pays sont placés sous ajustement
structurel c’est-à-dire sous conditionnement
néolibéral draconien. C’est le cas de la Grèce.
L’ultralibéralisme produit les conditions de
l’affaiblissement économique, du démantèlement
social, de la déliquescence des Etats.
Cela crée une prédisposition aux conflits.
L’Europe est touchée différemment du fait
de son niveau de développement et de ses
systèmes institutionnels. Mais chaque fois,
la logique de la déstructuration des sociétés
se met en marche lorsque les peuples, sous
contrainte extérieure, n’accèdent plus aux
moyens suffisants pour leur développement.
Depuis 1945, la question de l’armement
nucléaire a cristallisé les positions.
Pour le 70e anniversaire des bombardements
atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, on
attendait un vrai débat sur ces questions.
Il a été contourné. Durant la guerre froide,
la question était centrale. Aujourd’hui, elle
se pose différemment. Le nucléaire militaire
n’est pas une option pertinente dans
les crises actuelles. C’est un basculement
géopolitique. Nous avons deux raisons justifiant
le combat pour le désarmement et l’élimination
des armes nucléaires. D’abord, ces
armes font peser une menace existentielle
inacceptable, des risques d’accident redoutables
et une insécurité permanente. Elles
doivent être éliminées et interdites comme
les autres armes de destruction massives
chimiques et biologiques. Ensuite, les armes
nucléaires ont perdu de leur pertinence stratégique.
Elles sont censées garantir un statut
politique de puissance dominante. D’où la
crispation française sur la dissuasion. Cette
situation explique que 159 pays de l’ONU se
sont prononcés pour leur abolition. Ce n’est
pas rien !
Comment le communiste que vous êtes a
dû « penser l’après » chute du Mur ?
Il a fallu affronter l’échec des pays dits du
socialisme réel qui se voulait une alternative
au capitalisme. Mais les communistes français
avaient déjà évolué. Nous n’étions pas
totalement désarçonnés. Aujourd’hui, c’est le
système d’exploitation et le monde du capitalisme
qui montrent leur inefficacité structurelle,
leurs dérives antidémocratiques,
leurs violences insupportables. La chute du
Mur est un appel à dépasser les modes de
développement jusqu’ici expérimentés. Mais
nous devons faire face à ce que j’appelle la
crise de la pensée stratégique : une pensée
de la guerre, de la puissance et de l’exercice
de la force, aujourd’hui en échec. Mais l’enjeu
est plus global. Il porte sur la capacité à
répondre à tous les questionnements économiques,
sociaux, écologiques et mondiaux.
A changer le monde, en quelque sorte !
« Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale,
la puissance et la paix dans le nouvel état du monde»
Editions Arcane 17 / 2015
Infos sur https://
jacquesfathinternational.
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Suite à la publication, sur ce blog, du texte « Dissuasion nucléaire : pertinence ou obsolescence ? », deux personnes ont sollicité mon avis sur la question d’un désarmement nucléaire unilatéral de la France. Voici ma réponse.
Je pense qu’il faut une rupture. En tous les cas, il faut faire du désarmement, un but en soi et pas seulement un des facteurs de la paix, même si la finalité de la paix est d’une plus grande portée. L’interdiction de ces armes (comme les autres armes de destruction massive, chimiques et biologiques) et leur élimination doivent être ce but… Et ne jamais hésiter ainsi à définir un objectif tellement ambitieux qu’il paraît inatteignable ou utopique aux yeux de certains…
Je n’ai pas d’illusions. Je pense que l’utopie peut être mobilisatrice et fondatrice au sens où non seulement elle définit une perspective mais elle contribue à définir qui on est, quelles sont nos valeurs et notre projet en politique. La politique, me semble-t-il, est probablement cela d’abord : des choix et des volontés, une façon d’être et de s’engager. Alain Badiou a raison d’en appeler, contre la résignation, à une « philosophie de la volonté » qui ouvre à des possibles auxquels on ne croyait pas.
Alors comment faire ?
J’ai la conviction qu’il est nécessaire de définir un horizon, une perspective, un ordre mondial différent comme référence, c’est à dire un monde de paix et de sécurité. Sécurité pour les peuples et sécurité internationale et collective. Le désarmement est un but en soi et en même temps un processus, un moyen pour construire ce nouvel ordre mondial dont le besoin se fait manifestement sentir de plus en plus fortement dans les crises multiples et les tragédies d’aujourd’hui. Le désarmement nucléaire s’inscrit dans cette démarche.
Comment la France, comme puissance dotée de l’arme nucléaire, peut-elle y contribuer ? Les autorités françaises pourraient et devraient faire des gestes significatifs susceptibles de montrer une direction : élimination de la composante aérienne de la dissuasion, mises hors d’alerte… Il y a des actes techniques et politiques possibles pour signifier une volonté… et nourrir de cette façon un débat public sur la nécessité du désarmement nucléaire. Parce que les armes nucléaires sont un danger pour la civilisation. Et parce que ces armes ont perdu la centralité stratégique qui était la leur au temps de la Guerre froide.
Plus décisif, à mon sens : la France doit contribuer à la résolution politique des conflits et prendre des initiatives pour cela. Ces conflits, en particulier au Moyen-Orient, sont pour l’essentiel liés à des enjeux stratégiques et nucléaires. Il y a la question du nucléaire iranien en cours de solution… espérons-le. Il y a l’enjeu du nucléaire israélien, lié à la question de Palestine (voir dans ce blog la critique du No 782 de la RDN) et, là aussi, à celle du nucléaire iranien. Il y a, enfin, le risque d’une prolifération élargie à d’autres puissances (Arabie Saoudite, Egypte, Turquie…) en cas d’aggravation sérieuse de la situation régionale. Une France active pour faire baisser les tensions et contribuer, dans la durée, à résoudre les conflits…c’est un atout, un moyen pour le désarmement nucléaire. C’est une bataille politique à mener.
C’est en fait tout l’esprit et les réalités des relations internationales qu’il faut contribuer à transformer. C’est l’ensemble de la politique internationale et de défense de la France qu’il faut changer… Elle en a bien besoin.
Exiger un désarmement nucléaire unilatéral de la France serait-il moins utopique, plus crédible qu’obtenir une dynamique internationale et multilatérale ? Je ne le pense pas. La crispation française paraît bien une des plus déterminées dans le monde aujourd’hui. S’il n’y a pas de consensus national sur la dissuasion nucléaire (cela n’a jamais existé), il y a bien, en revanche, une convergence évidente des forces politiques majoritaires (droite et PS) pour la dissuasion dans le contexte d’un verrouillage d’ensemble du débat public sur la question. La dissuasion nucléaire est pour la France à la fois un tabou (on en discute pas) et un totem (on est prié d’y croire sans recul critique). Mais la possession de l’arme nucléaire, pour la France, est surtout, un choix politique : s’affirmer comme grande puissance à la table des grands. Et, pour cette raison, même des gestes possibles ne sont pas prêts d’être réalisés.
Vous semblez être convaincu(e) que le désarmement unilatéral de la France pourrait faire exemple. Mais comment dissocier la France de l’ensemble des autres puissances dotées de l’arme nucléaire ? Est-ce que la sécurité internationale peut se diviser ? Même si la France désarme unilatéralement, les risques et l’insécurité internationale majeure issus de l’existence même des armes nucléaires dans le monde, subsisteraient… y compris pour la France. Nous vivons, en effet, dans un monde où la pensée stratégique est dominée par la puissance comme moyen et comme finalité, par l’exercice de la force et par l’idée fausse que la guerre est une donnée immuable de la nature humaine… alors qu’elle est d’abord le fruit de stratégies et de choix politiques. Une telle décision unilatérale – qui ne concernerait d’ailleurs qu’une petite partie des armes sur la planète – risque d’être largement interprêtée comme une acceptation assumée d’affaiblissement stratégique et politique et non comme une avancée positive.
Je ne peux vous suivre sur l’idée d’un exemple et d’une dynamique qui seraient possibles à ce niveau d’enjeu, dans l’ordre mondial actuel. La France sortirait d’un processus de désarmement unilatéral sans que la menace nucléaire ne disparaisse, sans que les insécurités internationales se réduisent si peu que ce soit. C’est l’ordre mondial dans toutes ses réalités concrètes qu’il faut contribuer à transformer. C’est un enjeu global… C’est une bataille politique qui porte sur un ordre international directement et profondément structuré par le nucléaire militaire. Nous vivons le temps des défis globaux : défi de l’écologie,défi du développement, défi de la sécurité… Nos combats doivent en tenir compte.
Je reste persuadé de l’importance d’une bataille politique et populaire nationale, européenne et internationale pour l’interdiction et l’élimination des armes nucléaires. Et cela quelles que soient les différences de positionnement dès lors qu’on partage le but.
– Il faut briser le totem du nucléaire et le mur du silence, engager des campagnes et une information critique permanente en faisant ressortir le rejet de l’arme nucléaire par une immense majorité des États du monde. Les votes aux Nations-Unies le prouvent très nettement. Il est nécessaire de montrer en quoi la dissuasion nucléaire est en train de perdre sa pertinence stratégique dans le nouvel état du monde, post Guerre froide. Expliquer en quoi l’affirmation de la puissance comme facteur stratégique et politique central contribue à aggraver les choses. Elle est, en effet, consubstantielle des politiques hégémoniques qui, dans les crises d’aujourd’hui, aggravent les conditions de la sécurité. La délégitimation de la puissance comme concept dominant est une exigence de fond si l’on veut clarifier le débat et avancer dans la construction d’une autre conception de la sécurité dans un nouvel ordre mondial.
– Il me paraît nécessaire d’exiger que le désarmement nucléaire et l’élimination des armes nucléaires, fassent partie intégrante du débat stratégique proprement dit… Que cela soit considéré comme une option légitime sur le plan politique et parlementaire, et y compris chez les militaires qui sont eux aussi, à leur façon, en débat sur la question.
– Il faut faire converger les approches dites humanitaires de désarmement nucléaire (celles qui s’attachent en particulier aux conséquences d’une détonation) et les approches centrées plus spécifiquement sur les enjeux de sécurité internationale. Toutes les approches sont complémentaires. Elles ont leur pertinence et répondent à des nécessités convergentes.
La Revue Défense Nationale (RDN) a publié un numéro intitulé « Le nucléaire militaire. Perspectives stratégiques » (No 782, été 2015). Dans un pays où le débat politico-médiatique sur la dissuasion nucléaire est traditionnellement verrouillé, une telle publication (plus de 200 pages) ne manque pas d’intérêt. Voici quelques appréciations critiques et réflexions personnelles.
1) Le débat n’est pas encore ouvert. Il semble que l’affirmation, en France et sur le plan international, d’approches contestant la légitimité du nucléaire militaire commence à obtenir de petits effets puisque plusieurs contributions s’inscrivent dans cette ligne de réflexion, et d’appel à l’ouverture du débat. On retient en particulier les contributions du Général Norlain et de Jean-Marie Collin. Cependant, 3 ou 4 textes critiques au total sur 37… c’est peu. Le débat n’est pas encore ouvert comme il devrait l’être. Il est regrettable qu’en cette année 2015, année du 70è anniversaire des bombardements américains sur Hiroshima et Nagasaki, une discussion plus large et plus contradictoire n’ai pas été tentée. Il est vrai, plus généralement, que cet anniversaire n’a pas été marqué, en France, par un débat public, politique et médiatique, suffisamment à la hauteur, sur les problématiques actuelles du nucléaire militaire. La RDN est dans un « main stream » officiel … bien français.
2) Trop peu de place à des approches innovantes. Le contenu de la revue reste globalement une illustration et une explication de la logique actuelle de la dissuasion nucléaire française. Ce n’est pas forcément inintéressant en soi – même pour ceux qui s’opposent à la dissuasion nucléaire – mais cela signe un choix d’orthodoxie officielle, et les critiques adressées aux politiques de désarmement sont quelque fois formulées avec un dédain qui frise l’arrogance (texte de B. Tertrais). Cela conforte le sentiment d’un blocage. Cette conformité politique laisse trop peu de place à des approches innovantes sur les enjeux de sécurité propres au nouvel état du monde, sur les questions touchant à l’affaiblissement de la pertinence de la dissuasion et des armes nucléaires, sur les moyens permettant les contournements de la dissuasion, sur le sort de la souveraineté dans le cadre otanien… Il n’y a guère que les contributions de François Géré, Jean Dufourcq, Alexis Baconnet et l’Amiral Francis Jourdier pour engager des réflexions non convenues. Ce n’est pas si mal mais si on veut « penser l’avenir » comme nous y invite l’Amiral Alain Coldefy (Directeur de la RDN) dans son avant-propos, alors, on ne peut échapper à un débat beaucoup plus incisif sur ces nouveaux enjeux de la sécurité internationale (voir dans ce blog : « Dissuasion nucléaire, pertinence ou obsolescence ? », 18 septembre 2015).
3) Une montée de la dépense nucléaire. La revue confirme un processus de renforcement et de modernisation des forces nucléaires de l’ensemble des pays qui en sont aujourd’hui officiellement dotés, mais elle comporte cependant une lacune qui concerne les États-Unis, les choix et leur stratégie nucléaire aujourd’hui. Une lacune étonnante que la très intéressante contribution d’Alexis Baconnet sur la défense antimissile (DAM), comme stratégie américaine anti-dissuasion, ne peut pas compenser.
Plusieurs textes affirment, de différentes manières, que le 21è siècle sera nucléaire. L’amiral Alain Coldefy souligne qu’on ne peut s’abstraire « d’une réalité prégnante qui perdurera tout au long du siècle ». Les choix nucléaires d’aujourd’hui – qu’ils soient politiques, stratégiques ou financiers – engagent donc les États qui les font pour une très longue durée. Philippe Wodka-Gallien – qui propose une substantielle présentation du numéro – note que la France est à un tournant en matière de politique de défense. La multiplication des missions « toujours plus exigeantes » et la modernisation des forces impliqueraient un programme important d’investissements, de remplacements d’équipements et de systèmes… « Tout cela dessine une force pour 2080 », dit-il … Les explications données ont le mérite de rappeler que le choix actuel de pérennisation de la dissuasion nucléaire signifiera mécaniquement « une montée de la dépense nucléaire ». On le savait déjà. Même le Chef d’état major des armées l’a déjà clairement dit au cours d’auditions parlementaires. Mais cette réalité d’un sérieux accroissement à venir des coûts de la dissuasion est pourtant largement évacuée du discours des autorités politiques françaises et du débat public. A l’heure où il est surtout question d’une « sanctuarisation » du budget de défense pour signifier que celles-ci ne doivent surtout pas diminuer… il est utile que cette question ne soit pas habilement dissimulée – y compris dans l’invocation récurrente d’un consensus politique national qui n’existe pas. Les autorités françaises savent et prévoient donc que leurs choix d’aujourd’hui pour la dissuasion nucléaire augmenteront leurs dépenses de façon substantielle. Or, des choix qui engagent notre pays sur la longue durée, pour des orientations politiques et stratégiques majeures ne peuvent être effectués sans qu’il fassent l’objet d’un grand débat public et populaire, y compris au sein de la représentation nationale afin que toutes les options, propositions et alternatives puissent être mises sur la table, y compris celles des opposants à la dissuasion. Ou alors, il faudrait admettre que le pouvoir exécutif pourrait exercer sa responsabilité sans le peuple, voire contre lui.
4) Aller au bout des grandes questions de notre période. Plusieurs contributions insistent sur une sorte de portée « globale » du nucléaire militaire : une portée économique, industrielle, technologique… avec une capacité « à tirer vers l’excellence » grâce à l’effet d’entraînement sur la recherche-développement (R-D). Ce constat a sa crédibilité puisqu’il n’y a pas de séparation imperméable – pour formuler les choses rapidement – entre les dimensions civiles et militaires de l’industrie et de la R-D. Mais l’excellence peut être aussi le fruit des activités civiles, de la créativité et du travail de l’ensemble des secteurs civils. L’excellence n’est pas le produit privilégié du militaire… Mais le problème essentiel n’est pas là.
Cette portée plus générale du nucléaire militaire rappelle que celui-ci contribue à une cohérence globale – si l’on peut dire – de toute la défense (notamment par les technologies et les équipements à double usage : nucléaire et conventionnel), mais aussi de l’ensemble de l’industrie. Ajoutons que le nucléaire contribue aussi à formater politiquement et institutionnellement un régime de pouvoir. Il implique une centralisation et une personnalisation de l’exécutif et de la prise de décision contre l’exigence démocratique. Il impose une conception stratégique et une culture politique fondées prioritairement sur la puissance et sur l’exercice de la force. Le nucléaire militaire, ce n’est pas seulement de la recherche, de la technologie et de l’industrie… C’est le moyen d’une unilatérale raison d’État et celui d’une affirmation de puissance. C’est un moyen de domination qui permet de structurer un certain ordre international aujourd’hui particulièrement hiérarchisé, conflictuel et inégal…mais en crise. Comment la France pourrait-elle jouer un rôle différent et ne plus contribuer à cet ordre des puissances ? On aurait aprécié un débat sur cette question de la crise de l’ordre international alors que toutes les guerres occidentales depuis la chute du mur ont conduit à des échecs, des déstabilisations élargies, sans rien régler des problèmes – sociaux et politiques – du monde actuel. Cette crise de l’ordre international est aussi une crise de la pensée stratégique dominante qui est d’abord une pensée de la guerre, de la force et du militaire. Une pensée politique qui se nourrit du nucléaire militaire et de la dissuasion. Poser la question du désarmement nucléaire et de l’élimnation des armes nucléaires, c’est donc poser aussi celle d’un nouvel ordre international et d’un nouveau mode de développement économique, institutionnel et politique… Il faut aller au bout des enjeux et des grandes questions qui surgissent de notre période.
5) Le désarmement comme facteur de sécurité et de stabilité. Rien n’indique qu’un monde dénucléarisé serait plus sûr, écrit Ph. Wodka-Gallien. Il ajoute que la dissuasion a un effet stabilisateur des relations internationales. Olivier Kempf, dans le même esprit, va jusqu’à prétendre que la terreur serait facteur d’équilibre et source de stabilité. Evidemment, cela fait débat. Ces affirmations évacuent le fait que la dissuasion n’est pas seulement l’emploi impossible des armes nucléaires puisqu’elle est, en effet, tout autant la menace de leur emploi… Ces affirmations minimisent aussi les dérives vers des armes nucléaires dites tactiques ou préstratégiques considérées comme utilisables en certaines circonstances. Enfin, elles font trop de silence sur les risques d’accidents (il y en a eu de nombreux dans l’histoire…). La dissuasion n’est qu’une théorie abstraite et l’histoire concrète du 20è siècle ne nous apprend pas que la sécurité internationale est un patrimoine garanti par l’existence des armes nucléaires. Ce qui fait problème, en réalité, c’est le refus de penser le désarmement comme un processus politique et social nécessaire et complexe. Ce n’est pas seulement, en effet, une volonté d’éliminer des armes, de réduire des arsenaux…même si de simples diminutions chiffrées constituent en soi un réel progrès. Désarmer c’est, dans la pratique, un effort pour passer de l’unilatéralisme, du choix préalable de la force, de la course aux armements et de l’expression de la puissance… à des formes de négociations, de multilatéralisme, de confiance mutuelle. Cela signifie inévitablement changer l’esprit et la configuration de l’ordre international et social. Ce n’est pas une simple comptabilité de missiles, de charges et de systèmes. C’est une construction politique. C’est un choix de responsabilité dans une autre définition de l’avenir et des relations internationales. Le désarmement, notamment nucléaire, ne règle pas tout, mais il est un facteur de sécurité, d’équilibre et de stabilité, bien davantage que cet oxymore consternant de « l’équilibre de la terreur ».
