DOCUMENT : « L’heure n’est pas aux petites retouches »…

… prévient António Guterres, Secrétaire général de l’ONU devant l’Assemblée générale face à l’imminence du minuit apocalyptique.

« Nous entamons, dit-il, l’année 2023 face à une confluence de défis sans précédent. Les guerres s’éternisent. La crise climatique fait rage. L’extrême richesse et l’extrême pauvreté s’exacerbent. Le fossé entre les nantis et les démunis clive les sociétés, les pays et le monde entier. Des divisions géopolitiques abyssales sapent la solidarité et la confiance mondiales. Cette voie est sans issue. Il nous faut un changement de cap. La bonne nouvelle, c’est que nous savons comment remonter l’horloge, qu’il s’agisse du climat, des finances, du règlement des conflits, etc. Et nous savons que l’inertie nous coûtera beaucoup plus que l’action. Mais il nous manque la vision stratégique, la réflexion et l’engagement à long terme. »

Voici l’intégralité de ce grand discours du Secrétaire général de l’ONU, M. António Guterres, sur les priorités pour l’année 2023, présenté à l’Assemblée générale le lundi 6 février 2023, à New-York. Quelques phrases ou paragraphes sont ici mis en gras en raison de leur sens et de leur importance :

Avant de commencer, je voudrais faire part de ma profonde tristesse au sujet des tremblements de terre dévastateurs qui ont frappé la Türkiye et la Syrie. Je présente mes condoléances aux familles des victimes. Les Nations Unies se mobilisent pour soutenir la réponse d’urgence. Travaillons ensemble, en solidarité, pour aider tous ceux qui sont touchés par cette catastrophe, dont beaucoup avaient déjà un besoin urgent d’aide humanitaire.

Pendant mon mandat de Haut-Commissaire aux réfugiés, je suis allé plusieurs fois travailler dans cette région, et je n’oublierai jamais l’extraordinaire démonstration de générosité des habitants de la région. Il est temps pour nous tous de faire preuve de la même solidarité que celle dont j’ai été témoin dans la région à l’égard des réfugiés fuyant l’un des conflits les plus difficiles de notre époque.

Il y a un mois, nous sommes passés à une nouvelle année. Or, il y a quelques jours, une autre horloge a tourné, l’Horloge de l’apocalypse. Cette horloge symbolique a été créée il y a 75 ans par des scientifiques atomiques, dont Albert Einstein. Chaque année, les experts mesurent à quelle distance l’humanité se trouve de minuit, autrement dit, de son autodestruction. En 2023, ils ont fait le point sur l’état du monde: l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’emballement de la catastrophe climatique, la montée des menaces nucléaires, l’affaiblissement des normes et des institutions mondiales. Et leur conclusion est sans appel.

L’Horloge de l’apocalypse est maintenant à 90 secondes de minuit, soit d’une catastrophe mondiale totale. L’humanité n’a jamais été aussi près de son heure la plus sombre, même au plus fort de la guerre froide. En vérité, l’Horloge de l’apocalypse sonne l’alarme pour toute la planète. Il nous faut nous réveiller, et nous mettre au travail.

Nous entamons l’année 2023 face à une confluence de défis sans précédent. Les guerres s’éternisent. La crise climatique fait rage. L’extrême richesse et l’extrême pauvreté s’exacerbent. Le fossé entre les nantis et les démunis clive les sociétés, les pays et le monde entier. Des divisions géopolitiques abyssales sapent la solidarité et la confiance mondiales. Cette voie est sans issue. Il nous faut un changement de cap.

La bonne nouvelle, c’est que nous savons comment remonter l’horloge, qu’il s’agisse du climat, des finances, du règlement des conflits, etc. Et nous savons que l’inertie nous coûtera beaucoup plus que l’action. Mais il nous manque la vision stratégique, la réflexion et l’engagement à long terme. Les politiciens et les décideurs sont prisonniers de ce que j’appelle une préférence pour l’instant présent. Dans la vie politique et économique, il y a un parti pris pour le court terme. Le prochain sondage. La prochaine manœuvre politique pour s’accrocher au pouvoir. Ou encore le prochain cycle économique, voire le cours de l’action du lendemain. L’avenir, c’est le problème de quelqu’un d’autre.

Ce raisonnement à court terme n’est pas seulement extrêmement irresponsable, il est immoral. Et voué à l’échec. Car les problèmes que nous connaissons aujourd’hui, ici et maintenant, en deviennent plus insolubles, plus clivants et plus dangereux. Nous devons changer l’état d’esprit des processus décisionnels.

Mon message aujourd’hui se résume à ceci: ne vous limitez pas uniquement à ce qui peut vous arriver aujourd’hui, pour tergiverser. Regardez ce qui nous arrivera à tous et à toutes demain, et agissez. Nous avons l’obligation d’agir, en profondeur et de manière systémique. Après tout, le monde n’évolue pas de façon incrémentale. Ni la technologie. Ni la destruction du climat. Nous ne pouvons pas agir de façon incrémentale. L’heure n’est pas aux petites retouches. L’heure est à la transformation. Une transformation ancrée dans tout ce qui inspire notre action, à commencer par la Charte des Nations Unies et la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Cette année marque le soixante-quinzième anniversaire de la Déclaration, l’expression de notre devoir collectif de défendre et d’exalter notre humanité commune. C’était un projet osé, ambitieux et audacieux. Nous devons nous inspirer de son esprit et de sa substance. Il nous est rappelé dans la Déclaration que « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

Lorsque je regarde les droits humains dans leur sens le plus large, dans le contexte du XXIe siècle, je vois la marche à suivre pour sortir de l’impasse. Premièrement: le droit à la paix. L’invasion de l’Ukraine par la Russie inflige des souffrances indicibles au peuple ukrainien et a de profondes répercussions mondiales.

Les perspectives de paix ne cessent de s’amenuiser. Les risques d’une nouvelle escalade et d’une effusion de sang ne cessent de croître. Je crains que le monde ne se laisse pas entraîner en aveugle dans une guerre plus grande. Il le fait les yeux grands ouverts. Le monde a besoin de paix. Une paix dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international.

Nous devons œuvrer davantage pour la paix partout dans le monde. En Palestine et en Israël, où la solution des deux États s’éloigne de jour en jour. En Afghanistan, où les droits des femmes et des filles sont bafoués et où les attentats terroristes meurtriers se poursuivent. Au Sahel, où la sécurité se détériore à un rythme alarmant. Au Myanmar, qui connaît de nouvelles vagues de violence et de répression. En Haïti, où la violence en bande organisée prend tout le pays en otage. Et ailleurs dans le monde, pour les deux milliards de personnes qui vivent dans des pays touchés par des conflits et des crises humanitaires.

Si chaque pays s’acquittait des obligations de la Charte, le droit à la paix serait garanti. Lorsque les pays ne respectent pas ces engagements, ils créent un monde d’insécurité pour toutes et tous. Il est temps que nous revoyions notre approche de la paix en nous engageant de nouveau à appliquer la Charte, en mettant les droits humains et la dignité humaine au premier plan, et la prévention au cœur de notre action. Pour ce faire, il faut envisager le continuum de la paix dans sa globalité, cerner les causes profondes des conflits et empêcher les graines de la guerre de germer. Une approche qui investisse dans la prévention pour éviter les conflits, se concentre sur la médiation, fait avancer la consolidation de la paix et comprend une participation beaucoup plus large des femmes et des jeunes.

Ce sont là des éléments fondamentaux du Nouvel Agenda pour la paix, que nous proposons pour redynamiser l’action multilatérale dans un monde en transition et dans une nouvelle ère de compétition géostratégique. Le Nouvel Agenda pour la paix doit chercher à faire face à toutes les menaces, anciennes et nouvelles, quels que soient la forme qu’elles prennent ou le domaine dans lequel elles s’exercent. Au moment même où les opérations de maintien de la paix des Nations Unies célèbrent leur 75e anniversaire, de nombreuses missions manquent de ressources et subissent des attaques, et il n’y a aucune paix à maintenir. Nous renforcerons notre engagement en faveur de la réforme moyennant l’initiative Action pour le maintien de la paix Plus.

Mais dans le cadre du Nouvel Agenda pour la paix, il faut reconnaître la nécessité d’une nouvelle génération de missions d’imposition de la paix et d’opérations antiterroristes, dirigées par des forces régionales, dotées d’un mandat du Conseil de sécurité établi en vertu du chapitre VII et bénéficiant d’un financement garanti et prévisible. L’Union africaine est à cet égard un partenaire évident.

Il est également temps de remettre le désarmement et la maîtrise des armements au centre des préoccupations – réduire les menaces stratégiques liées aux armes nucléaires et œuvrer à leur élimination définitive. Les pays dotés de l’arme nucléaire doivent renoncer au recours en premier à ces armes effroyables. En fait, ils doivent y renoncer tout court, à tout moment et en tout lieu. L’utilisation dite « tactique » des armes nucléaires est absurde. Nous courons le plus grand risque depuis des décennies qu’une guerre nucléaire soit déclenchée, par accident ou à dessein. Nous devons mettre fin à la menace que font peser les 13 000 armes nucléaires détenues dans les arsenaux du monde entier.

Et aucun Agenda pour la paix ne peut méconnaître les dangers que représentent les nouvelles technologies. Il faut prévoir des mesures telles que l’interdiction internationale des cyberattaques contre les infrastructures civiles et fixer des limites au niveau international pour les systèmes d’armes létaux autonomes. Il faut protéger à tout prix le pouvoir d’action humain. Le Nouvel Agenda pour la paix vise à tirer parti au maximum du pouvoir de rassemblement de l’Organisation des Nations Unies pour former de vastes coalitions et faciliter les efforts diplomatiques. L’Initiative céréalière de la mer Noire montre que cette approche peut donner des résultats, même en pleine guerre meurtrière.

La récente visite de la Vice-Secrétaire générale en Afghanistan et les consultations qu’elle a menées dans la région et ailleurs démontrent que nous chercherons à dégager un consensus autour des droits humains, même dans les situations les plus difficiles. Cette année, allons de l’avant ensemble en suivant des approches audacieuses et innovantes afin que l’Organisation puisse mieux tenir sa promesse de « préserver les générations futures du fléau de la guerre ».

Deuxièmement: les droits sociaux et économiques et le droit au développement. Soyons clairs. Quand la pauvreté et la faim s’aggravent dans le monde… Quand les pays en développement sont contraints de payer des coûts d’emprunt cinq fois plus élevés que les économies avancées… Quand les pays à revenu intermédiaire vulnérables se voient refuser un financement à des conditions concessionnelles et un allégement de la dette… Quand les 1% les plus riches ont accaparé près de la moitié de toutes les nouvelles richesses au cours des 10 dernières années… Quand les gens sont embauchés un jour et licenciés le lendemain, mais ne bénéficient d’aucune forme de protection sociale… Quand on voit toutes ces failles béantes et bien d’autres… De toute évidence, il y a quelque chose qui cloche dans notre système économique et financier.

L’architecture financière mondiale est au cœur du problème. Elle devrait être le moyen par lequel la mondialisation profite à toutes et à tous. Et pourtant, elle échoue. Il ne faut pas seulement faire évoluer l’architecture financière mondiale; il faut la transformer radicalement.

L’heure est venue pour un nouveau Bretton Woods. Un nouvel engagement, celui de placer les besoins extraordinaires des pays en développement au centre de chaque décision et de chaque mécanisme du système financier mondial. Une nouvelle détermination, celle de s’attaquer aux inégalités criantes et aux injustices effarantes mises à nu une fois de plus par la pandémie et la riposte. Une nouvelle volonté de faire en sorte que les pays en développement soient bien plus entendus dans les institutions financières mondiales. Et une nouvelle architecture de la dette qui englobe l’allégement et la restructuration de la dette des pays vulnérables, y compris les pays à revenu intermédiaire dans le besoin, tirant parti de l’impulsion donnée par le programme de Bridgetown.

Les banques multilatérales de développement en particulier doivent changer leur modèle de fonctionnement. Elles devraient multiplier leur impact en se servant massivement de leurs fonds pour attirer des flux de capitaux privés plus importants et donner les moyens aux pays en développement d’atteindre les Objectifs de développement durable. Cela implique d’augmenter les garanties et d’adopter des positions de première perte dans les coalitions d’institutions financières pour soutenir les pays en développement. Sans réforme en profondeur, les pays et les personnes les plus riches continueront à accumuler les richesses, ne laissant que des miettes aux populations et aux pays du Sud.

Nous attacher à mener à bien ces réformes systémiques, c’est aussi l’occasion pour nous de sauver les Objectifs de développement durable, d’abord à la Conférence sur les Pays les moins avancés qui se tiendra le mois prochain, puis au Sommet sur les objectifs de développement durable de septembre. Je ne vais pas mâcher mes mots: le Sommet sur les objectifs de développement durable sera LE moment phare de 2023. À mi-chemin de l’échéance de 2030, la distance qui reste à parcourir pour atteindre les objectifs de développement durable semble pourtant s’allonger. Les pays devraient venir au Sommet avec des objectifs clairs, pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion et faire avancer l’égalité des genres. Et le monde entier doit s’unir, dès maintenant, pour mobiliser des ressources.

Cela veut dire veiller de toute urgence à ce que les économies en développement disposent des liquidités nécessaires pour financer les investissements dans l’éducation de qualité, les soins de santé universels et la préparation aux pandémies, le travail décent et la protection sociale. Ces éléments constituent les bases saines d’un Nouveau contrat social fondé sur l’égalité des droits et l’égalité des chances pour toutes et tous, comme présenté dans mon rapport sur Notre Programme commun.

D’ici au Sommet sur les objectifs de développement durable, je demande instamment au G20 de s’entendre sur le plan de relance des ODD que j’ai proposé au Sommet du G20 de novembre dernier pour soutenir les pays du Sud. Bien que ces derniers jours les nouvelles concernant les économies nord-américaine, européenne et chinoise soient un peu meilleures, n’oublions pas les difficultés colossales auxquelles se heurtent les pays en développement et, de fait, les travailleuses et les travailleurs du monde entier. Je continuerai de faire pression pour une action immédiate et des réformes en profondeur, en mettant le pouvoir fédérateur de l’Organisation au service d’un véritable changement.