6) Le désarmement nucléaire est une obligation. Une remarque à propos de Traité de Non Prolifération (TNP) : Ph. Wodka-Gallien est un des seuls à aborder cette question avec François Géré qui souligne à juste titre la contradiction qu’il y a à insister sur la non-prolifération sans pour autant agir en faveur du processus d’élimination des armes nucléaires pourtant effectivement prévu à l’article 6 du TNP. Pour Ph. W-G, le TNP n’impose cependant « ni engagement concret des États dotés d’armes nucléaires et adhérents au TNP, ni mesures de vérification »… Certes, mais le TNP reste un engagement politique et juridique. Il est dangereux de relativiser la portée de ce texte qui pèse en permanence comme un rappel solennel, une exigence légale qui s’impose à tous ses signataires. Quant au rapport avec les États non signataires, donc non liés par le traité, nous dirons que nul État membre de l’ONU ne peut se soustraire à sa propre responsabilité et refuser de s’incliner devant la Charte qu’il a signé et qui met la paix et la sécurité internationale au centre des buts et des principes des Nations-Unies. Il est aujourd’hui difficile de penser la sécurité internationale et la responsabilité collective sans inscrire le désarmement (même si le mot n’est pas dans la Charte) et l’élimination des armes nucléaires (voire leur interdiction), comme une priorité de l’agenda international. Ni le TNP, ni la Charte des Nations-Unies ne peuvent être considérées comme des textes aux effets facultatifs, lointains ou incertains. Il n’y a pas de multilatéralisme sans ambition et sans contraintes politiques et/ou juridiques. Le désarmement nucléaire est une ambition et une une obligation.ĺ
7) Israël et les « 3i »… Pierre Razoux signe une contribution concernant Israël. Le texte est centré sur la problématique de la posture nucléaire israélienne : poursuite de la doctrine d’ambiguïté délibérée (ni confirmation, ni démenti de la capacité nucléaire), ou bien reconnaissance officielle d’une capacité de dissuasion. En fait, l’ambiguïté ne peut plus porter sur les capacités elles-mêmes. Il est devenu évident, en effet, que Tel Aviv possède un arsenal nucléaire substantiel. Même des officiels israéliens l’ont confirmé. Parfois en rappelant l’aide initiale secrète mais décisive de la France dès les années cinquante, pour qu’il en soit ainsi. Si ambiguïté il y a, celle-ci porte sur la nature de la stratégie adoptée. Le silence entretenu sur la doctrine – si on peut parler de doctrine – permet de s’autoriser toute forme de dissuasion et d’emploi éventuel. Le nucléaire israélien est un moyen de domination et d’accompagnement de la stratégie permanente de l’État d’Israël, de sa politique d’occupation militaire et de colonisation du territoire palestinien. Puisqu’une telle politique suscite une hostilité dans le monde arabe et au delà, les capacités nucléaires israéliennes sont présentées comme une garantie de sécurité. Mais on ne peut pas séparer la question de la sécurité et la politique israélienne vis à vis des Palestiniens. On devrait dire que la politique nucléaire donne la garantie militaire d’une capacité israélienne à continuer l’expansion coloniale et la dépossession nationale de tout un peuple quel que soit le contexte régional. Et cela passe en même temps par le mépris systématique du droit international et des résolutions de l’ONU. Il est regrettable que la contribution de Pierre Razoux ne rappelle pas cette réalité qui est à la racine des crises, des guerres et des violences depuis si longtemps, pour ne pas dire depuis la création de l’Etat d’Israël. Le nucléaire israélien trouve une synthèse dans ce qu’on pourrait appeler « les 3i », comme Invulnérabilité, Impunité et Irresponsabilité.
– Invulnérabilité pour garantir non pas l’existence de l’État d’Israël mais la possibilité pour cet Etat à imposer sa politique coloniale. L’existence de l’Etat d’Israël n’est sérieusement menacée par personne, Iran compris. L’accord sur le nucléaire conclu entre l’Iran et les 5+1 (= P5 + Allemagne), témoigne de la rationalité des choix politiques de Téhéran, au delà des échanges rhétoriques et des inacceptables formules antisémites qui, il est vrai, n’ont pas manqué au temps d’Ahmadinedjad…
– Impunité parce qu’il faut être une puissance incontestée – en l’occurence pas seulement nucléaire – pour pouvoir bafouer si longtemps, autant de principes et de règles du droit international, autant de conventions et de résolutions de l’ONU sans risquer la moindre représaille, avec le soutien des États-Unis, de la France et de quelques autres puissances qui se font les garants de cette scandaleuse immunité.
– Irresponsabilité car l’actualité brulante annonce les impasses d’une telle politique que le gouvernement Netanyahou s’acharne pourtant à vouloir poursuivre. Le peuple palestinien est au bout de ce qu’il peut supporter. La violence tend à investir tout l’espace tandis que Netanyahou fait le choix de la force pour une répression sans limites. On peut craindre à terme des embrasements plus graves encore tant que les questions de la souveraineté et de la justice pour le peuple palestinien n’auront pas obtenu les réponses sérieuses et durables indispensables. Il est dommageable et préoccupant que cet enjeu de la responsabilité ne soit ni mis au centre du débat public, ni pris en compte au niveau où il faut dans les politiques de la plupart des États concernés, notamment parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité.
Cette question du nucléaire israélien rappelle que le désarmement nucléaire est intimement lié à l’effort nécessaire de résolution des conflits, en particulier cette dramatique confrontation sur la question de Palestine qui témoigne à quel point le courage politique n’est pas la première vertu de ceux qu’on appelle des puissants.
Une dernière question : le choix d’accorder dans ce numéro de la RDN une tribune particulière à un seul parti, Europe Ecologie Les Verts (EELV), à l’exception de toute autre contribution de forces politiques est discutable. Pourquoi ne pas ouvrir la RDN – d’une façon ou d’une autre, mais dans le pluralisme – à toutes les forces politiques… et sociales ? Les syndicats, les ONG, les mouvements de lutte pour la paix et le désarmement, cela compte aussi.
Avec l’intervention de la Russie, la crise syrienne est entrée dans une nouvelle phase. Les évolutions les plus récentes montrent qu’il s’agit bien d’une crise stratégique globale. Et si l’on veut bien réfléchir à ses causes réelles on constate aisément que la problématique n’est pas seulement syrienne mais plus globalement arabe.
Une crise de tout le monde arabe.
Les conséquences immédiates de la confrontation donnent une idée du caractère exceptionnel de cette crise : 240 000 victimes ; 11 millions de réfugiés et déplacés (soit environ la moitié de la population du pays), des centaines de milliers de personnes qui forcent le passage des frontières pour obtenir un droit d’asile dans quelques pays de l’Union européenne…
Les plus grandes puissances mondiales, des dizaines d’Etats, un bras de fer d’alliances politico-militaires contradictoires, une confrontation à l’arme lourde avec des blindés, des engagements aériens et maritimes… On s’est rapproché sensiblement des formes d’une vraie guerre même si l’asymétrie des forces et des moyens subsiste.
Dans un contexte aussi préoccupant, de lourdes questions se posent : jusqu’où l’extension de l’islamisme politique djihadiste et terroriste pourra-t-elle se prolonger ? Pourquoi une telle carence d’alternative ? Pourquoi une telle polarisation dans l’extrémisme, la violence et la cruauté ? Comment trouver une issue dans cette impasse tragique ? Faut-il aller chercher les causes dans ce que Pascal Bruckner appelle « une guerre impitoyable au sein de la civilisation islamique entre chiites et sunnites… » ? (débat avec R. Brauman, Le Monde 02 10 2015). Ce serait – n’en doutons pas – une façon de masquer les causes sociales et politiques de la crise, pourtant essentielles, ainsi que les évidentes responsabilités extérieures, notamment celles des puissances occidentales. Si l’origine des problèmes pouvait se réduire à ce que P. Bruckner appelle « une guerre de tous contre tous » en Libye, au Yémen, en Syrie, en Irak, en Afghanistan… alors, autant prétendre que les musulmans sont seuls responsables de ce qui leur arrive… Voilà une bien curieuse façon de comprendre la complexité des événements de l’histoire, sauf, une fois encore, à transformer celle-ci en choc des civilisations pour mieux essentialiser et stigmatiser un peuple et une religion…. Une fois encore, cela pose la lancinante question du rôle de ceux qu’on appelle des intellectuels, en tous les cas le petit nombre de ceux qui ne cessent d’obtenir les faveurs des médias dominants.
Bien sûr, les facteurs idéologiques – en l’occurence, religieux – ont une portée considérable. Ils légitiment les actions, les allégeances et les alliances… Mais la crise syrienne trouve ses origines compliquées dans l’histoire et la mémoire, dans les politiques de l’Etat, mais aussi dans les guerres occidentales, les humiliations et les dominations…c’est à dire tout ce qui fait concrètement le vécu d’un peuple face aux enjeux politiques et stratégiques qui pèsent sur son existence sociale.
L’épuisement des régimes issus de la décolonisation…
Il faut saisir cet enchevêtrement contradictoire et très diversifié des facteurs pour comprendre une crise qui n’est pas seulement syrienne. Ce que rappelle le retour à l’autoritarisme en Egypte, l’écrasement militaire du mouvement social à Bahrein, le chaos laissé par l’OTAN en Libye, l’éclatement yéménite… Un monde hier en espérance, aujourd’hui en convulsions et en effondrement. Un monde arabe où dans chacune des confrontations, les droits humains fondamentaux, l’aspiration démocratique, l’idée même d’humanité sont dramatiquement mises en question, tandis que l’État lui même, son existence en tant qu’institution de « pérénisation » du politique, est directement mis en cause.
On comprend aujourd’hui à quel point la crise prend racine dans l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe et du rêve panarabe qui se sont cristallisés après la seconde guerre mondiale. Les peuples ne supportent plus des pouvoirs en place incapables de leur offrir un avenir. Ils rejettent leur autoritarisme, leur violence répressive, leur corruption. Le « Parti de la résurrection arabe socialiste », ou parti Baas en Syrie, n’a pas échappé au rejet populaire puisque dès le mois de mars 2011 de grandes manifestations pacifiques pour la démocratie se sont développées dans l’ensemble du pays, comme version syrienne de ce qu’on appela le Printemps arabe. Ce mouvement fut volontairement et immédiatement réprimé par le sang dans une répression extrêmement brutale. Le régime de Bachar El Assad rechercha et obtint rapidement un affrontement militarisé qui brisa l’élan populaire en profitant aux forces politiques les plus radicales – qui sont aussi les plus réactionnaires – de l’opposition islamiste. Le processus ainsi engagé a produit un éclatement et une sévère déstabilisation du pays avec l’avancée militaire du djihadisme le plus barbare, marginalisant les autres formations en particulier celle se réclamant de la démocratie.
La suppression symbolique de la frontière syro-irakienne par l’Organisation de l’État islamique (OEI) se présenta comme une mise en cause des frontières étatiques issues du colonialisme. Il s’agissait de nourrir un discours anti-occidental radical, de légitimer des conquêtes territoriales et un pouvoir politique par une interprétation fondamentaliste et rigoriste – en réalité fanatique et approximative – de l’Islam. Un Islam prétendument de pureté et des origines… comme si cette religion du Livre n’était pas, elle aussi, une grande histoire intellectuelle et sociale. Ce fanatisme a su s’appuyer sur la force, sur la peur, sur l’instrumentalisation cynique de la désespérance sociale et de cette profonde colère populaire devant tant d’injustices, tant d’ingérence extérieures, et si peu de perspectives.
Le poids déterminant des politiques de puissance
La rhétorique anti-occidentale de l’islamisme politique n’a cependant rien d’un exercice abstrait. Elle a prise sur les immenses et légitimes ressentiments populaires quant aux guerres occidentales menées en Irak, notamment en 2003, mais aussi sur le soutien et l’impunité inacceptables dont bénéficie l’État d’Israël dans sa politique de colonisation et d’occupation militaire du territoire palestinien. On peut dire que la crise syrienne est le fruit de tout ce qui fait les dominations, les humiliations, les espoirs, les résistances et les luttes des peuples du monde arabe au 20è siècle et jusqu’aujourd’hui..
Les attentes sociales et démocratiques, l’espérance de changements politiques, l’exaspération des peuples continuent de se heurter à des régimes de dictature, des forces ultra-réactionnaires, des paroxysmes de violence et de guerre, des ingérences extérieures permanentes… C’est une impasse si étroite que le débat public témoigne quotidiennement de l’incapacité à dire quelle pourrait être la solution, qui pourrait être des partenaires crédibles – s’il y en a de possibles -, quel adversaire principal faut-il identifier… entre une dictature tortionnaire et un djihadisme criminel. En vérité, cette impasse est en grande partie l’héritage de l’impérialisme et de la domination des puissances occidentales. Il est le fruit du soutien hypocrite constant des grandes puissances aux despotismes locaux. Il est aussi le résultat de l’emprise économique, des intérêts stratégiques et énergétiques du monde capitaliste dominant. Il est enfin le bilan désastreux de ce qu’on ose encore appeler (20 ans après sa création) un « partenariat euro-méditerranéen ». Celui-ci, en effet, n’a jamais contribué, si peu que ce soit, à la solution des grands problèmes des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, en particulier le règlement tant attendu de la question de Palestine.
L’impasse n’est donc pas seulement celle des régimes arabes. Elles est aussi (et peut-être d’abord) celle que l’on doit aux puissances extérieures dominantes. L’histoire et l’actualité de leur hégémonie néo-impériale est une cause de l’effondrement en cours au Proche-Orient. L’exploitation et le commerce des hydrocarbures, les ventes d’armes, la préservation et l’extension des zones d’influence, les accords stratégiques avec Israël et des régimes arabes peu fréquentables … Tout cela continue de former le contexte et les causes réelles de la crise.
On comprend que certains – intellectuels ou pas – cherchent à désigner les contradictions entre différentes confessions musulmanes comme l’origine essentielle de la crise. Cela permet d’exonérer les politiques de puissance, les dominations d’hier et d’aujourd’hui, les alliances répréhensibles qui conduisent le droit et l’éthique à se noyer dans l’océan des intérêts financiers.
Une histoire de longue durée
Devant les cruautés de la tragédie syrienne, personne ne peut dire : on ne savait pas. C’était imprévisible… Depuis plus de 35 ans, en effet, les événements se succèdent, la crise des régimes et des sociétés arabes ne cesse de croître. Déjà, en 1979, trois faits majeurs, qui ont pesé lourd dans les évolutions du monde, auraient dû servir d’alerte, et imposer au moins une réflexion lucide et critique. Il s’agit de la révolution en Iran, de l’invasion soviétique en Afghanistan et de l’installation de Chadli Benjedid en Algérie qui mit en œuvre une politique de réformes néolibérales. C’était, en quelque sorte, l’annonce d’une progression de l’islamisme politique dans le contexte d’un rejet politique et identitaire de l’Occident et d’une crise sociale aggravée. L’assassinat de Sadate Sadate en 1981, la décennie noire des années 90 en Algérie… ont montré aussi à quel niveau d’instabilité et de violence peut conduire le mépris des aspirations démocratiques et sociales… Jusqu’à la négation même de celles-ci par des forces ultra-sectaires fanatisées.
Pourtant, les puissances occidentales ne se sont vraiment préoccupées de la crise syrienne qu’à partir du moment où l’image atroce des supliciés décapités a franchi le seuil des médias. Et plus récemment encore, avec l’afflux massif de réfugiés créant une situation à laquelle l’Union européenne s’est montrée incapable de faire face… Sinon en cherchant à interdire l’accès au territoire européen…Mais comment empêcher d’entrer plus d’un million de personnes décidées à forcer les frontières pour échapper à la guerre et au terrorisme ?
Il fallait donc bien faire quelque chose en Syrie. Et les puissances occidentales, États-Unis en tête, ont décidé de faire – sans excès ou précipitation – ce en quoi elles prétendent exceller : des bombardements. Des bombardements contre l’OEI, désignée cible privilégiée afin de laisser la possibilité d’accords avec d’autres groupes armés… Un jeu fallacieux, manifestement risqué et sans grande efficacité. Au final, les bombardements de la coalition sous direction des États-Unis n’ont pas permis de faire reculer l’Organisation de l’État islamique. Les combattants équipés et formés par Washington sur des terrains voisins ont cédé avec armes et bagages aux djihadistes, quant à la réorganisation et à l’entrainement des forces armées irakiennes, elle se révèle être un échec depuis plus de dix ans dans un contexte de crise politique aiguë en Irak. C’est un fiasco stratégique.
Quand la Russie comble un vide stratégique
C’est dans cette situation que la Russie décida d’intervenir directement, elle aussi par des frappes aériennes, en installant en Syrie un dispositif militaire très substantiel. Elles se concerta avec l’Arabie Saoudite, parrain de ceux qu’elle allait bombarder, ainsi qu’avec Israël, officiellement neutre… Mais on sait que les autorités de Tel Aviv ont choisi de faire soigner dans leurs hôpitaux des centaines de combattants djihadistes blessés pour les laisser ensuite retourner au combat… On note au passage que l’hypocrisie du discours israélien sur le terrorisme atteint des sommets.
Les puissances occidentales et l’OTAN ont d’abord émis des doutes sur les cibles frappées par la Russie en accusant Moscou de vouloir soutenir et protéger Damas plutôt que de frapper l’OEI. Elles ont ensuite dramatisé au maximum la violation de l’espace aérien turc par les avions russes. Le Secrétaire général de l’OTAN, dans le même esprit, fit semblant de s’inquiéter et de s’indigner en constatant que la Russie n’a pas choisi de coordonner ses opérations avec les Occidentaux. Ces postures alimentent la tension – elles sont faites pour cela – mais elles sont formelles. Ce que les pays de l’OTAN redoutent, en vérité, c’est la signification et les effets de l’interférence de la Russie dans le dossier politique et stratégique. Moscou veut d’abord aider Damas à reprendre, dans les régions d’Idlib et Hama, des zones prises par une coalition djihadiste et salafiste constituée il y a quelques mois grâce au soutien politique et militaire de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie. La Russie déclare bombarder l’ensemble des organisations concernées sans masquer ni un soutien tout à fait explicite au régime de Bachar El Assad, ni la volonté d’empêcher que se brise ou s’affaiblisse l’axe Téhéran, Damas, Hezbollah. Quant à la violation de la frontière et de l’espace aérien de la Turquie, on peut estimer qu’il s’agit là d’une mise en garde directe à Ankara qui, de son côté, n’a cessé d’aider les djihadistes – y compris ceux de l’OEI – à se jouer de la frontière turco-syrienne pour attaquer le régime baasiste. Remarquons que les pays de l’OTAN sont d’ailleurs plutôt mal placés pour dénoncer une violation du droit international, eux qui bombardent en Syrie sans le moindre mandat des Nations-Unies et sans sollicitation légale.
L’enjeu réel n’est évidemment pas le respect du droit. Les puissances occidentales cherchent les moyens d’un changement de régime en Syrie. La Russie veut en revanche conserver celui-ci, probablement davantage qu’elle ne souhaite sauver Bachar El Assad à sa tête. Vladimir Poutine et d’autres dirigeants russes ont d’ailleurs plusieurs fois parlé de compromis et de réformes politiques. On est dans une confrontation de puissance de grande envergure. Les frappes de la Russie ont d’ailleurs une dimension très politique : montrer que la puissance russe est une réalité et que les États-Unis ne sont pas seuls à pouvoir intervenir sur le cours des relations internationales… Et faire ainsi la preuve que la Russie est en capacité de remplir le vide stratégique laissé par l’échec américain en Syrie. Moscou contraint Washington à négocier des canaux de communication militaires afin d’éviter des accrochages ou des accidents. Même le front ukrainien – est-ce un hasard ? – est aujourd’hui plus calme que jamais. Le cessez-le-feu tient. On peut imaginer que la Russie ne veut pas gérer deux fronts à la fois… L’ordonnancement politico-militaire de Poutine a donc bouleversé les données du conflit… Jusqu’où ?
Les difficiles conditions d’une issue politique.
Si les frappes américaines n’ont pas réussi à faire reculer l’OEI, qu’en sera-t-il des bombardements russes ? Tout le monde comprend, surtout après l’échec de Washington, qu’une campagne aérienne ne peut à elle seule faire la décision. Les troupes djihadistes ne peuvent reculer qu ‘avec une offensive au sol. Des forces russes sont-elles en train de s’y engager avec l’armée syrienne et les alliés de Bachar El Assad, Iran et Hezbollah compris ? L’intervention de la Russie ouvre la possibilité d’une modification du rapport des forces, une consolidation du régime de Bachar El Assad. Mais peut-elle contribuer à une solution véritable ? Avec à la clé une défaite du djihadisme et un compromis politique sur le pouvoir à Damas ? Rien n’est moins sûr.
Ouvrir le chemin d’une solution durable suppose une autre politique et la réalisation de trois conditions.
Premièrement, il est nécessaire de trouver les moyens d’une alliance ou d’une convergence politiques qui puisse surdéterminer les intérêts et les stratégies particulières des puissances régionales. Il faut réunir des forces militaires locales dans une stratégie d’attrition – comme disent les militaires – pour être en capacité de l’emporter sur le djihadisme tout en établissant un contexte de sécurité régionale. Dans une situation de polarisation extrême des politiques d’Etat au Proche-Orient, alors que domine l’antagonisme entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, un tel objectif semble difficile à atteindre. Mais ne faut-il pas un tel effort d’ouverture, de multilatéralisme et de responsabilité collective face à la menace d’un islamisme politique surarmé, aux grandes prétentions de dominations dans le monde arabe et aux pratiques sociales confinant à la sauvagerie ? Les politiques de puissance de Washington et de Moscou offrent surtout un chemin de rivalités régionales et de risques stratégiques importants. Il faut travailler au dépassement de cette configuration que l’OEI comme les autres formations djihadistes sauraient instrumentaliser à leur profit, comme elles le font déjà.
Deuxièmement, une issue politique doit être recherchée par une concertation de tous les États aujourd’hui impliqués dans la crise, Russie et Iran compris. Un compromis de pouvoir devrait inclure toutes les forces, y compris l’armée ou une partie de celle-ci, qui veulent en finir avec les atrocités du régime. Il faut contribuer à une ouverture du champ politique en Syrie en aidant les courants politiques, les dirigeants, toutes les forces désireuses de construire une telle perspective et un avenir plus démocratique. Il ne s’agit pas de décider à la place des Syriens, de dialoguer tranquillement avec Bachar, mais de trouver des alliés, d’aider à élargir l’espace politique, à recréer de l’espoir. Nul ne dit que c’est facile, mais ne pas agir pour favoriser une transition et surmonter la crise interne serait une faute aux sérieuses conséquences pour tout le monde.
Qui peut y contribuer ? On a peine à imaginer les autorités françaises capables de dépasser leur tropisme militaro-atlantique, leur propension à privilégier les ventes d’armes et de Rafales. Mais il faut, quoi qu’il en soit, affirmer la nécessité d’un changement de la politique étrangère française, exiger un retour à l’ONU et au multilatéralisme, pousser à une action collective européenne autonome… La ligne d’intervention de la France devrait être le dépassement des confrontations de puissance, la recherche d’accords au Conseil de Sécurité, le dialogue entre l’Iran et l’Arabie Saoudite… afin d’ouvrir l’espace politique et diplomatique. Cette crise syrienne, qui est une crise de tout le monde arabe et une confrontation globale de puissance, mérite qu’on prenne la hauteur nécessaire et la détermination qui s’impose. Est-ce trop demander ?
Troisièmement, on mesure la gravité de la crise syrienne, qui touche à l’ensemble des relations internationales, qui s’ajoute au conflit ukrainien et à tous les autres. Ce cumul des dangers appelle à une forte implication citoyenne, mais aussi de toutes les autorités morales et sociales, les institutions susceptibles de peser dans la balance : le Secrétaire général de l’ONU, la Ligue arabe (à condition qu’elle trouve un accord en son sein…), les syndicats, les églises, les organisations pacifistes et de la solidarité… L’exigence immédiate d’une baisse des tensions et d’un recul des confrontations armées se fait pressante. Ceci est d’autant plus nécessaire que la possibilité d’une nouvelle grande guerre internationale ou guerre mondiale est maintenant régulièrement évoquée dans le débat public. Ce ne sont pas seulement des « prophètes » irresponsables ou de faux spécialistes qui s’expriment ainsi. Jacques Attali, dans une interview au quotidien belge Le Soir (le 12 septembre 2015) énonce que « la guerre se rapproche. C’est sûr – dit-il – elle se prépare ». Pour Laurent Fabius, interrogé sur Europe 1 (le 5 octobre 2015), il y aurait aujourd’hui des risques de confrontation militaire mondiale… Pour l’hebdomadaire L’Obs (No du 8 au 14 octobre) la question est maintenant posée : « la troisième guerre mondiale a-t-elle commencée ? » Bien sûr, nul n’affirme que le compte à rebours est enclenché, mais la thématique politique et idéologique est lancée. Que valent de telles anticipations ? Qui peut prétendre être capable de prévoir l’avenir dans une telle situation internationale ? Y-a-t-il vraiment un risque de nouveau grand conflit international ? Ou bien les crises actuelles restent-elles sous contrôle ? Anticiper ainsi la guerre mondiale, dans un contexte de rivalités de puissances, est-ce un choix de dramatisation pour diaboliser ceux qu’on veut désigner comme des adversaires stratégiques ? N’est-ce pas, précisément, courir le risque d’une exacerbation des tensions ? L’escalade dans cette crise syrienne est très problématique, mais il faut constater l’absence d’un enjeu stratégique et global mondial qui rendrait la marche à une 3è guerre mondiale inéluctable ou possible entre des alliances sous direction des États-Unis et de la Russie. Le contexte international est très différent. Il est celui d’une multiplicité compliquée de conflits, de visées stratégiques et économiques contradictoires dans des situations différenciées qui doivent beaucoup aux impasses sociales et politiques, à l’écrasement des aspirations populaires, aux effondrements institutionnels dans les pays concernés… Ce sont les causes profondes des crises qu’il faut mettre dans le débat public en montrant comment les antagonismes de puissances fabriquent des ennemis au lieu de construire des convergences d’intérêts.
Il faut sortir de l’instrumentalisation de la mouvance de l’islamisme politique et du djihadisme et contribuer en commun à répondre aux attentes démocratiques et sociales des peuples. Mais il faudrait pour cela une révolution dans la pensée stratégique et les choix politiques. C’est à dire une vraie volonté d’engager un changement dans les déterminants de l’ordre international. On en est pas encore là… Il reste que devant la précipitation des événements des inquiétudes grandissent. Et ces nouvelles formules du discours politique qui nous prédisent la guerre mondiale sont préoccupantes. Elles doivent faire l’objet d’analyses critiques et d’approches alternatives. Elles ont cependant une vertu : celle rappeler l’exigence incontournable du combat pour la paix, le désarmement, les conditions de la sécurité internationale et le règlement des conflits, la démilitarisation des relations internationales. On peut dire que tout est possible… sauf qu’on ne peut jamais gagner les batailles qu’on ne mène pas./. (09 10 2015)
Contribution au Colloque «Face à la Guerre – 1915-2015 », organisé par déi Lénk et European Left (la Gauche unitaire européenne).
Luxembourg – 25 et 26 septembre 2015
Nous parlons d’une « crise ukrainienne ». Il s’agit aussi et peut-être davantage d’une crise géopolitique européenne et internationale. Ce qui n’efface pas, évidemment, les problématiques ukrainiennes internes. Elles font partie du problème d’ensemble… mais je ne vais pas les traiter ici.
Cette crise ukrainienne (j’utilise cette formulation par facilité…) s’inscrit bien dans la période que nous vivons aujourd’hui : un nouvel état du monde qui n’a plus grand chose à voir avec la guerre froide. Pourtant, la rhétorique occidentale autour de cette crise nous ramène l’esprit de la guerre froide.
Est-ce par inaptitude à replacer, à interprêter une crise OTAN/Russie dans ce nouvel état du monde ? Il est vrai que les concepts issus de la Guerre froide gardent leur propre inertie. Mais il est vrai aussi que cette crise a des causes qui rappellent l’antagonisme des blocs et la confrontation Est/Ouest d’hier.
Cette rhétorique de la Guerre froide, n’a-t-elle pas surtout pour vocation de légitimer une forme de diabolisation de Poutine et de la Russie en qualifiant celle-ci de menace stratégique ?
La crise ukrainienne est, en effet, l’occasion de mettre en exergue ce que beaucoup appellent un « problème russe ». Pourquoi un « problème russe » ? La réalité est, en fait, une problématique différente. C’est une confrontation de puissances dans une hiérarchie des hégémonies. Un confrontation d’intérêts de puissances, dans laquelle chacun a ses propres ambitions et sa propre responsabilité historique et politique. La Russie de Poutine n’est certainement pas une référence ni pour le droit, ni pour le respect des normes internationales les plus reconnues, mais qui pourrait aujourd’hui se croire suffisamment légitime pour dicter de telles normes ou simplement pouvoir s’y référer sans hypocrisie ? L’enjeu n’est-il pas d’abord la politique de refoulement mise en œuvre par les puissances occidentales depuis la chute du mur pour faire reculer et sortir la Russie de ses zones d’influence ?
La rhétorique occidentale sur la crise ukrainienne présente ainsi une double caractéristique :
Premièrement, elle reprend des thématiques de la Guerre froide, parfois jusqu’à la caricature. Des responsables politiques et des experts ont fait état, par exemple, d’une menace d’invasion en Europe et d’une menace nucléaire russe. Mais la confrontation n’a jamais atteint ni un tel ordre stratégique, ni un tel niveau de gravité. Les risques sont considérables mais l’escalade reste pour l’essentiel contrôlée. Ce que confirment d’ailleurs la signature des accords de Minsk.
Deuxièmement, la pertinence du débat politique et médiatique général sur cette crise s’en est trouvé singulièrement affaiblie, faute de traiter les vraies questions. Bien des responsables politiques français situent l’origine de la crise, en novembre 2013, avec le choix de Victor Yanoukovitch de suspendre les négociations avec l’Union européenne, et de renoncer à la signature de l’accord d’association UE/Ukraine. Toutes les chronologies diffusées par la presse commencent par ce fait politique là. L’accord d’association UE/Ukraine n’aurait pour fonction que d’améliorer les normes commerciales des échanges réciproques… On est prié de penser que l’UE est toujours neutre et que les responsabilités sont forcément ailleurs.
On peut considérer le choix de Yanoukovitch comme un facteur déclenchant des événements dans un contexte de vives tensions internes à l’Ukraine. Mais les raisons de fond de la crise – en tous les cas en France – ont été pour l’essentiel écartées du débat public. Comme si les tensions et les rivalités dans la relation entre la Russie et les puissances occidentales et leurs institutions d’intégration (UE et OTAN) n’avaient aucune importance… C’est bien un rapport de force qui s’est institué et qui, dans les faits, surdétermine la crise ukrainienne, amplifie les tropismes politico-culturels et les divisions historiques de l’Ukraine.
La crise ukrainienne s’inscrit dans le présent et la longue durée. Elle s ‘inscrit aussi dans les enjeux énergétiques et dans les tensions sur les échanges de gaz entre l’Ukraine et la Russie mais aussi entre l’UE et la Russie. Le prix du gaz russe ayant suivi les évolutions heurtées des relations bilatérales conformément à ce qu’on appelle la « doctrine Lavrov » : le prix du gaz n’est pas le même pour les pays amis de ce qu’on appelle « l’étranger proche » qui bénéficient de tarifs préférentiels, et pour les pays appartenant au bloc euro-atlantique, pays pour lesquels les prix mondiaux doivent s’appliquer.
L’enjeu gazier tend à confirmer la dimension d’abord géopolitique de la crise. La Russie tente d’écarter l’Ukraine, aujourd’hui pays de transit des livraisons aux pays de l’UE, par des gazoducs suivant des voies plus au Nord ou bien plus au Sud, ou bien en cherchant des pays acheteurs hors continent européen, par exemple la Chine avec laquelle un méga-contrat gazier sur 30 ans a été signé en mai 2014 à Pékin.
L’emprise des politiques de puissance dans la crise ukrainienne est donc dominante. John Mac Caïn, ex-candidat à la Présidence des États-Unis contre Barak Obama l’a illustré à sa façon en allant s’exclamer sur la Place Maïdan « l’Amérique est avec vous ! »
Lorsque la crise éclate, l’OTAN prépare son sommet de Newport pour septembre 2014. Certains experts et responsables politiques sont préoccupés par ce sommet. Son ordre du jour n’a rien d’exceptionnel avec des thématiques organisationnelles et politiques parfois qualifiées de banales. De plus, l’OTAN est en échec en Afghanistan, la plus importante opération militaire dans l’histoire de l’Alliance. Les Talibans sont encore à l’offensive. Le pays n’est pas stabilisé. La stratégie occidentale ne fonctionne pas. Dans ce contexte, tenir un sommet pour en tirer les enseignements de n’est pas une perspective enthousiasmante pour les 28.
La crise ukrainienne va donner une toute autre dimension à ce sommet, et un tout autre rôle à l’OTAN. Les puissances occidentales vont y traiter moins la crise elle-même que les rivalités de puissances, les rapports de forces qui vont s’y exprimer.
— Dans le bras de fer qui s’est ouvert, le G8 de Sotchi est annulé et l’Alliance annonce un gel et une révision complète de la relation OTAN/Russie. Ainsi, les cadres institutionnels qui – au delà de leur caractère peu démocratique – auraient pu être utilisés pour des négociations et des compromis sont tout simplement mis à l’écart alors qu’ils ont précisément pour vocation initiale d’offrir un espace de concertation en cas de différends…
— La crise est délibérément dramatisée pour pousser à la confrontation politique et pour légitimer la nécessité d’un réarmement des Européens. Anders Fogh Rasmussen, Secrétaire général de l’OTAN, qui doit alors finir son mandat, a d’ailleurs préparé le sommet de Newport par une tournée européenne, en tenant partout, y compris en France, un discours sous forme d’appel très insistant – et quelque fois brutal – au réarmement européen.
Non seulement le sommet de Newport pourra ainsi être présenté comme un sommet offensif d’initiatives mais il répond à une exigence stratégique occidentale dans un contexte d’échecs stratégiques en Irak, en Afghanistan, en Libye… Il fallait donc renforcer l’ Alliance, lui redonner une grande mission hégémonique, une raison d’être impérative… La crise ukrainienne apportait les raisons décisives à cette revalidation. Les puissances occidentales ont accompagné ce processus en réafirmant une démarche unilatérale, en réutilisant une rhétorique de bloc, et en redéfinissant la Russie comme adversaire stratégique global.
L’objectif reste cependant toujours le même : tenter d’extraire l’Ukraine et la Géorgie de l’aire d’influence russe, les intégrer dans l’espace sous domination euro-atlantique avec l’Union européenne et l’OTAN.
On peut en déduire sans exagération que les aspirations démocratiques du peuple ukkrainien – ou en tous les cas d’une partie des Ukrainiens – passent bien après les enjeux de cette confrontation de puissance dans laquelle chacun joue sa propre partie. Et le régime qui s’est installé à Kiev associe une extrême droite violente et anti-communiste qui continue de peser sur un pouvoir qui ne refuse rien aux occidentaux.
La Russie, plus réactive aujourd’hui, n’a pas accepté la poursuite d’un refoulement stratégique vécu comme une humiliation nationale. Et l’annexion de la Crimée, trouve – à côté de l’histoire complexe de cette péninsule, et au delà des questions de droit – une motivation essentielle dans le refus de risquer que la flotte russe de la Mer Noire puisse se trouver incluse dans un espace sous domination otanienne.
La liberté et la souveraineté de chaque peuple et de chaque pays de choisir son régime, ses propres stratégies, ses alliés… ne peut être mise en cause. Ce qui fait problème, c’est cette volonté néo-impériale de refoulement stratégique de la Russie depuis 1991 accompagné d’un rejet, par les puissances occidentales, de toute concertation et négociation. C’est le traitement des problèmes hors de toute considération collective, dans l’ignorance affectée des intérêts russes.
C’est l’unilatéralisme des principales puissances – États-Unis et Russie en particulier – qui a dominé la crise ukrainienne dans son escalade. Cette crise, évidemment, a ses gagnants et ses perdants, ou ses victimes.
Cette crise s’est montrée très utile pour les Etats-Unis et leurs alliés de l’Alliance atlantique. Elle a contribué au renforcement de leur défense collective dans le cadre OTAN, et légitimé la nécessité d’un réarmement européen qui s’est inscrit dans les décisions du sommet de Newport. Celui-ci, en effet, a indiqué que chaque état membre doit dépenser au moins 2 % du PIB pour ses dépenses militaires et 20 % de ces dépenses là en nouveaux équipements majeurs. Savoir si ces prescriptions seront respectées est une autre histoire… Mais cette crise s’est aussi montrée utile pour la Russie de Poutine qui a démontré dans cette situation de tension internationale un renouveau nationaliste et une capacité d’initiative et d’affirmation de puissance.
Le peuple ukrainien, qui a subi les effets dévastateurs et meurtriers des combats et des bombardements intensifs d’artillerie lourde, est la première victime de cet affrontement stratégique important en Europe. L’Ukraine est plus divisée et affaiblie que jamais alors qu’une négociation collective aurait pu et dû contribuer à un accord de coopérations multiples de Kiev tant avec l’Union européenne qu’avec la Russie, dans l’intérêt de tous. Et l’intérêt de tous c’est certainement une Ukraine dégagée de toute domination qu’il s’agisse des pays de l’OTAN ou de la Russie.
La principale perdante de cette crise est l’Union européenne qui dévoile une fois encore son inexistence stratégique. Elle s’est définie, y compris par les traités, comme l’obligée politique de l’OTAN, ce qui la rend incapable de définir une politique étrangère autonome, complémentaire de celle de chacun des États membres, et qui soit une contribution indépendante et positive pour la sécurité collective et pour la paix. Tous les voisinages de l’Europe sont des zones de crise et de guerre. Mais les 28 n’ont pas de réponse commune à apporter. On voit d’ailleurs cette réalité se manifester de terrible façon sur la question des politiques d’asile et des migrations. En outre, les logiques de puissance conçues pour faire reculer la Russie laissent le champ libre à d’autres…en particulier à la coopération sino-russe et aux ambitions des autres émergents… L’Union européenne s’inscrit négativement dans les enjeux actuels et futurs des échanges mondiaux alors que l’affirmation de nouvelles puissances dessine une configuration mondiale très différente avec une redistribution de la puissance. Il est nécessaire de repenser dès aujourd’hui un ordre marchand trop inégalitaire et trop hiérarchisé que l’accord transatlantique sur le commerce et les investissements va encore aggraver. L’Union européenne, dans sa dépendance stratégique et son libéralisme économique autoritaire et régressif, n’a ni la capacité politique propre, ni les moyens d’un acteur capable jouer un vrai rôle positif dans le monde. Sa faiblesse la divise. C’est un problème et surtout un grand enjeu politique pour les progressistes et pour toutes les forces de la transformation sociale en Europe. C’est aussi ce que nous dit cette crise ukrainienne : nous avons besoin d’un nouvel ordre social et mondial.