Le droit au développement est indissociable du droit à un environnement propre, sain et durable. Nous devons mettre un terme à la guerre implacable et insensée que nous menons sans merci contre la nature. Elle fait courir à notre monde un risque immédiat, celui de dépasser la limite du réchauffement climatique, fixée à 1,5 degré, et de se diriger vers une hausse mortelle des températures de 2,8 degrés.

Pendant ce temps, l’humanité détruit avec une violence inouïe la riche biodiversité qui l’entoure et cette destruction a des conséquences brutales, parfois irréversibles, pour les populations et la planète. Nos océans étouffent à cause de la pollution, des plastiques et des produits chimiques. Et une surconsommation vampirique draine l’élément vital de notre planète: l’eau. L’année 2023 est une année charnière. Elle doit être celle d’une action climatique qui change la donne. Il nous faut une révolution pour stopper la destruction. Finies les demi-mesures. Finies les excuses. Fini l’écoblanchiment. Finie la cupidité illimitée de l’industrie des combustibles fossiles et de ceux qui la font vivre.

Nous devons nous concentrer sur deux priorités urgentes: réduire les émissions et réaliser la justice climatique. Il faut réduire de moitié les émissions mondiales au cours de cette décennie. Cela signifie qu’il faut prendre des mesures beaucoup plus ambitieuses pour réduire la pollution par le carbone en accélérant le passage des combustibles fossiles aux énergies renouvelables – surtout dans les pays du G20 – et en décarbonant les secteurs industriels qui produisent le plus d’émissions: ceux de l’acier, du ciment, du transport maritime et de l’aviation.

Cela signifie concrétiser les partenariats en faveur d’une transition énergétique équitable avec l’Afrique du Sud, l’Indonésie et le Viet Nam. Cela signifie développer cette coopération grâce à un Pacte de solidarité climatique au titre duquel tous les grands émetteurs redoubleront d’efforts pour réduire leurs émissions et les pays les plus riches mobiliseront des ressources financières et techniques pour soutenir les économies émergentes dans le cadre d’une action commune visant à préserver l’objectif de 1,5 degré.

Cela signifie que les entreprises, les investisseurs et les villes doivent avoir des objectifs de réduction de leurs émissions plus ambitieux à l’horizon 2030, étayés par des mesures crédibles et immédiates; je parle ici d’émissions réelles et non de faux crédits carbone. Toutes les entreprises, villes, régions et institutions financières qui ont pris l’engagement d’atteindre l’objectif de zéro émission nette d’ici à 2050 devraient présenter leurs plans de transition d’ici septembre, assortis d’objectifs crédibles et ambitieux pour 2025 et 2030, qui soient conformes aux normes établies par mon Groupe d’experts de haut niveau.

J’ai un message particulier à l’intention des producteurs de combustibles fossiles et consorts qui se démènent pour accroître la production et engranger des bénéfices monstrueux: si vous ne pouvez pas vous engager de manière crédible sur la voie de la neutralité carbone et fixer des objectifs pour 2025 et 2030 qui couvrent toutes vos opérations, vous ne devriez pas être en activité. Votre produit principal est notre problème principal. Nous avons besoin d’une révolution des énergies renouvelables, pas d’une résurgence autodestructrice des combustibles fossiles.

L’action climatique est impossible sans un financement adéquat. Les pays développés savent ce qu’ils doivent faire: au minimum, respecter les engagements pris lors de la dernière COP; tenir la promesse de mobiliser 100 milliards de dollars en faveur des pays en développement; finir le travail commencé et mettre sur pied le fonds pour les pertes et les préjudices dont la création a été convenue à Charm el-Cheikh; doubler le financement de l’adaptation; réalimenter le Fonds vert pour le climat d’ici à la COP28; faire progresser les plans visant à mettre en place des systèmes d’alerte rapide de sorte que chaque personne sur terre soit protégée d’ici cinq ans; cesser de subventionner les combustibles fossiles et orienter les investissements vers les énergies renouvelables.

Avant la COP28, qui se tiendra en décembre, j’accueillerai en septembre le Sommet sur l’ambition climatique. L’invitation est lancée à tous les leaders, qu’il ou elle soit membre d’un gouvernement, chef d’entreprise, représentant ou représentante de la société civile. Mais il y a une condition: venez avec le projet d’accélérer l’action au cours de cette décennie et avec des plans renouvelés et ambitieux pour atteindre la neutralité carbone – ou bien, je vous en prie, ne venez pas. La COP28 sera l’occasion de dresser le tout premier Bilan mondial – un moment de vérité collective – et d’évaluer où nous en sommes et ce que nous devons faire au cours des cinq prochaines années pour atteindre les objectifs de Paris. Nous devons également donner vie au Cadre mondial de la biodiversité et établir clairement comment mobiliser des ressources suffisantes.

Quant aux gouvernements, ils doivent élaborer des plans concrets pour transformer les subventions qui sont nocives pour la nature en mesures d’incitation en faveur de la préservation de la nature et du développement durable. Agir en faveur des océans, cela veut dire conclure de nouveaux partenariats et faire davantage pour lutter contre la pollution marine, mettre fin à la surpêche, sauvegarder la biodiversité marine, et plus encore. Le Sommet consacré à l’eau, qui se tiendra en mars, doit déboucher sur un programme d’action audacieux en faveur de l’eau, témoignage du degré d’engagement accordé à cet élément vital pour notre planète. L’action climatique est la plus grande opportunité du XXIe siècle de faire progresser tous les Objectifs de développement durable. Le droit à un environnement propre, sain et durable est un droit que nous devons rendre réel pour toutes et tous.

Quatrièmement: le respect de la diversité et l’universalité des droits culturels. Quelle que soit notre origine, où que nous vivions, la culture est l’âme de l’humanité. Elle donne un sens à notre vie. L’universalité et la diversité sont essentielles aux droits culturels. Ces droits perdent tout leur sens si une culture ou un groupe est élevé au-dessus d’un autre. Mais qu’il s’agisse de destruction de sites funéraires sacrés, de conversions religieuses parrainées par l’État ou de programmes dits de rééducation, les droits culturels universels sont attaqués de toutes parts.

L’antisémitisme, le sectarisme antimusulman, la persécution des chrétiens, le racisme et l’idéologie suprématiste blanche sont en marche. Les minorités ethniques et religieuses, les réfugiés, les migrants, les populations autochtones et les membres de la communauté LGBTQI+ sont de plus en plus la cible de la haine, en ligne et hors ligne. Le fait de caricaturer la diversité comme une menace profite à de nombreuses personnes en position de pouvoir. Ils sèment la division et la haine, et utilisent les différences culturelles comme d’une arme. Les plateformes de réseaux sociaux utilisent des algorithmes qui amplifient les idées toxiques et banalisent les opinions extrémistes. Et les annonceurs financent ce modèle économique. Certaines plateformes tolèrent le discours de haine: le premier pas vers le crime de haine.

Le Programme de communication sur l’Holocauste et les Nations Unies et celui sur le génocide des Tutsis au Rwanda, ainsi que la Stratégie et le Plan d’action des Nations Unies pour la lutte contre les discours de haine, sont des exemples de notre engagement à protéger les droits culturels et la diversité dans le monde entier. Nous appelons à l’action toutes celles et ceux qui peuvent influer sur la diffusion de fausses informations et la désinformation sur Internet – gouvernements, autorités de contrôle, décideurs, entreprises technologiques, médias, société civile. Faites barrage à la haine. Installez de solides garde-fous. Soyez responsable de mots qui peuvent être destructeurs.

Dans le cadre de mon rapport sur Notre Programme commun, nous réunirons toutes les parties prenantes autour d’un Code de conduite portant sur l’intégrité de l’information sur les plateformes numériques. Nous nous pencherons également sur l’impact que la mésinformation et la désinformation ont sur de grandes questions d’ordre mondial, notamment la crise climatique.

Cinquièmement: le droit à la pleine égalité des genres. L’égalité des genres est à la fois un droit humain fondamental et une solution à certains des plus grands défis de notre monde. Et pourtant, la moitié de l’humanité est bridée par la violation des droits humains la plus répandue de notre époque. En Afghanistan, les femmes et les filles sont des exilées dans leur propre pays, bannies de la vie publique, et voient chaque aspect de leur vie contrôlé par les hommes. Comme l’a dit une jeune femme: « Nous sommes mortes, et pourtant vivantes. » En Iran, des femmes et des filles sont descendues dans la rue pour réclamer le respect des droits fondamentaux, au prix d’un lourd tribut personnel.

Si les exemples les plus extrêmes retiennent l’attention, la discrimination fondée sur le genre est mondiale, systématique, omniprésente – et elle entrave le développement de chaque pays. Les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes restent énormes, même dans les économies les plus avancées. Moins d’un quart des pays ont atteint la parité des genres dans l’enseignement secondaire supérieur. Au rythme actuel, il faudrait 286 ans pour que les femmes obtiennent le même statut juridique que les hommes partout. Et la situation ne fait qu’empirer.

Au niveau international, certains gouvernements s’opposent désormais à l’inclusion même d’une perspective de genre dans les négociations multilatérales. Nous assistons aussi à une intense remise en cause des droits des femmes et des filles. Les droits sexuels et reproductifs des femmes et leurs protections juridiques sont menacés. Je me retrouve souvent face à des panels exclusivement masculins –ou « manels »– sur des thèmes qui touchent aussi bien les femmes et les filles que les hommes et les garçons. Cette pratique doit être bannie. L’égalité des genres est une affaire de pouvoir. Le patriarcat, s’appuyant sur des millénaires de pouvoir, se réaffirme.

L’Organisation des Nations Unies s’y opposera et continuera de défendre les droits des femmes et des filles partout dans le monde. Dans ce cadre, j’ai demandé un examen indépendant de nos capacités en matière d’égalité des genres à travers tous les piliers de notre travail. Les conclusions et recommandations porteront sur les structures, le financement et le leadership, afin que nous puissions mieux servir les femmes du monde entier. Je redoublerai également d’efforts pour soutenir les mesures –y compris les quotas– visant à combler les écarts de représentation des femmes dans les élections, les conseils d’administration ou les négociations de paix. La Commission de la condition de la femme se concentrera sur les disparités fondées sur le genre dans le domaine des sciences et des technologies, qui exacerbent les énormes inégalités dans le monde numérique. Au sein de notre organisation, je préserverai et consoliderai les progrès réalisés dans les postes de haute direction et je développerai nos efforts à tous les niveaux.

Sixièmement: les droits civils et politiques comme fondement de sociétés inclusives. La liberté d’expression et la participation à la vie politique constituent l’essence même de la démocratie et renforcent les sociétés et les économies. Or, nombreuses sont les régions du monde où ces droits sont menacés, tandis que la démocratie recule. Sous couvert de pandémie de COVID-19, nous avons vu se développer une pandémie de violations des droits civils et politiques. Des lois répressives restreignent la liberté d’exprimer des opinions. Les nouvelles technologies fournissent bien souvent un alibi et des moyens de contrôler la liberté de réunion et même la liberté de circulation. Les militants des droits humains sont souvent harcelés, maltraités, mis en détention et pire encore. L’espace de la société civile se réduit sous nos yeux. Dans un nombre de croissant de pays, les médias sont en ligne de mire. L’année dernière, le nombre de journalistes et de professionnels des médias tués a grimpé de 50 pour cent. Beaucoup d’autres encore ont été harcelés, emprisonnés et torturés.

Pour contribuer à la réalisation de mon Appel à l’action en faveur des droits humains, nous nous employons à faire progresser les libertés fondamentales, à promouvoir une participation plus systématique de la société civile à tous nos travaux et à protéger l’espace civique dans le monde entier. Et nous renforçons notre soutien aux lois et politiques qui protègent les droits à la participation et à la liberté d’expression, y compris la liberté et l’indépendance des médias.

Enfin, nous devons prendre conscience que les menaces auxquelles nous sommes confrontés portent non seulement atteinte aux droits de nos contemporains, mais également aux droits des générations futures. Il s’agit là d’une responsabilité fondamentale – et d’un indicateur déterminant de bonne gouvernance. Pourtant, les générations futures sont trop souvent oubliées.

Le Sommet de l’avenir qui se tient l’an prochain doit placer ces droits au cœur de notre débat mondial: notamment faire la paix avec la nature; garantir un avenir numérique ouvert, libre et inclusif pour tous – avec un Pacte numérique mondial; éliminer les armes de destruction massive; et construire une gouvernance plus juste et plus inclusive. Et qui de mieux placés que les jeunes pour défendre cet avenir. Le nouveau Bureau des Nations Unies pour la jeunesse, qui sera opérationnel cette année, nous permettra d’accroître nos efforts en la matière.

Ce sera également l’occasion de renforcer l’action mondiale et de bâtir une Organisation des Nations Unies prête pour une nouvelle ère – une ONU plus créative, diverse, multilingue et plus proche des personnes que nous servons. Je me réjouis de pouvoir, lundi prochain, informer l’Assemblée générale plus en détail sur Notre Programme commun. Alors que nous évoquons les priorités pour cette année, il est essentiel d’appliquer une approche fondée sur les droits si nous voulons atteindre, à terme, notre priorité absolue: un monde plus sûr, plus pacifique et plus durable.

La Charte et la Déclaration universelle des droits de l’homme indiquent la voie à suivre pour sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Elles sont une source de solutions et une source d’espoir. Puisons dans cet espoir et agissons résolument avant qu’il ne soit trop tard. Le temps presse. Et chaque minute compte.

In defense of Ilhan Omar…

The myth of the « exceptionalism » of the United States, a messianic power with a universal democratic message, is becoming more and more like a moral and political train wreck.

Le texte en français en dessous.

In the United States, the Republican majority in the House of Representatives (one of the two houses of Parliament, along with the Senate) voted (218 to 211) to remove Congresswoman Ilhan Omar from the Foreign Affairs Committee. The grounds for removal include public accusations of politicization of the Intelligence Committee, security risks and years-old comments of an allegedly anti-Semitic nature. That’s all… but no further details.