Cette crise est porteuse d’un enseignement décisif : sortir de la confrontation stratégique, des tensions et d’une nouvelle course aux armements nécessite d’en rechercher les conditions politiques.
La Russie et l’Union européenne se situent sur le même espace continental et elles se croisent à bien des moments de l’histoire. Leurs conceptions politiques diffèrent sérieusement mais toute réponse aux défis mondiaux et européens implique de faire de la Russie un partenaire ou un acteur à respecter dans l’égalité et le respect mutuel. La construction d’une nouvelle architecture de sécurité collective en Europe s’impose. Un tel projet, évidemment, n’est pas inscrit dans les visées de l’OTAN tellement il est contradictoire avec une pensée stratégique dominée par les intérêts de puissance et la priorité donnée à la politique de force. Un nouvel ordre européen de sécurité, stable et inclusif, est nécessaire. Il doit valoriser les institutions pan-européennes existantes (OSCE, traités de désarmement…) ou être à l’origine de nouvelles formes d’accords multilatéraux ou d’institutions. La concertation, le multilatéralisme doivent primer sur l’affirmation de la puissance et la recherche de la confrontation. Maintenir un cadre de dialogue permanent doit ainsi contribuer à résoudre les problèmes de façon négociée et si possible préventive.
Note de lecture sur « Penser l’après… » pour La Revue du Projet, revue politique mensuelle du PCF.
Le spectacle dantesque auquel nous assistons ces dernières semaines avec les flots d’hommes et femmes de tous âges qui essayent de fuir une région où la paix semble un lointain souvenir nous interpelle. Comment sommes-nous arrivés à cette situation ? Vivons-nous juste « un temps d’instabilité sans précédent » selon la formule de Zbigniew Brzezinski ? La guerre est-elle le propre de l’homme ? Que veut dire sécurité aujourd’hui ? Et qui la définit et la construit dans ce monde qui ne vit plus depuis un quart de siècle dans la bipolarité de l’équilibre de la terreur nucléaire ?
Avec son ouvrage Penser l’après, Jacques Fath nous livre non pas une analyse au cas par cas des guerres et conflits actuels mais une vision et une analyse d’ensemble qui revisite et travaille les concepts – guerre, conflit, sécurité, dissuasion, État, démocratie, multilatéralisme – et propose des perspectives pour des relations internationales nouvelles, indissociables de la construction des sociétés libérées des dominations. Jacques Fath nous rappelle comment la violence que nous vivons aujourd’hui est née dans un monde modelé par les puissances capitalistes. Les crises et tragédies actuelles ne leur sont pas étrangères.
Les crises du Moyen-Orient et de l’Afrique peuvent-elles être des « guerres » ? Et si c’est le cas, ces « guerres » sont-elles « la continuation de la politique par d’autres moyens » ? La politique de qui et pourquoi ? Une idée frappe dans cet ouvrage : les puissances capitalistes imposent à l’humanité un état de crise et de violence permanentes, entretenu et exacerbé par des interventions militaires néo-impérialistes qui nourrissent la violence, les conflits et la déstabilisation des régions entières. La paix annoncée n’est finalement pas possible tant que le monde vivra sous cette logique.
Dans cette nouvelle configuration, la France, incapable de marquer de son empreinte les relations internationales, s’installe dans une attitude suiviste. L’ouvrage montre comment elle n’exerce ni son pouvoir ni son devoir d’apporter une conception alternative à l’ordre qui se dessine renonçant ainsi à être un acteur qui compte. Jacques Fath partage avec nous ses réflexions, fruit d’une longue expérience acquise au contact avec les réalités et avec des acteurs de l’action politique internationale. Il s’agit d’un ouvrage qui intéressera les connaisseurs des questions internationales et tous ceux qui essayent de mieux comprendre le monde tel qu’il va en ce début de siècle.

Penser l’après – Essai sur la guerre, la
sécurité internationale, la puissance et la
paix dans le nouvel état du monde
(Les éditions Arcane 17, 2015, 245 p., 20 €)
Note de lecture de Jacques Le Dauphin
Le monde contemporain est
souvent présenté, comme difficile
à déchiffrer, ambigu dans son indétermination,
voire dangereux. Au
nom d’un certain réalisme, lesté
de concepts périmés, sans grandes
investigations, on laisse penser qu’il
en est ainsi. On entend dire parfois
que les cartes ont été redistribuées
sans que l’on sache vraiment quelles
sont les règles du jeu. Dans de telles
approches le futur apparaît brumeux,
dans un prolongement aléatoire du
présent. Est-il possible de se laisser
enfermer dans une telle perspective,
alors que la société appelle des
changements profonds ? Ne doit-on
pas au contraire, dès maintenant,
penser « l’après » et se projeter vers
un autre avenir. Non pas un avenir
déterminé à l’avance, programmé,
car le futur n’est pas fixé d’avance,
mais pour des objectifs se construisant
au présent.
Jacques Fath s’inscrit dans une
telle démarche. Sa formation, diplômé
de Sciences Po, licencié en sociologie,
son expérience politique acquise
lors d’une longue activité liée aux
problèmes internationaux, les responsabilités
qu’il a exercées, notamment
ces dernières années comme responsable
des relations internationales
du Parti communiste français, lui
permettent d’aborder de manière
nouvelle quelques thématiques clefs.
Ainsi il livre de multiples réflexions sur
le monde, la guerre, les conflits, les
résistances sociales et politiques, sur les
stratégies à l’oeuvre, et leurs impasses.
Cela le conduit tout naturellement à
décrypter le présent. Dans cet esprit il
cherche à prendre le recul nécessaire
pour renverser les analyses traditionnelles,
pour comprendre ce qu’est
réellement l’ordre international actuel.
Il souligne que le monde a changé,
non seulement au regard du siècle
dernier, mais aussi en résultante des
bouleversements géostratégiques
intervenus à la charnière des années
1980-1990. Les enjeux de la sécurité
internationale, la guerre elle-même
sont dans une large mesure inédits.
Jacques Fath interroge : « sommes
nous capables de “lire” ce nouveau
monde » ? « Comment appréhender
les nouvelles et multiples formes
de conflictualité constitutives des
crises, des violences politiques et
sociales, des risques et des menaces
à la sécurité, caractéristiques de notre
période » ? En réponse le livre permet
de mieux saisir certains des processus
complexes qui peuvent expliquer
dans le contexte d’aujourd’hui la
nature de la conflictualité, de la violence
et du terrorisme.
Le paradigme de la puissance
est aujourd’hui légitimement mis
en cause, alors qu’il se situe encore
comme moyen et comme finalité, au
coeur des choix stratégiques effectués
tant dans les domaines de la politique
internationale et de la défense que
dans l’économie et dans bien d’autres
domaines civils. La période qui s’est
ouverte avec le 11 septembre 2001
marque un retour à la puissance militaire,
comme outil, comme l’ultime ratio
des relations internationales. Ce qui
conduit inévitablement à la recherche
de nouveaux équilibres des puissances
militaires. Ainsi Jacques Fath souligne
la vicissitude de la puissance militaire,
l’impasse des politiques appliquées et
des réponses fondées sur la puissance et
l’exercice de la force. Les échecs enregistrés
par les troupes américaines et celles
de l’Otan en Afghanistan, en Irak, en sont
l’expression. À quoi servent la puissance
militaire et la prévention nucléaire face
aux conflits ouverts aujourd’hui ? Elles
ne sont pas susceptibles d’apporter une
réponse adéquate.
Que penser à ce sujet des armes
nucléaires considérées comme
moyen d’exercer la puissance ? Les
armes nucléaires et par là même la
politique de dissuasion qui s’y rattache
ont singulièrement perdu de leur
pertinence stratégique. Il reste que ces
armes par leur nature constituent un
danger permanent. D’où la nécessité
d’un traitement politique multilatéral
particulier et un engagement résolu
contre leur prolifération, pour leur
élimination et leur interdiction. C’est
dans cette voie que la France devrait
s’engager, au lieu et place d’une
modernisation de ses arsenaux existants,
qui n’assure en rien sa sécurité,
ni son rang dans le monde.
Pour conclure Jacques Fath pense
que nous vivons un changement de
paradigme historique, avec l’épuisement
d’un certain ordre international.
Les politiques mises en oeuvre ne
permettent pas de penser « l’après ».
Combler le vide stratégique est un
impératif ; un autre ordre international
est à construire, dans l’exigence
de la responsabilité collective, du
multilatéralisme, du désarmement et
de la sécurité humaine. Promouvoir
un autre monde n’est pas une utopie,
mais une exigence sociale, une
ambition politique et une forme de
révolution dans la pensée.
Toutes ces idées avancées dans
le livre et présentées ici de manière
très sommaire incitent fortement à
la lecture et à sa diffusion.
Jacques Le Dauphin
Ce texte a été publié dans les Cahiers de l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix (IDRP) en septembre 2015, dans le cadre d’un dossier intitulé: dissuasion nucléaire, quelle pertinence au 21ème siècle ?
Dissuasion nucléaire : pertinence ou obsolescence ?
Jacques Fath, membre du Parti communiste français, ancien responsable des relations internationales du PCF (2006-2013) 1.
Il peut sembler paradoxal de se demander si une arme est pertinente, c’est à dire appropriée à
sa destination stratégique, alors qu’on en conteste l’existence même. Ne faudrait-il pas
commencer par interroger…. l’impertinence de tous ceux qui persistent, 70 ans après la
criminelle tragédie d’ Hiroshima et Nagasaki, à faire de la dissuasion nucléaire une « garantie
de sécurité », une « assurance vie » quand ce n’est pas « un bien commun de l’humanité » (2).
Ces formulations consternantes traduisent, en France plus qu’ailleurs, une volonté entêtée
d’obstruction au débat et une crispation doctrinaire sur une politique de défense structurée par
la dissuasion nucléaire. En France plus qu’ailleurs… car même aux États-Unis le débat sur
cette pertinence a toujours été un peu moins fermé qu’il ne l’est dans notre pays. Par exemple,
c’est aux États-Unis, dans le Wall Street Journal, que quatre hauts responsables bien connus (3)
– démocrates et républicains – ont pu signer ensemble plusieurs tribunes successives (en
2007, 2008, 2010 et 2011) sur les problématiques de la dissuasion et en particulier sur celle
d’un monde sans armes nucléaires. En France, les réflexions des opposants à l’arme nucléaire
et à la dissuasion, jusqu’à celles d’un Général cinq étoiles comme Bernard Norlain, ont bien du
mal à passer les barrières du déni ou de la censure, barrières qui servent la thèse d’un prétendu
« consensus national » favorable à la dissuasion. Cette thèse n’est pourtant qu’un vieux
mensonge.
On saisit les raisons de cet état de fait : dans le nouveau contexte international issu du
basculement géopolitique et des bouleversements politiques intervenus avec la chute du mur
de Berlin, la question de la pertinence de la dissuasion nucléaire se pose inévitablement de
façon nouvelle avec la mutation ainsi intervenue du contexte stratégique…. alors que la
période ayant précédé – celle de la Guerre froide – s’identifie comme celle de l’âge nucléaire.
Une page de l’histoire semble vraiment tournée. François Géré, Président de l’Institut français
d’analyse stratégique, parle à juste titre d’une « validité décroissante » de la stratégie de
dissuasion nucléaire (4).
Gardons-nous cependant, d’une lourde faute d’interprétation. Cette validité décroissante de la
dissuasion nucléaire dans le nouvel état du monde ne signifie pas que la dissuasion fut
« pertinente » – au sens qu’elle aurait pu être légitime – durant la deuxième moitié du 20ᵉ
siècle, dans cet âge nucléaire aujourd’hui finissant. Il est important de souligner que la
dissuasion fut, dès le départ, non seulement sujette à caution, mais plus encore fausse dans
son essence. On omet d’ailleurs trop souvent de rappeler que cette logique de la dissuasion a
fonctionné comme un moteur puissant de l’accroissement des arsenaux atomiques. Pour éviter
la guerre, il fallait, en effet, se montrer capable de représailles, y compris massives, ce qui
1 Auteur de « Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Les éditions Arcane 17, 2015.
2) Sur ces formulations et sur l’ensemble des questions posées dans cet article, on peut se reporter à « Penser l’après… », chapitre : « Sur la dissuasion. Et si l’âge nucléaire arrivait à sa fin ? », pages 177 et suivantes.
3) George Schultz (Secrétaire d’État de 1982 à 1989) ; William Perry (Ministre de la Défense de 1994 à 1997) ; Henri Kissinger (Secrétaire d’État de 1973 à 1977) ; Sam Nunn (Président de la Commission des forces armées de 1987 à 1995).
4) « La sortie de guerre. Les États-Unis et la France face à l’après-guerre froide », François Géré, Économica, 2002.
contribua à nourrir une escalade démentielle ainsi que les risques de prolifération.
Allons plus loin. Comment qualifier de pertinente une stratégie ou une théorie de dissuasion
découlant mécaniquement de l’impossibilité d’utiliser une arme dont la puissance destructrice
constitue en soi une menace pour l’humanité elle-même ? Le refus d’une destruction mutuelle
assurée ou d’un suicide collectif relève non pas de la pertinence d’une élaboration théorique en
matière de sécurité internationale, mais de l’impasse stratégique et politique majeure atteinte
au 20ᵉ siècle : une impasse à laquelle ont fini par conduire deux guerres mondiales, une
course effrénée aux armements, l’obsession de la puissance et de la force… L’histoire de
l’après 1945 montre à la fois les risques d’accident et les nombreuses crises internationales qui
ont rapproché le monde d’une catastrophe ou qui l’ont même projeté subitement à la porte de
l’apocalypse (5). Voilà une pertinence – sans parler des coûts démesurés – dont les peuples du
monde entier se seraient bien passé.
La dissuasion nucléaire n’a donc jamais été pertinente quelle que soit la signification qu’on
donne à ce mot. Elle a constitué en elle-même la gestion par défaut d’un risque majeur et d’une
menace pour le genre humain, ultimes approchements d’une montée aux extrêmes. On ne peut
faire de la dissuasion nucléaire – expédient doctrinal providentiel – un facteur positif de
l’histoire et de la sécurité internationale.
Le problème posé après la guerre froide, aujourd’hui et pour l’avenir, est d’un autre ordre. La
question de la pertinence de la dissuasion se formule donc en d’autres termes. La dissuasion
n’est pas plus légitime qu’hier. Elle est, de surcroît, en déphasage de nature stratégique par
rapport au nouveau contexte. Nous avons effectivement changé de période historique avec la
disparition du bloc de l’Est, la transformation profonde des réalités géopolitiques et de la
nature de la guerre dans un contexte de crise systémique du capitalisme. La dissuasion
nucléaire, globalement, ne correspond que de moins en moins aux problématiques nouvelles
de la conflictualité internationale et aux problèmes réels de la sécurité.
Les armes nucléaires ne peuvent en rien dissuader les acteurs et les facteurs actuels de ce
qu’on appelle, dans une généralisation abusive et impropre, les nouvelles menaces à la
sécurité, notamment : réseaux terroristes ou de la criminalité organisée, extrémismes
politiques et sociaux violents, groupes armés, cybercriminalité, piraterie maritime, migrants
clandestins… Une certaine littérature politico-sécuritaire n’a cessé de produire ce genre
inacceptable d’inventaire à la Prévert qui mélange causes et conséquences, protagonistes et
victimes des drames et des violences qui affectent notre monde… Et bien souvent avec pour
seule « explication » l’idée que les menaces d’aujourd’hui ne seraient plus extérieures mais
intérieures aux États. Disons que la guerre et la violence politique du temps présent,
effectivement, ne sont plus d’abord, comme hier, celles d’adversaires étatiques. Elles sont le
fruit d’une situation de crise générale issue du mode de développement capitaliste, des
politiques antisociales et régressives qui en découlent, des interventions militaires et des
politiques de force productrices de déstabilisations élargies et d’effondrements institutionnels
et politiques, notamment au Sud. Comment la dissuasion nucléaire pourrait-elle apparaître
comme une réponse pertinente à cette réalité ?
Dans cette nouvelle période historique ce que l’on désigne comme une perte de pertinence de
la dissuasion nucléaire – on devrait dire perte de validité ou de crédibilité stratégique – se
rapporte au moins à trois facteurs principaux.
1. Un contexte de crise économique et d’austérité néo-libérale qui contraint tous les budgets,
principalement pour les pays du monde occidental, et qui pousse à la diminution des dépenses
5) Voir en particulier « Les armes nucléaires, mythes et réalités », Georges Le Guelte, Acte Sud, 2009.
publiques, y compris certaines dépenses militaires. Le coût de la dissuasion nucléaire reste
élevé, mais il en est de même pour les équipements conventionnels, pour le fonctionnement
des armées, pour les opérations militaires à l’extérieur… pour l’ensemble des lignes de
dépenses d’un budget Défense que les autorités françaises disent vouloir « sanctuariser ». La
France, cependant, s’épuise financièrement à vouloir tout faire, à vouloir disposer de toutes les
capacités, du nucléaire au conventionnel en passant par la cyber-défense, le renseignement… à
vouloir moderniser et renforcer l’ensemble de ses dispositifs et de son outil de défense. Ce
choix rentre en collision directe avec les réalités de la situation internationale. Les crises et les
conflits ne se résolvent pas militairement et s’aggravent; les déstabilisations s’élargissent ; le
coût des opérations extérieures explose en créant souvent davantage d’ennemis qu’elles
parviennent à en neutraliser ; les besoins de financement pour l’ensemble des missions
définies par les Lois de programmation militaire restent mal couverts ; les exigences de la
sécurité intérieure et de l’anti-terrorisme, auxquelles les forces armées doivent maintenant
contribuer, ont une répercussion budgétaire importante directe… C’est l’impasse. Et cette
impasse suscite un débat politique dans lequel la dissuasion nucléaire est mise en question.
Pour certains, y compris à droite, il faudrait en diminuer le coût, par exemple en supprimant la
composante aérienne. C’est ce que propose notamment Hervé Morin, ancien ministre (UDI)
de la Défense. Bien sûr, la dissuasion nucléaire n’est jamais explicitement et globalement mise
en cause dans sa pertinence. Rares sont ceux qui osent ouvertement braver le tabou nucléaire.
Plus nombreux sont ceux, notamment chez les militaires, qui, d’une autre façon, affirment
indispensable d’augmenter les dépenses pour les forces conventionnelles…Quelques uns
rappellent en même temps que la dissuasion nucléaire – aujourd’hui centrale dans la Défense
française – ne peut apporter toutes les réponses nécessaires aux enjeux de la sécurité sur les
plans national et international.
Cependant, on constate aussi, à l’inverse, que de fortes pressions s’exercent en faveur de
l’augmentation du budget dissuasion au nom d’une « inévitable » modernisation de l’arsenal
français. Même le Chef d’État-Major des Armées, Pierre de Villiers, s’inscrit dans cette
perspective en prévoyant que ce budget passerait de 3,5 à 4,5 milliards d’euros d’ici 2019, en
fin de parcours de la Loi de programmation en cours. Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’engager
sur ce terrain.