The truth is that Ilhan Omar is being sanctioned and indicted in particular because of her very strong criticism of Israel’s policies. She had used the following words: « Israel has hypnotized the world » and added « May Allah wake people up and help them see the evils of Israel ». Ilhan Omar has apologized for some of the controversial phrases, but the accusation of anti-Semitism is clearly bogus. Ilhan Omar has voted in favor of parliamentary texts explicitly condemning anti-Semitism, and she stressed that « being opposed to Netanyahu and the occupation is not the same as being anti-Semitic ». She also stated that « drawing attention to the Israeli apartheid regime is a far cry from hating Jews.

We note that she got the support of Bernie Sanders (who is Jewish), and even Nancy Pelosi (former Speaker of the House of Representatives) who said: « I don’t think her intention was anti-Semitic ». Clearly, Ilhan Omar is being punished for her (legitimate) attacks on continued U.S. support for Israel, and certainly for her support of the BDS (boycott, divestment, sanctions) movement against Israeli policy.

Democrats also insist that Ilhan Omar’s expulsion from the Foreign Affairs Committee is the result of a « promise » made by Kevin McCarthy during his election campaign. McCarthy, elected from California, became Speaker of the House of Representatives. Before Ilhan Omar, he had already expelled two Democratic members from the same committee. It should be noted that his « promise » was made in retaliation for the expulsion of two far-right Republicans decided by the previous Democratic majority.

Finally, if Kevin McCarthy is putting all his energy into sanctioning a black American elected official, an ex-immigrant from Africa (of Somali origin), he has refused to sanction Lauren Boebert, elected official (by a narrow margin) from Colorado. Lauren Boebert is a right-wing ultra-conservative who, in her first term, fought to carry a gun in the Capitol and did not hesitate to heckle President Biden when he was talking about his dead son. What elegance…

Finally, Ilhan Omar has obtained the clear support of Jewish NGOs. According to the Israeli daily The Times of Israel (February 2, 2023) « …several Jewish groups, including the activist branch of the Reform movement, had denounced remarks made by McCarthy about Omar. The tone of the letter that was circulated last December was unusually combative for Jewish NGOs, and it suggested that McCarthy himself has flirted more with anti-Semitism than Omar has. As American Jewish organizations, we object to Kevin McCarthy’s pledge to strip Representative Ilhan Omar of her seat on the House Foreign Affairs Committee based on false accusations that she is anti-Semitic or anti-Israel, » the letter noted. « We ourselves may disagree with Congresswoman Omar’s views, but we categorically reject the notion that her political positions or statements of any kind warrant disqualification from serving on the committee.

Kevin McCarthy (perhaps a candidate and potential rival of Donald Trump for the November 2024 presidential election) is often presented as a politician who is less brutal and less vulgar than Trump, which in itself is not a great achievement… but it is clear that his hatred of Ilhan Omar places him in a less than stellar ideological category.

If we needed another demonstration of this radicalized drift of the right in the United States, a radicalization that can be found in many other configurations, in Israel, in Europe and elsewhere, we can recall the obsession of the Republican governor of the state of Florida, Ron DeSantis, who categorically refuses (but without explicit argument) the program (in a pilot phase) of African-American studies proposed to students in American high schools in order to improve their knowledge before university. The program covers history, including slavery and the Haitian revolution, as well as science, art, geography and politics, with contributions from prominent African Americans. Rejection of this program is considered discriminatory.

When Ilhan Omar appeared before the House of Representatives to explain herself and how she claims to « be an American »… the Republican representatives did not give her much of a chance. This is not a coincidence. Obviously, some people want to reject her not for what she says (or not), but for what she is: an African-American woman, Muslim, progressive… Enough to make American « democracy » tremble… The myth of the « exceptionalism » of the United States, a messianic power with a universal democratic message, is looking more and more like a moral and political wreck. 06 02 2023

En défense d’Ilhan Omar…

Le mythe de « l’exceptionnalisme » des États-Unis, puissance messianique porteuse d’un message démocratique universel s’apparente de plus en plus à un naufrage moral et politique.

Aux États-Unis, la majorité républicaine de la Chambre des Représentants (une des deux chambres du Parlement, avec le Sénat) a exclut (par 218 voix contre 211) la députée Ilhan Omar de la Commission des affaires étrangères. Les motifs invoqués accumulent des accusations publiques touchant à la politisation du Comité sur le renseignement, à des risques de sécurité et à des commentaires, datant de plusieurs années, de nature prétendument antisémites. Rien que cela… mais sans autres précisions.

En vérité, Ilhan Omar est sanctionnée et mise en accusation en particulier du fait de ses très vives critiques de la politique d’Israël. Elle avait notamment utilisé ces formules : « Israël a hypnotisé le monde » en ajoutant « qu’Allah réveille les gens et les aide à voir les méfaits d’Israël ». Ilhan Omar s’est excusée pour certaines formules controversées, mais l’accusation d’antisémitisme est manifestement contrefaite. Ilhan Omar a d’ailleurs voté en faveur de textes parlementaires condamnant explicitement l’antisémitisme, et elle a souligné « qu’être opposé à Netanyahou et à l’occupation, ce n’est pas la même chose qu’être antisémite ». Elle a aussi déclaré « qu’attirer l’attention sur le régime israélien d’apartheid est loin de haïr les juifs ».

On note qu’elle a obtenu le soutien de Bernie Sanders (qui est juif), et même celui de Nancy Pelosi (ex-présidente de la Chambre des Représentants) qui a déclaré : « je ne pense pas que son intention était antisémite ». A l’évidence, Ilhan Omar est sanctionnée pour ses attaques (légitimes) contre le soutien permanent des États-Unis à Israël, et certainement pour son appui au mouvement BDS (boycott, désinvestissements, sanctions) à l’encontre de la politique israélienne.

Les Démocrates insistent aussi sur le fait que cette expulsion d’Ilhan Omar de la Commission des affaires étrangères résulte d’une « promesse » faite par Kevin McCarthy lors de sa campagne électorale. McCarthy, élu de Californie, est devenu président de la Chambre des Représentants. Avant Ilhan Omar, il avait déjà expulsé deux élus Démocrates de la même Commission. A noter que sa « promesse » avait été faite en rétorsion à l’exclusion de deux Républicains d’extrême droite décidée par la précédente majorité démocrate.

Enfin, si Kevin McCarthy met toute son énergie a sanctionner une élue américaine noire, ex-immigrée venant d’Afrique (d’origine somalienne), il a en revanche refusé de sanctionner Lauren Boebert, élue (de justesse) du Colorado. Lauren Boebert est une ultra-conservatrice d’extrême droite qui, au cours d’un premier mandat, a bataillé pour porter une arme au sein du Capitole, et n’a pas hésité à chahuter le Président Biden alors que celui-ci parlait de son fils décédé. Quelle élégance…

Enfin, Ilhan Omar a obtenu le soutien très net d’ONG juives. Selon le quotidien israélien The Times of Israël (du 2 février 2023) « … plusieurs groupes juifs, et notamment la branche activiste du mouvement Réformé, avaient dénoncé des propos tenus par McCarthy sur Omar. Le ton du courrier qui avait été diffusé en décembre dernier était inhabituellement combatif pour des ONG juives, et il laissait entendre que McCarthy lui-même a davantage flirté avec l’antisémitisme que cela n’a été le cas d’Omar. En tant qu’organisations juives américaines, nous nous opposons à la promesse faite par Kevin Mc Carthy de priver la représentante Ilhan Omar de son siège à la Commission des affaires étrangères de la Chambre sur la base d’accusations mensongères qui ont laissé entendre qu’elle serait antisémite ou anti-israélienne », notait la missive. « Nous pouvons nous-mêmes être en désaccord avec les opinions de la membre du Congrès Omar, mais nous rejetons de manière catégorique l’idée que ses positionnements ou ses déclarations politiques quelles qu’elles soient justifient que sa présence au sein de la commission soit disqualifiée ».

Kevin McCarthy (peut-être candidat à la candidature et rival potentiel de Donald Trump pour la présidentielle de novembre 2024) est souvent présenté comme une homme politique moins brutal et moins vulgaire que Trump, ce qui en soi n’est pas une grande performance… mais on voit bien que sa hargne contre Ilhan Omar le range dans une catégorie idéologique peu reluisante.

S’il fallait une autre démonstration de cette dérive radicalisée de la droite aux États-Unis, radicalisation que l’on retrouve dans bien d’autres configurations, en Israël, en Europe et ailleurs encore, on peut rappeler l’obsession du gouverneur républicain de l’État de Floride, Ron DeSantis, qui refuse catégoriquement (mais sans argument explicite) le programme (en phase pilote) d’études afro-américaines proposé aux élèves des lycées américains afin d’améliorer leurs connaissances avant l’Université. Il y est question d’histoire, notamment de l’esclavage, de la révolution haïtienne, mais aussi de sciences, d’art, de géographie, de politique… avec des contributions de personnalités afro-américaines. Le refus de ce programme est une mise à l’index discriminatoire.

Lorsqu’Ilhan Omar est intervenue devant la Chambre des Représentants pour s’expliquer et pour dire en quoi et comment elle revendique « d’être américaine »… les élus Républicains ne lui ont guère laissé plus de chance. Ce n’est pas un hasard. A l’évidence, certains veulent la rejeter non pas pour ce qu’elle dit (ou pas), mais pour ce qu’elle est : une femme afro-américaine, musulmane, progressiste… De quoi faire trembler la « démocratie » américaine… Le mythe de « l’exceptionnalisme » des États-Unis, puissance messianique porteuse d’un message démocratique universel s’apparente de plus en plus à un naufrage moral et politique. 06 02 2023

Syrie : une crise d’une complexité et d’une ampleur inimaginables, selon l’envoyé de l’ONU.

Photo ONU/Loey Felipe. Geir O. Pedersen, Envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, fait un exposé devant le Conseil de sécurité.

ONU Info – Paix et sécurité, le 25 janvier 2023 unnews@un.org

Devant le Conseil de sécurité, mercredi 25 janvier, Geir Otto Pedersen, Envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, a déploré une double crise humanitaire et économique aux proportions épiques dans ce pays, sur fond de persistance des affrontements armés, mais il a fait part d’une intensification du travail diplomatique et du dialogue entre les parties en Syrie.

« Le peuple syrien reste pris au piège d’une profonde crise humanitaire, politique, militaire, sécuritaire, économique et des droits de l’homme d’une grande complexité et d’une ampleur presque inimaginable », a déclaré Geir O. Pedersen devant les quinze membres du Conseil.

L’Envoyé spécial a ajouté que les Syriens restent profondément divisés sur leur avenir, faute d’une vision politique commune indispensable au progrès d’un véritable processus politique.

Plus encore, de nombreuses questions touchant le conflit ne sont plus depuis plusieurs années du seul ressort des Syriens, a rappelé Geir O. Pedersen. Le pays reste de facto divisé en plusieurs tronçons, où cinq armées étrangères, plusieurs groupes armés syriens et des terroristes inscrits sur la liste du Conseil de sécurité, sont tous actifs sur le terrain.

La plus grande crise de déplacement de populations au monde

Aux graves abus et violations du droit international humanitaire et des droits humains dans toute la Syrie s’ajoute une double crise humanitaire et économique aux proportions épiques due, selon l’Envoyé spécial, à plus d’une décennie de destruction, de corruption et de mauvaise gestion, aux sanctions, à l’effondrement financier libanais, à la pandémie de COVID-19 et à la guerre en Ukraine.

Notant qu’environ la moitié de sa population d’avant-guerre reste déplacée, Geir O. Pedersen a prévenu que la plus grande crise de déplacement au monde et l’une des plus importantes depuis la Seconde Guerre mondiale, est aussi un moteur d’instabilité dans toute la région, qui contribue aussi au trafic illicite de drogues.

Une indispensable solution politique globale

« Ce conflit a besoin d’une solution politique globale – rien d’autre ne peut fonctionner », a-t-il réitéré devant le Conseil de sécurité. Mais cette solution n’est malheureusement pas imminente ».

L’Envoyé spécial a décliné devant le Conseil de sécurité la liste impressionnante de ses rencontres avec les responsables des parties syriennes et les dirigeants politiques régionaux, européens, russes et américains impliqués dans la résolution du conflit et a mentionné les contacts sécuritaires et militaires entre la Syrie, la Türkyie et la Russie ces derniers mois, avant de faire un bilan provisoire des multiples priorités du processus politique souhaité par l’ONU.

Geir O. Pedersen, évoquant l’objectif d’un retour au calme et de la diminution des risques d’escalade militaire, n’a pu présenter qu’un tableau mitigé. Si l’escalade dans le Nord-Est s’est atténuée, les bombardements, les tirs de roquettes et les affrontements intermittents se sont poursuivis le long de toutes les lignes de contact, impliquant un large éventail d’acteurs, dont le gouvernement, l’opposition armée, la coalition des Forces démocratiques syriennes (FDS) et le groupe terroriste HTS (Hay’at Tahrir al-Sham), inscrit sur la liste du Conseil de sécurité, qui ont lancé plusieurs attaques transfrontalières le mois dernier.

Par ailleurs, il a noté que des frappes de drones turcs ont été signalées dans le nord-est et des frappes israéliennes ont eu lieu dans la campagne de Damas et à l’aéroport de Damas. Le groupe Daech, quant à lui, reste actif, « avec des cellules dormantes qui tuent des militaires et des civils ».

Autant de raison, aux yeux de l’Envoyé spécial, de « tenter de préserver et d’approfondir le calme, de protéger les civils et de consolider la mosaïque d’accords et d’arrangements existants en un cessez-le-feu à l’échelle nationale », tout en cherchant une approche coopérative pour lutter contre les groupes terroristes, conforme au droit international sur la protection des populations civiles.

Des progrès dans l’acheminement de l’aide humanitaire

Geir O. Pedersen s’est aussi félicité de l’adoption à l’unanimité de la résolution 2672 du Conseil de sécurité début janvier, qui a permis de proroger, certes pour six mois seulement, le passage par la frontière turque d’une aide humanitaire vitale pour des millions de personnes en Syrie, au moment où l’ampleur des besoins à l’intérieur de la Syrie est au pire niveau depuis le début du conflit, sur fond de crise économique, de dégradation des services de base et d’urgence absolue dans les camps de déplacés.