Les autorités françaises s’inscrivent dans une tendance mondiale à la modernisation et au
renforcement des arsenaux atomiques afin de conserver la place de la France à la table des
grands dans un contexte stratégique complexe qui reste plus que jamais dominé par
l’expression de la puissance et les hiérarchies que celle-ci implique. L’idée souvent mise en
avant que l’arme nucléaire, dans un tel contexte, ne peut être « désinventée » atteste que ces
armes sont considérées comme indispensables à l’affirmation d’un statut de puissance. La
dissuasion nucléaire est finalement devenue un instrument politique qui définit un rang et un
prestige, davantage qu’un outil militaire en train de perdre sa « valeur d’usage »… Le débat sur
sa validité ou sa pertinence en est fermé d’avance, et dans cette crispation c’est à peine s’il
parvient à affleurer chez les militaires, les premiers concernés pourtant.
2. Un paysage géopolitique complexe qui n’a plus rien à voir avec celui de la confrontation
des blocs dans la deuxième moitié du 20 siècle, contribue à l’affaiblissement de la pertinence
ou de la validité stratégique de la dissuasion. La possibilité d’une troisième guerre mondiale
ou d’une nouvelle guerre en Europe n’est plus vraiment à l’ordre du jour, même déguisée dans
la formule magique de la « surprise stratégique », concept datant de la Guerre froide qui
permet aujourd’hui de désigner dans l’abstrait, n’importe quelle attaque hypothétique tout en
s’exonérant d’une analyse critique sérieuse des causes réelles de la conflictualité et des
insécurités.
Dans sa longue déclaration finale le sommet de l’OTAN au Pays de Galles (4 et 5 septembre
2014) souligne que « les conditions dans lesquelles un recours à l’arme nucléaire pourrait être
envisagé sont extrêmement improbables ». Pour une organisation qui se définit elle-même
comme une alliance nucléaire, ce constat est très significatif des nouvelles réalités
géopolitiques. En dépit des discours de propagande et des campagnes idéologiques, on assiste
bien à la fin des confrontations de systèmes antagoniques… à l’épuisement de l’âge nucléaire.
Même l’escalade de la tension dans la très sérieuse crise ukrainienne reste, pour l’essentiel,
circonscrite. Cette crise s’est révélée, précisément, très utile pour Washington et ses alliés :
elle a servi dès le départ à pousser au réarmement des pays européens, à tenter de faire
renaître un ennemi stratégique global, à chercher une relégitimation de la dissuasion
nucléaire. Dans un processus politico-médiatique intense, responsables politiques,
gouvernements, experts, commentateurs n’ont cessé d’alimenter une extrême dramatisation du
conflit, des présentations alarmistes et peu crédibles sur les risques d’invasion russe en Europe
et sur la potentielle menace nucléaire de Moscou. Alors que Poutine n’a évidemment pas les
moyens de défier l’OTAN dans ses espaces de domination… Les puissances occidentales sont
allées ainsi jusqu’à faire renaître un esprit de guerre froide, à défaut de pouvoir en ressusciter
les réalités stratégiques. Les autorités françaises en ont rajouté en parlant d’un « retour de la
force » dans les relations internationales, comme si l’exercice de la force avait précédemment
disparu alors qu’il constitue dans la longue durée un des paramètres les mieux partagés… par
tous les acteurs.
Ce nouveau contexte n’est évidemment pas exempt de risques et de menaces, bien au
contraire : conflits cruciaux non résolus, montée de nationalismes, propagation des forces
d’extrême droite, de groupes armés terroristes et ultra-sectaires, permanence des politiques de
puissance et des logiques militaires, nouvelle course aux armements… le nouvel état du
monde a rarement été autant marqué par l’instabilité et par l’incertitude notamment au Proche-
Orient et dans cet immense espace asiatique, le plus nucléarisé de la planète, nouveau champ
d’affrontement des États-Unis et de leurs alliés face à l’émergence de la Chine comme grande
puissance.
Ce qui domine aujourd’hui, ce sont ainsi les rivalités multiples et complexes de puissances, les
concurrences exacerbées, des crises majeures, ainsi que des frustrations sociales incoercibles.
Mais dans ce capitalisme mondialisé et hiérarchisé, si les confrontations, y compris militaires,
sont inévitables, les défis communs peuvent imposer des coopérations, des ententes ou des
connivences… Comment les grands problèmes du monde globalisé d’aujourd’hui pourraient
être traités, négociés sans la Chine et la Russie, sans les BRICS… L’hégémonie des puissances
occidentales n’est plus possible dans un monde où la puissance est ainsi redistribuée,
repartagée. Rien est décidé à l’avance mais le temps de l’antagonisme global systémique est
terminé, et avec lui, celui de la centralité stratégique de la dissuasion et des armes nucléaires.
Ce sont d’autres formes de conflictualité et de confrontations de puissances qui sont à l’œuvre.
La dissuasion nucléaire fait aussi l’objet de contournements par la technologie et par les
projets de mise au point d’armes conventionnelles et de vecteurs balistiques aux performances
d’exception : très grande puissance destructive, extrême précision, très long rayon d’action,
grande rapidité de déclenchement des frappes, hyper-vélocité, furtivité pour l’invisibilité aux
radars… De telles armes sont conçues pour être adaptées et concrètement utilisées dans les
nouvelles confrontations militaires. Elles relativisent le rôle des armes nucléaires. C’est ce
qu’aux États-Unis on appelle le système de «Frappes stratégiques rapides » ou « Prompt
global strike » (6). Leur coût très élevé les place au-delà des capacités budgétaires françaises.
6) Voir par exemple, sur ce sujet, la note No 05/2012 (décembre 2012), Recherches et documents, « Frappes stratégiques rapides », Bruno Gruselle, Fondation pour le recherche stratégique.
Il reste qu’aujourd’hui la tentation est très grande – afin de rétablir une domination stratégique
avec une possibilité réelle de frappes très puissantes – de rechercher un dépassement de la
dissuasion par des armes conventionnelles spécifiques ou bien par des armes nucléaires de
charge plus faible mais d’une plus grande précision. Une telle évolution – surtout dans un
contexte plus incertain où les acteurs nucléaires sont relativement plus nombreux – fait
craindre un abaissement du seuil d’emploi des armes nucléaires. Dans cette configuration, la
dissuasion n’existerait plus parce qu’il ne s’agirait plus d’empêcher la guerre, mais de la
gagner.
Cette nouvelle course aux armements pose des problèmes politiques, techniques et
budgétaires considérables qui ne semblent pas réellement surmontés ni aux États-Unis, ni
ailleurs. Ce qui souligne non seulement l’impasse des systèmes actuels de défense et de la
dissuasion nucléaire, mais aussi – dans un contexte de crise systémique – les limites de la
poursuite d’une escalade qualitative et technologique censée apporter les moyens d’une
supériorité, voire d’une suprématie militaire dans l’ordre international et la hiérarchie néo-impériale
des puissances. Il y a bien une crise de pertinence stratégique illustrée notamment
par l’échec des guerres américaines et par l’extension de la déstabilisation en Afrique et dans
le monde arabe en particulier. Mais cette crise n’est donc pas seulement celle de la dissuasion
nucléaire. C’est la crise de tout un système politico-militaire de domination, la crise d’une
pensée stratégique fondée sur la démonstration de la puissance, le préalable du militaire et
l’exercice de la force.
3. Un besoin de changements fondamentaux commence à s’exprimer avec insistance. Le 28
avril 2015, lors de la Conférence de révision quinquennale du Traité sur la non-prolifération
(TNP), 159 États (7) ont soutenu à l’ONU un appel à l’interdiction des armes nucléaires, pour
leur complète élimination, en raison de leurs effets humains catastrophiques. Ce n’est pas la
première fois qu’un tel nombre d’États votent ensemble contre les armes nucléaires et contre
la dissuasion. À l’évidence, une opposition internationale aussi majoritaire légitime l’action de
toutes les forces agissant pour la paix, pour des initiatives en faveur du désarmement et d’une
démilitarisation des relations internationales. Elle affaiblit la posture de ceux – singulièrement
minoritaires dans le monde – pour qui l’arme nucléaire est un moyen de la sécurité qui
validerait la pertinence de la dissuasion.
Cette pertinence a été affectée aussi par la réunion du Conseil de Sécurité du 24 septembre
2009 et par la résolution qui fut alors adoptée sous la présidence de Barak Obama. Réuni pour
la première fois depuis 1946 sur la question de la non-prolifération et du désarmement
nucléaire, et à ce niveau des chefs d’États et de gouvernements, le Conseil de Sécurité a voté
la résolution 1887 qui appelle, selon la formulation même du TNP, à un Traité de
désarmement nucléaire général et complet, tout en exprimant une détermination « à œuvrer à
un monde plus sûr pour tous, et à créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires ».
On peut constater, six années plus tard, à quel point cet événement majeur est cependant resté
sans effet. Toutes les puissances nucléaires renforcent et modernisent leurs arsenaux. Mais on
peut aussi mesurer, pour l’avenir et pour alimenter les batailles politiques indispensables,
l’importance de ces engagements officiels comme points d’appui parce qu’ils contribuent à la
nécessaire délégitimation de la dissuasion et de l’existence même des armes nucléaires.
Comment pourrait-on soutenir sérieusement et durablement la pertinence de la dissuasion
lorsqu’en fin de compte, d’une façon ou d’une autre, la quasi-totalité des États du monde, y
7) Cet appel n’a été soutenu, en particulier, ni par les membres permanents du Conseil de Sécurité, ni par quatre autres pays : Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord.
compris les principales puissances dotées de l’arme nucléaire, se sentent contraintes – avec
des degrés d’hypocrisie variables – à en contester officiellement la pertinence ? Le plus grand
nombre au nom de l’inhumanité de ces armes, les autres, membres permanents du Conseil de
sécurité, à cause du danger qu’elles constituent pour la sécurité internationale. Ne sous-estimons
pas la portée des avancées de principe ou symboliques ainsi obtenues dans un
combat forcément de longue haleine, et dont les enjeux fondamentaux se situent rien moins
qu’au niveau de l’ordre du monde et de la mise en cause des politiques de puissance. C’est
l’alternative du désarmement qui est à l’ordre du jour…pas la crispation sur les armes et sur les
stratégies d’hier.
«Le temps de la dissuasion nucléaire n’est pas dépassé, dit pourtant le Chef de l’État François
Hollande, à la suite de ses prédécesseurs. Il ne saurait être question, ajoute-t-il, y compris dans
ce domaine, de baisser la garde » (8). Ce discours français très habituel fut l’occasion pour le
Président de la République de souligner quelques un des principaux arguments censés justifier
la dissuasion nucléaire : la protection du territoire national, la reprise de la course aux
armements, la possibilité d’un conflit étatique, l’abaissement du seuil d’emploi de l’arme
nucléaire.
Cette énumération assez classique peut évidemment être discutée. Le territoire national, en
effet, n’est plus vraiment menacé aujourd’hui. La possibilité d’un conflit étatique de nature
nucléaire semble plutôt faible, surtout en Europe, et les efforts pour transformer la crise
ukrainienne en menace russe globale n’ont guère eu de prise malgré la gravité du conflit. En
revanche, une nouvelle course aux armements est effectivement en cours. L’abaissement du
seuil d’emploi de l’arme nucléaire est un risque réel, ainsi que la possibilité d’un emploi en
premier de cette arme. La France, d’ailleurs, y contribue elle-même à sa façon par son
concept « d’ultime avertissement » censé « rétablir la dissuasion » alors qu’un tel
« avertissement » s’il était effectivement délivré (9), sanctionnerait un flagrant échec de celle-ci.
Soulignons cependant que le problème essentiel n’est pas dans la capacité à identifier la nature
des risques et des menaces. Au-delà des controverses et des débats sur cette question sensible
que l’on ne peut négliger, personne, en effet, ne peut échapper à ce qui fait aujourd’hui une
situation internationale dangereuse, sauf à refuser les évidences d’un monde de conflits de
grande ampleur et de violences multiples.
Le problème le plus décisif c’est la réponse politique nécessaire, c’est la contre-logique
d’ensemble qui permettra d’ouvrir un autre chemin que celui de la guerre, des logiques de
force, de la tension et de l’insécurité. Il faut construire de la sécurité par le développement
humain durable, la démocratie, le multilatéralisme, le règlement politique des conflits, le
désarmement et l’élimination des armes de destruction massive. La France devrait y
contribuer activement, faire entendre une voix indépendante et spécifique et prendre des
initiatives notamment pour la création d’une zone exempte d’armes nucléaires au Moyen-
Orient et pour l’application du TNP, Traité quasi universel (10) de désarmement puisqu’au-delà
de l’interdiction de la prolifération, il appelle donc (en son article 6) à un processus de
désarmement général et complet.
Il y a donc un projet à bâtir, une vision du futur à (re)construire. Mais il faut donner un sens à
l’action. C’est le moment où jamais alors que les partisans de la dissuasion nucléaire
8) Discours de François Hollande sur la dissuasion nucléaire lors d’un déplacement auprès des forces aériennes stratégiques à Istres, 19 février 2015.
9) Rappelons que « l’ultime avertissement » serait délivré par les forces aériennes stratégiques à l’aide d’un missile air-sol moyenne portée, porteur d’une charge équivalente à 20 fois celle d’Hiroshima.
10)Seuls Israël, l’Inde et le Pakistan n’en sont pas signataires, avec la situation spécifique de la Corée du Nord qui a annoncé son retrait en 2003.
commencent à perdre de leur belle assurance. Les experts les plus aguerris s’acharnent
aujourd’hui à vouloir définir – sans succès manifestes – un « nouvel âge » ou un « deuxième
âge » du nucléaire. Ils ont du mal à définir un nouveau statut des armes nucléaires dans un
contexte où l’inadaptation stratégique de celles-ci s’amplifie. Ils sentent bien, en effet, à quel
point le premier âge du nucléaire, celui de la guerre froide, est maintenant en train de se
terminer en condamnant la dissuasion nucléaire à une « validité décroissante »… On
comprend pourquoi cette obsolescence programmée de la dissuasion stimule une crispation
permanente sur la sauvegarde d’un choix dépassé mais qui constitue un verrou bien pratique
contre tout changement progressiste de politique étrangère et de défense. Naturellement – on
le sait – rien ne va de soi. Cette obsolescence programmée il faut l’aider à s’imposer, il faut
pour cela alimenter une nécessaire mise en cause sur le fond des armes nucléaires et de la
dissuasion.
Les experts peuvent toujours souligner que l’arme atomique n’a pas été utilisée depuis
Hiroshima et Nagasaki pour s’en féliciter en célébrant le mythe d’une arme « protectrice » et
celui de la dissuasion comme stratégie réfléchie de non-guerre… Ce discours-là n’a que trop
duré. On devrait, en revanche, s’attacher à mesurer ce que les armes nucléaires ont
objectivement « coûté » – dans tous les sens du terme – à l’humanité du fait de leur existence
même, du fait de leur accumulation, des risques immenses dont elles sont porteuses, des
relations internationales qu’elles ont contribué à façonner et du mode de développement dans
lequel elles s’inscrivent concrètement.
L’arme nucléaire, en effet, n’est pas qu’une arme, même spécifique dans sa puissance et ses
effets. Ce n’est pas qu’un système d’armes plus complexe… C’est une chaîne de moyens
scientifiques, technologiques, industriels, énergétiques et militaires. C’est une cohérence
globale politique, stratégique et économique. La dissuasion nucléaire contribue à structurer les
développements de l’ industrie de l’armement, des capacités conventionnelles, de la
technologie et de la recherche, avec des coûts d’ailleurs particulièrement élevés comme ceux
relatifs aux essais par simulation en laboratoire à l’aide du programme de Laser mégajoule.
Cette cohérence est une autre raison pour laquelle certains avancent l’idée qu’on ne peut
« désinventer » l’arme nucléaire. Celle-ci participe effectivement de la logique structurante de
la militarisation dans tous ses aspects. C’est contre cette logique d’ensemble si problématique
qu’il faut définir une alternative. L’élimination des armes nucléaires est donc aussi, en même
temps, un combat de transformation systémique pour un changement de société. Un monde
sans armes nucléaires ne serait pas simplement le monde actuel, celui dans lequel nous
vivons… les armes nucléaires en moins. Ce serait un monde rendu différent par l’expérience
des combats menés, un monde dans lequel les contraintes de la puissance, de la domination et
de la militarisation auraient moins de prise sur les grands paramètres politiques de la sécurité
collective, de l’ordre institutionnel mais aussi ceux de la science, de l’économie, de l’éducation
et de la culture. Il est donc impératif de mettre en question la puissance comme moyen et
comme finalité du capitalisme dans l’ordre mondial et contre le développement humain. Le
désarmement et l’élimination des armes nucléaires s’inscrivent dans cette ambition éthique et
politique essentielle.
Une dernière remarque. Alors que l’exigence de la protection de la nature et de
l’environnement, la recherche d’un urbanisme et d’un mode de vie écologiques et le principe
de précaution témoignent de la progression citoyenne d’une conscience commune et d’un
sentiment de responsabilité, il serait contradictoire et aberrant que la dissuasion nucléaire,
avec les dangers démesurés qu’elle représente, puisse subsister comme conception dominante
de la sécurité dans le monde. L’enjeu climatique commence à être pris en compte. Des
mesures collectives, voire contraignantes, de réduction des facteurs de risque sont négociées
(laborieusement, il est vrai). L’enjeu des armes nucléaires, autre grand défi planétaire, devrait
susciter de la même manière des mesures de prévention contre les menaces à la paix, et pour
un désarmement véritable. Avec la sécurité, le désarmement devrait enfin être inscrit comme
un but… pertinent dans la Charte des Nations-Unies.
Il faut donner du sens à l’action politique dans une période de crise générale de la
globalisation capitaliste. Une période, certes, de violences, d’instabilités et d’incertitudes
majeures… mais une période qui appelle des projets politiques, des ambitions sociales et des
réponses d’envergure à construire dans tous les domaines face aux grands défis de classe, mais
aussi de civilisation, que sont la transformation du mode de développement et l’enjeu
climatique, les migrations, la paix et la sécurité pour les peuples.
Couper les barbelés de l’exil et de la guerre
10 septembre 2015
Pour le Président de la République, le droit d’asile c’est l’âme et c’est la chair de la France, c’est un principe de notre République inscrit dans notre Constitution, et c’est aussi – rappelle-t-il lors de sa conférence de presse le 7 septembre 2015 – une règle de l’Union européenne. Au-delà de l’hommage ainsi rendu aux grands principes, qu’en est-il des engagements réels ?
Dans les deux prochaines années, 24 000 réfugiés devaient être accueillis en France conformément au plan de la Commission de Bruxelles pour un système permanent et ouvert (sans plafond nationaux chiffrés) de répartition obligatoire des réfugiés. Mais ce plan prévoit maintenant de répartir immédiatement non pas 120 000 mais 160 000 personnes dans l’UE. Les chiffres vont donc évoluer. C’est le début d’une tentative de politique européenne. Celle-ci se heurte cependant à de sérieuses divergences nationales au sein de l’Union. Quant aux chiffres jusqu’ici évoqués, leur pertinence paraît faible. L’ONU prévoit maintenant près d’un million d’entrées d’ici fin 2016 (400 000 en 2015 et 450 000 en 2016). Aujourd’hui, plus précisément au 1er août 2015, 225 000 personnes sont déjà entrées dans l’UE par la mer Méditerranée… et combien par les Balkans ? Alors que le nombre d’entrants par la Grèce a augmenté de 750 % en 2015 par rapport à 2014. A ce rythme qui s’accélère chaque année, en particulier depuis 2012, les pays de l ‘UE n’auront aucune chance de pouvoir sortir d’une crise qui les déborde littéralement. Sauf changements de politique, et initiatives à la hauteur… C’est une bataille sur un enjeu majeur.