Sur le front du processus politique, l’Envoyé spécial n’a pu que rappeler son espoir de voir le Comité constitutionnel réaliser des progrès plus substantiels à Genève.

Abordant le dossier des détenus et des personnes disparues, il a dit attendre avec impatience les progrès dans la mise en place d’une institution pour les personnes disparues telle qu’elle a été demandée par le Secrétaire général de l’ONU. Il a par ailleurs rappelé que ces questions de protection des civils font partie des facteurs principaux cités par les réfugiés pour expliquer leur décision de ne pas retourner en Syrie.

Restaurer la confiance et engager le dialogue avec la société civile

L’Envoyé spécial a jugé prioritaire, aussi, de mettre en place des mesures initiales de renforcement de la confiance, assez « précises, concrètes, réciproques et vérifiables pour avoir un impact positif sur la vie des Syriens » et aider les parties à progresser dans un environnement « sûr, calme et neutre sur la voie de la mise en œuvre de la résolution 2254 » de l’ONU sur le règlement politique en Syrie.

A ce titre, il a rappelé son dialogue permanent avec les Syriens de tous niveaux et les acteurs de la société civile, les femmes en premier lieu, pour réaliser des progrès en matière de protection des civils, de gouvernance locale dans le cadre d’un future processus politique. « Les femmes et les hommes syriens avec qui nous sommes en contact continuent d’espérer que ce conflit prendra fin d’une manière qui permette aux individus de vivre dans la dignité », a conclu Geir O. Pedersen.

A la fnac des halles…

« Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine »

Éditions du Croquant

Trois conférences-débats autour de mon livre « Poutine, l’OTAN et la guerre »:

Le 22 novembre à Brest à l’invitation de l’Université Européenne de la Paix, le 1er décembre à l’invitation de la Fédération du PCF du Val de Marne, et le 7 décembre à l’invitation de Pugwash-France principalement sur les questions du nucléaire militaire, à l’École Normale Supérieure. Des échanges sur le fond quant aux analyses nécessaires et aux enjeux politiques dans une actualité brulante et préoccupante.

N’investissez pas dans la colonisation en Palestine.

Plus de 700 institutions financières entretiennent des relations économiques avec des entreprises actives dans la colonisation illégale des territoires palestiniens. Parmi elles : de grandes banques françaises. C’est ce que révèle le nouveau rapport publié par la coalition d’ONGs Don’t buy into occupation (DBIO). Leur travail dévoile ces flux financiers qui soutiennent directement des violations grave des droits humains en Palestine.

Le nouveau rapport de la coalition « Don’t Buy into Occupation » (DBIO), comptant 24 organisations dont La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’association France Palestine Solidarité, révèle le soutien de centaines d’institutions financières à des entreprises liées à la colonisation de territoires palestiniens. Ces activités impliquent la construction illicite de colonies, des services aux colons et la surveillance des populations palestiniennes en territoire occupé. Ceci à raison de près de 300 milliards de dollars américains en prêts, souscriptions et détention d’actions et obligations.

Les institutions financières, dont des grands acteurs français tels BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole ou encore le Groupe BCPE – qui ont décidé de soutenir à raison de 150 Millions USD des entreprises pourtant liées à la colonisation – ont l’obligation de s’assurer que leurs activités ne participent pas à la perpétuation des colonies et de leur expansion illégale.

https://www.france-palestine.org/Rapport-Devoiler-les-flux-financiers-dans-les-colonies-illegales-israeliennes

Comores, Mayotte, un résultat du néocolonialisme français.

La violation de l’intégrité territoriale, affirmée par l’ONU, de l’archipel des Comores a fait de Mayotte une poudrière.

Un article d’Alain Ruscio pour histoirecoloniale.net

https://histoirecoloniale.net/Comores-Mayotte-un-resultat-du-neo-colonialisme-francais-par-Alain-Ruscio.html

La « Revue Nationale Stratégique 2022 » modèle otanien, modèle fallacieux.

Une étude critique du document officiel – Jacques Fath – 19 novembre 2022

La Revue Nationale Stratégique 2022 assume un alignement décomplexé sur l’OTAN. Elle définit ses ennemis et prépare la France aux guerres de haute intensité… sans traiter les enjeux globaux et les grands problèmes du monde porteurs de défis à la sécurité des peuples et à la paix.

Emmanuel Macron a présenté le 9 novembre 2022 à Toulon la nouvelle Revue Nationale Stratégique 2022 (RNS 2022). Cette RNS 2022, prend la suite de celle qui fut élaborée en 2017 puis actualisée en 2021. Il s’agit d’adapter la politique de défense et de sécurité de la France dans un contexte marqué en particulier par la guerre en Ukraine, déclenchée par Vladimir Poutine le 24 février dernier. Cette RNS a vocation à préparer une nouvelle Loi de programmation militaire pour les années 2024 à 2030 (LPM 2024-2030). Cette nouvelle LPM recouvrira donc les deux dernières années de la précédente (LPM 2019-2025).

Notons en préalable que cette RNS 2022 a déjà subi de vives critiques, notamment d’origine parlementaire. Cette Revue, en effet, n’a pas fait l’objet d’un vrai temps de réflexion et de débat comme c’est une évidente nécessité, et une pratique pourtant rentrée dans les habitudes. Il faut souligner qu’au nom de l’urgence (selon les informations à ce jour disponibles), ce document a été rédigé dans un cadre restreint, dans une démarche d’ouverture donc très limitée, et dans une célérité jugée souvent d’autant plus excessive que le contexte international en général, et la guerre en Ukraine en particulier, devraient évidemment contraindre à un processus substantiel d’analyse collective. C’est probablement pour cette contestable raison d’urgence que l’idée quelques fois avancée d’un nouveau Livre blanc défense et sécurité nationale (LBDSN) a manifestement été abandonnée. Un tel travail aurait impliqué la mise en place d’une Commission spéciale chargée d’organiser une période de consultations indispensables, de réflexion et de rédaction… En sachant que ce processus classique ne signifie pas pour autant une démarche de débat inclusif et démocratique respectant tous les courants politiques. L’expérience l’a amplement démontré dans un système institutionnel au sein duquel le pouvoir exécutif et surtout le Président de la République détiennent, sans aimer le partager, l’essentiel du pouvoir de décision.

Notons aussi que le texte de cette Revue, tel qu’il a été rendu public, est un texte expurgé de certains contenus qualifiés de « sensibles », et réservés à une version « classifiée ». On constate ainsi que le modèle français d’élaboration stratégique tend à prendre exemple sur la tradition américaine des Revues qui s’imposent à chaque nouveau Président élu, avec les versions classifiées (accès réservé) ou non classifiées (publiques). Il est dommageable qu’en France cette RNS 2022 puisse avoir elle aussi ses versions secrètes. Mais nous allons voir que la France n’épouse pas seulement les formes américaines de l’expression stratégique.

Il reste que le processus d’élaboration d’un document officiel essentiel à la formulation d’un pouvoir régalien, celui de la défense, aura été marqué par une carence démocratique d’un niveau rarement atteint, au moins dans l’histoire récente. Enfin, au-delà du processus problématique de son élaboration, et d’un langage parfois abscons, ce document pose aussi de très sérieux problèmes de fond. Cette étude critique vise à en soulever quelques uns.

1) Une contradiction majeure entre une autonomie stratégique comme projet, et un alignement stratégique otanien comme réalité revendiquée de façon décomplexée.

La RNS 2022 est on ne peut plus explicite sur un engagement euro-atlantique non seulement consenti mais volontariste de la France. Le partenariat stratégique avec les États-Unis est qualifié de « fondamental » (page 43) tandis que cette Revue, dans le chapitre des objectifs stratégiques, définit la France en tant « qu’allié exemplaire dans l’espace euro-atlantique » (page 39). Ce choix otanien fut rarement, sinon jamais, exprimé auparavant avec une détermination aussi décomplexée.

En quoi doit-on constater qu’il y a là une contradiction avec l’ambition exprimée, elle aussi avec insistance, d’une autonomie stratégique pour la France et pour l’Union européenne ? La réponse semble évidente. Il faut cependant noter que le texte de la RNS rappelle à plusieurs reprises le rôle « spécifique » de la France au sein de l’Alliance atlantique, et sa vocation de « puissance d’équilibre ». Il est donc nécessaire de préciser les choses. La formule « puissance d’équilibre » comporte un certain flou. Elle cherche manifestement à désigner un « équilibre » entre les impératifs d’une alliance et l’autonomie de décision. Cette notion d’équilibre s’inscrit en réalité dans ce qui est devenu, au fil des années, et même des décennies, un mantra et un mythe : l’indépendance politique et la souveraineté stratégique française. Il s’agit d’un mythe car l’appartenance à l’Alliance atlantique et à l’organisation militaire de l’OTAN constitue en soi un cadre assujettissant de contraintes politiques et stratégiques. L’Agenda OTAN 2030 (1), qui fut adopté par le sommet de l’OTAN tenu le 14 juin 2021 à Bruxelles, tend d’ailleurs à renforcer cette réalité et à définir une OTAN plus politique et plus politiquement directrice, après des mois de vives controverses internes et publiques, notamment du fait de la Turquie. Cet Agenda acte la nécessité d’un rôle stratégique plus important des Européens au sein de l’OTAN (ce n’est pas la première fois), une OTAN dont la vocation implique la nécessité d’assurer le respect par tous des principes et des engagements politiques collectifs. La guerre en Ukraine rajoute aujourd’hui au consensus recherché des pays de l’Alliance, sur l’idée de l’unité indispensable dans un choix politique commun. Enfin, l’interopérabilité recherchée des armées (c’est à dire leur capacité à agir ensemble en dépit des modèles stratégiques, des normes, des modes opérationnels, des équipements militaires différents…) s’impose dans la durée comme un mode d’intégration politico-militaire puissant.

En vérité, la France, si prompte à employer la rhétorique de l’autonomie, se conduit dans les faits, et ce n’est pas d’aujourd’hui, comme un membre de l’OTAN très déterminé, assumant un rôle souvent moteur dans les exercices militaires et les initiatives stratégiques de l’Alliance, capable notamment d’assurer un rôle de « nation cadre » dans des missions opérationnelles. Emmanuel Macron l’a souligné pour valoriser la capacité française à se conduire comme un pays leader au sein de l’Alliance. De facto, la France est un des meilleurs éléments de l’OTAN. La RNS 2022 confirme ce choix avec une certaine allégresse.

L’Alliance atlantique et son organisation militaire, son « concept stratégique » commun, son rôle politique, ses documents d’orientation, son commandement intégré (donc unique), et les processus de l’interopérabilité… tout cela converge effectivement pour faire de l’appartenance à l’Alliance, en dépit des affirmations contraires, un véritable processus d’intégration stratégique et de contrainte politique. Même si, en contradiction avec les réalités, la France se dit en permanence libre de ses choix. Pour appuyer son discours elle rappelle qu’elle n’appartient pas au Groupe des Plans nucléaires de l’OTAN. Cette non appartenance apparaît aussi comme le maintien d’une fiction au regard des faits et des textes officiels. Tous les documents de l’Alliance, depuis des années, utilisent volontairement les mêmes mots et la même formulation afin d’exprimer, sans aucune contestation de Paris, le fait que la force nucléaire française joue un rôle dissuasif propre contribuant au renforcement global de la dissuasion de l’OTAN. Enfin, Emmanuel Macron assume très explicitement l’idée que l’arsenal nucléaire français est objectivement une force de dissuasion à dimension européenne. Cela dans un contexte ou l’UE et l’OTAN ne cessent de renforcer leur identité de vision stratégique et leur coopération. Il est d’ailleurs rappelé dans le texte de la RNS 2022 (page 31) que les forces nucléaires françaises jouent un « rôle essentiel » pour la sécurité de l’espace euro-atlantique. L’arsenal nucléaire français s’inscrit bien dans un consensus stratégique euro-atlantique renforcé et dans la défense collective de l’OTAN. C’est sans équivoque.

L’ensemble des constats qui précèdent touchent à l’évidence mais il est nécessaire de rappeler ces faits afin de mettre en lumière cette consternante contradiction entre la rhétorique officielle française sur l’autonomie et la souveraineté, et la réalité de l’appartenance très assumée de la France à une vraie politique de bloc stratégique. Le texte même de la RNS 2022 le confirme dans une clarté d’expression qui ne laisse aucune interrogation : « aussi – est-il spécifié page 9 – la Revue Nationale Stratégique 2022 s’inscrit-elle dans la continuité et en complément de la Boussole stratégique de l’Union européenne (UE) et du concept stratégique de l’OTAN adoptés cette année. Elle vise à décliner ces stratégies en intégrant nos spécificités nationales ». Vous avez bien lu : la RNS 2022 s’inscrit « dans la continuité et en complément du concept stratégique de l’OTAN »… Difficile de faire plus clair. Et dans un tel cadre, que peuvent bien valoir les « spécificités nationales » ici invoquées ? L’OTAN les intègre explicitement en les considérant comme un facteur utile à la stratégie commune pour compliquer les calculs stratégiques des adversaires de l’Alliance. Dans l’organisation des alignements, il n’y a pas une tête qui dépasse.

2) Rhétorique de la puissance d’équilibre et de l’approche globale

La RNS 2022 souligne encore (page 13) que « la robustesse de nos partenariats, le maintien d’un haut niveau d’interopérabilité avec les États-Unis, notre capacité à construire des alignements stratégiques permanents ou temporaires dans un environnement mouvant conditionneront plus sûrement notre influence globale et notre poids dans le développement d’un environnement plus stable ». Il y a là une façon d’expliquer que le rôle effectif de la France, sa capacité à peser dans l’ordre international, est directement fonction de son alignement stratégique sur les États-Unis et sur l’OTAN. Alors, comment concilier un tel aveu (hors de Washington, point de salut !) avec l’affirmation de la France comme puissance d’équilibre qui « refuse de d’enfermer dans une logique de bloc » (page 15). La formulation d’une France « puissance d’équilibre » n’a pas lieu d’être. A l’évidence, la puissance française, telle qu’elle est aujourd’hui, doit être requalifiée dans sa réalité otanienne et dans le rôle que le pouvoir lui attribue ainsi pour l’avenir. La RNS 2022 est un document officiel insincère.

Cette Revue stratégique suggère aussi de curieux constats quant à la vérité de la puissance française à laquelle, de façon étonnante, il est attribué une capacité « d’approche globale pour jouer pleinement son rôle de puissance d’équilibre » (page 7). Une approche globale est une caractéristique des rares puissances qui ont les moyens d’une maîtrise de ce niveau stratégique de summum. Il n’est pas évident, loin de là, que la France puisse se prévaloir, ni aujourd’hui, ni demain, d’une telle ambition. Cependant, il est dit aussi, de façon plus réaliste, que « nos capacités militaires nous permettent de produire des effets opérationnels… » Des effets opérationnels… donc militaires, donc des effets limités, même si, au final, ils peuvent avoir des dimensions politiques. Selon cette formulation (contradictoire avec la précédente), la France n’aurait donc pas un potentiel suffisant pour imposer des transformations globales ou de contexte. C’est ici aussi très clair. Ces formulations très opposées (où est la cohérence?) semblent traduire la difficulté à décrire et accepter la vérité du poids réel français dans un ordre international ultra-hiérarchisé, et de plus en plus militarisé dans lequel le niveau requis de la puissance nécessaire pour jouer un rôle effectif de prééminence, d’autorité et de transformation nécessite des moyens très élevés, des capacités de défense de plus en plus considérables et une capacité d’approche globale. On peut penser que pour la France, le saut à effectuer est probablement hors d’atteinte d’ici 2030…

On ne peut pas ne pas en conclure que la France, avec cette RNS 2022, prétend se choisir un rôle potentiel de grande (?) puissance, par ses alliances (l’OTAN en particulier) et par son choix volontariste de contribution très active à la course aux armements et à la militarisation. Cette militarisation, cependant, est initiée, propulsée surtout par une stratégie américaine centrée sur le pivot vers l’Asie et la volonté de contrer la montée en puissance de la Chine. Les États-Unis veulent réaffirmer pour cela une suprématie stratégique et militaire qui, elle, s’inscrit évidemment dans une « approche globale » qui ne relève pas de la rhétorique.

Tout ceci nous conduit à estimer que cette Revue définit un projet de défense et un modèle d’armée incertains, contestables et aventureux qui tendent à se situer au-delà des capacités de la France. Cette situation est doublement problématique. Elle induit une analyse stratégique de l’ordre international actuel qui nécessiterait un vrai débat de fond. Mais celui-ci est dans les faits évacué. Soulignons aussi le danger qu’il y a pour la France à vouloir définir une approche qui dépasse ses moyens dans un contexte où notre pays, mais aussi la Grande Bretagne et la Russie apparaissent aujourd’hui comme des puissances dépassées du 20ème siècle. Cela dans un ordre international maintenant ultra-dominé par les États-Unis et par la Chine, deux acteurs de prépondérance en rivalité stratégique totale, qui vont déterminer et structurer les mutations, les événements, et peut-être même les catastrophes du 21ème siècle… hélas possibles si rien n’est entrepris pour les contrecarrer. Et c’est maintenant qu’il faut y penser.

Du contenu de cette Revue stratégique, on retire vraiment la conviction que les autorités françaises ne veulent pas mesurer ce qu’elles devraient faire dans ce monde actuel du risque et de la guerre. En vérité, le choix français est celui de la recherche frénétique des moyens nécessaires pour figurer à la table des grands dans un ordre international et des rapports de forces qui, dans les faits, la submergent. Un ordre international dans lequel la Grande-Bretagne, plus militariste et plus alignée que jamais sur Washington, n’a pas fait la preuve de l’efficacité de son concept de « Global Britain » pourtant conçu pour réaffirmer un leadership stratégique renouvelé après le Brexit. Tandis que la Russie de Poutine montre en Ukraine les limites de sa puissance dans un échec stratégique aux conséquences probablement durables. A l’évidence, les puissances européennes majeures de la Guerre froide sont aujourd’hui singulièrement relativisées et diminuées.

3) Une stratégie élaborée pour les grandes guerres sans mesurer les conséquences de celle qui est en cours

Cette RNS 2022 est un projet stratégique qui repose sur la préparation à la guerre, sur l’économie de guerre, sur la participation à la militarisation et à la confrontation stratégique globale à partir d’un axe et d’une intégration euro-atlantique très affirmés. Ce choix soulève des questions essentielles et des contradictions importantes.

Comment concilier un tel projet aussi confrontationnel vis à vis de la Russie, alors que celle-ci, face à la résistance ukrainienne et à l’intense soutien des puissances occidentales, fait la preuve qu’elle n’a plus les ressorts stratégiques et les moyens d’une puissance hégémonique majeure, y compris sur le plan militaire conventionnel. Déjà, Barak Obama avait osé la formulation d’une Russie devenue acteur « régional » . Ce qui est formellement inexact du fait de l’existence de l’arsenal nucléaire russe. On ne peut échapper, de toutes façons, à l’échec stratégique de Vladimir Poutine en Ukraine. Comme dit le Colonel Michel Goya, la Russie a voulu mettre en place un modèle d’armée de riches sans en avoir les moyens (2). La Guerre froide, ses enjeux et ses rapports de forces sont une période bien dépassée.

Pourtant, la RNS 2022 affirme (page 10) que « la rupture introduite par la guerre et l’irréversibilité des choix stratégiques russes imposent d’anticiper une confrontation avec Moscou ». Dans un entretien sur France Inter, le 9 novembre 2022, Bruno Tertrais, Directeur-adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) souligne à l’inverse « qu’on imagine pas un scénario d’invasion massive de la France, comme ça a été le cas pour l’Ukraine ». Un tel constat, évidemment, ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de risques d’une guerre de haute intensité par exemple entre la Russie et un État membre de l’OTAN et/ou de l’UE… mais cela tend tout de même à relativiser les hypothèses de guerre, c’est à dire de grande guerre en Europe. Cela nécessiterait un vrai débat. On sait d’ailleurs que le cumul des budgets de la défense des pays de l’OTAN est plus de 10 fois supérieur au budget russe. Le texte de la RNS 2022 comporte d’ailleurs quelques allusions à cette réalité, et plus précisément à l’avenir de la puissance russe comme « enjeu dimensionnant » (comme mesure) pour les projets stratégiques occidentaux à l’issue de la guerre (page 9, §18). Mais il faut bien le constater, la Revue engage une stratégie faite pour les grandes guerres avant même de pouvoir évaluer vraiment les conséquences de celle qui est en cours.

Alors, pourquoi la France, dans ce contexte, s’engage-t-elle sur une stratégie de surmilitarisation et de confrontation stratégique avec la Russie comme adversaire désigné ? Les sanctions vont effectivement continuer à affaiblir relativement mais progressivement la Russie qui mettra des années à reconstituer une armée conventionnelle crédible en quantité et en qualité. Plus généralement, on peut constater l’affaiblissement structurel de la Russie d’abord avec l’effondrement de l’URSS en 1990/1991, et puis aujourd’hui même, dans la guerre, sous la pression de la stratégie américaine, sous le poids économique et politique énorme de l’effort de guerre, et en raison des fragilités et des insuffisances inhérentes au modèle russe d’armée. Cet affaiblissement devrait imposer tout autre chose qu’une Revue stratégique faite pour lier le rôle français à l’hégémonie américaine dans une course épuisante à la puissance. Mais la France choisit d’en rajouter en s’alignant dans les faits sur le choix américain d’utiliser la guerre en Ukraine comme une opportunité à saisir dans le but d’affaiblir la Russie. Bien sûr, il y a en même temps la volonté de préserver un équilibre de puissance et d’ascendance politique en Europe, à côté de l’Allemagne qui s’adapte elle aussi en force, en réaffirmation très atlantiste, et en rivalité avec la France. On voit ainsi que le choix d’Emmanuel Macron aujourd’hui ressemble en tous points à celui de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci décida, en novembre 2007, la réintégration officielle de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Il s’agissait déjà d’attacher le rôle français au train stratégique des puissances occidentales. C’est toujours le même calcul : tenter de conserver de la puissance et des marges de manœuvre, essayer d’éviter une relativisation et un affaiblissement de son rôle en s’intégrant dans un cadre otanien qui, dans la réalité, conduit au contraire à l’acceptation d’un alignement stratégique et d’un rôle secondaire. C’est un engrenage descendant. C’est la logique illusoire qui s’impose lorsque les moyens dont on dispose se situent au bas de l’échelle véritable de la puissance dans le monde actuel.

La France ne peut que perdre en choisissant de boxer dans une catégorie qui n’est pas la sienne… Comment faire autrement ? Cette question-là devrait être posée. Elle ne l’est pas puisque le pouvoir, aujourd’hui comme hier, ne veut pas avouer qu’il essaie d’accéder à un rôle de puissance en s’alignant sur les États-Unis et leurs choix stratégiques, et en s’intégrant totalement dans le cadre de l’OTAN.

4) Le choix réel de l’endiguement de la Chine en Indopacifique avec Washington et l’OTAN

La RNS 2022 confirme l’engagement des puissances occidentales dans une convergence recherchée pour coordonner un « containment » (endiguement et confrontation) de la Chine. L’OTAN et ses États membres se coordonnent dans l’action politique, militaire et stratégique pour effectivement contrer la Chine. Les alliés asiatiques les plus proches de Washington et des Européens ont d’ailleurs participé au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022. L’Alliance ne cache pas sa volonté de resserrer ces partenariats asiatiques face à l’affirmation de puissance chinoise. Le nouveau concept stratégique adopté lors de ce sommet traite d’ailleurs explicitement de la Chine comme enjeu pour le monde occidental et pour l’OTAN. Certes, la France a formulé un positionnement spécifique selon lequel l’Alliance doit en rester à son domaine transatlantique. La Chine serait donc hors champ de l’OTAN. Nous allons voir que nous en sommes très loin dans un contexte international où la guerre en Ukraine et la confrontation avec la Chine constituent de facto un seul et même enjeu stratégique global dicté par les logiques de puissance et les visées hégémoniques. Non seulement les États-Unis veulent profiter d’un contexte inédit pour faire reculer l’adversaire historique de la guerre froide, mais ils ont maintenant besoin de l’affaiblissement russe pour pouvoir gérer leur pivot asiatique, se concentrer sur l’enjeu chinois sans être devant la nécessité d’avoir à traiter deux adversaires majeurs en même temps. Certes, le texte de la RNS 2022 n’approuve pas explicitement cette priorité stratégique américaine « de temps long » contre la Chine, mais cette modération dans le propos est loin de traduire la réalité.

Il ne suffit pas de rappeler que le cadre OTAN doit rester circonscrit à la dimension euro-atlantique. Il faut au moins ouvrir le débat politique sur la question de la puissance chinoise et des relations que l’on doit entretenir avec Pékin. Surtout lorsque dans les faits et dans les textes, la France se targue d’avoir des présences de souveraineté et des moyens, y compris militaires, susceptibles de contribuer concrètement aux initiatives des alliés occidentaux dans l’Indopacifique. C’est ce qu’elle a déjà fait à plusieurs reprises. En 2019, par exemple, les autorités françaises ont fait naviguer une frégate dans le détroit de Taïwan, initiative qui suscita une vive réaction de Pékin. En 2020/2021, elle assuma, en très bonne entente avec les États-Unis, l’Australie et d’autres partenaires des occidentaux, une mission stratégique de longue projection (7 mois) dans cette même zone Indopacifique et en Mer de Chine, avec un dispositif militaire naval comprenant le sous-marin nucléaire d’attaque Émeraude.

Choisir d’affirmer sa présence militaire et de patrouiller dans une zone de confrontation aiguë ne peut évidemment pas être considéré comme un acte neutre ou anodin. C’est au contraire afficher sa volonté d’assurer une présence dans un contexte explicite de rapports de forces. Florence Parly, comme Ministre de la défense, avait d’ailleurs avancé le projet de faire naviguer tous les ans des patrouilles maritimes dans la zone. La Marine comme l’Armée de l’air et de l’espace déploient maintenant régulièrement des missions militaires de nature stratégique en Indopacifique afin d’identifier la France comme acteur de puissance, malgré des moyens singulièrement limités au regard de la dimension des enjeux et de l’importance des forces en présence, chinoises et américaines, dans cette immense zone à cheval sur l’Océan indien et sur l’Océan pacifique.

Dans leur Stratégie de défense en Indopacifique rendue publique en mai 2019, les autorités françaises annoncent vouloir renforcer les partenariats avec les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon en particulier. Elle souligne l’importance de ses alliances, et dit vouloir soutenir ses partenaires régionaux. Et elle situe d’emblée cette stratégie nationale « dans le cadre de la compétition sino-américaine… ». Il y a donc bien un choix stratégique français de se situer au côté des États-Unis dans les confrontations actuelles avec la Chine. Et ici encore, on constate que la question politique essentielle n’est pas posée. La France doit-elle vraiment s’aligner sur cette priorité asiatique et chinoise américaine, aux implications stratégiques et militaires potentiellement énormes ?

Le texte de la RNS 2022 cite à plusieurs reprises, comme une référence, la stratégie Indopacifique de l’UE (effectivement plus précise sur les enjeux de sécurité), mais jamais explicitement la stratégie française (très générale), même si la Revue en décline quelques orientations ? Pourquoi cette préférence ? Afin de faire prendre en charge cet enjeu de très grande dimension à 27 ? Afin de limiter les inquiétudes que pourraient légitimement susciter l’assurance d’un engagement militaire français au côté de Washington contre la Chine, en cas de conflit armé?

Il reste que la RNS 2022 ne pose pas la question : que ferait la France en cas d’affrontement militaire direct sino-américain en Mer de Chine ou à propos de Taïwan ? Pourquoi cette question n’est-elle pas posée clairement alors que pour bien des experts et des responsables militaires, en particulier américains, il ne s’agit pas de savoir si un tel affrontement aura lieu, mais quand il se produira. Un amiral de la Navy a d’ailleurs récemment confirmé son évaluation selon laquelle une telle épreuve devrait intervenir d’ici 2027 (3). Les États-Unis seraient-ils pressés d’en découdre avant que la Chine ne devienne un adversaire trop puissant ?