On peut – il le faut – dénoncer la consternante et brutale fermeture hongroise et certaines politiques du même genre, singulièrement dans des pays d’Europe centrale… mais on ne peut oublier que l’effort d’accueil (près de 50%), depuis 2011, repose essentiellement sur 2 pays : l’Allemagne et la Suède. Même la Hongrie, la Serbie, la Bulgarie et quelques autres – essentiellement des pays de transit, il est vrai – font mieux que la France. Celle-ci fait donc traditionnellement partie des États les moins positifs, les moins accueillants… On constate un vrai problème de la nature des choix français et de leur sincérité. Mais ce n’est pas le seul problème.
Vers un durcissement de la politique européenne
Il faut une réponse immédiate et d’ampleur à ce qui s’impose comme une crise résultant du nombre historiquement massif de personnes candidates au statut de réfugié, donc de demandes d’asile. Ces personnes sont légalement sous protection internationale, ils ont des droits définis par convention internationale (la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés). Les pays de l’Union européenne peuvent d’autant moins y échapper que le respect du droit constitue – en théorie du moins – un autre grand principe de base de l’Union. Et là… le droit devient très utile, précisément pour faire la différence avec les migrants dits économiques qui n’accèdent pas à ce droit international. L’émigration, en effet, est un déplacement considéré comme volontaire. Les migrants peuvent donc être renvoyés par décision souveraine d’un État sur la base de son droit propre… quand celui-ci est respecté. Et d’ailleurs, dans nombre de pays d’Europe, ce droit n’a cessé de subir des changements restrictifs. Le glissement sémantique très appuyé de « migrant » à « réfugié » correspond à une réalité dramatique (22 000 morts depuis 2011), mais il a aussi une signification politique moins avouable.
Répétons-le, la tragédie syrienne et d’autres conflits meurtriers obligent à une action déterminée pour tous ceux qui demandent le bénéfice du droit d’asile. Mais comment distinguer, pour nombre de pays, les facteurs déclenchant, les motivations, les raisons profondes des migrants ? Bien souvent, les motifs économiques, politiques, sécuritaires se mêlent étroitement dans le désir irrépressible de l’émigration. L’insécurité, la peur et la misère se cumulent dans l’aspiration à l’exil quel qu’en soient les risques… même si, le plus souvent, ce sont les moins pauvres, les plus qualifiés qui réussissent à partir.
Cette insistance à distinguer réfugiés et migrants paraît annoncer un nouveau resserrement de la politique migratoire générale des Européens. Cette politique, déjà fondée depuis des années sur un tri ultra-sélectif et répressif des migrants risque bien de subir un durcissement habilement dissimulé sous les obligations d’une urgence légitime.
François Hollande, en effet, a rappelé que la politique européenne de gestion des migrations s’accompagnera d’un contrôle renforcé aux frontières de l’UE, de l’installation de « centres d’identification et d’enregistrement » et d’une forme de sélection ou de tri entre ceux qui peuvent être accueillis et ceux qui doivent être reconduits. Pour que tout le monde l’entende bien, le Président de la République l’a d’ailleurs répété lors de sa conférence de presse : « … ne pas accorder de droit à ceux qui ne peuvent pas y prétendre ».
Le durcissement de la politique migratoire européenne est corroboré par la volonté affichée de l’élaboration d’une liste de « pays sûrs ». Tout ressortissant d’un pays de cette liste serait ainsi refoulé à son arrivée dans l’Union européenne, au nom du caractère « sûr » du pays d’origine. Sûr… de quel point de vue ? A partir de quels critères ? Le contexte de crise générale et d’instabilité partagée fait que la chose n’est pas si simple. Le risque le plus évident est de voir des personnes refoulées automatiquement, sans prise en compte de leur situation personnelle réelle, sans recours individuel possible alors que le droit d’asile est un droit attaché à la personne et ne peut se confondre avec les pratiques d’un couperet administratif.
Il est aussi question de la mise en place d’un dispositif assurant des retours rapides et effectifs – y compris collectifs – de ceux qui ne peuvent prétendre être accueillis en Europe. La nouvelle politique européenne d’asile et d’immigration qui se dessine s’annonce plus restrictive encore que celle que nous connaissions jusqu’ici.
François Hollande demande d’ailleurs l’installation de centres de gestion des migrations « de l’autre côté de la Méditerranée »… Cette idée de centres de tri sur le continent africain – car c’est bien de cela dont il s’agit – n’est pas nouvelle. Il fut un temps où cela suscitait quelque indignation. Aujourd’hui, la chose s’est politiquement banalisée au point où Nicolas Sarkozy peut même proposer des centres de rétention dans les pays d’origine… Cela semble, en vérité, peu réaliste. Allez donc installer un tel centre en Syrie ou en Libye… C’est en revanche très significatif de cette volonté, assez commune en Europe, d’impliquer les pays du continent africain, y compris ceux du Maghreb, dans le contrôle, la maîtrise et le tri des migrants. Cachez donc au Sud, cette répression qu’on ne saurait voir au Nord… On en a pas terminé avec l’escalade de l’exclusion sécuritaire.
La responsabilité des puissances européennes et occidentales
Stigmatiser Victor Orban, le Hongrois dresseur de murs en barbelés, est parfaitement justifié. Dénoncer Marine Le Pen qui veut fermer toutes les portes aux migrants est vraiment nécessaire. S’indigner de l’attitude des Émirats du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, Koweit…), ces voisins du monde arabe qui refusent d’accueillir le moindre migrant, relève d’une bonne santé politique… Mais ces comportements d’extrême droite ou ultra-réactionnaires ne doivent pas cacher la forêt des arrières pensées, des calculs ou des intérêts économiques de l’ensemble des dirigeants européens.
Ces derniers, la France et la Grande-Bretagne en particulier, et l’OTAN, portent une lourde responsabilité, par exemple, dans la déstabilisation de la Libye et de l’Afrique sahélo-saharienne, cet immense espace d’insécurité élevée où la vulnérabilité sociale est forte. La guerre de l’OTAN a provoqué l’explosion d’un chaos sécuritaire propice au terrorisme, qui pousse à l’émigration. Devant le chaos libyen, certains n’hésitent pas à parler d’une « nouvelle Somalie » possible aux portes de l’Europe…On voit ainsi que les politiques de puissance et l’exercice de la force n’apportent pas les solutions nécessaires. C’est au contraire une cause majeure du problème.
Plus généralement, cette crise européenne de la politique des migrations et de l’asile est aussi le révélateur d’un échec majeur, celui de la politique de coopération au développement définie en 1975 pour les relations de la Communauté européenne avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (CEE/ACP), et définie aussi, en 1995, pour l’établissement d’un partenariat avec les Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM). Ces 2 grand engagements politiques portaient la marque de l’époque. Les ambitions initiales étaient contradictoires, avec certains aspects positifs. Ces aspects ont été laminés et quasiment anéantis par des « réformes » néo-libérales imposées au début des années 2000. Ces réformes ont transformé la relation CEE/ACP et le partenariat euro-mediterranéen en zones de libre-échange favorables au (et faites pour le) capital privé et les intérêts des Etats européens. Le développement ? Comment pourrait-il en être question dans un tel cadre qui est celui de la loi du plus fort et des multinationales dans la concurrence ouverte et dans la recherche du moins disant social et salarial au Sud. Pour faire bonne figure François Hollande annonce un sommet international sur les migrations, le développement, l’aide et les investissements en Afrique, à La Valette, les 11 et 12 novembre 2015. Les sommets… c’est pratique : ça permet un affichage…Mais qui peut croire que l’Union européenne pourrait si peu que ce soit modifier l’orientation néolibérale, concurentielle et prédatrice qu’elle a mis tant de soin à imposer à ses partenaires d’Afrique ?
La problématique européenne des politiques migratoires et d’asile n’est pas qu’un enjeu « conjoncturel » issu des guerres et des situations conflictuelles au Proche-Orient et en Afrique. La distinction entre réfugiés et migrants peut s’expliquer en droit (et ce droit là ne doit pas être mis en cause), mais elle paraît, en revanche dépassée dans les réalités sociales du monde actuel. C’est une problématique qui touche à l’incapacité des pouvoirs européens à faire face à des évolutions structurelles de longue durée et à des crises aux multiples dimensions. Les migrations deviennent de vastes déplacements de populations pour des raisons économiques, politiques, sécuritaires, climatiques…Elles se développent dans un monde en crise générale et systémique, celle d’un capitalisme globalisé, producteur d’inégalités, de vulnérabilités, de tensions, d’humiliations et de frustrations sociales et démocratiques immenses… avec des modes de gestion qui conduisent à de véritables impasses. Le défi est considérable. Il s’agit de savoir comment analyser pour pouvoir maîtriser les changements mondiaux de notre période. Il est nécessaire de définir une vision d’avenir et les conditions politiques indispensables pour faire converger les actions et les propositions positives qui émergent du débat public. Il n’en manque pas. L’exigence d’inscrire de vraies réponses immédiates dans une analyse critique et une ambition d’avenir est très forte, précisément parce que l’on touche aujourd’hui aux limites des politiques mises en œuvre et à ces impasses dramatiques auxquelles elles conduisent.
Bombarder en Syrie ?
Le Président de la République a annoncé un changement de stratégie en Syrie – lié à la question migratoire – pour un engagement militaire direct avec des vols de reconnaissance assurant la collecte du renseignement, comme préalables à des frappes aériennes sur des objectifs liés à l’État islamique – ou Daech. Rien n’est vraiment précisé et ce qu’on appelle les « buts de guerre » restent dans un flou certain.
On ne peut s’en étonner.
Premièrement, l’annonce présidentielle est d’abord une posture politique et électorale. Dans un contexte d’inquiétude, c’est une façon de se mettre à l’initiative sur une thématique militaire (celle du chef de guerre) d’autant plus « payante » dans l’opinion qu’elle permet de montrer de la fermeté, de la détermination…et d’avancer sur le même champ qu’une bonne partie de la droite. Celle-ci se permet d’en rajouter. Nombre de responsables des Républicains, en effet, appellent maintenant à une intervention au sol.
Deuxièmement, on sait que les frappes aériennes sont d’une efficacité très relative. Nul ne peut espérer vraiment faire reculer et anéantir Daech par ce seul moyen. L’expérience le démontre. Cette réalité permet à la droite de justifier la nécessité d’une guerre sur le terrain avec l’envoi de troupes occidentales, notamment françaises en Syrie… Mais des frappes aériennes de la France ne changeront vraisemblablement pas grand-chose sur le plan militaire. D’abord parce qu’elles seront forcément limitées par le niveau des capacités françaises, et ensuite parce que de telles frappes sont inadaptées à la nature d’un conflit de ce type. Mieux vaut donc pour François Hollande rester dans un flou…stratégique.
Troisièmement, on observe à quel point François Hollande a mangé son chapeau, des larges bords jusqu’à la plume. Le volontarisme d’hier est balayé, et les choix français s’avèrent inopérants. La France dit soutenir une opposition syrienne modérée mais celle-ci n’a plus vraiment de crédibilité face à un djihadisme conquérant. Elle se refusait de bombarder Daech en Syrie… précisément là où cette armée aux pratiques de sauvages possède son sanctuaire principal. Elle se dit maintenant favorable à un règlement qui inclurait des éléments du régime, mais – de son propre fait – elle n’a plus d’ambassadeur à Damas pour y contribuer. Elle se dit en faveur d’une nouvelle conférence de Genève pour une solution politique concernant la Syrie, mais c’est Washington, en convergence avec La Russie notamment, qui en a ouvert la possibilité avec l’accord sur le nucléaire iranien dans la négociation duquel la France a en permanence marqué sa réticence. Enfin, alors que les États-Unis et l’OTAN affirment s’inquiéter d’un renforcement de la présence et de l’aide russe au régime de Bachar Al Assad (qui pourrait s’en étonner?), tout montre que des initiatives diplomatiques devraient être prises afin de relancer la concertation justement avec la Russie pour rendre le chemin d’une solution politique enfin praticable. La France, dans ses crispations, ses volte-face et ses surenchères, ne part pas la mieux placée pour ouvrir une voie nouvelle de ce type… mais elle devrait pourtant s’y engager avec détermination.
L’urgence est de rassembler les conditions d’un accord multilatéral – par exemple sous l’égide de l’ONU – par une concertation de l’ensemble des pays concernés, notamment ceux du Conseil de Sécurité avec chacun de ses membres permanents, avec les pays de l’Union européenne, l’Iran, l’Arabie Saoudite… Après 5 années de guerre et d’horreurs, après 240 000 morts, une action collective devrait légitimement s’imposer. Est-ce trop demander ?
– Faire reculer Daech sur le terrain suppose une aide politique et militaire aux États de la région et à certaines forces en particulier les kurdes afin de pouvoir réduire les milices armées de l’État islamique. Ce qui signifie notamment une intervention diplomatique collective vigoureuse auprès de la Turquie qui est un des principaux obstacles à une solution politique. Ankara n’a joué jusqu’ici qu’un rôle néfaste de soutien objectif, sinon direct, à Daech tout en provoquant et en attaquant les kurdes pourtant explicitement disposés depuis longtemps à la négociation. Revenir à la responsabilité collective est la première exigence.
– Une alternative politique en Syrie doit être recherchée de la même manière. Il faut susciter l’installation d’un pouvoir de transition excluant les courants djihadistes et incluant toutes les forces ouvertes à un changement démocratique et décidées à en finir avec la guerre. Une telle issue peut recueillir les consensus politiques nécessaires. Il est urgent de sortir la population syrienne de la tragédie permanente des bombardements criminels du régime et des agressions d’une effarante cruauté perpétrées par l’État islamique. Tout doit être fait pour redonner un espoir au peuple syrien.
– C’est pour ces objectifs que la France et ses partenaires européens doivent agir. Une intervention militaire doit être exclue. Une telle logique de guerre serait un piège pour les Occidentaux et une bénédiction pour Daech et le djihadisme qui se verraient encouragés dans l’ensemble du monde arabe et au-delà à venir combattre ceux qu’ils appellent les « infidèles ». La France sera-t-elle à la hauteur ?
Gaza : tirer les enseignements d’un rapport explosif
Déclaration de l’Association France Palestine Solidarité
La Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) vient de publier un rapport explosif sur la situation dans la bande de Gaza. Il arrive à la conclusion que « Si le blocus actuel persiste et que les niveaux de l’aide des donateurs restent insuffisant, (…) Gaza ne sera pas économiquement viable et la situation socioéconomique déjà lamentable ne pourra que se détériorer davantage. D’où, probablement, une multiplication des conflits, une pauvreté de masse accrue, un chômage encore plus élevé, des pénuries d’électricité et d’eau potable plus nombreuses, une insuffisance des soins de santé et un effondrement des infrastructures. En bref, Gaza sera invivable. »
On peut se demander s’il a été véritablement lu.
Que nous dit-il en effet, avec une analyse fine de données démographiques, économiques, sociales et politiques, sinon qu’en poursuivant sur la trajectoire actuelle ce seront bientôt deux millions de personnes qui n’auront d’autre horizon que se jeter à la mer pour échapper à des conditions littéralement invivables. Attendons-nous alors à ce que, comme aujourd’hui avec les réfugiés de Syrie, l’Europe ne découvre brutalement une réalité insupportable qu’elle refusait de regarder en face.
Ne rien faire pour lever le blocus israélien et imposer une solution politique conforme au droit c’est accepter de voir, d’ici 2020, des centaines de milliers de Gazaouis, dans leur majorité déjà réfugiés, se presser aux portes de l’Europe pour fuir ce territoire devenu invivable. Il est temps d’appliquer la résolution 1860 du Conseil de sécurité de l’ONU qui, déjà en janvier 2009, soulignait la nécessité de « faire en sorte que les biens et les personnes puissent emprunter régulièrement et durablement les points de passage de Gaza ».
Nous savons pourtant quels sont les termes de la solution. La communauté internationale a la possibilité d’agir en faisant appliquer les principes fondateurs de l’ONU sur le droit des peuples, c’est à dire en contraignant Israël à respecter et appliquer le droit international. Au lieu de cela, la France se borne à des déclarations de principe sans effet, laissant se poursuivre en toute impunité un processus mortifère de colonisation, de dépossession, d’éviction de la population palestinienne.
Il est urgent pour la France comme pour les autres pays européens d’ouvrir enfin les yeux. Prendre les moyens d’imposer une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens, ce n’est pas simplement choisir la justice. C’est aussi vouloir sortir d’une spirale du chaos dont nous aurons tous, sinon, à payer le prix.
Le Bureau national
Association France Palestine Solidarité (AFPS)
21 ter Rue Voltaire 75011 Paris
Tél. : 01 43 72 15 79
Fax. : 09 56 03 15 79
Quelques remarques sur les enjeux politiques, économiques, stratégiques et de politique internationale à propos d’une crise fondamentalement européenne.
Dans le Figaro du 29 juin dernier, on peut lire : « cette tragédie qui tire en longueur tient au fait que la Grèce n’a jamais eu sa place dans la zone euro. Quelle y est entrée par erreur, par manque de discernement des institutions européennes et des grands pays, la France, l’Allemagne en tête ». Cette idée a été reprise par de nombreux commentateurs. Elle a évidemment nourri ce qu’on appelle le « grexit » ou la sortie de la Grèce de l’euro, option qui fait aujourd’hui tant débat. Cette idée signifie cependant d’abord que le problème posé serait entièrement et seulement grec, nonobstant l’erreur des Européens d’avoir concédé à la Grèce, au cœur de l’Union, une place qu’elle ne méritait pas… On a dans cette formulation arrogante un condensé de l’esprit qui va guider la Troïka et la plupart des médias : il s’agit d’une crise grecque et celle-ci doit être réglée d’autorité par la décision des principales puissances européennes. Cette présentation est évidemment une manipulation de la vérité.
Il y a, bien sûr, une (grave) crise en Grèce, mais celle-ci traduit surtout la crise de la construction européenne et les impasses auxquelles ont conduit l’Union économique et monétaire (UEM), ses contraintes et ses critères imposant l’austérité… Cette crise doit pousser à une réflexion critique de fond sur l’actuel processus d’intégration européenne. Il y aura un avant et un après… D’autant que la façon dont le gouvernement d’Alexis Tsipras a traité cette phase politique très violente, en cherchant les moyens de résister, si elle ne permet pas une issue hors politiques d’austérité, aura fait éclater publiquement, en Grèce et en Europe, l’ampleur des conséquences sociales, économiques et financières de l’ultralibéralisme, ainsi que la nature, l’intensité et l’urgence des problématiques européennes qui sont autant de défis pour l’avenir,.. Pour une fois, en s’appuyant sur un peuple qui dit majoritairement non, un gouvernement, en Europe, tente de faire front et se cabre. Cela ne s’est jamais produit depuis que la Communauté européenne existe.
Il faut revenir en arrière pour comprendre.
Depuis les années 80 au moins, la recherche volontariste d’une « convergence » fait partie des grandes orientations du processus d’intégration capitaliste européenne : convergence des politiques économiques et monétaires et des choix néolibéraux, convergence pour la « compétitivité », convergence, si possible, des résultats ou des « performances » économiques. Il a fallu, notamment, le Traité de Maastricht (1992), le Pacte de stabilité et de croissance (1997), le Traité de Lisbonne (2007), le Pacte budgétaire ou Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG, 2012), pour que, dans cet esprit, se mette en place un système autoritaire de convergence anti-sociale, appuyé sur des critères obligatoires, des disciplines budgétaires, une surveillance dite multilatérale mais centralisée, et des sanctions… L’Allemagne a imposé ce processus. Elle n’avait, en effet, accepté d’abandonner le Deutschemark qu’à la condition que l’euro puisse être, avec l’ensemble de l’UEM et ses politiques de convergence, l’instrument de sa domination économique et financière et de ses intérêts propres.