Une guerre sino-américaine en Asie prendrait une telle dimension et présenterait de tels dangers que nul ne peut faire l’impasse sur le risque militaire qui comprendrait évidemment des aspects nucléaires. Alors, pourquoi les autorités françaises choisissent de ne pas poser la question ? A moins que cela ne figure dans la version de la Revue non expurgée des questions sensibles… Il reste que la France devra faire des choix en cas de guerre ou de menace de guerre sino-américaine. Une telle guerre, n’en doutons pas, serait d’abord un dantesque affrontement de puissances majeures pour la domination, et pour de grands intérêts stratégiques, économiques, technologiques. Une participation à un tel conflit armé correspondrait-il à l’intérêt national et à la vision du monde dont notre pays devrait se faire le porteur ? Certainement pas… Mais est-ce qu’il n’y aurait pas pour la France l’opportunité de jouer un rôle diplomatique, notamment avec l’ONU et d’autres acteurs européens et asiatiques, afin d’empêcher un tel affrontement, afin de contribuer à dessiner des terrains d’entente, à trouver des options politiques de stabilisation durable et de solution négociée. Voilà encore une question qui méritait d’être posée au moins pour ouvrir un débat et favoriser la prise d’initiative de prévention.

5) Construire de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui 

La RNS 2022 décrit donc une ambition stratégique particulièrement problématique. Une ambition probablement trop élevée, nous l’avons déjà souligné. Trop élevée au regard de ce qu’est la puissance française. Et trop militarisée pour correspondre aux exigences de la sécurité internationale aujourd’hui. Quelles que soient les investissements capacitaires et stratégiques qui pourront être réalisés, on a du mal à croire comment la France, d’ici 2030, au-delà de la défense de son territoire métropolitain et ultra-marin pourrait devenir un acteur stratégique capable, comme le décrit le texte (page 27), de s’engager dans un conflit de haute intensité, de peser en Europe et dans l’espace euro-atlantique, en Méditerranée et en Mer rouge, d’être pourvoyeuse de sécurité « dans une zone allant de l’Afrique subsaharienne au Golfe arabo-persique en passant par la Corne de l’Afrique », et, enfin, de contribuer à la stabilité de la zone Indopacifique… Quels que soient les nouveaux moyens qui seront acquis, la marche à franchir par la France pour concrétiser d’aussi vastes intentions est très haute, certainement trop, alors que la fin de Barkhane comme opération géographiquement, militairement et politiquement ingérable, montre à quel point la priorité au militaire pour « rétablir de la sécurité » dans les crises multiples du mode de développement est une illusion et un puits sans fond.

La somme et le sens des ambitions présentées semble beaucoup trop importante pour être crédible. Ce constat est d’autant plus incontournable que dans cette ambition-là devront figurer des investissements très lourds sur le plan militaire : renouvellement des deux composantes de l’arsenal nucléaire, reconstitution d’une force conventionnelle « robuste », remplacement décidé du porte-avions Charles de Gaulle par un nouveau porte-avion nucléaire (et interrogation sur un 2ème porte-avions), réalisation – au coût rédhibitoire – des projets d’avion et de char d’initiative franco-allemande : le Système de combat aérien du futur (SCAF) et le Système principal de combat terrestre (MGCS). Enfin, l’objectif d’une économie de guerre, concept maximisé dans sa vocation, mais très flou dans sa définition (les mots et la chose font d’ailleurs problème), devrait se traduire par des investissements en termes de stocks stratégiques financièrement pesants.

En suivant l’ordre de marche de la RNS 2022, la France s’engagerait dans une montée astronomique et dangereuse des coûts du fait de choix stratégiques contribuant donc à la militarisation des relations internationales et à la course aux armements, y compris pour la mise au point d’armements de très haute technologie impliquant l’hyper-vélocité (ou hypersonique), l’intelligence artificielle, les armes à énergie dirigée (à rayonnement), les satellites et les systèmes spatiaux, les systèmes d’armes létales autonomes, jusqu’au « soldat augmenté » c’est à dire le soldat transformé physiquement et psychologiquement par des technologies qui permettent, pour le combat, un dépassement des « limites » dites initiales de l’individu.… Sur l’ensemble de ces enjeux décisifs pour l’avenir la RNS 2022 ne dit rien. Pas un mot. On aimerait donc que les autorités françaises se décident enfin à rendre publiques les intentions, les recherches engagées et les programmes en cours (et leur coût) sur ces hautes technologies militaires du futur qui vont élargir les domaines de la guerre, générer de nouveaux risques et exacerber le poids intrusif des logiques de puissance…Les guerres du futur ne méritent-elles pas quelque information et débat ? Est-ce trop demander ?

La France doit-elle tout faire ? A quel prix ? Dans quelle vision stratégique d’ensemble et pour quel rôle dans le contexte international actuel ? La RNS 2022 peine à répondre à ces questions parce qu’elle n’apparaît ni réaliste, ni sincère, et trop souvent silencieuse. Certes, le texte présenté pourra, semble-t-il être modifié, et la LPM qui suivra devra nécessairement apporter les précisions indispensables. Mais en considération des choix et de l’esprit dominant, on peut craindre dès maintenant une pression énorme sur les finances publiques, sur les budgets sociaux et sur ce que beaucoup appellent, de façon inacceptable, le coût excessif de l’état providence. Déjà, en 2015, le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre avait critiqué les Français qui, selon lui, « préfèrent les douceurs de l’état providence, cet opium des nations qui, par un processus d’enchaînements pervers conduit à leur engourdissement ». En conséquence, pour que la France soit « défendue », il avait avancé comme une nécessité impérieuse (4) le choix de restructurer complètement l’ensemble du budget national en assurant la priorité aux dépenses régaliennes, en particulier la défense et la sécurité (il ajoutait la diplomatie et la justice). En soulignant ainsi que « la réforme du modèle économique et social français constitue une priorité absolue ». Si l’économie de guerre se présente comme une destruction sociale, alors il faut se poser la question : renforce-t-on la France en affaiblissant encore ses logiques économiques et en aggravant les difficultés de vie pour des millions de personnes ?

On constate d’ailleurs que cette Revue Nationale Stratégique 2022 ne traite pas la question des dépenses ou des augmentations de coûts que les choix annoncés vont inévitablement et globalement provoquer. On ne trouve que des allusions furtives à « une remontée en puissance collective » et à la nécessité d’assumer « collectivement davantage de responsabilité en matière de dépenses » (page 14). Il est cependant signalé aussi, et c’est tout de même un peu plus significatif, que la norme définie en 2014 par l’OTAN (2 % du PIB en dépenses de défense dont au moins 20 % pour l’acquisition d’équipements majeurs) ne serait plus un niveau à atteindre mais un « plancher » nécessaire « pour être à la hauteur de la rupture stratégique provoquée par la guerre en Ukraine… » (page 39-40). Il est évident qu’un tel plancher est conçu pour permettre d’aller nettement au-delà, par exemple jusqu’à 3 % du PIB. La Pologne a annoncé ce niveau pour 2023. Tous les pays européens se sont engagés à des augmentations (5). Naturellement, plus le PIB des pays considérés est élevé, plus l’augmentation va conduire les dépenses de défense à des niveaux élevés. C’est le cas pour l’Allemagne, mais aussi, en Asie, pour le Japon. Si Tokyo décidait d’atteindre déjà les 2 % du PIB, cela ferait du Japon une des premières puissances militaires au monde, en considération de son budget défense. La France reste aujourd’hui dans le flou, mais elle pourrait se fixer un tel horizon à 3 %. C’est dans le débat… L’objectif non dit est-il d’éviter de se voir trop dépasser par l’Allemagne ?

Jusqu’où ? Jusqu’où la France et l’UE, dans l’esprit de cette Revue, pourront ainsi contribuer à une telle stratégie de préparation à la guerre, de course aux armements et d’alignement sur le plus puissant ? La situation internationale actuelle, incertaine, risquée et dangereuse, appelle autre chose qu’une escalade sans limite et une surenchère militarisée sans que soit jamais posée la question essentielle : comment peut-on et comment doit-on construire de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui ?

La France alimente une rhétorique d’autonomie stratégique, de responsabilité, de multilatéralisme et de paix… mais dans les faits elle s’engage dans cette course à la guerre en suivant très concrètement la logique de puissance américaine et la stratégie de Washington fondée d’abord sur l’endiguement de la Chine, la compétition et la confrontation avec Pékin, et l’affirmation d’une suprématie non contestée. C’est ce qui va continuer à prédominer dans l’ordre international. La ligne de confrontation ne se situe pas entre le « camp » des démocraties contre celui des autocraties, thèse idéologique éculée de toutes les administrations américaines depuis des lustres. Ce qui ne signifie pas, évidemment, que l’enjeu démocratique est négligeable… Mais il ne peut pas être posé ainsi dans cette caricature d’approche idéologique. La ligne d’affrontement structurante est déterminée par la compétition ouverte entre les deux plus grandes puissances pour l’hégémonie stratégique et la domination. La France et l’Europe démontrent leur faiblesse et leur suivisme par leur incapacité (leur non volonté) de proposer une stratégie alternative qui puisse conduire à autre chose qu’une exacerbation de la situation. A force de se préparer à la guerre, le B. A. BA de la diplomatie et du politique sont relégués et étouffés dans un processus qui ressemble à la juste formule de l’historien Christopher Clark décrivant comment les Européens, à l’été 1914, ont marché à la guerre, comme des somnambules, en préparant ainsi les conditions d’une des plus grandes catastrophes mondiales de l’histoire contemporaine. Évidemment, nous n’en sommes pas là, dans une perspective aussi noire. Évidemment. Le contexte, à conditions de le vouloir, peut permettre d’agir et de trouver les moyens de faire baisser les tensions internationales, de pousser partout au dialogue, de construire des alternatives à l’utilisation de la force, et notamment de sortir de cette impasse terrible de la guerre en Ukraine.

6) La question du politique

Bien sûr, on peut se dire que nombre de questions absentes de la version publique de la RNS 2022 figurent peut-être dans la version classifiée, non expurgée des questions dites sensibles. Si c’est le cas, comment le justifier ? La RNS 2022 prétend, en effet, « promouvoir durablement l’esprit de défense dans la société et l’État » et développer « les forces morales individuelles du citoyen » concernant la résilience collective. Il est question aussi de développer l’attractivité du métier des armes. Il est souligné que la stratégie française doit concerner jusqu’aux associations et la population. De façon plus nette encore, la RNS 2022 souligne que « l’engagement de toute la nation est une nécessité » (page 34). On ne voit pas comment le texte présenté pourrait satisfaire vraiment à une telle exigence d’implication de toute la nation.

Comment, en effet, crédibiliser une telle ambition en restant dans un flou persistant et en soustrayant à la connaissance du public de vraies questions posées et des enjeux essentiels conditionnant les décisions en matière de défense ?.. On ne peut présenter un document stratégique officiel aussi important en restant dans l’approximation et le refus du débat. Cette Revue stratégique donne vraiment le sentiment d’avoir été bâclée et surtout verrouillée.

Le pouvoir exécutif ne peut pas se féliciter de voir les citoyens et les citoyennes résister à tout, à la Covid, à la guerre, à la crise climatique, à la crise sanitaire et du système de santé, à la crise énergétique, à l’inflation et au coût de la vie… et ne pas être à la hauteur des attentes. Pour le peuple français dans son ensemble, à des degrés très divers, et hormis les privilégiés de la fortune et du pouvoir, l’état du monde et de la société sont devenus un harcèlement au quotidien auquel il faut bien faire face. Pour eux, il n’y a pas de « quoi qu’il en coûte ». Pourtant, la Présidence de la République et le Gouvernement estiment ne pas devoir informer sérieusement sur les enjeux à venir, sur le futur des insécurités et la réalités des menaces, c’est à dire sur le monde qu’ils contribuent eux-mêmes à construire… Évidemment, estimer que le peuple n’a pas la maturité nécessaire pour juger et affronter ces défis, voilà qui n’est pas un comportement politique acceptable.

La RNS 2022, on peut le dire ainsi, manque son objectif : clarifier les enjeux, proposer des choix pertinents, permettre la réflexion, ouvrir le débat. Emmanuel Macron souligne en introduction la nécessité d’une stratégie française et européenne « face à un bouleversement des équilibres mondiaux ». Quant on se fixe un tel dessein, il faut savoir être crédible. Et cette question de la crédibilité, en revanche, est bel et bien posée.

La RNS 2022 fait de l’influence une fonction stratégique. Cette caractérisation de l’influence comme processus stratégique peut être interprétée comme une forme de relativisation ou réduction du rôle international possible de la France. En effet traditionnellement, l’influence (6) ne peut pas définir, ne peut pas constituer la puissance à elle seule. La puissance c’est bien autre chose. Certes, que la capacité d’influence puisse mesurer le poids relatif et le rôle circonscrit de la France dans le monde, voilà qui est peut-être une approche réaliste. Mais on peut se demander si l’influence française est encore en situation de peser en quoi que ce soit, par exemple en Afrique ou au Proche-Orient, des zones qui sont historiquement classées comme relevant d’une influence traditionnelle française. Au Proche-Orient la France ne pèse plus.