Cette recherche de la convergence est à la fois un échec et une illusion. L’Union européenne rassemble aujourd’hui 28 États aux réalités et aux performances particulièrement inégales et déséquilibrées. La politique de convergence n’a fait qu’accentuer durablement les contradictions tandis que l’enjeu social et celui de l’emploi n’ont été inscrits dans les préoccupations européennes officielles – de façon additionnelle et subsidiaire – qu’à la faveur de quelques sommets européens, au cours des années 90. Parce qu’il fallait bien un semblant de réponses politiques à la montée du chômage, aux luttes et aux résistances sociales.
Les politiques d’austérité n’ont fait que fragiliser structurellement les plus faibles (et pas seulement eux puisque même la France en paie les conséquences). Les crises successives, notamment dans les pays d’Europe du Sud, ont été gérées avec un surcroît très lourd d’austérité conduisant à des niveaux de dévastation économique et sociale particulièrement élevés. La crise dite grecque illustre l’impasse à laquelle cette convergence austéritaire devait conduire : appauvrissement sévère des couches populaires voire des couches moyennes, exacerbation des inégalités, démantèlement des politiques sociales, privatisations des biens publics et désintégration des services publics, chômage massif… C’est une décomposition sociale en marche, dans un contexte d’explosion des divergences de situations économiques en Europe. Il fallait donc faire rentrer la Grèce dans le rang, lui imposer de force une nouvelle thérapie de choc très dure pour la réinsérer dans la convergence néolibérale et empêcher toute politique de gauche, conforme aux attentes populaires. Au risque de promouvoir une extrême droite, y compris néo-nazie, déjà renforcée. On a atteint un summum dans le cynisme et l’irresponsabilité.
Le choix contraint d’une austérité drastique a donc une dimension à la fois économique et politique : il fallait, coûte que coûte, faire rentrer la Grèce dans la convergence conçue en priorité pour les intérêts de l’économie prépondérante, celle de l’Allemagne, et des capitaux dominants en Europe, et ne pas reculer sur le marché unique. Il fallait en même temps prévenir toute tentative de politique alternative progressiste.
Quelques questions.
Pourquoi a-t-on fait adhérer la Grèce à la Communauté européenne (1981), et à la zone euro (2001) ? Il y a un ensemble de raisons à cela. En voici 3, succinctement résumées :
1) Il est difficile, sans la Grèce, de prétendre construire l’Europe sur des valeurs revendiquées comme une quasi-exclusivité dans le monde : démocratie, état de droit, droits humains, droits sociaux, solidarité avec les pays du Sud… L’Europe se veut l’héritière de ce berceau de la pensée démocratique et de la civilisation dans l’espace occidental. Pour des raisons impératives de crédibilité, il fallait faire adhérer la Grèce à la Communauté européenne. Les « performances » économiques grecques n’ont guère pesé dans une décision éminemment politique et idéologique.
2) L’adhésion de la Grèce ne fut pas une erreur mais est un choix parce que ce pays européen « par excellence », si l’on peut dire, devait être partie prenante du grand marché unique et des politiques communautaires. Et comme membre de l’OTAN, il ne pouvait rester à l’écart d’une d ‘intégration qui s’est caractérisée dès le départ comme un processus euro-atlantique, et devait inclure (à terme) la dimension stratégique, au-delà des divergences européennes sur la méthode pour y parvenir et sur la nature du rapport de l’Europe à l’OTAN. Intégrer la Grèce était aussi un choix stratégique.
3) Il faut se rappeler la volonté ancienne de rapprocher la Turquie de l’Europe. Là aussi avec de fortes raisons stratégiques. Ankara étant, depuis 1952, un membre important de l’OTAN, surtout pour la zone Sud-Est de la Méditerranée et le Proche-Orient. La CEE a donc signé son premier accord d’association avec la Turquie en 1963. Faire adhérer la Turquie à l’Europe (perspective devenue incertaine dans le chaos euro-méditerranéen actuel), est un projet qui a cependant fait son chemin depuis 1963. Ce pays est devenu candidat officiel à l’adhésion par un sommet européen en 1999. Mais comment intégrer la Turquie sans avoir rassuré la Grèce et fait adhérer Chypre (en 2004) afin de tenir compte d’un contexte très délicat ? La Turquie, en effet, occupe la partie Nord de Chypre depuis 1974. Elle s’oppose durement à la Grèce sur cette question, et dans une relation compliquée d’hostilité depuis très longtemps. L’adhésion à l’euro va alors permettre d’arrimer plus fortement la Grèce en l’insérant dans le cœur du processus d’intégration. Et l’appartenance à l’euro va donc surtout obliger Athènes à s’aligner sur les dures contraintes d’austérité lorsque la crise va s’aggraver sérieusement dans les années 2000 (2008/2009). C’est une seule et même politique.
Ce schéma, qui mêle raisons économiques et stratégiques, aujourd’hui explose. Les valeurs démocratiques européennes ont évidemment du mal à se voir et à se lire – c’est le moins qu’on puisse dire – dans le coup de force de la Troïka contre la Grèce. L’euro et l’UE apparaissent moins que jamais comme un projet politique et une véritable ambition d’union, et davantage comme le cartel illégitime des plus puissants sous l’autorité de l’Allemagne. Où est l’idée de communauté ? Où est la solidarité, quand Berlin et quelques autres refusent de « payer » pour sortir un membre de l’Union d’une crise dont les responsabilités sont pourtant collectives ? Ce qui a conduit la Grèce a une situation quasi ingérable ce sont bien les critères de Maastricht et le Pacte de stabilité que l’ancien Président de la Commission, Romano Prodi avait qualifié de « stupide ». Aujourd’hui, Romano Prodi confirme, dénonce lui-même le déséquilibre avec l’Allemagne et affirme : « nous avons évité le pire mais nous avons créé le mal » (Le Monde – 21 07 15). L’origine du mal n’est donc pas grecque…
Aujourd’hui, en Europe, il n’y a pas d’abord un problème de la Grèce. Il y a d’abord un problème de l’Allemagne. Celle-ci n’a cessé de formater l’UE et la zone euro en fonction de ses intérêts de puissance dominante. Naturellement, il y a aussi, indissociablement, un problème de l’ensemble de la construction européenne.
Sur quelques aspects stratégiques et de politique internationale.
Un accord militaire a été conclu le 19 juillet à Tel Aviv, entre la Grèce et Israël. Les informations disponibles font état, dans ce cadre, d’une coopération portant sur des exercices d’entraînement conjoints, sur une immunité légale aux militaires israéliens et israéliens participants à ces entraînements, sur des libres survols d’avions militaires, sur l’échange de renseignement et de données confidentielles en matière de défense… Dès cet été, des avions de chasse et des navires de guerre ont participé à des exercices en mer Égée et dans le ciel grec. Déjà, en avril dernier, des exercices multinationaux importants ont réuni autour de la Grèce plusieurs pays dont Israël et les États-Unis. À cette occasion, le Ministre grec de la défense du Gouvernement Tsipras, Panayotis Kammenos, membre du parti de la droite radicale des Grecs indépendants (ANEL), a souligné devant l’ambassadrice des États-Unis : « la Grèce est pour Israël une route géopolitique sûre et permanente, et ceci n’est pas fondé sur des paramètres occasionnels mais sur de rigoureuses décisions politiques ». Compte tenu de la brutale politique israélienne de colonisation, et après les agressions israéliennes à Gaza en décembre/janvier2009 et en juillet/août 2014, une telle coopération militaire suscite évidemment de lourdes interrogations.
Dans les médias et dans la presse, certaines appréciations ont pu accréditer l’idée d’un choix délibéré du gouvernement d’Alexis Tsipras, pour s’étonner qu’une « gauche radicale » plutôt qualifiée ordinairement de pro-palestinienne, ait pu prendre l’initiative d’un tel accord et d’une telle coopération. Certains ont même parlé « d’alliance stratégique », « d’axe militaire », de « Pacte »… Comme si le gouvernement avait décidé d’inaugurer une nouvelle phase, pro-israélienne et atlantiste, de la politique étrangère de la Grèce… L’absence de réactions politiques (connues) et de clarifications a eu l’avantage (très relatif) de laisser cette question plutôt hors polémiques politiciennes. Il reste que l’information est maintenant donnée et diffusée. Elle nécessite une approche critique même si celle-ci est difficile par manque d’informations. On peut, cependant, apporter quelques précisions utiles.
Premièrement, la coopération de la Grèce avec Israël n’est pas une innovation du gouvernement grec actuel. Elle date de 2010. Dès cette année-là, et même depuis 2008, des manœuvres militaires communes gréco-israéliennes sont organisées. C’est le Premier Ministre socialiste d’alors, Georges Papandréou, qui décida de resserrer les liens avec Tel Aviv, et d’abandonner les orientations de son père, Andréas papandréou, nettement plus à gauche et plus attentives au monde arabe et aux Palestiniens. L’agression israélienne à Gaza en 2009 avait affecté les relations avec la Turquie. L’attaque meurtrière (9 victimes turques) contre le Mavi Marmara en 2010 a sérieusement dégradé la relation israélo-turque. La montée de la tension entre la Turquie et Israël a ainsi poussé au rapprochement de la Grèce avec Israël. Dans le même temps, la nécessité d’une coopération énergétique, en particulier pour la délimitation des nouvelles et très vastes zones d’exploitation d’hydrocarbures en Méditerranée de l’Est, et pour l’acheminement de cette ressource en Europe, a poussé Israël et la Grèce à renforcer leur coopération. Celle-ci découle donc de cette évolution régionale et des décisions des gouvernements grecs précédents.
Deuxièmement, c’est bien le Ministre de la Défense de droite nationaliste, pro-OTAN, fondateur de l’ANEL, « partenaire » de circonstances de Syriza au gouvernement, qui a négocié cet accord. On ne peut pas dire qu’il s’agit d’un choix de Syriza qui, on le sait, n’a cessé de dénoncer la politique israélienne dans une véritable optique de gauche et de solidarité avec le peuple palestinien. On peut imaginer – faute d’informations précises – que dans la volonté de préserver sa majorité, le gouvernement, dans son ensemble, a pu laisser faire. Cette supposition permet assez mal de répondre à la question : pourquoi le gouvernement Tsipras a-t-il accepté un tel accord de coopération militaire avec Israël ? A-t-il été, d’une façon ou d’une autre mis devant un fait accompli ? A-t-il voulu éviter un motif supplémentaire de confrontation avec l’Allemagne et les autres gouvernements de l’Eurozone ? Ces derniers, en effet, auraient certainement guère apprécié que le gouvernement Tsipras cherche à « fermer la porte » à Israël, partenaire stratégique privilégié de Berlin et des Européens plus généralement ?
Troisièmement, le Ministre des affaires étrangère grec Nicos Kotzias s’est rendu à Jérusalem début juillet, en pleine tension sur la crise financière. La rencontre avec Netanyahou a évidemment permis à ce dernier d’appuyer les « convergences » existant, selon lui, entre Israël et la Grèce (lutte contre le terrorisme, danger iranien…). Je ne connais pas le discours tenu par Nicos Kotzias. On sait que celui-ci s’est rendu aussi à Ramallah pour une rencontre avec l’Autorité palestinienne. On sait aussi que la Grèce a décidé de dénommer « Palestine » les territoires sous administration de l’Autorité palestinienne (AP), ce qui semble montrer la volonté d’acter une avancée diplomatique en attribuant un substantif de portée nationale aux territoires occupés. Une information que l’on trouve dans la presse… israélienne. Le voyage de Kotzias a pu être interprété comme une volonté de confirmer un renforcement des liens entre Athènes et Tel Aviv. Il semble plutôt traduire une marge de manœuvre grecque plutôt étroite.
On peut supposer que la coopération gréco-israélienne – aujourd’hui comme hier – permet à la Grèce de contre-balancer la politique turque, notamment sur la question chypriote, face à la dérive nationaliste et très agressive, voire mégalomaniaque, du Président turc Erdogan. On apprend d’ailleurs que Recep Erdogan, en accord avec Khaled Mechaal (Chef du Hamas palestinien, organisation aux commandes à Gaza) auraient envisagé d’établir, pour les Palestiniens, un corridor maritime entre Gaza et la partie Nord de Chypre… occupée militairement par la Turquie. Ce serait une forme de légitimation de cette occupation turque. Un tel accord est certainement inacceptable pour les Grecs, mais aussi pour l’AP parce qu’il s’inscrit dans une entreprise qui l’exclut et qui divise les Palestiniens. Serait-il malgré tout entériné par Israël qui négocie actuellement avec le Hamas (et sans l’AP) les conditions d’une trêve de longue durée ? En tous les cas, on mesure, ici encore, l’impudence des autorités de Turquie – en particulier vis-à-vis de leurs voisins Grec et chypriote – et leur mépris vis-à-vis de la légalité internationale.
On ne peut donc oublier la situation particulière de la Grèce, membre de l’OTAN mais en confrontation permanente avec la Turquie, puissance militaire importante au sein de cette organisation. Enfin, on ne peut pas oublier non plus des enjeux stratégiques plus globaux touchant à la présence russe en Méditerranée, présence à laquelle les pays de l’OTAN accordent une attention particulière. Ces derniers ne veulent pas, sans réagir, laisser la Russie s’intéresser à la Grèce, et investir en Grèce… ce que Moscou cherche à faire notamment afin d’exporter son gaz en Europe. Il n’est pas question pour Washington de laisser l’acteur stratégique et économique russe agir à sa guise dans une région aussi décisive : le flanc Sud Est de l’OTAN où les États-Unis disposent d’une grande base navale (en Crête) pour sa VI ème flotte en Méditerranée. Le gouvernement Tsipras, en difficulté face aux Européens, peut-il se mettre aussi en contradiction directe avec Israël et les États-Unis dans la région ?
Le gouvernement Tsipras est contraint stratégiquement par la configuration des rapports de puissances et des relations internationales comme il l’est économiquement par le carcan de l’euro-groupe. Il lui est difficile de faire face à des politiques d’États dont aucun d’entre eux, dans cette région, ne peut apparaître comme un partenaire amical ou de convergence stratégique réelle, y compris Israël qui ne cherche qu’à instrumentaliser le maximum possible de relations d’État à État. Et dans cette région, figurent des puissances militaires véritables : Israël et la Turquie en particulier. La Grèce est aujourd’hui seule dans un environnement généralement plutôt hostile. Un environnement dans lequel l’exercice de la force et la guerre sont des réalités permanentes. Dans ce contexte politiquement très conflictuel, Israël a évidemment un intérêt particulier à utiliser au maximum la relation avec la Grèce. Les extrêmes droites gouvernementales en Israël et en Grèce facilitent les choses.
Une voie de rupture est-elle possible ?
Il ne faut pas nier le problème politique de cette coopération gréco-israélienne, notamment sur le plan militaire, mais il faut l’analyser correctement. Dans cette région, la pression des États-Unis, des Européens, de la Turquie, d’Israël est énorme et permanente dans tous les domaines. La Grèce, comme Chypre, n’ont d’indépendance et de souveraineté que relative. Serons-nous obligés dans une période future, de constater une forme de « libanisation » au sens où toute décision essentielle à prendre ne pourrait qu’être « surdéterminée » par le poids et les intérêts de puissances extérieures ? Un pas préoccupant à été franchi dans cette voie avec la mise sous tutelle de la Grèce sous les injonctions de la Troïka.
S’engager dans une voie de rupture avec les politiques européennes, avec l’ensemble des puissances et des politiques occidentales, est-ce possible ? Est-ce « gérable » ? Quelle sont les conditions pour des ruptures qui réussissent ? Mais posons-nous aussi cette autre question : l’accord financier finalement conclu – auquel personne ne croit vraiment malgré une enveloppe financière substantielle – n’est pas viable et n’apparaît pas susceptible de régler les problèmes de la Grèce. Et l’on comprend que l’application de cet accord va encore aggraver la situation grecque, et notamment la dette grecque qui – même le FMI le reconnaît – n’est pas soutenable et le sera encore moins demain. Alors, que fallait-il choisir ? Un « grexit » aux conséquences immédiates désastreuses ? Ou bien un « accord » aux conséquences différentes mais qui seront, demain, elles aussi désastreuses ? Le gouvernement grec n’a pas eu à choisir entre une mauvaise et une bonne solution… Une bonne solution peut-elle d’ailleurs exister dans le cadre défini de la monnaie unique ? A l’évidence, non.
La pertinence des choix effectués par le gouvernement grec suscite donc des débats intérieurs très vifs et une division de Syriza. Ces choix peuvent se discuter à perte de vue. Une sortie ordonnée de l’euro est-elle possible ? Une distanciation stratégique décisive vis-à-vis d’Israël et de l’OTAN est-elle envisageable ? Dans ce monde de puissances capitalistes très hiérarchisées, et même dans un contexte où montent les aspirations contre l’austérité, on ne peut passer outre la réalité des rapports de force et le fait que les leviers de décision restent dans les mains de ceux qui détiennent la puissance. On sait bien qu’être au gouvernement ne signifie pas posséder les pouvoirs. Si le gouvernement Tsipras, malgré une bataille marquante, n’a pas réussi à « renverser la table » pour imposer un plan résolument alternatif à l’austérité et un chemin pour l’annulation de la dette… cela illustre d’abord cet état de fait. Cette conclusion funeste pour la Grèce est aussi un rappel pour tous les progressistes européens : où placer la barre des luttes et des exigences politiques pour pouvoir transformer le contexte et les rapports de forces, pour faire que la bataille pour la Grèce soit surtout une étape parmi celles à venir ? Comment construire des solidarités et un mouvement social et politique en Europe qui soit capable d’imposer les ruptures tant attendues ?
Cette crise, qui n’est donc pas une crise grecque, mais une crise européenne, et de la construction européenne, se traduit tous les jours dans une accumulation d’impasses structurelles, au premier rang desquelles on trouve la crise agricole française qui montre les limites de la PAC, politique de compétence communautaire exclusive, fondée prioritairement sur la concurrence et la compétitivité. C’est aussi la crise issue de la carence européenne en matière migratoire et d’asile, face à un problème d’ampleur inédite. Il s’agit d’un double échec européen : échec dans la gestion d’une crise humanitaire et de dignité humaine, échec des politiques de coopération au développement (Accords UE/Afrique, Caraïbe et Pacifique – Partenariat euro-méditerranéen). Enfin, c’est aussi l’impasse politique découlant de l’inexistence stratégique de l’Union alors que son grand voisinage du Sud et de l’Est est au haut point conflictuel, militarisé, chaotique et même en guerre ouverte… En réalité, les 3 fonctions généralement attribuées ou espérées de la construction européenne actuelle – Europe protection, Europe puissance et Europe comme projet d’avenir – sont maintenant en voie d’épuisement. Ce délabrement impose une approche très déterminée de ce qu’on appelle une refondation de la construction européenne puisque les dispositifs de la monnaie unique et les règles instituant l’UEM apparaissent incompatibles avec les exigences de souveraineté, de démocratie, et avec la fin nécessaire de l’austérité.