Une tout autre question est alors posée : l’influence peut-elle être prioritairement considérée comme une fonction de la puissance, donc de la capacité à exercer une certaine force, un pouvoir, une ascendance ? Est-ce une conception pertinente de la part de la RNS 2022 ? Pourquoi tout ramener à la puissance et ainsi à l’exercice de la force ? L’influence devrait d’abord être mesurée comme une capacité à jouer un rôle à travers la diplomatie et les engagements de politique étrangère… Mais on assiste à une décomposition du rôle diplomatique et politique de la France depuis des années. Cette décomposition s’est progressivement accentuée au fil des décennies, au fur et à mesure de l’avancée du processus de réintégration de la France dans la « famille occidentale » et dans l’organisation militaire de l’OTAN, en symbiose avec les choix stratégiques américains et otaniens. Ce que certains appellent le « gaullo-mitterrandisme » (formule toute faite pour désigner une soit-disant constante de la politique française d’indépendance depuis la fin de la Seconde guerre mondiale) est un fantasme. Ni la France, ni l’UE ne sont aujourd’hui en capacité de proposer une stratégie d’autonomie politique et stratégique véritable (hors OTAN) pourtant réitérée à satiété dans le texte de la RNS 2022. C’est la situation qui s’impose concernant la guerre en Ukraine (on l’a déjà souligné), alors qu’il faudra bien qu’un processus diplomatique puisse ouvrir la voie à une règlement négocié fondé à la fois sur des principes fondamentaux (non acquisition de territoires par la force, respect des frontières internationalement reconnues…), et sur des accords particuliers de droit et de sécurité collective portant par exemple sur des statuts institutionnels et stratégiques sous garantie multilatérale dans le cadre ONU et/ou OSCE. Loin d’une approche de cette nature, la France et l’UE se sont insérées dans la stratégie américaine visant des intérêts stratégiques globaux, notamment l’affaiblissement russe, y compris en rapport direct avec la question de la confrontation avec la Chine. La guerre, mesure ultime de la puissance, écrase tout y compris les velléités d’autonomie qui n’ont de toutes façons pas de réalité tangible dans le monde stratégique occidental. On assiste à l’effondrement durable du bien-fondé et de l’opportunité du politique. Et l’alignement stratégique des Européens sur Washington aura rarement atteint un tel niveau depuis la fin de la Guerre froide.

Le problème le plus grave soulevé par cette RNS 2022 se situe donc à la fois dans la nature de l’analyse proposée, et dans la contradiction manifeste entre les valeurs, les principes revendiqués ou annoncés, et la réalité des choix français. Ce document, comme ceux des administrations américaines successives, pointe la Russie et la Chine comme menaces essentielles, immédiate pour l’une, et prioritaire pour l’autre. La Russie et la Chine constituent évidemment des défis qu’il convient de mesurer pour ce qu’ils sont, avec lucidité et responsabilité. Il s’agit donc pour la France d’adapter une stratégie qui soit pertinente et politiquement positive. Cela implique un temps de débat démocratique indispensable concernant les problématiques stratégiques concernant la Russie, la Chine et les États-Unis. Il ne peut y avoir d’autonomie politique sans un tel effort.

Il faut aussi constater que cette hyper-concentration sur les défis de la puissance peut conduire à une sous-estimation de la globalité des risques et des menaces inhérentes à l’ordre international actuel : déstabilisations sociales et politiques, inégalités, injustices, dominations et prédations de plus en plus légitimement contestées, montée de la violence et des radicalismes les plus réactionnaires, affirmation des logiques de puissances et du rôle de puissances émergentes, décomposition de l’architecture internationale des traités de sécurité collective, affaiblissement du rôle de l’ONU et du multilatéralisme, négation récurrente des droits humains… nous vivons un monde de risques exacerbé, et une « société du risque ». Cela devrait impliquer une réflexion de fond, bien au-delà du militaire, sur la crise du mode de développement et sur les insécurités structurantes de l’ordre international et du monde. Celles-ci posent à tout le monde de grandes questions sur les paramètres devant guider les réponses aux inquiétudes et aux attentes sociales, écologiques et démocratiques des peuples pour une sécurité humaine globale.

7) Un livre blanc diplomatie et politique étrangère ?

Dans l’ordre international actuel, les tensions, les risques et les dangers de guerre ne cessent de monter du fait de l’accumulation de facteurs négatifs : escalade des rivalités, compétitions stratégiques, logiques de puissance, course aux armements, militarisation de la pensée stratégique et primauté de la force… Dans ce contexte périlleux où les uns et les autres ont leur responsabilité, la France devrait faire le choix de se mettre, avec une grande détermination, au service du besoin de dialogue, de diplomatie, de politique et d’éthique en politique, de concertation, de négociation, de droit, de coopération et de solidarité… Les alternatives positives peuvent prendre tant de formes utiles. La France devrait rappeler les pratiques et les règles d’un ordre international politiquement soutenable qui puisse laisser toute la place à la réflexion collective et à l’élaboration de solutions durables concernant les enjeux globaux et la crise du mode développement. Elle devrait en particulier se donner la tâche de contribuer au renforcement du rôle des Nations-Unies, dans ses buts et ses principes, par la priorité au multilatéralisme.

La RNS 2022 affirme d’ailleurs que le multilatéralisme est le choix correspondant aux engagements de la France. Une telle affirmation mériterait en soi tout une analyse critique. On observe d’ailleurs trop souvent que cet engagement est à géométrie très variable. En témoigne, au-delà des discours, le choix consternant d’un soutien permanent à la politique israélienne, y compris dans ses aspects les plus inacceptables : occupation militaire et colonisation de la Palestine, installation d’un régime d’apartheid, mépris du droit international et des résolutions de l’ONU, répression militaire systématique et brutale… La politique israélienne est un outrage permanent à la Charte des Nations-Unies et aux valeurs humaines universelles. On ne peut la soutenir sans risquer une accusation de complicité. Dans un article du quotidien Le Monde, Justin Vaïsse, fondateur du très officiel Forum de Paris sur la paix, ancien Directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Ministère de l’Europe et des affaires étrangères écrit à juste titre :  « l’universalisme et le multilatéralisme sont vus comme des principes à géométrie variable que les Occidentaux ont institués lorsqu’ils étaient dominants, au milieux du 20ème siècle, et qu’ils instrumentalisent à leur guise à présent. » (7)

Aujourd’hui, on planifie la défense par des Livres blancs, par des lois de programmation, par des Revues stratégiques et des budgets contraignant qui servent à durablement à imposer des choix politiques et militaires. L’idée n’est jamais venue à aucun gouvernement (semble-t-il), que l’on pourrait bâtir la même chose pour d’autres domaines. Pourquoi ne pas prévoir l’élaboration régulière d’un Livre blanc diplomatie et politique étrangère afin d’identifier les enjeux, de (re)définir les choix et les réponses possibles, engager le débat public, cela dans un cadre de valeurs et de respect des textes fondamentaux de principes et de droit rédigés au 20ème siècle, au premier rang desquels la Charte des Nations-Unies ? Est-ce trop demander de revenir a ce qu’on appelle la responsabilité collective comme alternative aux logiques de puissance. Personne ne dit que s’est une chose facile… mais ceux qui préfèrent la confrontation, l’escalade des tensions et la guerre pourraient finir un jour par regretter amèrement de ne pas avoir essayé autre chose…

NOTES :

1) Il s’agit d’un rapport élaboré par 10 experts dont Hubert Védrine pour la France. Le groupe de travail ayant élaboré ce rapport fut co-présidé par Thomas de Maizière, ancien ministre allemand de la défense, et West Mitchell, ancien secrétaire d’état américain aux affaires européennes et eurasiennes.

2) « Audition de Michel Goya : quelles leçons tirer de la guerre en Ukraine ? », Sénat 2 novembre 2022. https://www.youtube.com/watch?v=aZe5diu87sk

3) Voir « L’US Navy confirme ses craintes d’une annexion de Taïwan par Pékin d’ici 2027 », Meta-Défense, 21 10 2022 https://meta-defense.fr/2022/10/21/lus-navy-confirme-ses-craintes-dune-annexion-de-taiwan-par-pekin-dici-2027/

4) Voir « La dernière bataille de France », Vincent Desportes, Gallimard, 2015.

5) En 2020, les États membres de l’UE ont consacré 232 milliards de dollars à leur défense, soit 1,6 % de leur PIB en moyenne. Fin 2021, plusieurs pays de l’Union dépassent ou atteignent les 2 % : la Grèce (2,8 %), l’Estonie, la Lettonie, la Finlande, la Roumanie (2,3 %), la Pologne (2,2 %), la France, le Portugal et la Lituanie (environ 2 à 2,1 %). La Grande Bretagne est à 2,3.

6) L’influence est souvent assimilée à ce qu’on appelle le « soft power », notion un peu différente, plus proche de l’idée de rayonnement ou de pouvoir d’attraction.

7) « La logique de guerre gagnera du terrain si les fossés continuent de s’approfondir entre l’Est et l’Ouest ainsi qu’entre le Nord et le Sud », Justin Vaïsse, Le Monde, 09 11 2022.

Un débat sur le fil des actualités concernant la guerre en Ukraine

J’ai participé à « LCI Midi » le jeudi 03 novembre 2022 (de 12 à 15 h.)

Il est possible de revoir cette (longue) émission à partir du lien suivant :

https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-lci-midi-du-jeudi-03-novembre-2022-2237527.html


« Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine »

En librairie ou auprès des éditions du Croquant (15 euros).

https://editions-croquant.org

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre inter-étatique en Europe, fait silence sur trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités et les périls d’un monde chaotique, et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force. Ce livre contient aussi, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, d’importants et significatifs documents officiels américains et russes, préalables au déclenchement de la guerre…

« 13Ensemble. Lettres du procès des attentats du 15 novembre 2015. »

Ce livre qui nous parle de mémoire, de vérité et de justice traduit avec force et à sa façon un moment d’histoire et un grand procès.

« Poutine, l’OTAN et la guerre… »

Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine

Très bientôt en librairie ou en commande aux éditions du Croquant (15 euros).

https://editions-croquant.org

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre inter-étatique en Europe, fait silence sur trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités et les périls d’un monde chaotique, et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force. Ce livre contient aussi, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, d’importants et significatifs documents officiels américains et russes, préalables au déclenchement de la guerre…

« 13Ensemble. Lettres du procès des attentats du 13 novembre »

Un livre de Juliette Reinhart (auteure) et Constance Peillon (illustration)

Les Éditions du Génépi, 24 euros

De septembre 2021 à juin 2022, pendant 10 mois s’est tenu le procès des attentats du 13 novembre. Tous les jours pendant 10 mois la Justice a rassemblé les pièces d’un immense puzzle. Tous les jours pendant 10 mois…

Pour la plupart des parties civiles, impossible de mettre sa vie entre parenthèses, d’assister à tout. Alors pour elles nous nous sommes glissées sur les bancs du procès. Nous avons écouté, écrit, dessiné. Chaque matin nous leur avons envoyé quelques mots et coups de crayon. Tout au long du chemin, avec elles, nous avons tissé un lien. Ce livre, c’est ces lettres. Les nôtres, telles que nous leur avons adressées au fil des journées d’audience. Et certaines des leurs, reçues en réponse. Ce livre, c’est pour qu’elles puissent garder, si elles le souhaitent, un souvenir de nos échanges pendant ce procès.

Si vous lisez ces lignes et n’avez jamais mis les pieds au procès, jamais porté le fardeau du cordon de partie civile, jamais comme elles été marqués dans votre corps et dans votre âme, ce livre est aussi pour vous. Ce soir-là, comme tous les Français, vous avez tremblé, vous êtes restés scotchés à votre télé, pétrifiés… Dans ces pages, vous découvrirez l’histoire des autres qui est aussi la vôtre.

« Poutine, l’OTAN et la guerre. Sur les causes et les enjeux d’une sale guerre en Ukraine »

Mon nouveau livre, très bientôt en librairie ou chez l’éditeur :

éditions du Croquant  (15 euros)    https://editions-croquant.org/

Mon nouveau livre,

bientôt en librairie et chez l’éditeur :

Poutine, l’OTAN et la guerre

Sur les causes et les enjeux véritables d’une sale guerre en Ukraine

Jacques Fath

aux éditions du Croquant

L’accablante responsabilité d’une guerre ne peut échapper à celui qui décide de la déclencher en dépit de ses conséquences tragiques et des risques, y compris nucléaires, qu’elle fait peser sur le monde. Cette crise majeure nous projette dans un futur incertain, alors que le multilatéralisme, l’ONU et les exigences de la sécurité collective, si nécessaires, ont déjà tellement reculé dans les relations internationales.

La pensée unique et les caricatures idéologiques qui n’ont cessé d’accompagner ce retour de la guerre en Europe, fait silence sur les trente années post-Guerre froide d’une page d’histoire déterminante. Trente années de tensions, d’hostilités et de rivalités de puissances qui ont contribué à réunir toutes les conditions d’un conflit de haute intensité dont le peuple ukrainien paie aujourd’hui le prix le plus élevé.

Comprendre les causes de cette guerre, l’erreur stratégique de Poutine, mais aussi le rôle décisif des États-Unis et de l’OTAN est indispensable au regard des effets de dégradation profondes dont ce conflit est porteur quant au monde de demain. Cette guerre en Ukraine est un enseignement in vivo sur les réalités d’un monde chaotique et sur la prévalence de stratégies fondées sur l’affirmation de la puissance et l’exercice de la force.

Ce livre contient, en français et en intégralité, et pour certains initialement confidentiels ou en accès restreint, des documents officiels importants préalables au déclenchement de la guerre…

Les puissances nucléaires isolées…

Un article de Marc Finaud, vice-président de l’Initiative pour le Désarmement Nucléaire (IDN).

Deux importantes conférences internationales consacrées aux armes nucléaires se sont tenues en juin 2022 à Vienne et en août 2022 à New York et se sont soldées par des résultats entièrement opposés. La Réunion des États parties au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), en l’absence des puissances nucléaires et de la plupart de leurs alliés, a adopté un plan d’action substantiel. La Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) a failli adopter un document final quasiment vidé de toute substance, finalement rejeté par la Russie à cause de la situation autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine. Une nouvelle preuve que ce sont bien les puissances nucléaires qui empêchent tout progrès vers le désarmement nucléaire en faveur duquel elles se sont pourtant engagées il y a plus d’un demi-siècle.

La Réunion de Vienne : un modèle de démocratie internationale

Le TIAN, adopté par 122 États aux Nations unies le 7 juillet 2017, est entré en vigueur le 21 janvier 2021 et a, à ce jour, été signé par 86 pays dont 66 l’ont ratifié. La première Réunion de ses États parties prévue par le traité s’est tenue du 21 au 23 juin 2022 à Vienne. Alors que tout le processus ayant abouti au traité avait été boycotté par les puissances nucléaires et leurs alliés, il est intéressant de noter que plusieurs pays de l’OTAN, tout en refusant de le signer, ont participé comme observateurs à la Réunion : l’Allemagne, la Belgique, la Norvège et les Pays-Bas (qui accueillent sur leur sol des bombes nucléaires américaines), ainsi que l’Australie (sous parapluie nucléaire américain) et la Finlande et la Suède, candidates à l’adhésion à l’OTAN. Autant de raisons de qualifier le front de l’OTAN de « fissuré ».

Dans un climat de dialogue largement ouvert aux contributions de la société civile, dont ICAN, lauréat du Prix Nobel de la Paix 2017, les participants ont adopté un rapport contenant une déclaration solennelle et un plan d’action substantiel. On peut en retenir les éléments suivants :

  • En ayant à l’esprit le cas de l’agression russe en Ukraine, ils sont dits « alarmés et consternés par les menaces d’utilisation d’armes nucléaires et par la rhétorique nucléaire de plus en plus stridente » et ont condamné « sans équivoque toutes les menaces nucléaires, qu’elles soient explicites ou implicites et quelles que soient les circonstances. »
  • En effet, « loin de préserver la paix et la sécurité, les armes nucléaires sont utilisées comme des instruments de politique, liés à la coercition, à l’intimidation et à l’exacerbation des tensions. Cela met en évidence, aujourd’hui plus que jamais, le caractère fallacieux des doctrines de dissuasion nucléaire, qui reposent et s’appuient sur la menace de l’utilisation effective des armes nucléaires et, partant, sur les risques de destruction d’innombrables vies, de sociétés, de nations, et de conséquences catastrophiques à l’échelle mondiale. »
  • Aussi les participants ont-ils « regretté» et se sont dits « profondément préoccupés par le fait qu’(…) aucun des États dotés d’armes nucléaires et leurs alliés sous le parapluie nucléaire ne prend de mesures sérieuses pour réduire leur dépendance à l’égard des armes nucléaires » et que les puissances nucléaires « dépensent des sommes considérables pour maintenir, moderniser, mettre à niveau ou étendre leurs arsenaux nucléaires et accordent une plus grande importance et un rôle accru aux armes nucléaires dans les doctrines de sécurité. »
  • Dans leur Plan d’action, les participants sont convenus de mettre en œuvre 50 mesures, en vue notamment :

A- d’agir en faveur de l’universalité du TIAN, en mettant en particulier l’accent sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires,

B- de travailler à la mise en place de l’autorité prévue par le traité pour en vérifier le respect, et continuer à faire progresser la vérification du désarmement nucléaire,

C- de se concerter avec la société civile et les pays ayant effectué des essais nucléaires ou employé des armes nucléaires en vue de l’assistance aux victimes et à la remise en état de l’environnement prévues par le traité,

D- d’appuyer les travaux du Groupe consultatif scientifique prévu par le traité et promouvoir l’expertise scientifique sur le désarmement nucléaire,

E- de promouvoir la synergie entre le TIAN et les autres traités relatifs aux armes nucléaires (TNP, Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires),

F- de promouvoir l’égalité des genres dans la mise en œuvre du traité.

Au total, un résultat non négligeable, largement dû à la mobilisation de la majorité des États du monde et de la société civile en vue de démontrer aux tenants de la dissuasion nucléaire les risques qu’ils font peser sur toute l’humanité. Certes, objectera-t-on, ces derniers étaient absents et n’ont pu empêcher l’adoption de ce programme ambitieux. Mais, précisément, s’ils avaient sincèrement voulu influencer ce processus, ils auraient pu y participer. Que se passe-t-il lorsqu’ils sont présents, comme dans le cadre du TNP ?

La Conférence d’examen du TNP : le règne du veto des puissances nucléaires

Le TNP, entré en vigueur en 1970, prévoyait une conférence d’examen tous les cinq ans en vue d’en examiner la mise en œuvre. Ces dernières années, la conférence de 2000 et celle de 2021 avaient adopté des documents finaux substantiels contenant un rappel des obligations du traité dans ses trois « piliers » (la non-prolifération, le désarmement nucléaire et les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire) et de nouvelles avancées. Toutefois, la plupart de ces engagements, tout comme l’article VI du TNP sur le désarmement, étaient restés lettre morte. En 2015, les États-Unis ont opposé leur veto au projet de document final car ils s’opposaient à une conférence sur la zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient, rejetée par Israël, État non-partie au TNP. La Conférence de 2022, reportée deux fois depuis 2020 à cause de la pandémie, a vu de nouveau un État « doté », la Russie, empêcher le consensus sur un projet de document final à cause d’un paragraphe reconnaissant la souveraineté de l’Ukraine sur sa centrale nucléaire de Zaporijjia occupée par l’armée russe.

Faut-il en conclure que, si la Russie s’était jointe au consensus, la Conférence aurait fait avancer la cause du désarmement, de la non-prolifération et de la réduction du risque nucléaire ? Les avis sont partagés et tout dépend de l’aune à laquelle ces progrès auraient été comparés. Un fait est indéniable : les différentes moutures du document final, initialement proposées par les présidents des commissions de la Conférence, ont été, au cours des négociations, vidées de plusieurs avancées qui y figuraient, supprimées à l’initiative des puissances nucléaires.

Il en va ainsi :

  • de la recommandation à ces États d’adopter la doctrine nucléaire du non-emploi en premier afin de réduire le risque de recours aux armes nucléaires. Cette proposition, issue d’un Document de travail présenté par plusieurs ONG dont IDN, soutenue par le Secrétaire général de l’ONU, s’est notamment heurtée à l’activisme de la délégation française.
  • de l’idée, contenue dans une Lettre ouverte de milliers de personnalités, de se fixer comme objectif d’achever le désarmement nucléaire au plus tard en 2045, pour le 100ème anniversaire de la création de l’ONU. Là encore, les puissances nucléaires, dont la France, se sont opposées à toute mention d’une date.
  • de la référence à la Déclaration et au Plan d’action de la Réunion des États parties au TIAN. Les États « dotés » et certains membres de l’OTAN l’ont écartée et ont seulement concédé « reconnaître » l’existence de ce traité.

Si toutefois on compare le « quasi-document » final de 2022 à celui qui avait failli être adopté en 2015, force est de noter quelques avancées, principalement dues à la persévérance des représentants de la société civile à la Conférence d’examen, finalement écartés lors des tractations finales. Ainsi, figurent dans le projet le plus récent les dispositions suivantes qui étaient absentes en 2015 :

  • la « profonde préoccupation » du fait que le risque de recours aux armes nucléaires soit plus élevé que pendant la guerre froide,
  • « l’urgence » de la réduction des arsenaux nucléaires et du rôle des armes nucléaires dans les doctrines militaires,
  • la « nécessité » pour les États « dotés » de faire suivre d’actions concrètes leur déclaration selon laquelle « une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit donc pas être menée »,
  • la satisfaction devant « l’attention accrue » accordée à l’assistance aux victimes et à la remise en état de l’environnement du fait des dommages causés par les armes et les essais nucléaires,
  • la « préoccupation » devant la menace ou l’emploi de la force en violation de la Charte des Nations unies contre l’intégrité territoriale de tout État,
  • la « reconnaissance » envers les mesures de réduction du risque nucléaire adoptées par certains États,
  • « l’inquiétude » des États « non dotés » face à la modernisation des arsenaux nucléaires,
  • l’appel envers les États « dotés » afin qu’ils fassent preuve de plus de transparence sur leurs arsenaux et leurs doctrines.

Au total, même si ces dispositions avaient été adoptées, le plus important eût été qu’elles soient appliquées, contrairement aux engagements précédents. Le prochain cycle d’examen du TNP commencera en 2023 et s’achèvera par une nouvelle Conférence d’examen en 2026. Le travail accompli cette année sera pas pour autant inutile car il offrira une base solide pour les négociations futures et l’action de la société civile, stimulée par les avancées permises grâce au TIAN. Il est d’ores et déjà clair que les puissances nucléaires et leurs alliés qui s’accrochent à la dissuasion nucléaire ne pourront indéfiniment ignorer la détermination des États et des ONG pour lesquels cette politique, loin d’assurer la sécurité de ses partisans, constitue une menace existentielle pour le monde entier.

Marc Finaud

Marc Finaud est un ancien diplomate de carrière. Il travaille désormais comme formateur pour jeunes diplomates et officiers au sein du Centre de Politique de Sécurité de Genève (GCSP) dans tous les domaines de la sécurité internationale. Au cours de sa carrière diplomatique, il a été affecté à plusieurs postes bilatéraux (URSS, Pologne, Israël, Australie) ainsi qu’à des missions multilatérales (CSCE, Conférence du Désarmement, ONU). Il est titulaire de Masters en Droit international et en Sciences politiques. Il a aussi été Collaborateur scientifique de l’Institut des Nations unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR) (Programme sur les Armes de destruction massive). Au sein d’IDN, il a la responsabilité d’assurer les relations internationales et diplomatiques de l’association. Il participe au Comité de rédaction.

Le rabot de Monsieur Encel.

J’ai lu « Les voies de la puissance », ouvrage écrit par Frédéric Encel (1), docteur en géopolitique (habilité à diriger des recherches), professeur de relations internationales et de sciences politiques, maître de conférence à SciencesPo Paris, membre du Comité de lecture de la revue Hérodote.

C’est surtout le sous-titre qui m’a poussé à acheter ce livre : « penser la géopolitique au XXIè siècle ». On se dit que l’ambition présentée est élevée, et qu’elle tombe à point nommé dans un contexte de guerre, de tensions montantes et de risques majeurs. Et de complexités multiples. Et puis la quatrième de couverture vous prévient : ce livre est « une mine d’informations, une somme d’analyses et de décryptages des grandes orientations stratégiques qui se dessinent sous nos yeux ». J’avais donc hâte de « penser la géopolitique » avec ce Monsieur Encel. Penser la géopolitique… Ça vaut le détour, non ?

Las, je vous le dit tout net, si vous vous aventurez dans la lecture de cet ouvrage vous en sortirez fort dépité. Avec le désagréable sentiment que l’on s’est un peu moqué de vous. Il y a tant de formulations faibles et approximatives ou caricaturales que l’on ne voit pas en quoi cette lecture pourrait soit vous satisfaire politiquement (on ne sait jamais), soit aiguiser positivement votre curiosité et votre goût pour le débat critique.

Je ne vais prendre qu’un seul exemple. Dans un chapitre consacré aux « regroupements d’États » Encel commence par traiter de l’ONU. Il explique une seule chose : avec l’ONU, on ne sort pas de la primauté de l’État. C’est tout. Évidemment, nul n’ira contredire le fait que l’État reste l’acteur essentiel, ou plutôt un acteur essentiel… des relations internationales. Mais au-delà de ce qui n’est peut-être pas seulement une évidence, on ne peut passer outre le fait que les Nations-Unies ont été mises en place précisément pour « gérer » autrement les rapports entre États, pour dépasser ou maîtriser l’ordre westphalien, et surtout pour installer le principe de la responsabilité collective, les pratiques du multilatéralisme et de la sécurité collective… Après la Seconde Guerre mondiale, ce n’était pas rien.

On peut d’ailleurs constater que l’ONU, dans cet ouvrage, est mise sur le même pieds que les ONG, les groupements économiques, politiques et religieux… Pourtant, ce fut une réalisation majeure porteuse d’une tout autre vision des relations internationales. Alors, affaiblir à ce point la signification historique et politique de ce que sont les Nations-Unies, de ce que l’on a voulu faire avec la fondation de l’ONU… alors que, justement, celle-ci est aujourd’hui sérieusement en danger, voilà qui est consternant.

Ainsi, Frédéric Encel ne dit rien sur le sens et sur l’histoire du système des Nations-Unies, sur la volonté de construire ainsi une légitimité différente et universelle, et sur les raisons pour lesquelles l’ONU, dans l’ordre international actuel, se voit tellement écartée et menacée… Comme dans l’ensemble de son livre : rien sur les grands enjeux, rien sur le poids de l’histoire, rien sur le sens. Faiblesse sur les contradictions et sur les dangers du moment historique actuel, et sur les stratégies conduites par les principales puissances… La géopolitique mérite mieux que ça. Et surtout davantage de vision critique et de hauteur de vue.

Encel écrit comme on manie le rabot. Il aplatit les enjeux, il lisse les contradictions… Dans ce livre, il fait perdre de l’épaisseur à tout ce qu’il touche.

1) « Les voies de la puissance. Penser la géopolitique au XXIè siècle », Frédéric Encel, Odile Jacob, 2022. Le fait que ce livre ai pu bénéficier du Prix du livre de géopolitique (2022), attribué sous une forme de patronage du Quai d’Orsay, en dit beaucoup sur la politique étrangère française actuelle.

« De l’indopacifique et de l’ordre international ».

Mon article dans le dernier numéro de Recherches internationales, No 123.

Pour information.

Plusieurs personnes, des amis, m’ont demandé pourquoi, sur ce blog JFi, je ne publie que si peu de textes concernant la guerre en Ukraine.

Naturellement, la gravité de la situation, la dimension des enjeux, la portée des stratégies mises en œuvre et les conséquences de cette guerre constituent un fait majeur qui va peser lourd dans l’évolution des relations internationales. Pour cette raison, j’ai décidé de travailler afin de pouvoir sortir plus tard une approche, une analyse, des idées et des informations originales… à la hauteur des questions posées. Probablement un nouveau livre.

Même s’il n’est pas simple d’écrire sur un événement de cette portée, et si complexe d’une guerre dont on ne voit pas encore la fin.

Merci à toutes celles et ceux, en France et bien au-delà, qui suivent mes écrits.

Jacques Fath

Le 6 mai 2022

For information…

Several people, friends, have asked me why, on this JFi blog, I publish so few texts concerning the war in Ukraine.

Naturally, the gravity of the situation, the dimension of the stakes, the scope of the strategies implemented and the consequences of this war constitute a major fact which will weigh heavily in the evolution of international relations. For this reason, I decided to work in order to be able to come out later with an approach, an analysis, ideas and original information… that would be up to the questions asked. Probably a new book.

Even if it is not easy to write about an event of this scope, and so complex of a war whose end we do not see yet.

Thank you to all those, in France and far beyond, who follow my writings.

Jacques Fath

May 6, 2022