Le débat sur les contraintes et les critères de l’euro doit être pleinement ouvert. Des ruptures devront s’imposer. Ce qui suppose la mise en cause du rôle de l’Allemagne et, bien sûr, la politique européenne de la France. Celle-ci a favorisé activement la mise en place des conditions de l’austérité draconienne qui s’imposent maintenant à la Grèce. François Hollande a ensuite proposé une fuite en avant fédéraliste avec un gouvernement de la zone euro, un budget spécifique et un Parlement pour le contrôle de ce nouvel appareil centralisateur. On remarque qu’un tel dispositif établirait un cadre institutionnel autonome dans le cadre de l’Union. Une union au sein de l’Union, en quelque sorte. Au-delà des doutes qu’elle suscite sur sa crédibilité, cette proposition ne peut que poser de multiples problèmes, y compris politiques. Mais cela traduit surtout la crise institutionnelle d’une Europe à 28, incapable d’assumer les conséquences de son ultralibéralisme sans contradictions majeures et sans éclatement. L’austérité produit aussi de la désintégration institutionnelle.
La grande bataille en Europe, à partir de l’enjeu grec, a permis de clarifier l’enjeu essentiel, celui de l’alternative et des contenus de celle-ci. On sait qu’il ne s’agit pas de dire oui ou non à l’Europe mais d’abord, oui ou non à l’austérité, à l’ultralibéralisme et aux carcans européens mis en place pour l’imposer. Cette grande bataille n’a pas été gagnée, mais elle a favorisé un recentrage politique public très large sur cette question devenue ainsi encore plus centrale et décisive. Il faut donc pousser dans ce sens. Il y a certainement un autre plan que celui de la Troïka, du soutien à Israël et de l’atlantisme. Un tel plan implique la mise en cause des contraintes et des cadres politiques, économiques et stratégiques existants. Il passe par le rassemblement des forces démocratiques et anti-austérité, et par des initiatives progressistes européennes pour y contribuer. C’est un combat, probablement de longue durée, à mener contre des stratégies et des forces dominantes du monde d’aujourd’hui. Ce n’est pas rien…
Bien sûr, la solidarité avec le peuple grec doit plus que jamais se renforcer. Cela suppose de ne pas trancher le débat grec à la place des Grecs. La solidarité doit s’exprimer avec tous ceux qui veulent continuer à combattre l’austérité (aussi bien avec Syriza qu’avec l’Unité populaire voire d’autres formations nouvelles…), et quel que soit le choix précédemment effectué face à la politique de force de la Troïka. Il serait grave d’exacerber les divisions des forces de gauche. La crise politique grecque doit être interprétée d’abord comme le fruit de la pression allemande et française, et du chantage des Européens. C’est eux qu’il faut combattre tandis qu’il faut unir les forces de gauche anti-austérité en Europe.
Le nouveau contexte devrait permettre d’être très nets et identifiables dans le débat politique français, par une mise en cause déterminée du système de l’euro. Il est indispensable de construire les conditions politiques et les rapports de forces qui permettront de se défaire des carcans de l’austérité et de briser les cadres disciplinaires et austéritaires de l’euro. Il faut qu’une réponse au besoin de rupture s’exprime d’une façon ou d’une autre, tout en rendant très combative et très claire la refondation de la construction européenne et les contenus qui doivent aller avec. Dans cette bataille, loin d’être terminée, il y a bien un après… ce qu’on appelle à tort la crise grecque./. JF 31 08 15
D’imposantes manifestations populaires se déroulent place Tahrir à Bagdad et dans d’autres villes irakiennes depuis plusieurs semaines. Salam Saadi, membre du Comité central et représentant à Londres du Parti communiste irakien nous donne quelques informations et explications.
Les manifestations sont organisées par des « Comités de coordination » qui comprennent des représentants de nombreux mouvements de jeunes, d’organisations de la société civile, d’intellectuels, de femmes…Le caractère démocratique et civil est dominant depuis le premier jour des manifestations, le vendredi 31 juillet 2015.
Quelques groupes islamistes ont récemment décidé de se joindre et de soutenir les objectifs du mouvement de protestation contre la corruption, la carence des services publics de base, la réforme de la justice…Le mouvement sadriste a appelé ses sympathisants à se joindre à la manifestation de mercredi à Bagdad, mais avec l’accord du Comité de coordination, il était convenu qu’il ne soulèverait aucun slogans politiques restrictifs ou images de religieux. Ce fut la plus grande manifestation organisée à Bagdad. Des manifestations se sont aussi tenues dans 8 autres grandes villes en dehors de Bagdad, avec des revendications nationales et locales semblables à celles indiquées plus haut.
Le Premier Ministre Haider Abadi a annoncé le premier paquet de réformes le 9 août, après la seconde vague de manifestations, le mardi 7 août. Le plus haut dignitaire religieux chiite, l’Ayatollah Ali Sistani, a déclaré son soutien aux revendications du mouvement de protestation le 7 août. Il a jusqu’ici poursuivi ce soutien.
Notre parti s’est activement inscrit dans le mouvement de protestation, avec les Comités de coordination à Bagdad et dans d’autres provinces, dans le but de contribuer à la clarté des objectifs politiques, de renforcer le niveau d’organisation et de protéger le mouvement contre toute tentative de sabotage ou pour le faire dériver sur des agendas politiques étroits. Le Courant démocratique irakien et l’Alliance civile démocratique sont aussi activement impliqués.
Salam Saadi, 29 août 2015
Nous reprenons, ci-dessous une tribune de Françoise Dumont, présidente de la LDH, et Karim Lahidji, président de la FIDH, publiée le 17 août dans Libération.
LDH 138 rue Marcadet – 75018 Paris Tél. 01 56 55 51 00 – Fax : 01 42 55 51 21 ldh@ldh-france.org – www.ldh-france.org
L’Occident, bras armé des dictatures
En défendant certains régimes alors qu’ils condamnent leurs voisins, en mettant leurs intérêts commerciaux et militaires devant la défense des droits humains, la France et l’Europe participent à la répression violente de milliers de civils dans le monde arabe.
Triste été pour les droits de l’Homme. Le roi Salmane a occupé la plage de Vallauris et François Hollande la place d’honneur, le 6 août, à la cérémonie d’inauguration du nouveau canal de Suez, véritable sacre à la gloire du général Al-Sissi et de la coopération militaire franco-égyptienne. Le président français s’est rendu sur place en compagnie des patrons de l’industrie aéronautique et militaire. Un ballet estival qui résume à lui seul les ambitions du gouvernement français pour le monde arabe. Car, outre les 24 Rafale, la frégate Fremm et les missiles vendus à l’Égypte au nom de la lutte contre le terrorisme (dans laquelle des milliers de civils égyptiens ont déjà été assassinés), la France exporte, en toute connaissance de cause, pour des millions d’euros, des armes et des munitions similaires à celles déjà utilisées par l’armée égyptienne pour massacrer des milliers de manifestants. Au nom de la soi-disant « lutte contre le terrorisme », les démocraties occidentales qui rivalisent pour armer l’Égypte et d’autres régimes autoritaires, participent en réalité à la plus importante offensive contre les sociétés civiles jamais lancée dans le monde arabe. Civils, opposants pacifiques, laïcs, défenseurs des droits humains, activistes, journalistes, juristes, intellectuels : en Égypte, en Arabie Saoudite, au Bahreïn et ailleurs, comme en Syrie, ce sont aussi ces acteurs clé et incontournables d’une possible transition démocratique qui sont visés par les régimes en place.
Mais alors que l’on constate l’avènement, à l’Élysée, d’un « néoréalisme » en phase avec les nouveaux enjeux sécuritaires, ne revenons pas sur les dizaines de milliers de prisonniers politiques, les centaines de condamnations à mort et de disparitions forcées dans une Égypte aujourd’hui livrée sans garde-fous au contrôle des forces de sécurité, à la presse muselée, la justice aux ordres et aux élections parlementaires repoussées sine die à plusieurs reprises.
Tenons-nous-en à des considérations purement stratégiques sur « l’intérêt national », invoqué à l’envi pour justifier un partenariat privilégié avec le régime égyptien. Cet « intérêt » qui justifie de condamner la dictature de Bachar al-Assad tout en soutenant celle d’Abdel Fattah al-Sissi, de prétendre lutter contre l’islamisme tout en soutenant le régime saoudien.
Voir un gage de stabilité dans un régime soutenu à bout de bras par les gérontocraties pétrolières du Golfe, un régime dont le président renchérit sur la répression exercée par son prédécesseur, lui-même déposé quatre ans plus tôt par un gigantesque mouvement populaire inattendu, relève de la haute voltige intellectuelle. Comme l’a rappelé justement le célèbre défenseur des droits de l’Homme égyptien Bahey el-Din Hassan dans les colonnes du New York Times, l’idée d’une Égypte autoritaire mais stable et forte, qui assurerait le contrôle de son territoire et serait la clé de voûte de la sécurité régionale, est un mythe. C’est en Syrie et en Irak, rappelle-t-il, dans les pays qui ont été soumis aux pires décennies de répression politique et où des régimes autoritaires ont démantelé méthodiquement les institutions d’État, que l’avènement de Daech a été rendu possible.
Quinze ans de « guerre contre le terrorisme » se sont soldés par un échec cinglant au terme duquel les jihadistes ont mis la main sur des pans entiers de la Syrie, de l’Irak et du Yémen. Aujourd’hui présents en Libye et au Nigeria, ils menacent ouvertement les villes européennes et américaines. Quatre millions de réfugiés syriens ont fui leur pays, soumis à une boucherie menée par Bachar al-Assad, véritable défi à la stabilité régionale. La Méditerranée est devenue un vaste cimetière où près de 2 000 demandeurs d’asile fuyant la guerre, la répression et la misère, ont trouvé la mort en moins de sept mois (trente fois plus que l’année dernière à la même période).
Soutenir des dictatures sous prétexte de sécurité et de stabilité n’est pas seulement une preuve de mépris pour les peuples de la région, c’est surtout un déni criant des réalités régionales. N’en déplaise aux thuriféraires d’un « néoréalisme » sécuritaire : la défense des droits de l’Homme a été, en 2011, la pierre angulaire du plus important mouvement de masse de l’histoire du monde arabe moderne.
Le gouvernement français semble désormais soutenir une équation nauséabonde et trompeuse qui opposerait une diplomatie des intérêts à une diplomatie des valeurs, la sécurité – y compris celle de l’emploi d’un fonctionnaire de la Défense ou d’un ouvrier de Saint-Nazaire –, au droit à la vie d’un opposant égyptien.
L’intérêt national des Français comme des Européens, est aussi défini par la Déclaration universelle des droits de l’Homme, il a la particularité d’être universel : la liberté et l’égalité de tous les êtres humains.
Il est impossible de gagner le long combat contre le terrorisme dans la région sans s’assurer que le droit à la dignité, à la sécurité et à l’intégrité physique des citoyens arabes a la même valeur que celui de n’importe quel citoyen européen : qu’il est inaliénable et fondamental.
Il est impossible à la France comme à l’Europe de prétendre consolider durablement leur influence sans comprendre dans la défense de leurs intérêts celle, obstinée, quotidienne, des valeurs universelles et des millions de citoyens qui s’en prévalent au prix fort.
Crise en Europe
Être à la hauteur du défi.
Édito de la Lettre des Relations internationales du PCF de mai 2010
« Les 3 fonctions attribuées à la construction européenne sont manifestement épuisées… »
La crise grecque retient légitimement l’attention. La réponse imposée par le
FMI et l’Union européenne soulève l’indignation, tellement la régression
sociale qu’elle comporte est d’une gravité exceptionnelle.
Mais cette crise, en réalité, est systémique, au sens où elle touche au capitalisme
mondialisé lui-même. Elle est aussi européenne, au sens où elle montre
les limites atteintes par un forme d’intégration qui n’a pas créé une communauté,
mais un grand marché où la concurrence est libre et les marchés
financiers dominants.
Ce n’est d’ailleurs pas le trio présidentiel communautaire (Barroso, Zapatero,
Van Rompuy) qui gère la crise : ce sont les gouvernements. Ils le font
en contradiction avec les règles mêmes des traités. Ils sont de toute façon
« hors traités » depuis longtemps puisque la quasi-totalité des pays de l’UE
ne respectent plus – et de loin – les critères du Pacte de stabilité. La crise
est donc financière, économique, institutionnelle, politique… C’est bien une
crise systémique.
Les plans d’austérité draconiens partout risquent de s’accompagner de
reculs démocratiques et de mises en cause des souverainetés. Ces plans
posent une double question : ne vont-ils pas surtout aggraver la crise en provoquant
un marasme économique encore plus profond ? Et puis, sont-ils
socialement et politiquement tenables ?
Cette situation inédite donne une grande responsabilité aux communistes,
aux progressistes, à toutes les forces qui veulent se rassembler et agir pour
une vraie alternative à gauche.
Les 3 fonctions attribuées à la construction européenne actuelle – Europe
« protection », Europe « puissance » et Europe comme projet d’avenir –
sont manifestement épuisées. Il faut réinventer la construction européenne.
Redéfinir un projet social, démocratique, écologique, institutionnel européen,
avec l’ambition d’installer un nouvel acteur positif dans le monde pour
la coopération, la sécurité et la paix.
Naturellement, cette approche nouvelle est inséparable d’un enjeu décisif :
celui du projet de société, de la mise en cause des règles du capitalisme et
des marchés financiers. Il y a des convergences et des solidarités européennes
à bâtir pour cela et pour montrer qu’il y a d’autres réponses possibles.
L’heure est à la résistance sociale et indissociablement à la créativité politique.
Il faut être à la hauteur du défi.
« Penser l’après… Essai sur la guerre,
la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde »
Les éditions Arcane 17, 2015.
Table des matières:
Introduction : Quel monde pour demain ? 5
Sur la guerre. Basculement géopolitique, état de violence et développement humain 21
Les nouvelles formes complexes de la conflictualité 26
L’importance du politique 30
Guerres civiles et contre les civils 34
Vulnérabilités, business, rivalités… 40
Annexe 1 : Amérique latine : le temps du développement humain… n’est pas celui de la guerre. 48
Sur la sécurité internationale. Société, sécurité humaine et « malaise dans la civilisation… » 53
Le capitalisme est devenu sont propre ennemi 57
Détruire l’adversaire ou reconstruire de la sécurité ? 62
Le grand défi de la déliquescence systémique 67
Quelle conception de la sécurité internationale ? 70
Le concept de sécurité humaine 75
Questionner les concepts de référence 78
Sur la question de Palestine et sur le monde arabe. Toute une part de l’histoire du monde… 83
La vérité d’un État colonial 88
Comment Israël a tué le processus de paix 91
La stratégie Sharon 97
Conscience nationale et projet colonial 99
L’exigence de responsabilité collective 103
Une réponse juste 107
Sur la puissance et les conflits. La crise de la pensée stratégique 115
Comment on crée l’insécurité 120
Ce « rêve de l’hyper-puissance »… 129
Une nouvelle course aux armements 134
Penser l’après, penser le politique 138
Annexe 2 : La question du pétrole 143
Sur la Puissance et sur l’OTAN. Une crise ukrainienne très utile… 147
L’obsession du réarmement européen 156
Un rôle européen : illusion et enjeu 164
Guerre froide : un concept dépassé 170
Sur la dissuasion. Et si l’âge nucléaire arrivait à sa fin ? 177
La dissuasion est une menace et un risque 181
Ambiguïtés et crispations Françaises 186
Le nucléaire, mesure et moyen de la puissance 191
Comment construire de la sécurité ? 197
L’enjeu décisif de la non-prolifération 202
Annexe 3 : Quand les archives américaines révèlent la fragilité de la dissuasion 208
Annexe 4 : Initiatives et appels pour le désarmement et pour l’élimination des armes nucléaires 210
Conclusion 213
Combler le vide stratégique 221
Transformer l’ordre international 224
Épilogue : L’après… des attentats 227
Bibliographie 235
Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde.
Jacques Fath
Synopsis
Ce livre est une réflexion sur le monde, sur la guerre, les conflits, les résistances sociales et politiques, sur les stratégies à l’œuvre et leurs impasses. Il cherche à prendre le recul nécessaire, à renverser les analyses traditionnelles pour comprendre ce qu’est réellement l’ordre international actuel. Il a été écrit avant les attentats terroristes de Paris et Montrouge en janvier 2015. Il permet de mieux saisir certains des processus complexes qui peuvent expliquer, dans le contexte d’aujourd’hui, la nature de la conflictualité, de la violence politique et du terrorisme. Son argumentation et son approche générale aident aussi à éclairer le sens des crises internationales : la crise ukrainienne et celles qui touchent le continent africain ou le monde arabe, notamment au Proche-Orient. L’interprétation de ces crises fait en soi l’objet d’une confrontation politique à la hauteur des enjeux stratégiques dans un contexte totalement transformé. Ce livre est donc pleinement dans les débats de l’actualité, mais il traite celle-ci tout à fait autrement, loin des conventions médiatiques et des thématiques idéologiques dominantes.
Les enjeux de la sécurité internationale et la guerre elle-même n’ont plus grand-chose à voir avec ce qui caractérisa le 20ᵉ siècle et ses deux grands conflits mondiaux. La longue période « westphalienne » est terminée. La violence et la conflictualité sont maintenant d’abord le fruit des crises issues d’un type de développement et de croissance dont on mesure quotidiennement la brutalité pour les être humains et pour les sociétés. Les réponses sécuritaires et militaires, les logiques de force et les interventions militaires conduisent à des impasses politiques majeures. Pour certains, la solution serait une stratégie de « sécurité globale » face aux menaces, dans le prolongement et le renforcement des politiques actuelles. Il faut au contraire (ré)inventer une réponse à la question « comment construire de la sécurité pour les peuples aujourd’hui ? », ou comment sécuriser un développement humain ?.. La question de Palestine, dans sa spécificité historique permet d’identifier ce que devrait être une responsabilité collective assumée, dans une récusation active des politiques d’occupation militaire et de guerre.
Le paradigme de la puissance est aujourd’hui légitimement mis en cause alors qu’il se situe, comme moyen et comme finalité, au cœur des choix stratégiques néo-impérialistes effectués tant dans les domaines de la politique internationale et de la défense que dans l’économie et dans bien d’autres domaines civils. La crise de la pensée stratégique – thématique d’actualité et miroir des inquiétudes – traduit l’impasse des politiques appliquées et des réponses fondées sur la puissance et sur l’exercice de la force. C’est ce que montrent les échecs de la guerre de l’OTAN en Afghanistan ou ceux des guerres américaines en Irak, ou encore le désastre issu de la guerre en Libye. Mais ce n’est pas qu’une crise touchant à la légitimité et aux conséquences du choix militaire : c’est l’épuisement des réponses à la crise systémique du capitalisme.
Les armes nucléaires et la dissuasion – expression et moyen de la puissance – ont singulièrement perdu de leur pertinence stratégique. Ces armes appellent, de par leur nature un traitement politique multilatéral particulier et un engagement résolu contre leur prolifération, pour leur élimination et leur interdiction.
La fin de la guerre froide fut une rupture majeure dans les relations internationales. C’est la globalité de l’ordre mondial dans l’ensemble de ses dimensions qui a été profondément bouleversé. Nous vivons un changement de paradigme historique avec l’épuisement d’un certain ordre international. Nous avons changé de monde. Et dans ce monde-là, ce qui domine ce sont de lourdes interrogations sur l’avenir, sur notre civilisation et sur le sens même de l’action politique. Ce sont des incertitudes quant à l’exercice du pouvoir. Ceux qui le détiennent ne savent plus comment résoudre les problèmes sans susciter de profondes déstabilisations, sans aggraver tous les problèmes. Les politiques mises en œuvre ne permettent pas de « penser l’après…».
Un autre ordre international est à construire dans l’exigence de la responsabilité collective, du multilatéralisme, du désarmement et de la sécurité humaine. Construire un monde de paix n’est pas une utopie mais une exigence sociale, une ambition politique et une forme de révolution dans la pensée.